‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 33 sur 65 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des États Scandinave* et slaves a partir de leur origine Jusqu'à la fln du onzième siècle, — De l'empire grec depuis la mort de Léou-llsaurlea jusqu'à l'époque des Croisades.

S Ier* El»*» Scandinave!.

L'histoire des États du Nord ne commence à s'éclaircir que depuis le temps où le christianisme y fut introduit , c'est-à-dire vers la fin du dixième siècle. Jusqu'alors les Scandinaves ne nous sont connus que par leurs excursions extérieures, dont

i Voir pour ce résumé M. Taidessu*, CoilecL de* loi* maritimes, l. II, introduction, p. 3 et suiv*

nous avons tracé le tableau en parlant de la décadence de rempire carlovingien. Les mœurs des farouches Normands, qui avaient tant d'analogie avec celles des anciens Germains, leurs frères d'origine, s'adoucissent lorsque les lettres et les arts pénètrent avec le christianisme dans les rudes contrées du Nord. En même temps, leurs annales sortent des fictions de la légende et de la poésie pour entrer dans le domaine de la réalité. Le Danemark, la Suède et la Norwége, partagés auparavant entre plusieurs chefs, commencent à se former en corps de monarchies. Cependant la nouvelle religion, qui venait remplacer celle d'Odin, n'inspira pas encore à ces peuples la pratique des vertus chrétiennes. Un penchant invincible les entraînait à la guerre et aux rapines. Comme les pirates normands leurs ancêtres, ils se plaisaient toujours aux entreprises hardies, bravant les dangers et souriant à la mort. S'ils faisaient des conquêtes rapides, ils les perdaient avec facilité pour courir à de nouvelles aventures.

Danemark. — Plus rapproché de l'Europe civilisée que les autres Etats Scandinaves, le Danemark apparaît le premier. Depuis le temps de Godefriedet de Charlemagne, les princes carlovingiens et les empereurs allemands ne cessèrent d'avoir avec les Danois des relations qui furent tantôt hostiles, tantôt amicales. Anschaire, moine de Corbie, jeta chez eux les premières semences de l'Evangile, mais leur conversion ne fut décidée que sous Harold, surnommé A-la-dent-bleue , qui s'était élevé au-dessus des autres chefs, et avait porté en France et en Norwége le renom de sa puissance. Vaincu par Othon Ier, il consentit à recevoir le baptême avec son fils Suénon, vers l'an 965. Ce dernier retourna au paganisme; mais Canut-le-Grand, fils de Suénon, à son avènement au trône, affermit la religion chrétienne dans ses Etats. Il y appela des moines, fonda des églises, et divisa le royaume en diocèses. Conquérant non moins que législateur, il subjugua successivement l'Angleterre, la Norwége, une partie de l'Ecosse et de la Suède. Ses Etats furent démembrés après lui. Son fils, Suénon, fut chassé de la Norwége (1035), et son autre fils Hardicanut ne put prévenir la séparation définitive de l'Angleterre et du Danemark. Comme Hardicanut ne laissait pas d'enfants, Magnus, roi de Norwége, s'empara même du Danemark, qui ne recouvra son entière indépendance qu'à la mort de ce prince arrivée en 1047. Suénon II, lils d'Ulf et d'une sœur de Canut-le-Grand , nommée Estrith, devint alors le fondateur de la dynastie des Estrithides, qui se rattachaient ainsi à l'ancienne race royale des Skioldungs. Mais

s'il délivra son pays du joug étranger, il se rendit méprisable par ses vices, et mérita de subir une pénitence publique que loi imposa l'évèque de Roskild. Le règne de Suénon II se prolongea jusqu'en 1076.

Suède. — Les anciens rois de Suède, issus selon la tradition de Ragnar Lodbrog, prenaient le titre de rois cTUpsal, du lieu de leur résidence. Leurs armes s'étaient déjà étendues de l'autre côté de la Baltique sur FEsthonie et la Finlande, lorsque Oiaf III changea son titre en celui de roi de Suède. Il fut le premier chef de sa nation qui embrassa le christianisme, et qui fit des efforts pour l'introduire dans ses Etats. Sigefroi d'York, envoyé en Suède par Etheired, roi d'Angleterre, baptisa Olaf et toute sa famille, vers Tan 1001. La conversion des Suédois aurait été plus prompte si le zèle du roi n'avait été contenu par la diète suédoise, qui se décida pour une parfaite liberté de conscience. Par là un mélange bizarre des dogmes de l'un et de l'autre culte se maintint longtemps en Suède. Jésus-Christ y fut associé à Odin et la Freya des païens à la Vierge. Amund- Jacques, fils et successeur d'Olaf, contribua beaucoup au progrès du christianisme et reçut le titre de rot très-chrétien (1026-1051). Après lui, s'éteignit la dynastie des rois descendant de Lodbrog, et la couronne passa à divers princes avant de se fixer dans une même maison. Au reste, la Suède n'acquiert de l'importance parmi les Etats du Nord qu'à partir du quatorzième siècle.

