‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 34 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Démembrement de l'Empire musulman. — Tableau des trois Khalifat» de Bugdad, du Caire et de Cordoue.

A la suite de la révolution qui renversa les Ommiades du trône de Damas, l'empire musulman se trouva partagé en deux domi« nations rivales. L'Espagne reconnut les lois d'un descendant de Moaviah ; l'Asie et l'Afrique se soumirent aux armes victorieuses du sanguinaire Aboul-Abbas, Mais ce premier déchirement ne fut que le prélude de divisions nouvelles, Des haine» religieuses, résultats de doctrines anti-sociales, fournirent à tous les ambitieux des sectaires fanatiques. Après avoir jeté un éclat passager, le khalifat d'Orient, comme celui d'Occident, se vit; en proie à la confusion et à l'anarchie ; et cet état de décadence arrive h son comble au moment même où l'purope se prépare à venger par les croisades les anciennes injures de la chrétienté.

§ Grandet» et affaiblissement dn Khalifat de Bagdad.

Premiers Abbassides. — Almanzor, successeur d' AbouK» A boas, et fondateur de Bagdad (7 62), commença l'illustration littéraire des Abbassides. Mais ni sa magnificence ni son goût pour les sciences ne peuvent faire oublier son. ingratitude envers se»

DEUXI^MB PÉRIODE. - CHAPITRE X

meilleurs serviteurs, et l'acharnement avec lequel il persécuta les derniers restes de la famille des Alides. Aussi prodigue, aussi somptueux que son père, Mahadi reprit avec succès la guerre contre le* Grecs. En 7T9, son fils Haroun leur enleva Samalek dans le Pont et conduisit bientôt après sur les hauteurs de Scutari une armée de cent mille Arabes et Persans. Irène, qui régnait alors au nom de son fils, se soumit à lui payer un tribut annuel de soixante-dix mille pièces d'or et à lui fournir des guides et des vivres pour regagner la Syrie. Deux ans plus tard, par la mort de son père et celle de son frère, Musa-Àl-r Hadi, Haroun fut proclamé khalife (786) et commença le règne le plus brillant de cette dynastie.

Règne d1 Haroun*Âl-Ra$chid.— Si Haroun souilla sa gloire par le supplice des généreux Barmécides, on doit dire qu'il mérita son surnom d'Al-Raschid (le Juste ou le Justicier), en écoutant lps plaintes des plus pauvres de ses sujets, et en parcourant fréquemment les provinces de son vaste empire pour y réprimer aveo une sévérité inexorable les excès des gouverneurs. Nicéphore, successeur d'Irène, à Constantinople, ayant résolu de rompre le traité, lui envoya en signe de défi un faisceau d'épées. D'un seul coup de sen redoutable cimeterre, Haroun coupa les faibles armes des Grecs sans émousser la sienne , et répondit ; « Au nom du Dieu miséricordieux, Haroun- A 1-Raschid , com~ « mandeur des fidèles à Nicéphore, chien de Romain. Fils d'une mère infidèle, j'ai lu ta lettre. Tu n'entendras pas ma réponse, « tu la verras. » En effet, il l'écrivit aussitôt en traits de sang et de feu dans les plaines de la Phrygie et de l'Asie Mineure. Huit expéditions successives, accompagnées d'effroyables dévastations, apprirent aux Grecs ce qu'il en coûtait de braver le terrible khalife, et Nicéphore fut heureux d'obtenir enfin la paix au prix d'une humiliante soumission (805).

Après avoir contracté par une double ambassade une alliance avec Charlemagne contre le khalife de Cordoue, Haroun mourut en 809. Jamais , dit un historien arabe , l'Etat ne jouit de plus de splendeur et de prospérité; jamais les bornes de l'empire des khalifes ne furent plus reculées; jamais la cour ne réunit un aussi grand nombre de savants, de poètes et de personnages du plus haut mérite ; c'est cependant sous ce règne, considéré par les Arabes comme 1 apogée de leur grandeur, que s'opéra le premier démembrement du khalifat d'Orient. L'Afrique avait reconnu les Abbassides. Mais les émirs y régnèrent bientôt en souverains, et l'autorité des commandeurs des fidèles fut réduite k la suprématie spirituelle, qu'ils perdirent même en 068/Vers

789, l'Alide Edris, réfugié dans la Mauritanie, bâtit Fez, et ses successeurs s'y transmirent l'autorité comme princes indépendants. En 796, Ibrahim, fils d'Aglab, se souleva dans le Kairoan, où il fonda la dynastie des Aglabites, qui régnèrent à l'ouest du royaume Edrissite, depuis Tunis jusqu'aux frontières de l'Egypte. Ces deux familles se maintinrent pendant plus d'un siècle, jusqu'à l'époque où elles furent renversées par les Fatimites.

