‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 16 sur 65 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

i;tat de In Modèle politique et religieuse depuis l'Invasion de» Burbaren. — Propagation du Chrlatlaiilsnie en Occident.

S Orçaaisation, lois et mœurs des Barbares.

Partage des terres, — Les peuples germaniques en s'établissant dans les provinces de l'empire d'Occident ne se conduisirent pas tous de la même manière à l'égard des pays conquis. Les Anglo-Saxons s'emparèrent de la totalité des terres; les Bourguignons et les Visigoths des deux tiers; les Hérules, les Ostrogoths et les Lombards du tiers seulement. On ignore dans quelle proportion les Vandales, les Suèves et les Francs s'attribuèrent la propriété du sol qu'ils avaient conquis. Mais au milieu du dépérissement universel causé par Toppressiou impériale, les Barbares trouvèrent partout tantale terres vacantes que la spoliation des anciens possesseurs dut être plutôt l'exception que la règle.

Dès que le partage eut été fait entre les guerriers, les lois cherchèrent à mettre des entraves à l'aliénation des lots : c'était un puissant moyen d'intéresser les nouveaux propriétaires au maintien de l'ordre établi. Le Code des Bourguignons prononça contre cette aliénation une interdiction formelle; celui des Francs exclut les filles de la succession aux terres saliques, comme étant inhabiles à défendre le fruit de la conquête; et plus tard cette disposition fut invoquée pour écarter également les femmes de la succession à la couronne.

Etat des terres et des personnes. — Parmi les hommes libres qui composaient les armées germaniques, les grands et les nobles se distinguaient par le nombre des guerriers qu'ils menaient avec eux. Tous suivaient le roi ou le chef commun de l'expédition plutôt comme des volontaires qui s'étaient offerts librement que comme des troupes mercenaires et soldées. Aussi regardaient-ils les conquêtes faites à la guerre comme une propriété commune à laquelle tous avaient un droit de

f>artage et que tous devaient posséder avec une entière liberté. De là es alleux ou lots des barbares (sortes barbaricœ) qui furent dans l'origine la seule espèce de terre que possédassent les conquérants. La guerre étant l'occupation favorite, la seule profession et la prérogative innée du Germain , le despotisme n'était point à craindre dans un gouvernement où tout ce qu on appelait la nation était armé , paraissait dans les assemblées générales et concourait à ses frais à la défense du pays {landwehr). Mais les rois ou les chefs qui en raison de leur dignité ou de leurs services avaient reçu dans le partage des terres des portions plus considérables que les autres hommes libres, imaginèrent bientôt un expédient qui allait modifier profondément l'état primitif de la propriété. Ce fut l'institution des bénéfices ou fiefs, usage qui venait de la Germanie, où les chefs fournissaient à leurs compagnons des armes, des chevaux, des vivres et leur distribuaient le butin. Après la conquête, les rois, et les grands à leur exemple, continuèrent à entretenir une

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHANTRE VI. y7

foule de compagnons, et pour les avoir à leur dévotion, ils leur accordèrent au lieu d'objets mobiliers la jouissance de certaines portions de terre qu'ils démembraient de leurs domaines «. Ces concessions assujettissaient ceux qui les recevaient à la fidélité envers ceux de qui ils les tenaient. Comme elles étaient faites à la personne et pour des services personnels à rendre , on comprend qu originairement les bénéfices n'étaient point héréditaires et qu'ils revenaient au souverain dès que le motif pour lequel ils avaient été donnés n'existait plus. Peu à peu cependant les possesseurs de bénéfices, comme nous le montrerons plus lard, réclamèrent, obtinrent ou usurpèrent l'hérédité de leurs biens; et cette révolution territoriale entraîna une révolution politique qui donna naissance au système féodal.

En effet, les rois n'étant plus seulement les chefs de l'armée, mais aussi les dépositaires de l'autorité civile, leurs compagnons tendaient à se changer en sujets, de même que les comtes ou grafs devenaient des officiers royaux. Le mot leude qui, dans le principe, désignait le peuple, fut appliqué spécialement aux hommes du roi, à ses fidèles, nommés en France antrtis£toti£ (in truste regia), en Italie masnadieri, en Angleterre thanes royaux . Le nombre de ces leudes augmenta sans cesse, grâce aux dons et aux emplois publics dont les rois les gratinèrent; et sans former une chsse distincte, sans avoir de droits spéciaux , ils eurent une supériorité de fait sur les autres Barbares. Les Romains s'efforcèrent à tout prix d'acquérir le nom de leudes, et, sous le titre de convives du roi, ils se firent assimiler à ces derniers. Les hommes libres, possesseurs d'alleux {herimans, rachimbourgs, fribourgs, thanes), furent contraints à leur tour de dépendre d'un roi ou d'un grand. Alors la relation du compagnon au chef devint plus forte que celle de l'homme à la nation. L'usage des bénéfices fit disparaître l'égalité primitive. Le donateur obtint les droits d'un patron et imposa au bénéficié les obligations d'un client; et dans cette tendance générale l'homme libre fut amené à changer sa situation pour celle de vassal.

