CHAPITRE VHI
Conquête de l'Italie méridionale et de la «ftlclle par les Normands. — Couiniencenieata des république» maritime* ,
§ 1er. Les Normands en Italie depuis le commencement du onzième siècle
jusqu'à la mort de Robert-Guiscard.
Pendant que Guillaume, duc de Normandie, achevait avec une nombreuse armée la conquête de l'Angleterre, le fils de l'un de ses plus pauvres feudataires, à la tête de quelques aventuriers, réunissait sous un même sceptre la plupart des province^ qui forment aujourd'hui le royaume des Deux-Siciles. Aiusi le onzième siècle est l'époque de la plus grande prospérité des Normands ; la fortune semble alors favoriser toutes les entreprises de cette vaillante race. Mais, habiles autant que#bravcs, les Normands s'empressent de demander au Saint-Siège la légitimation de leurs victoires. Sur le détroit de Messine comme aux bords de la Tamise, ils se placent sous la protection du pouvoir qui était alors aux yeux des hommes la source de toute autorité régulière, et qui même allait prendre la direction politique de la société européenne.
État de F Italie méridionale, — L'état de morcellement et d'anarchie où était plongée l'Italie méridionale au commencement du onzième siècle faisait de ce beau pays une proie facile à saisir. Dans la Campanie la principauté lombarde de Capoue se trouvait resserrée entre les terres de l'abbaye du Mont-Cassin et les duchés de Naples, de Gaëte et d'Amalfi, qui portaieut aussi le nom de républiques, et jouissaient d'une indépendance presque absolue. Les autres États lombards de Bénévent et de Salerne ne dépassaient pas les limites actuelles des Principautés citérieure et ultérieure. A l'exception de quelques points fortifiés qui restaient au pouvoir des Sarrasins, les Grecs possédaient le reste du royaume de Naples. Bari était leur capitale. Le lieutenant de l'empereur d'Orient, appelé catapan, résidait dans cette ville d'où il exerçait une autorité illimitée sur la province impériale. Du Tibre au Phare les courses fréquentes et les déprédations des Arabes, maîtres de la Sicile, avaient réduit le peuplent une misère qu'augmentaient encore les exactions des gouverneurs byzantins. De leur côté les empereurs allemands élevaient des prétentions sur les possessions grecques, en vertu du mariage d'Othon U avec Théophanie, et récla-
niaient comme successeurs de Charlemagne l'hommage féodal des princes lombards.
Premiers pèlerins normands. —C'était l'époque où les nombreux pèlerins qui se rendaient à la Terre-Sainte rapportaient de Jérusalem une haine profonde contre les infidèles, profanateurs du tombeau de Jésus-Christ. Un jour de Tannée 1006, quarante chevaliers normands qui revenaient de Palestine abordent à Salerne au moment où les habitants allaient payer la rançon de leur ville aux Sarrasins campés sur la plage. Ces braves étrangers s'indignent également de l'insolence des Musulmans et de la lâcheté des assiégés. Leur ardeur ranime le courage des Salernitains. A la tête de quelques milices, cette poignée d'hommes surprend les Arabes livrés à une entière sécurité, les taille en pièces ou les force à se rembarquer précipitamment. Vainement le prince de Salerne voulut retenir ses libérateurs à son service : a C'est pour l'amour de Dieu, « répondirent-ils , que nous avons combattu , et non pour « gagner une solde. » Toutefois ils partirent comblés de présents, qu'à leur retour ils montrèrent à leurs compatriotes. La vue des richesses de l'Italie, les récits merveilleux des pèlerins répétés de bouche en bouche, causèrent dans les manoirs de la Normandie une sensation profonde, et les plus pauvres chevaliers allèrent à l'envi conquérir dans cette contrée lointaine de l'honneur et du butin.
