CHAPITRE VIII
g Ier Etat de l' Arabie avant Mahomet.
Divisions géographiques. — La vaste péninsule formée par la mer Rouge, l'océan Indien et le golfe Persique ou mer Verte, avait été divisée par les Romains en trois régions : l'Arabie- Déserte , l'Arabic-Pétrée et T Arabie-Heureuse, qui répondent assez bien aux noms plus modernes de Pïedjed, de Hedjaz et de Yémen. Mais l'Arabie n'est pas tout entière dans la péninsule.
De l'isthme de Suez jusqu'à l'Indus, c'est encore l'Arabie, c'està-dire un immense désert de sables, qui n'est interrompu que par le cours de i'Euphrate et du Tigre et parles montagnes de la Perside. En deçà et au-delà un ciel sans nuage et une terre sans eau où règne le semoun, vent terrible qui renverse et suffoque les hommes et les animaux. Cependant de loin en loin, au pied de quelques bosquets de palmiers isolés, on voit jaillir une source ou couler un ruisseau qui se perd dans les sables. C'est là que l'Arabe nomade va conduire ses troupeaux, quand l'herbe des plaines qui verdoie au printemps dans les lieux les plus arides s est desséchée sous les feux du soleil. Les collines de 1 Arabie-Pétrée cachent aussi quelques vallées fertiles; mais ce n'est qu'à la pointe méridionale de la péninsule que la nature produit toutes ses richesses. Là, des pluies fréquentes et les brouillards de r Océan permettent de cultiver le froment, le maïs, l'encens, le baume, la cannelle, le café, ainsi que les fruits du midi; et ces productions diverses ont mérité le surnom d' Heureuse à cette partie de l'Arabie.
Pour traverser les vastes solitudes dont le reste du pays se compose, pour se transporter d'une oasis à l'autre au milieu de cette mer de sable, l'Arabe trouve un utile auxiliaire dans le chameau , animal sobre , patient , infatigable. Un signe suffit à le gouverner; et s'il plie sous le faix, le chant de son maître ranime ses forces. Son lait est abondant, sa chair bonne à manger, son poil est aussi précieux que la laine des brebis, et son fumier même sert de combustible. Mais si le chameau fait la richesse de l'Arabe, le cheval fait son orgueil. Les générations se transmettent avec soin les généalogies des chenaux de race pure (kochlani). Nourris sous les tentes, au milieu des enfants, ces nobles animaux contractent des habitudes de douceur et d'attachement qui ne nuisent ni à leur ardeur ni à leur vitesse. Ils font en quelque sorte partie de la famille, et l'Arabe du désert pleure la mort de ce compagnon comme celle de l'ami le plus fidèle.
Mœurs des Arabes. — Toutes les tribus errantes de l'Arabie ont des habitudes semblables. Ces habitudes n'ont pas varié, et l'on peut dire que les Bédouins ou nomades actuels présentent les mêmes traits généraux que leurs ancêtres du temps de Moïse ou de Mahomet , habitent sous des tentes de la même forme , conduisent leurs troupeaux aux mêmes sources et aux mêmes pâturages. Quiconque ne s'est point placé sous leur protection est considéré par eux comme un ennemi. S'ils pillent, c'est qu'ils sont les rois du désert et que tout marchand, toute cara-
vane leur doit un tribut, un droit de péage. Du reste, ils sont hospitaliers pour leurs amis et charitables envers tous.
