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CHAPITRE VI

Me la France depuis Hugues-Capet jusqu'à l'avènement de Loul* Vi. — OrganUatlan définitive du «ysteme féodal.

L'avénement des Capétiens inaugure le règne de la monarchie nationale en France. La facilité avec laquelle la nouvelle dynastie parvint au souverain pouvoir prouve que depuis longtemps déjà elle avait pris racine dans le pays, et préparé de loin son élévation. Dans cette révolution essentiellement pacifique, mais qui devait être suivie des conséquences les plus graves, tout se réduisit donc à deux événements, comme le dit Montesquieu : La famille régnante changea, et la couronne fut unie à un grand fief. Cette situation toute particulière donnait à Hugues-Capet un immense avantage dont il usa avec son habileté ordinaire. Il employa les forces de la monarchie à combattre la féodalité, mit l'Eglise de son parti en légitimant par le sacre les droits de sa famille, enfin il légua aux rois ses successeurs le secret d'une politique qui devait avoir pour résultat l'émancipation définitive de la royauté.

g 1er. Établissement de la dynastie capétienne.

Quelque faible que paraisse à son origine cette petite royauté capétienne, elle avait pour elle l'espoir d'un vaste avenir, car dès sa naissauce elle chercha et trouva pourpoint d'appui l'unité de territoire. Le domaine royal, bien qu'augmenté par Hugues- Capet, se bornait alors , par suitfg des usurpations féodales , au pays compris entre le cours de l'Oise et celui de la Loire. C'était bien peu de chose sans doute que cet humble débris du grand empire de Charlemagne , mais aussi comme cette réunion de quelques provinces était bien choisie pour servir à la fois de berceau et de centre à la jeune royauté qui venait de naître ! On y trouvait renfermées les différentes villes où jusqu'alors, indécises et flottantes, les deux précédentes dynasties avaient tenté d'asseoir leur puissance. C'étaient au Nord, Soissons où Clovis avait remporté sa première victoire; Péronne, asile et prison de la royauté carlovingienne ; Laon, dernier refuge de cette même royauté expirante; ailleurs, la petite cité communale deNoyon, où Charlemagne et Hugues-Capet avaient été proclamés rois. Au Sud, Tours, la ville ecclésiastique par excellence, représentait l'esprit religieux de cette race de princes qui furent appelés les fils aînés de l'Eglise; puis venait sur les bords de son beau

fleuve, Orléans dans les murs de laquelle devaient se renfermer plus tard les destinées du royaume. Enfin au milieu de toutes ces villes, Paris, alors modeste capitale de la province, si justement dénommée Ile-de-France, allait bientôt attirer et répandre au dehors toutes les forces vitales du pays. Tel était le centre d'action ouvert à la royauté capétienne, et d'où elle devait marcher à l'accomplissement de la haute mission que la Providence lui réservait.

Politique de Hugues-Capet.— Quoique nommé roi dans une assemblée de seigneurs et d'évêques, Hugues-Capet ne sentait pas l'autorité bien affermie entre ses mains. Comme s'il eût douté lui-même de la valeur du titre qu'il venait de recevoir, il ne voulut jamais ceindre la couronne royale, et se contenta de porter en cérémonie la chape de saint Martin, d'où lui vint, dit-on, son surnom de Capet. Son adroite politique le fit triompher des embarras de sa position. Comme les droits héréditaires de la famille de Charlemagne avaient trouvé de nombreux défenseurs dans la noblesse et le clergé, il fallait d'abord combattre ou désarmer une opposition toute-puissante. Pour se concilier le clergé, le nouveau roi rendit aux monastères le droit d'élire leurs supérieurs ; il se démit en outre des abbayes de Saint-Germain et de Saint-Denis, bénéfices importants qui firent retour à l'Église, et il obtint d'elle en compensation que Robert, son fils ainé, serait, de son vivant même, sacré et associé au trône. Cette sage précaution, renouvelée par chacun des rois capétiens jusqu'au règne de Philippe-Auguste , montre jusqu'à quel point ils étaient préoccupés du soin de garantir l'hérédité de leurs droits contre les dangers d'une nouvelle usurpation. Par là, le sacre, cérémonie religieuse empruntée aux coutumes hébraïques, devint la consécration nécessaire de la royauté en France, et finit par constituer, au détriment du principe électif, un droit nouveau connu depuis sous le nom de légitimité.

Les bonnes relations de Hugues-Capet avec l'Église ne l'empêchaient point toutefois de montrer à l'occasion cette fermeté sage dont doit faire preuve tout chef de dynastie. Voulant punir l'archevêque Arnoul, qui avait livré la ville de Reims à son rival Charles de Lorraine, il le fit déposer pour élever sur son siège le savant Gerbert, qui, plus tard, comme souverain pontife, devait illustrer le nom de Sylvestre II. Sûr de l'alliance et de l'appui du clergé dans les provinces du Nord, Hugues-Capet combattait dans le Midi l'aristocratie féodale, qui refusait de reconnaître sa suzeraineté. Ses luttes sanglantes avec Guillaumede-Poitiers ne purent cependant dompter l'opposition de la

noblesse d'Aquitaine, qui continua d'inscrire en tête de tous les actes publics : Dieu j'égnant, en attendant un roi. Nonobstant cette insolente protestation, ce roi, qui savait que son jour viendrait tôt ou tard , poursuivait à petit bruit sa marcbe ascendante, et à sa mort il emporta l'espoir que sa postérité relèverait le défi porté par une féodalité rebelle (996).