Splendeur de l'empire arabe sous Âl-Mamoun. — Amin, fils aîné d'Haroun , ayant abandonné tout le soin des affaires à un ministre incapable, fut aisément détrôné par son frère Al- Mamoun, gouverneur du Khorasan (813). Celui-ci suivit l'exemple de son père, et s'attacha surtout à éclairer ses peuples et à les rendre heureux. Instruit lui-même et tolérant, il fit traduire en arabe les principaux écrits des Grecs sur la philosophie et les sciences. Des observatoires , des bibliothèques , des collèges furent fondés dans les principales villes de l'empire, et surtout à Bagdad, qui devint le centre d'un immense mouvement littéraire. Ces Arabes, qu'on accuse 4'avoir incendié les derniers débris de la bibliothèque d'Alexandrie, se firent les interprètes et les propagateurs de la sagesse antique. C'est d'eux que l'Europe reçut le dépôt des connaissances mathématiques et des sciences naturelles, dépôt accru et enrichi par de nouvelles découvertes. Ce qu'on rapporte de la perfection où étaient parvenus les arts mécaniques et l'industrie à Bagdad, à Ispahan, à Damas, tient presque du prodige. En 917, quand déjà la puissance des Abbassidesétait sur son déclin, le faible Moctader , étonna les ambassadeurs byzantins en leur montrant un nombre incroyable de tapisseries brodées en or, en argent et en soie, ainsi qu'un arbre chargé d'oiseaux faits de métaux précieux. Mus par de secrets ressorts, les oiseaux chantaient, et les branches de l'arbre s'agitaient, comme si elles eussent été balancées par le vent.

Cependant les sévères docteurs de la loi musulmane taxèrent d'imprudence la curiosité d'Al-Mamoun, et ils prévirent que ces études, favorables en principe au développement de l'esprit humain, pourraient aussi conduire aux innovations les plus dangereuses. Les Arabes avaient dû leurs succès à leur foi ignorante et intrépide. Mais leur épée devint moins redoutable quand la jeunesse commença à déserter les camps pour les collèges. En effet, toute cette gloire scientifique ne put prévenir l'affaiblissement du klialifat. Et pourtaut elle avait semblé d'abord s'accroître de plus en plus, parce que les dynasties indépendantes

en se multipliant multipliaient les capitales et par conséquent les foyers de l'activité intellectuelle. Mais enfin tout disparut dans une ruine commune, sous l'action combinée de la doctrine anti- sociale des Ismaéliens et de la barbarie des hordes turques.

Soulèvement de Babek. — Du vivant même d'Al-Mamoun éclatèrent les symptômes d'une dissolution prochaine. Pendant que Taher, gouverneur du Khorasan, se soulevait et établissait sur les bordsde l'Oxus la principauté des Tahérides (820), un fanatique nommé Babek prêchait les opinions les plus subversives et trouvait en Perse de nombreux prosélytes. Jaloux des Arabes qui les avaient vaincus, les Persans étaient les ennemis secrets de l'islamisme et de l'autorité religieuse des khalifes. Aussi accueillaient-ils avec empressement toutes les hérésies qui dès le principe avaient attaqué l'orthodoxie musulmane. Parmi eux, les anciennes doctrines de Zoroastre et de Manès comptaient encore une foule de partisans qui se déclarèrent pour Babek. Pendant vingt ans, ce sectaire soutint contre les armes des khalifes une lutte qui coûta, dit-on, la vie à un million d'hommes. Enfin vaincu et fait prisonnier, il périt en riant au milieu des supplices. Mais il légua ses opinions dangereuses à d'autres hérésiarques.

Puissance des gardes turques.— Ce futMotassem, frèreet successeur d'Al-Mamoun (833-842), qui mit fin à cette guerre intestine. Au dehors il eut à soutenir de sanglantes hostilités contre l'empereur grec Théophile. La ruine d'Amorium, où était né Micbel-le-Bègue , père de Théophile , vengea celle de Sozopetra, où Motassem avait vu le jour. Mais ce prince, dont le règne fut encore brillant et glorieux, prépara au khalifat et à sa famille une nouvelle cause de ruine, en s'entourant d une garde turque de cinquante mille hommes. Gomme jadis les prétoriens à Rome, ces esclaves du commandeur des croyants devinrent bientôt plus puissants que lui, et disposèrent du trône au gré de leurs caprices.

A partir de l'assassinat de Motawakkel, en 861, la vie même des khalifes fut à la merci de cette milice turbulente qui en moins de neuf ans éleva, renversa ou massacra Mostain, Motaz et Mothadi. Des cinquante-neuf khalifes qui régnèrent jusqu'en 1258, trente-huit perdirent la vie ou au moins leur dignité d'une manière violente. Au milieu de ces troubles, Tholoun, ancien esclave originaire du Turkestan, se rendait indépendant en Égypte (868), et son fils Ahmed y fondait la dynastie des Tholounides. En même temps le Khorasan et l'orient de la

Perse passaient des mains desTahérides entre celles d'Iacoub, fils de Soflar (873).

Révolte des Karmathes. — Pendant que l'empire était ainsi démembré pièce à pièce, l'unité religieuse n'était pas moins menacée. Les prédications de Babek furent reproduites vers 890 par le Persan Abdallah, mais en secret et parmi un petit nombre d'adeptes, auxquels il ne révélait que par degrés sa doctrine impie qui rejetait toute religion et toute morale. Un de ses disciples, Ahmed, surnommé Karmath, jeta le masque et se fit des partisans en leur accordant une licence entière. Du fond du golfe Persique jusqu'aux villes florissantes de Koufah et de Bassora, le fanatisme des Karmathes étendit ses ravages destructeurs, et l'Abbasside tremblait derrière les voiles de son palais, lorsque le farouche Abou-Taher venait avec cinq cents cavaliers le braver dans Bagdad. Ennemis déclarés du culte musulman, les Karmathes se plaisaient à dépouiller les caravanes qui se rendaient à la Mecque. Ils prirent même la ville sainte en 920, et trente mille Musulmans périrent en défendant la Gaaba. Pour délivrer l'Asie de leurs brigandages, il ne fallut pas moins d'un siècle de combats.

