‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 25 sur 65 · chapitre m · texte numérisé non relu

chapitre m

Démembrement général de l'Empire Carlovlnglen.— Baeeeaaenm de Charlemagne jUftqn'a la dépoNttlon de €harle«-le«Ciro*

Charlemagne en mourant avait emporté le secret de sa graudeur et de son génie. L'épée, le sceptre et le globe d'or déposés à ses côtés dans le caveau funéraire d'Aix-la-Chapelle n'étaient que la trop fidèle image d'une toute-puissance descendue avec lui au tombeau. Comme celui d'Alexandre , son empire se divisa, quand la main qui l'avait fondé cessa de faire sentir son

irrésistible attraction. Les nations qui composaient cet empire étaient trop différentes de race, de mœurs et de langage pour ne point tendre à se séparer aussi rapidement qu'elles avaient été réunies. De là un démembrement accompagné de déchirements violents et douloureux, mais qui eut au moins pour résultat favorable de constituer des nationalités bien distinctes, dans des limites tracées par la nature et non par l'épée d'un conquérant.

§ Règne de LouU-le-Débonnairc.

Louis-b^Débonnaire. 814-840.— -Appelé par son père luimême À recueillir un immense héritage, Louis-le-Débonnaire était incapable de supporter le poids d'une telle succession. Ce prince, dans lequel on a voulu voir le saint Louis du neuvième siècle, ne lui ressembla que par un seul côté : en effet, s'il eut, comme lui, les vertus d'un anachorète, U ne montra certainement point les qualités qui font les grands rois. Toutefois, avec quelque sévérité qu'on le juge, il faut reconnaître qu'il fut plein de bonnes intentions que la difficulté des circonstances l'empêcha le plus souvent de réaliser. S'il ne put s'élever à la hauteur du rôle paternel t il sut au moins parfois en comprendre la grandeur, et ses fautes sont d'autant plus excusables qu'elles doivent être en partie attribuées aux intrigues et aux passions que sa faiblesse fut impuissante à combattre.

Tentative de réformes*— -A. peine maître de l'autorité, Louis qui avait horreur des abus, voulut réformer l'empire comme s'il se fût agi d'une simple abbaye. La cour, le gouvernement, le clergé» tout dut passer sous la loi de l'inflexible réforme» Les scandales qui avaient affligé le palais et souillé jusqu'à la famille de Charlemagne furent sévèrement réprimés, ainsi que les abus qui s'étaient introduits dans les diverses parties de l'administration. En môme temps, le nouvel empereur s'élevait contre les habitudes du siècle que quelques évêques n'avaient pas craint d'introduire dans l'Eglise, et il imposait au clergé monastique la règle austère de saint Benoit d'Àniane. Deux religieux influents, petits-fils de Charles-Martel , et qui avaient été conseillers de Charlemagne, Adalhart et Wala, furent renvoyés dans leur monastère. Tant de changements faits avec le zèle inconsidéré de tout pouvoir qui commence durent nécessairement mécontenter ceux qui eurent à en souffrir, et ainsi s'accumula une masse de ressentiments qui n'attendirent qu'un prétexte pour éclater. Quant à Louis-le-Débonnaire, poursuivant plus loin ses plans de réforme, il voulut en étendre l'application aux différents peuples soumis à sa domination. Par

ses ordres, des envoyés impériaux parcoururent les provinces pour faire droit et justice aux réclamations des peuples. Les libertés municipales furent rendues aux Aquitains, ainsi que les terres enlevées aux habitants des marches d'Espagne, et les malheureux Saxons eux-mêmes, rappelés dans leur pays natal, reconquirent le droit de propriété et d'héritage dont les avait dépouillés la rude politique de Charlemagne.

Ces actes de justice et d'autorité n'eussent sans doute produit que de bons effets, si au zèle qui veut le bien Louis-le-Débonnaire eût joint la fermeté qui en poursuit l'accomplissement. Malheureusement il n'en fut pas ainsi. Bientôt en effet, ne se sentant plus contenus par une main de fer, les Slaves, les Bretons et les Basques se remuèrent, et contre eux il fallut en venir aux armes. A ces premiers signes d'agitation, le Débonnaire se troubla et commença à croire que seul il n'avait pas la force de porter la lourde couronne de Charlemagne. Ayant donc appelé ses trois fils et les grands de la nation à la diète d'Aix-la-Chapelle, il associa Lothaire, son ainé, à l'empire, en lui assurant en outre la survivance du royaume d'Italie; puis il donna l'Aquitaine à Pépin, et la Bavière à Louis, depuis surnommé le Germanique (817).

