CHAPITRE IV
M. Gaullieur, dans son histoire du canton de Vaud, a attribué au doyen Gurtat une participation directe à la fondation de la société biblique. Cette participation fut, au contraire, absolument nulle. Non-seulement Curtat ne prit aucune part à l'œuvre entreprise par Levade, mais encore nous avons des raisons fondées de croire qu'il ne la voyait pas sans inquiétude. Tout ce qui, dans le domaine religieux, sortait du cadre officiel et légal, rencontrait chez le doyen une opposition décidée.
A la lecture des rapports de la société de Bible, une chose qui frappe vivement, c'est la grande place qui y est faite au récit dès travaux de la société biblique britannique. C'est avec une joie non dissimulée que Levade déclare que la société du canton de Vaud a été, dès son berceau, adoptée par la grande société de Londres. Les métaphores les plus hardies se glissent sous la plume du vénérable professeur lorsqu'il parle de la société anglaise. Elle est le grand cèdre du Liban et, à côté d'elle, la société vaudoise n'est qu'une humble violette! A l'imitation de ce qui se pratiquait à Londres, deux dames, deux anglaises. Mesdames Hinshaw et Mary Anna Greaves1, sont nommées membres à vie de la société de Bible et de celle des traités, « à cause, dit le rapport du 25 janvier 1816, de leurs services actifs, continus et généreux pour la propagation des lumières religieuses dans le canton. »
Les noms de quelques Anglais ou Ecossais distingués se lisent aussi parmi ceux des assistants aux assemblées générales ou des membres honoraires. En 1817, c'est Robert Haldane, d'Edimbourg, dont le nom se lie si naturellement à l'histoire du
1 Nous donnerons plus loin, de plus amples détails sur cette personne.
réveil à Genève. En 1818, c'est John Smith Wrigth, qui assure aux seize candidats à la consécration desquels il avait assisté, ainsi qu'au professeur consacrant, la possession d'un exemplaire de la Bible que la société faisait réviser. Une autre fois, c'est un général anglais (Macaulay?) qui est présent à la cérémonie. On sent que Levade est heureux de pouvoir présenter au public ces preuves vivantes de la sympathie britannique.
L'excessive admiration professée par Levade pour la société anglaise a fait supposer qu'un besoin insatiable et quelque peu servile d'imitation avait eu une bien forte part dans les motifs qui l'engagèrent à fonder la société biblique du canton de Vaud. On a même été jusqu'à insinuer que tel avait été au fond le vrai et seul motif qui avait déterminé Levade à cette entreprise. Nous nous refusons à le croire, même en face de l'enthousiasme sans bornes que le président de la société biblique fait éclater en parlant des œuvres anglaises de même nature. Assurément, Levade peut être appelé anglomane; il saisit avec empressement la moindre occasion de transplanter sur le sol de sa patrie ce qu'il a vu fleurir sous le ciel de l'Angleterre. Néanmoins, il devait certainement trouver dans ses croyances religieuses et dans sa foi en la puissance de la parole de Dieu des motifs suffisants pour chercher à répandre le saint volume. Au surplus, rien, au besoin, ne nous empêcherait d'admettre que la vue de ce qui se faisait en ce sens en Angleterre et des résultats déjà très sensibles obtenus par la société biblique de Londres, n'ait excité Levade à une sainte émulation. Bien loin même de renier une telle solidarité, nous venons de voir qu'il la revendiquait chaudement. C'est dans ce sens et dans cette mesure que nous pourrions admettre que l'influence anglaise a présidé à la fondation de la société biblique ; mais on remarquera que c'est là une influence indirecte.
Après tout, que l'idée première d'une société biblique vaudoise ait été le fruit du séjour de Levade à l'étranger, ou que cette