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CHAPITRE IV

Démembrement partiel de* États carlovlnglens— Invasions des Normands, des Slaves, des Hongrois et des Sarrasins.

Le démembrement de l'empire une fois accompli, nous allons poursuivre l'histoire de sa décadence, en nous attachant plus particulièrement aux causes extérieures qui vinrent l'accélérer. Ce n'était pas assez que cet empire trouvât dans son propre sein des germes de dissolution ; il fallait qu'il fût attaqué au dehors par de redoutables ennemis qui sur quatre points différents l'envahirent à la fois. Ces ennemis, que nous avons nommés déjà, furent les Normands, les Slaves, les Hongrois et les Sarrasins. Contenue et repoussée d'abord par Charlemagne, cette seconde irruption de Barbares ne présenta point le caractère général de la grande invasion du cinquième siècle ; mais elle eut aussi pour résultat d'introduire dans la société nouvelle des éléments féconds de jeunesse et de virilité. Des quatre peuples qui viennent d'être cités, les trois premiers, convertis au christianisme, entrèrent dans la famille européenne, et, après l'avoir affligée par leurs ravages, contribuèrent à sa régénération.

g 1er. Origine et invasions des Normands.

Les Normands , appelés primitivement North-Mans , ou hommes du Nord, étaient d'origine germanique et habitaient la C imbrie et la Scandinavie, contrées dont furent formés plus tard les royaumes de Danemark, de Suède et de Norwège. Animés par le génie entreprenant de leur race, et souvent chassés par la famine de leur froide et stérile patrie, ces peuples se signalèrent de bonne heure par leur goût pour les expéditions lointaines. Cet esprit d'aventure, né d'abord du caractère et de la nécessité, fut ensuite entretenu chez eux par l'habitude, le succès et même la législation du pays. Une loi singulière contraignait les enfants puînés d'émigrer tous les cinq ans, afin d'épargner à leurs familles les horreurs de la faim. Aces causes continuelles d'émigration se joignait encore le fanatisme religieux qui inspirait aux féroces habitants de la Scandinavie l'amour immodéré de la guerre et du brigandage. Leur principale divinité était Odin, leur premier roi, dont tous ils se disaient les descendants, et qu'ils adoraient comme le père du carnage, de la dépopulation et de l'incendie.

Cette religion, aussi sauvage que les rudes contrées où elle avait pris naissance, n'enseignait guère d'autre doctrine que le mépris de la mort ; la seule offrande qu'elle réclamait était la fumée du sang versé sur les champs de bataille, et pour elle» le dogme de la vie future n'était que la consécration de ses sanguinaires préceptes. Aux braves morts en combattant, elle promettait des armes étincelantes, des coursiers fougueux et les joies éternelles d'une vie toute guerrière qu'Odin leur réservait dans le palais des dieux, situé sous un grand chêne qui ombrage le monde. Là, dans une salle immense, appelée Walhalla, et s'ouvrant par plus de cinq cents portes, les guer* riers étaient reçus après leur mort et venaient s'asseoir au banquet divin. De belles vierges, nommées Walkyries, qui les avaient recueillis dans la sanglante mêlée, les servaient à table, leur présentant la chair du sanglier Schrimner, et leur versant des ûots de bière et d'hydromel dans le crâne de leurs ennemis. Si le terrible Odin récompensait ainsi les braves, la malédiction de eé dieu frappait impitoyablement les lâches, et n'épargnait pas davantage ceux qui mouraient de vieillesse ou de maladie : ils étaient condamnés à entrer dans le Nistheim, où Héla, déesse de la mort, exerçait son empire. Elle avait pour palais l'angoisse; le seuil de sa porte était le précipice; sa table, la famine; son lit, la maigreur: elle-même était affreusement livide, et ses regards seuls glaçaient d'effroi.

Fidèles aux préceptes d'une religion si conforme à leur caractère, et poussés d'ailleurs par la nécessité, les Normands n'avaient d'autre occupation que la guerre et la piraterie. Dès l'enfance, ils étaient accoutumés à se jouer avec l'Océan, et bravant ses tempêtes, ils mettaient leur bonneur à ne jamais reposer sous un toit paisible, mais à dormir bercés à la mobile surface des flots. L'habitude de vivre ainsi sur les eaux les portait naturellement à regarder la mer comme leur domaine. De là le nom de Rois de mer qu'ils donnaient à leurs chefs* Lorsqu'un de ces chefs savait gouverner un vaisseau comme un cavalier mène son cheval, courir hardiment sur les rames mises en mouvement, ou recevoir dans la main trois javelots lancés jusqu'au sommet des mâts, alors il était certain de trouver toujours des compagnons prêts à suivre les chances de sa fortune. Rien ne pouvait arrêter l'audace de ces aventuriers. « La force de la tempête, comme ils le disaient eux-mêmes, aide le bras de nos rameurs ; l'ouragan nous guide à travers la route des Cygnes ; il nous jette où nous voulions aller. »

