‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 24 sur 65 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Institutions politique*, civiles, littéraire* et religieuse*

de Charlemagne.

Avant de voir tomber l'empire de Charlemagne , il convient de s'arrêter un instant pour contempler son œuvre , comme on s'arrête devant un grand monument dont il ne doit plus bientôt rester que des débris. Pour être bien apprécié , d'ailleurs, le rôle de cet homme extraordinaire n'a pas besoin du double prestige de la vie et de la gloire ; car sa grandeur repose inoins sur de passagères conquêtes que sur des institutions toujours dignes d'être admirées. Administrateur vigilant, législateur habile, protecteur éclairé des sciences et des arts, tel est le triple aspect sous lequel le fils de Pépin-le-Bref va tour à tour se révéler à nous, dans le coup d'œil que nous allons jeter sur l'ensemble de son règne.

§ I*r. Étendue, division politique et administration de Y Empire.

Étendue de V Empire.— A la mort de Charlemagne, son empire s'étendait du nord au sud, depuis la Baltique jusqu'à l'Eure, et de l'ouest à l'est, depuis les côles occidentales de l'Océan jusqu'aux rives orientales de la mer Adriatique. Dans ces vastes frontières se trouvaient renfermées les contrées suivantes :

i Moine de Sainl-Gell, hv. II, chap. 15.

DEUXIÈME PÉRIODE. — CHAPITRE II. i${

4° L'Ostrasie trans-rhénane, la Souabe, la Frise, la Saxe, la Bavière, la Tbunnge et la Marche de Carinthie, entre la mer du Nord, le Rhin, l'Elbe, la Saala, les montagnes de la Bohême et les Alpes ;

2° L'Ostrasie cis-rhénane, l'Alsace, la Neustrie et une partie de la Bretagne, entre le Rhin, la Loire et l'Océan ;

3° L'ancien royaume de Bourgogne avec la Provence et la Suisse , le duché d'Aquitaine, la Septimanie et les Marches d'Espagne, entre PAar, le Rhône, la Loire, l'Ebre et les deux mers ;

4° Les Etats lombards, l'exarchat de Raveune , la Pentapole, le duché de Rome et le comté de Gênes, entre les Alpes, la Pescara* le golfe de Venise et le Liris ou Garigliano ; '

A ces Etats , formant le territoire direct de l'empire, il faut joindre encore le territoire médiat ou tributaire, composé des pays habités par les Slaves, les Serbes, les Bohèmes, les Avares, les Moraves, les Dalmates et les Esclavons. Enfin, au sud de l'Italie, le grand-duché de Bénévent soumis en droit à Charlemagne, mais par le fait, indépendant comme la république de Venise , complétait l'étendue des Etats tributaires de l'empire carlovingicn.

Gouvernement.—- L'administration du vaste empire dont nous venons de déterminer les limites n'était possible qu'à la condition de s'appuyer sur deux bases, la force et l'unité. Celte nécessité fui comprise de Charlemagne. Par la force, il retint dans l'obéissance les différentes populations placées sous sa main de fer; par l'unité, il tenta de rapprocher et de fondre, autant que possible, les éléments divers dont la disparité faisait obstacle à son action. Pour que cette action fût une et forte , il

confiée aux iils même de Charlemagne. Chaque royaume était divisé en duchés ou légations, Mm lesquels se trouvaient renfermés un certain nombre de coml^9 qui se subdivisaient à leur tour en vigueries ou vicomtés. Venaient ensuite les cantons qui se partageaient en une quantité plus on moins grande de manses , ou domaines particuliers.

Comme tout s'enchaînait dans la division aussi bien que dans le gouvernement de l'empire, ordinairement les circonscriptions des duchés étaient les mêmes que celles des métropoles ecclésiastiques. A l'étendue des comtés correspondait également celle des diocèses épiscopaux, et comme chacune de ces divisions ecclésiastiques avait son évêque, chaque division civile avait sou gouverneur qui réunissait dans ses mains les différents pouvoirs administratifs. Ainsi, les ducs, les comtes, les viguiersetlescenteniers étaient, dans un ordre hiérarchique, chargés d'administrer les duchés, les comtés, les vigueries et les cantons. Les fonctions conûées à ces magistrats sédentaires étaient à la fois judiciaires, militaires et civiles. Mais au-dessus d'eux, et pour prévenir les excès de cette réunion de pouvoirs, des délégués impériaux, appelés missi dominici, avaient été institués par Charlemagne. Ils devaient quatre fois par an parcourir toutes les provinces, s'assurer si la justice était bien rendue, si la levée des troupes et des impôts se faisait régu-

Uèrement, si enfin aucun abus n'était commis dans les différents degrés de l'administration.

« Chaque fois, portait un capitulaire de Charlemagne, que l'un de nos envoyés observera, dans sa légation, qu'une chose se passe autrement que nous ne l'avons ordonné, non-seulement il prendra soin de la réformer, mais il nous rendra compte avec détail de l'abus qu'il aura découvert... Partout, estril dit plus loin, où nos envoyés trouveront de mauvais vicomtes, avocats ou centeniers, ils les écarteront et en choisiront <Tautres qui sachent et veuillent juger les affaires selon l'équité. S'ils trouvent un mauvais comte , ils nous en informeront. » Par ces prescriptions , on le voit , la mission des délégués impériaux était un vaste et sévère contrôle exercé au nom du souverain, et sur lequel lui-même se réservait le soin de prononcer en dernier ressort. Ainsi, par une habile combinaison , tout émanait de l'empereur, pour revenir sans cesse aboutir à ce grand centre d'action qui, semblable à un immense foyer de lumière, faisait rayonner partout le mouvement et la vie.