Nonoége, — Harald Haarfager , vers la fin du neuvième siècle , soumit les rois secondaires qui avant lui se partageaient la domination de la Norwége. Son arrière-petit-fils, Olaf 1er, se déclara l'apôtre de ses sujets, et entreprit de les convertir même par la force (995) .11 envoya aussi des missionnaires dans Vile d'Islande que les Normands avaient peuplée vers Fan 874, et où ils avaient fondé un gouvernement républicain. Les contrées sauvages du Groenland, qui appartiennent au con* tinent américain , et où des aventuriers norvégiens s'étaient établis, reçurent également par les soins d'Olaf la lumière de l'Evangile. Sa mort fut suivie de plusieurs années d'anarchie. Mais, en 1016, Oiaf II, surnommé le Saint, rendit le repos à la NorwégC et parvint à y extirper entièrement le paganisme. Les Islandais et les Groènlandais devinrent môme ses tributaires (1025-1029). Cependant ses démêlés avec Canut-le-Grand eurent pour résultat de soumettre quelque temps la Norwége à la suprématie du Danemark. Sous Magnus, les Norvégiens reprirent l'avantage ; ils consolidèrent leur indépendance et mar-

DEUXIÈME PÉRIODE. — CHAPITRE IX. m

ehèrent peridant le règne tfOlaf 111 (tOM) dans les voies de la civilisation. Ce prince leur apprit à préférer les ressourcés de l'agriculture et du commerce aux résultats incertains des expéditions guerrières.

§ II. Etats SlaTes.

La nation slave, dont les différentes colonies occupent encore de nos jours une grande partie de l'Europe, ne commença à se faire connaître qu'à partir du quatrième sièclé de l'ère chrétienne. L'historien Goth Jornandès en parle lè premier, et la divise en trois branche^ principale^ : les Vénèdes, les Slaves et les Antes, dont les nombreuses tribut occupaient de vastes pays ail nord du Pont-Euxfti, entre la Vistule et le Tanaïs. Le déplacement des peuples germaniques qui envahirent et démembré^ renf l'empire romain entraîna par contre-coup les migrations de la race slave. Depuis le commencement du sixième sièclé, elle sè répandit vers l'occident et vers le midi de l'Europe. D'un côté, èlle poussa ses colonies jusque sur FEIbé ét la Saale après la destruction dés Thuflngieris ; de l'autre, elle? traversa le Danube pour se répandre dans les pays <5onnus aujourd'hui sous les notas de Hongrie, d'Esclavonie, de Servie, de Bosnie, de Croatie, de Carinthie, de Dalmatie, etc. Oèui dés Slaves qui ne prirent point part à ce grand mouveînetat s'avancèrent peu à peti au delà Aes sources du Volga, refoulèrent vers le Word la race finnoise, et fondèrent près du lae Ilmen là ville de Novogorod; (Jui devint la métropole de ces populations encore dans l'enfance.

11 nous suffira d'indiquer ici rapidement la formation des Etats Slaves, en suivant cette race dans ses diverses directiohs vers l'ouest, vers le midi et vers le nord de l'Europe.

Slaves occidentaux. — Bohême. — Pologne.— Les peuples cpii s'illustrèrent les premiers au delà de l'Elbé, de l'Oder et du Danube, forent les Tchèques ou Slaves de la Bohérie; les Sorabès demeurant dans les pays appelés de nos jours Misriie, Saxe, Lusace ; les Wilzes et les Obotrites répandus dans le Brandebourg, la Poméranie et le Meklembourg actuels ; enfin les Moraves (Maharenses) occupant la Moravie et une partie de la Hongrie moderne. On trouve dans le septième siècle un Franc, nommé Samo, qui dominait sur plusièurs de ees pèttpies, et qui combattit avec avantage les armées du roi Dagobert.