Le Germain, nous l'avons dit, regardait comme son droit la jouissance absolue de sa propriété aussi bien que l'indépendance de sa personne. Mais la condition des individus en se modifiant modifia aussi la condition des terres, A mesure que le pouvoir des rois grandissait, ceux-ci songeaient à restaurer la royauté impériale. Ils n'avaient eu longtemps pour revenus que le produit de leurs domaines , la moitié des amendes judiciaires et les présents volontaires qui leur étaient otterts dans les assemblées nationales. Leur luxe s'étant accru avec leur orgueil, ils essayèrent d'établir des impôts réguliers. En France les Gallo-Romains se soumirent aux exigences des collecteurs du lise; mais les Barbares et surtout les Ostrasiens s'indignèrent qu'on leur demandât une part déterminée sur les revenus de leurs terres. Le gaulois Parthenius, ministre de Théodebert, devint l'objet de leur haine « parce qu'il avait engagé le roi à mettre des tributs sur eux; » et après la mort de Théodebei t, ils

1 Voir pour l'étymologie du mot fief, feodum, le § III du chap. Ut de la deuxième période.

lapidèrent son conseiller dans l'église de Trêves. En eénéral l'établissement des impôts sur les lerres libres souffrit de grandes difficultés, et si les Mérovingiens finirent par faire accepter les impôts indirects, ou n'a point la preuve que les alleux aient jamais été soumis à la contribution foncière, Quant aux fiefs, ils furent et restèrent affranchis des charges publiques. Ce qui contribua encore à assurer la prépondérance à cette espèce de propriété.

Au-dessous des alleux et des fiefs étaient placées les terres censives ou tributaires t occupées par des colons dont les conditions étaient très-diverses. En effet, tantôt ils étaient libres et payaient au propriétaire un certain tribut; tantôt ils étaient ses fermiers et lui rapportaient tous les produits de sa terre; tantôt enfin ils la cultivaient comme serfs. Àu milieu des violences de la conquête, il est probable que la condition des colons fut encore plus pénible que sous la domination romaine, parce qu'il n'y avait plus de pouvoir public gui intervînt entre les colons et leurs maîtres. Mais l'esclavage domestique que les Germains ne connaissaient pas disparut presque entièrement ou du moins se changea en une sorte de servage moins dur et moins avilissant. Ces serfs, appelés par les Germains Mes ou fiscalins, furent seulement considérés comme des hommes d'une condition inférieure, et, grâce aux idées évangéliques, leur vie fut ordinairement respeclée.

Les terres censives se composaient régulièrement d'un manse chacune, souvent d'une moitié, quelquefois d'un quart de manse. Le manse consistait dans une habitation [cella) à laquelle était toujours attaché un fond de terre de nature diverse et d'étendue inégale qu'on peut toutefois évaluer en moyenne à dix hectares. La constitution de ce petit fonds restait en principe invariable , et la coutume de la terre ou du pays en réglait la contenance et les charges. Selon qu'ils étaient occupés par des hommes libres ou par des lites, les manses prenaient le nom d mgènuiles ou de servîtes; les premiers ayant généralement plus de lerres

Sayaient aussi de plus fortes redevances; mais d'un autre côté ils evaient des services de corps moins pénibles. Gouvernement et administration. — Le gouvernement des peuples barbares était une sorte de démocratie militaire sous des généraux ou chefs qualifiés de rois. Toutes les grandes affaires se décidaient dans les assemblées générales désignées sous les noms communs de mallum9 lacitum , parliamentum et qui se composaient de tous les hommes lires ayantle port d'armes et allant à la guerre. Desévéques et des prêtres même, quand ils furent admis dans ces assemblées, y parurent quel-

Suefois en armes , parce que c'était l'attribut dUtinctii des hommes bres. La succession au trône , excepté chez les Saxons, n'était pas héréditaire de droit, et quoiqu'elle le devînt de fait dans la plupart des nouveaux Etats germaniques , on y fut cependant attentif à conserver aux avènements des nouveaux princes les formes antiques qui démontraient le droit primitif d'élection que la nation s'était réservé.