Robert (996-1031). Le règne du fils de Hugues-Capet, qui était le plus pieux, le plus doux des rois, ne fut qu'une longue suite de troubles et de désastres, accompagnés d'une terreur universelle. Cette terreur, elle avait pour cause l'approche de Tan 1000, époque redoutable où, selon une ancienne tradition, devait avoir lieu la fin du monde. A mesure qu'on s'avançait vers le jour formidable , l'humanité saisie de vertige et doutant d'elle-même, se sentait mourir à l'avance, comme si elle eût déjà entendu retentir la trompette fatale du dernier jugement. Sous l'empire de cette mortelle inquiétude, tous les hommes quels qu'ils fussent, princes et serfs, clercs et laïques, ne songeaient qu'à se préparer à ce grand jour, en mettant leur conscience en repos. Chacun courait aux églises, s'humiliait aux genoux des prêtres, chargeait d'offrandes les statues des saints les plus vénérés, et venait, au retour, se réconcilier avec son ennemi. D'autres, plus fervents ou peut-être plus coupables, vendaient tous leurs biens, et après en avoir consacré le produit aux pauvres ou à l'Eglise, s'en allaient pieds-nus et le bourdon à la main, accomplir le lointain pèlerinage de Rome ou de Jérusalem. Soutenus par la foi ou excités par le remords, ces pieux voyageurs frayaient ainsi, à travers l'Europe et l'Asie, le chemin aux futures croisades.

Résultats de la terreur causée par Van 1000. — Tout, du reste , dans les événements extérieurs , semblait alors justifier cette croyance à la prochaine fin du monde. Des signes terribles étaient apparus dans le ciel ; l'ordre des saisons paraissait bouleversé; enfin à une peste qui faisait tomber le corps des malades par lambeaux, avait succédé une famine affreuse, dans laquelle on avait surpris des malheureux mangeant de la chair humaine. En présence de tous ces désastres et surtout du désordre effroyable qui la troublait si profondément, était-il surprenant que la société chrétienne, lassée, sans espoir, et se regardant d'ailleurs comme exilée sur la terre , n'aspirât plus à d'autre repos qu'à celui de la tombe?

Apres tant d'appréhensions et de souffrances l'époque si redoutée passa cependant, et alors, aussi étonnée qu'heureuse de vivre, l'humanité reprit son œuvre avec une nouvelle ardeur.

DEUXIÈME PÉRIODE. — CHAPITRE VI. âfô

Partout l'hymne de mort fut suivi d'un long cri d'allégresse, et ce fut à qui remplirait ses vœux au plus vite, soit en allant visiter les tombeaux du Christ et des Saints Apôtres, soit en fondant des églises et des monastères. A aucune autre époque en effet, selon les témoignages contemporains , la Foi n'avait tant remué les pierres pour élever des monuments religieux. « Près de trois ans après Tan 1000, dit Raoul Glaber, dans presque tout le monde, surtout en Italie et dans les Gaules, les basiliques furent renouvelées, quoique la plupart fussent assez belles pour n'en avoir nul besoin. Et cependant chacune des nations chrétiennes rivalisait à qui en construirait de plus magnifiques : on eût dit alors que le monde se secouait, et, dépouillant sa vieillesse, voulût revêtir la robe blanche des églises. » Malgré ce zèle ardent toutefois, et l'espoir mêlé de reconnaissance qui partout fait sortir ces églises de terre, comme une moisson bénie de Dieu, Fart chrétien se ressent des terribles angoisses par lesquelles l'humanité vient de passer. Attaché au sol dans lequel il s'était plu à creuser des cryptes en forme de tombeaux, il n'ose encore s'élancer vers le ciel , et le peuple de statues qui veillent immobiles et mornes aux portes des vieilles cathédrales semble encore y trembler dans l'attente du souverain juge.

Paix et Trêve du Seigneur. — Mais de toutes les inspirations religieuses de cette triste époque , la plus remarquable sans contredit fut Pinstitution appelée d'abord la Paix de Dieu. Comme aux calamités publiques, les guerres privées venaient encore ajouter un surcroît de désastres, on sentit le besoin de remédier, autant que possible, aux maux provenant de la volonté des hommes. Les évêques profitèrent de cet instant de souffrance, où tous les cœurs étaient amollis et toutes les haines paraissaient éteintes, pour proclamer une trêve universelle au nom delà charité évangélique. Il fut donc convenu, sous peine d'excommunication, que pendant les jours saints de chaque semaine, c'est-à-dire du mercredi soir au lundi matin, toute guerre serait interdite, et que la vie, comme les biens de chacun, serait respectée. C'est ce qu'on nomma plus lard la Trêve du Seigneur, quand un concile, assemblé en 1041, eut définitivement consacré celte noble institution.

Malheurs domestiques de Robert. — Au milieu des calamités qui affligeaient son règne, le bon roi Robert, malgré sa sincère piété, vit encore la paix de sa conscience troublée par de fâcheux démêlés avec l'Église. D'abord, il fut contraint de rétablir sur le siège de Reims l'archevêque Arnoul, <iui avait

été déposé par Hugues-Capet, et ce fut alors que Gerbert, auquel ce siège venait d'être enlevé, alla porter à la cour d'Allemagne les lumières de sa science et de son génie politique. Ensuite, le mariage de Robert avec Berthe, sa parente, fut annulé par le pape Grégoire V, comme contraire aux canons de l'Eglise, (lotte mesure avait été, dit-on, prise par le souverain pontife, à l'instigation de son parent l'empereur d'Allemagne, car celui-ci craignait que Berthe , sœur du dernier roi de Bourgogne , ne donnât aux Capétiens quelques prétentions sur ce royaume, qui venait d'être cédé à l'empire. Quoi qu'il en soit, Robert qui était tendrement attaché à la reine , ne voulut point s'en séparer, et sur son refus, il fut frappé d'excommunication et son royaume mis en interdit (998).

