CHAPITRE VI
Les influences étrangères. — Genève. Relations des deux clergés genevois et vaudois. — Le professeur Chenevière. — Effets produits par ses écrits dans le canton de Vaud.
Nous avons parlé d'influences étrangères qui se seraient fait sentir parmi nous et qui auraient marqué de leur cachet le mouvement religieux du réveil. Il est nécessaire de préciser ces influences, de déterminer la part exacte qu'elles ont eue dans le mouvement, de tracer nettement les limites dans lesquelles elles se sont renfermées. Déjà, à propos de Mlle Greaves et de son activité missionnaire, nous avons fait quelque allusion aux influences britanniques; celles-ci nous occuperont de nouveau bientôt et à leur date. Présentement, c'est sur les influences genevoises que nous devons fixer notre attention.
Dans notre premier livre, nous avons constaté que si, aux jours de Viret et de Calvin , Genève se voyait naturellement amenée à exercer sur le pays de Vaud une influence religieuse sensible, l'esprit défiant et autoritaire des Bernois avait su promptement soustraire le pays romand à cette influence. Malgré la place importante que Genève occupa longtemps encore dans le monde chrétien, comme boulevard du protestantisme réformé, il ne semble cependant pas que les relations entre les deux églises genevoise et vaudoise soient redevenues, par la suite, ce qu'elles avaient été à l'époque des réformateurs. Plusieurs causes contribuèrent même avec le temps à rendre plus profonde, à accentuer, à légitimer ou, tout au moins, à expliquer la séparation entre les deux clergés. L'église vaudoise a
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toujours été officiellement orthodoxe et, bien que son orthodoxie ait pu fléchir peu à peu et s'adoucir en se mitigeant, il n'en reste pas moins qu'on n'a jamais été fondé à adresser au clergé vaudois les accusations d'hérésie et de fausses doctrines que l'on adressait à celui de Genève. Nul n'ignore, en effet, que, dès le milieu du XVIIIe siècle, ftAlembert, dans le fameux article de l'encyclopédie consacré à Genève, pouvait affirmer, sans crainte d'être démenti, que plusieurs pasteurs genevois ne croyaient plus à la divinité de Jésus-Christ et n'avaient aucune autre religion qu'un socinianisme parfait! Voltaire appelait les successeurs d^ Calvin des sociniens honteux, et Rousseau, dans une apostrophe célèbre, leur reprochait une conduite tortueuse à l'égard de la doctrine : « Ce sont, en vérité; de singulières gens que messieurs vos ministres î On ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas ; on ne sait pas même ce qu'ils font semblant de croire, etc. 1 »
Si, de cette époque, nous descendons à la fin du siècle passé, et au commencement de celui-ci, nous voyons à Genève les doctrines positives du christianisme sacrifiées à la religion naturelle, tandis que, dans le canton de Vaud, si la profession de la foi est imparfaite et la foi morte, le clergé y est cependant incomparablement plus près de l'évangile que celui de Genève*. Dans cette dernière ville, la théologie était tombée au niveau d'un rationalisme vulgaire, le blême socinianisme, et, pour tout exprimer dans un seul mot devenu symbolique, le genévianisme* . L'abandon graduel fait par le clergé genevois des doctrines vitales du christianisme, des doctrines au nom desquelles la réformation s'était faite, cet abandon, joint à des causes d'une nature plus extérieure et politique , explique l'absence à peu près
1 J.-J. Rousseau. Lettres de la montagne, II.
* Bost. Défense de cent des fidèles de Genève qui se sont constitués en église indépendante contre les sectaires, pag. 68.
3 Guers. Vie de Henri Pyt. Genève 1850.