Assemblées nationales.— Ce n'était pas seulement parcette centralisation du pouvoir que Charlemagne étendait et fortifiait à la fois son autorité souveraine. Dans ses mains, les Assemblées de la Nation devinrent aussi un puissant moyen d'influence. Remises en usage par son père,Pépinle-Bref, sous la nouvelle dénomination de Champs-de-Mai , ces assemblées étaient bien loin alors des tumultueuses réunions où les guerriers germains venaient tous, librement et en armes, délibérer sur les grands intérêts de la patrie. Dès l'établissement des Francs dans la Gaule, elles avaient perdu ce caractère de sauvage indépendance, et Charlemagne, en les convoquant régulièrement autour de sa personne, leur communiqua un esprit d'ordre et de gravité qui les rendit plus propres à servir d'instruments à sa politique. A côté des seigneurs et des évêques il appela , il est vrai , les représentants des hommes libres ou arihmans ; mais le choix de ces représentants désign^ au nombre de sept ou de douze, par le gouverneur de chaque comté, ne pouvait passer pour l'expréssion de la volonté nationale. Sur la convocation, la tenue et les délibérations de ces assemblées, qu'on lise, par exemple, le témoignage d'un contemporain, et l'on retrouvera, là comme ailleurs, l'action personnelle et toute-puissante de Charlemagne.

« C'était l'usage de ce temps de tenir chaque année deux assemblées et pas davantage. La première avait lieu au printemps ; on y réglait les affaires générales de tout le royaume Dans cette assemblée, se réunissaient tous les grands, tant ecclésiastiques que laïques; les plus considérables pour prendre et arrêter les décisions ; les moins considérables pour recevoir ces décisions , et quelquefois en délibérer aussi et les confirmer..... L'autre assemblée, dans laquelle on recevait les dons généraux du royaume, se tenait seulement avec les plus considérables de l'assemblée précédente et les principaux conseillers. On commençait a y traiter des affaires de l'année suivante, s'il en était dont il fût nécessaire de s'occuper d'avance, comme aussi de celles qui pouvaient être

survenues dans le cours de l'année qui touchait à sa nn Dans l'une

ou l'autre des deux assemblées, on soumettait à l'examen des grands, et en vertu des ordres du roi, les articles de loi nommés Capitulaircs,

et ils en délibéraient un , deux on trois jours, selon l'importance des affaires, jusqu'à ce que le résultat de leurs délibérations fût remis sous les yeux du grand prince qui adoptait une résolution à laquelle tous

obéissaient Pendant ce temps, le prince lui-même, au milieu de la

multitude venue à l'assemblée générale, était occupé à recevoir les présents, saluantes hommes les plus considérables, s' entretenant avec ceux ^u'il voyait rarement, s'égayant avec les plus jeunes et témoignant aux

plus âgés un intérêt affectueux Alors aussi une autre occupation du

roi était de demander à chacun ce qu'il avait à lui apprendre sur la partie du royaume d'où il venait. Il voulait savoir si , dans quelque coin du royaume, le peuple murmurait ou était agité, et quelle en était la cause; enfin, s'il était survenu un désordre ou un péril dont il fut nécessaire d'occuper l'assemblée générale *. »

Telles étaient, d'après le fidèle tableau qui précède, ces réunions célèbres qui, convoquées plus de trente fois par Charlemagne, furent mêlées aux actes les plus importants de son règne/On voit qu'aux assemblées du printemps H avait ajouté une diète tenue'en automne , et dans laquelle les évêques et les leudes investis de sa coufiance préparaient à t'avance et dans le secret les capitulaires qui devaient être présentés au Champ-de-Mai suivant. Cette dernière réunion était à la fois une convocation du peuple où le prince recevait l'hommage et les dons de ses sujets , et une revue de l'armée où fl proposait aux guerriers les expéditions à entreprendre.

Ainsi, convoqué et dirigé personnellement par l'empereur que l'on y voit toujours en scène, le Champ de Mai carlovingien ne ressemble pas plus an mallum de la vieille Germanie , qu'il n'est l'image de nos assemblées délibérantes, sous la monarchie des Trois-Etats ou sous la royauté constitutionnelle. Ce qu'on trouve en réalité dans ces assemblées dites nationales, ce n'est donc pas un peuple venant, avec une liberté que les temps ne comportaient point, mettre la main aux aflaires de son gouvernement; mais c'est un puissant souverain appelant à ses conseils les membres choisis d'une grande nation , pour leur faire subir, de près comme de loin, l'irrésistible ascendant de sa politique et de son génie.

Capitulaires. — Les lois, comme on vient de le voir, étaient présentées et discutées dans les assemblées générales, sous le nom de Capitulaires, on lois classées par chapitres. Revêtues ensuite de la sanction du souverain, elles étaient rendues publiques et obligatoires par la voie des assemblées provinciales que présidaient les ducs ou les comtes sous la surveillance des envoyés impériaux. Les capitulaires de Charlemagne offrent un recueil précieux , quoique confus, de tous les actes de son règne, concernant la discipline du clergé et la législation morale, politique, civile et pénale de l'empire. Ceux qui se rapportent à la «Érection des affaires de l'Eglise sont les plus nombreux ; il devait

* Lettre d'Hincmar écrite en 888, m ait; où il «voue Jui-méme avoir emprunté ces détails à un traité d'Àdalhard, abbé de Corbt*,et l'un des conseillers intimes de Charlemagne.

en être ainsi à une époque où les évèques étaient les membres les plus éclairés des assemblées nationales, et les conseillers habituels d'un prince qui voulait surtout maintenir dans ses Étals l'orthodoxie de la foi et la pratique des bonnes mœurs. Quant aux capitulaires formant ce qu'on peut appeler la législation morale, ils sont moins un recueil de lois, que de simples conseils sur les \ertus sociales et privées dont le souverain, comme un père de famille, recommande l'exercice continuel à ses sujets.