C'était un terrible châtiment pour un prince, à l'époque où la foi religieuse dominait tous les cœurs, que d'être sous le coup des anathèmes de l'Église. Étranger à ses sujets comme à ses serviteurs les plus proches , il semblait être mis /jors la loi dans son propre royaume.Quand l'interdit était en même temps prononcé sur tout un pays, la sentence lancée par le Saint-Siège prenait alors un caractère de généralité qui lui donnait les conséquences les plus graves. Partout les cérémonies du culte étaient interrompues; les images du Christ se voilaient de deuil; les statues des saints étaient descendues de leurs niches. Plus d'offices, plus de chants religieux; les églises, fermées aux fidèles, restaient vides et silencieuses, et leur enceinte n'avait d'échos que pour répéter les plaintes de la foule qui se pressait au seuil de leurs parvis. Cédant enfin au cri de ses peuples et aux propres supplications de Berthe, Robert se soumit aux décisions du Saint- Siège, et après la retraite de la reine au monastère de Chelles, il épousa Constance, fille du comte de Toulouse. Cette seconde union fut pour le roi une nouvelle source de chagrins domestiques. Constance, femme altière, ambitieuse, n'aspira qu'à dominer son mari, et remplit le palais et l'État de troubles et d'intrigues. Quant à Robert, il continuait, sous cette pesante tutelle, à se livrer aux exercices de piété, à composer des chants d'église et surtout à satisfaire son ardente charité envers les pauvres.

«Robert, dit la chronique de saint Bertin, était très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent musicien. 11 composa une prose du Saint-Esprit, et plusieurs autres chants remarquables. Ordinairement il venait à l'église de Saint-Denis, dans ses habits royaux et portant sa couronne, pour diriger le chœur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les

moines et les défier au combat du chant. » D'autres récits nous montrent le même prince recevant des pauvres à sa table, les nourrissant de ses mains, se laissant voler par eux, et poussant l'indulgence jusqu'à les soustraire, par une sorte de complicité charitable, au ressentiment de la reine Constance. Tel était, selon des témoignages authentiques, ce roi Robert dont la bonté devint proverbiale, et dont le règne cependant correspond à la plus triste époque de notre histoire. Ce fut sous ce règne que le duché de Bourgogne, devenu vacant par la mort d'Othon, frère de Hugues-Capet, échut en héritage au roi de France, et fut donné par lui à son fils Henri , qu'il avait associé à la couronne.

Henril" (1031-1060). Henri P', second fils de Robert, fut appelé à lui succéder, au détriment d'Eudes, son frère aîné, qui fut écarté du trône à cause de ses désordres etde son incapacité. Mais bien que le nouveau roi eût été reconnu par les évêques et les seigneurs, il n'en trouva pas moins un compétiteur redoutable dans son jeune frère Robert, que la reine Constance avait excité à la révolte. La médiation intéressée de Robert-le-Magnifique, duc de Normandie, apaisa la querelle ; mais elle faisait pressentir dès-lors combien était menaçante pour l'avenir la puissance d'un vassal appelé à protéger son suzerain. Quoi qu'il en soit, les droits de Henri furent confirmés, et en compensation la Bourgogne fut donnée par lui à Robert, qui devint ainsi le chef de la première maison ducale de ce nom, dont l'extinction n'eut lieu qu'en 1 361 .

Pour témoigner sa reconnaissance des secours qu'il avait reçus du duc de Normandie, Henri aida Guillaume, fils illégitime de Robert-le-Magnifiquc, à prendre possession du duché paternel. Une nouvelle révolte de vassaux ayant eu lieu en Normandie, le roi de France, cette fois, s'unit aux comtes d'Anjou et de Ponthieu, pour soutenir la cause des rebelles. Mais le futur conquérant de l'Angleterre triompha de cette puissante ligue, en remportant successivement sur ses ennemis les victoires du Valdes-Dunes et de Mortemer. Quant à Henri, forcé lui-même plus d'une fois de combattre les usurpations d'une féodalité turbulente, il employa le reste de son règne à affermir son autorité, et pour mieux en assurer l'exercice à son fils Philippe, il eut soin, comme ses prédécesseurs, de le faire sacrer de son vivant.

La période de trente années, remplie par le règne du successeur de Robert, ne vit guère s'améliorer l'état social du pays. Au milieu des violents efforts que fait le système féodal pour s'organiser définitivement, les populations des villes et des cam-

pagnes sont livrées à toutes sortes de désordres et de tiraillements. Une seule institution, la trêve de Dieu, dont il a été question plus haut, achève de se régulariser sous la garantie de la religion; mais elle n'oppose souvent qu'une barrière impuissante aux excès qui affligent alors la société.

