CHAPITRE VII
de cette guerre d'extermination fut la défaite des comtes Edwin et Morkar, l'hommage de Malcolm, roi d'Ecosse, et la soumission des tribus galloises. Du Nord, la vengeance de Guillaume s'abattit ensuite sur le Midi. Malgré les intempéries de la saison et les murmures de ses hommes d'armes, il poursuivit impitoyablement son plan de compression et de terreur. Déjà les chefs les plus ardents de la révolte avaient été vaincus; Edgar avait pris la fuite pour la troisième fois; mais il restait encore à abattre Hcreward, le dernier défenseur de l'indépendance nationale, et qui, comme autrefois Alfred-le-Grand, s'était fortifié dans des lagunes inabordables. Pour le surprendre dans l'île d'Ely, d'où il bravait sa puissance, le roi normand employa inutilement tous les moyens, les attaques armées, l'incendie et même le secours des sortilèges. Hercward s'échappa à travers les marais, et il allait recommencer la guerre, quand Guillaume, frappé d'admiration par cette héroïque résistance, lui offrit la restitution de ses domaines, et reçut enfin son serment (1071).
Partage définitif de la conquête. — La conquête ainsi achevée par la force des armes, le roi s'occupa de la partager et d'en assurer la possession. Par ses ordres, l'inventaire de tous les domaines composant le territoire du royaume fut dressé avec soin, et le partage en fut fait entre lui, ses parents et tous ceux qui l'avaient suivi outre-mer. Ce fut la plus complète expropriation à laquelle des vainqueurs jamais aient soumis les vaincus ; elle donna lieu à la création de soixante-deux mille cinq cents fiefs qui furent inscrits sur le grand terrier du royaume, appelé Domesday-Book ou Livre du Jugement. Ce livre qui, outre les noms des nouveaux possesseurs, indiquait les taxes payées par chaque domaine sous les anciens rois saxons, fut conservé dans l'échiquier, pour qu'on sût au besoin, disait ironiquement Guillaume, « combien de laine on pourrait encore enlever aux brebis anglaises. » Dans cette immense spoliation de tout un peuple, le roi, pour sa seule part, prit quatorze cent trente-deux manoirs; son frère Robert en reçut neuf cent soixante-treize , un autre de ses frères, quatre cents environ , et Guillaume de Varennes deux cent quatre-vingt-dix-huit. C'étaient là les mieux partagés sans doute ; mais les autres n'avaient pas à se plaindre, et il n'était parmi eux si mince chevalier de Normandie qui, selon l'expression du temps, n'eût gaaigné plusieurs bons domaines. Pour défendre leurs nouvelles possessions, on les vit tous à l'envi élever des châteaux-forts, et bientôt le pays entier, plaine, foret ou montagne, se hérissa de formidables donjons, du haut desquels la race conquérante opprimait la nation dépossédée.
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Toute la terre se trouva ainsi inféodée aux Normands, et les emplois comme les biens ecclésiastiques passèrent aussi entre leurs mains. A la suite d'une réforme opérée dans le clergé saxon, les évèchés et les abbayes du royaume avaient été donnés à des titulaires étrangers, qui du moins par leur savoir étaient dignes de cette préférence. Le nouvel archevêque de Cantorbéry, Lanfranc, qui avait longtemps refusé ce siège primatial , adoucit, autant qu'il put, ce qu'avaient d'odieux les changements produits par l'invasion. Il protégea les indigènes, fonda des hôpitaux, et en reconstruisant sa cathédrale, il donna un exemple qui fut bientôt suivi par les autres prélats d'Angleterre. Alors s'élevèrent ces magnifiques églises anglo-normandes, encore admirées aujourd'hui , et qui , comme les forteresses bâties à la même époque, ne rappellent pas du moins le souvenir de la servitude imposée à toute une nation.
