CHAPITRE X
Notion* aonimalres mur les Lettre» et le» Arta, depuis la mort
de Théodoge Jusqu'à Charleniagne.
Coup-d'œil général. — Après la mort de Théodose, l'invasion des Barbares el la terrible secousse qu'elle imprima à la société hâtèrent la décadence littéraire, depuis longtemps déjà préparée par la corruption du goût, du langage et des mœurs. La civilisation antique était même menacée d'une ruine totale, si l'Eglise n'en eût recueilli les débris, et de ces débris, combinés avec les idées nouvelles qu'elle apportait au monde, n'eût formé les futurs éléments de la régénération intellectuelle. Mais ce travail est progressif et lent. L'Occident, plus profondément troublé, voit le mouvement littéraire s1 abaisser au niveau d'une société qui ne présente ni sécurité ni repos , se relever un moment avec Charlemagne pour retomber après lui dans l'inertie et l'obscurité jusqu'à la renaissance du onzième siècle. A ces causes vient s'ajouter d'ailleurs la pénible formation des langues modernes, dont les premiers monuments doivent signaler le réveil de l'esprit humain. En Orient, au contraire, les lettres et les sciences ont conservé un refuge et un centre. La protection des césars byzantins les soutient à leur déclin, et les murailles de Constantinople leur assurent un asile contre la conquête musulmane. Puis, quand les Arabes, las de ravager el de détruire, ont compris le besoin d'être éclairés, la civilisation grecque est accueillie à Bagdad et va se rapprocher de son berceau. Mais par là elle s'éloigne de plus en plus de l'Europe chrétienne, et, à la différence de la civilisation latine, elle se transforme sans se régénérer.
Pendant la période qui nous occupe, deux tendances se partagent la
158 HIStOIRÊ DU MOYEN-ÀGfc.
direction intellectuelle de la société. Quoique le christianisme soit la religion officielle, il y a encore beaucoup de païens retardataires qui ré vent l'éternité du monde romain, quand le monde romain n'existe déjà plus. D'autres sont cbrétiens par situation, par politique, par nécessité sociale, mais restent païens d allée lion, surtout d'imagination et d'habitude. « À celle littérature païenne ou païenne à demi, dit un écrivain moderne, s'oppose la littérature chrétienne, d'un genre tout différent, d'une physionomie tout autrement sérieuse. Du côté des rhéteurs et àeè beaux esprits, le soin et l'artifice des mots ; du côté des premiers docteurs et des premiers écrivains chrétiens, l'intérêt des choses : chez eux des convictions, des sentiments, une cause pour laquelle ils combattent. De là un caractère énergique dans la littérature chrétienne et quelque chose de futile dans la littérature païenne ; celle-ci élégante et vaine, l'autre plus négligée, mais plus forte. Du côté du christianisme sont les champions de la Foi qui luttent pour elle, qui repoussent successivement l'agression de diverses hérésies.» Aussi, durant cette période, l'intérêt se coft centre- t-i! presque tout entier dans les œuvres des Pères et des docteurs de l'Eglise, œuvres impérissables, moins encore par la supériorité de la forme, que par le fond des idées et par l'importance des résultats.
Suivons donc la double tendance que nous venons d'indiquer daus la littérature, en Occident et en Orient, c'eat-a-dire dans les deux langues qui se partageaient alors le monde, la langue latine et la langue grecque.
§ î*r. LUlératnte Latin*.