1 En France champ de mort ou de mat, en Angleterre Wittcnagemot (assemblée des Sages), en Espagne concile de Tolède,

En France, en Espagne, en Italie, les provinces furent administrées par des ducs, les cités ou diocèses par des comtes, et les subdivisions des comtés par des viguiers, des centeniers et des dizeniers. Les ducs et les comtes percevaient les revenus publics, menaient les guerriers à l'armée après la publication du ban, et rendaient la justice, d'abord en présence de tous les hommes libres du cauton, et plus tard assistés seulement d'un nombre indéterminé de jurés qui s'appelaient scabins (échevins). Ainsi la division établie par Constantin ayant été abolie, tous les pouvoirs se trouvaient confondus et les mêmes officiers avaient à la fois dans leurs mains l'administration civile, les finances, le commandement militaire et la justice.

Lois et justice. — Loin d'abroger les lois romaines, les Barbares permirent aux anciens habitants et a ceux de leurs nouveaux sujets qui le désiraient, de vivre conformément à ces lois et d'être jugés par elles. Mais sans adopter pour cela celte même jurisprudence} ils eurent grand soin au contraire, dès qu'ils se furent établis dans leurs conquêtes, de faire rédiger par écrit leurs anciennes coutumes. Les codes des Francs saliens et ripuaires, ceux des Visigotbs, des Bourguignons, des Allemands, des Bavarois, des Lombards et des Anglo-Saxons furent alors successivement recueillis». Toutes ceslois portentFempreinle de l'esprit militaire des peuples germaniques ainsi que de leur attachement à cette indépendance personnelle qui les rapprochait de leur premier état. Ayaut la même origine, ces lois ont aussi des caractères communs. Elles laissent a chaque citoyen la faculté de choisir le code qu'il veut suivre et la liberté d'être régi par celui qu'il a choisi en quelque lieu qu'il se trouve. Par conséquent elles sont personnelles et non territoriales. Chacun doit être jugé par ses pairs, et les droits de la vengeance y sont réservés aux individus et à la famille entière de ceux qui ont reçu des outrages. Mais les inimitiés en devenant ainsi héréditaires ne sont pas cependant implacables. La composition (wergelrf) est admise pour tous les délits qui peuvent se compenser, en payant à la partie lésée une certaine somme ou une certaine quantité de bestiaux. Le meurtre même s'expiait de cette manière, et chaque partie du corps avait sa taxe qui était plus ou moins forte, suivant la différence des états et des conditions. En effet, le principe d'égalité civile et politique observé entre les peuples d'origine germanique ne le fut pas entre les Barbares et les Romains. Chez les Francs , par exemple , le wergeld exigible pour le meurtre d'un salien fut fixé à deux cents sols et celui d'un Romain à cent ou à quarante-cinq sols seulement, selon quele Romain appartenait à la classe des possesseurs ou à celle des tributaires ; et rien ne prouve

1 La loi saliquo fut publiée en latin d'abord sous Clovis, puis sous Dagobert el sous Cbarlemagne ; la loi des Ripuaires fut promulguée par Thierry Ier ; la loi des Visigoths, rédigée sous Alaric II en 506, reçut sa dernière sanction en 688 ; la loi des Bourguignons eut pour auteurs le roi dondebaud et son fiis Sigismond (502-517); les lois des Allemands et des Bavarois, à peu près semblables, furent révisées sous Dagobert; la loi des Lombards est duc a Rotharis qui la fit accepter à la diète de Pavie en 645 ; la loi Saxonne fut compilée par Alfred-le-Grand au neuvième siècle, d'après plusieurs lois antérieures.

que celte inégalité ait entièrement disparu avant l'abolition des lois nationales, c'est-à-dire vers la fin de la deuxième race. — Tout homme libre était affranchi des peines corporelles et jugé, comme nous Ta vons dit, par ses pairs, soit sur les preuves écrites, soit sur la déposition des témoins, soit sur le serment des cojurateurs qui affirmaient la culpabilité ou l'innocence de l'accusé. Dans les cas douteux, la loi obligeait les juges de déférer aux parties le combat singulier, disposition qui avait pour objet d'imposer une règle et une limite au droit de guerre privée. C'est là l'origine des défis et des duels ainsi que celle des jugements de Dieu (ordalies). Outre l'épreuve du combat singulier, il y avait celles du fer chaud, de l'eau bouillante ou froide, de la croix, etc. Si le wergeld était la compensation due a la partie lésée , l'amende (fredum) était le prix de la paix (friede), que la société garantit à chacun de ses membres.