Les Fatimites en Afrique. — Encouragé par l'audace et par les succès des Karmathes, un autre Abdallah, qui se donnait pour un descendant d lsmaël et d'Ali, parvint à soulever l'Afrique (908). Cette filiation prétendue, mise en avant pour rallier les Alides dissidents, cachait au fond une doctrine entièrement subversive de l'islamisme, et les Ismaéliens n'étaient autre chose que des Karmathes déguisés. Abdallah se fit proclamer khalife à Kairoan, et prit le nom d'Obeidollah-al-Mahadi. Après avoir renversé les Aglabites et les Édrissites, il fixa sa résidence à Mahadia, et fut le fondateur de la dynastie des Fatimites, nom que préférèrent les nouveaux khalifes, afin de mieux marquer leur descendance directe du Prophète. Les successeurs d'Obeidollah accordèrent aux Zeirides la possession héréditaire d'Alger et de son territoire ; mais l'un d'eux, Al-Moez, fit la conquête de l'Egypte (968), où la ville du Caire fondée par lui devint la capitale du khalifat d'Afrique.

Les khalifes sont dépouillés de Fautorité temporelle.— Cependant les khalifes de Bagdad, sous la tutelle des gardes turques, voyaient les derniers restes de leur puissance passer entre les mains des émirs provinciaux. Les noms de ces princes indépendants, dont l'autorité fut généralement éphémère, ne méritent point d'être signalés. 11 faut en excepter la famille des Bouides, maîtres de la Perse, dont les chefs, appelés par les

khalifes eux-mêmes, les délivrèrent de la tyrannie des Turks. Mais ce fut pour se substituer à ceux-ci en s'arrogeant tout le pouvoir civil et militaire sous le titre d'Emir-al-Omra (936). A partir de 946 cette charge devint héréditaire dans la famille des Bouides, et le khalife fut réduit au rôle de grand-iman et au soin des affaires religieuses. Il ne jouit même pas sans contes-» tation de cette suprématie spirituelle que dès Tan 958 les Fatimites d'Afrique refusèrent de reconnaître. Dès lors les Bouides furent auprès des descendants d'Haroun-al-Raschid ce que les maires du palais avaient été auprès des rois fainéants de la race mérovingienne.

§ II. Fatimites. — Turks Seldjoucides.

Doctrine secrète des Fatimites. — Ainsi les trois grandes par-r Mes du monde musulman, l'Asie, l'Afrique et l'Europe, avaient chacune leur khalife et leur pontife suprême. Celui de Bagdad et celui du Caire, l'un descendant d'Abbas, oncle du Prophète, l'autre de Fatime, sa fille, étaient Schiites ; le troisième, celui de Cordoue, était le chef des Sonnites, puisqu'il reconnaissait au contraire comme légitime la succession des quatre premiers khalifes. Mais les Fatimites, ainsi que nous l'avons dit plus haut, étaient séparés des Abbassides par une profonde dissidence religieuse. Schiites en apparence, ils protégeaient en réalité les opinions pernicieuses des Ismaéliens, qui devaient enfanter plus tard celles de? Assassins de la Perse et de la Syrie. La doctrine secrète de cette secte fut enseignée an Caire dans des loges qu'on appelait les assemblées de la sagesse. Elle comprenait neuf degrés d'initiation au terme desquels le récipiendaire arrivait à nier toute religion positive et à reconnaître l'indifférence du bien et du mal, comme le véritable état de perfection phi** losophique. Deux fois par semaine le khalife lui-même était tenu d'écouter attentivement les lectures que venait lui faire le daial doat, ou missionnaire suprême des Ismaéliens.

Etablissement du khalifat du Caire. — En venant siéger au Claire, Moez avait supprimé le nom du khalife de Bagdad dans les prières publiques, et avait mis à la place le sien et celui d'Ali. Son fils Azis-Billah fit la conquête de la Syrie (980). Son petit-fils Hakem se rendit fameux par toutes les extravagances que des doctrines porverses peuvent inspirer à un cerveau déréglé. Despote soupçonneux et fantasque , il voulut con-danuier les femmes de ses États à une réclusion absolue, et persécuta cruellement les Juifs et les Chrétiens. Tantôt il se montrait musulman zélé et admirateur du Koran ; tantôt il voulait

se faire passer pour la Divinité incréée, qui après avoir animé dix imans visibles ou invisibles, se montrait enfin dans sa royale personne. Une montagne près du Caire lut consacrée aux mystères du nouveau culte, et tous durent adorer Hakem, souverain maître des vivants et des morts. Propagée par Durzi, cette religion insensée subsiste encore dans le Liban, parmi les peuplades belliqueuses des Druses.

