CHAPITRE V
Hutte de Thistoire des Franco depuis la mort de Dagobert jusqu'à l'avènement de Pépln-le-Bret
§ 1er. Gouvernement et latte des maires du Palais jusqu'à la bataille
de Testry.
Origine et pouvoir des maires du palais. — J^a période où nous allons entrer renferme deux faits principaux : la décadence de la royauté mérovingienne et la prépondérance des maires du palais. Sous un régime où Ton ne connaissait ni trésor public pour les dépenses de l'administration , ni traitement pour les fonctionnaires , les officiers du roi n'avaient d'autre salaire que la distribution des bénéfices, c'est-à-dire des terres détachées du domaine royal. A mesure que cette ressource s'épuisa , le principal ressort du gouvernement ne tarda pas à s'user, et la royauté se trouva placée dans la situation d'un Etat où tous les fonctionnaires seraient soustraits à l'action de l'autorité qu'ils sont chargés de représenter. Les possesseurs de bénéfices, en se rendant indépendants , formèrent une sorte d'aristocratie qui chercha des chefs en dehors du pouvoir monarchique et qui les trouva dans les maires du palais. Ceux-ci , comme intendants de la maison du prince, distribuèrent les faveurs royales à leurs
PHEMIÈRE PÉRIODE. - CHAPITRE V.
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créatures pour fortifier leur parti , ou les mirent aux enchères pour augmenter leurs richesses. Ils étaient de plus les premiers des comtes, et, à ce titre, ils avaient l'administration de la justice avec le droit de convoquer les hommes d'armes et de les conduire à la guerre. Ce n'est que par la réunion de ces trois moyens d'influence dans les mêmes mains que Ton peut s'expliquer comment ces officiers parvinrent à se substituer aux descendants de Mérovée. Car la nature de leurs attributions n'est nulle part exactement définie; quoiqu'on leur assigne une origine romaine par analogie avec les fonctions des officiers du palais impérial (majores domus), c'est plutôt une institution germaine qui date des premiers temps historiques de la race conquérante. La dignité de maire du palais, comme celle de comte, élective dans le principe, ne tarda pas aussi à devenir héréditaire. Or, les comtes paraissent avoir été aussi anciens que les rois et même plus généralement établis.
Comme les maires du palais sont désignés dans les textes par les noms de tuteurs du royaume , de nourriciers du roi, etc., il est permis de voir en eux des délégués permanents de la nation auprès de l'autorité royale. C'est vers Tan 561 qu'il en est pour • la première fois question : a Pendant la jeunesse de Sigebert Frf dit Frédégaire, tous les Ostrasiens élurent pour maire du palais Chrodin, parce qu'on ne trouvait en lui que ce qui plaît à Dieu et aux hommes. Mais il repoussa cet honneur en disant : « Je n'aurai pas la force de faire la paix dans l'Ostrasie, puisque tous les grands et leurs enfants sont mes parents; je ne pourrai les soumettre à la discipline ni tuer quelqu'un d'eux; ils se soulèveront contre moi. Elisez un autre parmi vous. » Mais comme ceux-ci ne trouvaient personne, ils élurent par le conseil de Chrodin son élève Gogon. » Dès cette époque, les maires du palais étaient donc déjà les chefs reconnus de l'aristocratie franque. A partir durègne de Clotaire II, ils se passèrent de la nomination ou de la confirmation royale, et'après.la mort de Dagobert t ne laissèrent plus aux rois qu'un titre et des honneurs sans ■ conséquence. Mais la nation ne gagna rien à ce changement : « Au lieu d'avoir des guerres à cause de ses rois, elle en eut à cause de ses maires, sans que les guerres des maires fussent moins désastreuses que celles des rois. De plus elle eut à souffrir non-seulement des hostilités que les deux royaumes des Francs continuèrent de se faire entre eux, mais encore de nouvelles luttes intestines qu'engendra dans chaque royaume la présence de deux autorités rivales, Tune légitime et de plus en plus avilie, Vautre usurpée et toujours croissante. Enfin par une
suite de hasards étranges ou de crimes recélés par l'histoire, les Francs n'eurent plus guère que des rois mineurs que la mort enlevait avant qu'ils fussent en âge de gouverner. Et si l'un d'eux montrait des dispositions de nature à porter omhrage au maire du palais , son tuteur , un autre enfant , descendant vrai ou supposé de Clovis, était tiré d'un cloître et élevé sur le trône eu sa place1. »
Il est probable que dès l'époque où nous trouvons des maires en Ostrasie, la Neustrie et la Bourgogne avaient aussi les leurs. ■> Mais dans ces deux pays à demi romains l'institution toute germaine des maires du palais ne jeta pas de si profondes racines que dans la germaine Ostrasie. La lutte qui va s'ouvrir entre la Neustrie et l' Ostrasie présente ce caractère général que les maires neustriens cherchent à restaurer à leur profit l'autorité royale , tandis que les maires ostrasiens tendent à substituer leur domination et leur race à la domination et à la race des Mérovingiens.