Sous le nom général de Charakuoni (Orientaux), dont nous avons fait Sarrasins, les indigènes de l'Arabie exprimaient leur position géographique par rapport aux Africains qu'ils appelaient Maghrébins (Occidentaux). Mais ils se partageaient en deux races, les Arabes purs , Ioctanides ou Sabéens, ^établis dans F Yémen, et les Mosarabes ou Arabes mêlés (Ismaélites) répandus dans THedjaz et dans le Nedjed. Le gouvernement monarchique exercé même par des femmes parait avoir dominé chez les Ioctanides, dont la branche principale était connue des Romains sous le nom d'flamyarides (Homérites). Chez les autres Arabes l'autorité patriarcale des scheiks (vieillards) s'était perpétuée dans les tribus qui gardaient vis-à-vis les unes des autres une entière indépendance , mais aussi se faisaient des guerres continuelles causées par les vengeances domestiques ou par les inimitiés de famille; car en Arabie chacun était juge de sa propre cause. Les parents de l'homme qui avait succombé par un meurtre étaient libres d'accepter une compensation ou d'exercer eux-mêmes le droit de représailles. Ainsi s'allumaient des haines que rien ne pouvait éteindre.
La religion seul lien entre les tribus arabes. — Les Arabes n'ont pas d'histoire, car il n'y a d'histoire que pour une nation qui se meut, qui agit au dehors, qui change et se transforme. Mais quand un peuple reste toujours enchaîné aux mêmes coutumes comme un monument immuable du passé, il n'a pas plus d'histoire que le monde matériel, qui dure seulement et ne vit pas. Il y eut cependant deux époques avant Mahomet où les Arabes sortirent de leurs déserts pour se mêler au mouvement et à la civilisation des autres peuples : dans les temps reculés, l'époque des Hycsos qui conquirent l'Egypte, et beaucoup plus tard celle d'Odenath, qui voulut fonder avec les Arabes un empire indépendant de Rome. Mais ces efforts furent passagers, et les Arabes retombèrent ensuite dans leur isolement et dans leur obscurité.
Si toutes ces tribus disséminées sur la surface de la péninsule arabique ne nous présentent que des traditions confuses et sans intérêt, elles avaient du moins un centre de religion dans la ville sainte de la Mecque. Agatharchide, cité par Diodore de Sicile, dit que non loin de la mer Rouge, entre les Thamudites et les Sabécns, s'élevait un temple vénéré dans toute l'Arabie. Sept cents ans avant l'Hégire, le roi des Homérites offrait déjà
pour le Keabé (Caaba) un voile de lin d'Egypte. C'était là que les Ismaélites conservaient la foi d'Abraham , la croyance à un Dieu unique, symbolisée par la pierre noire, où Dieu lui-même, disaient-ils , avait cacbé la formule de vie et de salut. Kaidar, fils d'Ismaël, passait pour être la souche des Koreischites, la plus noble, la plus élégante des tribus de l'Arabie, celle à qui appartint jusqu'à Mahomet la garde du temple. Longtemps la religion primitive se conserva pure de tout mélange ; mais peu à peu les diverses tribus, et surtout les Ho me ri tes de l'Yémen, introduisirent leurs cultes particuliers dans la Caaba. On y plaça trois cents idoles qui représentaient des hommes et des animaux, et souvent ces divinités mensongères furent arrosées de sang humain. Le sabéisme ou culte des astres , le magisme ou culte du feu, le judaïsme et enflu le christianisme altéré par les rêveries des manichéens, se propagèrent dans l'Arabie par les relations de commerce ou par l'effet des persécutions. Les livres sacrés de ces religions diverses furent traduits dans la langue du pays, qui avait au reste une origine commune avec le chaldécn, l'hébreu et le syriaque. Les Arabes se plaisaient surtout à la lecture de la Bible ; ils aimaient à y retrouver leurs ancêtres dans l'histoire des patriarches , et ils rappelaient avec orgueil les promesses faites par Dieu à Ismaél. Sensibles comme ils le sont encore aujourd'hui aux charmes de la poésie, ils devaient être frappés du langage magnifique qui éclate à chaque page du livre saint. C'est que les œuvres où domine l'inspiration poétique excitaient surtout leur enthousiasme. Dès les anciens temps, les poêles se disputaient la couronne au grand marché d'Ocadh, et les ouvrages des vainqueurs étaient affichés sur les murs mêmes de la Caaba.