Hakem périt assassiné à l'âge de trente-six ans (1031). Mais l'esprit de prosélytisme qui animait les initiés se répandit en Asie. Sous le khalifat du fatimite Mostanser-Billah, l'émir Al- Omra Bessassiri, gagné par les missionnaires ismaéliens, fit battre monnaie et prêcha dans la chaire de Bagdad au nom du descendant de Fatime (1058). Mostanser qui aspirait au khalifat universel, semblait arrive au comble de ses vœux, quand les Turks-Seldjoucides accoururent à la défense des Abbassides, et rétablirent leur autorité spirituelle. Dès lors les Fatimites sont resserrés en Égypte, d'un côté par ces mêmes Seldjoucides qui leur enlèvent la Syrie, et de l'autre par les dynasties indépendantes de l'Afrique . Mais en se retirant de l'Asie , la doctrine Ismaélienne y laisse après elle des semences empoisonnées. Un de ses affidés, Hassan-Ben-Sabah, protégé, puis disgracié par Mostanser, s'échappe de prison, retourne dans la Perse, sa patrie, et s'y fait un grand nombre de prosélytes. En 1090 il s'empare de l'inaccessible forteresse d'Alamont (nid des vantour g), prend le titre de seigneur de la montagne, et fonde l'ordre des Assassins que nous retrouverons plus tard en Syrie à l'époque des croisades.

Gaznévides. — Les Soffarides, que nous avons vus s'établir dans le Khorasan, avaient été dépossédés par les Samanides, qui s'y maintinrent jusqu'à la fin du dixième siècle. Mais vers 975, un esclave turk s'empara de la ville et de la province de Gazna, d'où l'un de ses successeurs, Mahmoud, s'élança à la conquête de l'Asie centrale (997-1028). Profitant des divisions des Samanides, il étendit son empire des bords de la mer Caspienne à l'embouchure de l'Indus. Lahore, M oui tan, Guzarate, tombèrent en son pouvoir, et il se montra propagateur aussi ardent de la foi musulmane que persécuteur inexorable de la religion indienne. Du côté de l'occident, Mahmoud mit fin à la dynastie Bouide, qui régnait en Perse. Mais après lui les Gaznévides portèrent tous leurs efforts du côté de l'Inde et élevèrent un puissant empire qui eut Delhi pour capitale et le Gange pour frontière du côté de l'est.

Seldjoucides. — La Perse et avec elle le reste de l'Asie

occidentale devinrent alors la proie d'un nouveau peuple, dont nous avons déjà eu occasion de parler (Voy. Chap.lX, p. 300). Longtemps soumis aux Târtares Géougen, les Turks avaient exploité pour ces maîtres farouches les mines des monts Imaùs. Us se rendirent ensuite indépendants, mais sans pouvoir fonder un empire durable. Leurs bandes nomades se dispersèrent, et Tune d'elles, embrassant la religion de Mahomet, vint se fixer dans la Transoxiane et le Kharisme. De là les Turcs se mirent à la solde des khalifes et plus tard à celle des sultans gaznévides. Mahmoud, qui s* était servi avec succès de leur irrésistible cavalerie, apprit à redouter leur ambition et leur goût pour le pillage. A sa mort, les Turks, dont une seule tribu, celle de Seldjouk, comptait jusqu'à deux cent mille combattants, se mesurèrent avec son successeur Massoud, et le vainquirent à Zendekan (1038). Maîtres de la Perse, ils songèrent à se donner un roi, et le sort désigna Togrul-beg, petit-fils de Seldjouk, Proclamé sultan à Nishabour, Togrul, dans l'espace de seize ans, repoussa les Gaznévides jusqu'à F Indus, s'empara de l'Irak et de l'Aderbidjan, demanda un tribut à l'empire grec, et devint le protecteur des Abbassides.Appelé deux fois à Bagdad par le kalife Kayem, il le délivra de la tyrannie des émirs Al Omra , et reçut de lui, avec la main de sa fille, le titre de lieutenant temporel du vicaire du Prophète (1055-1063). Zélé musulman, Togrul se montra plein de respect envers le descendant d'Abbas, qui tomba du moins sous un joug moins pesant et moins ignominieux que celui des Bouides. Il poussait même si loin la piété, qu'au dire des Arabes il fondait toujours une mosquée avant de bâtir un palais.

Puissance de Malek-Shah. — Nous avons indiqué plus haut les guerres de son successeur Alp-Arslan, contre l'empereur grec Romain Diogène. Au lieu d'achever la conquête de l'Asie mineure, les Seldjoucides tournèrent leurs armes contre le Turkestan où Alp-Arslan tomba sous le poignard d'un Karismien prisonnier (1072). Son fils, Malek-Shah, acheva la conquête du Turkestan, et fit reconnaître son autorité jusque dans le Cashgar, pays situé aux confins de la Chine. Revêtu par le khalife de Bagdad du titre sacré d'émir Al-Moumenim, le prince turk fit revivre les beaux jours du règne d'Haroun-Al-Raschid, dans un empire qui surpassait en étendue celui des premiers Abbassides. Pieux, juste, ami des sciences, il éleva partout des établissements utiles avec l'aide de son visir, le Persan Nisamalmouck. Mais Malek-Shah mourut empoisonné, probablement par quelque affilié à Tordre des Assassins, dont il avait

entrepris de purger l'Asie (1092) ; et la splendeur de son empire

naissant s'évanouit avee lui. En effet, selon l'expression d*un poëte persan, une nuée de princes s'éleva delà poussière de ses pieds ; et les liens de la subordination qu'il axait énergiquement maintenus furent brisés à sa mort.

