CHAPITRE Ier
&«fcll«*eiiitPt de l'Empire Carlevlii*len. — Règne de Pépin
et de Ch«rleniague.
Avec la seconde période de l'histoire du Moyen-Age commence l'empire carloviugien. Au premier coup d'œil, il semblerait que T histoire de cet empire se personnifie et se résume tout entière dans la vie du grand homme qui lui donna sou npna. Charlemagne, en effet, nous apparaît d'abord comme le premier et le dernier de sa race, fondateur d'un vaste et puis* sant empire, il a la douleur d'en prévoir la prochaine dissolu* tjon, avant d'être descendu dans la tombe. Venu à une époque de barbarie et de ténèbres, il éclaire son siècle des vives lumières de son génie, en même temps qu'il le remplit du bruit de sa renommée ; raaiç à peine a-t-il disparu, qu'il se fait un grand vide dans le monde, et que tout retombe dans le désordre et l'obscurité. Toutefois, comme on serait tenté de le croire en jugeant sur de simples apparences, l'œuvre de Charlemagne nç périt pas entièrement avec lui. Ainsi que nous le verrons, sa mission toute providentielle fut suivie de résultats en réalité fort importants, de même qu'elle avait été longuement préparé^ par la patiente habileté de ses prédécesseurs.
§ 1er. Règne de Pépitt-lc-tyref (752-7C8).
Premières conquêtes (758-754). — Le règne de Pépin-le-Bref, eet heureux fondateur de la seconde dynastie franque, sert d'introduction à celui de Charlemagne. Toutes les conquêtes qui devaient être accomplies plus tard par le héros carlovingien avaient été commencées par son père, qui en avait à l'avancé marqué les limites. Seulement avec Charlemagne le théâtre des faits s'agrandit , les horizons s'élargissent, et ee que 1 un
avait seulement ébauché , l'autre l'achève , en lui imprimant le sceau ineffaçable de sa grandeur. Ainsi , à l'avénement de la nouvelle famille, trois peuples principaux semblaient faire obstacle à ses ambitieux projets. C'étaient, au Nord, les Saxons qui menaçaient l'Ostrasie et repoussaient la civilisation chrétienne ; à l'Est, les Lombards s'étendant des Alpes jusqu'aux portes de Rome ; au Sud enfin, les Aquitains, ennemis du clergé, mais adversaires encore plus irréconciliables de la domination des Francs du Nord. Dès la première année de son règne, Pépin commence par assurer son autorité dans les villes du Midi que Charles-Martel n'avait pu enlever aux Sarrasins. Puis, à l'autre extrémité de son royaume, il va combattre les Saxons qui, incapables de lui résister, lui donnent des otages et promettent de recevoir les missionnaires chrétiens. Redescendant ensuite vers les provinces armoriques, il bat les Bretons, prend le fort des Venètes et soumet tout le pays à ses armes.
Affaires d'Italie (754-757). — Après avoir, par ses expéditions successives, signalé son infatigable activité, le nouveau roi fut appelé à une plus grande entreprise. Le pape Etienne II venait d'arriver en France pour réclamer le secours de Pépin contre Astolphe, roi des Lombards, qui avait enlevé l'exarchat de Ravenne et voulait imposer un tribut à Rome et au souverain pontife (753). Le roi des Francs accueillit fort bien le pape dans son palais de Pontyon, et de là il le conduisit à l'abbaye de Saint-Denis, où, pour la seconde fois, il voulut recevoir de ses mains Fonction royale, qui fut aussi donnée à ses fils Charles et Carloman. Toute médiation ayant été inutile pour obtenir d'Astolphe les réparations demandées, Pépin rassembla ses guerriers dans un champ-de-mars , et au printemps de Fannée 755, il se mit en marche vers l'Italie. Le passage des Cluses, vainement défendu par le roi lombard, fut bientôt forcé, et ce prince, poursuivi jusque dans Pavie, fut contraint d'accepter les conditions du vainqueur. Il s'engagea par serment à restituer Ravenne ainsi que les autres villes de la Pentapole dont il s'était injustement emparé, et Pépin confirma solennellement la donation qu'il avait faite à l'avance de tout ce territoire en faveur du Saint-Siège. Par cet acte, le fils de Charles-Martel scellait définitivement la réconciliation de sa famille avec FÉglise, et en fondant la puissance temporelle des papes, il réunissait le double avantage de mettre d'accord l'intérêt politique avec le zèle religieux.