Fondation du comté d'Avcrsa. — Vers 1016, trois chefs normands, Drengot, Osmond et Rainulf, s'engagèrent au service d'un riche marchand de Bari, nommé Mélo, qui voulait délivrer sa patrie du joug des Grecs. Trois fois vainqueur, Mélo fut battu à Cannes malgré la valeur de ses auxiliaires, et partit pour solliciter les secours de l'empereur Henri IL Ce prince arriva bientôt avec une armée, prit les Normands à sa solde et s'empara de Troja; mais une maladie contagieuse qui décimait ses troupes le força à regagner l'Allemagne (1022). Les Normands abandonnant la Fouille, errèrent quelque temps sans asile, lorsque un heureux hasard leur procura un établissement inespéré. Ayant délivré Naples que le prince de Capoue avait surprise, ils furent confirmés dans la possession du château et du territoire d'Aversa par le duc Sergius (1026). Peu après l'empereur Conrad-le-Salique en donna l'investiture à Rainulf avec le titre de comte.
Conquête de la Pouille par les fils de Tancrède de Hauteville. — a II y avait alors à quelques lieues de Coutances, en Basse- Normandie, un gentilhomme banneret appelé Tancrède, fort
HISTOIRE DtT MOYEN-AGE.
renommé dans toute la province par d'anciens exploits chevaleresques. Après avoir combattu à la tête de douze hommes d'armes dans les guerres du duc Robert, père de Guillaume-le- Conquérant, il passait en paix sa vieillesse, entouré d'une nombreuse famille, dans son château de Hauteville. Tancrède marié deux fois avait cinq fils du premier lit, sept du second, avec plusieurs filles en bas âge. Trop pauvre pour léguer à chacun de ses enfants un patrimoine digne de leur rang, le vieux guerrier vit avec joie trois de ses fils, Guillaume, surnommé Bras -de- Fer, Drogon et Humfroi, demander à quitter le manoir paternel pour aller chercher fortune au-delà des Alpes. Ils partirent en effet suivis de quelques compagnons aussi pauvres qu'eux, vêtus en pèlerins, la besace sur l'épaule, le bourdon à la main fl. » Après avoir servi quelque temps le prince de Salerne Guaymar, ils s'enrôlèrent sous les drapeaux du catapan Maniacès qui préparait une grande expédition contre les Arabes de la Sicile. Arrivés dans la Pouille, ils apprirent à connaître non-seulement la mauvaise organisation et l'indiscipline des troupes grecques, mais encore l'imprévoyance avec laquelle le général dégarnissait une province toujours prête à se révolter (1037).
Divisés et sans chefe, les Arabes ne purent tenir contre les Grecs unis aux Normands. Ceux-ci toujours placés au poste le plus périlleux, se signalèrent par une intrépidité héroïque, et à la prise de Syracuse qui suivit celle de Messine, Guillaume Bras-de- Fer tua de sa main l'émir des Sarrasins. Mais lorsque l'armée impériale eut conquis une grande partie de l'île, les chevaliers normands ayant demandé leur part du butin pris sur l'ennemi, le catapan refusa d'écouter cette juste réclamation. On méprisa leurs plaintes , on fustigea leur interprète , et ils furent forcés de dissimuler leur colère jusqu'au jour où quelques barques de pêcheurs les eurent transportés sar les côtes de la Calabre.
Aussitôt ils font alliance avec le prince de Bénévent et le comte d'Aversa leur compatriote. Leur petite armée confédérée, forte seulement de sept cents cavaliers et de cinq cents fantassins, se met en route au cœur de l'hiver, malgré la neige qui couvre les montagnes et les torrents grossis par la pluie. La Pouille est envahie; Meiii qui ouvre ses portes, devient la place d'armes des Normands, et leurs lances invincibles dispersent dans les plaines de Cannes l'innombrable armée du patrice Dokéan. Aidés par les intrigues d'Argyre, fils de Mélo, lescon-
1 De Ghcrrier, ttùt. dt la luùt det Papet et dfr Empereur $, lotrotJ. p4 82
DEUXIÈME PÉRIODB. - CHAPITRE VIII. m
quérants qui se présentent en libérateurs reçoivent presque sans coup-férir la soumission de la plus grande partie de la province , et l'empereur grec Constantin Monomaque ne conserve plus que les quatre places maritimes de Tarente, de Bari, d'Otrante et de Brindes (1040-1048).