La législation politique est une des parties les plus étendues des capitulaires, et renferme toutes les lois rendues par Charlcmagne pour assurer l'exécution de ses ordres, régler l'administration de la justice, le service militaire, les mesures de police, et enfin fixer les rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. La législation civile, qui au premier abord, semblerait devoir renfermer de curieux détails de mœurs, n'offre que peu d'intérêt, parce qu'elle ne fait que reproduire les dispositions des anciennes lois franques. Le seul objet digne de remarque, c'est la constante préoccupation de ChaVlemagne pour fonder la famille et la moraliser par un incessant appel aux devoirs domestiques. Les lois pénales n'étant elles-mêmes que la répétition «les anciens codes salique et ripuaire, ne présentent aucun caractère original et nouveau, si ce n'est la tendance générale à l'adoucissement des peines, excepté toutefois dans les délits se rattachant à l'ordre politique.

En résumé, parmi les capitulaires de Charlcmagne, les moins importants par leur objet ne sont pas toujours les moins curieux à étudier pour les détails. Rien n'intéresse, par exemple, comme ceux qui relatifs à la législation domestique, nous laissent, par une rare exception, pénétrer dans l'intimité de la vie contemporaine. Les uns, s'éle van t contre l'excès du luxe, déterminent les dépenses, la nourriture et les vêtements des

f)artlculiers selon leur rang dans la société. D'autres, se rapportant à a police intérieure de l'Etat , et empreints de l'esprit le plus sage , s'étendent depuis le palais impérial jusqu'à la plus humble demeure de ( l'artisan : ainsi , à côlé d'un règlement sur l'ordre qui doit régner dans la maison de l'empereur, on est tout surpris d'en trouver un autre qui prescrit aux villes la taxe des pauvres ou défend la mendicité vagabonde. Enfin, peut-être s'arrêlera-t-on plus volontiers encore sur les ' capitulaires qui règlent l'exploitation des villas ou métairies du domaine royal. Il y est ordonne d'élever tant de bestiaux, d'y cultiver tels légumes el telles (leurs dans les jardins de l'impératrice, et de vendre au marché \ les œufs surabondants et les herbes inutiles des basses-cours. Certes, ce n'était point par esprit d'avarice ou de minutie que le restaurateur de l'empire d'Occident descendait à de pareils détails, lui qui, selon la belle^ observât ion de Montesquieu, avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards et les immenses trésors de ces Huns qui avaient ravagé l'univers. Mais il montrait par là que dans les petites comme dans les grandes choses, le génie relève tout ce qu'il touche, et que chez un souverain l'ordre et l'économie ne peuvent déparer ni la gloire ni la grandeur.

Justice, — Ce fut surtout dans leur application à la justice que Char-

lemagne maintint strictement l'exécution des lois. En fait d'institutions judiciaires, il avait peu innové, ainsi que nous l'avons dit plus haut, comprenant sans doute que, sous ce rapport, les lois, filles des mœurs, ne peuvent changer d'un jour à l'autre, au gré des volontés d'un prince. Bien plus, respectant le principe sacré de la justice, chez les peuples dont il n'avait point également respecté la nationalité , il voulut que chacun d'eux continuât d'être jugé selon la loi de son pays. Dans ce but , il n'hésita point à sacrifier à l'esprit d'équité son grand système d'unité administrative, et il fit publier les anciens codes des Saliens, des Ripuaires, des Saxons, des Lombards, et autres peuples originaires de la Germanie. Les Capitulaires, tout en modifiant ces différents codes, en conservèrent cependant le principe fondamental, savoir la compensation des crimes et délits par les amendes. Seulement, dans les détails, et quand il s'agit de régler l'administration de la justice, l'esprit pratique du législateur se retrouve tout entier.

Tous les trois mois, les comtes devaient réunir et présider les assises\ dans chaque province, et y juger les causes, assistés uun certain nombre de scabins ou magistrats choisis par eux. Ces scabins, qu'il ne faut pas J confondre avec les anciens jurés électifs, avaient été appelés à remplacer ces derniers, que leur négligence empêchait trop souvent de se rendre aux plaids y ou assemblées judiciaires. Au-dessous du tribunal du comte, venaient ceux du centenier et du dizenier pour le jugement des causes moins importantes; le droit d'appel s'appliquait à ces divers degrés de juridiction, mais seulement dans le cas de déni de justice ou de violalion évidente de la loi. D'après la procédure usitée alors, certains individus, comme, par exemple, ceux qui étaient frappés d'excommunication, ne pouvaient être reçus en témoignage. Les crimes les plus grands, tels que le meurtre et le parricide, n'étaient punis que d'une amende en proportion avec la qualité du coupable et celle de sa victime. La peine de mort était seulement prononcée contre les voleurs incorrigibles et les hommes coupables de désertion ou de conspiration ; mais par une dérogation toute politique, cette peine, fort rare dans les codes germaniques, se trouve répétée souvent dans le capitulaire publié en 789 pour contenir les Saxons rebelles et idolâtres. Quant aux amendes prononcées, elles étaient avec les confiscations, les tributs des peuples soumis, les présents du Champ-de-Mai et les produits des villas royales, les sources principales des revenus de l'État.

