CHAPITRE m
jours d'autrefois et, d'une voix émue, il donnait à Fivaz ce conseil peu pastoral, il faut l'avouer : « Ah! mon ami, profitez de votre jeunesse ! »
Malgré tout, le travail de préparation s'accomplissait chez ces futurs prédicateurs de l'évangile. C'est ainsi que, toujours en 1814-, plusieurs étudiants d'entre les plus sérieux se réunirent pour exercer ensemble des chants religieux, des psaumes, puis des cantiques. C'était le fils aîné du doyen Curtat, lui-même, M. Anthony, qui dirigeait ces chants. On raconte, à ce sujet, que ces jeunes gens ayant eu l'idée de former un chœur pour exécuter un cantique, le jour de Noël, au sermon de l'après-midi, le doyen Curtat, préludant ainsi tristement à une opposition qui devait prendre plus tard les plus extrêmes proportions, fit échouer ce projet. Cette réunion d'étudiants avait lieu chaque mercredi, dans le quartier latin deLausanne, à la Cité. On y lisait aussi des ouvrages réputés sûrs et édifiants, tels que les Entretiens pieux d'Osterwald1 , et d'autres semblables. Ce sont des membres de cette petite société qui, en 4816, traduisirent de l'anglais et publièrent les traités intitulés Y Esclave nègre2, et la Noce de la Cabane*; traités sur lesquels nous aurons à revenir plus tard. Ce dernier fait dénote un travail déjà plus profond, et laisse prévoir des manifestations déjà plus positives. Jusqu'alors, en effet, les besoins religieux excités, réveillés par la prédication et les leçons du doyen Curtat, par les soins pieux dont les étudiants se voyaient les objets, s'étaient mis à germer dans les cœurs d'une manière intime et cachée, plutôt qu'ils n'avaient révélé leur existence par des actes capables d'attirer fortement l'attention du public.
1 Des entretiens pieux, par feu M. Ostenuald, pasteur de l'église de Neuchâtel. A Basle, 1752. Il serait difficile qu'un pécheur pût être amené à la connaissance du péché et du Rédempteur par un tel livre, malgré les excellentes choses qu'il renferme. C'est un chapitre de morale, mais d'une morale privée de sa base.
2 Réimprimé plus tard sous ce titre: Le domestique nègre.
3 La société de Mlle Bezençon le fit réimprimer à ses frais.
Les contemporains, ceux-là mêmes qui participaient à ces petits mouvements que nous pouvons envisager comme des indices de besoins nouveaux et des symptômes d'un travail intérieur de préparation, ne se rendaient pas toujours un compte bien exact de ce qui se passait, et encore moins de ce qui allait survenir. Cela ne saurait nous empêcher de mentionner ici, ne fût-ce qu'en passant, ces petites réunions qui nous serviront tout au moins à constater la présence parmi nous de ces germes, espérance d'une végétation pleine de beaux fruits, de ces restes d'une ancienne piété et de ces gages d'un accroissement prochain de lumière et de vie dans notre pays.
On sait combien, dans le temps dont nous nous occupons, et de longues années encore après ce temps-là, ce que l'on appelait la société de Bourg était séparée par les distinctions sociales comme par les habitudes de la société de la Cité. Cette dernière représentait essentiellement la bonne bourgeoisie, l'élément national le plus éclairé, en même temps que le plus simple dans ses mœurs. La société de Bourg était davantage en relation avec l'étranger, dont elle subissait l'influence trop souvent fâcheuse. On l'avait bien vu du temps de Voltaire et de ses représentations théâtrales à Mon-repos. Cette société était plus élégante, plus mondaine, plus dissipée que la société de la Cité, et, bien que toutes deux se réunissent quelquefois dans des bals communs, cependant, là encore, les distinctions subsistaient et les deux sociétés se parquaient, en face l'une de l'autre, dans des groupes distincts.
Par sa composition et par ses habitudes, la société de la Cité devait être amenée plus facilement et plus promptement que sa rivale à éprouver des besoins religieux ; elle devait être plus