Résultat général. — Telle était l'organisation grossière et imparfaite que les Barbares apportèrent dans l'empire. Abandonnés à eux-mêmes, ils n'auraient pu fonder la civilisation nouvelle; car avec de nouveaux besoins, l'opulence et la contagion de l'exemple leur avaient fait contracter des vices qu'ils ignoraient auparavant et qu'ils ne rachetaient pas par de nouvelles vertus. L'épée était devenue la mesure de l'honneur, la règle du juste et de l'injuste. Partout des vainqueurs et des vaincus, c'est-àdire deux races distinctes vivant côte à côte sans se confondre , l'une oppressive et arrogante , l'autre servile et jalouse. Inégales dans leurs rapports réciproques et divisées dans leurs intérêts , dans leurs mœurs et dans leurs lois, ces deux races avaient une même antipathie pour l'autorité civile, les uns se croyant égaux ou même supérieurs aux gouvernants, les autres ne se trouvant pas suffisamment protégés par eux. De plus, la législation toute matérielle des Barbares n'atteignait pas une foule d'excès, tels que l'inceste, la bigamie, le divorce, l'ivrognerie, etc., que se permettaient sans scrupule les rois, les grands et, à leur exemple, les hommes d'une condition moins élevée. Ainsi tous les liens moraux tendaient à se relâcher. La société, comme les Barbares l'avaient faite , aurait flotté, pour ainsi dire, au hasard, sans direction et sans sécurité, si l'Eglise ne lui avait offert le point d'appui et le principe d'union qui lui manquaient. C'est sur ce terrain, commun aux deux races, que nous allons suivre les Romains et les Barbares.

g II. Etat de la Société religiense. — lufluence et popularité du Christiauiinic.

Insuffisance des institutions politiques» Après avoir esquissé rapidemen l le tableau de la société politique telle qu'elle se présente à nous dans les premiers temps qui suivirent l'invasion, il importe de nous arrêter pour examiner quel fut durant cette même périoae l'état de la société religieuse. Cet examen est d'autant plus nécessaire, qu'à vrai dire il n'y a pas alors, en dehors de l'action et du gouvernement de l'Eglise, de société qui fonctionne régulièrement par l'effet d'une organisation bien déterminée. « Ne perdons pas de vue, dit un savant écrivain, que les institutions qui dans les temps modernes ont agité les peuples, les touchaient alors fort médiocrement et leur étaient non-seulement indifférentes, mais encore incommodes, onéreuses, antipathiques. On préférait de beau-

que

droit de porter les armes et de juger : en un mot, on tenait bien plus à

à peu près méconnus1. »

Influence de l'Eglise. — En effet, au moment de l'invasion, la population de l'empire, dépouillée de ses libertés municipales et de la protection de ses magistrats, privée des jeux et des spectacles qui amusaient sa servitude, n'avait trouvé de refuge que dans l'Eglise. Aussi, lui avait-

En se faisant chrétiens, ceux-ci se soumirent à l'influence de l'Eglise qui, par sa hiérarchie bien ordonnée, par l'équité de ses lois, par la magnificence de ses fêtes, les frappait ae respect et d'admiration. Dans cette organisation si nouvelle pour eux, ils trouvaient la double satisfaction du sentiment religieux et du besoin de l'ordre qu'éprouvent surtout les peuples encore enfants. A son tour l'Eglise, en recevant dans son sein toute la race conquérante, obtint d'elle l'accroissement de ses privilèges et de ses richesses ; mais l'exercice libéral de celle autorité, l'emploi charitable de ces biens fut également profitable aux Romains f et aux Barbares, désormais réunis dans une foi commune. Bienfaisante en- y vers les vaincus, douce et patiente avec les vainqueurs, l'Eglise sut relever \ les uns, adoucir les autres, et dominer la société grossière et turbulente ' de l'époque par la moralité et la stabilité de ses institutions.

Le défaut d'ordre et de régularité dans l'état politique est précisément ce qui explique l'immense popularité dont jouit l'Eglise pendant le moyen-àge, mais surtout pendant la période qui nous occupe. Les hommes s'étant donnés à elle tout entiers comme à leur seule protectrice, son intervention spirituelle ne suffisait pas; il fallait aussi qu'elle s'occupât constamment de leurs affaires et de leurs besoins. On ne doit donc pas s'étonner si les lieux consacrés aux cérémonies du culte s'ouvraient alors dans certains cas aux usages profanes, et si le clergé par une sage tolérance, se prêtait aux vœux des populations de la ville et de la campagne.