Pètes el docteurs de V Eglise. — C'est avec saint Àmbroise que s'ouvre cette période de la littérature sacrée ; avec l'illustre évêque qui réfutait Symmaqtic demandant le rétablissement de l'autel de la Victoire ; avec le- prêtre courageux qui réclamait de Maxime le corps de Gratien et qui interdisait à* Théodose coupable l'entrée de la maison de Dieu. Moins élégant que Lactance , moins véhément que saint Hilaire de Poitiers ? nui tous deux , sous la génération précédente , avaient fait la gloire de 1 Eglise latine, saint Àmbroise eut peut-être des qualités plus sympathiques. Il se montra surtout prédicateur entraînant, et moraliste plein d'onction. Cependant il n'exerça pas sur son siècle une aussi grande influence que son contemporain saint Jérôme. t>ans une position moins élevée que l'évêque de Milan, confiné au fond de sa solitude de Bethléem, Jérôme remplit l'Occident de sa renommée. Jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, il partagea sa vie entre des ouvrages sur la théologie et l'histoire 1 et d ardentes controverses contre les hérétiques ou contre les rêveurs qui, à l'exemple d'Origène, sacrifiaient le sens littéral des Ecritures à l'allégorie et au mysticisme. Mais s'il eut d'illustres amitiés, la rudesse de son caractère et l'énergie de ses réprimandes lui attirèrent de nombreux ennemis.
Saint Augustin, évêque d'Hippohc, fut la lumière de l'Occident et la
i Cilons ici quelques-uns de ses immortels ouvrages : Traduction de la Bible (Vulgate), Commentaires, Biographie du auiturs eceli*ia$tiquesf Lettres, Vie dtt Pèrei du désert.
PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAPITRE X. i59
dernière gloire de cetté église d'Afrique qui allait périr sous les coups des Vandales. Après avoir lutté en vain pendant longtemps contre l'ardeur de ses passions et les doutes de son esprit, il entendit une voix mystérieuse, et il crut aux grandes vérités contenues dans le livre dont cette voix divine lui avait prescrit la lecture. Dès lors Augustin consacra à la défense du dogme catholique les hautes facultés dont la nature l'avait doué. Il combattit sans relâche les Manichéens, les Donalistes et surtout les Pélagiens , qui niaient le péché originel et la nécessité de la grâce. Outre ses ouvrages de polémique, il retraça dans ses Confessions les orages de sa jeunesse et les transformations de sa pensée. Puis il composa la Cité de Dieu, magnifique exposition de la foi chrétienne, et dont Bossuet s'est inspiré. Ce fut en fixant ses regards sur cette cité céleste qu'il expira en 430, pendant le siège d'Hippone par les Vandales. « On ne trouve pas dans saint Augustin, dit Al. Villemain, ce beau langage et ces grâces éloquentes de l'Asie chrétienne. Souvent il est barbare sans être simple , parce que la barbarie d'un peuple en décadence a quelque chose de subtil et de contourné. Mais son âme est inépuisable en émotions neuves et pénétrantes. C'est par là qu'il ravissait les cœurs, qu'il faisait tomber les armes des mains à des hommes féroces , accoutumés k s'entre-déchirer. Nul art, nulle méthode ne règne dans ses discours. Ils diffèrent autant des belles homélies de Chrysostome que les mœurs rudes des marins d'Hippone s'éloignaient des arts et du luxe de Coristantinople. » Une dernière observation complétera ce jugement sur le style de saint Augustin, et en fera excuser les formes trop souvent incorrectes : c'est qu'il put écrire ses dernières pages à la lueur des feux qui éclairaient le camp des Vandales.
Nous arrivons au chaos des invasions barbares. Alors les grands génies disparaissent ; mais la littérature sacrée nous offre encore un grand nombre de noms distingués. Cassien, fondateur du monastère de Saint -Victor à Marseille, soutient, à son insu, des opinions semi-pélagiennes, mais il combat énergiquement le nestorianisme et donne dans tes Institutions et ses Dialogues] le premier code complet du monachisme occidental, Claudieri Mamertus, de Vienne, réfute Fauslus, évèque de Riez, et établit sur des raisons solides la spiritualité de l'âme. Au bruit du monde romain qui s'écroule, Salvien compose son fameux traité du Gouvernement de Dieu, où il opposait à la corruption de l'Empire la pureté des Barbares, et montrait la justice inexorable de Dieu conduisant les hommes à travers les ruines dans les voies de la Providence.