Philippe In (1060-1108). — Le long règne de Philippe Ier est marqué dans l'histoire par quatre grands événements auxquels ce prince ne prit aucune part personnelle. Ces événements furent la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie ; celle de l'Italie méridionale par les fils de Tancrède de Hauteville; la fondation du royaume de Portugal par un prince de la maison de Bourgogne ; enfin la première croisade qui mit en mouvement la chrétienté tout entière. Trop jeûne d'abord pour se mêler à de graves débats, et plus tard, spectateur indifférent de tout ce qui se passait sous ses yeux, le roi de France passa une partie de sa vie dans de scandaleux désordres, qui attirèrent sur lui les foudres de l'Eglise. Son règne pourtant avait été brillamment inauguré, et la foule inaccoutumée d'évêques et de grands vassaux qui s'étaient empressés d'assister à son couronnement semblait promettre les plus heureux résultats du rapprochement opéré entre le souverain et l'élite de la nation. Mais à peine débarrassé de la tutelle de son oncle Baudouin V, comte de Flandre, le jeune prince commence à se livrer à de coupables passions. Aussi imprévoyant dans ses actes politiques que désordonné dans sa conduite privée, il veut intervenir, se mêler à une querelle des princes flamands. Après s'être fait battre à Cassel, par Robert-le-Frison, il est trop heureux de recevoir l'hommage de ce vassal à la condition d'épouser Berthe, sa belle-fille. Jl répudie ensuite cette princesse, et au mépris de toutes les lois, il s'unit à BertrarJe qu'il avait enlevée à son mari Foulques, comte d'Anjou. Le pape Urbain II fait entendre sa voix pour protester contre un tel scandale, et bientôt Philippe, qui avait déjà encouru les sévères réprimandes de Grégoire VII pour ses actes de simonie, est frappé d'un double anathème aux conciles d'Autun et de Clermont. L'excommunication est renouvelée par le successeur d'Urbain, Pascal II; mais la mort de Berthe vient suspendre les effets de la terrible sentence prononcée par l'Eglise, et le roi obtient enfin son pardon dans le concile assemblé à Paris en 1 105.

Démêlés avec le roi d'Angleterre (t 075-1 087).— Philippe Ier eut aussi de fréquents démêlés avec un trop redoutable vassal que la conquête récente de l'Angleterre rendait plus puissant que son suzerain. Jaloux de la gloire de Guillaume de Normandie, inquiet

de l'accroissement soudain de ses États, il excita tour à tour contre lui et son propre fils Robert et le ducde Bretagne Hoël V. Après une nouvelle reprise d'hostilités entre les deux princes rivaux, Guillaume, qui avait inutilement réclamé le Vexin au roi de France, marchait victorieux sur Paris , lorsque la mort vint l'arrêter tout à coup à la suite du siège de Mantes (1087). D'autres vassaux de la couronne , qui ne s'étaient point laissé entraîner par l'héroïque mouvement de la croisade, troublèrent encore les dernières années du règne de Philippe Ier. Pour les réduire à l'obéissance, le roi fut contraint d'avoir recours au courage et à l'habileté de son fils Louis, qu'il avait eu le soin d'associer à la couronne (1099-1108).

§ II. Organisation du système féodal en Europe, et particulièrement

en France.

Progrès de la Féodalité. — Tandis qu'en France, aussi bien ; que dans d'autres États de l'Europe, une royauté nationale! cherchait à s'asseoir, à côté d'elle, la féodalité que nous avons vue naître et grandir, poursuivait résolument sa marche ascendante. Ce nouveau pouvoir qui, dans son principe, n'avait été qu'un fait, résultant de l'anarchie sociale devient, à partir du onzième siècle, tout un système hiérarchique, embrassant, comme dans une vaste chaîne, la société entière. Cette sorte d'organisation, inconnue dans l'antiquité, fut l'œuvre propre du moyen-âge : elle se présente à nous, dit un remarquable historien, a sous la forme d'une confédération de petits souverains, de petits despotes, inégaux entre eux, et ayant, les uns envers les autres, des devoirs et des droits, mais investis dans leurs propres domaines, sur leurs sujets personnels et directs, d'un pouvoir arbitraire et absolu. »

Origines diverses du système féodal. — Toutefois, avant de se constituer sous cet ordre apparent avec des éléments essentiellement anarchiques, la société féodale avait passé par de longues épreuves. Nulle part, excepté là où il avait été imposé par l'épée d'un conquérant, le système dont nous parlons ne s'était établi tout d'un coup, par l'effet d'une constitution écrite et formelle. Au contraire, il s'était développé graduellement, à la suite de circonstances et d'usages que le temps, la tradition et l'assentiment universel avaient consacrés. Violemment fondé avec la domination normande en Angleterre et dans les Deux- Siciles, le régime féodal suivit aussi jusqu'en Orient la ban-

1 Voir chap. 1H» parog. III de la 2e période.

d? Pre,m[ers, cro,sés- Tandis l»'611 EsPagne « ^it repousse par 1 absolutisme des princes arabes, qu'en Italie il

sortait des germes déposés dans le pays par la législation lom- Darae, en France et en Allemagne il parvenait à sa plus complète organisation. Mais ses destinées dans chacune de ces deux contrées se ressentirent de la diversité de son origine. Au-delà

«« Jî * ?" i- ? était Paiement établi sous l'influence des anciennes traditions de la tribu germauique, il était tempéré

rlnli!°5 e,Xce?„par les dations toutes bienveillantes que i espm de famille entretenait entre le possesseur légitime du soi et les vassaux qui se groupaient autour de lui. Il n'en fut pas de même en France où le régime féodal, né de la conquête et de a spoliation, conserva toujours un vice originel qui pervf ™ es.ress?ntiments entre la classe des vainqueurs et celle des JS^U"1 en.Geri?anie, la féodalité poursuit salongue dorai- ^ilJ Ao i 1* ' ima8.ination Populaire, sa gloire se confond avec celle de la nation entière; en France, au contraire, dès qu'elle