Invasion de V Arabie par les Abyssins. — Pendant le règne de Justinien , un roi de l'Yémen ayant persécuté ses sujets chrétiens , fut attaqué par le negus (empereur) d'Abyssinie , qui vengea ses coreligionnaires par la défaite du prince persécuteur (529). Le vainqueur donna pour chef aux tribus soumises le chrétien Abyat, et dès lors l'idolâtrie fut menacée dans son centre même. Les Koreischites alarmés allèrent profaner et incendier l'église des Abyssins à Saana. Mais bientôt une armée formidable se dirigea sur la Mecque pour punir cet outrage. Déjà les Abyssins voyaient se dessiner sur l'azur du ciel la masse carrée de la Caaba , lorsque l'éléphant blanc que montait leur général Abrahab tomba sur ses genoux et adora le temple. Ranimés par leur grand-prêtre Abd-el-Motalleb , les Mecquois reprirent courage , et bientôt l'armée éthiopienne fut
anéantie, disent les Arabes, par une nuée de petites pierres, qui paraissent n'être autre ehose que la terrible maladie connue sous le nom de petite vérole (57 0)K Peu de temps après, le roi de Perse Chosroès Nushirwan , ehassa de l'Yémen les descendants d'Abyat et mit à leur place , à titre de vassal de la Perse, un prince issu des anciens rois Homérites. Mais déjà était né l'homme qui non-seulement devait affranchir son pays de toute suzeraineté étrangère, mais encore lui donner l'empire sur la moitié de l'univers connu.
§ II. Mahomet.
« Ce n'est point de l'Arabie-Heurcuse , dit un écrivain moderne, qu'est sorti le prophète de l'Orient. Cette parole puissante qui ébranle le monde n'est pas un fruit que portent les terres bénies... C'est dans l'Arabie-Pétrée que naquit Mahomet, à la Mecque, ville située au fond d'un vallon stérile, partout semé de pierres comme un sol que la mer a abandonné, et entouré de montagnes stériles , décharnées. » Sans vouloir exagérer l'influence du climat sur les hommes, il semble pourtant que la religion sèche et dure prêchée par le fils d'Abdallah n'est pas sans rapports avec la nature du sol où. elle fut implantée, « Allez et convertissez , » dit-il aux siens ; mais , il les arme de la terreur du glaive plutôt que de la persuasion de la parole : « Le paradis, s'écric-t-il , est sous l'ombre des a épées. Que les infidèles soient frappés jusqu'à ce qu'ils se a convertissent ou payent tribut. » Dans cette doctrine , c'est la force matérielle qui doit soumettre l'intelligence. Enivré par son orgueil de réformateur, Mahomet, au lieu de se rattacher à l'unité chrétienne, impose une religion exclusive dont il se dit le révélateur et l'apôtre. Il condamne ainsi ceux qui écouteront sa voix à rester en dehors de la civilisation et du progrès.
Naissance et jeunesse de Mahomet.— Ce fut dans Tannée même que les Arabes appellent Vannée de f éléphant, en souvenir de leur victoire sur les Abyssins , que Mahomet vint au monde. Son grand-père Abd-el-Motalleb avait glorieusement défendu contre les étrangers l'indépendance et la religion nationales. Son père Abdallah avait retrouvé le puits sacré de Zemjsern, que l'ange Gabriel, selon la tradition arabe, avait ouvert en touchant la terre de son aile quand Ismaël allait mourir de soif dans le désert. Enfin il appartenait à la tribu des Korcis-
1 C'est en effet à partir de cette époque que ce fléau communiqué aux Arabes par les Africains se répandit, en moins d'un siècle , des bords de la mer Rouge à ceux du Rhin.
chites et à la famille des Hachemites, gardiens héréditaires de laCaaba. Toutefois, dans le partage de la succession de son père , Mahomet ne reçut que cinq chameaux et une esclave éthiopienne. Aussi sa jeunesse s'écoula dans l'obscurité. Après avoir mené la vie aventureuse de conducteur de caravanes, il entra à l'âge de vingt-cinq ans au service de Kadidja , riche et noble veuve, qui, pour le récompenser de sa fidélité, lui donna bientôt après sa main et sa fortune; par cette brillante alliance il remonta au rang élevé qu'avaient occupé ses ancêtres.