Les côtes de la Baltique furent d'abord ravagées par ces hardis

pirates qui, sous le nom de Warègues, poussant leurs courses jusqu'à Novogorod , y jetèrent les premiers fondements de l'empire russe. De là, les fils de Rurick, maîtres du cours du Borysthène et descendant vers la mer Noire , devaient plus d'une fois aller envahir le Bosphore et menacer Constantinople. D'autres bandes d'aventuriers, sortis de la Scandinavie, pénétrèrent dans la mer du Nord, et en occupèrent les principales îles dont ils firent leur point de départ pour de nouvelles expéditions. C'est ainsi qu'en 870, l'Islande ou pays des Glaces, fut occupée par une colonie que conduisit Ingulfe, et peu de temps après, un autre chef nommé Harald, s'empara des Orcades, des Hébrides et des Schetland. Remontant encore plus loin vers le Nord, quelques-uns de ces aventuriers reconnurent le Groenland, où ils s'établirent, et dès l'an 983, l'Islandais Euric-Ie- Roux posa le pied le premier sur ce continent américain que le génie de Colomb devait ouvrir à l'Europe cinq siècles plus tard.

Quant à la Grande-Bretagne, elle ne pouvait, eu raison de sa position , échapper aux incursions des pirates du Nord, qui l'envahirent sous le nom de Danois. Maîtres de l'archipel calédonien, mais repoussés de l'Ecosse, ils se jetèrent sur l'Irlande dont ils occupèrent longtemps les provinces centrales. L'Angleterre, souvent dévastée et conquise deux fois par eux, ne fut, comme nous le verrons, délivrée de la domination danoise que pour retomber bientôt sous celle des Normands. Enfin l'Espagne et l'Italie, que leur éloignement aurait dû préserver de ces ennemis redoutables, eurent aussi à repousser leurs attaques en même temps que celles des Sarrasins.

Mais plus que toute autre contrée, la France, dont les côtes offraient une étendue de trois cents lieues, tenta la cupidité et attira les invasions des hommes du Nord. Les précautions prises par Charlemagne pour arrêter ces barbares, n'avaient pas tardé à devenir inutiles par la faiblesse de ses successeurs. Dès le règne~de Louis-le-Débonnaire, les Normands pénétrant par l'Escaut dans les Etats carlovingiens, s'étaient emparés de la Frise, et leur chef Harold, en avait obtenu l'investiture de l'empereur lui-même, à la condition qu'il se ferait chrétien. Le pieux Louis, dans sa confiance et son zèle, avait cru désarmer les Normands en leur imposant le christianisme , religion de douceur et de paix. Il se trompa malheureusement plus tard, car les enfants d'Odin se firent un jeu lucratif du baptême. On donnait, selon l'usage, la robe blanche des néophytes à ceux qui se présentaient pour être baptisés, et cet appât suffit pour les attirer en foule. Aussi vinrent-ils si nombreux à la cérémonie,

qne les vêtements blancs manquèrent, et la ruse ayant été découverte, on refusa le baptême à ces hommes grossiers, qui ne tardèrent pas à s'en venger par de nouvelles incursions.

Bientôt ils reparurent sous Charles-le-Chauve, et à partir de ce règne jusqu'à celui de Charles-le-Simple, ils ne cessèrent de livrer la France aux plus cruels ravages. Leurs invasions, dans ce malheureux pays, finirent par prendre une sorte de régularité fatale. C'était ordinairement au retour de chaque saison nouvelle, quand le premier souffle du printemps apaisait les tempêtes et faisait fondre les glaces, que les hommes du Nord s'élançaient sur leurs frêles embarcations. Longeant les côtes, ils charmaient leur navigation en chantant les exploits de leurs plus vaillants rois de mer : ces chants pleins d'une sauvage poésie, en se mêlant au murmure des vents et des flots, exaltaient encore l'indomptable courage de ces pirates. Pour eux , selon l'expression saxonne, l'Océan était bien le chemin de Vaudace, et les fleuves étaient les routes mobiles qui les transportaient dans le cœur du pays qu'ils venaient ravager. Les provinces voisines de l'Escaut, de la Loire et de la Seine, furent celles qui eurent le plus à souffrir de leurs déprédations, parce que sur les rives de ces fleuves les Normands parvinrent à fonder des établissements fixes d'où ils partaient sans cesse pour y rapporter ensuite leur butin. A chacune de ces stations se rattache une série d'expéditions et d'actes de brigandage qui , pendant près d'un siècle, forment les sanglantes annales de ce peuple.