Révolte et punition de Bernard (817). — À la nouvelle de ce partage, Bernard, roi d'Italie, qui déjà, une première fois, avait contesté les droits de son oncle Louis-le-Débonnaire, se soulève, entraînant dans sa révolte les princes et les peuples de son royaume. Il descend imprudemment, des Alpes pour venir attaquer l'armée impériale ; mais, abandonné des siens, il est vaincu et condamné à périr, comme coupable de trahison. Sa peine est commuée par l'empereur qui, excité pourtant par sa femme Hermengarde , et oubliant sa générosité habituelle , ordonne qu'on arrache les yeux au prisonnier. La sentence reçoit son exécution, mais avec un tel excès de cruauté, que le malheureux prince en mourut trois jours après. Poursuivi plus tard par les justes remords que lui inspirait un tel acte de barbarie, commis en son nom, Louis voulut en faire une pénitence publique à Attigny (819). La noble manifestation de ce repentir tout chrétien, faite à une époque de foi religieuse, devait, ce semble, toucher vivement le peuple. Mais une telle humilité ne fut pas bien appréciée par une race guerrière qui estimait la force avant tout, et les ennemis du faible empereur firent tourner contre lui une action dans laquelle ils l'accusaient d'avoir dégradé publiquement la majesté impériale. . Première guerre civile (829-835).— L'ambition de ceux dont

le caractère de Louis favorisait les projets de révolte, ne devait pas manquer de prétexte. Après la mort d'Hermengarde, ce prince avait épousé la belle et savante Judith de Bavière; mais ce mariage avait soulevé l'antipathie nationale, parce que Judith était d'une race ennemie des Francs, et fille du duc Welff, qui avait passé toute sa vie à susciter des adversaires à Charlemagne. Le mécontentement populaire s'accrut encore du ressentiment des princes , quand au jeune Charles, né de ce second mariage, l'empereur voulut aussi donner un royaume composé de la Souabe, de la Suisse et des provinces formant l'est et le sud de la France (829). Enfin dans cette même diète de Worms, où il venait de froisser si vivement l'intérêt de ses fils aînés, Louis mit le comble à la jalousie des grands, en élevant à la première charge du palais un homme du Midi, favori de l'impératrice, Bernard, duc de Septimanie. C'était trop d'actes impolitiques à la fois, et celui qui, pour la seconde fois, avait volontairement rompu l'unité de l'empire, allait en porter la peine. Profitant du mécontentement des grands, les fils aîués de Louis forment contre leur père une ligue redoutable dont le principal instigateur était Wala, abbé de Corbie, qui avait ressaisi toute son influence. Incapable de résister à cette union du clergé et de l'aristocratie, l'empereur, trahi par ses troupes, est déposé à Verberie, et l'impératrice Judith est enfermée, ainsi que ses frères, au fond d'un cloître. Mais bientôt une réaction s*opère en faveur de Louis. L'habileté du moine Gondebaud lutte avec succès contre les intrigues de l'abbé de Corbie, et l'empereur en ayant appelé, dans la diète de Nimègue, à la fidélité de ses vassaux germaniques, est replacé par eux sur le trône (830).

Deuxième guerrecivile (832-835) . — De nouvelles fautes commises par Louis-le-Débonnaire ne tardèrent pas à lui attirer de nouveaux malheurs. Malgré les représentations d'Agobard, archevêque de Lyon, Pépin est dépouillé du royaume d'Aquitaine ; tout l'empire est divisé entre Lothaire et Charles, au détriment des droits de Louis, et par là se trouve encore une fois violé le premier acte de partage que l'empereur, en 887, avait juré solennellement d'observer. Alors, en prononçant son serment, il avait appelé les malédictions de l'Eglise sur quiconque porterait atteinte aux engagements qui venaient d'être pris. L'anathême, invoqué par lui contre le parjure, retomba sur sa tête.