Gouvernement et mœurs des Normands. — A peine maîtres du pays, les Normands, selon leur coutume, se hâtèrent d'y organiser un gouvernement. La Pouille fut divisée en douze comtés qu'ils soumirent au système féodal, tel qu'il existait dans leur pays. Le centre de cette république militaire était MeJfi, qui resta en commun. Guillaume-Bras-de-Fer eut le titre de comte de Pouille, mais il ne fut en réalité que le général des troupes, avec le droit honorifique de présider les assemblées où se réunissaient les comtes et les barons inférieurs. Comme la coutume féodale n'admettait pas de possession sans prince, chaque comte prêta individuellement serment de fidélité au prince lombard de Salerne. Et ce fut par un motif semblable que, trois ans plus tard, Drogon, successeur de son frère Guillaume, se joignit au comte d'Aversa pour faire hommage à l'empereur Henri III, et en obtenir l'investiture de toutes ses terres (1047).
c Les Normands, dit leur historien M alaterra, sont astucieux et vindicatifs. L'éloquence et la dissimulation semblent héréditaires en eux. Ils savent s'abaisser à la flatterie ; mais si la loi ne les tient pas sous le joug, ils se livrent à tous les excès. Avides de richesses et de domination, ils méprisent tout ce qu'ils possèdent et espèrent tout ce qu'ils désirent. Ils aiment les chevaux, les belles armes, les plaisirs de la chasse. Mais dans les occasions pressantes ils savent supporter patiemment toutes les privations et toutes les fatigues. x> Avec un pareil caractère, les Normands ne tardèrent pas à inspirer la défiance et la haine ; et comme les chefs autorisaient eux-mêmes par leur exemple les rapines et les violences, une réaction devint inévitable. Argyre, l'ancien allié des Normands, se tourna contre eux, se ligua avec les Grecs et fomenta des conspirations. Drogon fut assassiné dans une église, et plusieurs comtes tombèrent frappés par des poignards italiens (1051). Cependant les mécontents, sans armes et sans chefs, auraient été facilement réduits à l'impuissance, s'ils n'eussent trouvé un appui dans le pape Léon IX, qui dépuis longtemps s'effrayait de l'ambition et de la turbulence des Normands.
Bataille de Civitate. — Après avoir fait prêcher la guerre en Italie contre ceux qu'il qualifiait de brigaivds impitoyables, le
pontife alla lui-môme chercher des renforts en Allemagne auprès de l'empereur son parent. L'armée qu'il conduisit contre les Normands montait à douze mille hommes ; ceux-ci n'avaient à lui opposer que trois nulle cavaliers et un petit nombre de fantassins. Mais au premier choc les Italiens se débandèrent ; les Allemands, combattant à pied, armés de leurs lourdes épées, soutinrent seuls l'effort de la cavalerie et se firent tuer comme les Saxons à Hastings. Le pape ayant cherché un asile dans la ville de Civitate1, voisine du champ de bataille, fut pris et conduit au camp des vainqueurs qui, en le reconnaissant, se jetèrent h ses genoux et lui demandèrent l'absolution. Ils le conduisirent ensuite à Bénévent et l'y retinrent neuf mois jusqu'à ce qu'il eût consenti à se détacher de ses alliés italiens. Il leur confirma enfin à titre de fief de l'Église tout ce qu'ils avaient conquis et pourraient conquérir encore dans la Pouille etlaCalabre. C'est le premier acte de suzeraineté du Saint-Siège sur le royaume des Deux-Siciles (1053).
Robert-Guiscard (1057-1085). —A la bataille de Civitate, un guerrier d'une rare valeur et d'une adresse incomparable avait décidé le gain de la journée. C'était Robert, surnommé Guiscard ou Y Avisé, l'aîné des sept fils issus du second mariage de Tancrède de Haute vil le. Le héros que les Grecs, ses ennemis, ont comparé à Achille et à Ulysse, le profond politique qui devait fonder réellement la puissance normande en Italie, commença comme un chef de brigands. Relégué par la jalousie de son frère, le comte de Pouille, dans le château de San-Marco en Calabre, il y vécut plusieurs années aux dépens des villages ou des propriétaires voisins qu'il pillait et rançonnait sans miséricorde. La fortune, longtemps contraire, se plut à le tirer tout à coup d'une situation misérable pour l'élever au premier rang, Humfroi, successeur de Drogon, étant mort eu 1057, Robert Guiscard fut proclamé comte de Pouille, malgré les efforts d'une opposition nombreuse qu'il sut déjouer. Cette élection sauva les Normands d'une ruine probable. Menacés de tous côtés par l'inimitié des Italiens, des Lombards, des Grecs qu'ils avaient vaincus sans les soumettre, en butte à la défiance du pape et de l'empereur d'Allemagne, les conquérants n'auraient pas tardé à succomber s'ils n'eussent remis le pouvoir
« La plupart des historiens modernes nomment cette ville Civilella; ce qui la placerait dans les Abruzzes. Mais en examinant avec soin le récit de Malaterra. il est évident qu'il s'agit de Civitate, ville de la Capitanate, aujourd'hui détruite et dont les habitants Turent transportés par ManTred à Manfredonia.