Célébration des offices.— En convoquant tous les fidèles, Romains | ou Barbares, à la célébration des offices, l'Eglise leur offrait tout ce qui pouvait les retenir et les captiver. Si la majesté des cérémonies, ' ('harmonie des chants sacrés, la somptuosité des étoffes et des tentures, le parfum des herbes odoriférantes dont le temple était jonche,

i Guérard, préface ducartulaire de l'église Notre-Dame de Paris, p. LUI. Nous empruntons & ce beau iraypH-mm** y mii^ des considérations qui vont suivre. 0 < j .

pouvaient agir sur les sens de la multitude privée de tout autre spectacle, celle-ci trouvait aussi un sujet d'enseignementet d'émulation dans Tordre et les rangs établis par le clergé. Les ecclésiastiques occupaient le sanctuaire et le choeur. Les laïques, répandus dans la nef et les bascôtés, étaient partagés en trois classes : les plus rapprochés de l'autel étaient les chrétiens ; venaient ensuite les catéchumènes1, et derrière ceux-ci les pénitents. Les hommes étaient séparés des femmes ; ils se tenaient à droite, et celles-ci à gauche. Ce n1est plus comme dans Tordre civil , où le Franc est mis avant le Romain, Tanlrustion avant le simple Franc. Dans l'Eglise, Tinégalité sociale disparaît : le colon et le serf sont dans la môme classe que le seigneur et que l'homme libre. Souvent même ils les précèdent; et le faible, que la loi ne protège pas encore, voit placé derrière lui, et dans un rang inférieur, l homme puissant dont il a souffert l'oppression. L'Eglise n admet d'autre supériorité que celle de la piété et de la vertu, et le peuple apprend d'elle & apprécier à leur juste valeur les distinctions qui ne sont fondées que sur la naissance ou sur la richesse.

Quelle que fût leur position sociale, tous les laïques de la première classe prenaient également part à la cérémonie de l'offrande. Outre ce qui était destiné à la communion et aux eulogies, on offrait aussi pendant la messe toutes sortes de présents qui durent plus tard être déposés dans la maison épiscopale. L'évéque recevait les offrandes en parcourant successivement tous les rangs des fidèles. L'archidiacre, aidé par des acolytes, prenait les fioles de vin; le pain était offert sur des serviettes blanches. L'ancien usage du baiser de paix s'était conservé dans ces temps de guerre et de vengeance. Après la consécration, les hommes s'embrassaient entre eux, et les femmes entre elles.

Pénitences publiées. — Les pénitences publiques infligées dans le temple, sans distinction de rang ni d'origine, étaient encore, pour le clergé, un puissant moyen d'influence, car en les appliquant, il complétait et souvent suppléait l'action du pouvoir séculier. Celui qui avait satisfait ou échappé à la justice du comte n'en était pas moins atteint par la juridiction ecclésiastique*. Si le crime avait été public, la pénitence Tétait également. A partir du sixième siècle, on adoucit la rigueur et la durée des épreuves imposées dans les premiers siècles aux pénitents, et ces épreuves en général variaient selon la nature des cri-

* Les catéchumènes, c'est-à-dire ceux qui n'avaient point encore reçu le bapléme, étaient généralement renvoyés de l'église après l'offertoire. Après avoir passé par les trois degrés du catéchuménat, on était admis au bapléme conféré d'ordinaire la veille de Pâques.

2 Si l'Église contribua à augmenter la sévérité des lois en faisant restreindre celles qui permettaient d'expier chaque crime par une composition pécuniaire, c'est qu'elle mettait un prix plus élevé â la vie d'un homme et s'irritait de l'im- > punitè que les riches achetaient avec un peu d'argent. Elle sut étendre sa l juridiction sur une foule de délits que les Barbares n'avaient jamais regardés comme répréhensibles et qui pourtant troublaient l'ordre social. Les lois de TÉglise relatives aux empêchements matrimoniaux, quelque minutieuses qu'elles paraissent, avalent une grande portée morale en assurant la dignité et la perpétuité de la famille.

mes. Pendant tout le temps de la pénitence , les coupables étaient condamnés à rester hors de l'église , puis a la porte de l'église, puis derrière les fidèles, jeûnant, pleurant, se frappant la poitrine, allant pieds nus et la tête rasée. Dans les cas graves , ils étaient chargés de fers, et forcés de se traîner en pèlerinage aux tombeaux des confesseurs et des martyrs, jusqu'à ce que la miséricorde divine eût brisé leurs chaînes. Loin de murmurer contre ces châtiments, le peuple respectait et voulait qu'on respectât les décisions de l'Eglise, qui faisait profession de soumettre également tous les chrétiens a la loi commune; et nul n'aurait osé se soustraire à la rigueur des canons, comme nous en verrons une preuve bien éclatante dans la pénitence publique infligée par les évêques au propre (ils de Charlemagne, a l'empereur Louis* le-Débonnaire. D'ailleurs, l'Eglise avait entre les mains un pouvoir redoutable, celui de frapper d'excommunication le pénitent rebelle. Or, l'excommunié se trouvait retranché non -seulement de la société religieuse, mais aussi de la société civile; il tombait aussitôt dans la disgrâce du prince, et était mis en quelque sorte hors la loi. On comprend aisément combien la vue du triste sort des pénitents et des excommuniés devait faire sentir à tous le bonheur de jouir des droits religieux, et le malheur d'en être privé.