„Znl ? irande et f?rte' elle est robjet de '««tes les attaques, et quand elle succombe, elle ne laisse dans la mémoire du peuple que le souvenir toujours vivant de la plus odieuse tyrannie.

tJX nCe- 6 dwîsims des Ms- - Quelq«* «Perses que K ' W ^ la féodalité, partout elle s'appuyait sur

L?«? ■ 8Se* ? es,t-a-dire s« la possession du sol. Le fief,

2lln \T TPr acé 0li absorbé les bM^s et 1« était

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n AmpS°,1iIang' .S^S dJevoirSl ses droi,s' et W'a son nom même, relevaient du domaine qu'il pouvait posséder. Les fiefs

v wJa ™ m$mx dasses générales : v Fiefs majeurs; LiZli mt1™rs- Les nefe majeurs comprenaient ceux qui relevaient immédiatement de la couronne : tels étaient en France, au commencement de la dynastie capétienne, les duchés dé Bourgogne, d Aquitaine et de Normandie, et les comtés de vermandois, de Toulouse et de Flandre1. Ces grands fiefs

duLéCLeFranr,!ie*f9'l,r,5dUi'S *" n°mbre d° six' Par suilc de la réunion «» Kique sul.an?" to i co»ronne. «v»'ent clé fondes dans l'ordre ehronolo-

R\l7a\tîuLZT^, »»rmo»'iOT«. >™««* ver, 8S0. en faveur de duché dê n,« ? I ' 1 Ie tomU de rn»'»«"«. formé dune partie du cZudeF^Z"'1' d°nl 16 ftemiet sei*neur 'ut Frédélon, en 830; 3" le

b. aJ-frérê ZbJ^T*10?™- do,,né Par Cbarlcs-le-Chauve, en 877, à son France oui ^ mI T""' réuni Par Hugues-le-Grand au duché de d'XmtaL aeltï Tt e," 86V.Cn favcur de "obcrt-le-Kor»; 5« !„ duché « AqMa.ne, accorde d abord en 8«5, mais à litre de bénéfice, à Rainulfe 1",

formaient les six premières pairies laïques reconnues par Hugues- Capet : à côté d'elles se plaçaient les six pairies ecclésiastiques, qui étaient les archevêchés de Reims et de Sens, et les évêchés de Noyon, de Beauvais, de Châlons-sur-Marne et de Langres* Quant aux fiefs mineurs, ils se subdivisaient eu trois espèces différentes, désignées sous les noms de fiefs de bannière , de haubert et de simple écuyer. Ces trois sortes de fiefs étaient, comme on le verra, proportionnellement à leur importance, soumis au service militaire, et lorsque le suzerain avait convoqué le ban ou réunion générale de l'armée, le seigneur publiait {arrièreban, en appelant à son tour les vassaux attachés à son domaine. C'était le donjon ou la plus haute tour du château seigneurial qui leur servait de point de ralliement : monument toujours debout pour annoncer la protection ou la servitude, il rappelait à chacun ses droits et ses obligations. Le premier de tous les fiefs, le fief royal, fut ainsi représenté par la grosse tour du Louvre, que Philippe-Auguste fit construire sur les bords de la Seine.

Multiplicité des fiefs. — Outre les divisions générales qui viennent d'être indiquées, il y en avait encore beaucoup d'autres, car le fief finit plus tard par se transformer et se multiplier à l'infini. Il s'étendit même dans les grandes villes, pour se les partager : ainsi, Paris était un composé de fiefs dont neuf relevaient de l'évêché, et le reste, des principales communautés religieuses. On en vint jusqu'à compter en France soixantedix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont trois mille élaient titrés. Bientôt même la terre ne suffit plus; une charge accordée, un privilège reçu, le droit de pèche, le don d'une volière ou d'une ruche d'abeilles, enfin l'air même qu'on respirait, tout s'inféoda, comme l'attestent les mots de fiefs en l'air, fiefs volants, consignés dans les actes de l'époque.

Collation des fiefs. Hommage. Foi. Investiture. — Toute collation de fiefs par le seigneur était accompagnée de trois cérémonies qui devaient la rendre valable et authentique : c étaient {hommage, la foi et {investiture. Pour rendre hommage, le vassal se présentait tête nue, sans épée ni éperons, et se mettait à genoux, les mains dans celles du seigneur qui était assis et la tête couverte. On prononçait alors l'une des formules en usage, telles que celle-ci ; Je deviens votre homme de ce

puis rendu héréditaire en 951, par Guillaume tète d'é loupe; 6<> le duché de Normandie, dont le premier duc fut Kollon, chef des Normands Xeustriens, auquel Gharleft-le-Simple 4U, en 012, cession de celle province.