Mais la mauvaise loi d'Astolphe l'ayant porté à violer ses
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promesses dès l'année suivante, le pape, dans une lettre écrite au nom de saint Pierre, fit un nouvel appel au roi des Francs. Sur les pressantes sollicitations du pontife, assiégé dans la ville de Rome, Pépin repasse aussitôt les Alpes (756). Vaincu par lui pour la seconde fois, le roi lombard se voit forcé de lui payer un tribut annuel et de rendre au pape , malgré les réclamations de l'empereur grec, les villes de l'exarchat et de la Pentapole. Pour assurer cette fois la stricte exécution du traité, des commissaires vinrent au nom de Pépin prendre possession des vingt-deux villes dont le territoire devait constituer le patrimoine de saint Pierre, et firent reconnaître en même temps la suzeraineté des princes Ostrasiens sur les rois lombards. En vain, après la mort d'Astolphe, Didier, son successeur, qui avait reconnu cette suzeraineté, tente aussi de se dégager de ses serments, en ravageant le territoire nouvellement cédé au Saint- Siège. Fidèle allié des papes, le roi franc reparait une troisième fois en Italie pour soutenir leur cause , et sa protection toutepuissante, en dissipant l'alliance projetée contre eux par les Grecs et les Lombards, consolide le pouvoir naissant de l'Église romaine.
Soumission des Bavarois et des Saxons (757-758).— Déjà les exploits de Pépin au-delà des monts avaient porté leurs fruits, et amené la soumission volontaire des Bavarois. En 757, Tassillon, leur duc, qui par son origine se rattachait à la famille mérovingienne, était venu, dans une assemblée tenue à Compiègne, rendre hommage et prêter serment de lidélité au roi des Francs. Cet exemple, toutefois, loin d'être suivi par les Saxons, n'avait fait qu'exciter chez eux l'esprit d'indépendance et de révolte. Domptés pour la seconde fois, ils promettent d'envoyer un tribut annuel de trois cents chevaux, et content de cette' marque de soumission , Pépin revient dans ses Etats, laissant à son successeur le soin d'achever une si rude conquête (7 58).
Guerre d Aquitaine (760-769).— Cependant une guerre plus longue, plus sanglante, devait ramener le roi franc des forêts du Nord dans les plaines du Midi. Après y avoir préludé par la prise de Narbonne et la conquête définitive de la Septimanie sur les Sarrasins, il porta enfin ses armes contre l'Aquitaine. Retranché entre la double barrière des Pyrénées et de l'Océan, ce pays était habité par une race toute méridionale, à la fois persistante et mobile, et formée en partie de ces montagnards îbériens dont l'indomptable courage avait autrefois lassé les légions romaines. En outre, les ducs qui depuis longtemps gou-
vernaient cette province faisaient rempqter leur origine à Cari-» foert II, frère de Dagobert, et, comme représentants de la famille mérovingienne, ne voulaient pas reconnaître la suzeraineté des princes carlovingiens, qu'ils traitaient d'usurpateurs. Le dernier de ces ducs, nommé Waïfre, était le fils de ce vieil Hunald, qui , après avoir suscité partout des ennemis à la domination franque, était allé cacher au fond d'un couvent de l'île de Rhé sa haine et sou ambitipn impuissantes. Héritier des ressentiments paternels, Waïfre, comme homme du Midi et comme prince mérovingien, se trouvait chargé de représenter la double inimitié de deux races et de deux familles rivales.
