CHAPITRE V
De l'Alleuiftffnc et de rit al le Jn*qa «n règne de la maison de rraneonle. — Fin de I» dynastie carlovlnglcnne en rrnnee.
g 1er. Derniers CarloWngiens en Allemagne.
C'est en Allemagne, par la déposition de Charles-le-Gros à Tribur, que fut consommé le démembrement de l'Empire carlovingien : c'est aussi en Allemagne qu'il faut d'abord voir les premiers effets de cette grande dissolution. D'ailleurs aucun autre royaume que celui qui va bientôt s'appeler le saint empire Germanique ne mérite mieux de commencer l'histoire des Etats formés de la vaste monarchie de Charlemagne. Sous des princes héritiers, comme lui, des Césars, l'Allemagne deviendra en effet la plus grande puissance du moyen-âge. Après avoir absorbé les Slaves, dompté les Hongrois, soumis les deux Bourgognes à sa suzeraineté, elle ira régner en Italie depuis les Alpes jusqu'à l'extrémité de la Sicile.
Avènement d'Arnulf. — Lorsque Arnulf, fils naturel de Carloman, fut élu roi par la noblesse germanique, ses États se composaient de la Bavière, de la Souabe, de la Franconie, de la Thuringe, de la Saxe, de la Frise et de la Lorraine. Quoique l'unité politique eût été rompue par la déposition du dernier empereur, le nouveau souverain de l'Allemagne reçut néanmoins l'hommage de tous les princes qui venaient dê prendre le titre de rois. Eudes, nommé roi de France, donna le premier l'exemple, et il fut presqu'aussitôt suivi par Rodolphe Welf, gouverneur de la Bourgogne transjurane, qui s'était fait reconnaître souverain des provinces situées entre le Jura, le Rhône et la Reuss. Bérenger, proclamé roi d'Italie, en l'absence de son compétiteur Guy de Spolète, vint aussi à Trente se faire confirmer par Arnulf, qui, en 890, donna encore l'investiture à Louis, fils de Boson, roi de la Bourgogne cis-jurane. Ainsi, sur les bases du principe de la suzeraineté féodale , se fondait à l'avance la suprématie de l'empire germanique.
Guerre contre les Normands et les Slaves. — Son autorité ainsi reconnue sans opposition, Arnulf dirigea ses efforts contre les ennemis extérieurs qui menaçaient ses États. D'un côté , les Normands envahissaient la Lorraine ; de l'autre, vers les frontières orientales, c'étaient les Slaves, et plus loin encore, les Hongrois , précédés de leur terrible renommée. Le roi de Ger-
manie employa une grande partie de son règne à combattre ces Barbares. Après avoir délivré la Lorraine, il la donne en 819 à son fils Swentibold que le prince de ce nom, duc des Slaves de la Moravie, et d'abord allié d'ArnuIf, avait tenu sur les fonts de baptême. Mais plus tard, mécontent de ce même aUié, que la cour de Byzance avait excité à la révolte, il appelle contre lui les Hongrois et ravage avec eux le pays qu'il avait précédemment donné à Swentibold. On sait ce que cette vengeance impolitique coûta ensuite à l'Allemagne, dont le roi, dit-on, pour faciliter aux tribus hongroises leur entrée en Moravie, n'avait pas craint d'abattre les fortifications élevées autrefois par Charlemagne.
Expédition en Italie. — Arnulf passe ensuite en Italie pour secourir Bérenger contre Guy de Spolète, qui s'était fait couronner roi à. Pavie en 891, et avait reçu en outre le titre d'empereur du pape Etienne V. A la suite d'une première campagne qui n'est pas heureuse , le prince allemand prend Bergame et Plaisance, soumet les grands vassaux de Toscane et de Lombardie et revient assurer le repos de ses propres États. La mort de Guy ne tarde pas à le rappeler encore une fois au-delà des monts , dans le but d'y faire prévaloir l'influence germanique. En effet, il dépouille Bérenger, son protégé, du duché de Frioul, pour le donner à un Allemand ; un autre seigneur de la même nation reçoit aussi de sa main le duché de Milan. Rome, où Lambert, fils et successeur de Guy, s'était retiré, tombe enfin au pouvoir d' Arnulf, qui y reçoit la couronne impériale en 898, puis retourne en Allemagne, "où il meurt l'année suivante.
Louis -l'Enfant (900-911). — A la mort d' Arnulf commence le dixième siècle, sombre et douloureuse époque que l'humanité devait passer dans les ténèbres et dans les larmes, et achever dans la plus terrible des appréhensions, celle de la prochaine fin du monde. C'est le temps où les nouveaux Barbares, dont . nous avons suivi plus haut les invasions, vont partout redou- 1 bîant leurs ravages, et partout répandant la désolation. Pour > compliquer encore un état de choses déjà si peu favorable, un roi de sept ans, Louis, surnommé l'Enfant, est appelé à remplacer son père Arnulf sur le trône d'Allemagne. Trois faits marquent seulement ce règne : la révolte des grands vassaux, qui profitent de la minorité du prince pour se rendre indépendants; la dernière apparition des Normands en Lorraine et l'établissement définitif des Hongrois en Pannonie. Après avoir vu s'accomplir ces événements autour de lui, Louis-I' Enfant, frappé par la mort avant l'âge, s'éteint en 911 ; triste image
de la dynastie carloviugienne qui, également atteinte d'une caducité précoce, cesse avec lui de régner sur l'Allemagne, Dès lors, l'Empire va passer à des familles d'origine exclusivement germaine, et la nation allemande , subordonnant l'hérédité au principe électif, choisira elle-même des souverains plus capables de lui donner la prépondérance qui lui était réservée.
g II. Règnes de Conrad 1er et des princes de la maison de Saxe.