Ce n'est toutefois que longtemps après que l'histoire de la Bohème acquiert quelque certitude. Borriwèy fut W premier duc

m HISTOIRE DU MOYEN-AGE.

de Bohême qui reçut le baptême des mains de Méthodius, évêque de Moravie, vers Tan 894. Ses successeurs retournèrent à L'idolâtrie, et ce fut seulement vers la fin du dixième siècle et sous le règne de Boleslas II, dit le Pieux, que le christianisme s* affermit dans la Bohême, a Ces ducs, dit Koch *, étaient vassaux et tributaires de l'empire germanique. Leur tribut consistait en cinq cents marcs d'argent et en cent vingt bœufs. Ils exerçaient d'ailleurs chez eux tous les droits de souveraineté, régnaient par la terreur et ne prenaient que rarement l'avis de leurs nobles. La couronne était héréditaire dans la dynastie régnante, et les partages même y avaient lieu sans qu'il y eût un ordre de succession stable et permanent. Le plus grand nombre des habitants, les laboureurs, les artisans, les domestiques, étaient serfs et gémissaient sous le joug tyrannique de leurs maîtres. La vente même des hommes se pratiquait dans la Bohême, et le dixième en revenait au souverain. » La dépendance de la Bohême envers l'empire dura jusqu'à la fin de cette période, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où l'empereur Henri IV accorda la dignité royale au duc Wratislas à la diète de Mayence, en 1086.

L'action prépondérante de la Germanie s'exerça plus complètement encore sur les Slaves qui habitaient au nord de l'Elbe. Subjuguées en tout ou en partie par Charlemagne, ces tribus s'agitèrent après lui pour recouvrer leur indépendance, et chassant les missionnaires chrétiens, reprirent le culte deSwantevit, leur divinité nationale. Les empereurs saxons eurent recours pour les réduire à renvoi de colonies allemandes et à la fondation, dans leur pays, des évêchés de Havelberg, de Brandebourg, de Meissen, etc. Toutefois les Slaves, révoltés par les violences du margrave Thierry, tramèrent un soulèvement général qui éclata vers Tan 982. Les évêchés, les églises et les couvents furent alors détruits, et ces peuples retournèrent de nouveau aux superstitions du paganisme. Les anciens Wilzes se constituèrent, sous le nom de Luitiziens, en une sorte de confédération républicaine. Les Obotrites, au contraire, avec d'autres peuples secondaires, adoptèrent un gouvernement monarchique, qui s'intitula royaume de Slavonie ou des Veuèdes, et dont le siège principal fut dans le Mecklembourg. Des guerres longues et sanglantes entre les Allemands et les Slaves furent le résultat de ce grand soulèvement. Les Slaves défendirent leur liberté civile et religieuse avec un courage et une persévérance qui méritent d'être remarqués. Ils ne furent entière-

* Tabl. deiKitoU, période III, p. 131.

ment soumis et rendus au christianisme qu'au douzième siècle par les efforts soutenus des ducs de Saxe et des margraves du Nord, et au moyen des croisades et des colonies que les Allemands conduisirent dans leur pays (Voy. plus haut le chap. IV, §11, p. 216).

Cependant un autre peuple slave, les Leckes, avait fondé entre l'Oder et la Vistule une domination qui devait résister avec plus de succès aux envahissements de la race germanique. On sait que les villes de Gnesne et de Posen existaient dès le sixième siècle ; mais le nom de Poléniens ou Polonais ^apparaît point dans l'histoire avant le milieu du dixième. C'est au christianisme que la Pologne comme la Bohême doit sa première illustration, et même son existence historique. Micislas Ier, cinquième duc de la dynastie des Piast, se fit chrétien, en 966, à la sollicitation de son épouse Dambrouka, sœur de Boleslas II, duc de Bohème. Ce fut à peu près à la même époque que la Pologne eut son premier évêché, celui de Posen, pendant que la Silésie se convertissait à la voix du prêtre romain Geoffroi ; mais quelque rapide qu'ait été le développement du christianisme en Pologne, il ne put adoucir les mœurs sauvages de ce peuple, qui resta longtemps encore étranger à toute culture de 1 esprit. La constitution de la Pologne, aussi vicieuse que celle de la Bohême, assujettissait la masse de la nation à un esclavage avilissant ; et il n'est point douteux que les anciens souverains de ce pays ne fussent héréditaires et n'exerçassent une autorité entièrement despotique. Quoiqu'ils se reconnussent vassaux et tributaires des empereurs d'Allemagne, on les vit plus d'une fois se soulever, revendiquer leur ancienne indépendance et faire avec succès la guerre aux Allemands. Boleslas Chrobry, fils de Micislas 1er, s'empara, après la mort d'Othon III, des marches de Lusace et de Budweiss, que l'empereur Henri II lui accorda depuis en fiefs. 11 prit même ou reçut le titre de roi ; mais son fils, Micislas II, fut forcé d'y renoncer, et de rendre aussi les provinces enlevées à l'empire (1032). Après plusieurs années d'anarchie, le règne pacifique de Casimir rendit à la Pologne une puissance dont Boleslas II profita pour se jeter dans des entreprises aventureuses. Il finit par être déposé, et alla mourir en exil (1081).