jour, de vie, de membre, de terrestre honneur, et à vous serai féal et loyal, sauf la foi que je dois à notre seigneur le roi. Le vassal disait : Je le jure, et le seigneur, en le relevant pour l'embrasser, déclarait ainsi accepter son hommage. Après cette cérémonie, venait la prestation de foi, ou serment de fidélité, qui avait un caractère moins personnel, puisqu'elle pouvait être reçue par l'un des représentants du pouvoir seigneurial, tels que le sénéchal ou le bailli* Enfin Vinvestiture, ou tradition du fief, se faisait au moyen de quelque signe extérieur, d'une nature essentiellement symbolique, et variant selon les circonstances. S'il s'agissait d'un fief militaire, on prenait ordinairement une lance, une épée, un gant ou des éperons ; pour un fief ecclésiastique, c'étaient une crosse, un calice, un missel ou quelques grains d'encens , qui étaient choisis de préférence. Dans l'investiture des fiefs simples, on employait une foule d'autres objets, souvent remarquables par leur bizarrerie, comme une cruche pleine d'eau de mer, une mèche de cheveux, un fétu de paille, une motte de terre et une poignée d'herbes, a On trouve encore, dit M. de Ghâteaubriand, de vieux actes dans les plis desquels ces fragiles symboles sont conservés ; le gage n'était rien, parce que la foi était tout. Une société à la fois libre et opprimée, raisonnable et absurde, naïve, capricieuse, attachée au passé comme la vieillesse, forte, féconde, avide d'avenir comme la jeunesse, une société entière reposa sur de simples engagements, et n'eut d'autre loi d'existence qu'une parole1. »

Obligations et droits réciproques des possesseurs de fiefs. — Les obligations contractées par le vassal étaient de deux natures: les unes morales, les autres matérielles. Par les premières il était tenu de défendre et de faire respecter son seigneur dans sa personne, ses biens, son honneur et celui de sa famille ; il devait en outre, dans les batailles, lui donner son cheval, s'il perdais le sien, prendre sa place s'il était fait prisonnier, ou s'engager pour payer sa rançon. Au nombre des obligations matérielles, la plus importante sans contredit était celle du service militaire. En cas de guerre, le seigneur banneret devait fournir de dix à vingt-cinq vassaux armés, tandis que le possesseur du fief de haubert envoyait seulement un cavalier accompagné de deux valets, et le simple écuyer, un vasral armé à la légère. La durée du service était plus ou moins longue, selon l'importance du fief. Tout vassal qui s'en dispen-

1 Eludes Mit., 1. 111, p. 250.

DEUXIÈME l'ÉMODE. — CllAMïhE VI.

sait, sans excuse légitime, était jugé coupable de forfaiture, et comme tel, il pouvait être condamné à perdre son flef. Après le droit qu'avait le suzerain ou le seigneur d'appeler ses vassaux sous sa bannière, venaient encore d'autres privilèges, parmi lesquels on doit remarquer : 1° le droit de relief, en vertu duquel tout héritier d'un fief devait payer une somme d'argent, comme si le fief, tombé par l'effet de la mort de son possesseur, avait besoin d'être relevé avant dépasser en de nouvelles mains; 2° le droit de rachat, exigé de celui qui voulait vendre et transmettre son fief à un autre, droit équivalent ordinairement à une année de revenu ; 3° le droit de déshérence, par lequel le fief, faute d'héritiers, retournait au seigneur qui en avait donné l'investiture, ou bien au domaine royal, s'il s'agissait d'un fief de la couronne. Enfin, outre ces droits dits féodaux, il y avait encore les aides, ou taxes particulières, que le vassal devait acquitter, quand, par exemple , le seigneur mariait sa fille aînée, ou que son fils était armé chevalier.

En retour des privilèges dont il jouissait, le seigueur, de son côté, était tenu à certaines obligations envers son vassal. 11 devait le protéger et le maintenir dans la possession de son domaine, et s'il manquait à ce devoir, ou pour une autre cause refusait de donner satisfaction à son homme-lige, ce déni de justice suffisait pour rompre entre eux toute espèce de lien féodal. C'était au jugement de leurs pairs, ou des seigneurs leurs égaux, que les nobles s'en rapportaient pour prononcer sur leurs différends ; mais les sentences rendues par ces sortes de cours judiciaires étaient souvent méconnues, ou bien suivies de combats singuliers dans lesquels la justice semblait n'intervenir que pour montrer combien alors elle était impuissante à faire respecter ses arrêts.

Hiérarchie féodale. — Malgré les germes de désordre qu'elle portait dans son sein, la société féodale n'en était pas moins soumise à un système hiérarchique qui lui donnait une certaine apparence d'ordre extérieur. Dans un temps où la possession de la terre conférait tous les droits, l'état des personnes correspondait nécessairement à celui des propriétés, et de même qu'il y avait plusieurs sortes de fiefs, on reconnaissait aussi plusieurs classes de nobles. Au sommet de l'échelle sociale était placé le roi ou le suzerain dont les droits étaient contrebalancés par les obligations qui rattachaient à ses feudataires. Au second rang paraissaient les grands vassaux, princes du sang, ou princes souverains, qui étaient tenus seulement envers la couronne de lui rendre foi et hommage. Apres eux se ran-

geaieut graduellement les possesseurs des trois classes de fiefc précédemment désignées, et par là se trouvait constituée la haute, la moyenne et la petite noblesse.