Élection de Conrad de Franconie (911-919). — Tandis que la Lorraine se donnait à Charles-Ie-Simple, roi de France, les Saxons, lesThuringienset les Francs-Orientaux reconnaissaient pour leur souverain, Conrad, duc de Franconie. Ainsi qu'il arrive à tout chef de dynastie nouvelle , ce prince fut obligé d'employer son règne, qui dura huit années, à défendre sa couronne et à maintenir des ambitions rivales. Il eut surtout à combattre Arnoul-le- Mauvais, duc de Bavière, qui prenait le titre de roi, et Henri, duc de Saxe, qui, à la mort de son père Othon, voulait réunir à son duché héréditaire la succession de la Thuringe. Les troupes royales ne purent s'y opposer. Henri les battit complètement près d'Ehresbourg, et le carnage fut si grand que les Saxons demandaient si l'enfer serait assez vaste pour contenir ces morts d un seul jour. Plus heureux d'abord contre Arnoul , Conrad le vainquit et le força de se retirer chez les Hongrois. Mais le duc de Bavière ramena bientôt ces peuples en Allemagne, et le roi, blessé en les combattant, mourut laissant à son successeur le soin de le venger
Henri Ier, VOiséleur (919-936). — Ce successeur, qu'il avait généreusement désigné aux suffrages de la nation, était son ancien ennemi Henri, duc de Saxe, le seul qu'il jugeât capable de défendre l'Allemagne. Au moment où le frère de Conrad lui apporta les insignes de la royauté, il était occupé à la chasse aux oiseaux : de là, Henri fut surnommé V Oiseleur. Ce prince, reconnu par la majorité des peuples composant le corps germanique, inaugura dignement le règne de cette célèbre maison de Saxe qui, pendant une période de cent cinq ans, donna à l'Allemagne cinq souverains dont les quatre derniers furent empereurs. Belevé par la nouvelle dynastie , le principe monarchique reprit au-delà du Rhin la puissance et la dignité qu'il avait perdues depuis Charlemagne. Sous cette domination enlin l'empire se constitua, et reçut les premières bases de l'organisation sur laquelle devait s'appuyer plus tard la grandeur de la maisou de Souabe.
Henri commença par soumettre tour ce qui pouvait élever ■ une protestation contre ses droits ou un obstacle contre ses projets. Burchard, duc de Souabe, et Arnoul de Bavière, vinrent tour à tour reconnaître une suzeraineté qui savait se faire craindre des grands vassaux. La Lorraine, reprise aux Carlovingiens de France , fut de nouveau réunie à l'Allemagne pour lui rester unie jusqu'au dix-huitième siècle. Seulement Henri en détacha l'Alsace, qu'il joignit à la Souabe, et le reste du duché de Lorraine fut donné par lui à son gendre Giselbert. Pendant qu'il affermissait et étendait ainsi sa puissance , il s'occupait de protéger, ses États contre les ennemis extérieurs. Pour avoir une force armée toujours prête à repousser leurs attaques, il remit en vigueur l'institution militaire de l'Hériban, et réorganisa l'ancienne landtcher saxonne. Vainqueur des Slaves Obotrites et des Danois du Jutland , il prépara par ses missionnaires et ses colons rétablissement du christianisme chez les sauvages tribus du Danemark. En même temps, pour mettre ses frontières à l'abri d'invasions nouvelles, il fondait les marches ou margraviats de Sleswick, de Brandebourg, de ; Misnie et de Carinthie. La liberté communale, née avec les \ villes appelées Burgwarten, recevait aussi son premier baptême du prince qui, par les franchises accordées à ces nouvelles cités, y appelait les populations éparses dans les campagnes. Après avoir conquis la Luzace en 928, et soumis le duc Wenceslas de Bohême, Henri se signala par un dernier exploit en exterminant les Hongrois dans les plaines de Mersebourg. Sa mort, arrivée en 93(5, fit monter sur le trône le fils qu'il avait désigné lui-même, au détriment d'un frère aîné nommé Tankmar. Tout justifia cette préférence, puisque celui qui en fut l'objet s'appela Othon-le-Grand.
Othon Ie', dit le Grand (936-973).— Beconnu roi par la nation, qui approuva le choix de son père, Othon se fit couronner par l'archevêque de Maycnce. La grandeur du nouveau règne fut annoncée par l'éclat inaccoutumé du couronnement où les premiers officiers de l'empire vinrent, en cérémonial, exercer les fonctions de leur charge. Toutefois, quelques-uns des grands vassaux protestèrent par leur absence et voulurent ensuite s'agiter ; mais ils en furent punis par une prompte répression. Le fils d'Arnoul de Bavière, ayant refusé de recevoir l'investiture d'Othon,fut dépouillé de ses États, qui furent donnés à son oncle Berthold. Eberhard, duc de Franconie, Giselbert, duc de Lorraine, et l'archevêque de Mayeuce, s'étant ligués ensuite pour soutenir dans ses projets Tankmar, frère du roi, expièrent leur
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révolte par l'exil , la
ou la privation de leurs biens et
dignités.
Les tentatives impuissantes de ces vassaux rebelles favorisèrent l'agrandissementd'Othon,quieut la politique d'attribuer à sa famille les dépouilles des vaincus, en y joignant plus tard d'autres grands fiefs de la couronne. Ainsi Conrad- le-Sagc, gendre du roi, obtint de lui la Franconie et la Lorraine. La Saxe, à la mort du duc Berthold , fiit donnée à Henri-le-Querelleur, frère d'Othon, et Tannée suivante, son propre fils, Ludolph recueillit de son beau-père Herman l'héritage de la Souabe et de l'Alsace (950). Pour maintenir ces duchés sous sa dépendance, Othon n'accorda point aux titulaires l'avantage de l'hérédité, et les plaça sous la surveillance des comtes Pala- . tins. En même temps, il opposait encore aux grands vassaux la puissance ecclésiastique, en conférant aux évêques l'investiture des villes et des comtés, dont l'administration temporelle fut soumise aux avoués impériaux.