Slaves méridionaux, Bulgares, Antes. — De tous les États slaves établis au midi du Danube, le plus important est sans contredit celui des Bulgares. Venus, dit-on, des bords du Volga, les Bulgares étaient probablement Turcs ou Hongrois d'origine ; mais ils se mêlèrent de bonne heure aveclesSIavesquihabitaient

m HISTOIRE DU M0ÏBN-ÀGB.

entre le Dnieper /elle Pruth, adoptèrent leur langue et subirent avec eux le joug des Avares. Après la mort du khan Baian, ils ne reconnurent plus d'autre autorité que celle de leur chef Couyrate, dont le fils Asparouk passa le Danube et s'établit du con» sentement des empereurs grecs dans les terres fertiles des deux Mésies (679). En moins d'un siècle, les Bulgares fondèrent entre les monts Krapaks et la chaîne de l'Hémus un puissant royaume que les Grecs ne purent entamer. Nieéphore perdit la vie en les combattant (81 1). L'introduction 4u christianisme et les progrès du commerce initièrent ce peuple aux avantages de la civilisation, sans lui ôter sa valeur première. Siméon, prince lettré, qui avait quitté la vie monastique pour devenir chef des, guerriers, lutta pendant quarante ans contre les Grecs, v in t assiéger Coostautinople et dicta à Romain Lecapene une paix bonteuse pour J'empire. Mais après lui le royaume bulgare fut au moment de disparaître sous les coups de Jean Zimiscès. Samuel, fils de Sisman, releva, il est vrai, le6 forces deson peuple (978) et résista longtemps encore à ses puissants ennemis. Enfin Basile II s'empara des richesses contenues dans le palais d'Achrida, fit crever les yeux à quinze mille captifs, et compléta l'asservissement des Bulgares (1019). Les débris de la nation se retirèrent dans un canton peu accessible, où ils attendirent patiemment le moment de la vengeance,

Les Antes ou Slaves de la mer Noire s'affranchirent du joug des Avares, en même temps que les Bulgares, et s'établirent sur les bords de la Save. L'empereur Héraclius leur accorda la possession de rillyrie intérieure ; mais ces hôtes farouches détruisirent les villes jadis florissantes de Salone et d'Epidaure, ejt forcèrent la plupart des cités maritimes à se placer sous la protection des empereurs byzantins et plus tard sous celle de Venise. Ils partagèrent le pays qu'ils occupaient en plusieurs banmts (Dalmatie, Esclavonie, Bosnie, Servie, Croatie). Ce dernier bannat, qui était le plus puissant, pouvait mettre jusqu'à cent soixante raille hommes sous les armes. Adonnés à la piraterie, les Croates désolèrent les côtes de l'Adriatique, mais ils ne purent lutter contre les forces supérieures de la marine véni-* tienne. Dès la fin fdu dixième siècle, le royaume de Croatie, réduit à quelques cantons sur la mer Adriatique et resserré du côté de la Save par la puissance toujours croissante de la Hongrie, ne présente plqs aucun intérêt historique.

Slaves septentrionaux. — Avant la fondation de l'empire russe, les Slaves septentrionaux, comme tous les peuples primitifs, n'ont point d'annales. A part les républiques comraer-

çantes de Novogorod au Nord et de Kiew au Sud, les petits Etats slaves, pauvres et isolés, ne pouvaient avoir d'existence politique. Répandus dans un immense territoire, leurs tribus n'en étaient que plus faibles, protégées par leurs seuls déserts contre les maux de l'invasion. Derrière le Dniéper s'étendait le redoutable empire des Khosars, et derrière le Volga les Petchenegues menaçaient à leur tour les Khosars et les Slaves.

Fondation ae l'empire russe. — Ce fut de la Suède que vinrent les conquérants qui devaient fonder la plus vaste monarchie des temps modernes , et le nom de Rootzi que les Finnois et les Lapons donnent encore aujourd'hui aux Suédois ne laisse pas de doute sur l'origine de Rurik et de ses compagnons. Les pirates qui, dans l'Europe occidentale, avaient reçu le nom générique de Normands, étaient appelés Varangiens ou Varégues par les Finnois et les Slaves de la mer Baltique. Depuis longtemps ceux-ci connaissaient la valeur et l'avidité des Scandinaves qui, tantôt appelés comme auxiliaires, tantôt chassés comme tyrans, finirent par jouer chez eux le rôle des Saxons chez les peuples de la Bretagne. En effet, quand Rurik et ses deux frères arrivèrent sur les bords du lac Ilmen vers 860, on les reçut comme des amis et des protecteurs ; et on leur permit de construire des villes ou plutôt des campements militaires à Ladoga et à ïsborsk. Mais bientôt Rurik fut assez fort pour s'emparer de Novogorod. Il constitua autour de lui une puissante aristocratie territoriale, comme firent plus tard les Nor^ mands d'Angleterre et d'Italie ; et il éleva la race et la langue des Russes au-dessus de la race et de la langue des indi-r gènes.