1° La station de l'Escaut, qui menaçait la Hollande, la Flandre et la Basse-Lorraine, fut longtemps commandée par le célèbre Harold, dont nous avons déjà cité le nom. Des îles de Betau et de Waleheren, que Lothaire leur avait cédées en 837, les pirates normands remontèrent le cours du fleuve, et portèrent la désolation dans les contrées riveraines. Un de leurs chefs, nommé Godfried, quoique vaincu par Louis III à la bataille de Saucourt, n'en continua pas moins ses courses jusqu'au centre de l'ancien empire carlovihgien. Un passage d'Eginhard rapporte que, du temps même de Charlemagne , un roi normand s'était promis l'empire de la Germanie, et avait juré d'entrer avec son armée dans la ville d'Aix-la-Chapelle. Ce serment, que la mort l'empêcha d'accomplir, fut tenu par Godfried, qui prit et incendia la résidence habituelle de Charlemagne, et finit même par obtenir de Charles-Ie-Gros la main d'une princesse de la famille impériale. Surpris ensuite dans une embuscade, et lâchement assassiné par les ordres du prince qui n'avait pu le

HISTOIRE DU MOYgN-AGE.

vaincre, le chef normand laissa à son frère Sigefried le soin de le venger. Mais celui-ci, après avoir assiégé Paris, ayant péri à son tour sur les bords de la Dyle, sa mort délivra la Frise, qui fut alors partagée en comtés (891).

2° La station de la Loire avait vu, pour la première fois, en 830, apparaître ces terribles pirates qui, portés sur des barques ayant la forme de dragons, étaient venus s'emparer des îles de Rhé et de Noirmoutier. Le chef le plus fameux de cette colonie maritime fut Hast in g, né, dit-on, d'une famille de paysans aux environs de Troyes, et qui, après s'être expatrié, revint à la tête d'une bande de Normands, porter le fer et la flamme dans les plus riches provinces de la France. Secondé par le comte Lambert, il prit la ville de Nantes, pilla ensuite Saintes et Bordeaux, et ne s'arrêta un instant que devant la bravoure de Robert-le-Fort, comte d'Anjou. Malheureusement ce guerrier, après avoir repoussé l'invasion normande, succomba les armes à la main à la suite d'une dernière victoire remportée à Brisserthe (877). La mort du glorieux aïeul des Capétiens ouvrit au pirate Hasting le chemin du centre de la France. Gorgé de butin, H voulut ensuite, comme les Barbares du cinquième siècle, aller visiter Rome, et ayant tour à tour ravagé les côtes de l'Espagne et de l'Italie, il revint fondre sur la Provence qu'il dévasta également. Ses successeurs établis à Angers continuèrent d'inquiéter les provinces armoricaines jusqu'en 931 , où ils furent complètement défaits par le roi Raoul, au combat de Bourganeuf.

3° La station de la Seine fut, en raison de sa situation même, un centre d'expéditions encore plus fréquentes et plus terribles que celles de la Loire et de l'Esoaut. A la suite d'une première apparition à l'embouchure de la Seine, les Normands revinrent en 847, sous la conduite (VOscheri, ou Oger-le-Danoi$, et après avoir pillé Rouen, ils s'établirent dans l'ile d'Oyssel ; on voit ensuitè Bagnar Lodbrog , l'un des plus fameux rois de mer, remonter le fleuve jusqu'à Paris, attaquer cette ville à trois reprises différentes, et ne se retirer qu'au prix d'une énorme rançon payée par Charles-le-Chauve. Une invasion plus formidable eut lieu en 883, lorsque Sigefried à la tète de sept cents barques vint assiéger Paris. Cette ville, renfermée alors dans l'île de la Cité, n'avait de communication au-delà du fleuve que par deux ponts en bois, qu'une tour défendait à chaque extrémité. Après une résistance de treize mois, dans laquelle s'illustrèrent Eudes, fils de Robert-le-Fort, l'évêque Gozlin, et Hugues, abbé de Saint-Germain-1' Auxerrois, les habitants se décidèrent

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à implorer le secours de Charles-le-Gros. On se rappelle comment ce prince, au lieu de combattre les Normands, traita honteusement avec eux, et fut puni de cet acte de lâcheté par sa déposition à la diète de Tribur.