Contre un si redoutable; adversaire il fallait frapper de grands toups. Pépin le comprit, puisque pour la nouvelle dynastie qu'il venait de fonder, c'était une question de vie ou de mort qui allait être trauchée par cette guerre d'Aquitaine. D'abord, avec cette habile politique qui l'avait porté à traiter comme ses ennemis, personnels tous ceux de l'Eglise, il prit un prétexte religieux et somma Waïfre de rendre au clergé neustrien les terres qu'il lui avait enlevées. Sur le refus du prince aquitain, qui fut même le premier à engager les hostilités , la guerre commença, guerre lente, implacable , et qui devait pendant huit années livrer les riches provinces d'outre-Loire aux ravages des bandes armées du Nord. A chaque saison nouvelle, Pépin se mettait en marche avec ses troupes., et après avoir dévasté les campagnes, incendié les villes, il s'en revenait chargé de sanglantes dépouilles, prêt à recommencer au p^temps de l'année suivante. Pour les deux partis, c'étaient des alternatives de succès et de revers, dans lesquelles l'acharnement des combattants semblait croître en raison de la résistance. Enfin, dans cette lutte terrible, ce fut la race du Nord qui l'emporta, comme elle devait triompher plus tard encore dans la guerre des Albigeois. Cependant, malgré la dévastation de son pays, la perte de ses armées et la mort de ses alliés les plus braves, l'intrépide Waïfre opposait toujours une résistance héroïque. Du fond des mon* tagnes inaccessibles, où il s'était caché avec quelques amis fidèles, il tentait encore, mais en vain, de ranimer les derniers Sfiarts de l'indépepdance nationale. Ce que quatre armées envoyées à sa poursuite n'avaient pu faire, la trahison des siens l'accomplit. Comme il était campé dans la forêt de Périgueux, il fut surpris et égorgé par deux traîtres gagnés, dit-on, à la cause du roi des Francs, et quelques jours après, le vainqueur, entrant dans la ville de Saiutçs, prenait enfin possession de sa nouvelle conquête (768).
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Mort de Pépin (Î68). — Après cette guerrè d'Acfttitaine dont l'Issue favorable affermissait les droits de sa famille et donnait l'unité à son royaume, Pépin-le-Bref pouvait enfin mourir. Atteint d'une fièvre violente, au retour d'une expédition, il se fil transporter près du tombeau de saint Martin de Tours, et de là dans l'abbaye de Saint-Denis. Comme il sentait sa (in prochaine, il appela auprès de lui ses nobles, ainsi que les évêques et les simples prêtres, et après avoir , du consentement de l'assemblée, partagé également ses États entre ses deux fils, il mourut le 24 septembre 768. Son corps fût porté dans l'église de Saint- Denis, et sur son tombeau fut gravée plus tard cette Inscription qui peint d'un mot la vie et la gloire du premier des Carknringiens : a Cy gît Pépin, père de Charlemagne. »
{ II. Clurlmagne rél (768-800).
Partage de la monarchie entre Cliarks et Carloman (76é- 771). — Selon la volonté du dernier roi, confirmée par Tassentiment national , Charles devait partager avec son frère Carloman l'héritage des États paternels. Toutefois , danà une nouvelle assemblée de leudes, le partage fait au lit de mort de Pépin se trouva modifié, et, par suite, Charles alla se faire couronner à Noyon, comme roi de Neustrie et d' Aquitaine, tandis que Carloman recevait à Soissons la couronné d'Ostrasie et de Bourgogne. La discorde, dont la division des États avatt tant de fois donné le signal, ne tarda pas à éclater entre les deux frères, surtout quand le soulèvement de rAquitaiue, dont ils s'étaient partagé les dépouilles, réclama leur mutuelle intervention. A la voix de Hunald, qui était sorti de son couvent pour venger l'humiliation de son pays et le meurtre de son fils, les habitants de cette province venaient encore une fois de courir aux armes. Pour comprimer cette révolte, Charles se mit seul en marche vers le Midi, car son frère Carloman refusa de raccompagner. Bientôt le vieux duc des Aquitains, écrasé par des forces supérieures, fut contraint de se réfugier en Gascogne et delà en Italie, où sa haine, survivant à l'âge et aux malheurs, devait susciter de nouveaux obstacles aux Francs, ses ennemis.
Charlemagne seul m (771). — Cependant, la mort prématuréé de Carloman avait réuni tous les Etats de Pépin sous la domination de Charles, dont l'ambition n'avait pas craint de dépouiller ses neveux de la succession paternelle. Alors, avec une situation nouvelle, le rôle de ce prince semble complètement \ changer. Le rude et inconstant Germain, qui jusqu'alors ne s'était fait connaître que par ses violences, ses divorces et ses
injustices, va se transformer pour laisser voir en lui le futur restaurateur de l'empire d'Occident. Pour son siècle comme pour la postérité, Charles dès ce moment va s'appeler Châtie— magne, et ce nom glorieux, qu'il sera désormais digne de porter, signale, dans la poésie comme dans l'histoire, l'époque où commence l'âge héroïque de notre nation.