aux mains les plus dignes de l'exercer. Il fallait constituer l'autorité sur une large base, achever la conquête de l'Italie méridionale et de la Sicile, obtenir l'alliance du pape, fondre ensemble les vainqueurs et les vaincus. Toutes ces difficultés, Guiscard sut les envisager et les résoudre avec la pénétration et la décision du génie.
Robert reçoit t investiture du Pape. — Il commença par s'emparer des places de la Calabre qui avaient conservé leur indépendance, tt après la prise de Reggio, il se fit proclamer duc par ses soldats. Ce nouveau titre était un acheminement vers l'hérédité d'un pouvoir qu'il ne tenait qu'à titre électif et viager. Mais le pape seul pouvait légitimer cette usurpation. Nicolas 11 avait d'abord excommunié les Normands. Robert se garda de recourir aux armes; et appuyé par les conseils du fameux Hildebrand qui fut plus tard Grégoire VII, il fit comprendre au pontife qu'ils avaient des intérêts communs à défendre contre l'empereur d'Allemagne. Dans un concile indiqué à Melfi, on régla, après de longues discussions, les conditions de la paix. Robert fut reconnu en qualité de due de Pouille et de Calabre, et de futur duc de la Sicile par la grâce de Dieu et de saint Pierre ,ctil s'engagea pour lui et ses héritiers à payer au Saint-Siège, comme vassal, un tribut annuel de douze deniers par chaque paire de bœufs. Richard, comte d'Aversa, qui venait de chasser de Capoue le dernier prince lombard, fut compris dans le traité (1059). Par là, Robert et Richard devinrent formellement les feudataires de l'Église romaine, et ils reçurent d'elle l'investiture solennelle en échange de leur serment de fidélité. La loi d'hérédité, consacrée depuis peu en droit à l'égard des grands fiefs, se trouva désormais applicable aux terres que Guiscard tenait du Saint-Siège. L'autorité suprême ne dépendit plus d'une élection soumise au caprice d'une aristocratie turbulente. Elle se fonda sur l'investiture pontificale qui donnait à Guiscard le droit de se choisir un successeur parmi ses enfants.
Conquête de la Sicile. Exploits de Roger. — Pendant que Robert-Guiscard se mettait ainsi hors de pair parmi ses égaux, son plus jeune frère, Roger, cherchait à se créer, en Calabre une position indépendante. La valeur de Roger, sa beauté» ses manières affables, en captivant l'affection des soldats et des habitants, inspirèrent à Robert les sentiments de jalousie que lui-même avait jadis fait éprouver au comte Humfroi. Longtemps il laissa son frère sans argent, sans chevaux, sans autres ressources que son audace et la terreur de son nom. Le
jeune ambitieux revint en Pouille avec une petite troupe d'aventuriers et se mit à désoler le pays, à piller les marchands, à dérober les chevaux qui lui manquaient. Rougissant enfin de sa jalousie, Robert se décida à lui abandonner la moitié de la Calabre avec le titre de comte, et il dirigea habilement vers ia conquête de la Sicile l'ardeur belliqueuse de son frère.
Ce pays que la donation pontificale avait soumis d'avance aux armes des Normands n'aspirait qu'à être délivré du joug des Arabes; et ceux-ci, partagés entre plusieurs émirs indépendants et rivaux, s'épuisaient par leurs propres discordes. Roger alla d'abord reconnaître l'île avec cent soixante chevaliers et en ramena un chef sarrasin qui s'offrait pour servir de guide aux Normands. Rassemblant ensuite des troupes avec l'aide de Robert, il demande à son frère ia gloire de combattre seul, force Messine en vue de la flotte arabe, refoule les ennemis de Messine à Caltasibetta et pousse sa course audacieuse jusqu'à Girgenti. Dans une troisième campagne, il se saisit delà forteresse importante de Traina et revient en Calabre épouser la fille du comte de Mortain (1063). Mais ses succès sont retardés par la mort de l'émir sarrasin, son allié, et par la rivalité de Robert qui cherche inutilement à lui enlever sa part de la Calabre.