La culture latine encore brillante dans les écoles d'Arles, de Vienne et de Clermont produisit aussi d'autres représentants célèbres du christianisme en Occident. Saint A vit, qui écrivit des homélies et des poésies sacrées, illustra surtout son épiscopat en travaillant à convertir les Bourguignons au catholicisme. Il applaudit au baptême de Clovis et entrevit dans le chef des Francs le futur arbitre du inonde barbare. Ennodius, évêque de Pavie , et saint Césaire , d'Arles, représentent le double caractère que nous assignions en commençant a la littérature de celte époque. Chez l'un domine la tendance profane, que conservaient
certains esprits au milieu même des pratiques chrétiennes ; 1* autre offre un modèle du christianisme pur, sans mélange d'aucune contagion païenne. Par son langage affecté, par le choix de ses sujets, par l'emploi de métaphores empruntées à l'antiquité, Ennodius est un rhéteur; par la simplicité de son éloquence, par sa fidèle interprétation des Ecritures,
f>ar l'ardeur de sa charité, saint Césa ire est un apôtre. Citons encore, sous e règne de Théodoric, Boèce, qui défendit le dogme des deux natures en Jésus-Christ avec les armes que lui fournissait Aristote ; et Cassiodore, auteur de l'Institution des divines Écritures, Après eux, l'Italie s'honore d'avoir donné naissance à saint Benoît, deNursia, fondateur de l'abbaye du Mont-Cassin, et au pape saint Grégoire-le-Grand, qui, en gouvernant glorieusement l'Eglise, écrivit une règle pastorale et commenta le livre de Job.
Histoire. — Il est difficile de séparer chez les Occidentaux l'histoire ecclésiastique de l'histoire profane, et cette confusion éclate à chaque page dans les compilations que nous ont laissées Ruffin d'Aquilée, Gennadius , Orose et Sulpice Sévère. Prosper d'Aquitaine résuma , sous forme d'annuaire, les chroniques d'Eusèbe et de saint Jérôme, et par ses abrégés aussi secs qu'incomplets fournit à ses continuateurs des exemples malheureusement trop suivis. Ce que nous savons de plus exact sur l'invasion des Suèves et des Golhs en Espagne nous a été transmis par Idace; et nous serions beaucoup plus instruits sur l'histoire des Goths d'Italie si nous avions conservé 1 ouvrage de Cassiodore. L'abrégé déclamatoire qu'en a fait Jornandès n'est pas cependant à dédaigner. Mais le véritable, le seul historien du temps est Grégoire de Tours, qu'on a surnommé, non sans raison, l'Hérodote de la barbarie. Dans son histoire ecclésiastique des Francs, « la barbarie, dit M. Ampère, vit, respire telle qu'elle a vécu et respiré. On y contemple ce temps tel qu'il fut. La Germanie et l'Eglise sont là debout, l'une à côté de l'autre. L'histoire de Grégoire de Tours ressemble aux vitraux de l'église de Reims, dont chacun représente une figure d'évêque et une figure de roi, toutes deux de style barbare. Dans cette rude mais bien éloquente histoire, nous verrons se dérouler la barbarie tout entière; puis la barbarie deviendra si complète qu'elle ne pourra plus se raconter elle-même, et la plume tombera des mains de Frédégaire par l'impuissance d'écrire.» En effet, jusqu'à Eginhard la Gaule franque n'a plus d'historien à ci ter. A mesure que la vie semble se retirer de la société, l'histoire se tait comme n'ayant plus rien à raconter. En Angleterre, cependant, la conquête anglo-saxonne inspire au moine Gildas, dans son livre de Excidio Britanniœf des accents pleins d'une douleur patriotique ; et, au milieu des troubles de l'Heptarchie, l'abbaye deWeymouth produit l'annaliste Bèdele- Vénérable, qui se distingue encore dans les lettres sacrées et profanes.