Prédications de Mahomet. — Mahomet avait une figure imposante et noble, un maintien plein de dignité, une imagination poétique et surtout une éloquence naturellement séduisante. Il était compatissant envers tous, charitable au-delà de ses moyens et sensible à l'amitié. De vingt-cinq à quarante ans il vécut loin du monde, méditant dans la solitude de Héra sur les cultes qui se partageaient l'Arabie et sur la nécessité de les réformer. Un prêtre syrien lui avait prédit des destinées glorieuses en rapport avec les prodiges qui avaient signalé sa naissance, et Mahomet voulut faire croire qu'il était en conversation journalière avec les esprits célestes. C'était, disait-il, l'ange Gabriel qui lui avait enseigné Y Islam, la vraie foi d'A* braham , le retour à la croyance d'un Dieu unique et toutpuissant. Quand la grandeur de son entreprise eut exalté cet esprit, à la fois ardent et réfléchi, qui ne reculait point devant le mensonge, il se mit à l'œuvre , mais avec une réserve habilement calculée. D'abord il convertit sa femme , son esclave Saïd qu'il affranchit aussitôt, son cousin Ali, puis le riche et puissant Abou- Bekre , et il se forma une petite troupe de fidèles prêts à défendre au prix de leur vie sa personne et sa doctrine. Alors il commença à prêcher en public et ne craignit pas d'attacher ses vers aux murs mêmes de la Caaba. Telle était l'élégance de cette composition qu'un poète contemporain , qui jouissait de l'admiration générale , déchira aussitôt ses propres vers comme indignes de paraître à côté de ceux du nouveau prophète.
Hégyre (622).— Mais bientôt les Koreischites s'effrayèrent des progrès du réformateur. Les disciples de Mahomet quittèrent la Mecque et lui-même fut obligé de se cacher. Ce fut vers cette époque qu'il convertit plusieurs pèlerins de Yatreb; et ces pèlerius à leur tour firent partager à leurs concitoyens l'enthousiasme dont ils étaient animés. Cette ville était en grande partie peuplée de juifs et il y avait entre Yatreb et la Mecque une double rivalité de religion et de commerce. Aussi la doctrine
proscrite dans la cité idolâtre des Koreischites fut-elle accueillie avec faveur dans une ville qui n'était pas étrangère à la croyance en un Dieu unique et à l'espérance d'un prochain Messie. Soixante-douze Yatrébites vinrent offrir un asile à Mahomet, s'engageant par serment à le défendre contre tous. Cette offre était d'autant plus opportune qu'Abou-Sophian , chef des Ommvades et rival des Hachemites, venait d'être investi de l'autorité. Les ennemis de Mahomet résolurent alors de se débarrasser de lui par un meurtre. Mais heureusement prévenu il quitta la Mecque avec le seul Abou-Bekre; et tandis que le fidèle Ali, couché dans le lit de son maître et couvert de son manteau, trompait la haine des assassins, le prophète fuyait vers Yatreb. Poursuivi de près, il n'échappa qu'en se cachant entre les fentes d'un rocher : dans ce moment critique la lance d'un Arabe en le frappant aurait pu changer l'avenir du monde. Enfin Mahomet entra en triomphe dans Yatreb , où l'avaient précédé la plupart de ses disciples. Du jour de cette faite ou Uégyre (le vendredi 16 juillet 622) datent l'ère des Musulmans et la puissance du réformateur.