« Le vaillant comte, à son retour en Sicile, trouva les affaires presque désespérées et la garnison normande assiégée dans Traina par les Grecs et les Sarrasins réunis. Jamais il n'eut plus besoin de l'activité et de la patience de son courage. Roger, déjà vieux, racontait avec plaisir que durant le cours de ce siège, il n'avait qu'un manteau pour lui et sa femme ; que la jeune comtesse de Sicile, la fille d'un grand vassal de Normandie, préparait elle-même la nourriture de son mari et de ses compagnons ; que son cheval ayant été tué dans une sortie, il recula le visage vers l'ennemi, portant la selle sur son dos pour ne pas laisser un trophée aux mains des infidèles. Cependant trois cents Normands arrêtèrent et repoussèrent toutes les forces de l'île. Traina fut délivrée. A la bataille de Cérami, cinquante mille ennemis furent mis en déroute, et Roger, reconnaissant de l'intervention miraculeuse de saint Georges, réserva pour le successeur de saint Pierre, les étendards ennemis et quatre chameaux. Apprenant alors qu'une flotte grecque venait secourir Rari, assiégé par son frère , il s'élança sur une barque à la rencontre des Grecs, et prit le vaisseau du commandant. Pendant son absence, son neveu Serlon avait péri dans une embuscade, et les Sarrasins avaient mangé le cœur de cet intrépide Normand pour se communiquer son courage. Les deux
frères réunis le vengèrent. Soutenus par les galères de Pise, ils s'emparèrent de Gatane et vinrent mettre le siège devant Palerme, le centre de la domination musulmane. La ville résista cinq mois et céda enfin à une capitulation honorable (1 074). Les Sarrasins conservèrent le libre exercice de leur religion et la jouissance de leurs propriétés. Cet événement décida la soumission de Pile. Robert ne se réserva que Messine et la moitié de Palerme; Roger eut le reste avec le titre de grand comte et réduisit en peu d'annés Trapani, Mazara, Girgenli, Syracuse. En 1090, il enleva encore aux Sarrasins le rocher de Malte, si important par sa position *. »
Prise de Bari, de Saierne, de Bénévent. — Pendant que Roger détruisait en Sicile la domination des Arabes, Robert-Guiscard s'occupait d'enlever aux Grecs les dernières villes qu'ils possédassent en Pouille et en Calabre. Toutefois ses progrès furent lents, parce que les seigneurs le secondèrent faiblement. Toujours vaincus en rase campagne, les Grecs s'entendaient à défendre les places que les Normands ne savaient point attaquer. Le seul siège de Rari dura quatre ans. Pendant plusieurs hivers, on vit le duc de Pouille logé dans une mauvaise baraque faite de branches sèches et de paille, s'exposer avec une intrépidité opiniâtre aux traits que lançaient les machines de guerre de l'ennemi; peut-être même eût-il échoué dans cette difficile entreprise, sans l'appui des nationaux. Rari ouvrit enfin ses portes au mois d'avril 1070, et les villes de Tarente et d'Otrante ne tardèrent pas à suivre cet exemple. Alors Guiscard se tourna contre les princes lombards. Maître de la riche et puissante ville d'Amalfl qui lui fournit une flotte, il ose attaquer Saierne, dont le prince Gisulfe II était pourtant sou allié et son beau-frère. Après une longue résistance, Saierne tombe en son pouvoir (1075); et l'heureux Guiscard, abandonnant Melfl et les rudes sommets des Apennins, vient au bord de la mer, dans sa nouvelle conquête policée et savante, établir le siège de sa puissance.