Démembrement de V empire des Seldjoucides. — Barbiarok lui succéda en Perse; mais les trois dynasties turques qui déjà régnaient à Kerman, en Syrie et à Iconiunt, se rendirent indépendantes. Le Seldjoueide Soliman avait fondé au ndrd de l'Asie Mineure une domination redoutable pour l'empire grec, qui ne fut plus couvert que par la Bithynie^ lorsque Àûtioche eut été livrée aux Turks. Kilidje Àrslan, fils de Soliman, prit le titre de sultan de Roum, et l'émir Ortok enleva la Palestine et Jérusalem au khalife fatimite. La cité sainte, de nouveau profanée, fut soumise à une servitude plus cruelle que celle qu'elle avait subie même sous l'autorité d'Hakem. Les magistrats et trois mille citoyens furent égorgés par une horde fanatique dont les excès, sans cesse renaissants, parvinrent enfin à là connaissance des chrétiens d'Occident et contribuèrent à les entraîner à la croisade.

§ III. Kholifat de Cordon c depuis sa fondation jusqn'à son démembrement.

De toutes les dominations fondées par les Arabes, la plus brillante peut-être fut celle qu'ils élevèrent en Espagne. Ifulle part du moins ils né déployèrent plus de magnificence, plus de goût pour les sciences, pour les lettres et pour les arts utiles. Si à une certaine époque le khalifat de Bagdad rivalisa sur ce point avec celui de Cordoue, il est juste de reconnaître que les Arabes d'Espagne laissèrent des traces plus fécondes de leur administration prospère et des monuments plus durables de leur civilisation. Cependant cet empire, malgré l'état florissant de l'agriculture et de l'industrie, malgré le gouvernement équitable d'une suite dè princes distingués par leur sagesse, arriva comme celui des Abbassides à une précoce décadence , car on y remarque le même esprit de révolte, les mêmes dissidences religieuses, auxquels s'ajoute l'action envahissante de la nation nalité chrétienne. Réfugiés dans les montagnes dés Asturies, les fils des compagnons de Pélage en sortiront pleins d'ardeur et de foi pour déployer le drapeau du Christ et reconquérir pied à pied le sol de la patrie.

Abdérame /•* (756-788). — La grandeur du khalitet dè Cordoue commença dès qu'il fut fondé, et le premier Àbdéramc se montra digne de sa haute fortuite (756). Cependant son

règne fut presque toujours troublé par les attaques des Abbassides et les soulèvements qu'ils encouragèrent. Vainqueur du wali d'Afrique, Abdérame reprend Tolède, Sidonia et Séville. Il force à la soumission les gouverneurs de Barcelone et de Saragosse ; mais il ne peut empêcher les Francs de pénétrer en Espagne sous Charlemagne, qui rattache à ses Etats les provinces situées entre PEbre et les Pyrénées (778).

C'est du règne d* Abdérame I" que date rétablissement réel des Arabes en Espagne, puisque pour la première fois depuis la conquête, un gouvernement stable et régulier fut substitué à une situation violente et précaire. Jusqu'alors annexée à l'Afrique, et par elle au khalifat de Damas, l'Espagne musulmane, à partir de ce moment, vécut de sa vie propre. Les tributs qu'elle envoyait au loin à uft maître étranger furent rendus à la circulation par un souverain national. Les ambitieux subalternes se virent réduits à l'impuissance. La distinction entre les vainqueurs et les vaincus s'effaça par l'effet d'une charte de protection qui garantissait aux chrétiens la conservation de leur religion et de leurs lois. En même temps les plaines stériles se changeaient en jardins délicieux, et le commerce maritime faisait affluer dans la péninsule les trésors de Gonstantinople et de l'Orient.

Cordoue, siège du nouvel empire des Ommiàdes, renfermait, à ce qu'on prétend, dès la fin du huitième siècle, six cents mosquées, neuf cents bains et deux cent mille maisons. Mais son plus bel ornement était la grande mosquée (Aljama) commencée par Abdérame, et achevée par son fils Hescham. C'est un des plus vastes édifices qui existent : il comprend dix-neuf nefs formées par de grandes lignes de colonnes, qui courent parallèlement dans la direction du sud au nord sur une longueur d'environ cent vingt mètres; et chaque nef est fermée par une porte de bronze ornée de riches bas-reliefs.

Successeurs d1 Abdérame (788-822). — Cependant, au milieu même des splendeurs de son nouvel empire, le khalife de Cordoue était toujours poursuivi par le souvenir et le regret dé son ancienne patrie. Une tradition rapporte que souvent il adressait des vers ffleins d'une mélancolique tendresse à un palmier, transplanté (tomme lui des bords de TEuphrate sur la tferre étrangère. Au moment de mourir, Abdérame désigna pour son successeur son troisième fils; Heseham, et attribua aux deux atnés, Abdallah et SdHmah, le» gouvernements de Mérida et de Tolède (788). Mais il se soulevèrent, et il fallut que le khalife, après les avoir vaincus, leur donnât dé fortes

HISTOIRE Dl* MOYEN-AGE.

sommes pour les éloigner d'Espagne. Affermi sur le trône, Hescbam fit publier la guerre sainte contre les chrétiens. L'armée musulmane fut partagée en deux corps : l'un envahit la Septimanie, ravagea tout le pays jusqu'aux faubourgs de ISarbonne et rapporta un immense buûn; l'autre marcha contre le roi d'Oviédo, Alphonse II, surnommé le Chaste. Vers 750, Alphonse 1er, gendre de Pélage, avait réuni la Galice aux Asturies, et fondé ainsi un Etat indépendant qui fut agrandi et fortifié par son fils Froila. Alphonse II, à peine sorti des troubles d'une longue minorité, triompha des Arabes, qui furent taillés en pièces dans une embuscade à Lodos. C'est le premier succès important qui révèle au dehors l'existence du royaume chrétien des Asturies.