Organisation de Vannée.— Sous un prince aussi guerrier que Charlemagne, l'organisation de l'armée avait dû être l'objet d'un soin tout particulier. D'après ses règlements militaires, tout propriétaire d'une manse, ou domaine de douze arpents environ, était appelé à porter les armes, et celui qui possédait trois manses et au-delà devait également marcher en personne, quand avait lieu la convocation de l'armée que l'on appelait Hériban. Chaque guerrier était tenu de se présenter avec les armes qu'il s'était procurées à ses frais, telles qu'une lance, un arc et douze flèches, et il devait apporter en outre les vivres qui lui étaient nécessaires pour rejoindre l'armée; après quoi, il recevait du fisc la nourriture pour trois mois. Ces conditions du service militaire, à peu près les mêmes sous les Mérovingiens, n'avaient point paru trop one-

reuses alors, parce que les guerres étaient moins fréquentes et qu'elles n'entraînaient pas si loin de leurs foyers les hommes obligés d'y prendre part. Mais pendant le règne de Charleinagne, qui fut marqué par cinquante-trois expéditions successives, et où les armées Franques étaient Sans cesse appelées d'un bout de l'Europe à l'autre, un tel service, fait gratuitement, dut être aussi ruineux qu intolérable. Aussi, pour forcer les hommes libres dont le nombre diminuait chaque jour à payer cet impôt du sang, il fallut employer des mesures très-sévères. Les propriétaires des bénéfices en encouraient la perte s'ils refusaient de répondre à l'appel de l'Hériban. Le retard même à se mettre en marche était l'objet d'une punition assez singulière : « Quiconque tenant de nous des bénéfices aura été convoqué pour marcher contre l'ennemi et ne sera pas venu au lieu assigné pour la réunion, sera tenu de s'abstenir de vin et de viande pendant autant de jours qu'il aura tardé à se rendre à la convocation. »

$ II. État des Sciences, des Lettres et des Arts sous Charleiuague.

La tâche de Charlemagne eût été incomplète si, après avoir organisé matériellement son empire, il n'avait tenté de l'éclairer par les lumières de l'intelligence. Dans son œuvre, ce fut sans contredit la partie la plus difficile et la plus glorieuse à la fois. Lorsqu'il parut au milieu de cette seconde invasion barbare qu'il avait pour mission de comprimer, l'ignorance la plus profonde avait remplacé partout le noble amour de l'étude, et la grossièreté des mœurs en faisait ressortir toute la dissolution. A ces maux Charlemagne voulut porter remède en donnant à ses peuples l'instruction et la moralité. Dans ce but il mit en œuvre toutes les ressources dont il pouvait disposer, appelant auprès de lui les hommes les plus instruits de son temps, et employant tour à tour la religion, la science , l'autorité et par-dessus tout la salutaire influence de

Écoles provincialei. — L'un des principaux soins de Charlemagne fut d'abord de relever les écoles provinciales du honteux abaissement dans lequel elles étaient tombées. C'est de l'an 787, époque où il écrivit sa fameuse lettre & l'abbé Baugulf, que date le rétablissement des écoles publiques qui, d'après ses ordres, devaient s'élever dans les villes épiscopales et auprès des grands monastères. Cette sorte de circulaire impériale, où il était instamment recommandé aux évéques et aux abbés de choisir pour l'enseignement des hommes ayant la volonté et l'art d'instruire les autres, fut suivie des meilleurs résultats. A partir de cette époque, en effet, on voit naître et briller une foule d'écoles célèbres gui, comme autant de centres d'activité intellectuelle, appelaient et formaient dans leur sein les personnages les plus éclairés du siècle. Telles furent les écoles de Fulde dans le diocèse de Mayencc, de Reichenau dans celui de Constance, de Ferrières en Gâtinais, de Fontenelle en Normandie, de Tours et de Fleury-sur-Loire en Touraine, et enfin d'Aniane en Languedoc.

L'objet de l'enseignement y était à peu près le même partout. 11 se composait d'abord de l'étude des sept arts libéraux divisés en deux

branches appelées trivium et quadrivium. Le trivium ou éthique comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium ou physique renfermait l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique. Puis enfin venait la théologie pour couronner et consacrer à la fois cet ensemble de^connaissances. Ainsi, par sept degrés différents, l'esprit s'élevait de la science humaine à la science divine ; les traditions de l'école antique étaient adoptées par l'esprit religieux du Moyen-Age, et, placée à l'ombre de la croix, l'instruction en recevait sans cesse les inspirations les plus hautes.

On s'occupait encore, surtout dans les écoles conventuelles, de la correction et de la transcription des livres saints, travail difficile et consciencieux, auquel Charlemagne attachait avec raison une extrême importance. Il en avait spécialement confié la surveillance au célèbre Alcuin d'York, qui employait à une révision complète de la Bible toute l'activité des religieux de son abbaye de Saint-Martin de Tours. En même temps, ce prince, pour encourager les moines à cette pénible tache, leur permettait de tuer autant de cerfs et de daims qu'il fallait de peaux pour couvrir les manuscrits. La transcription des livres, qui était alors ce que fut l'imprimerie plus tard, n'empêchait pas cependant les clercs de se livrer à d autres travaux ; on en trouve la preuve dans une lettre du même Alcuin, où il signale a Charlemagne la direction donnée à son école de Tours : « Aux uns, dit-il* dans le style affecté de l'époque, j'offre le miel de l'Ecriture ; je m'efforce de nourrir les autres de la subtilité grammaticale. Il en est que j'enivre du vin des sciences antiques ; il en est un petit nombre que j'éclaire de la splendeur et de l'ordre des astres. » L instruction donnée dans les monastères, on le voit, ne manquait ni d'élévation ni de variété. Pour ceux des enfants du peuple qui ne se destinaient pas à l'Église, un enseignement plus élémentaire était confié aux eurés des paroisses, avec prescription de ne recevoir d'autre don que ce qu'il plairait aux parents de leur offrir volontairement4.

