CHAPITRE
que tous apprenaient à aimer et à vénérer, un enseignement bien supérieur à celui qui leur était donné par leurs professeurs ordinaires. M. Gurtat était, en réalité, leur principal professeur et celui qui devait exercer sur eux l'influence la plus sensible et la plus durable. Seulement, répétons-le, ie doyen, en les instruisant, ne pouvait leur communiquer que ce qu'il connaissait lui-même. 11 gagnait leur cœur, il élevait leur esprit, il ouvrait devant eux des horizons nouveaux, il les habituait à penser, à étudier; il les prenait en quelque sorte par la main et les conduisait par des sentiers tout nouveaux pour eux ; il faisait retomber sur leurs âmes quelques-unes des étincelles qui jaillissaient de la sienne; en un mot, il les enrichissait de connaissances nouvelles et solides, il les mettait sur la voie et il semblait leur montrer du doigt le but en leur disant : allez 1 Lui-même, cependant, n'allait pas jusque là, et plus tard il crut s'être trompé, lorsqu'il se vit dépassé par ceux auxquels il avait donné l'impulsion première.
Les leçons libres que le doyen Gurtat donna pendant plusieurs années aux deux premières volées de l'auditoire de théologie commencèrent probablement vers 1810. Elles présentaient un caractère singulièrement original. Le mardi et le vendredi, les étudiants, dont le nombre d'abord restreint n'avait pas tardé à augmenter, arrivaient chez le doyen. En passant, ils prenaient dans la chambre des catéchumènes les bancs qui y étaient entassés et les apportaient dans le cabinet de M. Curtat, qui demeurait tranquillement assis au coin de son feu, les jambes croisées l'une sur l'autre et les balançant tour à tour. Après une courte invocation, M. Curtat exposait un sujet d'entre ceux qui étaient controversés, comme Y inspiration des Ecritures, la divinité de Jésus-Christ, par exemple. Puis venaient les analyses de sermons. Chaque étudiant apportait à son tour une proposition qui était critiquée d'abord par les condisciples de l'auteur, et, en dernier lieu, par le doyen lui-même. « Les
remarques pleines de justesse, d'originalité et de profondeur qui sortaient alors de sa bouche, et les directions admirables qu'il donnait sur la composition des sermons sont demeurées ineffaçables dans l'esprit de ceux qui ont eu le bonheur de les entendre1. » Le doyen lisait aussi quelques passages du Cornpendium d'Osterwald et les développait. Il ne parlait pas de justification par la foi, de conversion, de régénération par le Saint-Esprit, mais il tenait extrêmement à entendre nommer Jésus-Christ dans les propositions des étudiants. Si l'un d'eux y manquait, il lui disait vivement : « Mais, mon ami, qu'avezvous donc fait de votre Sauveur? » Il est vrai, ajoutait celui de ses disciples de la bouche duquel nous tenons ce détail, que pourvu que Christ fût nommé, son exemple cité, et que ses vertus fussent rappelées, le doyen était content. Il mettait beaucoup de feu, de chaleur et de vie dans ces entretiens, et tous ceux qui y ont participé ont rendu unanimément ce témoignage que M. Curtat leur avait fait ainsi beaucoup de bien. Les impressions qu'ils en recevaient étaient fortes et bénies. Personne, nous déclarait l'un d'eux, ne lui avait parlé de la divinité de Christ, de l'amour de Dieu, de l'efficace du sang de Jésus avec autant de conviction : Cela allait à l'âme. Le doyen étant d'un naturel très vif, très emporté même, ses critiques ne laissaient pas que de mortifier parfois assez profondément ceux qui en étaient les objets -, et le professeur ne souffrait aucune objection. Si un étudiant hasardait quelque timide apologie ou se permettait quelque hardiesse juvénile, il était promptement rappelé à l'ordre. M. Curtat entendait ou comprenait souvent
* Bauty. Chrétien évangélique, 1865.
* Voici une petite anecdote qui nous a été racontée par M. L. Germond père. Celui-ci ayant lu au doyen une prédication plusieurs fois répétée dans diverses églises où elle avait plu, fut sabré d'importance par M. Curtat. M. Germond piqué, abandonna pendant quelque temps les leçons, mais étant revenu et ayant présenté une nouvelle analyse, il fut complimenté à outrance par le doyen qui compara cette dernière sans exordeni conclusion, au fameux torse que les voyageurs admirent à Rome.