Guerre de Bohême (938-950). Othon tourna ensuite ses armes contre la Bohême, dont le dernier ducWenceslas Ie', vassal du roi, venait d'être assassiné par son frère Boleslas Ier, qui avait pris sa place. Voulant punir le crime et l'acte d'usurpation d'un prince qui s'était montré en outre le persécuteur du christianisme, le roi de'Germonie envahit ses États, après avoir vainement réclamé sa soumission. La guerre fut longue et rude et se termina par la défaite de Boleslas qui se soumit à payer un tribut et à favoriser la propagation de la foi chrétienne. Poursuivant ses succès, Othon contraignit aussi le duc de Pologne Micislas à reconnaitre sa suzeraineté, imposa le baptême au prince danois Harold II , et par la fondation de trois évêchés en Scandinavie, prépara de nouveaux triomphes au christianisme.
Etat de V Italie avant V expédition d'Othon. — A la suite de ces victoires, Othon allait être bientôt appelé en Italie; mais avant de l'accompagner dans cette seconde période de conquêtes, jetons un rapide coup-d'œil sur l'état de ce pays.
En Italie, comme partout ailleurs, le démembrement de l'empire carlovingien avait eu pour résultats l'affaiblissement de l'autorité souveraine et l'extension du pouvoir seigueurial. Ainsi, pendant que les puissants ducs de Frioul et de Spolète se disputaient l'ancienne couronne des Lombards, les marquis de Toscane, d'Ivrée et de Camérino étendaient chaque jour leurs usurpations. Au centre,le duché de Rome, qui ne relevait que de l'empire d'Occident, profitait de chaque vacance de cet empire
pour établir aussi son indépendance. Quant aux villes marchandes de Gênes, de Pise et de Venise, tout semblait seconder alors le développement de leur puissance maritime. Enfin, à l'exception de la Pouille et de la Calabre qui étaient soumises aux empereurs grecs, les autres principautés du Midi, telles que celles de Bénévent, de Salerne et de Capoue, s'étaient complètement affranchies de toute souveraineté extérieure.
Après la mort de Bérenger Pr, dont il a été parlé tour à tour au sujet des invasions hongroises et des expéditions d'ArnuIf en Italie, ses successeurs n'avaient porté que le titre de rois, sans régner en réalité sur des États livrés aux intrigues et à l'anarchie. Débarrassé de son rival Bérenger par un assassinat (924), Rodolphe II, déjà roi de la Bourgogne transjurane, n'avait pu garder longtemps la nouvelle couronne qu'il était venu ceindre àPavie. D'un État voisin du sien, c'est-à-dire de la Bourgogne cis-jurane, un autre compétiteur lui avait été suscité dans la personne de Hugues qui s'était fait couronner à Milan. Une transaction mutuelle finit par réunir les deux Bourgognes entre les mains de Rodolphe, en laissant à Hugues la vaine royauté de l'Italie. Ce prince, las d'une lutte inutile contre ses vassaux révoltés, confia son fils Lothaire à leur générosité, et vint achever ses jours en Provence (947). Placé sous la tutelle de Bérenger, marquis d'Ivrée, le jeune Lothaire ne survécut que trois ans à son père, et à sa mort son tuteur se hâta de se faire proclamer roi. Comme il voulait en même temps faire épouser à son fils Adalbert Adélaïde, veuve de Lothaire, cette princesse rejeta tout projet d'union avec un époux difforme, et plutôt que de céder aux violences de Bérenger, elle préféra se laisser dépouiller de ses biens et enfermer dans la forteresse de Garda. Délivrée de sa prison par un prêtre, Adélaïde alla se réfugier au château de Canossa, d'où elle invoqua le secours d'Othon par un secret message. L'honneur, d'accord avec l'ambition , mettait le prince allemand dans l'obligation de répondre à un semblable appel, et tel fut le motif en apparence tout chevaleresque qui amena en Italie le prince appelé à y fonder la suprématie germanique.
Première expédition d'Olhon en Italie (962). — Othon entra en Lombardie avec une armée, se fit couronner roi à Pavie et épousa la jeune reine qu'il avait prise sous sa protection. Mais là se borna tout le succès de cette première expédition, car il ne put soumettre Bérenger et Adalbert qui tenaient les places fortes , ni obtenir la couronne impériale du parti alors maître de Rome. Cette ville, toujours déchirée par les factions et
souillée par la simonie, passait tour à tour de la domination d'une aristocratie turbulente à celle d'une multitude poursuivant le rêve d'une république impossible. A. la tête de l'ancien parti formé en baine des Allemands , qu'on appelait des Barbares, se trouvait Albéric, fils de la trop célèbre Marozie, qui pendant quelque temps avait été la véritable souveraine de Rome. Jaloux de venger une injure reçue du roi Hugues, son beau-père, Albéric avait fait appel aux souvenirs toujours vivants de la vieille liberté romaine, et après avoir établi une sorte de gouvernement républicain, il s'en était fait proclamer le consul. Comme il craignait de perdre sa puissance en laissant Othon prendre le titre d'empereur, il combattit ses prétentions et fit tous ses efforts pour prolonger la vacance de l'empire.