Sigebert Il et Clovis //.—Après la mort de Dagobert, Slgebert II, son fils aîné, continua de gouverner l'Ostrasie sous la tutelle de Pépin de Landen, et le plus jeune, Clovis II, régna en Neustrie et en Bourgogne avec ;Ega pour maire du palais. Pépin s'allia étroitement avec les leudes et gagna l'amitié de tous. « Dans sa dignité peu différente de la grandeur suprême, dit son biographe, il excellait par son courage et par sa justice, défendant pour le peuple ce qui était au peuple et rendant à César ce qui était à César. Il imposait au roi lui-même le frein de l'équité et pouvait dire en vérité, au nom de la Sagesse dont il était abondamment rempli : Les rois régnent par moi , et c'est par moi que les législateurs ordonnent ce qui est juste. » iEga , de son côté , obtenait une grande popularité en faisant restituer aux propriétaires les biens qui leur avaient été ravis injustement par Dagobert. Mais la mort ayant enlevé à peu d'intervalle ces deux sages ministres (640), Grimoald, fils de Pépin , se fit donner la mairie d'Ostrasie malgré le roi qui lui préférait son gouverneur Othon; etErchinoald obtint la mairie de Neustrie. Grimoald ayant conduit le roi au delà du Rhin pour châtier Radulf , duc de Thuringe, qui refusait le tribut, se fit battre et consentit à un traité humiliant; puis , à la mort de Sigebert, il relégua l'héritier du trône dans un monastère d'Irlande , et nomma roi son propre fils. Cette usurpation téméraire et prématurée ne réussit pas : les Ostrasiens livrèrent
1 Gaérard, â$ la formation de l'Etal Soeial de la France, p. 9.
eux-mêmes à Clovis Grimoald et son fils qui périrent eh prison, et pendant quelque temps l'empire franc n'eut qu'un seul roi et qu'un seul maire. Clovis expira bientôt après frappé de démence pour avoir voulu dérober les reliques de Saint-Denis (650); et l'ambitieux Erchinoald, afin de ne rien perdre de sa puissance, laissa la royauté indivise entre les trois fils du roi défunt.
ChUdéric //.—Mais l'Ostrasie où dominait le parti des grands propriétaires de bénéfices , et où s'était formée par le mélange des tribus d'outre-Rhin une population rudfc et guerrière, ne voulait plus obéir à la Neustrie. Après la mort d'Erchinoald, elle réclama et obtint un roi et un maire particuliers, Childéric II et Wulfoald (660). En môme temps le maire Ebroin, homme énergique et habile, mais cruel et perfide, s'emparait en Neustrie de toute l'autorité au nom de Thierry III et persécutait les leudes pour relever la puissance royale. Leudes et évèques se soulèvent contre lui et prennent pour chef Léger, évéque d'Autun, homme puissant par son savoir, ses richesses et sa réputation de piété. A son instigation la Neustrie et la Bourgogne ne veulent plus reconnaître d'autre souverain que Childéric II; et dans la lutte qui s'engage, Ebroin et son roi, abandonnés de tous, sont arrêtés et renfermés l'un à Luxeuil , l'autre à l'abbaye de Saint-Denis. Les grands profitent de leur victoire pour se faire céder de nouveaux privilèges qui tendent à rétablir les anciens usages germaniques et à limiter le pouvoir des rois. Childéric s'alarme de leurs exigences; il accuse Léger de vouloir envahir la souveraine puissance, l'exile aussi à Luxeuil , et irrite ses nouveaux sujets par ses violences. Un noble Neustrien, qu'il a fait frapper de verges au mépris de la loi, excite contre lui un soulèvement dans lequel le roi est tué avec sa femme et l'alné de ses fils (673).
