CHAPITRE VIII
M. Malan a été très diversement jugé. Il était naturel qu'il en fût ainsi ; une personnalité aussi forte et aussi tranchée devait nécessairement se faire des amis enthousiastes et des ennemis acharnés. En outre, et c'est le propre des natures comme la sienne, il ne pouvait être jugé de sang froid par ceux qui subissaient, pas plus que par ceux qui combattaient son influence. Les premiers devaient être subjugués et toute liberté d'esprit leur était ôtée. LeJurare in verba magistri n'a peut-être jamais été plus fidèlement pratiqué que par les disciples de Malan. Nous parlons ici de ceux qui se trouvaient placés sous sa direction immédiate, non de ceux qui, plus éloignés, étaient entourés d'influences pondératrices. De leur côté, les adversaires de M. Malan, froissés bien souvent de certains procédés absolus de discussion et d'interpellation, et de certaines allures superbes et hautaines, se cabraient et tombaient ainsi dans l'impossibilité de concilier impartialement les contradictions dont une nature fougueuse offre trop souvent l'humiliant spectacle. Un fait à constater, c'est que parmi les hommes du réveil eux-mêmes, plus d'un s'est rencontré qui n'a jamais pu sympathiser pleinement avec M. Malan et qui semble avoir pris le contrepied exact de sa manière d'être comme de sa formule théologique. C'est ainsi, par exemple, que M. Bost, dans sa Défense des fidèles de Genève, proteste hautement contre toute solidarité qu'on voudrait établir entre le réveil religieux de Genève et M. Malan. Le réveil, dit-il, qui est le fait d'un mouvement de l'Esprit de Dieu, a atteint un grand nombre de personnes qui se sont rencontrées dans les mêmes pensées; il a pris naissance avant M. Malan et sans lui, et M. Bost le prouve par des faits et des dates que nous avons nous-mêmes sommairement rappelés. Il est bon de faire
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remarquer ici, à l'appui des assertions de M. Bost, que M. Malan fut un de ceux qui durent beaucoup à Robert Haldane. On sait également que l'un des plus remarquables ouvriers du réveil, Félix Neff, placé, il est vrai, sous l'influence de M. Bost, ne se rattachait nullement au type doctrinal et ecclésiastique adopté et soutenu par M. Malan.
Il est naturel que M. Malan ait rencontré une très forte opposition chez les défenseurs du système de la compagnie des pasteurs, puisqu'il était loin d'être appouvé et appuyé en toutes choses par les hommes qui brillaient au premier rang des partisans du réveil. M. Chenevière, on peut le croire, ne le traite pas mieux qu'il ne traitait Empaytaz, Haldane, Drummond et Bost. Si, dans son Précis des débats théologiques, il appelait M. Bost: « un nouvel Omar qui brûle tout dans son zèle î » il y consacrait également à M. Malan une page remplie de toutes les méchancetés imaginables. Aussi M. Haldane, pouvait-il, avec une forte apparence de raison, signaler chez l'auteur du Précis un mélange d'ignorance, d'évasions et de sentiments pervers1.
Un homme que nous mettons bien au-dessus de M. Chenevière pour les convictions religieuses, la piété, et l'élévation d'esprit, quoiqu'il fût un de ses collègues dans la faculté de théologie de Genève, écrivait à cette époque à l'un de ses amis de Lausanne qui lui avait demandé s'il croyait Malan exagéré? « Si je crois Malan exagéré? Eh! bon Dieu, croyez-vous qu'il y ait un seul de ses partisans ici qui ne le croie au fond du cœur? Si l'esprit de parti ne s'en était mêlé, orthodoxes ou non, tout le monde le regarderait comme un peu fou, tout en admirant son zèle ou en aimant son âme ; avec de belles et de bonnes qualités, Malan ne peut vivre que dans les extrêmes et s'il s'empare d'une vérité, il la change bien vite en erreur par sa manière de la présenter. C'est ce qui lui est arrivé en religion. Il a pris trois ou quatre dogmes d'importance très
* Lettre à M. J.-J. Chenevière, pag. 106.