Guerres contre les Koreischites, contre les Juifs, contre Z'empire grec. — Yatreb fut désormais appelée Médinat-Al-Kébi (la ville du prophète), et Mahomet y exerça les doubles fonctions de roi et de pontife. Il commença alors Pexécution de son grand dessein, celui de donner à la nation arabe l'unité religieuse et politique qui lui avait manqué jusqu'alors ; et devant l'étendard qu'il allait déployer devait disparaître le labarumde Constantin aussi bien que le tablier de cuir du fondateur de la monarchie néopersane. A la tête d'une troupe dévouée, il marcha contre les Koreischites qu'il défit à Bedcr, devenu par la suite un lieu de pèlerinage. Il dispersa une autre armée de dix mille hommes tirés des différentes nations de l'Hedjaz; enfin, campé sous les murs de la Mecque, il obtint de ses ennemis une trêve de dix ans, qui stipulait qu'à l'avenir lui et ses sectateurs pourraient visiter librement le temple de la Caaba. C'était se préparer la conquête de la Mecque.
x De retour à Médine, le prophète déclara la guerre aux Juifs, qui s'étaient ligués avec les Koreischites. Khaïbar, ville située à six journées de Médine, et défendue par huit châteaux-forts, était le centre de leur puissance. Elle fut emportée d'assaut, et une partie de la population massacrée ; le reste fut soumis à un tribut énorme (627). Dans la suite, Omar relégua en Syrie les Juifs de Khaïbar, en déclarant que son maître lui avait ordonné à sa dernière heure d'expulser de l'Arabie toute reli-
gion qui ne serait pas la sienne. Cette même année, Mahomet, enhardi par la prospérité, poussa, dit-on, l'audace jusqu'à sommer les plus puissants monarques d'embrasser l'islamisme. Chosroès II déchira ses lettres avec mépris ; mais le gouverneur de la Haute-Egypte, Mokawkas, le roi d'Ethiopie, et même l'empereur d'Orient, Héraclius lui envoyèrent des présents avec des réponses flatteuses. En ce qui concerne Héraclius , cette assertion ne s'accorde pas avec le fait qui donna lieu à la première invasion de la Syrie. Les ambassadeurs de Mahomet ayant été mis à mort par un magistrat romain de ce pays, il fit partir son fidèle Saïd avec trois mille hommes, qui rencontrèrent l'armée romaine dans un lieu ignoré de la Palestine nommé Muta. Saïd tomba en combattant au premier rang ; mais le jeune Khaleb prit le commandement, et, en face d'une armée dix fois supérieure en nombre, il assura la victoire, ou du moins la retraite des Arabes.
Mahomet maître de la Mecque et de V Arabie. — Après avoir indiqué à ses disciples le but de leurs efforts par cette sommation solennelle adressée à tous les peuples, Mahomet, en vertu de la trêve, se rendit à la Mecque, fit sept fois le tour de la Caaba, baisa avec respect la pierre noire, et se retira au bout de trois jours; mais pendant ce court espace de temps, il avait su gagner les principaux de ses anciens ennemis, qui abandonnèrent la ville idolâtre pour le suivre à Médine. Les Koreischites firent une dernière tentative afin de défendre leur culte qui tombait en ruines. Ils rompirent la trêve, et engagèrent une bataille où ils furent de nouveau vaincus. Alors, Abou-Sophian ouvrit lui-même au conquérant les portes de la Mecque, et reconnut le fils d'Abdallah pour le prophète du vrai Dieu (630). Les trois cent soixante idoles de la Caaba tombèrent sous les coups des fidèles et sous la malédiction du prophète, qui répétait, en les voyant s'écrouler : « La vérité a paru, et le raena songe s'est dissipé devant elle comme une vapeur légère. » La conquête de la Mecque entraîna la soumission des tribus qui avaient jusqu'alors résiste à la voix de Mahomet. En effet, la sanglante victoire de Honain, et la prise de Taycf ayant frappé de mort les derniers restes de l'idolâtrie, l'Arabie, de la mer au golfe Persique, ne reconnut plus qu'un maître. Les princes de l'Yémen se soumirent comme les émirs duNedjed; et les ambassadeurs qui vinrent s'agenouiller devant le trône de Médine furent aussi nombreux, dit un auteur arabe, que les dattes mûres qui tombent des palmiers.
