‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 26 sur 65 · SOI · texte numérisé non relu

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Tel fut ce célèbre partage qui détermina le premier démembrement de l'empire, et qui, accompli à la suite de violentes secousses «inspira tant de regrets à ceux qui en furent les témoins, a Un noble empire a fleuri sous un brillant diadème, » écrivait alors le diacre Florus , interprète des douleurs contemporaines ; « il n'y avait qu'un prince et qu'un peuple ; toutes les

villes avaient des juges et des lois Aujourd'hui déchue,

cette haute puissance, comme une couronne de fleurs tombée d'une tête, est foulée aux pieds de tous. Dépouillée du diadème, elle a perdu le nom et l'éclat d'empire, et le royaume naguère si bien uni est partagé en trois lots. » Ces plaintes, malgré leur forme toute poétique, n'en sont pas moins l'écho fidèle des impressions du temps. On croit y entendre gémir la voix du peuple et de l'Eglise : du peuple, qui avait vu ses champs et ses chaumières dévastés ; de l'Eglise, dont les monastères et les domaines n'avaient pas été mieux respectés par les hommes de guerre. Une telle protestation faite au nom de maux trop réels, est fort légitime sans doute, et quoique venant de loin, elle mérite d'être entendue avec sympathie. Un jugement impartial doit le reconnaître toutefois : si les peuples eurent à gémir d'abord des maux causés par la division, ils s'en consolèrent en rentrant dans les limites de leurs droits et de leur nationalité. Sur ces ruines tant déplorées, trois États, représentés par trois races distinctes, s'élèveront et marcheront tour à tour à la

Invasions des Normands et des Sarrasins. — Cependant une autre calamité que les divisions intérieures, l'invasion de nouveaux Barbares arrachait en même temps une plainte non moins lamentable aux hommes du neuvième siècle. Écoutons encore à. ce sujet la chronique de saint Bénigne, de Dijon : « La discorde s'étant élevée entre les frères, d'horribles guerres intestines mettent aux prises les grands du royaume ; la garde des rivages de l'Océan est abandonnée; le nombre des ennemis s'augmente, une multitude de Normands, de Danois, de Bretons s'élance innombrable ; il se fait de fréquents massacres de chrétiens, des vols, des dévastations, des incendies. »

Dès l'an 820, en effet, les tristes prévisions de Charlemagne s'étaient réalisées, et les barques normandes avaient paru à l'embouchure de la Seine, tandis que les flottes des Sarrasins menaçaient d'autres parties de l'empire. Ainsi, comme le dit la précédente chronique, en signalant si bien le double fléau de l'époque, l'invasion étrangère coïncidait malheureusement avec la guerre civile. Vainement, le traité de Verdun/en partageant

tète des nations de l'Euro

l'empire, avait confié à chacun des troià rois la mission de défendre le royaume qui lui était échu. Réconciliés en apparence, mais au fond toujours divisés, les fils de Louis-le-Débonnaire usent tout ce qui leur reste de forces à lutter contre les révoltes de leurs sujets et les attaques des ennemis extérieurs. Au nord, Louis-le-Germanique et ses fils défendent contre les Slaves les frontières de l'Elbe et du Danube. En France, Charlesle-Chauve combat les Normands et les Bretons sur la Seine et sur la Loire, et fait tous ses efforts pour incorporer à son royaume l'Aquitaine, toujours indépendante et rebelle. Quant à Lothaire, après avoir chargé Louis, son fils aîné, de chasser les Sarrasins de la Pouille, et de faire respecter en Italie la suzeraineté impériale, il partage, avant de se retirer dans un monastère, ses États entre ses trois enfants. Louis, avec le titre d'empereur, obtint le royaume d'Italie; Charles, celui de Bourgogne et de Provence, et Lothaire-le-Jeune fut roi de Lorraine (855).

