CHAPITRE V
sation de leur faire passer ces dix traités reliés en un volume, afin de mettre ce dernier à la disposition de leurs paroissiens. Malgré les garanties que leur offraient ces publications patronées par les professeurs Levade et Leresche, par des ecclésiastiques vaudois et par d'autres membres du comité, plusieurs pasteurs désapprouvèrent cette mesure ! Ce fait a lieu de nous surprendre, surtout après la lecture de ces brochures qui, sans parler des excellentes choses qu'elles contiennent, pourraient nous paraître, non-seulement inoffensives, mais quelquefois même bien timides. Ces défiances sans motif fondé s'expliquent, du moins en partie, par l'état moral et religieux de notre peuple à l'époque de la naissance et des premiers pas de la société des traités dans notre canton. Si les premières tentatives de cette société se font avec quelque hésitation, si celle-ci n'ose pas se porter hardiment en avant; si elle sonde le terrain et si, selon son expression, elle pressent le goût du public pour les choses sérieuses, c'est que ce goût était loin d'être bien démontré; on pouvait encore en douter. Le peuple jusqu'ici n'avait pas manifesté un zèle bien grand pour la piété, et il semblait assez naturel qu'on usât de prudence envers lui1.
Dans le temps où la société des traités déployait sa plus grande activité, on imprimait à Genève des écrits de même nature.
En 1817, le ministre César Malan qui, depuis un an environ, faisait beaucoup parler de lui, introduisait auprès du public une histoire allégorique traduite de l'anglais et intitulée : Les deux agneaux. Nous pouvons en parler d'autant plus naturellement
1 On trouvera à la fin de ce chapitre, une note bibliographique sur quelques-uns des traités publiés par la société de 1815 à 1822.
ici que Tannée suivante, en 1818, la société des traités de Levade patronait à son tour cet écrit en en publiant une nouvelle édition. C'est probablement cette brochure que le doyen Curtat avait tout particulièrement en vue lorsqu'il se livrait, dans ses observations sur les Conventicules, à des attaques passionnées contre la littérature religieuse populaire qui était en train de se former chez nous. Au fond, l'allégorie des Deux agneaux était bien un peu forte et un peu prolongée ; mais, à part cela, l'exposition n'avait d'autre défaut que de présenter les doctrines bibliques avec cet absolutisme qui a caractérisé la méthode de M. Malan.
Il est possible que l'hostilité de l'auteur des Convenlicules contre les traités religieux ait été également excitée par le récit intitulé : La Fille du pêcheur (1821). L'auteur y racontait la conversion et la mort chrétienne d'une jeune fille, et peut-être est-ce une phrase comme celle-ci, adressée par cette jeune fille à son père qui pleurait près d'elle : « Mon père, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vos péchés, » qui a contribué à soulever une indignation, vraie ou fausse, contre le prosélytisme exercé par le réveil sur les enfants, comme si le réveil rompait le lien de la famille et détruisait le respect des enfants pour les parents. En réalité, toute cette histoire n'a rien que de simple, de naturel et d'édifiant.
L'année suivante, un traité de même format, de même impression, était publié sans désignation de lieu, mais probablement aussi à Genève, et avec cette suscription un peu vague : En Suisse. C'était encore un ouvrage du révérend Richmond, l'auteur de la Fille du laitier. La jeune villageoise offrait encore, comme la Fille du pêcheur, le spectacle d'une jeune fille quittant ce monde dans la paix et la joie de son âme. On retrouvait dans ce récit de sérieuses exhortations adressées à des parents âgés et inconvertis ; ce qui déplaisait tout particulièrement aux adversaires systématiques du réveil.