CHAPITRE Ier
De lTuipIre et de la Papauté pendant la querelle de*
Investitures Jusqu'au concordat de Wormi.
§ 1er. Situation de l'Allemagne et de l'Italie avaul la querelle ***** 1«» de*»
Puissances.
Le règne des deux premiers princes de la maison salique est comme le prologue du grand drame connu sous le nom de querelle des investitures. Au milieu d'événements étrangers à cette querelle, on voit de loin se produire les causes qui devaient enfin la faire éclater, et dont la principale fut l'abusive intervention du pouvoir laïque dans les affaires de l'Église. Àvapt d'arriver au récit de la lutte qui donna une si triste célébrité à la famille impériale de Franconie, voyons comment elle avait signalé son avènement au trône d'Allemagne.
Election de Conrad H (1024). A la mort de Henri II , dernier prince de la dynastie saxonne, les grands vassaux partagés sur le choix d'un empereur, avaient laissé la couronne vaquer pendant deux mois. Pendant qu'en Italie l'esprit d'indépendance portait la population de Rome à renverser le palais impérial, une assemblée générale de la noblesse germanique se réunissait aux bords du Rhin, entre Worms et Mayence. Là, sur les deux rives du fleuve, les diverses races teutoniques étaient venues planter leurs tentes, et formaient deux camps opposés en faveur de chacun des prétendants à l'empire. Les princes rivaux, portant le même nom et issus de la même famille, étaient Conradle-Salique et Conrad-le-Jeune, fils de deux frères, et descendants de Conrad Ier, qui était mort en combattant les Hongrois. Les suffrages des ducs et des margraves furent entin fixés par celui de l'archevêque de Mayence, qui se prononça pour Conrad-le-Salique, et avec ce prince le vieux parti ostrasien triompha de l'influence saxonne. Loin de faire acte d'opposition,
Conrad-le-Jeune avait lui-même donné sa voix à son concurrent, et ce dernier à son tour, lui pressant la main, Pavait fait asseoir à ses côtés : témoignage mutuel de généreux sentiments qui, au moment solennel de l'élection, avait a l'avance réjoui et concilié tous les cœurs. L'Allemagne entière accueillit avec transport l'espérance et le gage d'une concorde qui lui promettait des jours de tranquillité; elle augura bien d'un souverain qui, en marchant vers l'église où il allait recevoir la couronne, avait dit : « Le premier de mes devoirs est de rendre la justice, quelque pénible qu'en soit la tâche. »
Le chef de la maison de Franconie, qui mérite d'être distingué des autres princes de sa famille, justifia la confiance de ses nouveaux sujets. Après avoir assuré aux seigneurs allemands la possession de leurs fiefs, il parcourut le pays, rendant à tous la justice, réformant les abus, et consacrant les plus louables efforts à établir Tordre et la sécurité dans l'empire. Heureuses d'une si sage administration, les populations s'empressaient de célébrer par des fêtes publiques le passage de leur souverain, et, au milieu de la joie générale, se croyaient revenues aux glorieux temps de Charlemagne. Mais Conrad ne devait pas trouver partout soumission et reconnaissance. Bientôt il est contraint de recourir à la force pour combattre la ligue des duos de Lorraine, de Souabe et de Franconie ; il dompte également la résistance du roi d'Arles, et l'oblige de rendre un hommage qu'il avait d'abord refusé.
Expédition de Conrad en Italie (1026). — Cependant, ces actes, de vigueur et d'autorité n'avaient point empêché l'empereur de commencer la réalisation de ses projets sur l'Italie. A cette époque, l'autoritédes princes allemands, chaque jour attaquéeau delà des monts, s'y trouvait gravement mepacée. Dans le nord, les cités lombardes, gardiennes zélées de la nationalité italienne, étaient toutes prêtes à briser le joug d'une domination étrangère. Au centre, la maison d'Esté, entourée de nombreuses seigneuries, commençait à devenir une puissance redoutable, tandis que sur les côtes, les trois grandes républiques de Venise, de Gènes et de Pise, voyaient incessamment s'accroître leurs richesses et leur indépendance. Dans l'Italie méridionale enfin, les conquérants normands, las de combattre au service des autres, se montraient des alliés fort dangereux pour les pays auxquels ils avaient imposé le secours de leur épée. En présence de cos périls, Conrad s'empresse de passer les Alpes. Il ravage le territoire de Pavie qui lui avait fermé ses portes, s'empare de Ravenne, dont il massacre les habitants, et fait reconnaître son
autorité en Toscane. Après avoir reçu la couronne de fer à Milan, dont l'archevêque Héribert lui avait assuré la soumission, il va prendre à Rome la couronne impériale qu'il reçoit des mains du pape Jean XIX. A la solennité de ce dernier couronnement, deux rois, par leur présence, viennent encore ajouter plus d'éclat : c'étaient Canut-le-Grand, roi d'Angleterre et de Danemark, avec qui Conrad avait fait un traité fixant de nouveau l'Eyder comme limite septentrionale de l'empire, et le roi de Bourgogne Rodolphe III, dont la maison de Fran corne allait bientôt recueillir l'héritage.