Tentative des Russes contre Constantinople. — D'autres aventuriers normands, Askold et Dir étaient allés chercher fortune au Midi. Us affranchirent Kiew de la domination des Khosars, mais pour lui imposer la leur ; et de là descendant le Dniéper sur une flottille, ils se firent redouter jusque sous les murs de Constantinople. 11 semblait que déjà une impulsion irrésistible entraînât les Russes vers la ville des Césars, Jzaragrad. Dans une période de deux siècles, ils essayèrent quatre fois de piUer les trésors de la cité impériale, dont ils connaissaient la splendeur par les merveilleux récits de leurs compatriotes : car l'esprit de commerce, dont rien n'arrête l'ardeur et la persévérance, s'était frayé une route del'embouehure de la Vistuleaux rivages de la Propontide, et en échange de leur miel et de leurs fourrures, les hommes du Nord rapportaient les vins de la Grèce et les précieux tissus de l'Inde.

(Meg. Igor. Swiatoslaf. — Oleg, tuteur du jeune Igor, fils de Rurik, enleva Kiewà ceux qui l'avaient conquis ety fixa le siège du nouvel empire. Il soumit les tribus slaves des Radimitches et des Drewliens, fit reculer lesKhosars vers l'Est et imposa un tribut à l'empereur d'Orient (904). Igor, à son tour, se montra également redoutable aux Slaves et aux Petchenegues, et fit trembler sur leur trône les successeurs de Constantin ; mais il périt dans une révolte des Drewliens (945). Sa veuve Olga vengea sa mort, et son lils Swiatoslaf acbeva la soumission des Slaves. Vainqueur des Khosars, des Petchenegues, des Turcs, des Bulgares, le prince russe devint l'arbitre de toutes ces races barbares qui s'agitaient sans chef et sans guide ; il résolut de les rassembler sous sa main pour accabler Constantinople. Déjà séduit par la beauté du climat de la Thrace, il s'était fixé à Preslaw, l'ancienne Marcianopolis, et s'avançait jusqu'à Andrinople. Mais Jean Zimiscès sut détacher de lui ses alliés, et par d'habiles manœuvres le refoula au-delà du Danube. Décimés par le fer et par la faim, les Russes passèrent l'hiver sur la glace à l'embouchure du Dniéper. Avant de regagner Kiew, Swiatoslaf fut vaincu et tué par les Petchenegues, qui, en souvenir de leur victoire, firent une coupe avec son crâne (973).

Conversion des Russes au christianisme. — Les divisions des trois fils de Swiatoslaf auraient menacé l'empire russe d'une prompte dissolution, si l'un d'eux, Wladimir, ne se fût rendu maître de l'autorité suprême et n'eût achevé l'organisation de ses Etats en y introduisant la religion chrétienne. Attachés jusqu'alors aux grossières divinités de leurs aïeux, Péroun, Swantevit et Tchernobog, les successeurs de Rurik n'avaient témoigné que de l'aversion pour le christianisme, malgré la conversion d'Olga, qui avait reçu au baptême le nom révéré d'Hélène. Toutefois cet exemple ne fut pas perdu, et Wladimir finit par comprendre la nécessité d'une religion plus pure. La politique peut-être acheva de le décider, et il se fit baptiser en 988 à Cherson, dans la Tau ri de, à l'occasion de son mariage avec la sœur des empereurs Basile II et Constantin VIII. Les boyards et le peuple se montrèrent dociles à la volonté du souverain, qui établit le rite grec dans la Russie et y fonda une foule d'écoles et de couvents. La littérature des Grecs passa chez les Russes avec leur religion ; et cette nation, plus unie et plus puissante du temps de Wladimir que la plupart des autres Etats de l'Europe, entretint dès-lors un commerce lucratif avec l'empire dont elle s'était fait si longtemps redouter.

La civilisation chrétienne commençait pour la Russie. Iaros-

laf, l'un des fils de Wladimir, lui donna une législation en publiant le Rouskaia Pravada ou Code des lois qui devait servir de règle aux cours de justice. Ami et protecteur des lettres, ce prince s'appliqua lui-même à traduire des livres grecs dans la langue slavonne, fonda à Kiew une bibliothèque et à Novogorod une école publique où il fit instruire à ses frais trois cents enfants. Sa fille Anne épousa Henri roi de France, et devint ainsi la mère commune de tous les princes de la dynastie capétienne. Ce règne aussi glorieux au-dehors qu'au dedans se termina en 1054. Mais en renouvelant les partages qui avaient troublé TÉtat après la mort de Swiatoslaf et de Wladimir, Iaroslaf légua à ses successeurs des causes de discordes. En effet, ces partages, en déchirant la monarchie russe, l'exposèrent aux insultes des peuples voisins, tels que les Petchenegues, les Comans et bientôt après les Tartares.