École Pa/aJtne.— Au-dessus des écoles provinciales, et comme pour leur servir de modèle, s'élevait l'école dite Palatine, sorte d'académie que Charlemagne avait instituée dans son propre palais. Les trois fils de ce prince, sa sœur et ses filles, et ses conseillers habituels, Adhalard, Angilbert et Éginhard prenaient pan aux exercices littéraires de cette école, qui était dirigée par le savant Alcuin. L'empereur lui-même n'était pas le moins assidu de ses élèves, et tous, à son exemple, dans leur amour enthousiaste pour l'antiquité, y avaient pris un surnom célèbre dans la littérature sacrée ou profane. Ainsi Charlemagne s'appelait David, Alcuin Flaccus Horatius, Angilbert Homère, et les princesses Gisla et Rotrude cachaient également leurs noms germaniques sous l'appellation plus gracieuse de Lwia et de Columba. Les études suivies dans l'école Palatine, qui accompagnait l'empereur partout ou il

4 L'unique et curieux monument de l'organisation d'un enseignement populaire et gratuit au neuvième siècle, est un capitulaire do Théodulf, évèque d'Orléans, et vraisemblablement rédigé d'après les inspirations de Charlemagne.

se transportait, n'étaient pas assujetties sans doute au cours régulier d'un enseignement scolaire. Comme au début de; toute civilisation qui naît et recommence, on y traitait les questions les plus variées, en y mêlant l'esprit subtil et naïvement barbare de l'époque. Au reste, sur 1 objet de ces éludes, nous possédons un document fort précieux dans un fragment de dialogue entre Alcuin, chef de l'école Palatine, et le jeune Pépin, l'un desiils de Charlemagne. C'est une série de questions assez bizarres dans lesquelles le maître et l'élève s'interrogent et se répondent tour à tour sur la nature de l'homme, le spectacle de l'univers, l'intérêt de l'astronomie et les dangers de la navigation. Jeux souvent puérils de l'esprit où, sous la culture latine, le moine anglo-saxon laisse parfois deviner le génie aventureux de l'homme du nord.

Personnages littéraires, — Alcuin, que Charlemagne avait appelé d'Angleterre pour en faire son ministre dans l'ordre intellectuel, n'était pas le seul savant étranger qui ornât la cour impériale. On y voyait encore Clément d'Irlande, a qui avait été confiée la direction de plusieurs écoles provinciales, et Pierre de Pise, qui le premier avait eu l'honneur d'initier le vainqueur des Saxons à la connaissance des lettres. L'historien des Lombards, Paul Warnefrid, avait aussi, malgré son inviolable attachement à sa nation, ressenti les bienfaits de Charlemagne, et, quand il eut quitté le palais d'Aix-la-Chapelle pour l'abbaye du Mont-Cassin, une correspondance poétique et pleine d'intérêt continua toujours entre lui et son illustre protecteur. De l'Italie étaient venus également Théodulf, qui se distingua comme évêque et comme zélé propagateur de la science; Paulin d'Aquilée, Tune des lumières des principaux conciles de l'époque, enfin l'archevêque de Lyon, Leidrade, dont le zèle éclairé servit si bien Charlemagne dans ses missions politiques et dans sa lutte contre l'adoptianisme. Ces personnages, qui par leur origine ou leur éducation représentaient la vieille littérature latine, se mirent alors à la tête d'une sorte de renaissance qui, dans son mouvement, entraîna les hommes de race germanique. Parmi ces derniers, trois surtout sont à remarquer, Riculf, Angilbert et Eginhard, qui, formés sur de savants modèles , devinrent des hommes de science après avoir été des hommes de guerre, et durent à leur goût pour les lettres la faveur dont ils jouirent auprès du prince. On sait que le plus élégant de ces beaux esprits oslrasiens, Eginhard, fut le chancelier et le conseiller intime de Charlemagne. Après avoir fidèlement servi le grand homme, il en raconta la vie glorieuse dans un livre où, le premier, il sut élever la chronique à la hauteur de l'histoire.

Architecture, peinture et musique. — Comme la littérature, les arts se ressentirent de la Renaissance qui tendait à se manifester à cette époque. Les nombreux voyages de Charlemagne au-delà des Alpes et la vue de« monuments romains développèrent en lui des goûts qu'il essaya, mais bien difficilement, de répandre ensuite dans son empire. Quoi qu'il en soit, les arts, comme plus lard au seizième siècle, nous vinrent alors de l'Italie, avec un certain mélange d'inûuence byzantine qu'on retrouve dans auelques monuments datant de cette époque. Devançant, à bien des siècles de distance, l'œuvre glorieuse de François Ie»1, Charlemagne fit venir des artistes et des ouvriers de Rome, de Ravenne, et

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peut-être même de Constantinople : par ses ordres, de précieux matériaux, transportés de la Lombardie, servirent à la construction et à l'ornement d'édifices religieux ou civils. « Les plus remarquables, dit son annaliste, furent sans aucun doute, la basilique construite avec un art admirable, en l'honneur de la mère de Dieu, à Aix-la-Chapelle, et le pont de Mayence sur le Rhin... Ce prince commença aussi deux palais d'un beau travail, l'un près de la maison de campagne nommée Ingelheim, l'autre à Nimègue, sur le Wahal. Mais il donna surtout ses soins à faire reconstruire, dans toute l'étendue de son royaume, les églises tombées en ruines par vétusté ; les prêtres et les moines eurent ordre de les rebâtir, et des commissaires furent envoyés par le roi pour veiller à l'exécution de ses commandements. »

Ces nobles efforts de Charlemagne étaient imités par ceux qui l'entouraient. Eginhard, a qui la précédente citation est empruntée, étudiait Vitruve et traçait, selon le témoignage du savant Mabillon, le plan de l'abbaye de SaintGall. Dans une lettre célèbre, écrite à l'empereur, Leidrade lui rendait un compte détaillé des églises et des monastères qu'il venait de construire ou de réparer dans son diocèse. L'impulsion donnée aux travaux d'architecture se poursuivait partout avec la même activité, et si le nombre prodigieux d'églises, de palais et de thermes attribués parla tradition à Charlemagne n'ont pu être fondes par lui, l'exagération même de ce nombre atteste la part importante qu'il prit à ces sortes de constructions.