Réunion des deux Bourgognes à V empire ( l 027-1 033). — Pendant son séjour à Rome, Conrad, selon toute vraisemblance, avait noué des négociations avec Rodolphe au sujet de la succession de ses Etats de Bourgogne. Fondés, comme on le sait, à la suite du démembrement de l'empire carlovingien, les deux royaumes de Bourgogne avaient été précédemment réunis par Rodolphe II, qui, déjà roi de la partie trans-jurane, avait en échange de l'autre partie, cédé à Hugues l'Italie qu'il venait de conquérir. Rodolphe II avait eu pour successeur son fils Conrad-le-Pacifique (937), qui lui-même avait été remplacé par Rodolphe III, et celui-ci, n'ayant point d'enfant mâle, avait d'abord institué pour héritier Henri de Bavière, époux de l'aînée de ses filles. La mort prématurée de Henri ayant rendu ces dispositions inutiles, Conrad, qui, par la soumission du duché de Souabe, se trouvait rapproché des Etats de Rodolphe, avait le plus grand intérêt à s'assurer son héritage. Le traité de Bàle souscrit en sa faveur n'avait qu'à demi satisfait ses désirs ambitieux; mais la mort du dernier des princes bourguignons (1035) le mit définitivement en possession des provinces qui, sous le nom de royaume d'Arles, comprenaient la Provence, le Dauphiné, la Franche-Comté, le Lyonnais, la Savoie et une partie de la Suisse. Acquisition plus importante en apparence qu'en réalité, puisqu'elle n'assura jamais aux souverains d'Allemagne qu'une puissance nominale sur ces provinces : toutefois elle n'en réunissait pas moins sous le même sceptre la double part d'héritage que le traité de Verdun avait autrefois assignée à Lothaire et à Louis-le-Germanique.
Vainqueur des grands vassaux qui* troublaient la paix intérieure de ses Etats, et des tribus slaves et hongroises qui ne cessaient d'inquiéter ses frontières, Conrad partit une seconde fois pour l'Italie. Après s'être vengé de l'archevêque de Milan, qui lui avait suscité un compétiteur impuissant dans Eudes de Champagne, il crut devoir opposer aux communes lombardes la
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petite noblesse italienne, qu'il dégagea de tout lien féodal envers les seigneurs dont elle relevait. Une constitution publiée à Pavie en 1037 défendait aux suzerains de dépouiller les arrière- vassaux de leurs fiefs, qui dès lors devinrent irrévocables et héréditaires. Fidèle à ses plans contre une féodalité rebelle» Conrad enleva ensuite Gapoue au duc Pandolphe pour la donner au prince de Salerne. En même temps , il accordait à Rainulf , chef des aventuriers normands, l'investiture du comté d'Aversa (Voir p. 277). Enûn la réunion des duchés de Franconie et de Carintbie, que la mort de Conrad-le- Jeune et d'Hermann IV avait laissés vacants, vint dignement couronner un règne entièrement consacré à Pextension illimitée du pouvoir impérial.
Henri III, dit le Noir (1039-1056). — A Conrad II, mort à Utrecht en 1039, Henri III, son fils, succéda sans opposition, car du vivant même de son père, il avait été reconnu par la nation allemande. Ce prince poursuivit résolument la politique de sa famille, politique ayant pour but d'assurer l'unité de l'empire, de diminuer par tous les moyens la puissance des grands vassaux, et de faire prévaloir à Rome et dans toute l'Italie la suprématie germanique. Par la force de sa volonté, il triompha de tout ce qui pouvait faire obstacle à ses desseins , et aucun empereur, depuis Charlemagne et Othon-le-Grand, ne maintint avec autant de vigueur le principe de l'autorité dans les vastes Etats soumis à sa domination. D'abord, il contraignit le duc de Bohême, Brétislas, qui n'avait pas voulu lui rendre hommage, à se reconnaître son vassal et son tributaire (1042). Un mariage avantageux conclu l'année suivante avec Agnès de Poitou lui rallia les principales familles de Bourgogne, et apaisa heureusement la révolte des comtes de Vienne et de Besançon.