Charles-le-Chauve, empereur (875). — La mort successive de ces trois fils de Lothaire, qui ne laissèrent point de postérité mâle, livra leur héritage aux prétentions rivales de leurs oncles et de leurs neveux. Les Etats de Charles et de Lothaire-le-Jeune, morts, le premier en 863, et le second en 869, avaient fini par tomber entre les mains des rois de France et de Germanie. Par le second traité de Mersen (870) les deux frères s'étaient partagé cette double succession au mépris des droits de leur neveu l'empereur Louis II, qui s'était ainsi trouvé réduit au royaume d'Italie. Ce prince étant mort à son tour en 872, la couronne impériale se trouva un instant vacante, et fut comme dérobée par celui qui fut le plus prompt à s'en saisir. Chariesle-Chauve, qui avait déjà pris à son frère le Germanique sa part du royaume de Lorraine, et à Louis II le royaume de Provence, se hâta de passer les Alpes, et se fit couronner empereur par le pape Jean VHI. Comme si ce titre n'était pas suffisant pour son ambition, à son retour de Rome il voulut encore prendre la couronne de fer à Milan, et partit, laissant à Boson, son beaufrère, la rude tâche de défendre ses nouveaux États d'Italie contre les Sarrasins.

Mortde Charles-le-Chauve (876-877). Un autre ennemi devait bientôt le rappeler lui-même au-delà des Alpes. Louis-le-Germanique venait de mourir, et ses trois fils Louis, Carloman et Charles S'étalent divisé son héritage composé des royaumes de Saxe, de Bavière et de Souabe. Tandis que Louis de Saxe attaquait son oncle Charles-le-Chauve sur le Rhin, avec l'intention de lui reprendre une partie de la Lorraine, Carloman, son

frère, traversait les monts pour réclamer la couronne impériale à Rome. Dans le but de combattre ce nouveau rival» Charlesle-Chauve retourne en Italie ; mais trop faible pour se mesurer avec les bandes germaniques de Carloman, il se retire presque aussitôt, et ne s'arrête que pour mourir dans un village au pied du Affont-Cénis (877). Ce prince, dont la naissance avait été le signal des premiers troubles dans l'empire, avait passé toute sa vie à prendre aux autres des couronnes qu'il était incapable de porter. Mais les vains titres dont il se para ne firent que mieux ressortir son impuissance. Son règne, tout rempli par les ravages des Normands, et les tristes fléaux qui marchaient à leur suite, marqua un pas de plus dans cette irrésistible décadence, dont il nous reste à poursuivre le cours.

Louis II, te 'Bègue (877-879). — Si avec Louis-le-Débonnairc l'unité de l'empire avait disparu , avec le dernier de ses fils s'évanouit l'ombre de puissance dont Char!es-le-Chauve l'avait entouré, en accumulant cinq couronnes sur sa tète. De ces cinq couronnes, à peine son successeur Louis II, le Bègue, put-il en obtenir une seule, celle du royaume de France. Encore, pour triompher de l'opposition des Francs, fallut-il qu'il réclamât l'assistance du clergé, et soumit presque ses droits héréditaires à la tonte-puissance du principe électif. C'était oublier le règne de €harle magne, pour reculer jusqu'à Pépin-lc-Bref. Une nombreuse distribution de bénéfices et de privilèges avait facilité * l'avènement de Louis-le-Bègue ; mais par ces donations inté- \ ressées, ce prince, en augmentant l'influence de l'Eglise et de la noblesse, épuisa les dernières ressources de la royauté. Son \ règne, qui dura peu, fut pourtant assez long pour qu'il vît se détacher des États paternels l'Italie, la Lorraine, la Bretagne et la Gascogne, dont les peuples ne voulurent jamais le reconnaître. La médiation de l'archevêque Hincmar, si puissant sons Charles-le- Chauve, avait bien pu assurer à son fils la couronne de France ; l'intervention du pape Jean VIII ne parvint point à lui faire donner celle de Lombardie, qui fut décernée à Carloman, roi de Bavière. La vacance de l'empire continua, et Louis- le- Bègue mourut sans avoir reçu ce titre d'empereur que >sa faiblesse lui interdisait de prendre ou de recevoir (879).