S HI. De l'Empire Grec.

L'histoire de l'empire grec pendant la période qui nous occupe n'est qu'une longue suite de séditions et de perfidies, que compliquent les violences du fanatisme. Le trône, aussi peu affermi que l'avait été celui d'Occident, passe alternativement à une foule d'usurpateurs dont plusieurs de la condition la plus vile ne doivent leur élévation qu'au crime et au parricide. Une superstition grossière trouble l'esprit des Grecs , qui n'ont de courage que pour se déchirer. Elle est soigneusement entretenue par les moines, qui ont trouvé moyen de s'emparer du gouvernement en faisant exclure de l'épiscopat le clergé séculier et en concentrant toute l'activité des princes sur de vaines disputes théologiques. De là, une source féconde de troubles, de schismes et de sectes qui, plus d'une fois, partagent l'empire et ébranlent le trône. Sur toutes les frontières, se pressent les Slaves, les Russes, les Bulgares, les Turks seldjoucides, repoussés avec peine et toujours plus menaçants. Dans la Méditerranée, les Sarrasins continuent leurs ravages et s'emparent de la Crète et de la Sicile. Cependant, quand le maître de Constantinople n'est pas un tyran cruel ou imbécile, l'empire, qui résiste par sa masse, fait encore sentir un reste de force à ses ennemis.

Fin de la querelle des Iconoclastes. — A l'exemple de son père Léon-l'Isaurien, Constantin Copronyme fut un iconoclaste fanatique et sanguinaire. Il obtint d'un concile de trois cent trentehuit évêques une décision qui proscrivait le culte et la conservation des images (754); les succès qu'il remporta sur les Arabes , les Slaves et les Bulgares ne peuvent effacer l'odieux

HISTOIRE DU JflÛYEN-AflB,

souvenir de ses persécutions. Son fils Léon IV ne régna que cinq ans et laissa sous la tutelle de sa veuve Irène un jeune enfant, nommé Constantin VI. Irène avait failli être répudiée, parce qu'elle favorisait le culte des images. Maîlresse du pouvoir, elle convoqua eu T8T le second concile général dj& Nicée, qui condamna l'impiété des iconoclastes. Mais cette princesse ambitieuse fit crever les yeux à son malheureux fils pour s'asseoir seule sur le trène des Césars, d'où elle fut renversée à son tour par le grand trésorier Nicéphore (802). Après la mort de l'usurpateur, qui fut tué par les Bulgares, et la déposition de Michel Ier, Léon- l'Arménien profita d'une paix glorieusement conquise sur ces Barbares pour rétablir l'ordre dans l'empire* Mais il le troubla lui-même en ranimant les querelles religieuses par son intolérance contre les images. Grâce à sa protection et à celle de Théophile, l'un de ses successeurs, la secte des iconoclastes, abattue par Irène , releva la tète ; ce fut encore une femme Théodora, veuve de Théophile, qui lui porta le dernier coup, et qui la proscrivit définitivement en 843, pendant la minorité de son fils Michel III. Animée d'un eèle qui dégén nérait en violence , Théodora déclara aussi aux Pauliqiens une guerre qui conta la vie à une multitude de ces hérétiques, répandus depuis plusieurs siècles dans le Pont et dans l'Arménie.

Schisme de V Eglise grecaue. — Au moment où semblaient s'éteindre les discordes qui avaient si longtemps ensanglaqté Perapire, on vit surgir les premiers symptômes du schisme dont le feu mal éteint dévait deux siècles plus tard se rallumer et consommer la séparation de l'Eglise grecque du centre de l'unité catholique. Les patriarches de Constantinople échangeant par orgueil le simple titre d'évéques de Byzance contre celui de patriarches de la nouvelle Rome, s'étaient arrogé aussi le titra d'évéques universels, malgré les légitimes réclamations des souverains pontifes. La conversion des Bulgares, entreprise par des prêtres de l'un et de l'autre rite, donna lieu à de nouveaux démêlés, à la suite desquels les Latins furent chassés de la Bul-i garie. L'indigne fils de Théodora, Michel III, qui se proposait Néron pour modèle, régnait alors. Il s'irrita des remontrances du patriarche Ignace, qui lui reprochait ses vices, et fit asseoir sur le siège de Constantinople le savant Photius, son capitaine des gardes (86 !). Cet intrus, habile faussaire, s'imagina qu'il pourrait, à l'aide d'un concile composé de ses créatures, faire approuver ce changement au pontife de Borne. Mais le pape Nicolas I*', moine austère et inflexible qui citait les rois euxmêmes à son tribunal, ayant découvert la fraude, excommunia