11 attaqua ensuite les Hongrois, rendit la couronne à leur roi Pierre, que ses sujets avaient détrôné parce qu'il était trop ami des Allemands, et, comme fruit de cette expédition, il acquit une partie de l'ancienne Pannonie qui fut jointe à la marche d'Autriche. Des fiefs importants avaient été, sous le règne précédent, réunis à l'empire. Par une habile politique, Henri sépara la Lorraine en deux parties, et donna l'une à Gérard d'Alsace, d'où sont sorties les deux branches de Lorraine et de Habsbourg, qui occupent aujourd'hui le trône impérial d'Autriche. Il laissa longtemps sans ducs la Souabe et la Carinthie , détacha la Styrie de cette dernière province, donna la Bavière à son fils, et supprima le duché de Franconie, dont l'administration devait passer plus tard aux comtes palatins du Rhin.
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de fermeté , assuré la paix intérieure dans ses Etats allemands, Henri, comme son père, tourna ses regards et ses vœux vers F Italie. Deux motifs bien différents semblaient l'appeler dans cette contrée : les progrès des Normands, et les débats scandaleux dont Borne était le théâtre. A la mort de Jean XIX , Tune des factions qui dominaient dans cette ville avait élevé un pontife indigne, nommé Benoit IX, qui, bientôt chassé de son siège, avait été remplacé par Sylvestre III. Un schisme déplorable avait alors déchiré l'Eglise. Sylvestre III, craignant d'être contraint de se retirer à son tour, avait vendu sa part du pontificat à un prêtre qu'il avait sacré sous le nom de Jean XX ; puis, comme il n'en avait pas moins persisté à garder sa tiare, Borne avait été affligée par le triste spectacle de deux anti-papes disputant à Benoît IX la chaire de saint Pierre.
Le scandale avait duré un an, quand au bruit de l'arrivée de Henri III, Benoît IX, saisi de crainte, abdiqua en faveur de Gratien, personnage dont la réputation avait été jusqu'alors irréprochable, et qui prit le nom de Grégoire VI. Ce pape, qui se prétendait seul légitime, bien que son élection n'eût pas été régulière, se rendit au-devant du prince allemand pour invoquer son arbitrage. Un concile assemblé à Sutri déclara Sylvestre et Jean usurpateurs ; mais Grégoire VI lui-même, s'étant avoué coupable de simonie, fut déposé avec eux. Rome alors devait procéder à l'élection d'un nouveau pontife, selon les usages de l'Eglise et les constitutions impériales. Mais le peuple, las d'être le jouet des partis, abandonna le soin de cette nomination à Henri, qui, mettant à profit une si énorme concession, fit aussitôt élire l'évéque de Bamberg, sous le nom de Clément II. Après avoir, en outre, obtenu des Bomains le serment de ne jamais choisir un pape sans le consentement de l'empereur, Henri fut revêtu du titre et des insignes de pat ri ce, et couronné solennellement par le pontife qu'il venait d'introniser.
À Clément II, qui vécut peu de temps, l'empereur donna dans la même année deux autres papes allemands pour successeurs, Damase II et Léon IX (1048). Ce dernier, guidé par les hautes inspirations de son conseiller, le moine Hildebrand, commença la réparation de longs abus. Il poursuivit avec ardeur la simonie qui affligeait l'Eglise, et pour l'accomplissement de ses réformes, il trouva un puissant auxiliaire dans l'empereur Henri 111. Ce prince offrit un concours non moins actif au Saint-Siège, lorsqu'une ligue fut formée pour arrêter les menaçantes invasions des Normands. Quant au pape Léon IX, s'il fut vaincu et pris par eux à Civitate, on a vu précédemment
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(p. 280) que sa défaite devint pour lui aussi profitable qu'une victoire, puisqu'elle lui fournit l'occasion d'exercer le premier acte de la suzeraineté pontificale sur le royaume des Deux- Siciles (1053).