Asservissement des Saxons. — Résultats de VInvasion normande. — Contre l'oppression qui l'accablait, en vain cette nation avait voulu réclamer et faire entendre sa voix. Guillaume qui, dans le principe, avait permis aux Saxons dépossédés d'en appeler à la justice du roi, avait fini par ne plus vouloir écouter leurs réclamations, et le seul parti qui était resté à ces malheureux avait été de se déclarer les vassaux des Normands, leurs ennemis. Pour affermir en outre sa suzeraineté féodale, le prince avait prescrit à tous les arrière-vassaux de lui rendre directement hommage, enlevant ainsi à la noblesse qu'il venait d'enrichir l'important privilège dont elle jouissait en France. Cette mesure devait avoir dans l'avenir des résultats bien différents de ceux qu'on en attendait. En effet les barons anglais, obligés de s'allier avec' le peuple pour se défendre contre les rois, contribuèrent pour leur part à la fondation des libertés nationales, tandis qu'en France, au contraire, ces mêmes libertés naquirent de l'union de la royauté et de la bourgeoisie contre le despotisme des seigneurs. Quoi qu'il en soit, Guillaume n'avait voulu fonder la féodalité qu'au profit du pouvoir royal. Quant aux Anglo-Saxons, ce n'était plus un peuple, puisqu'on avait proscrit son nom, sa langue et jusqu'au culte des saints les plus vénérés dans les traditions populaires. L'intérieur du foyer domestique n'avait pas été plus respecté; chaque soir, à huit heures, la cloche du couvre-feu ordonnait aux vaincus d'éteindre chez eux toute lumière. Lâchasse, réservée à leurs maîtres, leur était interdite sous les peines les plus sévères, et le roi, qui n'avait pas reculé devant la destruction de trente-six paroisses pour y planter une forêt réservée à ses plaisirs, ordonnait qu'on crevât
les yeux aux Saxons coupables d'avoir tué un lièvre. Dure et inévitable expiation infligée à la race qui, cinq siècles auparavant, avait aussi envabi l'Angleterre, et que les Normands \ voulaient effacer du sol de la conquête, comme elle-même en \ avait effacé la nationalité bretonne. Mais cette expiation, quelque rude qu'elle fût, devait régénérer le pays, et par suite assurer sa gloire et sa graodeur. Bien différents des Saxons, qui avaient tous les défauts propres aux nations barbares, les Normands, qui s'étaient civilisés en France, sans rien perdre de leur énergie première, étaient, au moment de la conquête, un peuple vraiment fait pour fonder un empire et pour le conserver. Ce qui assura surtout leur domination, ce fut Tordre rigoureux avec lequel ils avaient appris à se gouverner, et, grâce à eux, l'Angleterre devenue tout-à-coup une et forte, put sortir de son isolement et se préparer aux grandes luttes qui allaient commencer pour elle.
Maître absolu d'un royaumeauquel il avait imposé une langue, des mœurs et des institutions nouvelles, Guillaume tourna ses armes vers le continent, où déjà il avait été rappelé plusieurs fois par la défection des Manceaux et la révolte de son fils Robert. Ce dernier, qui voulait s'approprier la Normandie, ayant renouvelé ses prétentions en 1084, fut soutenu par le roi de France, qui, comme suzerain, avait toujours vu d'un œil mécontent l'élévation soudaine de Guillaume, son vassal. Pour s'en venger, le roi d'Angleterre envabit les domaines de Philippe 1er; mais on se rappelle comment cette expédition lui fut fatale », car, blessé d'une chute de cheval au siège de Mantes , il vint mourir à Rouen en 1087. Son corps, dépouillé et abandonné par ses serviteurs, aussitôt qu'il eut rendu le dernier soupir, fut ensuite transporté à Caen, où il devait être inhumé. Mais là encore, on lui disputa jusqu'au lieu de sa sépulture, et par une triste et dernière leçon de la fortune, le conquérant qui avait soumis un vaste royaume eut peine à trouver quelques pieds de terre pour y reposer.
1 Voir le chap. précédent, p. 250.