Gardien de la foi jurée, le pape Grégoire IV, à qui avait été confié le premier acte de partage, vint d'Italie avec Lothaire, et offrit sa médiation entre l'empereur et ses trois fils ligués

contre lui. Toute tentative de réconciliation fat inutile. La résistance passive de Louis et les intrigues de Lothaire firent échouer la mission toute pacifique du souverain pontife. Comme les deux armées étaient en présence dans les plaines de Rothefeld, près de Golmar, les princes profitèrent des conférences qui avaient lieu, pour entraîner dans leur parti les troupes de leur père. La défection s'accomplit pendant la nuit, et le lendemain, au jour, le malheureux Louis-le-DébQnnaire, se voyant abandonné, dit au petit nombre d'évêques et de vassaux qui lui étaient restés fidèles : « Allez aussi auprès de mes enfants, car je ne veux pas que personne meure pour moi. » Puis, se dirigeant vers le camp de ses fils, il alla se livrer lui-même entre leurs mains. A la vue de leur père, se présentant ainsi seul , désarmé, sans autre suite que sa femme et son plus jeune fils, les trois princes, saisis malgré eux de honte et de respect, ne purent s'empêcher de le recevoir avec des marques extérieures d'affection. Mais ce ne fut qu'un moment de vaine sensibilité, et la trahison commencée n'en poursuivit pas moins son œuvre. Dans une tumultueuse assemblée des troupes, Lothaire se fit reconnaître seul empereur ; ses deux frères obtinrent l'agrandissement de leurs Etats : quant au jeune Charles, dépouillé de son royaume , il fut condamné à être cloîtré de nouveau ainsi que sa mère Judith. Au milieu de ces coupables intrigues qu'il avait vu se tramer secrètement autour de lui, le pape s'était séparé des princes pour retourner en Italie; Wala, lui-même, n'avait pu contenir l'expression de son indignation, en quittant le lieu témoin de cette trahison odieuse, et qui fut, depuis, justement appelé Lugenfeld ou champ du mensonge (833).

Déposition de l'Empereur (833). —Une scène plus humiliante encore était cependant réservée à Louis-le-Débonnaire. Non content d'avoir détrôné son père, Lothaire voulut le dégrader. Après l'avoir conduit à Soissons, il le força à comparaître dans l'église de cette ville, devant une assemblée nombreuse, présidée par Ebbon, archevêque de Reims. Là, le Débonnaire lut une confession publique, rédigée par ses ennemis, dans laquelle il se reconnaissait coupable de plusieurs crimes, entre autres d'avoir arbitrairement partagé l'empire. Puis, le baudrier militaire lui ayant été enlevé, il fut revêtu d'un ciliée, déclaré indigne de jamais reprendre l'épée, et condamné à être enfermé pour le reste de ses jours. Ainsi dégradé devant ses sujets, le fils de Charlemagne fut emmené à Aix-la-Chapelle, dans cette même ville, dit une chronique, où son glorieux père lui avait fait prendre la couronne sur l'autel.

Tant d'infortunes devaient enfin réveiller les sympathies populaires. Cette fois ce ne fut pas seulement la Germanie, ce fut aussi la Gaule qui se souleva pour le prince détrôné. Abandonné par ses frères, maudit de tous à cause de son impiété filiale, Lothaire ne peut soutenir par les armes le pouvoir qu'il a usurpé. Louis-le-Débonnaire reprend de nouveau le sceptre impérial, pardonne à Pépin et à Louis qu'il confirme dans la possession de leurs royaumes ; et Lothaire, défait après une nouvelle tentative de révolte, est contraint de se renfermer dans ses États d'Italie (834).