landes. — A partir du septième siècle, l'Eglise elle-même étant envahie par les Barbares, c'était dans les cloîtres que se réfugiaient les éléments de la civilisation; c'était là que brillaient quelques faibles lueurs au sein des ténèbres qui s'épaississaient de plus en plus. L'imagination, cette fi cjlté indestructible de l'esprit humain, ne sachant plus à quoi s'attacher , créa un genre nouveau, la légende. Exalté par la solitude , l'amour du merveilleux inspira aux moines le goût de ce
genre de compositions , et leur esprit s'arrêta naturellement sur des sujets pieux, dont les actes des martyrs et la vie des Pères du désert devaient leur donner la première idée. Les auteurs de légendes écrivirent alors de bonne foi des récits de miracles auxquels ils croyaient fermement aussi bien que leurs lecteurs contemporains. Sans doute , quelques-uns des faits racontés par les hagiograpbes peuvent être contestés dans leur authenticité ; mais on ne trouve pas moins dans ces petits drames une peinture réelle des mœurs, des opinions et des idées du temps. En ce sens, il est juste de dire qu'au septième et au huitième siècle la légende est presque toute l'histoire, comme elle est toute la poésie.
Poésie. — Cette dernière branche de la littérature avait résisté plus longtemps que l'histoire à la décadence littéraire en Occident. Ausone et saint Paulin de Noie conservèrent dans leurs écrits quelque chose du mouvement et de la grâce des poètes de l'Antiquité, mais en y mêlant l'élévation du spiritualisme chrétien. Claudien, a Alexandrie, fit revivre le paganisme à la cour dévote d'Honorius; et si l'invention et l'art lui font souvent défaut, on ne peut nier l'éclat de son coloris et l'harmonie de sa versification. Ce fut aussi le culte des souvenirs de la grandeur romaine qui inspira au Gaulois Rutilius Numatianus son poème de Y Itinéraire. Dominé par ses préjugés païens, il promettait à Rome une résurrection glorieuse et une puissance éternelle, entre les deux pillages d'Alaric et de Genséric. Marins Victor, Prosper d'Aquitaine, Paulin de Périgueux nous ont aussi laissé de curieux détails sur la société du cinquième siècle ; mais c'est surtout dans Sidoine Apollinaire que cette société à demi romaine, à demi barbare revit tout entière. Grand seigneur, gendre de l'empereur Avitus, ami des rois visigoths, Sidoine est un bel esprit chez qui domine l'allégorie mythologique. Devenu évêque de Clermont, il a peine à corriger sa muse de ses habitudes profanes ; mais il trouve des paroles patriotiques pour défendre sa ville et le peuple confié à ses soins. Parmi les poètes du sixième siècle, citons, pour mémoire, Maximianus, Priscien et l'Africain Corippus, aûn d'arriver plus vite à Fortunat, aux mains de qui va expirer la poésie latine.
Né aux environs de Trévise et élevé à Ravenne, Fortunat était venu en Gaule vers l'an 565 pour acquitter un vœu de dévotion au monastère de Saint-Martin. L'accueil brillant qu'il reçut à la cour de Sigebert comme à celle de Chilpéric, et surtout l'étroite amitié qu'il contracta avec Radegonde , fondatrice du couvent de Sainte-Croix, a Poitiers, le décidèrent à se fixer dans ce pays. L'église estime en lui l'auteur de plusieurs hymnes remarquables. Mais si 1 on considère dans leur ensemble ses nombreuses et diverses poésies , on peut dire sans trop de sévérité que Fortunat est un versificateur médiocre, chez qui la pompe des mots dissimule mal la pauvreté des idées. Cependant il trouve des accents pleins d'une sensibilité vraie dans les pièces écrites au nom et sous l'inspiration de Radegonde. La fille des rois thuringiens, qui pleure sur sa famille et sur sa patrie, lui communique les fortes émotions qu'il n'aurait pu trouver sans elle. Fortunat naquit un an après la mort de Sidoine Apollinaire, et entre eux il y a tout un monde. Sidoine est encore un contemporain de la culture romaine : Fortunat, comme Grégoire de Tours, est un contemporain de la barbarie. Que dire des
essais poétiques du mari de Frédégonde , du grammairien Chilpéric, qui voulait ajouter quatre lettres à l'alphabet et détruire les livres écrits autrement? Un autre roi barbare, Sisebut, cultiva avec plus de succès la poésie, en chantant les phénomènes célestes et les iherveilles de l'Ëspagne. Mais l'heure de la poésie latine avait sonné. Elle acheva de s'éteindre dans les cloîtres, d'où sortit, au onzième siècle, une poésie nouvelle qui combina la littérature légendaire avec l'esprit chevaleresque.