Mort de Mahomet.— Après la guerre des Idoles et la soumis-
sion de toute V Arabie, l'ambition de Mahomet ne connut plus de bornes ; il déclara la guerre à Héraclius, et s'avança vers la frontière de la Syrie à la tête de dix mille cavaliers et de vingt mille fantassins ; mais une langueur mortelle le força de s'arrêter et de revenir à Médine, tandis que son lieutenant Khaled rangeait sous sa loi les tribus comprises entre PEuphrate et la pointe septentrionale de la mer Rouge. Mahomet avait été empoisonné, ditron, par une juive de Khaïbar, et depuis la prise de cette ville, sa constitution, si robuste jusqu'alors, s'était sensiblement altérée. Après quatorze jours d'une fièvre aiguë, il expira le 17 juin 632, en soutenant jusqu'à la fin le rôle qu'il avait joué pendant toute sa vie. Les plus ardents de ses disciples refusaient de croire qu'il fût mort; l'autorité de son beaupère, Abou-Bekre, apaisa le tumulte : « Le dieu de Mahomet « vit à jamais, dit-il à la multitude; mais l'apôtre était mortel a comme nous, et, selon sa prédiction, il a subi la destinée a commune. » On l'enterra dans la mosquée de Médine, où son tombeau , d'une grande simplicité , est toujours l'objet de la vénération des dévots musulmans.
g III, Le Koran.
Idée générale du Koran. — Le Koran, ou Livre de la loi, n'a pas été rédigé par Mahomet ; c'est le khalife Abou-Bekre qui, la treizième année de l'Hégyre, fit recueillir les fragments épars du livre que le prophète avait reçu, disait-il, de l'ange Gabriel; fragments écrits à la hâte sur des omoplates de moutons, sur des feuilles de palmier, sur des morceaux de cuir ou d'étoffe. Composé pour les besoins du moment, le Koran manque de simplicité dans la forme et d'unité dans la conception ; c'est un assemblage disparate de récits, de visions, de sermons, de préceptes moraux, de sentences proverbiales qui souvent se contredisent l, et où le sublime se rencontre avec l'absurde. Il n'y faut point chercher la douce persuasion de l'Evangile, ses divines paraboles, ni son enseignement toujours si plein de charité. La doctrine du Koran est violente et impérieuse; elle prétend s'imposer comme une vérité éclatante qui doit frapper tous les hommes. Malheur à ceux dont les yeux ne s'ouvrent pas à la lumière : ce ne sont pas seulement des aveugles, ce sont aussi des méchants et des impies.
Pour gagner les juifs et les chrétiens, dont les opinions reli-
* Mahomet, au reste, avait lui-même prévu ce reproche, puisqu'il établit en principe que chacun des textes peut se trouver abrogé ou modifié par un pas- "ge postérieur.
gieuses influèrent évidemment sur sa propre doctrine, Mahomet annonça le Koran comme étant destiné, non à remplacer, mais à compléter l'Ancien et le Nouveau Testament. Avant le Koran, disait-il, Dieu avait dicté le Pentateuque et l'Evangile pour servir de guides aux hommes. Moïse et Jésus-Christ étaient, d'après lui, des prophètes inspirés d'en haut ; mais Mahomet était le dernier et le plus grand de tous, chargé de ramener toute la terre à l'antique croyance d'Abraham, dont il supposait que le temps avait altéré la pureté.
« En quoi consiste l'islamisme ? lui avait demandé Fange a Gabriel. — A croire qu'il n'y a qu'un Dieu et que je suis son « prophète, à garder exactement les heures de la prière, à faire « l'aumône, à jeûner pendant le mois de ramazan, et à se rendre a au moins une fois en pèlerinage à la Mecque. » Telle est, en effet, la substance de la religion musulmane et le résumé du Koran, dont nous allons indiquer séparément la partie dogmatique et la partie pratique.