rusurpateur. Photius humilié crut, dans son arrogance, braver la puissance du pape en formulant contre lui une excommunication ridicule. À l'avènement de Basile-le-Macédonient 11 fût envoyé en exil, et le pieux Ignace fut rétabli sur son siège. Cependant après la mort d'Ignace (877), le pape Jean VIII consentit à la réintégration de Photius dans la dignité patriarcale, espérant qu'instruits par l'expérience, les Grecs auraient renoucé à toute idée de schisme. Mais cette confiance fut déçue. Une ancienne antipathie, rendue plus implacable par la querelle des ieonoclastcs et par l'addition du filioque (-voy. le chap. II, p. 193), envenimait sans cesse des griefs plus apparents que sérieux. En effet, quel que soit l'aveuglement des hommes, on ne peut croire que l'Eglise grecque se 60it séparée de l'Eglise latine, au risque de se voir anéantir par les Barbares, pour des motifs futiles, relatifs à la manière de se nourrir ou de porter la barbe. Des causes politiques se cachaient sans doute sous ces prétextes. Les Grecs pardonnaient d'autant moins aux papes d'avoir consenti à détacher de l'empire l'Italie centrale , qu'ils avaient montré moins de courage à la défendre eux-mêmes contre les invasions diverses des Barbares qui s'y étaient enfin établis. Aussi quand l'épée des Normands fit rentrer la Pouille et la Calabre sous la juridiction de Rome, le patriarche de Constantinople ' ne put trouver assez d'invectives contre ce qu'il appelait les \ erreurs abominables des Latins. Anathématisé par les légats i du Saint-Siège, Michel Cérularius s'obstina à repousser la suprématie romaine, supprima les églises et les couvents qui suivaient le rite latin, et dressa contre l'Eglise latine un acte d'accusation plus violent et plus déraisonnable encore que celui de Photius. A dater de cette époque (1054) , s'opéra définitivement la consommation du schisme d'Orient. Ce schisme devait hâter la décadence et la chute de l'empire grec , en l'isolant de l'Europe catholique, au moment où il était attaqué par ses plus redoutables ennemis.

Guerres contre les Sarrasins et les Turks seldjoucides. — Nous avons indiqué plus haut les quatre tentatives des Busses contre Constantinople. L'empire grec ne dut alors son salut qu'à la conversion de Wladimir et a son mariage avec la sœur des empereurs Basile II et Constantin VIII. Grâce à la valeur de Jean Zimiscès et de Basile II, la longue guerre avec les Bulgares se termina par la défaite et l'asservissement de ce peuple. Mais du côté de l'Orient, de nouveaux dangers allaient menacer les successeurs dégénérés de Justinien.

Depuis les revers qu'ils avaient éprouvés sous le règne de

Léon-l'Isaurien, les Musulmans ne s'étaient plus montrés devant Constantinople. Mais au neuvième siècle , ils recommencèrent leurs entreprises sur terre et sur mer. Pendant que les Sarrasins d'Afrique enlevaient la Sicile aux Grecs et imposaient à cette ile les lois et la religion de l'islamisme, une troupe d'aventuriers, proscrits de Cordoue par le khalife Al-Hakkam, désolaient l'Archipel par leurs pirateries et prenaient possession de l'île de Crète (824). Dès lors les côtes de la Calabre, de la Pouille, de l'Adriatique, les îles de Samos et de Lemnos, furent exposées sans relâche à leurs dévastations. Enfin, sous Basile Ier, le patrice Nicétas rendit quelque éclat à la marine grecque, en chassant les Sarrasins de Bari, de Raguse et du Péloponèse. Mais l'empire ne put ni venger la destruction récente de Syracuse ni reprendre la Sicile. Dans le siècle suivant, Nicéphore Phocas parvint, comme nous l'avons vu précédemment, à reconquérir la Crète (960). (Voir le chap. IV, parag. IV, p. 220.)

Plusieurs fois envahie par les armées des khalifes de Bagdad, l'Asie Mineure semblait une proie tôt ou tard réservée à l'islamisme. Quelques généraux habiles retardèrent sa ruine. Sous le règne de Léon VI, une paix avantageuse assure pour quelque temps le repos des frontières du côté de la Mésopotamie ; et les lieutenants du parricide Romain II étendent le territoire de l'empire jusqu'à l'ancienne limite de l'Euphrate. Nicéphore Phocas se signale par de nouveaux exploits : il chasse les infidèles de Chypre, de la Cilicie, et s'avance en vainqueur jusqu'aux bords du Tigre (969). Son successeur Zimiscès marche sur ses traces et entreprend la conquête de la Syrie. Déjà il a enlevé aux Arabes Apamée, Emèse, Balbek et Damas, lorsqu'il meurt empoisonné (976). Longtemps employées contre les Bulgares, les forces des Grecs sont reportées en Asie sous le règne de Romain III, gendre de Constantin VIII; et malgré une première défaite près d'Antioche (l 030), les Grecs se maintiennent dans leurs positions. La rapide décadence du khalifat de Bagdad aurait assuré à l'empire la possession de l'Asie Mineure, sans les désordres qui suivirent la mort de Romain 111 et sans les progrès menaçants des Turks seldjoucides.