En même temps, la peinture prenait aussi un certain développement. Les murs des basiliques et des palais étaient décorés de fresques, et plusieurs passages des capitulaires prescrivent de les entretenir avec soin. Mais c'est surtout à orner les manuscrits dont la transcription se j faisait avec tant de zèle que la peinture applique alors tous ses soins, ; et la miniature, cette gracieuse efflorescence de l'art au moyen-âge, commence et se perfectionne en France à partir de ce siècle. La calligraphie qui, dans ce temps, était aussi comme une branche de la pein- , ture, subit également une heureuse rénovation dont elle fut redevable à ; Charlemagne. Sous son règne, l'écriture dont il avait recommandé l'enseignement dans toutes les écoles et abbayes, changea complètement, et à un griffonnage barbare succéda un [caractère correct, régulier, dont les formes empruntées aux lettres romaines attestent encore un retour vers l'antiquité.

La gravure sur pierres et sur métaux fit aussi quelques progrès ; elle s'appliqua à orner les vases sacrés, les reliquaires et les devants d'autel, et produisit surtout des sceaux et des médailles dont le type est bien supérieur aux grossières monnaies des rois mérovingiens. Quant à la musique, bornée alors au chant grégorien, elle fut entraînée dans le mouvement général, et se perfectionna grâce à une réforme qui fut l'œuvre de Charlemagne. Des maîtres-chanteurs qu'il appela de Rome en 787 furent chargés de diriger les chœurs de sa chapelle, dont luimême, au dire de son chroniqueur, surveillait assidûment les exercices; et pour la premire fois, on commença a faire entendre simultanément plusieurs sons différents et harmoniques. Placée enfin au rang des sept arts libéraux, la musique devint une partie essentielle de l'éduca-

tion des clercs, et pour eo propager renseignement, deux écoles spéciales forent fondées à Metz et à Boissons.

Influence personnelle et travaux littéraires de Charlemaqne. — Non content d'imprimer cette impulsion générale à son siècle, Charlemagne voulut encore lui donner l'exemple, en cultivant Jui-mèine les études dont il prescrivait renseignement dans ses capilulaires. A l'âge de trente-deux ans, ce prince qui n'avait jamais appris qu'à manier les armes pour vaincre et dompter les peuples, entreprit d'étudier la grammaire sous le savant Pierre de Pise. Il parvint ainsi à connattre Je latin assez bien pour s'en servir comme de sa propre langue ; quant au grec, il le comprenait mieux qu'il ne le parlait, au dire de son biographe. Selon le même témoignage, il fit de grands efforts pour apprendre à écrire, et il portait toujours avec lui des tablettes, afin de 9 accoutumer à tracer des caractères ; mais sa main, habituée à porter la lourde épée du conquérant, ne put que difficilement se plier à un exercice commencé trop tard.

Moins rebelle que sa maiu,#on esprit qui était vaste, embrassa toutes les sciences connues de son temps, et s'appliqua surtout à l'étude de la théologie et de l'astronomie. Passionné pour cette dernière science, un jour il écrivit à Alcuin, pour lui demander ce qu'était devenue la planète de Mars qu'il ne voyait plus briller dans le ciel. Son activité intellectuelle s'étendait à bien d'autres détails. Au retour de ses expéditions, il se faisait rendre compte des travaux accomplis dans les écoles, et juge impartial) en punissant la paresse des jeunes nobles, il recompensait le zèle des enfants du peuple. Pendant ses repas, il ne manquait jamais de se faire lire les ouvrages les plus sérieux, notamment la Cité de Dieu, de saint Augustin, livre dont la forme et l'élévation font supposer de la part du héros carlovingien une aptitude toute particulière pour les ques* lions théo logiques. A ces questions si importantes pour l'époque , il prenait volontiers une part active et personnelle, comme on peut le voir dans ses capitulaires, et lors de la grande discussion sur le culte des images, il écrivit, dit-on, ou fit écrire un ouvrage qu'on appela de son nom les Livres Carolins.

Toutefois, quelque pénétré qu'il fût de l'esprit chrétien et de la culture latine, Cbarlemagne, et c'est en cela qu'il est surtout admirable, n'en demeura pas moins fidèle à son caractère national. Dans ses habitudes, ses repas, ses vêtements et son langage, il conserva toujours la noble simplicité du Germain, qui ne veut point, à l'exemple de certains rois de la première race, affecter une ridicule imitation des mœurs romaines. Dans son palais, on trouvait, il est vrai, une magnificence impériale et toute une hiérarchie de grands-ofticiers, dont les titres rap-

S riaient ceux de la cour de Constantin. Mais au milieu de celte graneur, le roi franc était resté l'homme de la Germanie. Il fit recueillir les chants nationaux de son pays natal, donna des noms germaniques aux douze mois de l'année, et composa sur sa langue maternelle une grammaire, qui précéda de huit siècles les plus anciennes grammaires allemandes. Un seul trait, au reste, peindra mieux que toutes les paroles les mœurs simples du restaurateur de l'empire d'Occident. Ce fut seulement à Rome, et pour complaire au pape, qu'il consentit à revêtir la

DEUXIÈME PÉRIODE. - CHAPITRE II. m

tunique longue et la chlamyde romaine. Habituellement, dit Eginhard, il portait de préférence le costume de ses pères, c' est-à-dire la tunique courte et serrée autour du corps, avec des sandales aux pieds, des bandelettes aux jambes, et un sayon de peau de loutre sur les épaules, pour se garantir du froid.

Ce mélange singulier d'une simplicité toute barbare avec Famour bien senti de la civilisation antique, voilà le vrai caractère de Cbarlemagne. Aussi, selon le vœu d'un littérateur éminent, si Ton consacrait un monument à ce grand homme, il faudrait lui élever une statue entre la France et l'Allemagne, et le représenter appuyé contre une croix, tenant dans ses mains un livre et une épée, et laissant voir sous le manteau impérial le modeste sayon du germain.