Lutted* Ebroin et de saint Léger.— Ala faveur de l'anarchie qui suivit la mort de Childéric, Ebroin et Léger sortirent en même temps de leur prison. Les proscrits de tous les partis reparurent : ce fut partout une confusion terrible de guerres et de représailles . Léger conseilla aux Neustriens de reprendre pour roi Thierry IH et de se donner pour maire Lcudesius, fils d'Erchinoald. Mais Ebroin réunit une foule d'aventuriers, alla recruter des auxiliaires jusqu'en Ostrasie, et marcha contre la Neustrie. Les leudes vaincus furent mis è mort ou dépouillés de leurs dignités, et le trésor royal tomba aux mains d' Ebroin qui fit périr Leudesius par trahison , et reprit la dignité de maire du palais. Léger s'était retiré à Autun, prêt à y soutenir un siège; mais quand il vit la nombreuse armée dont il était entouré , il se livra lui-même à
ses ennemis , qui lui arrachèrent les yeux. Alors Ebroinaban- < donna un faux roi qu'il avait fait proclamer, reconnut j Thierry III, et redevint plus puissant que jamais, d'autant plus * méchant qu'il était plus haï. Au milieu de la terreur générale, il put à son aise exercer sa vengeance contre Léger. Il F accabla de tourments, le réduisit en esclavage, le fit dégrader par un concile , et enfin ordonna son supplice. Mais toutes ces persé- j cutions tournèrent à la gloire de Févèque, et le peuple, dans de pieuses légendes, célébra sa mémoire comme celle d'un saint et d'un martyr (678).
Mort d'Ebroin. — Cependant en Ostrasie le maire Wulfoald avait placé la couronne sur la tête de ce fils de Sigebert qui était revenu de son exil en Irlande. Mais le prince mérovingien ne tarda pas à disparaître avec ses enfants, et l'aristocratie ostrasienne, qui est soupçonnée de l'avoir fait périr, se donna pour chefs nationaux Martin et Pépin d'Héristal , petits-fils de saint Arnulf , évêque de Metz. (Voir plus bas, pag. 90.) Aussitôt la lutte recommença entre les deux peuples. Excités par les leudes exilés, les deux chefs ostrasiens envahirent la Neustrie; mais ils furent vaincus par Ebroin dans un lieu nommé Loixi, et mis en fuite. Martin, qui s'était réfugié dans la ville de Laon, fut attiré au dehors par de trompeuses promesses et massacré avec tous les siens. Ce fut le dernier succès et le dernier crime d'Ebroin, qui futà son tour assassiné par un leude qu'il avait menacé delà mort (681).
Victoire de F Ostrasie. — La guerre continua; mais les successeurs d'Ebroin n'étaient point capables comme lui de retarder le triomphe de la France teutonique sur la France romaine. Sous le maire Gislemar une première bataille livrée près de Namur resta indécise. Pendant la mairie de Berthaire, Pépin, qui donnait asile à tous les leudes proscrits, somma Thierry III de les rappeler et de leur rendre leurs biens; Berthaire répondit fièrement qu'il irait les chercher jusqu'en Ostrasie et chassa les députés. Pépiu rassembla alors une armée formidable, et, traversant la Forêt Charbonnière, vint attaquer les Neustriens à Testry, près de Vermand (Saint-Quentin) (687). Berthaire vaincu fut tué dans sa fuite par ses anciens flatteurs, et Pépin poursuivant ses succès, s'empara des trésors et de la personne du roi. La Neustrie, déchirée par de si longues guerres, se soumit sans résistance, et Pépin, après avoir laissé auprès de Thierry son lieutenant Norbert, revint en Ostrasie, « chargé, dit le chroniqueur, du gouvernement de tout le royaume. » En effet, cette grande journée à peine remarquée par les contemporains frappa de mort la race des descendants de Clovis. Elle fit passer
PREMIÈRE PÉIUODE. - CHAPITRE V.