A la fin du neuvième siècle, les voiles normandes reparurent dans la Seine, conduites par Roll ou Rollon, qui bientôt étendant ses courses dans la Neustrie, prit et pilla la ville de Chartres ainsi que toutes les campagnes voisines. Tant de plaintes s'élevèrent à la suite de ces désastres, que Charles-le-Simpte en fut touché, et pour en finir avec les invasions des hommes du Nord, il offrit à Rollon la province de Neustrie avec la suzeraineté de la Bretagne, à la condition qu'il se ferait chrétien et rendrait hommage de son fief au roi de France. Ces propositions flattèrent le chef normand, et il en fit valoir les avantages à ses compagnons d'armes qui, après tant de courses, commençaient à désirer le repos. Rapprochés d'ailleurs par la guerre des populations chrétiennes, ils avaient fini par oublier, loin du ciel de la patrie, leur culte et leurs préjugés nationaux. Pour eux le temps semblait donc venu d'accepter avec les moeurs d'une vie sédentaire les bienfaits de la civilisation chrétienne.

Le traité de Saint-Clair-sur-Epte, conclu en 912, cimenta l'alliance entre Charles-le- Simple et Rollon, qui reçut l'investiture de la province à laquelle les Normands dounèrent depuis leur nom. Grâce à la bonne administration de son nouveau chef, cette riche province, si longtemps désolée, jouit bientôt d'une prospérité complète. Attaches à la paix par leur nouvelle religion, au sol par l'esprit de propriété, les hommes du Nord changèrent tout à fait d'habitudes, et de pirates devinrent agriculteurs.

Bientôt, adoptant un autre langage aussi bien que d'autres mœurs, ils cessèrent d'employer l'idiome Scandinave pour parler la langue romane. Ce fut dans cette langue que leurs poètes s'acquirent plus tard une grande renommée, en même temps que les magnifiques monuments élevés parleurs architectes leur donnèrent dans les arts un autre genre d'illustration. Toutefois, avec son caractère qui, au fond, était toujours resté remuant et ambitieux , la race normande ne pouvait demeurer confinée dans les bornes étroites d'une province de France. Plus loin, nous la retrouvons encore victorieuse en Angleterre, victorieuse en Sicile, puis s' associant au grand mouvement des croisades, partout enfin où il y a des coups d'épéç à donner et des terres à conquérir.

§ II. Slaves.

Tandis que les Normands envahissaient la partie occidentale de l'empire carlovingien, les Slaves et les Hongrois en attaquaient les frontières du Nord et de l'Est. Soumis par Charlemagne et contraint de lui payer un tribut, le premier de ces deux peuples n'avait accepté que par force la domination des Francs et le joug de l'Evangile. Quand la main de fer qui les avait domptés eut laissé le sceptre à des mains moins capables de les contenir, les Slaves recommencèrent leurs incursions, et s'emparèrent d'abord du territoire précédemment occupé par les Avares. Poursuivant ce premier mouvement tenté d'abord pour assurer leur indépendance, quelques tribus de cette grande nation, telles que les Moraves, les Obotrites et les Bohémiens, attaquèrent lesÉtats de Louis-le-Germanique, qui, après les avoir vaincus plusieurs fois, voulut leur imposer la religion chrétienne. Mais à la mort de ce prince, les Slaves se révoltèrent de nouveau, et chassant les missionnaires qui leur avaient été envoyés, revinrent au culte de leurs idoles. Ils continuèrent de s'agiter sous le règne de l'empereur Arnulf, qui finit par établir sa suzeraineté sur les ducs de Bohême, et se servit des Hongrois pour combattre Swentibold, duc des Moraves.

Les princes de la maison de Saxe activèrent la soumission des Slaves. Vainqueur de ces peuples, et ayant reçu leur serment de fidélité , Henri-1' Oiseleur chargea les margraves de Brandebourg et de Misnie de maintenir dans le devoir les Lutizes et les Obotrites, et en 950, Othon-le-(irand fit* définitivement reconnaître l'autorité impériale aux ducs de Bohême. Dès lors une partie des tribus slaves qui si longtemps avaient ravagé l'Allemagne se mêlèrent aux populations de ce pays , et entrèrent comme éléments nouveaux dans la grande nation teutonique.

La conversion des Bohémiens à la religion chrétienne, en préparant leur soumission, servit aussi de garant à leur fidélité. Dès Fan 894, Méthodius avait porté chez eux les lumières de l'Evangile, qu'un siècle plus tard, saint Adalbert, évêque de Prague, fit également connaître aux Polonais. Quant à ce dernier peuple, profitant des divers mouvements opérés par les autres tribus d'origine slave, il avait affermi sa puissance sous les successeurs de son premier duc, Piast; et l'un d'eux, Boleslas-Chobry, obtint plus tard d'être élevé à la dignité royale par l'empereur Othon 111 1 (842-1000).

* Voir pour plus de détails le chap. IX de celle période.

§ 111. Hongrois.