Ce fut ensuite le tour de Bénévent. Malgré l'opposition du comte normand de Capoue, malgré la défense du pape, le duc de Pouille prit l'une après l'autre toutes les places qui constituaient l'ancien duché. Il apaisa Grégoire VII en lui cédant Bénévent et imposa la paix au comte Jourdain (1078). Les derniers débris de cette vieille puissance lombarde qui comptait
i Huillard-Bréholles, Monuments et Hist. de$ Normands et de la maison de Souabe dan* V Italie mèrid.y p. 8 et
cinq cent sept ans de durée, depuis l'invasion d'Àlboin , disparurent ainsi pour toujours. Le nom seul des Lombards vécut longtemps encore par le souvenir de leurs institutions et de leurs lois , et s'est perpétué jusqu'à nous dans le pays qui fut le centre de leur domination.
Robert Guiscard en Orient. Délivrance de Grégoire VII. — Elevé si haut par la fortune, Guiscard n'attendait qu'une occasion pour envahir l'empire d'Orient, dont il n'était séparé que par un étroit bras de mer. On eût dit qu'il rêvait déjà la pourpre des Césars. Une de ses filles en bas âge avait été mariée à Constantin, fils de l'empereur grec, Michel Ducas. Mais par une de ces révolutions si fréquentes à Constantinople, ce prince fut précipité du trône pour faire place à un usurpateur, remplacé lui-même par Alexis Comnène. Le duc de Pouille , excité par l'ambition plutôt que par un ressentiment véritable , conduit une armée sur les côtes de PEpire; il s'empare de l'île de Corfou et de Durazzo, envahit une partie de la Bulgarie, s'avance jusqu'à Thessalonique et fait trembler Constantinople (1082). Mais au milieu de ses victoires, il apprend que le pape Grégoire VII, assiégé dans Rome par l'empereur Henri IV, réclame l'exécution du traité de Melfi, d'après lequel les Normands doivent, à titre de vassaux, défendre le Saint-Siège. Il sait en même temps que le comte de Capoue fomente l'insurrection parmi ses sujets. Robert part aussitôt, laissant l'armée d'Orient sous les ordres de son fils atné Rohémond; il passe la mer presque seul, lève de nouvelles troupes et punit les révoltés. Marchant ensuite sur Rome où l'empereur d'Allemagne n'ose l'attendre, il escalade les murailles de la ville , et pour punir une sédition des Romains, il livre aux flammes les quartiers qui s'étendent du Colysée à Saint-Jean-de-Latran. Ainsi les Normands achèvent l'œuvre de destruction commencée par les Barbares du cinquième siècle. Désolée par la malaria, cette partie de Rome est restée un désert. La nature, il est vrai, a eouvertees ruines de jardins et de vignes dont l'aspect est frais et riant. Mais la tradition, moins oublieuse que la nature, rappelle encore au voyageur étonné le nom du terrible Guiscard (1084).
Mort de Robert Guiscard. — Après avoir délivré le pape et l'avoir mis en sûreté à Salerne, loin de ses ennemis, Robert se bâta de retourner en Orient où il ne craignit pas de se mesurer avec les flottes redoutables des Vénitiens. Il est difficile de dire jusqu'où la fortune, secondée par toutes les ressources du génie, aurait pu conduire le héros normand, si une maladie épidémique n'eût frappé dans sa tente celui que tant de combats avaient
respecté ( 1 7 juillet 1 085) . « On ne peut lire, dit M. de Cherrier, cette grande page de l'histoire d'Italie, la conquête de Naples et de la Sicile par les aventuriers normands , sans être frappé de la valeur romanesque des fils de Tancrède de Hauteville, de l'audace avec laquelle ils osent attaquer une vaste contrée, où leur petite troupe occupe si peu de place. Mais lorsqu'après des prouesses dignes des héros de la Table- Ronde, on voit que les guerriers de la Normandie parviennent à fonder un trône solide parmi des écueils, qu'ils comprennent leur siècle et savent se faire adopter par les vaincus dont ils ont amélioré la condition, on admire leur rare habileté, on place leurs chefs bien au-dessusde la plupart des conquérants. »
$ If. RépnMiqiiei maritime» d'Italie. —Venue, Gfees et PUe.
La puissance des trois principales républiques maritimes de l'Italie, Venise, Gênes et Pise, ne date réellement que de Ja fin du onzième siècle. A cette époque , deux causes viennent donner à leur commerce un essor irrésistible : d'abord les conquêtes des Normands, qui les délivrent de toute rivalité, en détruisant l'indépendance des républiques secondaires d'Amalfi, de Sorrente, de Gaëte et de Naples; ensuite le grand mouvement des croisades qui augmente le nombre de leurs bâtiments de transport, leur ouvre des marchés nouveaux, et favorise le développement des transactions commerciales. Toutefois il n'est pas sans intérêt d'indiquer succinctement les commencements de ces républiques et la nature de leurs institutions.