le pouvoir à une autre branche de la nation et à une autre famille de princes, et rendit ainsi inévitable l'avènement d'une dynastie nouvelle,
§ II. De l'Empire Franc sons Pépin d'UérisU), Charles Marlcl et «es fil».
Résultats de la bataille de Testry. — La bataille de Testry eut un double résultat , celui de fonder un nouvel empire et de préparer un nouveau gouvernement. Les petits Etats francs fondés par la conquête, qui avaient changé sans cesse de frontières et d'étendue, qui s'étaient ensuite réduits à deux, finirent par se confondre dans une domination unique. En même temps le principe du gouvernement s'étant déplacé, la révolution politique devint inévitable. Tant qu'il y avait eu antagonisme entre les maires du palais, toutes les tentatives pour renverser du trône la famille mérovingienne auraient été prématurées. Une fois que le maire des Ostrasiens eut détruit son rival, la question de la mairie étant vidée, celle de la royanté allait avoir son tour. La preuve d'ailleurs que la lutte était tout entière entre les maires du palais, c'est que les rois ne furent pas entraînés dans la chute de leurs maires, et que les vainqueurs leur laissèrent leur titre officiel en s'attribuant toute l'autorité.
État de l'empire franc. — Au moment où la famille des Pépins arrive au premier rang, les Francs ne sont encore parvenus à fonder ni une société, ni un Etat ; l'élément germanique et l'élément romain se heurtent et se confondent partout; aucune classe , aucun pouvoir social n'a d'existence fixe et de situation arrêtée. De plus, la victoire de l'Ostrasie, en prenant le caractère d'une seconde invasion barbare, apporte avec elle de nouveaux éléments de perturbation. Les conditions de la propriété sont profondément modifiées, et l'occupation des terresdu clergé par les hommes de guerre devient une plaie pour l'Église. Comme Etat, les Francs n'ont ni centre, ni unité, ni, même, communauté de nom et de langage. À l'est de la Gaule, les Thuringiens , les Frisons, les Saxons, se tiennent prêts h envahir la frontière ostrasienne; à l'ouest , au midi, les Bretons et les Aquitains sont en armes, toujours indépendants et ennemis. Dans tout le bassin du Rhône, de Lyon à la mer, des seigneurs d'origine bourguignonne font cause commune avec les indigènes contre les Francs ; enfin la Septimanie continue d'appartenir aux Visigoths. Fonder un Etat et organiser la société, telle est la tâche réservée à Pépin et à sa dynastie. Pépin d'Héristaî et Charles Martel vont créer l'Etat : l'organisation de la société sera surtout l'œuvre de Pépin-Ie-Brcf et de Charlemagne.
HISTOIRE 1)1 f MOYEN-AGE
Pépin d'Héristal. — Comme les dangers les plus menaçantsvenaient des peuples germains, ce fut contre eux que Pépin d'Héristal tourna ses principaux efforts. 11 vainquit à plusieurs reprises les Frisons et les Allemands, et pour préparer la soumission de ces païens, il favorisa les missionnaires envoyés au delà du Rhin par les évêques de Rome. C'est ainsi qu'en 692 il se lia avec le pape Sergius Ier en protégeant les travaux apostoliques de saint Wiilebrord dans le pays des Frisons, et renoua par là entre les Francs et le siège de Rome des relations interrompues depuis un siècle par les conquêtes des Lombards. Au reste, sa famille était depuis longtemps alliée à l'Eglise. Saint Arnulf, qui mourut évêque de Metz en 640, avait eu des enfants avant d'entrer dans les ordres, et l'un d'eux, Angésise, épousa Begga, fille de Pépin de Landen. Comme Arnulf appartenait à une ancienne famille sénatoriale de Metz, Pépin d'Héristal, issu de ce mariage, était comme le représentant des deux races et semblait réunir en lui le double élément ecclésiastique et guerrier dont se composait la société de son temps.