Expédition en Italie (774). — Après la dernière défaite des Aquitains , deux peuples combattus par Pépin, c'est-à-dire les Lombards et les Saxons, restaient encore debout. Charlemagne, qui en Italie avait des intérêts à défendre et des injures à venger, voulut d'abord en finir avec les Lombards. Leur roi Didier, irrité de ce que le prince franc lui avait renvoyé sa fille Désirée, après un an de mariage, avait affecté d'accueillir favorablement tous les ennemis de son gendre. C'était d'abord Hunald, chassé de l'Aquitaine; puis la veuve et les enfants de Carloman, que leur oncle avait frustrés de leur héritage. Invité par le pape Adrien 1er à venir combattre les projets du roi lombard, Charlemagne ne se fait pas attendre. En 774 une assemblée du champ-de-mars est convoquée à Genève, et voit se réunir sous la bannière du prince ostrasien les tribus mélangées de race germanique et de race gallo-romaine. A la tête de deux corps d'armée, Charlemagne franchit les monts, court assiéger Didier dans Pavie, et la prise de cette ville entraîne bientôt la soumission de toutes les principautés lombardes, à l'exception du duché de Bcnévent. Victime d'une cause qui était devenue la sienne, le vieil Hunald avait péri sous les coups des habitants de Pavie, tandis que Didier tombait vivant entre les mains du vainqueur, qui l'envoya, ainsi que les fils de Carloman, finir ses jours au fond d'un cloître obscur. La domination des Lombards détruite en Italie, la couronne de fer placée sur la tête de Charlemagne, enfin les donations précédemment faites au Saint-Siège confirmées et étendues, tels furent les résultats de cette rapide et brillante expédition.
Guerre de Sao-e, première période (772-777). — Les Lombards ainsi domptés au-delà des Alpes, au-delà du Rhin il y avait encore à vaincre les Saxons. Pour Charlemagne, cette guerre de Saxe devait être ce qu'avait été celle d'Aquitaine pour son père Pépin-le-Bref, c'est-à-dire une guerre d'extermination. Seulement, au lieu de huit campagnes, il fallut y consacrer trente-trois années de combats, et ce fut pendant cette grande lutte, qui fut la période vraiment épique de son règne, que Charlemagne déploya toutes les ressources de son puissant génie militaire.
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Depuis plus de trois siècles déjà, les Saxons étaient en état d'hostilité avec les conquérants de la Gaule. Divisé, comme on l'a vu plus haut, en trois tribus principales, ce peuple occupait un immense territoire qui, des bords de la Baltique, où il joignait les populations Scandinaves , s'étendait jusqu'aux frontières orientales du pays des Francs. Vaste et inaccessible contrée, aux forêts profondes, aux marais impraticables» la Saxe était restée comme le centre des mœurs, du caractère et des superstitions germaniques. Là, point de demeures fixes ni de champs limités par la main de l'homme ; mais partout des terrains vagues et flottants, n'ayant d'autres bornes que la cime mouvante des bois, et ne gênant en rien les perpétuelles fluctuations de ces tribus inconstantes et sauvages. Soumises à différents rois, elles étaient indépendantes les unes des autres; mais, chaque année, elles se réunissaient en assemblée générale sur les bords du Weser, pour délibérer sur les intérêts communs de la nation.
Ce qui distinguait surtout la race saxonne, c'était un indomptable amour de la liberté, et chez elle, le culte de la patrie, s élevant à la hauteur d'une religion, s'était symbolisé sous le VLomiïHermansaiili ou colonne d'Arminius. Monument de Tindépendance nationale, cette colonne consacrée aux héros de la Germanie, rappelait aussi par les figures allégoriques qui l'ornaient quelles vertus convenaient aux fiers descendants des vainqueurs de Varus. Fidèles aux nobles leçons dont le souvenir était sans cesse présent à leurs yeux, les Saxons étaient ennemis de toute domination étrangère, et ils avaient particulièrement celle des Francs en horreur, parce qu'ils voyaient en eux des Germains dégénérés. S'ils avaient jusqu'alors repoussé le christianisme, c'était moins par antipathie pour cette religion, que par aversion pour le peuple qui avec ses lois voulait leur imposer le joug évangélique. Plusieurs fois vaincus, mais toujours insoumis, ils attendaient , frémissants et les armes à la main, une occasion qui devait bientôt leur être offerte.