Vie féodale • Le château. — Pour connaître l'intérieur de la société dont nous venons de voir l'organisation extérieure, pénétrons maintenant dans Venceinte de ce lourd et ténébreux château qui, bâti exclusivement dans un but de défense, n'offrait rien alors de ces formes élégantes que l'art devait lui donner à dater du treizième siècle. Le seigneur qui se tient renfermé derrière ses épaisses murailles est maître absolu dans ses domaines, et y exerce le triple pouvoir législatif , judiciaire et militaire. Il juge les délits et les crimes d'après certaines coutumes locales qu'il peut changer au gré de son caprice et de ses intérêts, commande les hommes d'armes qu'il lève dans son fief, et fixe en outre les impôts, les redevances et corvées qui doivent être acquittés à son profit. Un tel pouvoir est exorbitant, il est vrai ; c'est le despotisme multiplié à l'infini, et cependant il ne faut pas croire qu'il fut toujours et nécessairement abusif. Si, en rapprochant le seigneur de ses vassaux, il rendait parfois le joug de ceux-ci plus pesant, le plus souvent il établissait entre eux des habitudes d'intimité domestique qui devaient tempérer les excès de l'oppression féodale. Dans ce système d'ailleurs, nul homme, si grand qu'il pût paraître, n'était complètement indépendant. Le roi de France lui-même, qui ne tenait sa couronne que de Dieu et de son épée, n'en était pas moins le vassal de l'abbaye de Saint-Denis, dont relevait le terrain sur lequel il avait bâti son château du Louvre. Ainsi, par une série d'obligations et de devoirs mutuels, se trouvait comblée la distance qui séparait le suzerain du dernier de ses vassaux.

Ce qu'il faut surtout reconnaître, c'est que la vie féodale, telle qu'on la retrouve dans l'intérieur des châteaux, devait communiquer aux âmes une énergie extraordinaire, dont le caractère souvent rude et bizarre vient encore relever la grandeur. Isolé dans son manoir, le seigneur était seul arbitre de ses propres destinées. De là, cette individualité si forte et si fière commune aux hommes de l'époque, et à laquelle une institution nouvelle, la chevalerie, vint donner la plus heureuse direction i. Grâce à elle, les excès du pouvoir féodal furent en partie réprimés; les mauvaises passions firent place à de nobles instincts, et sous l'influence de mœurs moins barbares, la femme, reprenant le rang qu'elle était digne d'occuper, fut

1 Voir le ebap. X de la 3« période.

pleinement associée à la fortune comme à la gloire du seigneur son époux.

Cette existence, outre l'énergie individuelle qu'elle développait, exaltait encore l'esprit, et tendait à élever l'homme audessus de lui-même. Alors il n'était point de noble qui sur sa terre ne se regardât personnellement comme maître aussi absolu que le roi dans ses domaines; et quand il arrivait que cette terre était un de ces francs-aleux appelés fastueusement fiefs du soleil, celui quila possédait n'en était que plus orgueilleux de sesdroits. Ainsi nous apparaît, dans toute la fierté féodale , ce baron allemand qui, voyant un jour passer l'empereur Frédéric Barberousse, reste assis et immobile devant le souverain, parce que son domaine ne relevait ni de ce prince ni d'aucun autre. Mais ces hommes si fiers de leurs possessions et qui s'y étaient, pour ainsi dire, enracinés, étaient à leur tour dominés par elles : c'était la terre qui les possédait. A leurs noms d'origine barbare et à ceux qu'ils avaient reçus au baptême, ils en joignirent d'autres qu'ils tiraient du site des lieux, tels que la vallée, la montagne et la forêt où se trouvait placée leur demeure. Non contents encore d'attacher ainsi le nom de leur propriété à leur personne, ils Voulurent en quelque sorte porter avec eux cette terre qu'ils aimaient tant. Ils en placèrent l'image symbolique jusque dans leurs armoiries, et le champ de leur écu peint de diverses couleurs servit, dit-on, à représenter la terre labourée, la prairie verdoyante ou le sol arrosé du sang de l'ennemi.

Village féodal : Vilains et serfs. — Si de la colline où se dresse hardiment le château , nous descendons vers l'humble village qui se cache à l'ombre de ses hautes tours, nous y retrouvons le second élément de la vie féodale. Là, dans un complet état de dépendance, habite et travaille une nombreuse population agricole divisée en deux classes, les vilains et les serfs. Peu différents par leur condition des anciens colons romains, dont ils descendaient selon toute vraisemblance, les vilains tiraient leur nom des villas ou métairies qu'ils occupaient. Quoique soumis à leur seigneur qui, outre une redevance fixe et annuelle, pouvait leur imposer des taxes arbitraires, ils jouissaient cependant de certains droits qui, défendus avec une énergique persistance, finirent par amener peu à peu leur émancipation. Ce rut en effet dans cette classe, qui fit cause commune avec les habitants des villes t que se recruta en partie la population appelée à recueillir les fruits de la liberté communale.

Quant aux serfs, ils étaient retenus dans les liens d'une sujétion bien plus grande que les vilains, puisqu'il leur était inter-

dit de se marier, de contracter aucun acte ou de faire un pas hors du fief, sans l'autorisation de leur seigneur. Attachés à la glèbe qu'ils remuaient et fécondaient de leurs sueurs, là ils étaient nés, là ils devaient mourir. Cette condition, toutefois, quelque dure qu'elle paraisse, ne peut être, pour la rigueur, assimilée à celle de l'esclave antique. Ce dernier, dans une société sans justice et sans entrailles, était la propriété, la chose de son maître, tandis que le serf du moyen -âge ne dépendait pas de l'homme, mais bien de la terre dont il faisait partie. Cette terre qui le portait et le nourrissait , avait aussi porté et nourri son vieux père ; il y retrouvait un nom, un foyer, une famille; et quand le travail du sillon ou le poids de la corvée lui semblait trop rude, il se consolait dans la pensée que, selon l'Évangile, il était l'égal du seigneur qui l'écrasait de sa tyrannie. L'Église d'ailleurs, en lui ouvrant ses portes, lui offrait les bienfaits d'une éducation morale et religieuse, et ainsi s' élevant par la science et laverlu,le fils du pauvre serf, malgré son obscure origine, arrivait parfois aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Fidèle à sa mission émancipatrice, le christianisme poursuivit sa tâche en adoucissant par tous les moyens possibles le misérable sort des habitants de la campagne. Le clergé donna l'exemple, lorsqu'il obtint pour les colons de ses domaines la faculté de témoigner et de combattre dans les causes judiciaires. Enfin la royauté acheva l'œuvre commencée par l'Eglise, en accordant aux serfs, par la célèbre ordonnance de 1315, le droit de racheter leur liberté.