Obligé ainsi d'ajourner ses projets d'élévation , Otbon retourna en Allemagne, laissant a son gendre Conrad le soin de réduire Bérenger et Adalbert. Un accommodement amena bientôt ces deux princes à la diète d'Augsbourg, où ils prêtèrent serment de vasselage à Othon et reçurent de lui l'investiture du royaume d'Italie, à la condition qu'ils ne seraient plus les tyrans de leurs sujets (952). Jamais serment ne fut plus mal observé. Tandis que le roi de Germanie était occupé à combattre son fils Ludolph qui s'était révolté contre lui, Bérenger violait ouvertement ses promesses en persécutant les évéques et les vassaux italiens, partisans de la domination allemande. Cependant Ludolph , vaincu et désarmé par son père (955), demande à expier sa rébellion en allant combattre le roi d'Italie. Le sort des armes le favorise d'abord, et déjà il était entré en vainqueur dans Pavie, lorsqu'une mort soudaine, hâtée peutêtre par le poison, l'arrête dans ses succès (957).
Elévation d' Othon à V empire (962). — Avant de retourner en Italie pour venger la mort de son fils, Othon laissa à la tyrannie de Bérenger, comme à la licence romaine, le temps de s'user par leurs propres excès. Depuis son départ de Rome, de nouveaux changements s'étaient accomplis dans le gouvernement de cette ville. Albéric avait été remplacé par son jeune fils Octavieu, qui avait laissé les faisceaux consulaires de son père pour prendre la tiare pontificale sous le nom de Jean XII. Toutefois, croyant mieux assurer son autorité temporelle en l'appuyant sur la démocratie, il avait rétabli les anciennes formes de la république romaine avec les charges de consuls annuels et de tribuns du peuple. Puis poussé à bout par Bérenger qui ne voulait pas lui rendre l'Exarchat et laPentapole, il
fit cause commune avec les seigneurs mécontents, et tous d'une voix unanime, ils appelèrent Othon à la défense de leurs droits méconnus.
Le roi de Germanie se rendit à Milan, où, accueilli comme un libérateur, il reçut la couronne de fer après avoir fait déposer Bérenger et son fils. De Milan à Rome il n'y avait plus qu'un pas à franchir. Othon le fit sans obstacle, et comme tout avait été préparé avec Jean XII, il obtint enfin, en 962, la couronne impériale des mains de ce pape. Avant de la recevoir, il avait prononcé un serment solennel dans la forme suivante : « J'exalterai la sainte Église romaine et vous qui la gouvernez. Je ne tiendrai point d'assemblée, je ne publierai point dans la ville de lois qui concernent les Romains , sans avoir pris votre consentement. » Le pape à son tour jura de n'avoir plus aucun rapport avec les deux rois déposés, et le nouvel empereur, ayant confirmé les donations de Pépin et de Charlemagne, honora ensuite le pontife, la noblesse et le peuple même de riches présents. La dignité impériale, après trente-huit ans de vacance, , fut ainsi rétablie en faveur d'un prince allemand , et resta dès lors comme attachée à la royauté germanique.
Bientôt de nouvelles difficultés vinrent troubler l'accord entre l'empereur et le pape. Une accusation portée contre Jean XII, dont la conduite irrégulière affligeait l'Eglise, fouruit h Othon le prétexte d'assembler un concile pour juger le pontife. Celui-ci protesta, non sans raison; mais comme le prince allemand avait fait jurer au clergé et au peuple de Rome de ne jamais élire un pape sans le consentement de l'empereur, il usa du droit qu'il venait de s'arroger, en faisant nommer Léon VIII à la place de Jean XII. De longues et sanglantes querelles dans lesquelles Othon fut menacé de perdre la vie, suivirent cet acte d'empiétement de la puissance temporelle sur les privilèges du souverain pontificat. Un nouveau pape sous le nom de Benoit V fut élu par les Romains révoltés contre l'empereur; mais ce dernier assura le triomphe de son autorité par la nomination de Jean XIII, et le principal avantage qu'il retira de sa victoire fut le décret qui sanctionnait ses droits sur l'élection des papes et sur la nomination à tous les sièges épiscopaux de l'empire. Privilège exorbitant, dont l'exercice devait amener bien des abus, et après un siècle d'asservissement pour l'Église, lui susciter enfin un vengeur dans l'inflexible Grégoire VIL
Démêlés avec V empire grec (9 G6- 97 3). — Arbitre souverain dans la haute Italie, Othon voulut encore soumettre la Pouille et la Calabre, qui étaient restées sous la domination des empe-
reurs grecs. Avant d'engager la lutte, il envoya l'historien Lnitprand à Constantinople, demander pour son fils Othon la main de Théophanie, belle-fille de l'empereur Nicéphore Phocas. La réponse de celui-ci qui, comme première condition du mariage, exigeait la restitution de Rome avec la Pentapole et l'exarchat de Ravennc, amena une rupture éclatante entre les deux empires. Tandis qu'une flotte grecque s* approchait de la Pouille et de la Calabre, Othon envahissait l'Italie méridionale, et par la victoire d'Ascoli s'ouvrait le chemin de Naples. Les hostilités cessèrent enfin à l'avènement de Jean Zimiscès, et Théophanie accordée par lui au jeune roi des Romains apporta dans la maison impériale d'Allemagne les prétentions qu'elle pouvait avoir sur la Pouille et la Calabre. Ce ne fut néanmoins que longtemps après, et comme héritiers des conquêtes faites par les Normands sur les Grecs, que les empereurs Souabes obtinrent la souveraineté réelle de ces provinces.