Saisissant pour prétexte les prédications d'un pieux missionnaire nommé Libuin, qui les avait menacés de la colère du grand roi des Francs, en 772, ils commencent l'attaque, s'emparent du saint personnage , qui n'échappe qu'avec peine à leur fureur, et mettent le feu à la nouvelle église de De\ enter. En apprenant cette soudaine agression , Charlemagne rassemble les nobles francs à Worms ; puis, marchant en toute hâte vers le centre de la révolte, il prend Eresbourg , qu'il livre aux flammes, et, comme représailles de l'incendie de Deventer, il renverse en
même temps la colônuë d'Àrminius. Mais l'amour dé l'indépendance survit à là destruction de l'idole nationale, car tandis que Charlemagne va combattre le roi Didier en Italie, les Saxons se soulèvent de nouveau et viennent ravager l'Ostrasie. Le vainqueur des Lombards accourt aux. bords du Rhin, repousse ses ennemis jusqu'au-delà du Weser, et force une partie deâ tribus rebelles à se soumettre au christianisme, beux années après, une troisième insurrection fournit au roi des Francs Poccasion d'un nouveau triomphe, qu'il remporte à Lippspring. a Gomme une grande tempête qui détruit tout, dit une chronique , Charlemagne était venu fondre avec tant de rapidité sur les Saxons , qu'ils se virent forcés de lui demander grâce. Sur son ordre, les députés de la nation vinrent lui jurer fidélité à la diète de Paderborn , et plusieurs d'entre eux , demandèrent même à recevoir le baptême (777). » Protestant seul par son absence contre la soumission de ses compatriotes , un chef saxon ne parut point à cette àsSéttlblée. C'était le célèbreWitikind, qu'on allait voir bientôt réparaître nu combat.
Guerre de Saxe, deuxième période (7Ï&-785).— Profitant dè Tabsence de Charlemagne , occupé à combattre les ArabëS àudelà des Pyrénées, Witikind ne tarda pas eii effet à quitter sa retraite pour soulever encore une fois les Saxons. Mais il fut vaincu tour à tour à Badenfeld et à Bukolz, et le roi des Francs, pour éteindre ce foyer continuel de révolte, enleva du pays dix mille familles qu'il fît transporter dans les diverses parties de ses États. Le conquérant voulut ensuite achever par la religion l'œuvre commencée par la force des armes. Après avoir établi dans la Saxe ses juges et ses comtes, il divisa le pays en diocèses, créa huit evêchés, et confia à l'abbé dé Fulde le soin K d'organiser la conversion des peuples vaincus. Malgré ces pré- ; cautions, une nouvelle révolte, excitéfc par la présence de l'infatigable Witikind, éclata en 782. A la voix de cet autre Arminius, cinq mille Saxons enrôlés par les lieutenants de Charlemagne pour combattre les Slaves tournent contre les Francs les armes qu'ils en ont reçues, et les battent près du Sonne-Thal.
Cette fois, contre la trahison, Charlemagne se montra impitoyable. Il ravagea, brûla tout le pays, et après avoir poursuivi les révoltés, comme des bêtes fauves, de repaire en repaire, il finit par se faire livrer quatre mille cinq cents Saxons qu'il fit décapiter le même jour et à la même heure dans la plaine de Ferden (782). Exécution cruelle, dont furent sans doute victimes les malheureux qui, ayant un foyer à garder, une famille
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à défendre, ne purent se dérdber par la fuite à la Vengeance du roi des Francs! Puis, comme Witikind continuait de parcourir la Saxe solitaire et dévastée, pour soulever les derniers restes de la population, le roi franc voulut en finir avec son insaisissable ennemi et le forcer à se rendre. Sans se laisser arrêter par les obstacles, il employa la rude saison de l'hiver à chasser le Saxon fugitif, et fouillant la profondeur des bois dépouillés de leurs feuilles, il ne lui laissa ni asile ni repos. Enfin, ne pouvant plus échapper à une poursuite sans relâche, Witikind vint, dans la diète d'Attigny, s'incliner devant la main que Charlemagne lui avait tendue, et sa conversion sincère à la foi chrétienne répondit d'une fidélité qui resta toujours inviolable. Toutefois, pendant dix-huit années encore, les tribus septentrionales de la Saxé, recrutant des secours parmi les peuplades du Danemark, continueront de s'agiter, jusqu'à ce que la pacification dé Saltz, conclue en 8Ô3, vienne clore définitivement cette longue période de combats.