§ III, Situation de l'Église sous Charlemagne. — De la papauté et de set rapporta

avec lei premiers princes carloringieus.

Ré forme et progrès du clergé. — Au milieu du mouvement imprimé à la société pendant cette période, l'Église gallo-franque n'était pas demeurée stationnaire. Sa situation, vers le milieu du huitième siècle, s'était nécessairement ressentie de l'état de désorganisation générale qui avait signalé le règne des derniers mérovingiens. Avec la nouvelle famille qui semblait avoir la mission de tout régénérer, on vit Tordre et la vie rentrer dans l'administration ecclésiastique en même temps que dans le gouvernement civil. Pépin et Charlemagne qui devaient tant à l'Eglise ne furent point pour elle des fils ingrats. Pleins de zèle pour ses véritables intérêts, qui sont inséparables de ceux de la religion, de la discipline et des bonnes mœurs, ils relevèrent l'épiscopat et le clergé inférieur de l'état où ils étaient tombés, et la large part faite dans les capitulaires à la législation canonique atteste les efforts qui furent tentés dans ce but. Charlemagne surtout, qui se regardait comme le chef d'une société religieuse, exerça la plus salutaire influence sur les affaires de l'Eglise, et en retour, il lui accorda de grands avantages. Par lui , la dîme fut établie, la juridiction ecclésiastique étendue , et le droit d'élire les évêques rendu au clergé et aux fidèles. Mais en même temps l'exacte observance des saints canons était strictement rappelée à tous les ecclésiastiques, et pour leur en faciliter l'application, les papes Zacharie et Etienne 1" en envoyèrent successivement le recueil en France.

S'associant aux intentions et aux actes de l'autorité civile, le clergé de son côté montrait une grande ardeur à travailler et à se réformer de ses propres mains. C'est le temps où se composent le plus d'ouvrages sur les offices religieux, et de recueils de sermons appelés homiliaires ; c'est aussi le temps où s'accomplissent deux importantes réformes. La première fut l'institution des chanoines que Chrodégand, évêque de Metz, établit vers 700, pour soumettre à une vie plus régulière les prêtres séculiers attachés aux églises épiscopales. La seconde, qui s'appliquait au clergé monastique, fut opérée par saint benoît d'Aniane. Cet austère personnage, dont la vie ressemble tant à celle de l'illustre réformateur dont il porte le nom, avait d'abord vécu dans le monde et pris une part

glorieuse à diverses expéditions de Charlemagne. Retiré ensuite dans un ermitage, aux bords du ruisseau de l'Aniane, près de Maguelone, il y fut bienlôt suivi d'un grand nombre de disciples, pour lesquels il écrivit une règle qui , plus tard, devait rallier sous une même loi tous les monastères de la France ».

Missions et légendes chrétiennes. — La réforme générale du clergé avait eu alors pour point d'appui la puissante organisation de l'Eglise germanique qui, nouvellement formée sous Faction directe des papes, pouvait servir de modèle à toutes les autres. Ainsi tout souffle vivifiant destiné à ranimer la société à cette époque venait des pays au-delà du Rhin. Cette organisation religieuse qui faisait alors sa gloire, la jeune Église d'Allemagne l'avait reçue à la suite des saints missionnaires qui étaient venus hardiment planter la croix au fond des forêts les plus impénétrables. Sur les pas de saint Boniface, premier apôtre de la Germanie, beaucoup d'autres prédicateurs de la foi chrétienne avaient exploré ces contrées sauvages où trop souvent leur zèle rencontrait le martyre. Pépin-le-Bref soutint de tous ses efforts la pieuse entreprise de ces missionnaires, et Ton se rappelle que ce fut pour venger l'un d eux, nommé Libuin, que Charlemagne entreprit la guerre contre les Saxons. Son génie politique comprenait en effet que la civilisation chrétienne pouvait seule préparer et achever la conquête d'un pays jusqu'alors rebelle à la force matérielle des armes. Or, ces missionnaires n'étaient point des fanatiques ignorants, comme on les a injustement représentés, mais bien des hommes unissant au zèle religieux le goût de la science et de la poésie. Saint Colomban, l'un de ces apôtres de l'Allemagne, écrivait des vers où se rencontrent des passages empreints d'une tendre mélancolie. Dans une pièce latine composée par saint Libuin quelque temps avant son martyre, on trouve aussi les sentiments de la charité la plus touchante exprimés avec une douceur pleine de grâce. Prévoyant le sort qui l'attend, il veut que ses vers, consacrés à saint Ba von, soient gravés sur la pierre, afin qu'ils subsistent encore, même quand le lieu où se trouve celte pierre aura été ravagé par les Barbares. Puis, quand la vie de ces saints personnages avait été couronnée par une mort glorieuse, la tradition racontait sur eux de merveilleuses légendes qui forment le fond de la poésie populaire de l'époque. A cette source sacrée des légendes, les esprits les plus distingués du temps venaient souvent puiser des inspirations: ainsi Alcuin écrivit en vers la vie de saint Willebrord, et Walafrid Strabon, celle de saint Gall, dans laquelle on trouve l'un des plus anciens monuments de la rime.

Discussions religieuses et conciles. — C'est surtout par la fréquente convocation des conciles qui, sous le seul règne de Charlemagne,. furent réunis plus de trente fois, que se manifeste l'activité du clergé pendant cette période. Habitués à discuter les lois dans les assemblées politiques, les évêques apportèrent dans leurs synodes religieux le zèle d'une foi éclairée par les lumières de l'expérience. Deux grandes questions agitèrent surtout alors l'Eglise de France, celles de l adjptianisme et du culte

* Celle règle qui n'était qu'uu retour aux institutions primitives de saint Benoît de Nursia, fut prescrite en 817, à tous les monastères de l'empire par une décision du concile d'Aix-la-Chapelle que présidait saint Benoit d'Ariane .

des images. L'adoplianisme était une hérésie qui prétendait que, comme homme, Jésus-Christ n'était fils de Dieu que par adoption. Née à Tolède avec l'archevêque Elipand, cette doctrine avait été propagée par Félix , évêque d'Urgel, dont le concile de Ratisbonne condamna une première fois les erreurs en 792. Etant retombé dans l'hérésie, Félix, après avoir été vivement combattu par Àlcuin, qui composa contre lui un trailé, fut cité, en 794, devant le concile de Francfort, et frappé d'une nouvelle condamnation. Charlemagne, qui avait pris une part très-active a ces débats, ne permit aucune violence contre l'évêque d'Urgel, et celui-ci alla finir ses jours à Lyon, où le célèbre Agohard essaya de le ramener dans le sein de l'orthodoxie catholique.