Hescham mourut jeune encore en 796, après avoir par sa justice et sa bienfaisance mérité le surnom d'AI-Radhy (le Bon). Ce fut lui qui fit bâtir le fameux pont du Guadalquivir et creuser de nombreux canaux pour fertiliser l'Espagne. 11 défendit l'usage du latin comme langue officielle, et obligea les chrétiens à apprendre l'arabe. Les savants, les poètes furent protégés par lui, et il lutta de magnificence avec l'abbasside Haroun-al-Raschid, son contemporain. Le règne de son successeur Al-Hakkam fut troublé d'abord par les prétentions de ses deux oncles, qui revinrent d'Afrique réclamer le khalifat, puis par une guerre avec les Francs, qui prirent Lérida, Barcelone, Tortose, et soumirent les îles Baléares. Après une longue suite d'incursions et de pillages réciproques, le khalife conclut avec Charlemagne une paix où fut compris le roi d'Oviédo, qui pendant les hostilités avait poussé jusqu'à Lisbonne ses courses audacieuses (810). Les Francs restèrent en possession de la marche d'Espagne, nommée aussi marche de Barcelone.

Al-Hakkam, un des plus savants hommes de son siècle, ne négligea point les soins du gouvernement pour se livrer à ses goûts favoris. 11 établit une milice soldée, et créa une marine redoutable. Mais son caractère dur et impérieux excita de fréquents soulèvements. Une conspiration contre sa vie fut punie par le supplice de trois cents conjurés, et la rébellion de Tolède parle massacre des principaux citoyens. Dans une autre émeute, produite à Cordoue par un nouvel impàt sur les douanes, le khalife se mit à la tête de sa garde composée de chrétiens renégats, et se baigna dans le sang des séditieux. Non content de cette vengeance, il bannit de ses Etats tous les habitants du faubourg insurgé. Vingt mille proscrits s'expatrièrent et passè-

DEUXIÈME PÉRIODE. « — CHAPITKE X

rent sur la côte d'Afrique, d'où ils allèrent conquérir la Crète, et piller les Iles de la Méditerranée.

Abdérame 11(8 2 2-8 52). — Atteint dans les derniers temps de sa vie d'une démence furieuse, Al-Hakkam laissa le trône à son fils Abdérame II (822). Le vieil Abdallah, fils d' Abdérame 1er, toujours tourmenté de l'ambition de régner, tenta de nouveau la fortune, et fut encore vaincu. D'autres soulèvements à Tolède et à Mérida n'eurent pas plus de succès. Mais pendant que les flottes d'Abdérame* parcouraient la Méditerranée, les pirates Scandinaves arrivaient sur les côtes de l'Espagne, dévastaient Lisbonne, Cadix, Sidonia , et remontaient jusqu'à Séville avec cinquante-quatre vaisseaux : les Arabes ne se débarrassèrent de ces hardis aventuriers qu'après plusieurs combats très-sanglants. Leurs armes ne furent pas plus heureuses contre Ramire I*r, successeur d'Alphonse II, qui gagna sur eux la bataille de Clavijo, près de Calahorra (847). L'apôtre saint Jacques, disent les traditions nationales, parut tout à coup monté sur un cheval blanc, et conduisit lui-même les chrétiens contre les infidèles. Toutefois quatre ans après, les lieutenants d'Abdérame reprirent l'avantage sur Ordogno, fils de Ramire. Mais le nord de l'Espagne, depuis l'embouchure du Douro jusqu'à celle de TEbre, resta définitivement acquis aux chrétiens, qui y avaient fondé trois Etats indépendants : le royaume des Asturics, le royaume de Navarre et le comté de Barcelone.

Révolte des Hafsounides.— Le règne d'Abdérame II fut encore une époque glorieuse pour le khalifat de Gordoue par l'éclat que jetèrent sur lui les sciences et les arts. Mais sous son fils Mohammed (852-886) et sous ses deux petits-fils Almoundhir et Abdallah (886-912), l'empire des Ommiades parut sur le point de se dissoudre. En effet, l'Espagne musulmane fut déchirée par des divisions intestines et par la guerre étrangère. Pendant que les chrétiens sous Alphonse III s'emparaient de Salamanque, de Burgos, de Coïmbre, pénétraient en Estramadure et s'avançaient jusqu'à Mérida, un chef de bandits, nomme Hafsoun, donnait aux Berbères, aux juifs, aux chrétiens fugitifs, le signal d'une insurrection redoutable. Sa troupe se grossit de tous ceux qui étaient persécutés pour leurs opinions religieuses et de tous les aventuriers que la guerre civile avait habitués au pillage. Il ne craignit pas de se mesurer avec les troupes du khalife ; mais sa mort n'étoufîa point la révolte, et son fils Khaleb, maître de Saragosse et de Tolède, brava tous les efforts d'Almoundhir, qui succomba dans une escarmouche. Alors la rébellion éclata sur tous les points. Heureux d'obtenir la neutralité du roi

