CHAPITRE III
Travail préparatoire intéressant. — Les sociétés du mercredi à la Cité. — La société de Bourg et les sermons du comte de Golowkin.
Les étudiants en théologie ne furent cependant pas l'objet des soins et de la sollicitude du doyen Curtat seul. Plusieurs per sonnes qui se distinguaient par leur piété, au milieu de l'indifférence générale, du formalisme et du sommeil, entouraient d'une vive sympathie ces jeunes gens qui se préparaient à conduire un jour l'église de leur pays. Les noms de ces personnes sont demeurés pour la plupart ensevelis dans l'obscurité d'une position sociale que rien ne relevait aux yeux du monde ; d'autres noms sortent encore, de temps à autre, des lèvres de contemporains pressés de questions. Tel est celui d'une vieille demoiselle Bezençon qui, vers 1814, habitait Lausanne. Elle avait résidé en Angleterre ; elle était pieuse et, frappée du peu de vie religieuse du peuple vaudois et des étudiants en théologie eux-mêmes, elle invita plusieurs de ces derniers à se rencon-
chapitre m. ' 97 trer chez elle avec d'autres personnes qui partagaient ses sentiments1. Là, après un modeste goûter., se faisait une lecture de la Bible et d'un livre édifiant 8 et une prière. On n'aurait pas eu l'idée ou la hardiesse d'ajouter une seule réflexion à la lecture de la Bible. Le respect pour la parole de Dieu se mêlait ici à un reste de formalisme , de même que; dans beaucoup de familles, on lisait, après le sermon du dimanche, le chapitre des saints livres d'où le texte avait été tiré, mais sans se permettre aucune remarque5.
Toute faible qu'elle était encore, l'action exercée ainsi sur les étudiants en théologie ne pouvait pas être absolument nulle. Il y avait pour eux quelque bénédiction à se trouver dans une atmosphère qui, sans être encore très vivifiante, présentait cependantun grand contraste avec les réunions ordinaires des étudiants dans les cercles, les cafés ou les bals4. Ce n'est pas, hélas 1 qu'ils
1 Mlle Bezençon avait, en effet, communiqué son projet à plusieurs familles de la Cité, parmi lesquelles on comptait des Monastier, des Guisan, des Baillif, des Pache, etc. Ces familles, six en tout, fondèrent une Société du mercredi qui se réunissait à tour de rôle, chez chacune d'entre elles pour passer la soirée de ce jour.
* Comme les sermons du curé Réguis, par exemple, et l'ouvrage intitulé : La pratique des vertus chrétiennes ou tous les devoirs des hommes, par Chappel évêque de Cork. (Traduit de l'anglais par Mlle Duret. Septième édition française. A Lausanne: J.-S. Heubach. 1783.) Ce gros volume de plus de 600 pages, renferme sous une forme un peu lourde, une exposition de la doctrine et de la morale chrétienne. Du reste on peut juger ce qu'était l'orthodoxie d'un livre qui fait dépendre le salut de la repentance. Il faisait néanmoins partie du fond de lectures des personnes pieuses du commencement de ce siècle, avant le réveil.
3 Dans les réunions du mercredi instituées par Mlle Bezençon, se rencontraient également plusieurs étudiants en théologie, d'entre ceux qui demeuraient dans l'une ou dans l'autre des familles faisant partie de la société, ou qui étaient spécialement invités (L. Burnier, F. Dumont, Gab. Dupraz, etc.) et même des jeunes hommes déjà consacrés au saint ministère, comme M. Anthony Curtat qui portait un très vif intérêt à ces réunions. La fin de celles-ci ne répondit malheureusement pas à leur commencement. Les étudiants et les jeunes ministres, membres de la société, ayant quitté Lausanne et personne n'étant apte, paraît-il, à faire la lecture habituelle, on abandonna celle-ci et on se mit à jouer au profit des pauvres. Un but si excellent sanctifiait les moyens !! La société avait duré cinq ou six ans, tout au plus. * « Je ne puis, écrivait en 1828 Marc Flva%, me rappeler sans douleur les tristes
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s'abstinssent encore complètement de toute dissipation mondaine. La plupart des candidats au saint ministère dansaient sans scrupule; toujours moins, il est vrai, à mesure qu'approchait l'heure de la consécration. Cependant, déjà ministres, ils se montraient encore dans des bals en maisons privées. De Lignerolles, où il était suffragant, on vit un jour Auguste Rochat venir à Lausanne prendre part à un bal de souscription. Ce n'est même qu'en 1819 qu'il renonça tout à fait et pour toujours aux assemblées du grand monde, et c'est à cette époque qu'il faut placer le dernier bal où il figura1. Dans une page écrite en novembre 1817, Marc Fivaz, alors suffragant à Orbe depuis une année, raconte qu'il revient d'une partie de danse. A la vérité, il ajoute : « Je n'y ai pris aucun plaisir. » Mais il avait vu, dans la salle de bal, le doyen D*** qui semblait se réjouir du bonheur des jeunes danseurs et Fivaz se prenait alors à ambitionner une vieillesse semblable à la sienne. Le doyen regrettait les beaux
et coupables années de nos études. Toutes nos soirées se passaient, les unes dans les soirées du grand monde, les autres dans les cercles ou les cafés. Nous jouions la comédie presque tous les dimanches, dans les maisons des pasteurs de Lausanne, avec leurs fils et leurs filles; eux-mêmes y ont assisté, rarement il est vrai. Nous étions habiles à manier les cartes; nous n'avions aucun rapport chrétien les uns avec les autres, ni même avec nos professeurs. Nos sociétés de théologie se terminaient par un souper splendide qui nous était plus agréable que la lecture de quelque extrait et le chant de quelques psaumes. L'auditoire était rempli de romans; nous y faisions des bouts-rimés pour nous distraire de l'ennui d'une théologie que, sans nous en rendre compte, nous sentions déjà vide de toute vie spirituelle. Les plus réguliers d'entre nous, travaillaient à se graver dans la mémoire les leçons des professeurs. On ne nous parlait jamais de la confession de nos églises helvétiques; rien des doctrines de la grâce de Dieu.... Enfin ma volée fut consacrée en 1816 de la manière la plus spirituellement morte. Le professeur qui nous consacrait, nous fit un discours sur l'histoire ecclésiastique. A peine nous adressa-t-il quelques paroles d'exhortation ; nous prêtâmes le serment de prêcher selon la confession helvétique et, réellement, nous ne connaissions cette confession ni les uns ni les autres. Et c'est ainsi que nous fûmes lancés dans les paroisses Et voilà ce que le doyen Curtat, dans ses déplorables brochures, ose appeler un admirable noviciat, une instruction des plus pures doctrines de l'Evangile ! » (Mémoires inédits.) 1 L. Burnier. Notice sur A. Rochat.