Louis III et Carloman (879-88t).— ^Commc leur père, les fils de Louis-le-Bègue, Louis III et GarToman ne firent que passer rapidement sur le trône. A leur avènement, on vit se reproduire l'esprit d'opposition féodale qui avait signalé le commencement du règne précédent. Par un singulier contraste, le droit d'hé-

rédité accordé par Charles-le-Chauve aux vassaux de la couronne était contesté par ces mêmes vassaux aux rois héritiers directs de ce prince. Puis, tandis que le roi de Saxe réclamait et obtenait la reddition de la Lorraine française, le duc Boson enlevait les provinces bourguignones, et se faisait reconnaître roi de Provence à Mantaille (879). Au milieu de tant d'obstacles, les deux frères sentirent la nécessité de la plus étroite union, et employèrent toute leur activité à relever l'autorité royale menacée par les invasions normandes et les usurpations des seigneurs. Pour conjurer ce double péril, Louis III et Carloman appellent au congres de Gondreville les rois de Saxeet de Souabe, qu'un intérêt commun portait à défendre les droits de la dynastie carlovingienne (880). La ligue de ces princes échoue cependant sous les murs de Vienne, devant le courage d'Hermengarde, femme de Boson , qui conserve à son mari cette couronne de Provence dont il venait de s'emparer. Plus heureux que son frère Carloman, Louis III triomphe des Normands à Saucourt, en 881 ; mais il ne jouit pas longtemps d'une gloire qui ne semblait plus faite pour sa famille. Cette gloire d'ailleurs, tant célébrée dans les annales contemporaines, ne peut faire oublier dans quel excès d'abaissement la France était tombée sous son règne. Ce prince, selon la chronique de Saint-Bertin, ayant fait construire une forteresse contre les Normands, ne trouva personne à qui en confier la garde, de sorte, ajoute la chronique, « que ce château servit plutôt à fortifier les Barbares qu'à protéger les Chrétiens. »

Héritier de la couronne de Neustrie, par suite de la mort de son frère (882), Carloman voulut s'illustrer aussi en combattant les armées ennemies qui mettaient sans cesse le royaume au pillage. Bientôt de grands feux allumés sur les bords de la Seine et de la Somme lui annoncèrent une nouvelle invasion de Normands ; mais les victoires qu'il remporta sur eux ne purent le dispenser de leur donner douze mille livres d'argent, pour obtenir une paix qui dura seulement jusqu'à sa mort, arrivée en 884. Ce fut pendant la même invasion que l'archevêque Hincmar fit fondre le calice d'or de Saint- Remi pour racheter la ville de Reims. Ainsi , l'Église, comme la royauté, s'inclinait alors devant cette barbarie que la religion devait plus tard adoucir et désarmer.

Charles IH, dit le Gros, empereur (881-887).— Carloman n'avait laissé pour héritier qu'un frère, iils posthume de Louisle-Bègue, et qui exclu, à cause de son jeune âge, du trône des Carlovingiens, y remonta dans la &uilc sous le nom dçCharles-