Derniers troubles. Mort de Louis-le-Débonnaire (835-840).— Vainqueur de ses fils et voulant humilier le plus coupable, l'empereur avait décrété un nouveau partage à la diète de Thionville (835). Au détriment de Lothaire qui perdait son titre d'empereur, ses trois frères avaient reçu de nouvelles provinces, qui mettaient en leur possession tout le territoire de la Gaule et de la Germanie. Mais Pépin étant mort peu de temps après, le royaume d'Aquitaine fut donné à Charles, d'après les instigations de sa mère Judith, qui avait recouvré tout son empire sur son faible époux. Mécontent d'être frustré dans ses espérances, Louis-le-Germanique unit son ressentiment à celui de Lothaire, et déjà il s'apprêtait à prendre les armes, lorsque l'habileté de Judith vint déjouer des projets formés contre son fils. Ayant gagné Lothaire à son parti, elle se hâta, dans la prévision de la mort prochaine de l'empereur, de faire conclure un cinquième partage à l'assemblée de Worms. Tout l'empire fut divisé entre Lothaire et Charles, à l'exception de la Bavière, qui fut seulement laissée à£,ouis-le-Germanique (838). Ce dernier protesta contre cette exclusion, en même temps que le fils de Pépin se faisait reconnaître roi par l'Aquitaine qui rejetait l'annexion à la Neustrie. Pour comprimer cette double révolte, Louis-le-Débonnaire fut encore une fois obligé de reprendre les armes. Après avoir combattu les Aquitains, le vieil empereur s'était mis en marche contre son fils Louisle-Germanique, quand, affaibli par l age et le malheur, il s'arrêta dans uoe île du Rhin, et y mourut en 840. Aux bords de ce mêone fleuve, Charleraagne avait rêvé et fondé l'unité de l'empire ; elle y disparut avec le premier de ses successeurs.

g II.— Partage de l'Empire carlovimgiea.

Guerre civile entre les successeurs de Louis-le-Débonnaire. Lothaire, empereur (841-843),— Les dernières paroles de Louis-

le-Débonnaire pardonnant de son lit de mort à un fils rebelle étaient comme un gage de conciliation qu'il laissait à ses enfants. Mais un si noble exemple ne pouvait être par eux ni apprécié ni suivi. Aussi mauvais frères que fils dénaturés, à peine leur père était-il descendu avec douleur au tombeau, qu'ils se disputèrent les dépouilles d'un héritage qui avait déjà tenté leur ambition. Lothaire qui, en sa qualité d'aîné, avait pris le titre d'empereur, prétendit exercer sur ses frères une sorte de suprématie à laquelle ceux-ci ne voulurent pas se soumettre. De là de violentes querelles qui troublèrent l'empire, tandis que les révoltes simultanées des différents peuples qui le composaient en préparaient la prochaine dissolution. Mais ce n'était pas assez, pour détruire l'œuvre de Gharlemagne, du soulèvement des Saxons, des Bretons et des Aquitains, ni de l'invasion des Barbares du Nord et du Midi : les coups les plus terribles devaient lui être portés par la main de ses petits-fils.

Bataille de Fontenay (84 1). — Fatigués de rejeter vainement la suzeraineté de leur frère, Louis et Charles se liguèrent contre lui, et lui livrèrent la sanglante bataille de Fontenay, en Bourgogne. La lutte fut terrible, s'il faut en croire les récits du temps, et elle devait l'être, par suite de l'antipathie des races et de l'acharnement propre aux guerres civiles. Ce fut là le tombeau de la première noblesse franque. Mais dans cette plaine arrosée de sang, l'histoire retrouve en même temps le berceau de la nationalité française. En effet, vainqueurs de Lothaire, et voulant consommer le démembrement de l'empire, Louis et Charles se réunissent de nouveau à Strasbourg, où ils se jurent alliance et secours mutuels. Comme les peuples des deux rois parlaient deux langues différentes, il fallut que chacun des princes prêtât serment dans la langue des sujets de son frère. Ainsi la différence des idiômes vint prononcer définitivement la séparation des races, et de cette division naquirent l'Allemagne et la France (842).

Traité de Verdun. — L'empire une fois divisé, il restait à régler ce que chacun obtiendrait dans le partage. Lothaire n'osant plus attaquer ses frères, demanda à traiter avec eux. La paix de Verdun, conclue en 843 , amena la division des États carlovingiens en trois royaumes qui furent ainsi partagés : A Lothaire, l'Italie, la Bourgogne et l'Ostrasie cis-rhénane, qui de son nom s'appela Lotftaringia ou Lorraine ; à Louis, toute la Germanie, à partir du nord des Alpes et des rives orientales du Rhin; à Charles enfin, le royaume de France proprement dit, ayant pour limites occidentales le cours du Rhône et de la Meuse.

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