Les institutions religieuses suppléent aux institutions politiques. — Comme les institutions politiques n'offraient aux hommes que des garanties très-incomplètes de sécurité, le peuple s'était habitué à se placer en tout sous la protection des institutions ecclésiastiques. Les ventes, les donations, la plupart des actes publics et privés étaient rédigés dans les églises. C'était au coin de l'autel que les serfs étaient affranchis ; c'était sur l'autel que l'homme qui voulait se purger d'une accusation prononçait, avec ses cojurateurs, le serment d'usage. Les épreuves judiciaires, alors si fréquentes, étaient placées sous l'invocation de Dieu, et accompagnées de cérémonies religieuses. Quelquefois l'église servait de champ-clos, ou même les combattants du dehors y pénétraient en armes, et s'y frappaient sans pitié. On allait à l'église pour y consulter les sorts dans les livres saints ; on s'y faisait transporter pour recouvrer la santé, et on y restait souvent jour et nuit pendant plusieurs mois. Toutes les chroniques attestent le concours des fidèles qui affluaient aux tombeaux des saints pour obtenir la guérison de leurs maux, et leur empressement à profiler des vertus miraculeuses de reliques nouvellement découvertes. Les évêques étaient fréquemment obligés de mettre un frein à la crédulité populaire, et de faire châtier les imposteurs qui spéculaient sur des fraudes coupables. Le peuple des campagnes serrait parfois dans l'église ses foins et ses blés ; et on alla même jusqu'à y célébrer des banquets et des danses, abus qui ne cessa que vers la fin du sixième siècle.

Lh'oit d'asile. — Le droit d'asile concédé aux églises par les décrets^» des empereurs, des rois barbares et des conciles, contribuait aussi à concilier au clergé la faveur populaire. Ce droit s'étendait non-seulement au lieu sacré, mais encore à toute son enceiute et à toutes ses dépendances. 11 s'appliquait aux esclaves réfugiés, aux voleurs, aux adultères et même aux homicides, qui tous ne devaient être remis aux

personnes qui les poursuivaient qu'après un serment formel de ne leur faire subir ni la mutilation ni la mort. Dans un temps où la force était à peu près la seule loi et où l'offensé exerçait souvent une vengeance terrible pour le tort le plus léger, il était bien que l'Eglise pût mettre en sûreté chez elle celui qui était menacé par une aveugle colère ou tourmenté par l'oppression d'un homme puissant. Les asiles, comme le dit M. Guérard, étaient moins souvent alors des remparts pour l'impunité que des abris contre la persécution. Plus tard, lorsque les fois eurent pris plus d'empire, les asiles ne parurent plus aussi nécessaires, et Charleroagne restreignit cette institution en défendant de fournir des aliments aux réfugiés sur qui pesaient des accusations capitales, mais sans permettre toutefois qu'on les arrachât de leur retraite.

Ces hôtes, du reste, étaient souvent embarrassants et dangereux pour le clergé par leur obstination et par leur insolence. Il est dans la nature de l'homme de faire dégénérer en abus l'exercice d'un droit, et cette licence est d'autant plus commune que les mœurs de la société sont plus grossières. Cest ainsi que le chambellan Evroul, poursuivi par Gontran et réfugié dans la basilique de Saint-Martin de Tours, ne craignit pas de s'y livrer à tous les excès de l'ivrognerie et de la débauche , injuriant les prêtres pendant la célébration des offices et menaçant de mettre à mort le pieux évéque dont la charité le protégeait contre ses ennemis. Attiré enfin dans une embuscade par les émissaires du roi, ce furieux tomba sous leurs coups ; mais sa mort fut vengée par ses amis, et pendant plusieurs jours le sang coula dans l'enceinte même de la basilique *.

Ainsi les asiles étaient quelquefois violés; mais il était rare qu'ils le fussent impunément ; et la plupart du temps ils offraient une parfaite sûreté même contre la vengeance des rois. Grégoire de Tours aima mieux voir sa ville et son diocèse dévastés par l'armée de Chilpéric et de Frédégonde que de leur livrer le duc Gontran-Boson et le prince Mérovée. Le clergé, en maintenant avec énergie le droit d'asile, était assuré du concours populaire ; et le pouvoir civil venait expirer devant le tombeau d'un saint, parce que ce tombeau était détendu par le respect et par la reconnaissance du peuple.