Ainsi së termina cette guerre, bar le triomphe de la racé franqué sur la race saxonne. Ce triomphe, dont l'important résultat fut d'arrêter vers le Nord la flot toujours menaçant de l'invasion barbare, devait nécessairement avoir lieu. Mieux disciplinés, sinon plus braves que les Saxons, les Francs eurént l'avantagé d'agir par masses sur des tribus isolées, sans organisation militaire, et séparées les uties des autres par dTnrtmenses terrains vagues que l'ennemi pouvait occuper et ravager sans obstacle. Heureusement pour la Saxe, la civilisation chrétienne qu'elle reçut de Charlemagne guérit plus tard les blessures que lui avaient faites les armes redoutables de ce conquérant. Mais ce bienfait ne fut pas accepté pàr toutes les tribus Saxonnes. Quelques-unes, plus jalouses de leur indépendance, aimèrent mieux émigrer vers le Nord, et mêlées1 aux populations Scandinaves, elles devaient, dans le siècle suivant, laisser aux Normands le soin de venger les désastres de leur patrie.
Expédition en Espagne (778). — bans l'intervalle placé entre les deux périodes de la guerre de Saxe, Charlemagne avait été appelé à faire une expédition au-delà des Pyrénées. Pendant qu'il recevait à la diète de Paderborn la soumission des chefs saxons, quelques émirs musulmans de l'Espagne citérieure étaient venus réclamer sa protection contre l'ambition d'Àbdérame, calife de Cordoue. Le roi franc saisit volontiers cette occasion de poursuivre l'œuvre de son glorieux aïeul, Charles- Martel, en refoulant vers le Sud l'invasion mahométane. Ayant réuni au champ de mai de Casseneuil les leudes d'Ostrasie et
d'Aquitaine, il entra en Espagne avec deux corps d'armée, et prit Pampelune, Saragosse et Barcelone. Sa domination s'étendit ainsi jusqu'aux bords de l'Ebre, et dans ces provinces appelées Marches d'Espagne, il établit plus tard des gouverneurs pour remplacer les émirs auxquels il avait laissé d'abord le soin d'administrer en son nom. Au retour de cette expédition, l'arrière-garde de son armée fut attaquée par les Gascons, à la descente des Pyrénées; ce fut là, dans la vallée de Roncevaux, au pied de ces monts de granit qui en gardent encore le souvenir, que périt le fameux Roland, héros de tant de poèmes chevaleresques au moyen-âge.
Ligue contre Charlemagne (786). — Cependant, tant d'heureuses entreprises accomplies par Charlemagne avaient excité la jalousie des princes et des peuples. Une ligue formée par les Grecs, les Lombards- Rénéventins, les Ravarois et les Avares, s'était organisée secrètement contre lui. Averti par le pape Adrien Ier, qui précédemment avait renouvelé son alliance avec le prince franc en sacrant ses deux fils à Rome, Charlemagne se mit en mesure de faire face à tous ses ennemis. D'abord le duc de Rénévent, Arégise, est battu et consent à payer un tribut au vainqueur (787). A leur tour, les Grecs, commandés par Adalgise, sont défaits et repoussés des côtes de la Calabre, et dans la même année, Tassillon, duc de Ravière, dont le pays est occupé par trois armées, est contraint de venir demander la paix à Charlemagne (787). Traduit ensuite devant la diète d'Jngelheim, il est condamné à mort, comme coupable de trahison envers le roi, qui, usant de clémence, lui fait grâce de la vie, et l'envoie, avec toute sa famille, achever dans un couvent la destinée des Agilolûnges. Par suite de la déposition de ce prince , la Ravière fut réunie aux États de Charlemagne, qui, de ce côté, s'accrurent encore du pays des Slaves occupant la marche orientale de la Germanie. Plusieurs tribus de cette nation n'ayant pas voulu, comme les Obotrites du Mecklembourg, se soumettre aux Francs, Charles, fils aîné de Charlemagne, les vainquit en plusieurs rencontres, et pour arrêter leurs incursions, il fonda les deux châteaux-forts de Halle et de Magdebourg.
Guerre contre les Avares (791-799). — Mais au-delà de ces nouvelles frontières, qui reculaient sans cesse, un autre peuple se présentait, bien plus difficile à vaincre que tous ceux qui étaient entrés dans la ligue contre Charlemagne. C'étaient les Avares, sortis de la même famille que les Huns, comme eux nomades, et habitués comme eux à vivre de pillage et de dévas-
tatfons. Dans toute l'étendue de l'immense territoire qu'ils habitaient au nord du Danube, on ne voyait s'élever aucune ville : race essentiellement guerrière, ils n'avaient d'autre demeure qu'un camp appelé le Ring, et défendu par neuf enceintes d'arbres entrelacés. C'était là, au centre d'une puissance toute barbare, que vivait leur chagun ou roi, et que se trouvaient entassés les trésors enlevés à l'empire grec pendant plusieurs siècles de ravages. Une première expédition dirigée contre eux par Charlemagne échoua complètement. Trois armées envahirent bientôt leur pays, et le roi des Francs en personne les battit sur le Raab (791). Enfin, trois ans après, Pépin, fils de Charlemagne, remporta sur eux une victoire décisive, pilla leur camp et obligea ces Barbares à subir la loi des Francs et celle de l'Évangile.