Le même concile de Francfort eut à s'occuper de la question du culte des images. Après avoir longtemps remué l'Orient, la querelle des Iconoclastes avait pris une face toute nouvelle, par suite de la révolulion politique accomplie à l'avènement d'Irène. Le parti des briseurs d'images avait été renversé a la mort de Léon IV, et le deuxième concile de Nicée, réuni en 787, avait décidé qu'un culte honoraire pouvait être rendu aux images des Saints, mais qu'à Dieu seul devait être réservé le culte de latrie ou d'adoration. Une traduction infidèle de ce décret ayant été apportée en France, Charlemagne lui-même crut devoir le combattre dans le trailé qu'on lui attribue et intitulé les Livres Carolins, et la décision mal comprise des pères de l'Eglise grecque fut condamnée par les trois cents évêques assemblés à Francfort. Toutefois, cette condamnation, résultant d'une erreur qui devait être réparée plus tard, ne favorisait en rien l'hérésie des Iconoclastes contre laquelle le Saint-Siège et l'Eglise d'Occident avaient toujours vivement protesté.

Un autre concile, tenu à Aix-la-Chapelle en 809, décida aussi une question relative à un passage du symbole du Nicée, dans lequel le deuxième concile général de Constantinople avait fait insérer dès la fin du quatrième siècle que le Saint-Esprit procède du Père. Plus tard, une nouvelle addition, celle du mot /Moque, ayant été introduite par le huitième concile de Tolède et adoptée dans le rituel gallican, le pape Adrien Ier soumit l'examen de cette innovation aux évêques réunis à Aix-la-Chapelle. L'assemblée confirma l'addition du mot fxlioque qui, toujours rejetée par l'Eglise grecque, ne fut que longtemps après consacrée par l'usage dans la liturgie romaine.

Relations du Saint-Siège avec les premiers Carlovingiens. — Puissance temporelle des Papes. — La même période, si favorable aux progrès de l'Eglise de France, ne le fut pas moins à l'extension de l'autorité pontificale, puisqu'elle vit se fonder définitivement la puissance temporelle des papes. Cet événement si important, qui fut en grande partie, comme on Ta vu, le résultat de l'alliance du Saint-Siège avec les premiers princes carlovingiens, avait été préparé parune su i le de circonstances favorables qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici. Rome, en vertu d'un privilège

{>articulier et tout providentiel, Home avait seule survécu à la ruine de 'Empire. Plusieurs fois prise et ravagée par les Barbares, mais jamais gardée par eux, elle était restée aux yeux des peuples répandus dans les nouveaux Étals de l'Occident comme une image vivante de ce qui subsistait encore de la grandeur romaine. Ce prestige , fondé sur d'impé-

rissables souvenirs, n'avait fait que rehausser la légitime prééminence exercée dans Tordre spirituel par les successeurs du prince des Apôtres sur le siège de Rome. La suprématie pontificale, affermie par saint Grégoire-le-Grand, et reconnue par les diverses églises de l'Occident, avait donc fait de l'ancienne capitale de l'Empire le centre de l'unité religieuse comme elle avait été autrefois le centre de l'unité politique. Sous les papes Grégoire H et Grégoire III, les persécutions des empereurs iconoclastes contre un culte soutenu par le Saint-Siège vinrent rompre les relations de cette dernière puissance avec la cour de Constantinople. Rome , constituée en république , échappa ensuite à la suzeraineté des princes byzantins, et la papauté, qui s était mise à la tête de ce mouvement tout national, tourna ses regards vers la nouvelle puissance qui s'était élevée en Occident. Déjà un rapprochement avait eu lieu entre le pouvoir naissant du Saint-Siège et la jeune royauté mérovingienne, qui seule avait conservé la pureté de la foi catholique K au milieu d'Etats infectés d'arianisme. Cette union devint encore bien plus intime, quand le dernier maire de la famille des Héristals, voulant prendre la couronne des fils dégénérés de Clovis, sentit la nécessité de s'appuyer sur l'autorité du souverain pontife. Placé lui-même dans une si. tuation critique, par l'injuste agression du roi des Lombards, Etienne Ier, fut à son tour obligé de réclamer l'intervention de Pépin-le-Bref. On sait comment ce prince, vainqueur d'Astolphe, le força de rendre au pape le territoire qu'il lui avait enlevé, en y ajoutant lui-même une artie considérable de l'exarchat de Ravenne. Cette donation fut conrmée et augmentée encore de domaines importants, quand Charlemagne, après avoir détruit la puissance des rois lombards, se fut emparé de leurs Etals. Les conséquences de celte double donation dont l'acte, bien qu'il ait été perdu, n'en est pas moins authentique, eurent une immense portée dans l'avenir. Par là , les premiers Carlovingiens ne se montrèrent pas seulement des alliés reconnaissants envers le Saint-Siège, mais aussi ils lui donnèrent devant le siècle la majesté qui s'attache à la puissnce souveraine, et en assurant l'indépendance de la papauté, ils lui aplanirent la voie qu'elle allait si glorieusement parcourir dans la suite du Moyen-Age.

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