Sciences, — Au milieu de l'appauvrissement général des esprits on doit tenir compte à quelques philologues des efforts qu'ils ont faits pour conserver les belles traditions du langage. A ce litre, la compilation de Macrobe, connue sous le titre de Saturnales, les Commentaires de Servius sur Virgile, le Traité de Priscien sur les huit parties du discours, et même les ouvrages de Cassiodore et d'Isidore de Séville sur la grammaire et la rhétorique, méritent une place parmi les travaux d'érudition. Mais la science proprement dite ne nous offre guère en Occident, pendant ces trois siècles, qu'un seul nom à citer, celui de l'illustre Boèce. Ce fut lui qui, par ses traductions, contribua le plus a répandre chez les Latins les mathématiques et la philosophie des Anciens, et qui, par ses interprétations des doctrines d'Aristote, préluda à la scolaslique du moyen-âge. Le chef-d'œuvre de Boèce, la Consolation de la Philosophie, fut écrit au fond d'une prison, en face de la torture. Aussi ce livre, empreint d une mâle résignation, semble la dernière protestation de la civilisation qui succombe contre la barbarie qui triomphe.
§ II. Littérature Grecque.
Ecole d'Alexandrie. — Le polythéisme grec avait jeté des racine
f)lus profondes sous le beau ciel dè l'Orient que sous le rude climat de 'Europe. Héritière des opinions platoniciennes, fortement modifiées par le mysticisme de l'Asie, l'école d'Alexandrie fut obligée de quitter TEgvpte; après le massacre d'Hypatia, en M 5, elle se retira à Athènes, comme pour se retremper au berceau même de sa doctrine. Proclus jeta un vif éclat sur renseignement platonicien; mais son génie, à la fois hardi et subtil, fut impuissant à relever une cause désormais perdue. Vainement ses successeurs cherchèrent à rompre avec les superstitions théurgiqueâ qu'on reprochait justement à leurs disciples. Justinien mit à exécution lé projet conçu par ses prédécesseurs orthodoxes et fit fermer l'école d'Athènes en 529. La protection accordée par Chosroès Nushirwan aux platoniciens dispersés, accéléra leur chute en confondant leur cause avec celle des ennemis de l'empire.
Docteurs de l'Eglise. — Ce lut en combattant les erreurs propagées par cette école, aussi bien qu'en repoussant les attaques toujours renaissantes de l'hérésie, que s'illustrèrent les Pères de l'Eglise grecque. Aux Athanase et aux Basile succéda saint Jean Chrysostome, patriarche de Constantinople, le plus brillant des orateurs et le modèle des évêques. «Je suis le père commun de tous, disait-il en sauvant les proscrits, et je dois penser non-seulement à ceux qui sont debout, mais encore à ceux qui sont tombés. » Proscrit lui-même, il opposa à l'exil et à la persécution une indomptable fermeté, et mourut en 407, en léguant au monde des trésors d'éloquence et de charité.
PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAPITRE X. m
Si les nomélies de Chrysostome ont la splendeur du ciel de la Grèce, selon I expression de M. Villemain, les poésies chrétiennes de Synésius ont quelque chose des grâces antiques. 11 y a dans ses inspirations un rellet adouci de la philosophie platonicienne ; mais ces réminiscences d une éducation à demi païenne ne l'empêchèrent pas d'être un évéque zele et courageux. Parmi les autres docteurs de fEglise grecque, on doit citer Théodore de Mopsuestejhéodoret de Cyr, et surtout saint Jean de Damas, le premier auteur qui ait composé un Traité de la dûctritie chrétienne. Les Iconoclastes, ses ennemis , ont prétendu attaquer son orthodoxie, et lui ont amèrement reproché ses relations avec les khalifes ommiades.