Quoiqu'il eût fixé sa résidence à Cologne au milieu de ses soldats, il ne négligea pas le gouvernement de la Neustrie. Après la mort de Thierry, il disposa successivement du trône en faveur de Clovis III, de Childebert 111 et de Dagobert 111, et eut soin de faire administrer le pays soit par ses lieutenants, soit par ses propres fils. Mais il laissa l'Ostrasie sans roi et y régna réellement sous le titre de duc ou prince des Francs. Après avoir passé les dernières années de sa vie à combattre sans relâche les Frisons, les Bretons, les Aquitains, les Visigoths, Pépin mourut en 714, croyant sa puissance assez bien affermie pour laisser son héritage à son petit-fils, âgé de six ans. Cet enfant, nommé Théodoald, fut placé sous la tutelle de son aïeule Plectrude ; fantôme sur fantôme, selon l'énergique expression de Montesquieu.
Soulèvement de la Neustrie. — Charles Martel. — En effet, après la mort de Pépin, les Neustriens se soulèvent, battent les leudes ostrasiens dans la forêt de Compiègnc et s'avancent jusqu'à la Meuse, dévastant tout sur leur chemin. Us élisent pour maire Raginfred, se donnent pour roi un descendant incertain de Clovis nommé Chilpéric II, et s'allient avec Ratbod, duc des Frisons, qui s'engage à attaquer TOstrasie par la frontière du nord. Un fils naturel de Pépin, appelé Charles, déjà célèbre pour sa valeur, mais déshérité par son père et emprisonné par Plectrude , s'échappe alors et vient ranimer le courage des Ostrasiens. a Charles ayant d'abord marché contre
Ratbod, dît le second continuateur de Frédégaire, engagea le combat ; mais il perdit un nombre considérable de guerriers et prit la fuite. Alors Chilpéric et Raginfred, avec une troupe nombreuse, traversèrent la forêt des Àrdennes au delà de laquelle Ratbod les attendait, et vinrent jusqu'à Cologne, ravageant également tout ce pays. Ils s'en retournèrent après avoir reçu de Plectrude un grand nombre de présents et de trésors. Mais dans leur route, au lieu dit Amblef, l'armée de Charles leur fit essuyer un grand échec. Peu après, Charles, ayant de nouveau rassemblé ses troupes, marcha contre Chilpéric et Raginfred.. Ils en vinrent aux mains un dimanche de carême, le 21 mars (717), à un endroit appelé Vincy, dans le canton de Cambrai. Il se fit des deux côtés un grand carnage. Chilpéric et Raginfred, vaincus, s'enfuirent; Charles, les poursuivant, arriva sous les murs de Paris. Etant ensuite retourné à Cologne, il s'empara de cette ville qui lui ouvrit ses portes. Plectrude ( dont le petit-fils venait de mourir ) lui rendit les trésors de son père et remit tout en son pouvoir. Il se donna alors un roi nommé Clotaire. »
Les Neustriens réduits à F impuissance. — Les Neustriens, ayant échoué au Nord, cherchent au Midi un nouvel allié, et se liguent avec Eudes, duc d'Aquitaine et de Gascogne, et petitfils, à ce qu'on prétend, du roi de Toulouse, Caribert. Ils n'en sont pas moins vaincus à Soissons, et Eudes, poursuivi jusqu'à Orléans, repasse la Loire emmenant avec lui le roi Chilpéric. Clotaire IV étant mort, Charles consent à traiter avec le duc d'Aquitaine, lui laisse la libre possession de ses Etats et reconnaît pour roi Chilpéric qui meurt la même année (720). Raginfred, qui résiste encore pendant trois ans, finit par se soumettre. Ce fut là le dernier effort des Neustriens , qui se confondirent désormais avec l'ancienne population gallo-romaine. La suprématie fut assurée définitivement à l'Ostrasic et le siège de l'empire des Francs fut transporté vers la Meuse et le Rhin, au centre de leur ancienne patrie.