Mort de Henri III (1056). — Cependant l'empereur, croyant ménager de nouveaux appuis à sa couronne, s'était décidé à conférer à plusieurs de ses vassaux les duchés dont il avait longtemps gardé l'administration. Puis, il était retourné ert Italie, où ses craintes avaient été éveillées par l'accroissement de puissance de la maison d'Esté, et le mariage du fils d'un de ses ennemis avec la comtesse M athilde, héritière des Etats de Toscane. La mort du pape Léon IX étant survenue, il l'avait remplacé par Victor II, et agité lui-même de pressentiments trop réels sur sa fin prochaine, il avait à l'avance fait reconnaître par les grands de l'empire son fils, âgé seulement de trois ans. Les sages précautions de Henri III, qui mourut en 1056, furent loin d'atteindre entièrement leur but. La régence d'une mère dévouée pùt défendre la minorité du jeune prince contre les entreprises des vassaux rebelles ; mais elle fut impuissante à réprimer en lui les passions violentes qui entraînèrent à leur suite tant d'excès et de malheurs.
§ il. QacreUe des Investitures.— Grégoire TU et Henri IV.—
Concordat de Worms.
Dans la querelle des investitures que nous allons voir commencer, éclate l'antagonisme des deux puissances qui se partageaient alors le monde, c'est-à-dire l'empire et le sacerdoce. Bien différentes d'origine et dénature, mais rapprochées parles circonstances, ces deux puissances rivales avaient eu longtemps des intérêts communs et opposés tout à la fois. Comme héritiers de Charlemagne et même des anciens Césars, les empereurs prétendaient à une sorte de suprématie sur tous les souverains, particulièrement sur les papes dont ils s'étaient arrogé le droit de rejeter ou d'approuver l'élection. Les papes, de leur côté, chefs visibles de I Eglise, exerçaient sur toute la chrétienté le salutaire ascendant que donne sur les âmes l'autorité des lumières et de la religion, et jouissaient en outre du privilège de consacrer les empereurs. Parsuite de droits etde devoirs réciproques dont le principe remontait à l'alliance des premiers Carlovingiens avec le Saint-Siège, l'empire et la papauté se trouvaient donc dans une dépendance mutuelle, puisque chacun de ces deux grands pouvoirs n'existait qu'à la condition d'être reconnu et intronisé par l'autre.
Une telle complication d'intérêts avait de grave* inconvénients et devait être suivie de difficultés plus graves encore. Peut-être la sage politique du Saint-Siège les eût évitées, si l'usage de se faire couronner à Rome n'eût donné aux empereurs germaniques une occasion toujours renaissante d'y faire acte de souveraineté, et tout en maintenant leurs anciens droits d'usurper de nouvelles prérogatives. On se rappelle, en effet, comment Othon-le-Grand avait subordonné l'élection des souverains pontifes à la volonté impériale, et dans quelles circonstances toutes ; récentes Henri III avait pu, d'un même coup, faire déposer trois papes, pour donner quatre fois de suite la tiare à des prélats venus d'Allemagne. On doit le reconnaître, toutefois, ces pontifes, malgré leur origine étrangère, s'étaient soustraits à l'influence qui semblait vouloir peser sur eux, et pleins de zèle pour leurs nouveaux devoirs, avaient préparé la réforme qu'un génie supérieur allait accomplir.
État de VEglise au onzième siècle. — L'Église, à cette époque, se trouvait véritablement dans une situation déplorable qui réclamait un remède aussi prompt qu'énergique. Après avoir triomphé de la persécution à force d'héroïsme, dompté l'hérésie par l'invincible unité de sa foi, elle se trouvait alors avoir à combattre la corruption qui avait pénétré jusque dans son sein. Deux causes principales avaient engendré cette dernière plaie : la suprématie laïque qui vient d'être signalée plus haut, et l'application du système féodal aux domaines ecclésiastiques. Comme, d'après ce système , toute terre appartenant à l'Eglise avait fini par être soumise aux mêmes conditions que les fiefs ordinaires, l'évêque ou l'abbé qui en devenait possesseur devait recevoir son investiture par le sceptre, symbole du pouvoir temporel transmis par le suzerain. Mais non contents de déléguer ainsi la seule puissance qui fût dans leurs attributions, les princes voulurent, en outre, conférer par la crosse et l'anneau le pouvoir spirituel qui appartenait exclusivement à l'Eglise. En peu de temps, cet abus avait fait de rapides progrès, surtout en Allemagne, où les empereurs, tout fiers d'en être venus à disposer de la couronne pontificale, s'étaient arrogé le droit de nommer aux sièges et aux bénéfices vacants dans leurs États. De-là, une foule d'autres abus, dont les plus graves étaient la simonie net la violation du célibat imposé au clergé.