Venise. — On attribue généralement aux invasions d'Alaric et d'Attila la fondation d'une ville à Bialto, la plus haute des îles que les alluvions du Pô avaient formées à la longue en face de Padoue. Peu à peu ces îles, que réunissaient des ponts jetés sur les lagunes, furent habitées par des mariniers et des pêcheurs, humbles ancêtres des patriciens de l'orgueilleuse Venise. Répandus depuis Grado jusqu'à Chiozza, les premiers Vénitiens établirent une confédération, dont Cassiodore, ministre du grand Théodoric, atteste déjà, dans une de ses lettres, l'indépendance et les services. Lorsque les Lombards se furent emparés d'Aquiléc et de Padoue, la république naissante s'accrut de nouveaux fugitifs, qui lui apportèrent leurs trésors et leur industrie. La nationalité vénitienne date réellement de celte époque. En 697, les douze tribuns maritimes, qui avaient jusqu'alors gouverné l'Etat, cédèrent la place à un chef électif nommé duc ou doge, qui avait toutes les prérogatives de l'autorité royale, mais dont le pou-
voir était viager. Ces princes se placèrent sous la suprématie lointaine et nominale des empereurs d'Orient, et ils en reçurent des titres pompeux en échange d'un acte de déférence qui ne faisait que mieux assurer leur liberté.
Le premier doge Paoluccio Anafesto sut aussi se ménager l'alliance des Lombards ; et ses successeurs, à son exemple, s'attachèrent à tenir la balance entre les prétentions rivales des Lombards et des Grecs. Ils résistèrent aux armes de Pépin, fils de Charlemagne, éludèrent les réclamations de Louis-le-Débonnaire, et finirent par obtenir du roi Guy la confirmation des privilèges dont ils étaient depuis longtemps en possession (891).
Mais de l'autre côté de l'Adriatique, les Vénitiens se trouvèrent aux prises avec de redoutables ennemis, c'est-à-dire avec les pirates illyriens qui possédaient les côtes et les îles de l'Istric. Une guerre acharnée, causée par l'enlèvement des fiancées vénitiennes, eut pour résultat la soumission de Narenta et de Capod'Istria (959). Bientôt les cités maritimes de la Dalmatie, telles queZara,Trau, Spalatro, Raguse, menacées sans cesse par l'ambition des princes croates, demandèrent à Venise une protection que les empereurs grecs ne pouvaient plus leur accorder. Le doge Urseolo leur donna des podestats vénitiens, et prit le titre de duc de Dalmatie (997). Mais vers la fin du onzième siècle, la Croatie ayant passé au pouvoir des rois de Hongrie, la possession des villes dalmates devint pour Venise une source de guerres toujours renaissantes. Dans le cours de ce même siècle, les Vénitiens, qui avaient conclu avec la cour de Constantinople des traités avantageux, prirent parti pour Alexis Comnène contre les Normands, à titre d'alliés et non plus de sujets. Toutefois des discordes intestines entre les plus puissantes familles retardèrent longtemps encore les progrès de leur république.
Gènes et Pise.— Ces deux villes n'ont point d'importance distincte avant l'époque d'anarchie qui suivit la déposition de Charles-le-Gros. Alors elles proclamèrent leur indépendance, et Gênes se donna des institutions municipales qui subsistèrent sans modifications jusqu'en 1122. Le voisiuage des Sarrasins, qui avaient repris la Corse, lut plusieurs fois fatal à Gènes ; mais elle répara ses pertes, et obtint en 958, du roi d'Italie Bérenger II, une charte qui reconnaissait les droits de la commune. Pise s'organisa comme Gènes, et eut comme elle à subir les incursions et la rapacité des pirates musulmans; aussi ledaner commun détermina entre les deux républiques une alliance éfensive , que les papes encouragèrent de tous leurs efforts.