Histoire et Géographie. — L'histoire ecclésiastique de l'Orient, depuis Constantin jusqu'à la fin du sixième siècle, est l'œuvre de Socrate, ueSozomène et de leur continuateur Evagrius. L'histoire civile des successeurs de Théodose fut écrite par le païen Zosime, d'après les Mémoires d'Eunapius et d'OIympiodore ; mais son aversion pour le christianisme nuit à l'impartialité de ses jugements. Priscus et Nonnosus avaient laissé sur leurs ambassades des relations fort curieuses qui ne nous sont point parvenues dans leur intégrité. Nous connaissons bien le règne important de Justinien par le secrétaire de Bélisaire, Jrocope, qui mériterait le titre d'historien accompli s'il ne se fût dédommagé de ses flatteries officielles par des mémoires secrets, oti il donne carrière à son esprit satirique et licencieux. Àgathias, Ménandre, Ineophylaete continuèrem l'histoire byzantine jusqu'à la mort de Maurice. Le règne d'Héraclius et de ses successeurs ne nous présente aucun historien remarquable. Dans la géographie, la stérilité est plus grande encore. Marcien d'Héracléé et Etienne de Bvzance commentent leurs devanciers, mais ils n'enseignent rien de nouveau. La relation des voyages de Cosmas Indicopleustès serait cependant précieuse pour la connaissance des régions de la HauteMsie, s'il eût été moins ignorant en astronomie et en physique.
Saences. — Renfermées dans le cercle exclusif des néoplatoniciens* 'es sciences firent peu de progrès. Proclus marcha, comme astronome et géomètre, sur les traces de Ptolémée et d'Euclide, et Diophante inventa, dil-on , l'algèbre , dont le nom arabe semble pourtant indiquer une origine postérieure. Ânthémius, architecte de Sainte-Sophie, composa un traité sur la mécanique et découvrit en se jouant la puissance ae la «peur, qui devait rester ignorée pendant tant de siècles. Etienne d'Alexandrie fut un de ces premiers alchimistes qui, en cherchant la pierre
fymèle, qui publia, vers la moitié du septième siècle, un abrégé des sciences médicales de son temps. Si les jurisconsultes qui , sous la direction de Trébonien * rédigèrent le Code de Justinien écrivirent en langue latine, il y a des légistes grecs, tels que Théophile, Jean d'An- Uoche et Rufus, qui ont laissé des monuments estimables de leur connaissance du droit. Hésvchius, Philoxène et d'autres fixèrent dans leurs
lexiques le sens des mots, tandis que le philologue Stobée nous conservait dans ses conseils à son fils des extraits de plus de cinq cents auteurs aujourd'hui perdus.
Poésie. — A part Synésius, oui, en célébrant la triple unité de Dieu et les magnificences de la Foi chrétienne, s'éleva quelquefois à la hauteur des anciens lyriques, la poésie grecque, pendant ces trois siècles, fut sans énergie et sans couleur. Les exploits fabuleux de Bacchus, l'enlèvement d'Hélène, la prise de Troie inspirèrent la muse mythologique et païenne des Nonnus, des Quinlus, des Coluthus, noms aussi obscurs que leurs œuvres. Georges de Pisidie versifia avec quelque élégance les exploits d'Héraclius contre les Perses et les Avares; mais ce n'est pas un poète dans l'acception réelle du mol. Le genre épigrammatique, entendu dans le sens de pièces fugitives', fut le dernier effort de cette poésie expirante ; et l'on trouve dans les anthologies grecques dont le cycle d Agathias a fourni le modèle, quelques morceaux qui ne manquent ni de grâce ni de finesse.
Romans. — L'imagination des Grecs s'est donné pleine carrière dans les romans, œuvres frivoles ou le sentiment religieux et trop souvent la morale sont sacrifiés à la peinture de passions purement humaines. Si les plus anciens de ces romans ont quelque mérite littéraire, dans les compositions du même genre qui nous sont parvenues, il est facile de suivre, par l'abaissement du style , la décadence progressive de la littérature. Aussi, le roman, qui doit acquérir plus tard en Occident une si grande importance, reste stérile entre les mains des Grecs, parce qu'il n'exprime que des mœurs de convention et qu'il demeure étranger au mouvement réel des esprits.