Dogmes. — Cinq articles de fol renferment toute la doctrine du Koran : 1° Mahomet, rejetant la Trinité des chrétiens, qu'il croyait incompatible avec l'unité divine, reconnaît l'existence d'un Dieu sans compagnon communiquant avec la terre par la médiation des anges et prophètes; 2° les anges bienfaisants ont reçu de Dieu la mission de soutenir les hommes dans cette vie d'épreuves ; mais il y a aussi des esprits malins qui cherchent sans cesse à les entraîner au mal ; 3° les prophètes qui ont annoncé au monde six révélations successives, c'est-àdire Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, ont droit aux hommages de tous les Musulmans ; mais Mahomet l'emporte sur ses prédécesseurs comme étant le dernier dépositaire de la parole divine; 4° les âmes sont immortelles ; elles seront toutes jugées, et dans une autre vie le crime sera puni, et la vertu récompensée éternellement. Sept enfers attendent les Musulmans impies, les apostats, les chrétiens, les juifs, les mages, les idolâtres, enfin les hypocrites de toutes les religions; mais les élus seront admis dans un paradis où toutes les délices des sens leur sont réservées. Cependant le prophète déclare positivement que, plongés dans une céleste extase , ils oublieront et dédaigneront les jouissances d'un ordre inférieur; 5° les décrets de Dieu étant éternels et immuables, tous les événements, ainsi que tous les actes de l'homme, se trouvent déterminés à l'avance. Cette doctrine de la prédestination absolue, qui s'accorde mal avec le libre arbitre de l'homme et avec la justice de Dieu, fut adoptée par Mahomet comme un puissant auxi-
Maire de l'esprit de conquête qu'il cherchait à inspirer à ses sectateurs; mais si le fatalisme sert à expliquer les prodigieux succès des Arahes, il fut aussi la cause'de cette profonde apathie qui les arrêta plus tard dans la voie du progrès social.
Pr ceptes. — Les quatre principaux préceptes de la loi musulmane sont les ablutions, la prière, le jeûne et l'aumône : 1° les ablutions, en purifiant le corps, sont un symbole de la pureté spirituelle et une préparation à la prière. Quand l'eau manque, elle peut être remplacée par le sable si commun dans le désert; 2° chaque croyant est tenu de faire la prière cinq fois par jour, indépendamment de la prière solennelle du vendredi, qui doit se dire en commun à la mosquée par le ministère de l'iman ; 3* le jeûne est prescrit pendant le mois de ramazan, époque où Mahomet reçut le Koran dans sa retraite sur le mont Hérat. Du lever au coucher du soleil, tout Musulman doit alors se priver de nourriture, de boisson, de bains, de parfums; mais ce mois est suivi de la[fète du Beïram, où les fidèles peuvent se dédommager de leur longue abstinence; 4° Mahomet est peut-être le seul législateur qui ait déterminé la mesure précise de l'aumône. Chacun doit donner aux pauvres, tous les ans, le quarantième de ses biens mobiliers, et si sa conscience n'est pas tranquille, il est tenu de leur abandonner le dixième ou même le cinquième de ses revenus. « La prière, dit le Koran, conduit jusqu'à la « moitié du chemin qui mène à Dieu; mais les jeûnes conduisent « jusqu'à l'entrée du ciel , dont les aumônes ouvrent la « porte. »
A la suite de ces quatre préceptes, viennent d'autres pratiques moins importantes, mais qui sont toutes fondées sur les principes de l'hygiène et sur les nécessités du climat. C'est ainsi que Mahomet a emprunté à la loi judaïque la circoncision et l'abstinence de certaines viandes, en y ajoutant l'interdiction du vin et de toutes les liqueurs fermentées.