DEUXIEME PEttlODE. — CHANTJIE VIII. 287
Gomme l'Eglise romaine prétendait à la suzeraineté de la Corse et de la Sardaigne, en vertu des donations des empereurs carlovingiens, le pape Benoît VIII dirigea contre les Sarrasins de ces deux îles les flottes combinées de Gênes et de Pise (1017). Le cruel Mougheit, qui régnait en Sardaigne, fut battu plusieurs fois ; et les Maures, après une longue résistance, évacuèrent ce pays pour n'y plus revenir (1050).
Le traité d'alliance n'avait stipulé aucun partage régulier ; aussi les Génois s'établirent dans les ports de la Sardaigne, et réclamèrent la propriété exclusive de la Corse, dont les Pisans s'étaient également emparés. Ces prétentions réciproques entraînèrent des hostilités pendant lesquelles une flotte, envoyée par Gènes aux bouches de l'Arno pour insulter lcport de Pise, fut à moitié détruite; mais les sages décisions des papes suspendirent pour quelque temps la rivalité des deux républiques. Déjà les Pisans avaient pillé Bone et Palerme, et, avec les trésors de l'Afrique et de la Sicile, avaient commencé la construction de leur cathédrale (1063). En 1085, on voit Gênes et Pise, de nouveau réunies, diriger en Afrique une brillante expédition, et imposer un tribut aux princes musulmans de cette contrée. Les croisades allaient bientôt leur ouvrir une nouvelle voie de fortune et de gloire.
Etat du commerce à la fin du onzième siècle. — Si l'on divise le bassin de la Méditerranée par une ligne qui du Péloponèse irait aboutirà l'extrémité méridionale de r Asie- Mineure, on verra que dans la partie située à l est de cette ligne était concentré le commerce de l'empire grec. Mais ce commerce n'était plus dans la situation dont Constantin Porphyrogénète a laissé un tableau brillant, quoique peut-être exagéré. Les empereurs s'occupaient moins de marine marchande que de marine militaire, et considéraient l'industrie plutôt comme une branche de revenus pour le fisc que comme une source de prospérité publique. Dès le nenvième siècle, les Vénitiens se présentèrent aux Grecs comme les intermédiaires utiles et bientôt nécessaires de toutes les relations commerciales. Par suite de guerres désastreuses, les ports du Danube et de la mer Noire, occupés par les Barbares, se trouvaient fermes aux faibles restes de la marine byzantine ; et réciproquement les Barbares n'étaient point admis dans les ports et les marchés de la Grèce. Peu à peu les Vénitiens se rendirent également indispensables aux puissances belligérantes. Non contents d'assurer à l'empire la subsistance de la multitude et les jouissances du luxe, ils établissaient, pour leur compte, des fabriques dans les lieux destinés à leur habitation, et substi-
tuaient leurs produits à ceux de l'industrie des Grecs. D'autre part, les Barbares leur cédaient avec plaisir un superflu qu'euxmêmes n'auraient pu porter dans les marchés de l'empire, et en recevaient en échange une foule d'objets utiles et même les armes et les munitions de guerre qui leur manquaient.
C'est ainsi que Venise, par sa position géographique, par l'habileté d'un gouvernement vigilant, et par des circonstances favorables, finit par obtenir presque exclusivement le commerce de l'Orient. En revanche, la partie occidentale de la Méditerranée semblait le domaine de Gênes et de Pise. Ecartée insensiblement des mers orientales par l'influence toujours croissante de Venise, Amalfi, entre les mains des Normands, allait perdre le commerce qu'elle avait entretenu jusqu'alors avec les Musulmans de la Syrie et de l'Egypte. La prépondérance passa dèslors à Pise et à Gènes ; ces deux villes, presque affranchies de l'autorité des empereurs d'Allemagne, et jouissant déjà d'une liberté qui allait se changer en une indépendance absolue, s'accrurent par l'effet d'une émulation réciproque, avant de devenir rivales et ennemies. Leurs expéditions heureuses contre les Sarrasins avaient excité leur courage en leur procurant des richesses. Elles pouvaient plus facilement que Venise faire le commerce avec les côtes méridionales de la France, l'orient de l'Espagne, les provinces de la basse Italie, la Sicile et le nord de l'Afrique1. Aussi, les verrons-nous dans les deux siècles suivants s'élever au plus haut degré de prospérité, jusqu'au jour où Gènes put satisfaire une haine invétérée en ruinant la puissance pisane.