d'Oviédo, Abdallah vit les Musulmans rigides lui refuser leur concours et exciter le peuple à ne point acquitter les tributs. Les émirs de Valence, de Murcie, de Jaën , reconnurent l'autorité du fils d'Hafsoun, et le khalifat allait passer entre les mains de Khaleh, lorsque la mort d'Abdallah changea la face des affaires (912).

Abdérame III le Grand (9 12-961).— Le petit-tils d'Abdallah, Abdérame III> à peine âgé de vingt-deux ans, mais déjà connu par ses talents et ses vertus, fut proclamé pat le peuple. H tourna aussitôt ses armes contre les partisans d'Hafsoun, et à la tète de quarante mille volontaires d'élite il leur fit une guerre sans répos ni trêve. Les provinces insurgées furent ramenées à l'obéissance par la clémence du khalife. Une flotte croisant dans la Méditerranée intercepta les secours que Kbaleb et ses fils tiraient de l'Afrique. Saragosse se rendit, et Tolède fut prise par famine après un long siège (9Î7). Réduits dès lors à l'impuissance* les Hafsounides continuèrent quelque temps une guerre de partisans, qui ne fut complètement terminée qu'en 944. Toutefois cette révolté opiniâtre, où les auxiliaires africains prirent la part la plus active, faisait prévoir par quelles mains serait détruit l'empire des Ommiades.

Au milieu de ces démêlés, la puissance des chrétiens d'Espagne s'augmentait d'une manière menaçante. Ordogno II avait transféré d'Oviédo à Léon, le siège du gouvernement* et s'était allié au roi de Navarre Sanche l*r. Leur armée combinée fut battue au val de Jontjuerapar un oncle d' Abdérame, mais elle vainquit à,son tour le wàli de Tolède, près de San-Estevan de Gormas. Le khalife se mit alors à la tête de ses troupes; mais la bataille indécise de Simancas, où il perdit près de cinquante mille hommes, ne put être compensée par la prise de Zamora (939) ; et il fut obligé de consentir à une trêve de dix ans. La division qui éclata entre les princes chrétiens et qu'il sut habilement fomenter lui permit de diriger ses efforts contre l'Afrique, où la chute des Ëdrissites lui fournissait l'occasion d'étendre son autorité. 11 reprit aux Fat imites Ceuta, Tanger, Fez et tout le Magreb; les descendants d'Edris furent rétablis, et le nom du khalife d'Espagne remplaça dans les prières et dans les actes publics celui du khalife d'Orient (950).

Malgré ses guerres nombreuses, Abdérame 111 déploya à sa cour un luxe merveilleux. Le palais et les jardins de Médinatal-Zohrah qu'il fit bâtir en l'honneur d'une de ses femmes, surpassaient en magnificence les résidences somptueuses des souverains de Constantmople ou de Bagdad. Protecteur des lettres et des sciences, il fonda à Goïdone la première écote de méde-

eine qui ait existé en Europe; et le roi deLéon, Sanche-le-Gros, vint s'y faire guérir d'une hydropisie dont il était attaqué. La réputation de sagesse et de puissance dont jouissait Abdérame attira sur lui l'attention des empereurs de Constantinople et d'Allemagne, qui lui envoyèrent des ambassadeurs, et recherchèrent son alliance. Aussi quand mourut ce prince, qui avait relevé la gloire du khalifat, le peuple de Cordoue s'écriait en pleurant : a II est rompu le glaive de l'Islam ; il n'existe plus « celui qui était le soutien de la faiblesse, la terreur de l'amer bition et de l'arrogance. » Et cependant le souverain qui fut adoré de ses sujets, craint de ses ennemis, estimé de ses alliés, l'homme qui eut en partage puissance, richesses, honneurs, plaisirs, déclarait avant d'expirer qu'il n'avait compté dans un règne de cinquante ans que quatorze jours exempts d'inquiétude ou de maladie, a Qu'est-ce donc, ajoutait-il, que le bonheur « en ce monde ? »

Victoires d' Almanzor (976-998). — A part une guerre passagère contre les chrétiens, le règne de son successeur Al-Hakkam II s'écoula dans une paix profonde (961-976); et le nom de ce prince, qui fut le protecteur éclairé des sciences et de l'industrie, marque pour les Arabes d'Espagne le point le plus élevé de leur civilisation et de leur prospérité. Après lui, son jeune fils Hescham abandonna toute l'autorité au premier ministre Mohammed, surnommé Almanzor (l 'invincible) , qui, peodant vingt-deux ans, tint d'une main ferme les rênes de l'État. Passionné pour les grandes entreprises, Almanzor conçut le dessein de détruire ou de soumettre les royaumes chrétiens de l'Espagne. On le vit toujours vainqueur dans plus de cinquante combats, s'emparer de Salamanque, de Léon, de Barcelone, comprimer la révolte des Africains soulevés contre lesEdrissites; puis, pénétrant par le Portugal dans la Galice, prendre et piller Saint-Jacques de Compostelle, la cité sainte des Asturies. Mais après chaque victoire, Almanzor, forcé de revenir à Cordoue et de licencier ses troupes, trouvait toujours à son retour de nouveaux ennemis à combattre, de nouveaux remparts à renverser. Son impétuosité ne put lasser la patience espagnole, et un jour à Calatanazor, près de Médina-Cœli, il Ait enûn vaincu par les chrétiens. Saisi d'un affreux désespoir, il déchira les appareils qui couvraient ses blessures, aimant mieux mourir que de survivre à son premier revers (998).