La simonie, cet indigne trafic des choses saintes, contre lequel l'Eglise s'était toujours élevée avec tant de force, était devenue au onzième siècle la honte du sacerdoce chrétien. Far
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une violation coupable des règles concernant la nomination aux emplois ecclésiastiques, les princes et les seigneurs vendaient ouvertement les bénéfices aux enchères, et au-delà du Rhin on trouvait peu d'évêques ou d'abbés qui n'eussent ainsi acheté un titre que l'élection seule devait décerner aux plus dignes. Au lieu de saints prêtres initiés par d'austères études aux fonctions sacerdotales, on ne voyait que des hommes ignorants et grossiers qui conservaient sous l'habit du moine ou du prélat toutes les habitudes delà vie mondaine. Déplus, beaucoup d'entre eux qui étaient mariés avant d'entrer dans les ordres, n'avaient pas voulu rompre les liens d'une union qui devenait condamnable aux yeux de l'Eglise, et par là les intérêts étroits de la famille s'étaient substitués peu à peu aux grands intérêts de la religion et de l'humanité. L'esprit féodal, en mettant ainsi l'égoïsme à la place de la charité, avait donc vicié dans leur source les plus nobles inspirations du christianisme ; le sanctuaire se trouvait envahi par les passions du siècle, et au contact de ce grossier sensualisme l'Eglise semblait atteinte d'un mal irrémédiable quand Dieu, pour son salut, appela Grégoire VII à la gouverner!
Caractère et projets de Grégoire VIL — Une chronique rapporte qu'un jeune religieux plein de savoir et de piété, ayant accompagné Grégoire VI à la cour d'Allemagne, Henri III rêva qu'il voyait ce religieux lutter contre son fils et le renverser dans la boue Effrayé de cette vision étrange, et voulant en prévenir la réalisation , l'empereur fit jeter dans un cachot le prétendu coupable, qui toutefois recouvra sa liberté sur les justes instances de l'impératrice Agnès. Certes, la mère de Henri IV, à laquelle une orageuse tutelle allait bientôt échoir était loin de pressentir que celui dont elle avait demandé la grâce serait un jour en effet le plus terrible adversaire de son fils , car ce religieux était le célèbre Hildebrand. Né à Saona, en Toscane, et fils d'un pauvre charpentier le compagnon d'exil de Grégoire VI s'était, à la mort de cê dernier retiré à Cluny , l'un des monastères les plus renommés de l'ordre bénédictin. Là, dans le silence et les austérités du cloître il avait médité longuement sur les maux de l'Église, et déjà* sans doute, sa pensée devançant l'avenir , il s'était préparé \ comme un guerrier veillant sous les armes, aux grandes luttes que la Providence lui réservait. Affranchir la papauté de la suprématie impériale, rendre au clergé la pureté de ses mœurs en assurant son indépendance, enfin donner à l'Église la haute
1 Anonym. Saxon. HitU>r,imptr.} ann. 1040.
HISTOIRE DU MOYEN-ÀGfc.
direction des pouvoirs temporels, telles étaient les réformes projetées par Hildebrand, et qui devaient en réalité servir à foncier l'unité religieuse et politique de l'Europe chrétienne;
Ce plan était hardi; il faut l'avouer, surtout si on le juge d'après les idées modernes; mais son auteur en regardait les principes et l'application comme étant aussi légitimes que nécessaires. Sur ce sujet, ses inébranlables convictions rivaient pour base les croyances de son temps qu'il partageait i l'interprétation de certains passages de la Bible, et jusqu'à la Sublime harmonie qui règle les rapports dès sphères célestes. Ses projets une fois conçus et bien arrêtés, Hildebrand se mit à l'œuvre sans retard > et comme tous les hommes doués de l'inflexible volonté du génie, rien ne put dès lors le détourner de Sa voie.