Puissance de l'Eglise au dehors, — En dehors de l'enceinte de ses temples et de l'exercice des fonctions religieuses, l'Eglise obtenait encore une influence considérable, due à sa supériorité intellectuelle. Seule dépositaire de l'instruction et de la science, elle fournissait aux princes des ministres, des ambassadeurs, des chanceliers, des officiers civils. Dès le sixième siècle on voit le clergé participer à la puissance législative; les évêques occupaient même la première place dans les assemblées nationales et concouraient, comme nous l'avons vu pour l'Espagne, a l'élection des rois. L'éducation de la jeunesse était entièrement dans les mains de l'Eglise ; et tandis qu'elle s'assurait ainsi l'autorité sur les générations naissantes, elle agissait sur tous les âges par la littérature religieuse, la seule alors qui fût comprise et goûtée par la foule. De là

1 Voy. Grégoire de Tours, Uv. VII, p. 81-29. Le comte Leadaste réfugié à Snint-Hilaire de Poitiers y mena aussi la conduite la plus scandaleuse.

ces innombrables légendes consacrées au récit de la vie, du martyre et des miracles des saints. Toutes ces compositions, en rappelant aussi les donations faites au clergé par la piété des fidèles, avaient pour résultat de défendre contre les usurpations des hommes du siècle les biens dont l'Eglise faisait un si noble usage.

Origine et emploi des richesses du clergé. — Par le témoignage des chroniqueurs, nous pouvons nous faire une idée de ce qu'étaient les trésors et les domaines du clergé sous la première race. Au temps de Clovis, saint Remi, évêque de Reims, aclieta la terre d'Epernay moyennant cinq mille livres d'argent, qui représentent environ trois millions de notre monnaie actuelle. Cent ans plus tard Chilpéric 1er se plaignait déjà que ses domaines eussent passé aux églises. Les libéralités de Dagobert envers l'abbaye de Saint-Denis donnent la mesure de la munificence des rois de cette époque en faveur des saints dont ils voulaient obtenir la protection. Aussi, malgré les spoliations dont le clergé eut à souffrir sous Charles Martel, on peut évaluer à la fin du huitième siècle le revenu foncier de quelques églises de première classe à près de huit cent mille francs de notre monnaie, et a plus de trente-cinq mille celui des églises de troisième classe *.

Les évêrjues, déjà en possession de la popularité par l'effet des institutions religieuses, et du pouvoir par la prééminence de leur dignité dans Tordre civil aussi bien que dans l'ordre ecclésiastique, trouvaient une nouvelle source d'influence dans l'administration suprême de ces richesses. Toutefois, ils ne pouvaient disposer arbitrairement des revenus de leurs églises, dont un quart seulement leur appartenait; deux autres parts étaient attribuées à la subsistance du clergé et à l'entretien des édifices sacrés , et le dernier quart était réservé aux pauvres. Sous les premiers Carlovingiens la part des pauvres fut même augmentée du tiers des dîmes et des deux tiers des donations. Lorsque ces ressources ne suffisaient pas pour nourrir tous les indigents et secourir tous les malheureux , l'Eglise prenait sur les autres fonds dont elle avait la disposition et souvent même mettait en gage les objets consacrés au culte.

Le clergé, d'après l'injonction des conciles, prodiguait aussi ses trésors pour le rachat des captifs. Dans ces temps aésastreux, où les populations vaincues étaient entraînées à la suite des armées comme de vils troupeaux, on vit saint Epiphane, évêque de Pavie, le vénérable prêtre Eptade, saint Césaire, évêque d'Arles, faire preuve d'une inépuisable charité pour rendre à leur patrie une foule de malheureux que les horreurs de la guerre avaient condamnés à la servitude. Le pape saint Grégoire-le-Grand faisait racheter les captifs de l'Italie et de l'Afrique, et saint Eloi, délivrant aussi les prisonniers saxons, les affranchissait devant le roi par la cérémonie du denier.

Ainsi l'Eglise prenait à sa charge les pauvres et les captifs; mais ce n'était pas le seul emploi qu'elle fit journellement de ses richesses : elle

* Voir M. Guérard , d'après le Polyptyque d'Irminon, lieu ciié, p. xxxvu xxtviii.

m HISTOIRE DU MOYEN-ACE.

défendait les veuves et les orphelins en envoyant pour enx des avocats à la cour du comte; elle visitait tous les dimanches ceux qui étaient en prison et subvenait à leurs besoins; elle affranchissait les serfs de ses domaines et leur donnait des fonds de terre ; elle établissait des infirmeries et des hospices; elle défrichait et peuplait de colons les lieux incultes, et assurait à tous ceux qui venaient se ranger sous ses lois les bienfaits d'une administration régulière et paternelle. Rois dans leurs cités, comme le disait Chilpéric, les évéques intervenaient auprès des princes en faveur de leurs concitoyens, pour obtenir soit des avances d'argent, soit des diminutions ou des exemptions d'impôts1. Enfin, dans les querelles entre les particuliers, leur médiation était généralement respectée et prévenait par une solution pacifique les déplorables effets des vengeances privées.