Mort (TOthon (973). — Arrivé au comble de ses vœux, Othon mourut en 973, avec la réputation du souverain le plus puissant et le plus glorieux de son époque. Presque aussi grand, mais plus heureux que Charlemagne, dont il recueillit en partie l'héritage, il eut avec ce prince beaucoup de rapports qui n'ont point échappé à l'histoire. Comme lui, fils du fondateur d'une dynastie succédant à une race dégénérée, il fut l'homme supérieur, le héros de sa famille. Devancé aussi par son père dans une voie que ce dernier lui avait aplanie, il combattit la barbarie par les armes et par l'Evangile, mais avec plus de succès que le fils de Pépin-le-Rref, puisqu'il eut le bonheur d'arrêter le dernier flot des invasions qui avaient inondé les États carlovingiens. Plusieurs fois, il fut également appelé en Italie sous prétexte de punir la violence et le parjure, et son ambition reçut de même pour récompense la couronne lombarde à Milan et le sceptre impérial à Rome. Mais sur la fin de sa vie, ses regards de conquérant ne furent point troublés, comme ceux de Charlemagne, par les sombres menaces de l'avenir. L'empire germanique en effet, aussi fortement administré au dedans, était mieux assuré au dehors que l'empire carlovingien, et loin de se démembrer après la mort de son fondateur, il devait s'étendre encore et se fortifier même par la position dépendante des grands vassaux.
$ III. Derniers empereur! Seieat. — ContUtntion germanique.
Othon II (973-983).— Othon II, déjà reconnu rot des Romains du vivant de son père, n'avait qu'à conserver le glorieux dépôt
qu'il en avait reçu. Son règne fut employé à maintenir dans l'obéissance les grands vassaux d'Allemagne et d'Italie. Il détacha la Carinthie de la Bavière, pour en faire un duché à part, et garda sous sa dépendance la Lorraine, en y soutenant le frère du roi de France qui avait reconnu sa suzeraineté. La cruauté qu'il montra à Pavie, où il fit massacrer dans un festin les seigneurs italiens suspects d'infidélité, lui valut au-delà des Alpes le surnom de sanguinaire (980). Mais ce système de terreur ne put lui soumettre les provinces de l'Italie méridionale sur lesquelles , comme on Ta vu , sa femme avait des prétentions. Défait à Basientello par les Grecs alliés aux Sarrasins, il mourut après s'être vengé de cet échec par l'incendie de Bénévent (983).
Othm III (983-1002). — Son fils Othon III, quoique seulement âgé de trois ans, fut appelé sans opposition à lui succéder. Les périls qui menacent toute minorité furent détournés habilement par la sage politique de son aïeule Adélaïde et les soins éclairés de Gerbert, son savant précepteur. Quelques expéditions entreprises contre les Slaves et les Danois forment toute la partie militaire de ce règne, qui vit la pacification définitive des Hongrois assurée par la conversion de ce peuple au christianisme. Mais si l'Allemagne demeurait tranquille sous le sceptre de son jeune prince, l'Italie continuait de s'agiter. A Rome, la faction ennemie des Allemands avait ressaisi le pouvoir, et dirigée par Crescentius qui s'était fait nommer consul, elle s'unit avec les Grecs pour renverser le pape Grégoire V, parent de l'empereur. Après s'être fait pardonner une première fois sa révolte, Crescentius fut assiégé dans le château Saint-Ange, et précipité ensuite du haut de cette forteresse par les ordres d'Othon, auquel il venait de se rendre. Sa veuve vengea sa mort en empoisonnant l'empereur au moment où , de retour en Italie, il songeait, diton, à s'y fixer pour toujours, et à faire de cette contrée le principal siège de sa puissance (1002).
Henri II (1002-1024). — A la mort d'Othon III, qui ne laissait point d'enfants, le seul représentant de la maison de Saxe était Henri, duc de Bavière, arrière-petit-fils de Henri-l'Oiseieur.Son élection à l'empire fut combattue par deux rivaux, et il eut quelque difficulté à faire reconnaître son autorité dans les grands duchés d'Allemagne où déjà l'indépendance féodale tendait à s'établir. En Italie l'opposition nationale lui suscita aussi un rival dans Hardouin, marquis d'Ivrée, qui fut nommé roi; mais Henri II n'eut qu'à paraître pour reprendre la couronne de fer qui lui fut décernée à Pavie. Toutefois, il n'osa point aller
jusqu'à Rome où dominait toujours le parti des Albéric, et ce ne fut que plus tard, en 1014, qu'il vint, sur l'offre du pape Benoît VIII , y prendre la couronne impériale. Avant de la recevoir, il avait affermi son influence en Allemagne, en défendant la Bohême contre le Polonais Boleslas-Chobry, et en s'attachant par un mariage Étienne de Hongrie, qu'il avait confirmé dans son titre de roi (1008). La dernière expédition qu'il fit en Italie fut dirigée contre les Grecs qu'il repoussa, avec l'aide des aventuriers normands. Ayant ensuite reçu l'hommage des princes de Capoue, de Salerne et de Naples, il revint en Allemagne, où il mourut en 1024, et avec lui cessa de régner la glorieuse maison de Saxe.
Constitution germanique. — Pendant cette période, des changements importants s'étaient accomplis, et avaient donné naissance à la constitution germanique. Fruit du temps et de l'expérience, cette constitution, née pendant le règne de la maison de Saxe, devait sous les princes souabes recevoir les développements qui alors élevèrent si haut la puissance Impériale. Avant d'arriver à sa nouvelle organisation, l'Allemagne, pays traditionnel par excellence, avait conservé longtemps ses mœurs et ses lois. Charlemagne, lorqu'il la soumit, la trouva encore toute barbare, et il ne fallut rien moins que l'irrésistible ascendant de ce génie moitié romain, moitié germanique, pour y établir solidement ses institutions. Quoique appelée la dernière à prendre part au mouvement des nations de l'Europe centrale, l'Allemagne, dès le début, eut k remplir une grande mission sociale. Elle transmit aux peuples barbares qui étaient venus l'envahir la civilisation qu'elle avait reçue de Charlemagne, et l'Église l'aida puissamment dans cette œuvre aussi religieuse que politique.