§ III. Charlemagne empereur (800-811).
Couronnement de Charlemagne (800). — Vainqueur de tous ses ennemis, Charlemagne n'avait plus qu'à couronner sa puissance du titre glorieux d'empereur. A la suite d'un attentat commis contre sa vie et sa liberté par les deux neveux d'Adrien Ier, le pape Léon III, chassé de Rome, était venu implorer le secours du roi des Francs. Après avoir d'abord fait rétablir le souverain pontife sur son siège, Charlemagne voulut se rendre lui-même, à Rome, où, dans une assemblée de nobles et d'évêques , il se posa en arbitre suprême entre le pape et ses ennemis. Mais les prélats s'élevèrent contre cette prétention, en déclarant que nul n'avait le droit de citer le pape en jugement, et que le Siège apostolique étant le chef et le juge de tous les autres sièges, aucun d'eux ne pouvait le juger. Charlemagne accepta respectueusement cette décision. Puis, sur le serment solennel que fit Léon III, du haut de l'ambon de Saint-Pierre, qu'il était innocent des accusations portées contre lui , le roi prononça la peine de mort contre ses meurtriers, Campulus et Pascal is ; mais la généreuse intercession du pape leur sauva la vie (15 décembre 800).
Quelques jours après, la fête de Noël étant venue, comme Charlemagne assistait à l'office dans la basilique de Saint- Pierre, Léon III s'approcha de lui, et lui posa sur la tête la couronne impériale, tandis que le peuple, saluant de ses acclamations le nouveau souverain, s'écriait : «A Charles-Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et gloire ! » Ensuite, le pape lui ayant donné l'onction ainsi
qu'à fcofc flls Pépin, rfindina devant cètoi qu'il venait de sacrer, et le reconnut pour souverain seigneur de Rome.
Ainsi fut reconstitué, trois cent vingt-quatre ans après sa ehute, le vieil empire d'Occident, relevé par un descendant de ces mêmes Germains qui l'avaient autrefois abattu. Décerné solennellement à Charlemagne par le chef de l'Eglise, le titré d'empereur consacra de nouveau les droits de la dynastie carlovingienne , et à une puissance de fait ajouta tout d'un coup le prestige et l'autorité de la tradition. En même temps fut rompu le dernier lien qui rattachait Rome à Byzance, et à l'abri de l'étendard impérial qu'il venait de remettre en des mains si fermes, le Saint-Siège eut d'autant plus de force pôtif rejeter les prétentions ou braver les menaces des empereurs de Constantinople. Bu reste, en saluant le nouveau César, le souverain pontife n'avait fait que reconnaître et légitimer dans son allié la toute-puissance du génie, pu isqu' avant de recevoir le nom d'empereur, Charlemagne possédait en réalité la plupart des États composant l'ancien empire d'Occident.
Charlemagne à Aix-la-Chapelle (800-814). — Au centre dé ces immenses possessions, et non loin de ce fleuve qlil sert dé ceinture à l'Allemagne et à la France, Charlemagne va se montrer à nous, non plus comme conquérant, mais comme administrateur de son empire. Dans une position si bien choisie pour comprimer les Barbares du Nord et surveilier à la fois letf diverses parties de ses Etats, il avait bâti la ville d'Aix-la- Chapelle dont il avait fait sa capitale. C'était dans cetté résidence qu'après toutes ses expéditions, dont le nombre s'élève à cinquante-trois, il aimait à revenir pour régler l'organisation et le gouvernement de ses nouvelles conquêtes. Là, dans un magnifique palais décoré de marbres et de précieux objets d'art enlevés à l'Italie, l'austère Germain devenu le successeur des Césars, se plaisait aussi à tenir cour plénière de seigneurs, dé princes et de rois. Parmi ces derniers, il avait eu pour hôte lé jeune Egbert, roi de Sussex, futur conquérant de l'Heptarchie saxonne, et auquel il avait donné sa glorieuse épée pour lui apprendre à vaincre ses ennemis. En même temps, il y recevait, par de nombreuses ambassades, les témoignages de la considération et du respect des souverains les plus éloignés. Le successeur de l'impératrice Irène, dont la main, dit-on, avait été offerte à Charlemagne, l'empereur Nicéphore lui envoyait àeà députés pour régler à l'amiable les limites communes des deux empires (804). Tandis que le calife de Cordoue et les prince^ chrétiens de l'Espagne recherchaient à la fois son amitié, du
DEUXIÈME PÉRIODE. - CHAPITRE 1er
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fond de l'Orient, un autre calife, le célèbre Haroun-al-Rasehid acceptait aussi l'honneur de son alliance (806). Comme gage d'estime pour l'empereur qui était intervenu auprès de Jui en faveur des chrétiens de la Palestine, il lui fit remettre avec d'antres présents les clefs du saint-sépulcre. Cet hommage aussi précieux que singulier de la part d'un prince mahométan, prouve que, d'un bout du monde à l'autre, les deux plus grands génies de leur siècle pouvaient se comprendre et se rapprocher.