§ III. Beani-ArU.
Les arts étaient déjà en pleine décadence à l'époque de Constantin, et le siècle des deux Théodose fut l'époque qui consomma leur ruine. La ferveur mal entendue du christianisme triomphant vint se joindre à l'ignorance des Barbares pour frapper de destruction les temples et les statues qu'avait élevés l'antiquité païenne. En Occident, les Germains ; en Orient, les Perses et les Arabes renversèrent les monuments des arts, les uns par l'effet d'un dédain grossier, les autres par l'inspiration d'un fanatisme systématique. Toutefois le christianisme, revenu à des sentiments plus éclairés, prit sous sa protection les plus beaux chefs-d'œuvre de l'art ancien en les consacrant au nouveau culte. Sous l'invocation de la Vierge et sous celle de tous les saints, le Parihénon de Périclès et le Panthéon d'Agrippa continuèrent d'exciter l'admiration des hommes. Et bientôt, non content de conserveries constructions du passé, le christianisme se mit à élever pour son propre compte des monuments nouveaux, oui devaient servir aux générations futures : car la religion, plus durable que la gloire humaine, communique en quelque sorte son éternité à tout ce qu elle adopte comme à tout ce qu'elle édiOe.
Architecture en Occident et en Orient. — L'art chrétien, d'abord timide et obscur, comme les catacombes oh il se cache, prend ensuite pour sanctuaire la basilique romaine , dont les formes simples et sévères, mais surtout les dispositions intérieures s'appropriaient si bien aux be-
soins du nouveau culte. À partir du règne de Constantin, et pendant plusieurs siècles, la plupart des édifices religieux furent donc construits sur le modèle des basiliques qui alors montrent à peu près partout les caractères suivants : un atrium à portiques précédant l'entrée , trois nefs intérieures divisées par deux rangs de colonnes et enfin une abside circulaire où siège l'évêque avec son clergé. C'est sur ce plan qu'ont été élevées un certain nombre d'églises qu'on peut encore admirer, particulièrement en Italie, et dont Saint-Clément à Rome présente le type le plus parfait. Mais, malgré les rapports oui existent entre les monuments de l'époque , on voit pourtant, dès le principe, se manifester dans leur construction deux tendances non pas opposées, mais diverses. Empreint des souvenirs de l'art antique dégénéré, l'art chrétien en Orient suit plus particulièrement les traditions du passé, tandis qu'en Occident H tend à s'affranchir de toutes ses entraves. Au milieu de pays nouveaux, sous un ciel plus sombre et devant une nature plus sévère, l'art , comme la littérature , prend un caractère qui lui est propre. De là en architecture deux sortes de styles : le byzantin ou néo-grec et le roman; mais ce dernier, jusqu'au onzième siècle, se dégage avec peine du style romain barbare, qui seul domine encore en Occident pendant cette période.
Aussi est-ce à tort qu'on a voulu donner des noms particuliers aux différents édifices élevés par les peuples germains qui s'établirent au centre de l'Empire. Il n'y a pas plus d'architecture gothique qu'il n'y a d'architecture lombarde , en ce sens que ni les Goths , ni les Lombards n'apportèrent en Italie ou ne découvrirent après leur conquête un système spécial d'architecture. Ils jn'ont jamais, employé d'autre mode de construction que celui qu'ils avaient trouvé en usage; et ce mode n'était autre que celui des anciens Romains , altéré toutefois et corrompu, comme il Tétait déjà dans les siècles précédents. Ainsi la Rotonde de Ravenne, bâtie par Théodoric pour lui servir de tombeau, n'est qu'une imitation assez heureuse des mausolées d'Auguste et d'Adrien. De même les églises de Saint-Michel et de Saint-Fridien à Lucouos, les seules dont la construction appartienne avec quelque certitude à l'époque des Lombards, sont deux basiliques qui rappellent tous les caractères du style romain bâtard. On ne peut donc se prononcer assez fortement contre un abusde mots qui tend à faire attribuera cette prétendue architecture gothique la création d'un genre nouveau, et à perpétuer ainsi une opinion aussi fausse dans son principe que dans ses conséquences.