Au commencement de la période qui vient de s'écouler, l'organisation carlovingiennc subsistait encore en partie. L'usage des assemblées nationales s'était perpétué : c'était dans ces réunions, formées des seigneurs et des évèques, que les grandes questions étaient traitées, qu'on élisait les rois et que ceux-ci après avoir reçu l'hommage de leurs vassaux les investissaient de leurs domaines. Peu à peu cependant certaines modifications s'étaient introduites, et avaient eu pour résultats de poser en principe l'indivisibilité de la couronne, de supprimer les missi dominici et de rétablir les fonctions ducales. Ces fonctions, selon la vieille coutume germanique, étaient dans le principe conférées par l'élection populaire et confirmées par la volonté royale. Cinq grands duchés partageaient alors PAllemagne : Franconie,
Saxe, Thuringe, Bavière et Souabe. Ces duchés, relevant immédiatement de l'empire, conféraient à leurs possesseurs l'un des grands offices de la couronne, tels que ceux de chambellan, de maréchal, de veneur, d'échanson et d'écuycr tranchant. Quant au titre de chancelier, il fut disputé par les archevêques de Cologne, de Trêves et de Mayence, et les fonctions qui y étaient attachées finirent par être subdivisées entre ces trois princes ecclésiastiques.
Au-dessous des ducs étaient placés les comtes palatins et les margraves. Toutefois, l'institution des premiers disparut insensiblement, et il ne resta que le comte palatin du Rhin qui devint, il est vrai, un des princes les plus puissants de T Allemagne. Au contraire , le nombre des margraves ou commandants militaires des marches, s'accrut beaucoup au commencement de cette période. Au milieu de ces changements, l'organisation des comtés était toujours restée la même. L'administration en était confiée à des comtes placés sous la surveillance des ducs et souvent nommés par eux. Ils pouvaient être également élus par la réunion des hommes libres (anciens arhimans), qui tenaient les terres du comté.
Le principe électif, on le voit, si fortement enraciné dans le vieux sol germanique, disposait d'abord de tout, depuis la couronne elle-même jusqu'aux derniers offices de l'État. Mais à l'époque où s'établit la constitution germanique, un grand changement s'opéra sous ce rapport. La dignité impériale continua d'être élective, tandis que les liefs devinrent héréditaires. Le droit de représentation et de primogéniture, sanctionné par la diète de Stella(943), vint affermir l'hérédité et l'empêcher d'être, parla subdivision indéfinie de la propriété, une nouvelle cause d'anarchie. Avec les fiefs, les offices et les privilèges qui en dépendaient devinrent également héréditaires, et les grands vassaux, non contents d'augmenter ainsi leurs prérogatives, voulurent encore y ajouter une complète indépendance. Peu à peu les ducs s'affranchirent de la surveillance des palatins provinciaux, et les hauts dignitaires ecclésiastiques de celle des avoués de l'empereur. Cette marche ascendante de la puissance féodale ne devait point s'arrêter au règne des empereurs saxons ni se renfermer dans les limites de l'Allemagne. Sous les princes de la maison de Franconie qui succéda à celle de Saxe, les seigneurs italiens, suivant l'exemple des vassaux de la Germanie, obtinrent la confirmation de leurs droits héréditaires par l'édit que Conradle-Salique publia en 1037. La grande lutte qui divisa bientôt l'empire et la papauté vint encore faciliter les progrès du pou-
voir seigneurial par une diversion qui concentrait sur un seul point les eiïorts des empereurs.
§ IV. Derniers successeurs de Cltarlemaftne en France.
Etat de la France à F avènement d'Eudes. — Après la déposition de Charles-le-Gros, Eudes, duc de France et comte de Paris, qui s'était illustré dans la défense de cette ville, fut élu roi par une assemblée de seigneurs tenue à Compiègne (888). Cette distinction accordée au (ils de Bobert-le-Fort, comme lui vainqueur des Normands , était une sorte de protestation nationale contre l'indignité d'une famille qui n'avait pas su défendre les plus chers intérêts du pays. De nouveau, la lutte se déclarait donc entre les Neustriens et les Ostrasiens, lutte dans laquelle ces derniers devaient succomber d'épuisement, à l'exemple des Mérovingiens qu'ils avaient autrefois dépossédés.
Au milieu de l'anarchie qui accompagnait la dissolution de l'empire, l'autorité du nouveau roi ne pouvait être que difficilement reconnue. D'abord, dans les limites mêmes delà France proprement dite, s'étaient formés cinq royaumes bien distincts : Lorraine, Bourgogne Cisjurane et Transjurane , Bretagne et Provence. Bien plus redoutables encore pour la royauté que ces cinq Etats rivaux, une foule de petites principautés indépendantes se constituaient autour d'elle sous des chefs dont tout favorisait les envahissements. A leur tête, on distinguait le comte de Flandre, Baudouin II; Herbert, comte de Vermandois; le duc d'Aquitaine, Rainulfe II, et les comtes d'Auvergne, de Maine et d'Anjou, dont les possessions s'étaient beaucoup augmentées. Plus loin et en dehors de ces ambitions menaçantes, le duc de Gascogne , aussi bien que le comte de Barcelone et celui de Toulouse, ne s'inquiétaient pas plus du roi de France que celui-ci ne songeait à des seigneurs perdus au fond de provinces qui ne lui appartenaient pas.