Ces peuples originaires des bords de l'Oxus, après avoir détruit la domination des Gaznévides en Perse, prirent les khalifes abbassides sous leur ambitieuse tutelle et attaquèrent l'empire grec. Déjà leur chef Togrul-beg, maître d'Erzeroum, avait sommé l'empereur de se soumettre. Son neveu, Alp-Arslan s'empara presque sans résistance de l'Arménie, de la Géorgie et de la Cappadoce, et envahit la Phrygie. L'empereur Romain-

Diogène le repoussa dans trois campagnes successives, mais il engagea une action générale, fut vaincu et fait prisonnier à Malazkerd (août 1071). Cette bataille décida du sort de l'Asie. Malek-Shab, successeur d'Alp-Arslan, enleva au khalife fatimite la Syrie et la Palestine, pendant qu'un autre prince de la famille de Seldjouk, Soliman, profitait des divisions de l'empire grec, fondait, du Taurus au Bosphore, le royaume d'Iconium et choisissait Nicée pour sa résidence (sultanie de Roum) (1074—1084). Les Grecs ne conservèrent plus en Asie Mineure que les côtes et quelques lieux fortifiés ; en même temps les Normands envahissaient l'Italie méridionale et de là se préparaient à attaquer les Iles et les côtes de l'Ëpire.

Désordres intérieurs. — Cet affaiblissement de l'empire avait été préparé par les troubles qui signalèrent la fin de la dynastie Macédonienne. Fondée par Basile Ier en 867, cette dynastie régna presque sans interruption pendant cent quatre-vingtneuf ans. Mais, sauf le règne de son fondateur et celui de Basile II, elle ne légua à l'histoire aucun de ces noms éminents qui commandent et méritent l'attention. A la mort de Constantin VIII (1028), dernier héritier mâle de cette race, ses deux filles, Zoé et Théodora, avilirent la pourpre impériale en la livrant * par de honteux mariages à un banquier, à un calfateur de na- / \ires, ou à des courtisans débauchés. Mais une révolution mili- / taire allait mettre un terme à cette période de bassesse et de servitude, pendant laquelle les Grecs, comme un vil troupeau, se laissèrent transférer de maître en maître, selon le caprice de deux vieilles femmes.

Avènement des Comnènes. — Les Comnènes prétendaient descendre d'une famille romaine établie depuis longtemps en Asie. Manuel, le premier qui donna de l'illustration à cette race d'empereurs, recommanda ses fils Isaac et Jean à Basile II qu'il avait utilement servi. Elevés avec le plus grand soin, les deux Comnènes parvinrent au commandement des armées et des provinces, et lorsque Théodora eut élevé à l'empire l'incapable Michel VI, les principaux chefs militaires donnèrent le trône à Isaac (1057). Mais celui-ci n'était point ambitieux , il abdiqua après deux ans de règne, et son frère Jean refusa la pourpre qui fut acceptée par Constantin Ducas, allié à la famille des Comnènes. Celui-ci ne fut occupé que du soin d'assurer le pouvoir à ses enfants. Toutefois sa veuve, Eudoxie, donna sa main et le sceptre impérial au vaillant Bomain-Diogène, dont la défaite fut une source de calamités pour l'empire. Remis en liberté par le sultan des Turks, Romain ne retrouva ni sa femme ni

son trône, et succomba victime d'une intrigue de palais. Mais le fils aîné de Constantin, Michel VII, ne sut pas user de l'autorité qu'il avait arrachée au défenseur de l'empire. Il fut détrôné par Nicéphore Botoniates (1078), et celui-ci à son tour dut céder l'empire aux Comnènes, Alexis, le troisième et le plus illustre des fils de Jean, avait contribué plus que, tout autre à l'élévation de Botoniates, Puis indigné de son ingratitude, il le relégua dans un cloître et se mit à sa place. Le règne de ee prince ouvre pour l'empire Grec une nouvelle période dont l'histoire va se confondre avec celle des Croisades (1081*1096). Menacé par les Normands d'Italie, par les Arabes d'Egypte et d'Afrique, par les Turks de l'Asie Mineure qui campent de l'autre côté du Bosphore, par les Russes, les Petchenègues et tous les Barbares du Danube qui désolent la Thraee jusque sous les murs de Constantinople, le nouveau souverain de l'Orient appelle les peuples de TOccident au secours des derniers débris de l'empire romain.

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