Originaires du pays situé entre le Volga et les sources de l'Oural, les Hongrois, appelés Madgyares dans leur propre langue, s'étaient d'abord établis au nord du Palus-Méotide, où ils demeurèrent longtemps sous la domination des Khazares. Poussés ensuite par les Petchenègues, que les Khazares, unis aux Comans, venaient d'expulser de la contrée , les Hongrois, sous la conduite de leur waïvode Almus, franchirent le Pruth et les Carpathes, et s'avancèrent dans l'ancienne Dacie (889). Une tradition rapporte qu'arrivés près des bords de la Theiss, Almus fit halte sur les hauteurs de Tokai, d'où ses regards découvrirent une plaine immense, entrecoupée de verts pâturages, de collines boisées et de cours d'eau nombreux. L'aspect d'un tel pays devait plaire au chef d'un peuple vivant de pèche, de chasse et du produit de ses troupeaux. Aussi, surnomma-t-il le lieu où il se trouvait séjour du bonheur, et dès lors , en effet, tout sembla favoriser le nouvel établissement des tribus hongroises.

Arpad, fils et successeur d'Almus, se fixa d'abord avec son peuple, auquel s'étaient joints les débris de la nation des Avares, sur tout le territoire traversé par le cours de la Theiss. Delà, l'imprudente politique des rois de Germanie ne tarda pas à lui fournir les moyens d'étendre plus loin ses conquêtes. Sur l'invitation d'ArnuIf, qui croyait être habile en opposant les Barbares aux Barbares, il envahit les provinces occupées par les Slaves de la Moravie. Les Hongrois, aussi terribles que les Huns, avec lesquels ils avaient des traits de ressemblance , exercèrent d'affreux ravages dans le pays que la vengeance d'ArnuIf leur avait livré. Puis, après la mort de Swentibold, duc des Moraves, ils s'emparèrent d'une partie considérable de ses États, tandis que les Bohémiens occupaient le reste de la Moravie (904). Quoiqu' alliés du roi de Germanie, les Hongrois n'en profitèrent pas moins de la jeunesse de son fils, Louisl'Enfant, pour détacher la Pannonie de l'empire d'Allemagne, et y fonder le royaume qui, de leur nom, fut appelé Hongrie.

Zoltan, fils d' Arpad, se signale à son tour par une invasion en Bavière, et gagne, en 907, la sanglante bataille d'Augsbourg, où le duc Léopold perd la vie. De là les Hongrois pénètrent dans la Souabe et la Franconie, et bientôt par l'incroyable rapidité de leur marche, ces hardis cavaliers étendent presque en même temps leurs incursions des rivages de la mer du Nord aux mon-: tagnes de la Suisse. Pour se débarrasser de ces redoutables ennemis, Conrad Ier se vit obligé de leur payer un tribut, et

plus tard même il périt en combattant l'armée qu'ils avaient fournie au duc de Bavière (9 19). Mais l'humiliation subie par l'empire germanique devait être vengée par Henri-l'Oiseleur. Ce prince employa d'abord les neuf années de la trêve conclue avec les Barbares, à préparer des forces suffisantes pour les combattre. Puis , comme tout fiers d'avoir planté leurs haches d'armes dans les portes de Constantinople, ils étaient revenus demander un nouveau tribut, l'empereur repoussa cette fois leurs prétentions par la force, et les défit complètement à Mersebourg, en 938. Cette victoire toute nationale, célébrée par les auteurs contemporains, fut représentée en tableau dans une des salles du palais impérial, et le glorieux souvenir s'en est perpétué jusqu'à ce jour en Allemagne.

L'empire, affranchi d'un tribut honteux, avait encore à se soustraire au danger d'invasions sans cesse menaçantes. Sous le règne d'Othon Ier, les Hongrois ayant profité des troubles de l'Allemagne, pour pousser leurs courses jusqu'au Rbin, toutes les divisions intérieures s'arrêtèrent devant la nouvelle attaque de l'ennemi commun. Une armée considérable, composée des principaux peuples germaniques, se réunit sous les ordres de l'empereur qui, avant d'engager le combat avec un peuple infidèle, sut exalter le courage et le zèle religieux de ses troupes en leur montrant la bannière de saint Maurice. La bataille se livra en 955, sur les bords duLeck, à quelque distance d'Augsbourg. Les Hongrois, vaincus et mis en fuite, y perdirent cent mille hommes, et, après cette rude leçon, ils cessèrent d'inquiéter l'Allemagne et se soumirent à la suzeraineté impériale*