DEUXIÈME PEHIODE. — CHAPITRE 111. 205

Je-Simple. La France, qui avait besoin d'un défenseur, crut le trouver en se donnant à Charles de Souabe, fils de Louis-le- Germanique. Ce prince, par la mort de ses frères Carloman et Louis, avait en moins de deux ans réuni deux royaumes à celui qu'il tenait de son père (880-881). Roi de Souabe, roi d'Italie, roi de Saxe, et de plus reconnu empereur, Charles-le-Gros, lorsqu'il fut appelé au trône de France, se trouva être le possesseur de tous les États de Charlemagne. c< Magnifique dérision l » s'écrie un historien. Jamais en effet empire si lourd à porter ne fut remis en des mains si débiles ; et il semblait, que par une ironie de la fortune, l'unité de cet empire n'eût un instant reparu que pour en rendre la chute plus éclatante. Aussi, à peine le faible empereur était-il parvenu au faite de la puissance, qu'il fut comme pris de vertiges, et que le courage lui manqua. 11 venait de voir se dresser contre lui tous les ennemis à la fois. A l'est, au nord et au sud, c'étaient d'abord trois invasions terribles, Slaves, Normands et Sarrasins, et partout ailleurs, des vassaux révoltés et en armes. Une telle lutte était au-dessus de ses forces. Toutefois, quand il apprit que les voiles normandes avaient remonté la Seine jusqu'à Paris, et que cette ville, violemment attaquée, mais vaillamment défendue par le comte Eudes et l'évêque Gozlin, réclamait son secours, il se décida à se mettre en marche avec son armée (885). Mais effrayé par cette moisson de lances ennemies que des hauteurs de Montmartre il voyait briller et onduler dans la plaine, il aima mieux traiter avec les Normands que de les combattre. Une somme énorme d'or, et, par-dessus, la Bourgogne à ravager, furent le prix honteux d'une rançon qui sauvait Paris, sans racheter la France. Cet indigne marché révolta tous les vassaux de Charles. Prenant pour prétexte cet acte de lâcheté qu'ils se proposaient d'exploiter à leur profit , les grands de la Germanie le déposent solennellement à la diète de Tribur, tandis qu'à leur exemple les seigneurs de France et d'Italie lui donnent pour successeur un roi choisi par la nation (887).

Ainsi s'accomplit de nouveau, mais cette fois pour toujours, le démembrement général de l'empire carlovingien. L'assemblée de Tribur compléta et rendit définitif le traité de Verdun. Seulement, au lieu de trois royaumes, huit États, sans compter les duchés et les autres fiefs, se trouvèrent formés par suite de cette grande dissolution. C'étaient, avec les royaumes primitifs de France, d'Allemagne et d'Italie, les royaumes secondaires des deux Bourgognes, de Navarre, de Castille et d'Aragon. La décadence avait marché vite, on le voit, puisque quarante-cinq

années avaient suffi pour achever l'œuvre de destruction commencée par les fils de Louis-le-Débonnaire, et vaguement pressentie par leur aïeul Charlemagne (de 843 à 887).

Quant aux causes qui la déterminèrent, il ne faut pas, comme on Fa répété pendant longtemps, les réduire à trois faits, savoir : l'incapacité des princes, les usurpations des seigneurs, et enfin les invasions des Normands. Ce ne furent là que des circonstances secondaires, en comparaison de l'irrésistible mouvement des peuples qui, forcément unis, usèrent du droit de former, en se séparant, autant de nationalités indépendantes. À Cette cause principale, ajoutons encore l'impossibilité, pour un grand État, de se maintenir à une époque où tout, dans la nature comme dans la société, élevait des barrières entre les hommes, et tendait à localiser dans les bornes de la plus étroite patrie les groupes infiniment divisés de la population. En résumé, la diversité des races amena le démembrement de l'empire en royaumes distincts ; la difficulté des relations sociales détermina ta subdivision de ces mêmes royaumes en provinces, et de celles-ci en autant de fiefs que nous allons en voir créés par le système féodal.

Quand, au neuvième siècle, l'histoire et la poésie s'accordaient pour déplorer le démembrement de l'empire, ce n'étaient pas seulement le peuple et l'Église, c'était surtout la royauté qu'elles représentaient comme victime d'une division qui n'avait profité qu'à l'aristocratie. Les grands, en effet, les hommes du siècle ; comme les appellent les chroniques contemporaines, avaient seuls tiré parti d'une dissolution à la faveur de laquelle ils avaient pu étendre à la fois leurs domaines et leur influence. Ainsi, sur les ruines de la puissance royale, s'était élevée la féodalité.