Mort de Charlemagne (814). — Cependant Charlemagne, au comble de la puissance et des honneurs, mais npn sans de graves préoccupations pour l'avenir, voyait approcher sa fin. Les dernières années de son règne employées à défendre les côtes de l'Océan eontre les pirates du Nord, et celles de la Méditerranée contre les Sarrasins , avaient été troublées par des chagrins domestiques. Ses deux fils aînés, Charles et Pépin, auxquels, en 806, il avait cédé à l'avance une partie de son héritage, étaient descendus avant lui au tombeau. 11 fallut régler autrement les futures destinées de l'empire. Dans une diète tenue en 813, à Aix-la-Chapelle, Charlemagne donna l'Italie et la Bavière à Bernard, fils de Pépin, et fit reconnaître comme son successeur à l'empire Louis, son troisième fils, le seul qui lui restât. En le présentant qux grpndq et au peuple, il avait fait au jeune prince les recommandations les plus touchantes, en lui rappelant comment &ve& l'aide de Dieu s'était élevée et agrandie la fortune de leur famille* Cette cérémonie suprême avait £té triste et solennelle, comme les adieux d'un grand homme à la terre. Charlemagne ne survécut pas longtemps en effet, et après quelques jours de maladie, il mourut Te 28 janvier de Vannée 814, après un règne de 47 ans comme roi, et de 14 ans, comme empereur.
Avec ce règne, dont la longue durée avait fait en partie la force, finit la puissance réelle de l'empire carlovingien. Et encore, dans ses plus beaux jours de gloire, cette puissance n'avait pas été si assurée, qu'elle n'inspirât des doutes, même h son fondateur. C'est que derrière les peuples vaincus et soumis, le conquérant trouvait toujours d'autres peuples à vaincre et à soumettre : e'est qu'enfin par delà le monde germanique qu'il avetft darapté, il entrevoyait dans le lointain l'ombre vague mais naenaçante du monde Scandinave. On sait que, pour le tourment de ses vieux jours, l'empereur avait prévu tout ce qui arriverait après sa mort. La chronique de Saint-Gall rapporte que se trouvant dans une ville maritime de la Gaule, il vit de loin les premières voiles des barques normandes qu'il reconnut
à leur légèreté. Les pirates furent poursuivis et s'enfuirent; mais l'empereur s'étant placé à une fenêtre tournée vers l'Orient, y demeura longtemps immobile. Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues , et comme personne n'osait l'interroger : « Mes fidèles, dit-il aux Leudes qui l'entouraient, savez-vous pourquoi je pleure? Certes, je ne crains pas pour moi ces misérables pirates; mais je m'afflige que, moi, vivant, ils aient osé toucber ce rivage, car je prévois tous les maux qu'ils feront souffrir à mes descendants et à leurs peuples *. »
Ce n'est point un spectacle ordinaire que cette scène de pleurs répandus par un tel homme sur des malheurs qui ne seront pas les siens. Elle est grande, parce que Charlemagne en remplit le rôle principal ; prophétique, parce que l'avenir justifia pleinement ses paroles. Vainement pour arrêter l'invasion qu'il redoutait, il fit garder par des flottes l'entrée des fleuves depuis le Tibre jusqu'à l'Oder. L'audace des hommes du Nord devait rompre ces barrières mal défendues par ses faibles successeurs, et achever au sein de l'empire une dissolution dont nous allons bientôt voir le commencement.