Plus d'un demi-siècle auparavant, le voisinage de l'Italie et son beau ciel avaient aussi tenté l'ambition de ces peuples. Bérenger 1er essaya vainement de les repousser. Défait par eux sur les rives de la Brenta (906), il fut forcé de les prendre ensuite à sa solde, pour les opposer tour à tour à ses vassaux rebelles et aux Sarrasins de Fraxinet, qui attaquaient ses frontières occidentales. La plupart des villes lombardes qui s'étaient révoltées contre Bérenger, furent prises et ravagées par ses terribles alliés, et tels furent leurs excès que partout , dans les églises, on entendait cette lamentable supplication : «Seigneur, délivrez-nous des traits des Hongrois. » Poursuivis par Ro-* dolphe, rival et successeur de Bérenger, ils lui échappèrent en traversant les Alpes, d'où ils vinrent fondre sur la Provence et la Septimanie. Mais Raymond Pons, comte de Toulouse, fut assez heureux pour arrêter et détruire cette horde de Barbares que la guerre, les fatigues et la maladie avaient déjà décimée. Menacée

dans le Sud par les Hongrois, la France vers le même temps était envahie au Nord par d'autres bandes de cette nation, qui du Rhin s'étaient avancées jusqu'à la mer. Le roi Raoul marcha contre des ennemis que la terreur de leur nom avait rendus redoutables ; mais il n'eut pas la peine de les combattre, car ils se retirèrent à son approche pour retourner en Allemagne (923- 926).

Fondation définitive du royaume de Hongrie (1000). — Cependant, les revers éprouvés par les Hongrois dans leurs expéditions lointaines les avaient disposés à menerjune vie paisible et sédentaire. Toxun, leur roi, fut le premier à seconder le changement qui allait s'opérer dans les mœurs nationales, et son fils Geisa, qui lui succéda en 971, poursuivit l'œuvre civilisatrice de son père. Il développa le goût de l'agriculture chez ses sujets, leur fît voir tout le parti qu'ils pouvaient tirer des richesses de leur sol; enfin, en accueillant favorablement les premiers missionnaires chrétiens, il prépara la régénération morale de son peuple. Avec le règne d'Etienne 1er, qui reçut le baptême des mains de saint Adalbert, évêque de Prague, uue ère nouvelle commença pour la Hongrie. Jusqu'à cette époque, le pouvoir du prince avait été limité par celui des waïvodes inférieurs, qui avaient le droit de lever des troupes et en usaient souvent pour exciter des troubles dans l'État. Étienne Ier se fit donner, en Tan 1000, la dignité royale, avec l'assentiment du pape Silvestre II, qui lui envoya la couronne angélique, dont les souverains de la Hongrie ont continué de se servir jusqu'à nos jours. Quelques années après, l'empereur Henri IL confirma le titre de roi au fondateur de la dynastie hongroise, et , comme gage, lui accorda sa sœur Gisèle en mariage (1008).

Apôtre et législateur de son pays, Étienne 1er allia la politique à la justice, la sévérité à la clémence. 11 fonda plusieurs évêchés, extirpa l'idolâtrie, bannit l anarchie et donna à l'autorité souveraine une vigueur quelle n'avait point eue auparavant. C'est à lui qu'on rapporte la division politique de la Hongrie en comtés, de même que l'institution du palatin et des grands officiers. Il conquit aussi la Transylvanie, et en forma un gouvernement particulier dont les chefs, appelés waïvodes , relevaient de sa couronne ).

Après Étienne, les Hongrois continuèrent d'être gouvernés par les princes de la famille d'Arpad, dont la branche mâle ne s'éteignit qu'en 1301, dans la personae d'André III. Pendant

1 Kocb. Tabl. des rêvol., pcr. III, p. 138.

HIST01HB DU MOV EN-AGE.

cette période, ils furent souvent en lutte avec les Grecs, les Slaves et les Russes ; mais la politique et les armes des empereurs d'Allemagne parvinrent à contenir dans les bornes de son territoire l'ardeur guerrière de cette nation.

§ IV. Sarrasins.

Sous le nom de Sarrasins 1 , qu'on ne rencontre qu'à dater des premiers siècles de l'ère chrétienne , on désignait d'abord les Arabes nomades qui, placés entre le Tigre et l'Euphrate, se trouvaient rapprochés des frontières orientales de l'empire romain. Plus tard, cette même dénomination fut appliquée par les populations chrétiennes à tous les peuples mahométans en général : pour nous, le mot de Sarrasins servira aussi à distinguer les Arabes d'Espagne ou d'Afrique, qui, pendant le neuvième et le dixième siècles, ne cessèrent d'envahir la France et l'Italie par le littoral de la Méditerranée.