Origine du systèîne féodal. — Pour trouver l'origine du système féodal, il faut percer la terre, dit Montesquieu, et alors se découvrent les racines de ce chêne antique dont l'œil voit bien les feuillages et la tige, mais dont la naissance se cache dans les profondeurs du sol *. C'est en effet sur la terre, sur sa possession comme sur les droits et les devoirs dérivant de cette possession même que reposaient les bases de la féodalité *. « Nulle terre sans seigneur,

i Esprit des Lois. Liv. XXX, chap. 1.

germaoiaue et signifiant yroprUlé accordée pour récompense {Fee, salaire; ad,

§ III. ComineucemcnU de la Féodalité.

nul seigneur sans terre,» tel était le premier axiôme du droit féodal, et d'un mot il nous représente l'origine et l'organisation de ce yaste système qui fut la constitution sociale du moyenâge.

On se rappelle qu'après la conquête germanique, les terres avaient été partagées en trois classes : aïeux, bénéfices et terres eenswes ou tributaires. Mais du cinquième siècle au neuvième, un changement s'était opéré dans l'état des propriétés; les aïeux ou terres libres d'impôts s'étaient presque tous transformés en bénéfices, dont les possesseurs étaient soumis à certaines charges, mais en compensation jouissaient de grands privilèges. Cette transformation doit s'expliquer par la diminution sensible de la classe des hommes libres qui, ne pouvant garder leurs domaines allodiaux, s'étaient, suivant un acte usité alors, et appelé recommandation, placés sous la protection des rois ou des seigneurs.

Mais les rois, déjà impuissants à défendre leur autorité, ne le furent pas moins à protéger les hommes libres qui s'étaient recommandés à eux, et ces derniers ne tardèrent point à grossir le nombre de ceux qui avaient recherché le patronage à la fois plus actif et plus intéressé des seigneurs. Gomment pouvait-il en être autrement à cette époque d'invasion et d'anarchie où toute communication entre les provinces, tout lien avec le pou-* voir central se trouvaient forcément rompus? Quand le cordes terribles Normands venait à retentir, ou que le fléau de la guerre civile menaçait les campagnes, il fallait bien fuir en toute hâte vers le prochain manoir pour y abriter femmes, enfants et troupeaux. La tour du sinistre château fort, si menaçante la veille pour les habitants des petits domaines voisins, s'ouvrait volontiers alors pour recevoir la foule de ceux que la terreur y précipitait. Mais l'hospitalité ne s'y donnait pas pour rien. Derrière ces hautes murailles , au milieu d'un cortège imposant d'hommes d'armes, le seigneur exigeait et obtenait sans peine, sous forme d'hommage, l'abandon nominal des biens qu'il remettait ensuite aux mains de son nouveau vassal, avec la promesse de le protéger. Ainsi les possesseurs des terres allodiales étaient contraints d'aliéner la plénitude de leur propriété, pour s'en garantir la libre jouissance : et par là les bénéfices devenus des fiefs augmentaient d'autant en nombre et en étendue.

En même temps que cette transformation avait lieu, on voyait s'accomplir un autre changement non moins favorable à l'extension de la puissance seigneuriale. Pendant une longue période qu'il est difficile debiendéterminer,lesterresconcédées auxleudes

par les rois comme récompense de leurs services avaient été possédées seulement à titre temporaire et viager. A la mort du possesseur, qui en avait obtenu la jouissance sous la condition d'être fidèle au souverain et de le suivre à la guerre, ces bénéfices devaient faire retour au domaine royal. Le traité d'Andelot en 587, la constitution de Paris sous Clotaire II, enfin les donations faites par Charles-Martel à ses guerriers sous le nom de précaires, avaient successivement modifié l'état primitif des propriétés dans la Gaule. 11 en était résulté que, dès le commencement de la seconde race, la plus grande partie des terres bénéficiaires, au lieu de retourner à la couronne, étaient transmises héréditairement par le possesseur à ses enfants mâles.