Entourée de souverainetés rivales, celle du nouveau roi se trouvait restreinte à un territoire fort peu étendu; encore ne put-il qu'à force de dons et de privilèges retenir dans le devoir le petit nombre de ses vassaux directs. Son règne fut donc complètement employé à se défendre contre les seigneurs, à repousser les Normands, enfin à combattre le jeune compétiteur que la noblesse d'Aquitaine, toujours opposante, lui avait suscité. Ce rival était Charles , dit le Simple, fils posthume de Louis-lc- Bègue, et qui, pendant une expédition d'Eudes, au-delà de la Loire, fut proclamé h Beims en 803. L'incapacité de Charles
trompa les espérances de son parti ; il en fut abandonné, et se trouva par suite contraint de réclamer le secours de l'empereur Arnulf , chef de la famille carlovingienne d'Allemagne. Un traité mit fin à ces différends par le partage de la royauté entre les deux rivaux, et Charles devint seul roi à la mort d'Eudes, arrivée en 898.
Charles III, le Simple (898-923). — Le règne de Charles-le- Simple marque une des époques les plus déplorables de notre histoire. Le légitime représentant de la famille de Charlemagne semble n'avoir été rappelé au trône que pour montrer de nouveau combien cette famille était dégénérée. Les annales de la France à cette époque peuvent se borner à deux faits : continuation des invasions barbares suivies de rétablissement définitif des Normands ; agrandissement successif du pouvoir féodal aux dépens de la royauté. Aux attaques des ennemis extérieurs, Charles oppose l'or et les traités ; quant aux usurpations des vassaux, il les autorise par l'abandon de ses droits et la concession de nouveaux privilèges arrachés chaque jour à sa faiblesse. Tel fut, par exemple, l'abandon de cette belle et riche province de Normandie qu'il céda au duc Roi Ion, et qui était comme l'un des derniers fleurons de la couronne de France. Aussi, à force de donner des fiefs, il amoindrit tellement le domaine royal qu'il finit par le réduire au seul territoire de la ville de Laon. Chassé même de ce dernier asile par les seigneurs révoltés sous le prétexte qu'un favori, nommé Haganon, les empêchait d'approcher de la personne du roi, il va se réfugier en Lorraine, tandis que Robert, duc de France, frère d'Eudes, est proclamé à sa place en 922.
Robert (922-923). — Raoul (923-936).— Ce nouveau roi, que l'opposition neustrienne avait encore préféré au légitime descendant de Charlemagne, ne fit que passer sur le trône. Vaincu et tué à la bataille de Soissons par Chai les-le-Simple, qui demeure comme épouvanté de sa victoire, il est bientôt vengé par son fils Hugues-le-Grand , dont l'histoire va être dès-lors celle de la royauté en France. Hugues défait Charles à son tour, et le force une seconde fois d'aller cacher sa honte en Lorraine. Vainqueur de Cbarles-le-Simple, le duc de France, que ses hautes qualités et ses immenses domaines rendaient le seigneur le plus influent du royaume, aurait pu prendre la couronne ; mais soit politique, soit mépris pour un vain titre, il préféra en laisser la libre disposition à sa sœur Emma, femme de Raoul, duc de Bourgogne. Emma, s'il faut en croire une chronique, dit qu'elle aimait mieux baiser les genoux de son mari que ceux
de son frère, etRaoul futcouronné roià Soissonscn 923. Ce prince, qui ne put jamais faire reconnaître son autorité aux seigneurs des provinces d'outre-Loire, vit également le duc de Normandie lui refuser l'hommage. Le comte de Vermandois lui-même , qui avait trahi et retenu Charles-le- Simple prisonnier, aurait peutêtre rendu la couronne à ce pauvre souverain, si Raoul n'avait été soutenu par le crédit de Hugues-le- Grand. Le malheureux Charles, victime d'une nouvelle trahison des seigneurs, est abandonné par eux au moment où il espérait recouvrer la royauté; et après avoir encore été retenu prisonnier à Péronne, il va tristement finir ses derniers jours dans la villa d'Attigny (929). Une soudaine invasion de Hongrois fait cesser toute lutte entre Raoul et les seigneurs, qui réunissent leurs efforts contre ces terribles ennemis. Après cette ligue, dans laquelle étaient entrés les souverains de France, d'Allemagne et de Bourgogne, Raoul meurt en 936, sans laisser d'héritiers.
Louis IV, d'Outremer (936-954). — Par suite du jeu alternatif de la fortune qui élevait tour à tour au trône un prince allié ou étranger à la famille de Charlemagne, ce fut cette fois un Hls de Charles-le-Simple que Hugues, toujours dédaigneux de la royauté, rappela d'Angleterre. «Le nouveau roi contracta une alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le prince le plus puissant de l'époque. Cette alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion nationale, et Phomme le plus puissant entre la Seine et la Loire, fut Hugues-le-Grand, qui, à partir de 940, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis-d'Outremer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre Charles-Je- Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et grâce à l'intervention normande, il parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes et enfermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui l'emprisonnèrent à Laon 4.»
Mal défendu par les princes allemands, qui d'abord avaient pris les armes en sa faveur, Louis vint, deux ans après au concile d'Ingelheim, demander à l'Église justice et protection
* Lettre* d'Aug. Thierry $ur Vhi$t. de France.
contre les violences de son vassal, a Le comte Hugues s'est emparé de moi, disait-il ; il m'a déposé et emprisonné durant une année entière, et, enfin, je n'ai obtenu ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon , la seule ville de la couronne qui fût encore occupée par mes fidèles. » Triste aveu de l'impuissance d'une royauté mourante qui, pour obtenir la restitution du dernier domaine où elle puisse achever de s'éteindre, en appelle à la justice des évèques! Le concile frappa Hugues d'excommunication, rendit la ville de Laon à Louis IV, qui mourut en allant défendre à son tour le comte d'Auvergne contre la révolte de ses vassaux (954).
