CHAPITRE IX
Le gant jeté à l'orthodoxie évangélique fut immédiatement relevé, d'un côté par M. Galland, genevois, mais diacre de l'église française de Berne ; de l'autre, par le doyen Ourlai.
L'adresse fraternelle à M. le professeur Chenevière, de M. Galland, était vraiment fraternelle en même temps qu'elle présentait une critique sérieuse et fondée sur l'Ecriture de la brochure en question. Les doctrines bibliques incriminées par M. Chenevière étaient exposées de nouveau avec netteté et défendues cependant d'un ton très modéré. C'est au sujet de cette réponse que l'auteur du jugement cité par nous, sur M. Malan, écrivait ces mots: « Galland est digne de toute sorte d'éloges pour le ton noble, chrétien, fraternel de son adresse à M. Chenevière; pour n'y avoir mis ni fiel, ni malice, ni insinuations, ni jugements téméraires ; pour la mesure avec laquelle il entra dans la discussion. »
Tout autre fut la réponse du doyen Ourlai. On peut dire, si l'on nous permet cette expression familière, qu'elle cassa les vitres et qu'elle opéra entre les clergés des deux cantons une scission que tout, dans les deux dernières années, avait préparée et qui devait durer longtemps encore.
La Lettre à M. Chenevière, pasteur et professeur, sur les causes, etc., était évidemment, de la part de M. Curtat et dans son esprit, un acte de fidélité chrétienne ; mais en se livrant à d'étranges violences de langage, en se laissant aller à l'amertume, au persiflage, il tombait lui-même fréquemment dans les fautes qu'il reprochait au représentant de l'arianisme genevois. M. Curtat relève, dans le discours de M. Chenevière, le manque d'esprit philosophique, l'indécence en si graves matières d'un style léger, le ton ricaneur et goguenard, les inconséquences. Il dirige contre l'auteur cette écrasante accusation : « Vous avez choisi pour votre ouvrage un titre contraire à votre but. Ce but,
que vous ne déguisez pas et qui perce du reste à chaque ligne, était d'attaquer selon vos forces les vérités évangéliques reçues dans les symboles de l'église primitive! » Du reste, on pourra juger du ton général de la Lettre du doyen par cette phrase qui la termine : Le but de cette première lettre nest que de vous apprendre à mieux écrire; peut-être en recevrez-vous une seconde pour vous apprendre à mieux penser. On a dit que cette lettre toute brûlante d'indignation n'avait pas été destinée à voir le jour, mais à soulager un sentiment trop vif pour pouvoir être comprimé, et que c'est le professeur Levade qui en requit avec instance l'impression *. Nous ne savons ce qui en est exactement de cela; nous croyons cependant que M. Curtat n'aurait guère eu besoin d'être encouragé, surtout par M. Levade, à faire une pareille sortie. Elle répondait à la nature même de son caractère ; elle trahissait ses sentiments bien connus sur la doctrine prêchée alors dans l'église nationale de Genève ; enfin, elle donnait essor à une certaine amertume, à une certaine irritation provoquée par des manifestations, légères encore, survenues à Lausanne, mais qui pouvaient être considérées comme les indices avant-coureurs d'une crise qui approchait. Malheureusement le ton de cette Lettre, en déparait trop le fond solide et très légitimé par les attaques dont des doctrines chères au doyen Curtat et hautement professées par lui, venaient d'être les objets.
L'impression produite à Genève par la réponse de M. Curtat au discours du professeur Chenevière, fut, sans doute, très mélangée. Les représentants de la compagnie envisagèrent dès lors le premier pasteur de Lausanne comme un juge impitoyable et l'un d'eux écrivait, l'année suivante, à un ami qu'il possédait
1 Bauty. Chrétien évanyélique, 1865.