Spoliation du clergé. — La puissance de Charles était affermie au dedans ; mais au dehors les Saxons, les Frisons, les Allemands, les Bavarois, avalent voué une haine implacable aux Francs et les menaçaient d'une invasion qui aurait anéanti les derniers restes de la civilisation en Gaule. Pour les combattre, Charles avait besoin de guerriers dévoués; et comme il n'y avait plus dans le domaine royal de terres à distribuer, il s'empara des domaines du clergé, les partagea à ses hommes à titre de précaires, et exigea d'eux un serment de fidélité qui lut fut
prêté personnellement. En mettant la main sur les propriétés, les Barbares se saisirent aussi des dignités ecclésiastiques ; par suite de leurs mœurs violentes et licencieuses, la discipline fut anéantie, et le christianisme, dit Hincmar, sembla un moment aboli dans la Gaule; mais avec l'armée qu'il se créa par ce moyen, Charles sauva l'Europe et l'Eglise elle-même.
Guerres contre les Saxons, les Bavarois, les Frisons. — Les expéditions très-diverses et très-multipliées de Charles ont toutes pour but d'assurer les frontières et de fonder l'unité territoriale de l'empire des Francs. Sa vie se passe à courir du Rhin à la Loire et de la Loire au Rhin , toujours vainqueur et toujours obligé de recommencer à vaincre. Nous le suivrons d'abord au delà du Rhin , où il entreprend contre les Saxons cette guerre internai- i nab!e qu'il léguera presque entière à ses successeurs. Six fois il i pénètre dans les forêts occupées parce peuple sauvage sans pouvoir parvenir à le subjuguer. Mais, à l'exemple de son père, il encourage les missions des moines et prépare ainsi l'introduction du christianisme parmi les Saxons. Plus heureux contre les Allemands et les Bavarois, il occupe leur pays et les soumet; il attaque ensuite les Frisons révoltés, équipe une flotte nombreuse et, s'embarquant lui-même, va les poursuivre dans leurs îles. «Il tua, dit le chroniqueur, le duc Poppon, perfide conseiller de ces peuples, mit en déroute leur armée, détruisit leurs temples, brûla leurs idoles et revint chargé de butin (734). »
Invasion et défaite des Arabes. — Au Midi il eut besoin de toute son activité et de toute son énergie pour résister à de nouveaux envahisseurs qu'animait le fanatisme religieux. C'étaient les Arabes, conquérants de l'Espagne, qui, dès l'an 712, avaient franchi les Pyrénées pour ajouter la Septimanie à leurs possessions. Repoussés une première fois par les Goths, ils reparurent et se saisirent de Narbonne. L'émir Zama attaqua bientôt l'Aquitaine et vint mettre le siège devant Toulouse (7 21). Mais Eudes le vainquit dans une grande bataille et rejeta les infidèles au-delà des Pyrénées. Quatre ans après ils revinrent, reprirent la Septimanie, dévastèrent la Provence et s'avancèrent jusqu'à Autun. Eudes ne pouvant expulser les Arabes chercha du moins à profiter de leurs divisions en mariant sa fille au berbère Munuz, qui gardait les passages des Pyrénées, Mais, vers le même temps, il se vit attaqué par le duc d'Ostrasie, qui lui reprochait plusieurs infractions au traité de 720. Profitant de l'inimitié qui divisait Eudes et Charles Martel, Abdérame, nouvel émir du kalife Hescham, entraîne à la guerre sainte une armée formidable, qui, après avoir triomphé de la
résistance impuissante de Munuz, se répand comme un torrent dans T Aquitaine. Eudes est mis en déroute au passage de la Bordogne, et les cavaliers africains occupent et dévastent tout le pays, de Bordeaux à la Loire. Charles, appelé par Eudes à la défense de la patrie commune, accourt avec toutes ses forces et vient camper dans les vastes plaines situées entre Tours et Poitiers. Pendant sept jours les deux armées s'observent; enfin elles en viennent aux mains. Les Francs, longtemps immobiles et couverts de leurs boucliers, s'ébranlent tous ensemble et font reculer les Arabes. La mort d'Abdérame et une habile diversion des Aquitains décident la défaite des infidèles, qui se retirent en Espagne avec leur butin. Charles, affaibli, rentre en Ostrasie, remportant de sa victoire le glorieux surnom de Martel (732).