La combinaison du génie oriental, élégant, mais incorrect et capricieux, avec la sévérité de l'art gréco-latin, produisit l'église de Sainte- Sophie à Constantinople, le premier et le plus remarquable monument du style byzantin proprement dit. Elevé sur les plans d'Anthémius de Tralles et d'Isidore de Milet , cet édifice est bâti en forme de croix grecque, et la voûte centrale s'arrondit en dôme majestueux. Quoiqu'il rappelle l'ordonnance générale des Thermes romains, il s'éloigne tellement de l'antiquité pure pour tout le reste, qu'on peut dire qu'à dater de cette époque le goût oriental reçut sa sanction définitive dans l'empire byzantin. De là, il fut porté en Italie par les conquêtes de Narsès, et il brille de tout son éclat à Kavenne dans le baptistère de Saint-Jean et
surtout dans la grande et belle église octogone de Saint-Vital. Toutefois les essais d'architecture orientale tentés par les Grecs à Ravenne furent
lion pour la grâce et 1 élégance du style oriental, et bientôt on vil à Aix-la-Chapelle une brillante copie de Saint-Vital. Si, après sa mon un autre homme de génie eût gouverné l'Europe, il est possible que le grand mouvement du onzième siècle eût été devancé. Mais dans les sombres ténèbres qui succédèrent au règne éclatant de Charlemame l'art resta longtemps sans trouver sa route, jusqu'au jour où il °pnt pour guide le brillant modèle que lui offrait le style byzantin.
Sculpture et Peinture. — Malgré les encouragements de Théodoric et de Justinien, la sculpture ne nous a laissé, du cinquième au huitième siècle, aucun ouvrage digne d'être mentionné d'une manière spéciale. Des bas-reliefs sur les tombeaux, des dypliques en ivoire ou en bronze* riches d'intentions pieuses, mais d'une exécution médiocre, sont à peu* près les seuls monuments de la sculpture de cet âge. La peinture semble avoir aussi perdu la tradition de l'Antiquité. Ce n'est plus un ar». qui marche isolément dans sa voie; elle sert exclusivement, comme la sculpture, à la décoration des édifices religieux, qu'elle couvre de riches mosaïques ou qu'elle illumine au moyen de tableaux transparents en vitres de couleur. En même temps la miniature s'attache à orner les manuscrits de dessins enluminés, et ce genre de peinture, qui dès le sixième siècle produisit des compositions remarquables, doit arriver plus tard à une rare perfection.
Musique. — La musique fut, après l'architecture, celui (je tous les arts qui reçut le plus tût les nobles inspirations du christianisme. Image du monde dont toutes les harmonies semblent former un concert universel , le temple chrétien ne devait pas rester silencieux : il lui fallait
ïcmicih eiauu. oauu .Ainuroise vouiui renienner ious les enants de l'Eglise dans les huit premières notes des différents modes adoptés et suivis dans l'Antiquité. On croit généralement qu'il choisit dans les airs sacrés de la Grèee des mélodies dont il lit l'application aux hymnes religieuses. Appréciant tous les avantages de la quantité dans la musique comme dans la poésie, il eut soin d'en observer autant que possible le rhythme harmonieux. Après lui, legrandpape saint Grégoire compléta la révolution musicale. Cet illustre pontife réunit tout ce qui s'était conservé des anciennes mélodies composées avant lui; et la nouvelle méthode, dont il fixa les bases dans rantiphonaire appelé Cenh>nien, fut exactement suivie jusqu'au, onzième siècle.
Ainsi partout, l'ait se transformait sous l'inspiration du souille chrétien ; et les diverses formes (pic peut revêtir la puissance créatrice (h' l'homme se réunissaient dans une pensée commune pour rendre des actions de grâces au souverain maiire, créateur de toutes choses.