Lothaire (954). — A la mort de Louis-d'Outremer, son fils Lothaire lui succéda sans opposition apparente. Deux ans après* Hugues-le-Grand expirait à son tour, laissant trois fils dont l'ainé, qui portait le même nom que lui, hérita de son père, le duché de France, en attendant qu'une plus haute fortune y ajoutât l'héritage des Carlovingiens. Pendant la minorité de Lothaire, le parti national sembla sommeiller, et l'influence allemande prévalut, sous la régence d'Edwige, mère du jeune roi et sœur d'Othon de Germanie. Lothaire échappa lui-même à cette influence, en essayant de reprendre la Lorraine, dont son frère Charles venait de recevoir l'investiture de l'empereur Othon IL Cette rupture attira jusqu'à Paris l'invasion d'une armée allemande qui, satisfaite d'avoir chanté un Te Deum sur les hauteurs de Montmartre, se retira devant les forces supérieures du roi deFrance. Malgré cette retraite forcée d'Othon II, Lothaire n'en fut pas moins obligé de lui abandonner définitivement la Lorraine, et la cession de cette province, faite en 980, réveilla tout d'un coup les susceptibilités nationales. Eu vain, pour reconquérir sa popularité, le roi essaya- t-il pendant la minorité d'Othon III, de rompre le traité conclu avec le père de ce jeune prince, en attaquant de nouveau la Lorraine. L'influence qu'il avait perdue resta aux mains de celui qui s'en était emparé, et les espérances de la nation continuèrent de se porter sur Hugues-Capet, qui poursuivait habilement la politique paternelle.
Louis V (986). — Lothaire, en mourant, avait eu assez de confiance dans ce puissant rival pour lui recommander son jeune fils* Hugues-Capet ne trahit point cette confiance, puisqu'il laissa régner Louis V, résolu d'attendre que les destinées des Carlovingiens fussent accomplies. Son attente ne fut pas longue, et bientôt se réalisa pour lui la vision dans laquelle un saint lui avait révélé que lui et les siens régneraient jusqu'à la septième
génération. Louis Y mourut après un règne si court, qu'il n'eut le temps de rien faire, d'où il a été flétri du surnom de Fainéant. Ce nom , de triste mémoire, nous reporte fatalement aux derniers jours d'une autre race destinée aussi à périr : comme elle, la dynastie carlovîngienne s'éteignit, faute de sève et de vie, dans la personne d'un roi enfant (987).
Pour Hugues-Capet le moment favorable était enfin venu. Il le saisit et fut proclamé roi à Noyon , dans une réunion d'évèques et de seigneurs, relevant pour la plupart du duché de France. Contre son élection, les Grands vassaux essayèrent inutilement de protester, en lui opposant Charles de Lorraine, oncle du dernier roi, de même qu'autrefois ils avaient opposé Charles-le-Simple à Eudes. Privé des secours de l'Allemagne, qui ne voulait point tenter une quatrième restauration des Carlo vingiens, le prétendant ne put que s'emparer de la ville de Laon , dernier refuge d'une famille déshéritée. La trahison des siens l'ayant ensuite livré à Hugues-Capet , Charles fut enfermé dans la tour d'Orléans, où il mourut; quant à ses deux fils, bannis de la France , ils allèrent en Allemagne chercher un asile et des sympathies dues à leur malheur et à leur origine germanique.
Telle fut la fin d'une famille dont le règne, en réalité , était depuis longtemps terminé en France. A dater du démembrement de l'empire, les descendants de Charlemagne n'avaient fait que porter sur le trône un nom sans prestige, exploité par l'ambition des partis, mais devenu antipathique à la nation. Perdant et recouvrant tour-à-tour la couronne, ils avaient vu leurs droits héréditaires méconnus et dominés par l'élection, ce principe toujours vivant d'où émane sans cesse la souveraineté des peuples et des rois. Une fois qu'ils furent déconsidérés aux yeux de la nation , ils devinrent incapables de soutenir la lutte contre une féodalité qui avait pour elle la force et surtout la confiance qu'inspire le succès. La chute de la seconde race fut donc déterminée par les usurpations des grands vassaux, comme celle de la première avait eu pour cause principale l'ambition des maires du palais. Sous l'une et l'autre dynastie, deux chefs de familles, réunissant le triple avantage de la naissance, de la gloire et de la popularité , se présentèrent pour recueillir un héritage prêt à tomber entre leurs mains. Quand l'heure fixée par la Providence fut venue, la révolution, préparée depuis longtemps, s'opéra sans secousse, et l'avénemcnt de chacune des deux races ne fit pas plus de bruit que la chute des rois qu'elles remplacèrent tour à tour.
Génculoglc des Carlo vlngicns et des premiers Capétiens
en France.
SAINT-ARNULF, Maire du Palais sous Dagoberl i«, mort en 640.
ANSEG1SE, Maire du Palais sous Sigebertll, mort en 674.
PEPIN-D'HÉRISTAL, Duc et Prince des Francs, mort en 714.
GRIMOALD, Maire de Neustrie, mort en 714.
CHARLES MARTEL, Maire du Palais et Maître de la monarchie banque, mort en 741.
CARLOMAN, mort au moot Cassin, en 748.
PÉPIN, Roi, mort en 768.
CHARLEMAGNE, Empereur, mort en 814.
LOU1S-LE-DÉBONNAIRE, Empereur, mort en 840.
CHARLES II, LE CHAUVE, mort en 877.
LOUIS II, mort en 879.
ROBERT-LE-FORT, Duc de France.
LOUIS III, CARLOMAN, mort en 882. mort en 884.
EUDES, Roi en 888; mort en 898.
ROBERT, Roi 922-923.
HUGUES-LE-GUAND, Duc de France, mort en 956.
I1UGUES-CAPET, roi 987-996.
EMMA épouse RAOUL Duc de Bourgogne, nommé Roi, 925-936,
CARLOMAN, mort en 771.