Expéditions dans le Midi. — Quelle que soit l'exagération des récits que les chroniqueurs nous ont laissés, il est incontestable que cette grande victoire eut des résultats immenses. Si les Francs eussent été vaincus, ni les Lombards, ni aucun peuple germain ou slave, n'auraient pu empêcher les Arabes de
établis sans obstacle au midi de la Loire. Mais après la défaite d'Abdérame leurs tentatives furent plutôt des incursions passagères que de véritables invasions. Dans une rapide expédition, Charles ayant parcouru en vainqueur la Bourgogne et la Provence, les seigneurs de ces pays, en haine des Ostrasiens, appelèrent ou secondèrent les Arabes. Cette fois leur armée, partant de Narbonne, franchit le Rhône et s'empara d'Avignon, d'Arles et de plusieurs autres places. A cette nouvelle, le duc d'Ostrasie marcha à la rencontre des infidèles, avec son frère Childebrand, reprit Avignon, rejeta les Arabes au-delà du fleuve, entra sur leurs traces en Septimanie et les défit sur les bords de laBerre; mais Narbonne résista à tous ses efforts. Alors il ravagea la Septimanie avec une fureur sans égale, démantela et brûla Nîmes, Agde et Béziers et emmena une multitude de captifs accouplés deux à deux comme des chiens (737). La guerre continua dans les années suivantes : la Provence s'étant révoltée fut de nouveau conquise et la Septimanie dévastée une seconde fois. En Aquitaine Eudes était mort, laissant pour successeur son fils Hunald. Charles Martel voulut prendre possession du pays, en occupant Bordeaux et Blaye; puis il rendit le duché à Hunald, en lui imposant un serment d'hommage et de fidélité, qui devait être bientôt violé.
HlSTOIKË DU MOYEN-AGE.
Relations avec les Papes. — Mort de Charles Martel. — En 741 le puissant duc des Francs reçut deux nonces du pape Grégoire III, qui lui apportaient les clefs du sépulcre de Saint- Pierre et des présents considérables. C'était la première fois que le chef de l'Église envoyait en France une députation solennelle. Par ses lettres, le pontife conjurait Charles de venir au secours des Romains, menacés par le roi Luitprand, en lui promettant, de leur part, de le créer consul ou patrice et de se soustraire à la suprématie impériale pour se soumettre à lui. Dans cette offre perçait déjà une haute pensée politique, celle de rétablir l'empire d'Occident en faveur des Francs. Charles reçut les députés avec de. grands honneurs, et, de son côté, envoya une ambassade à Rome. Mais il ne put donner suite à cette affaire, le pape, le roi des Lombards et l'empereur d'Orient étant morts la même année. La santé de Charles s'affaiblissait aussi. Pressentant sa fin prochaine, et de l'avis de ses leudes, il partagea l'empire franc entre ses deux fils Carloman et Pépin. Le premier eut l'Ostrasie, la Thuringe et la Souabe; le second, la Neustrie, la Bourgogne et la Provence. Un autre fils illégitime, nommé Grippon, n'obtint qu'un médiocre apanage. Charles expira ensuite au palais de Kiersy-sur-Oise, le 21 octobre 741 , après avoir gouverné pendant plus de vingt-cinq ans la monarchie fondée par Clovis. Sous ce règne glorieux les Francs avaient repris leur énergie première, et le génie du fils de Pépin d'Héristal avait établi sur des bases solides un état respecté au dedans comme au dehors.