Causes de la décadence de la féodalité. — A peine la féodalité se fut-elle assise sur les bases qui viennent d'être indiquées, que, comme toute puissance dominante , elle fut violemment attaquée et battue en brèche. Les rois, appelant à eux bourgeois, colons et serfs, se liguèrent pour lui porter les premiers coups. La monarchie qui avait pour elle le droit, puisque le roi était Y oint du Seigneur, devait nécessairement prévaloir dans cette lutte, et avec elle la commune, dont elle avait signé la charte d'affranchissement. Vainement le pouvoir féodal, qui avait été autrefois l'agresseur, opposa-t-il une résistance passive, en s'immobilisant à l'abri de ses donjons : il portait en lui-même un germe mortel qui devait hâter sa décadence. Cette cause de mort, c'était son aversion contre toute espèce de progrès, car les murailles du château seigneurial semblaient élevées autant contre l'invasion des idées nouvelles que contre celle des ennemis. Or, ce fut précisément du pied de ce château que partit le signal du mouvement qui devait affranchir les popula-

tions de l'oppression féodale. L'esprit d'émancipation est contagieux de sa nature : or le seigneur, en invoquant sans cesse des privilèges contre son souverain , avait appris à ses vassaux inférieurs à venir aussi réclamer leurs droits. Ceux-ci profitèrent de la leçon, et soutenus par une royauté qui devait son origine au suffrage des seigneurs, ils engagèrent un combat dont l'issue finit par tourner à leur avantage. Ainsi la féodalité, qui avait vu naître et grandir dans son sein la monarchie et la liberté, fut renversée par les deux puissances auxquelles elle avait donné des armes contre elle-même.

Un tel résultat était inévitable. Chaque jour, dans le système qui pesait alors particulièrement sur la France, les liens sociaux se relâchaient , par suite de l'indépendance de ceux qui avaient signé un contrat auquel ils refusaient d'obéir. Puis, l'inégalité existant entre les liefs avait facilité aux plus grands les moyens d'absorber les plus petits, et par suite, l'inégalité des forces amenant celle des droits , le souverain était intervenu dans les querelles des vassaux , sous prétexte de juger leurs différends. La justice alors, ne sappuyant plus sur la force et sur 1 epée, réclama l'office d'hommes spéciaux qui, sous le nom de baillis ou de prévôts du roi, se chargèrent de fonctions que les nobles n'étaient plus capables de remplir eux-mêmes. Quand la société vit que le régime féodal avait cessé de lui donner appui et sécurité, elle se tourna vers un pouvoir qui, uni en ce moment avec les communes, lui présentait plus de garanties.

Ce pouvoir, c'était la royauté que nous avons vue bien humble au commencement de ce chapitre, et qui deux fois tombée avec les descendants dégénérés de Clovis et de Charlcmagne, se relève lentement avec Hugues-Capet et ses successeurs. Roi parvenu, cousidéré comme l'égal de ceux qui l'avaient élevé au trône, et qu'en récompense il avait nommés ses pairs, le chef des Capétiens n'avait jamais inspiré d'ombrage aux grands du royaume. Le rôle de ses premiers successeurs s'efface aussi dans les ténèbres et la confusion de leur époque. Aux yeux de l'histoire, ils passent même pour de chétifs souverains, sans action comme sans importance politique. Mais pour eux, se maintenir et régner seulement de nom, c'était avoir déjà obtenu un grand résultat, en attendant l'extension que l'avenir réservait à leur autorité. Quoi qu'il en soit, leur suzeraineté est bien reconnue dès le règne de Philippe Ier, puisqu'au sacre de ce prince, la noblesse féodale s'empresse d'accourir en foule pour saluer le nouveau roi. Sous son fils, Louis-le-Gros, ce u'est plus le prestige d'une vaine pompe qui entoure le trône , c'est une autorité

réelle et qui bientôt saura se rendre redoutable. La royauté, jusqu'alors mal affermie à cause d'une origine douteuse et souvent traitée d'usurpation , va se montrer tout autre qu'elle n'était , c'est-à-dire une royauté véritablement féodale. Louis VI réprime les grands vassaux, les cite devant lui, les juge et va même jusqu'à les dépouiller de leurs domaines. Pour bien apprécier la situation respective de la féodalité et de la monarchie, qu'on lise, par exemple, dans la vie de Louis-le-Gros, par Suger, le passage suivant : a C'est le devoir des rois de réprimer de leur main puissante l'audace des tyrans qui déchirent l'Etat par des guerres sans fin, mettent leur plaisir à piller, à dérober les pauvres et à détruire les églises, » Ces graves paroles d'un conseiller habituel de la couronne, montrent quel pas l'autorité royale a déjà fait depuis l'avènement de la dynastie capétienne. Viennent maintenant les rois destinés à démolir pièce à pièce tout L'édifita féodal, c'est-à-dire Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe Le Bel et Louis XI ! Ce travail de destruction sera par eux poursuivi sans relâche, jusqu'à ce que sur les ruines d'une puissance rivale ils aient élevé le trône de la royauté absolue.

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