Idée générale. — Si, pendant l'agonie de la dvnaslie mérovingienne et plus tard au moment de la dissolution de l'empire carlovingien, l'influence de l'Eglise parut déchoir, c'est qu'alors elle fut envahie par les laïques; et les désordres qui suivirent la violation de sa constitution par le pouvoir temporel ne doivent être imputés qu'à ses op-

{>resseurs. Toutes les fois que l'Eglise redevint maîtresse d elle-même, 'esprit civilisateur de l'Evangile reprit sa marche bienfaisante. Dans les trois premiers siècles de notre histoire, le pouvoir du clergé fut immense, parce qu'il était alors le centre de tous les intérêts, le dépositaire de tous les droits nationaux et populaires; mais on peut aire aussi que pendant tout le reste du moyen-âge celte autorité, fondée sur des besoins sociaux si évidents, continua d'être l'appui de la classe la plus nombreuse et la plus faible, en servant de contrepoids aux abus du régime féodal.

$ III. Propagation du Christianisme en Occident pendant cette période.

Conversion des Barbares. — Dès la seconde moitié du huitième siècle, la société religieuse telle que nous venons de la décrire était établie dans l'occident de l'Europe ; car partout où le catholicisme régnait, il apportait avec lui les mêmes principes, les mêmes institutions, les mêmes lois. Nous avons montré ailleurs comment Vanité s'était formée par la réunion des Yisigoths et des Lombards à l' Eglise romaine et par la conversion des Anglo-Saxons; l'Ile de Bretagne à son tout* devait fournir les missionnaires qui prêchèrent l'Evangile aux peuples encore pafens de l'Helvétie , de la Bavière, de la Saxe et de la Frise.

Monastères. — Ces missionnaires, comme la plupart des évêques, sortaient des monastères dont le nombre s'était rapidement multiplié depuis le cinquième siècle. Fondé en Orient par les pieux solitaires de la Thébaïde, leinonachisme avait reçu de saint Antoine les premières règles de la vie cénobitique. A la période militante du christianisme on vit succéder la période contemplative, dans un pays où la pureté du ciel,

« Voir Grégoire de Tours, liv. III et liv. IX, pour deux faits significatifs relatifs à Verdun et a Tours.

PREMIÈRE PÉRIODE. - CHANTRE VI. w

l'immensité des déserts, semblaient naturellement inviter les hommes aux pieuses méditations. Les associations monastique*, dont saint Basile

d avoir à leur naissance, comme ceux de rOnent, une tendance exclusive pour la contemplation, l'ascétisme et les mortifications de la chair. Selon le précepte de Cassien, la vertu active, c'est-à-dire l'exercice de l'intelligence et des bras, qui constitue véritablement la destinée de l'homme ici-bas, entra comme élément principal dans l'organisai ion de ces communautés. Toutefois la recherche individuelle de la perfection morale rendait encore les moines trop étrangers aux affaires humaines et aux devoirs impérieux que les besoins du siècle imposaient alors à l'Eglise. Ce fut surtout la nécessité de travailler de concert a la conversion des Barbares qui accéléra la réunion des moines et du clergé en un seul corps. Presque tous les religieux voulurent recevoir les ordres sacrés, pour se rendre habiles à l'épiscopat et aux missions. A la suite de saint Marvin de Tours , qui fonda les florissants monastères de Liguué et de Maroioutier, on vit Honorât et Cassien établir en Provence ceux de Lérins et de Saint-Victor. De nombreux couvents se formèrent dans les îles désertes de la mer de Toscane, entre Lérins et Lipari. C'est de Lérins que sortît saint Patrice, fondateur de Bangor et apôtre des Irlandais; c'est de Lérins aussi que vinrent les moines travailleurs de Saint- Claude, qui défrichèrent les vallées du mont Jura.

Règle de saint Benoit. — La Gaule, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne se couvrirent successivement de monastères. Mais ces établissements n'avaient pas encore une règle unique qui leur fût commune; le relâchement, la discorde, l'esprit d'opposition contre les évéques tendaient même à saper dans sa base l'institution monastique, lorsque saint Benoît de Nursia établit sur le Mont-Cassin, en 529, le chef-lien d'une

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d'une réforme devenue nécessaire. L'obéissance, la chasteté, l'obligation du travail manuel et des occupations studieuses, qui faisaient le fond de la vie cénobitique, fournirent à saint Benoît les principaux articles de sa nouvelle règle 4. Aussi fut-elle universellement adoptée, parce qu'elle résumait tout ce qu'il y avait d'utile et de praticable dans les institutions antérieures. Le fondateur y ajouta le vœu de pauvreté, oui s'appliquait aux individus, non à la communauté elle-même : car les monastères

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