CHAPITRE I
même, rend le Vaudois volontiers circonspect dans l'expression de ses sentiments religieux. Il craint de paraître dépasser un certain niveau qui est, à cet égard, comme le point de ralliement général, comme la limite du permis ou du convenable. Cette tendance qui, selon l'occasion, peut devenir favorable au développement de ce qu'il y a de plus intime dans le sentiment religieux, engendre souvent aussi la crainte des hommes et du qu'en dira-t-on, la fausse honte et la lâcheté. Cette recherche du demi-jour favorise également une prédisposition mystique qui s'allie parfaitement, chez le Vaudois, à des dehors un peu lourds et à des appétits très matériels. Ceci nous explique comment il s'est fait que, de tous temps, au milieu de la grossièreté générale, de l'indifférence ou du formalisme, il y a eu chez nous un courant, un souffle, si l'on veut, de mysticisme ou d'illuminisme : une propension à former, au moyen de quelques adeptes, de ces petites réunions stigmatisées de notre temps d'un nom devenu fameux dans nos débats religieux, des conventicules en un mot.
Au commencement de ce siècle, il existait de semblables conventicules dont l'histoire complète et détaillée serait sans doute aussi intéressante et instructive que difficile à écrire. Nous ne pouvons que signaler la présence au milieu de nous de ces petits centres de réunion, dont le caractère, tout privé, laisse cà l'imagination un champ trop libre pour qu'il soit aisé d'y marcher d'un pas ferme, mais dont les mystères n'avaient assurément rien dont une sévère morale eût pu s'effaroucher. C'est ainsi que dans la campagne du Jardin, près Lausanne, se réunissait une petite congrégation qui perpétuait l'esprit et l'enseignement de la fameuse Mme Guyon. M. de Polier-Vernan, le premier
préfet du Léman sous la république helvétique, faisait partie de cette congrégation. Bien que rattachée à l'église nationale, elle avait, dit-on, dans son culte particulier, quelques pratiques analogues à la vénération des images.
Une autre section de mystiques conservait le souvenir du pieux pasteur Dutoit-Membrini1, et entre autres adeptes elle comptait dans son sein le bon et vénérable Jean Gaudin, du Petit Château.
A Genève, depuis le séjour qu'y avait fait, en 1740, le célèbre comte de Zinzendorf, une petite diaspora morave s'y était perpétuée, et, de Genève, elle avait jeté quelques essaims dans le pays de Vaud. Au commencement de notre siècle, nous retrouvons des moraves à Lausanne, à Vevey et surtout à Sainte-Croix. Des représentants de ce type de société religieuse n'ont même jamais cessé de résider parmi nous. Leur piété douce et bienveillante les rend larges et fraternels vis-à-vis des autres dénominations. Gardant avec un soin jaloux leurs formes de culte et leurs habitudes religieuses, demeurant fidèles à eux-mêmes et à leurs traditions, les frères de l'unité montrent, dans la pratique, un certain indifférentisme pour les principes constitutifs des autres églises.
Ce n'est guère qu'en passant et pour la forme que nous pourrions rappeler ici le nom de Mme de Krùdener, l'influente amie de l'empereur Alexandre. Elle ne peut avoir eu qu'une action très isolée et très passagère si ce n'est même absolument nulle dans notre canton 2. Au reste, les diverses manifestations de la vie reli-
' Dutoit-Membrini, pasteur à Lausanne (1721-1793) persécuté par le gouvernement bernois, mystique et théosophe, se prononçait contre les illuminés, les inspirés, Calvin, les jansénistes, les moraves, etc. Voir les articles de M. Herzog, dans le Chrétien évangélique, 1865, et l'intéressant volume de M. Jules Chavannes : Jean-Philippe Duioit. Lausanne, 1865. — Dutoit-Membrini et ses adeptes se réunissaient dans une petite chambre, sous le toit, dans la maison de la Cité-derrière qui porte le numéro 1. Nous avons inutilement essayé de pénétrer dans ce sanctuaire hermétiquement fermé aux curieux.
- M. Ch. Eynard a écrit une volumineuse et sympathique Vie de Madame de Krii-