Incursions des Sarrasins dans les iles de la Méditerranée.— Chassés de la Septimanie par Pépin-le-Bref, et retenus au-delà de la barrière des Pyrénées par les comtes de Barcelone et les belliqueuses populations de la Navarre, les Sarrasins d'Espagne employèrent toute leur activité à faire des expéditions maritimes. Les îles de la Méditerranée, qu'aucun moyen de défense ne protégeait contre eux, furent de nouveau l'objet de leurs attaques. Dès l'année 810, c'est-à-dire du vivant même de Charlemagne, ils rentrèrent en possession de la Corse et de laSardaigne, et peu de temps après la mort de ce grand homme, ils reprirent les îles Baléares. Plus tard, en 823, l'étendue et la fertilité d'une autre île importante, celle de Crète, attirèrent une petite flottille, montée par des proscrits de Cordoue, qui venaient de piller Alexandrie. Téméraire comme tous les conquérants, leur chef Abou-Caab, brûla ses vaisseaux aussitôt qu'il eut débarqué , s'empara de la partie orientale de l'île, qui bientôt tomba tout entière au pouvoir des Sarrasins et reçut d'eux le nom de Candie. De cette position où ils s'étaient fortifiés, et qui leur offrait toutes les ressources nécessaires pour la construction de leurs vaisseaux, ces hardis pirates ne cessèrent pendant cent trente-huit ans de désoler les côtes de l'empire grec. Enfin, en 961, Nicéphore Phocas , général des armées impériales, résolut de détruire ce formidable repaire. Après sept mois de siège, les Sarrasins, renfermés dans Candie, leur place principale, furent contraints de se rendre et reçurent en même temps le baptême.

i Voir, pour l'étymologie do co nom, le chap.VIII de la ire période, p. 132.

La vengeance et la trahison d'Euphémius appelèrent aussi sur la Sicile, où il venait d'être condamné à une peine infamante, le fléau de l'invasion mahométane. A la tête d'une armée recrutée par lui en Afrique et montée sur cent navires, il vint, en 827, débarquer à Mazara, et assiégea ensuite Syracuse, où, en punition de son apostasie, il ne tarda pas à trouver la mort. Malgré les secours des Grecs et la courageuse résistance de ses habitants, Syracuse finit par succomber sous les attaques des infidèles. Palerme , Tauroménium et toutes les autres cités de l'île tombèrent également en leur pouvoir. Partout ils recueillirent un immense butin, vendirent les chrétiens comme esclaves, et abolirent complètement l'usage de la langue aussi bien que de la religion des Grecs. La Sicile , devenue toute mahométane, resta ainsi deux siècles sous la domination des pirates d'Afrique. Aux aventuriers normands, descendus euxmêmes des pirates de la Scandinavie, était réservée la gloire de la délivrer.

Les SaTTasins en Italie. — Une fois établis en Sicile, les Sarrasins ne manquèrent pas de tourner leurs attaques vers ritalie. Des ports de Palerme et de Tunis, leurs flottes venaient sans cesse piller les côtes et assiéger les villes maritimes de cette contrée, où souvent même ils étaient appelés par des factions ennemies. Ainsi, Bari et Otrante leur furent livrées par suite de la rivalité des deux prétendants au duché de Bénévent. Mais c'était surtout la ville des Césars, devenue la capitale du monde chrétien, qui devait attirer ces nouveaux Barbares, dont la cupidité était encore excitée par le fanatisme religieux. Vainement, dans la prévision d'une attaque, le pape Grégoire IV avait fortifié le port et la ville d'Ostie : en 846, une partie de la flotte des Sarrasins força l'embouchure du Tibre, et remontant jusqu'aux portes de Rome, en brûla les faubourgs ainsi que les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul, situées hors des murs de la ville. Ainsi parut s'accomplir la célèbre prophétie de l'évêque de Ravenne, qui peu d'années après la mort de Charlemagne, prédisant la chute de son empire, avait dit : « En ce temps-là, il viendra sur les rivages de la mer des nations inconnues ; elles égorgeront les chrétiens, dévasteront la campagne; et Rome, la capitale du monde, sera assiégée; ses ennemis la livreront à l'incendie et profaneront les églises des saints ainsi que les tombeaux des apôtres.

Sous le pontificat de Léon IV, les Sarrasins vinrent encore menacer Rome ; mais le pape, dont le courage était à la hauteur du péril, releva l'énergie de la population romaine, et ayant

réuni les flottes de Gaëte, d'Amalfi et de Naples, il vint luimême au moment du combat bénir les armes des défenseurs de la foi chrétienne. Les vœux de l'intrépide pontife furent exaucés. Après une lutte obstinée, les galères dos Sarrasins furent dispersées et brisées ensuite par la tempête ; ceux des infidèles qui échappèrent à ce désastre furent faits prisonniers et | employés à relever les murailles et les églises que leurs compagnons d'armes avaient précédemment détruites. Par les soins et les libéralités de Léon, une nouvelle ville, destinée à recevoir les nombreux pèlerins venus des pays étrangers, fut construite dans le vaste quartier du Vatican, et, du nom du pape, elle prit celui de Cité Léonine (848-852).