Guerres de Carloman et de Pépin.— Les premiers efforts de Carloman et de Pépin ont pour but de consolider l'oeuvre de leur père. Après avoir réprimé une révolte de leur frère Grippon, qui est emprisonné à Neuchàtel , dans les Ardennes, ils marchent contre Hunald, qui vient de s'allier avec les Bavarois, incendient Bourges et Loches et forcent les Aquitains à la fuite; puis ils soumettent les Allemands, retirent aux Bourguignons leurs patrices et les placent sous la juridiction ordinaire des comtes; enûn menacés par Odilon, duc des Bavarois, ils taillent son armée en pièces sur les bords du Lecket lui imposent le tribut. Tantôt unis, tantôt séparés, les deux frères compriment à la fois, par leur activité, tous les soulèvements. Les Saxons, vaincus dans trois expéditions successives, livrent leur duc Théodoric comme prisonnier ou comme otage. Hunald, après une lutte impuissante, se réfugie dans un monastère de l'île de Rhé, léguant à son fils Waifre ses États et sa haine contre les Francs (145).
Carloman se retire au Mvnt-Camn. Carloman était uu
l'KE.MIÈItE PÉRIODE. - CHAWÏ1Œ V.
prince très-pieux. Aidé par les papes et par saint Boniface, il réforma les mœurs du clergé, lui interdit l'usage des armes et lui rendit une partie de ses biens, ou du moins fit convertir en bénéfices temporaires les concessions de Charles Martel. Puis, dégoûté du monde, il renonça tout-à-coup à l'empire, remit ses États et son fils entre les mains de son frère Pépin et se retira dans l'abbaye du Mont-Cassin (747). Pépin eut quelque peine à faire reconnaître sa domination par l'Ostrasie et surtout par les tributaires germains. Mais il châtia de nouveau les Saxons et les Bavarois, et triompha d'une seconde révolte, suscitée par Grippon. Alors, devenu seul maître, il songea à se faire roi.
Pépin est élu roi avec Faide des Papes. — A Chilpéric H avait succédé Thierry IV. Mais à la mort de celui-ci, en 737, Charles Martel n'avait plus nommé de roi. Pour plaire aux Neustriens, qui murmuraient de la vacance du trône. Pépin accorda ce titre à Childéric III; mais ce fut le dernier de ces rois à qui l'histoire adonné le nom de fainéanté, «Le prince, dit Eginhard, se contentait d'avoir les cheveux flottants et la barbe longue et de représenter le monarque devant les ambassadeurs étrangers. Il ne possédait en propre qu'une maison de campagne fort modique, et voyageait sur un chariot traîné par des bœufs, qu'un bouvier conduisait à la manière des paysans. C'est ainsi qu'il se rendait àl'Assemblée générale delà nation, qui se réunissait une fois chaque année. » Cependant un reste de vénération attachait encore les peuples à ce fantôme de roi, et pour réussir, le projet de Pépin avait besoin de l'appui de l'Église. L'évèque Burchard et le prêtre Fulrade furent envoyés à Rome pour consulter le pape Zacharie. Le pontife répondit qu'il valait mieux que celui-là fût roi, qui exerçait la puissance royale. En vertu de l'approbation apostolique, Pépin fut aussitôt proclamé au Champ-de-Mars de Soissons, en 752, et reçut l'onction royale de la main de saint Boniface, dans l'église de la même ville. Quant à Childéric, il fut rasé et enfermé dans le monastère de Saint-Bertin.
Ainsi s'accomplit la révolution commencée à la bataille de Testry. Par une suite d'empiétements successifs, le maire du palais, devenu chef de l'aristocratie bénéficiaire, grand-juge du royaume, généralissime de l'armée, finit par exercer comme roi cette autorité souveraine, dont il avait tous les éléments dans les mains. L'avénement de Pépin inaugura une politique nouvelle, c'est-à-dire l'alliance de la papauté et de la royauté germaine; double principe dont l'union devait, sous Pépin et Charlemagne, reconstituer la sociétç.