Fin du khalifat de Cordoue. — Son flls Abdel-Melek lui succéda dans la faveur du khalife, aussi bien que dans l'exercice de l'autorité souveraine, et il maintint quelque temps encore

3i<) HISTOIRE DU MOYEN-AGE.

avec succès l'édifice chancelant de la domination arabe. Mais après lui les prétentions rivales des princes de la famille d'Omroiah , compliquées par l'ambition turbulente des gardes africaines, mirent la confusion dans l'empire. Hescham II détrôné, puis rétabli, puis renversé de nouveau ( 1009-1 01 2), céda la place à une série d'usurpateurs, dont la plupart périrent de mort violente. Un descendant d'Abdérame, Hescham III, tiré de l'obscurité pour être placé sur le trône, ne tarda pas à en être précipité par un peuple inconstant, et s'empressa de regagner la retraite qu'il avait quittée à regret (1031). En lui s'éteignit la dynastie des Ommiades ; et le titre même de khalife, porté quelque temps encore par des émirs qui se disputaient la possession de Cordoue, fut supprimé en 1060. Déjà dans toutes les villes principales, à Murcie, à Badajoz, à Grenade, à Valence, à Saragosse, à Séville, à Tolède, s'étaient formées des souverainetés indépendantes, sortes de grands fiefs dont les possesseurs transmettaient leur autorité à leurs enfants. Au moment où le pouvoir central, réduit aune capitale sans États, fut complètement annulé, les Arabes se trouvèrent menacés par deux ennemis également redoutables : d'un côté, par les tribus barbares de l'Afrique, qui devaient leur faire une guerre d'extermination ; de l'autre, par les chrétiens dont les progrès toujours croissants méritent d'être indiqués ici.

Progrès des royaumes chrétiens. — A l'époque même de la destructiou du khalifat de Cordoue, Sanche-le-Grand, roi de Navarre, avait réuni dans sa maison les diverses souverainetés chrétiennes, à l'exception du comté de Barcelone. Dès-lors, il eût été facile aux chrétiens de prendre sur les musulmans une supériorité définitive, s'ils avaient conservé leurs forces réunies. Mais Sanche préféra partager ses Etats entre ses trois fils (1035). Garcias l'ainé eut la Navarre proprement dite; Ferdinand gouverna le comté de Castille, ancienne agglomération de châteaux -forts (Castella), et qui fut érigé en royaume ; Ramire obtint l' Aragon, auquel il réunit les petites principautés de Soprarbe et de Bibargos. De ces deux derniers princes descendit une longue suite de rois, jusqu'à Isabelle et à Ferdinandle-Catholique, dont le mariage au quinzième siècle devait élever si haut la grandeur de l'Espagne.

Ferdinand joignit à la Castille le royaume de Léon, après la mort de son beau-frère, Bermudo III, et par là il obtint la prépondérance sur ses frères. Mais au lieu de continuer les expéditions qu'il avait commencées contre les infidèles, il déclara, sous de vains prétextes, la guerre au roi de Navarre, qui périt

dans un engagement près de Burgos (1054). Quelques années après, une troupe de Castillans et d'aventuriers, commandée par le fameux Cid (Rodrigue de Vivar), donna la victoire à l'émir de Saragosse sur le roi d'Aragon Ramire, qui perdit également la vie dans ce combat (1063). Ainsi, loin de profiter de l'affaiblissement de la puissance musulmane, les princes chrétiens ne songeaient qu'à satisfaire leur jalousie et leur ambition.

Malgré l'opposition de ses grands vassaux, Ferdinand Ier, en mourant, s'obstina comme son père à partager ses États entre ses enfants. Sanche eut la Castille ; Alphonse, Léon et Oviédo; Garcias, la Galice et la portion conquise du Portugal ; deux filles obtinrent même la souveraineté de Zamora et de Toro. Une guerre de succession ne tarda pas à éclater. Avec l'aide du Cid qui lui donna une double victoire, Sanche dépouilla successivement ses deux frères ; mais il fut tué au siège de Zamora. Alphonse, réfugié auprès de l'émir de Tolède, Al-Mamoun, fut rappelé par les Castillans, et, après avoir juré qu'il n'avait point trempé dans le meurtre de Sanche, il fut reconnu roi. L'année suivante, il fit prisonnier son frère Garcias, qui réclamait la Galice, et resta seul possesseur de tous les États de son père, sous le nom d'Alphonse VI (1073). A partir de ce règne commence pour les chrétiens d'Espagne la lutte héroïque qu'ils allaient avoir à soutenir contre les armées fanatiques des Almoravides et des Almohades.

Page 1