La délivrance de Rome ne sauva point l'Italie méridionale. Après avoir échoué contre eux, l'empereur Louis lï, aidé de la (lotte et de la cavalerie des Grecs, parvint à reprendre Bari (871); mais il ne fut pas aussi heureux devant ïarente. Profitant delà désunion qui éclata entre le prince carlo\ indien et le souverain de Byzance, l'émir Abdallah s'empara de Salerne, et plaça son lit sur le maitre-autel de l'église dont il avait fait sa demeure. Plus tard, chassés de la Pouille, de la Calabre et des rivages de l'Adriatique, les Sarrasins allèrent se fortifier sur les bords du Garigliano. Ce fut la dernière station importante qu'ils conservèrent dans le pays, et elle ne fut détruite qu'en 916 par l'armée que le pape Jean X avait réunie contre ces infidèles. Ainsi, l'Italie fut encore une fois délivrée du joug mahométan par le zèle courageux d'un souverain pontife : pour les chefs de la chrétienté, c'était dignement préluder au grand mouvement des croisades.

tes Sarrasins en F?*ance. — La France, malgré les précédentes défaites des Sarrasins, ne fut pas plus que l'Italie à l'abri des incursions de ce peuple. Sous les règnes de Louis -le-Débonnaire et de ses fils, ils vinrent plusieurs fois envahir la Provence, et remontant le Rhône, ils pillèrent les villes situées sur le cours de ce fleuve. Après avoir, vers le milieu du neuvième siècle, formé un premier établissement à Saint-Tropez, ils parvinrent en 888, à fonder à Fraxinet une importante station qui leur ouvrait le chemin de la France jusqu'aux Alpes helvétiques. De ce centre d'opérations ils commencèrent une longue suite de courses et de ravages dont les traditions locales montrent encore les vestiges, mais dont les détails n'ont pas été consignés dans les monuments écrits. On sait seulement qu'ils désolèrent surtout le Dauphiné, et que, dans leur fureur fanatique, ils se plaisaient à incendier les églises, massacrant ensuite les prêtres, lesévê-

ques, écorchant vifs leurs prisonniers chrétiens. Les glaces et les rochers des Alpes ne purent les arrêter, et après en avoir occupé les principaux passages, ils descendirent jusqu'à Turin pour saccager le monastère de la Novalèse. Bientôt l'herbe couvrit la place des villes qu'ils avaient détruites, et les animaux sauvages prirent possession de leurs ruines abandonnées.

Pour mettre un terme aux dévastations dont ses Etats étaient en partie le théâtre, Hugues, comte de Provence et en même temps roi d'Italie , brûla la flotte des Sarrasins, et vint ensuite les assiéger dans leur station de Fraxinet (942). Mais les succès de Bérenger II l'ayant appelé au-delà des Alpes , il eut l'imprudence de confier la défense de ces montagnes aux infidèles, qui n'en furent chassés qu'en 960, par les intrépides efforts de la reine Berthe, de Provence. Conrad-le-Pacifique, roi des deux Bourgognes, leur porta ensuite un coup terrible, en les mettant aux prises avec les Hongrois, et en intervenant au milieu de la mêlée pour écraser en même temps deux ennemis à la fois; enfin, poursuivant de justes représailles , Guillaume 1er, comte de Provence, parvint à expulser tout à fait les Sarrasins de nos provinces méridionales, et mérita ainsi le titre glorieux de Père de la patrie (1072).

Semblable par sa violence et ses excès aux invasions des trois autres peuples, celle des Sarrasins ne fut pourtant pas suivie des mêmes résultats. Cette fois encore, la Barbarie fut vaincue et repoussée, mais la victoire remportée sur elle par la force ne fut point achevée par la religion. Après leurs courses armées à travers l'empire carlovingien, le baptême avait du moins purifié et absous les Normands, les Slaves et les Hongrois. Il n'en fut pas de même des Sarrasins. Contre cette race maudite qui avait tant de fois souillé leurs foyers et leurs autels, les populations chrétiennes d'Occident conservèrent un ressentiment profond qu'aucune expiation ne vint effacer. Incapables alors de porter à leur tour la guerre chez leurs agresseurs, elles remirent à un autre temps l'heure de la vengeance : cette vengeance, elle éclata enfin un siècle plus tard dans les expéditions religieuses qui curent pour instigateur le pape Urbain II, et pour premier héros, Godefroy de Bouillon.

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