L'édit de Mersen, rendu en 847, par lequel les fidèles du roi étaient confirmés dans la possession inamovible de leurs bénéfices, fut la première concession arrachée à la faiblesse des successeurs de Charlemagne. Cédant aux instances des grands dont il était obligé d'acheter les services, Charles-le-Chauve, qui laissait mourir ses vassaux les plus dévoués dans l'indigence, se dépouilla pour satisfaire la cupidité de la noblesse neustrienne. Vainement il voulut ensuite reprendre ces domaines sur lesquels les seigneurs, sous prétexte de résister aux Normands, levaient des hommes d'armes et bâtissaient des châteaux-forts contre la royauté. Menacé de déposition, le faible souverain fut forcé de subir la loi des faits accomplis, et comme pour légitimer tant d'usurpations, le célèbre capitulaire de Quierzy-sur-Oise vint consacrer définitivement l'hérédité des bénéfices (877).

a Si quelqu'un de nos fidèles, portait ce capitulaire, veut quitter le siècle, en laissant un fils ou un parent, qu'il soit libre de lui transmettre ses bénéfices et honneurs, comme il lui plaira. » Par ce texte, on le voit, ce n'était pas seulement l'hérédité des terres, c'était aussi la transmission des offices royaux qui se trouvait consacrée. Ces charges, qui sous les premiers rois francs avaient toujours été révocables, s'étaient singulièrement accrues en nombre et en importance, par rétablissement des légations régulières que Charlemagne avait fondées dans tout son empire. Les ducs et les comtes placés à la tête de ces légations, et investis du triple pouvoir de rendre la justice, de lever des impôts et de commander les troupes, avaient fini par se rendre maîtres ^ absolus dans les provinces qui leur avaient été confiées. Frappé de cet abus, Louis-le-Débonnaire avait voulu le détruire en supprimant les légations; mais il avait été forcé de les rétablir ensuite, et sous ses successeurs, les officiers royaux ayant fait

cause commune avec les possesseurs de bénéfices pour rendre leurs charges héréditaires, le capitulaire de Quierzy avait sanctionné cette double usurpation. Ainsi les éléments de force et de puissance introduits par le prince le plus absolu de son temps avaient tourné au profit d'un pouvoir rival de la monarchie : et c'était, chose étrange, la centralisation opérée par Charlemagne qui donnait en partie naissance à la féodalité !

Il y avait loin sans doute du gouvernement unique et régulier fondé par le fils de Pépin-le-Bref au nouvel état de choses qui tendait à s'établir. Tout encore était chaos dans l'ordre social, anarchie dans l'ordre politique. Mais quelque imparfaite que fût cette première ébauche du système féodal, l'époque qui la vit naître en tira du moins certains avantages par la prodigieuse activité donnée alors à l'esprit individuel. En effet, le petit monde où chaque homme se trouvait occupé à défendre sa vie et ses biens, n'était pas si étroit que la pensée, infinie dans ses désirs, n'en étendît sans cesse les limites. Du haut de son donjon féodal, tout seigneur rêvait l'agrandissement de sa puissance, et au-delà du vague horizon de ses champs et de ses bois il ne manquait pas d'entrevoir de nouveaux domaines à conquérir. Mais son épée, sur laquelle il fondait ses droits, n'était pas seulement conquérante : au besoin, elle était appelée à soutenir le faible, à venger l'opprimé. Le serment d'obéir entraînait celui de protéger, et prononcé solennellement devant Dieu , ce serment était comme le sceau apposé sur le double contrat qui faisait alors de tous les hommes une immense association. La fidélité à la foi jurée servait de garantie à ces obligations réciproques ; elle-même avait pour gardien un sentiment inconnu de l'antiquité, l'honneur, qui, apporté des forêts de la Germanie, allait devenir l'âme de la société nouvelle.

Rapprochés en même temps par la nécessité d'une commune défense, les divers éléments de populations jusqu'alors flottants à la surface du sol, tendaient à se fixer pour ne faire qu'un seul peuple. Organe d'intérêts et de besoins nouveaux, une langue nouvelle aussi, la langue romane, se formait à la fois des diffèrents idiômes apportés tour à tour dans la Gaule. Enfin, au milieu de cette transformation générale, l'esprit de nationalité qui avait si puissamment contribué à la dissolution de l'empire, devait, plus tard, des débris même de cette dissolution faire sortir la grande famille française.

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