Lois civiles. — Code religieux des Musulmans, le Koran est aussi pour eux un code civil et politique. Fondé sur certains principes de morale , il s'attache à régulariser les relations des hommes entre eux. La justice est la première des vertus que recommande l'islamisme. Le meurtre , le vol et la fraude sont regardés comme des crimes exécrables. Le prêt à intérêt est rigoureusement défendu, et représenté comme un outrage àl'humanité. Toute manifestation violente d'une passion est coupable, parce qu'elle fait sortir l'homme des bornes de la modération. Cependant Mahomet, dont les mœurs n'étaient rien moins que pures, eut soin d'autoriser la polygamie, donnant ainsi satisfac.
in
tion à ses propres penchants et aux anciennes habitudes du peuple arabe. 11 se contenta d'en régler l'application , en bornant à quatre le nombre des femmes légitimes : encore cette dernière prescription était-elle rendue singulièrement facile par l'autorisation du kabin ou mariage pour un temps déterminé.
Schisme religieux. — Dans l'ordre politique, le fatalisme fut la source de l'obéissance aveugle des Musulmans aux ordres du prophète et des khalifes ses successeurs. L'absolutisme devint la base de leur gouvernement, et leur donna cette puissante unité qui leur facilita la conquête de l'Orient; mais, en même temps, le prosélytisme fit naître l'esprit de controverse, et le schisme religieux entraîna le schisme politique qui divise encore les Persans et les Turks. Les premiers, ne reconnaissant que le seul Ali comme successeur du prophète et vicaire de Dieu , maudissent Abou-Bckre , Omar et Othman, qu'ils appellent des usurpateurs et des impies. Ils ont reçu de leurs adversaires le nom de Schyites ou sectaires méprisables. Les seconds, plus nombreux et plus puissants, admettent au contraire comme légitime l'autorité des trois premiers khalifes. Tandis que les Schyites s'en tiennent scrupuleusement à la lettre du Koran, les autres acceptent les explications théologiques et les décisions légales d'Abou-Bekre et de ses deux successeurs. De là leur nom de Sonniles, du mot arabe sonna, qui exprime la tradition orthodoxe des Musulmans.
Influence du Koran. — Grâce aux progrès de la science et de la critique modernes, on peut mieux apprécier aujourd'hui un livre qui malheureusement est resté la loi d'un trop grand nombre de peuples. Sans vouloir donner à une'œuvre reposant sur l'imposture une valeur qui ne peut appartenir qu'à la vérité, il est impossible de ne pas reconnaître que le Koran n'ait exercé une grande influence. C'est qu'entre les différents codes religieux inventés par le génie purement humain, celui de Mahomet se distingue par des principes élevés dout il emprunta la plus grande partie aux livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. En outre le Koran, par un adroit calcul de son auteur, est parfaitement approprié à la nature, aux penchants et aux besoins des nations auxquelles il s'adresse. L'ardeur d'un prosélytisme farouche ne suffit pas à expliquer comment en moins de cent ans les Arabes étendirent leur domination des frontières de la Chine aux sommets des Pyrénées; conquêtes violentes qui, malgré leur rapidité, subsistent encore en partie après tant de siècles. Ce résultat tient surtout à ce que le génie oriental semble immobilisé dans une religion qui, attachant l'homme
au passé , le laisse indifférent au présent et à l'avenir. Le khaiifat s'est souvent divisé : souvent aussi l'unité politique comme l'unité religieuse- a été rompue, sans que le Koran ait cessé d'être pour les Musulmans la loi immuable et suprême. La doctrine fataliste qu'il enseigne tient si peu de compte des hommes et des choses de ce monde , que les ambitions personnelles et la hiérarchie extérieure ont seules souffert de ces vicissitudes. Pour le Turk comme pour PIndou, pour le Maure de l'Atlas comme pour l'habitant des bords de l'Oxus, le livre où il puise les règles de sa croyance est toujours resté audessus des événements humains qui élèvent ou renversent les empires.