Le premier acte de Tardent réformateur devait étrfe de rétablir l'indépendance de Télectiori pontificale. Lorsque Bruno, évêque de Toul , fut , sous le nom de Léon IX , chôisi comme pape par l'empereur Henri III, il voulut passer par Cluny pour consulter Hildebrand, qui n'était encore que simple prieur de ce monastère. Le religieux bénédictin fit entendre au souverain pontife que sa nomination, venant de l'empereur, était irrégulière, et avait besoin d'être sanctionnée, selon leà anciens canons, par le suffrage du clergé romain et du peuple; L'ascendant exercé par le prieur de Cluny était déjà si grand; que Bruno, obéissant à ses inspirations; quitta aussitôt les insignes de sa haute dignité, et, sous le modeste habit de pèlerin^ alla faire valider à Rome ses titres au souverain pontificat.
Élevé ensuite lui-même au rang de cardinal et de chancelier du Saint-Siège, Hildebrand pendant vingt années fut l'âme des conseils de la cour romaine, et le promoteur des mesures qui pouvaient préparer le succès de son entreprise. Cet unique objet de ses préoccupations se retrouve alors partout, dans ses démarches, dans ses paroles, dans le secret de sa correspondance. De chaque page de ses lettres jaillit l'éclair de sa penséé intime, et le futur arbitre des trônes et de l'autel s'y dévoilé tout entier. « Le pape, dit-il, en posant hardiment le dogme de la suprématie pontificale, le pape tient la place de Dieu , car il gouverne son royaume sur la terre ; représentant du Christ , il domine toutes les puissances, et sans lui toute royauté chancelle et tombe comme un vase qui se brise. » Plus loin, mettant le doigt sur les plaies de l'Église pour en indiquer la cause et le remède, il s'écrie avec une douloureuse indignation : a Si, dans ce siècle de fer, le monde est plein de scandale, si l'Église est souillée par le péché , c'est que l'Église n'est pas libre, mais
traitée comme une vilë esclave. Tandis que la plus misérable des femmes peut, selon les lois de son pays, se choisir librement un époux , Tépouse de Dieu ne peut s'unir au fiancé de son choix.... Et cependant l'Église doit être indépendante; elle doit le devenir par son chef, par le soleil de la Foi, qui est le pape.... A lui d'accomplir cette œuvre de régénération; à lui d'extirper le vice, de souffrir, s'il le faut, pour la justice et la vertu, et de jeter ainsi les fondements de la paix du monde. » Une telle mission ne- pouvait être remplie que par celui-là même qui avait tracé si largement les droits et les devoirs de la papauté : aussi, à la mort d'Alexandre II, le cardinal Hildebrand fut-il salué, comme son successeur, par la voix unanime du clergé et du peuple de Rome.
Avènement de Gi^goire VII (1073). — Quand Grégoire VII, malgré sa résistance, eut ceint cette couronne qui, selon l'expression d'un pape, brille et brûle à la fois, son impression fut toute de tristesse et de découragement. Au premier regard jeté sur le monde, ses yeux s'étaient détournés d'horreur, et, selon l'aveu qu'il en fait dans sa lettre à l'abbé de Cluny, « l'espoir d'une vie meilleure et celui d'être utile à l'Eglise pouvaient seuls l'engager à ne pas fuir loin de Rome, a Toutefois, ses doutes ne firent que retremper son courage, et bientôt il reprit avec ardeur la poursuite de ses grands projets. Déjà, sous le pontificat de Nicolas 11, et pendant la minorité de Henri IV, il avait fait décider, par un concile, qu'à l'avenir l'élection des papes serait réservée aux cardinaux, sauf à être approuvée par le peuple et le clergé, puis enfin confirmée par l'empereur. Selon les termes de ce décret, il avait soumis son élection à l'approbation de Henri IV, qui l'avait sanctionnée, bien que le nouveau pontife ne lui eût pas dissimulé ses projets, et que sa nomination eûtsoulevé une opposition violente parmi leclergé allemand.
Investi régulièrement de ses pouvoirs, Grégoire VII, dès la première année de son pontificat, écrivit une lettre au roi de France Philippe 1er et à Pempereur d'Allemagne Henri IV, pour les réprimander sur leur conduite scandaleuse et leurs actes habituels de simonie. Voulant ensuite rendre au clergé ses mœurs et sa discipline, il assembla un concile qui défendit de conférer les ordres à un homme marié, et prescrivit aux ecclésiastiques engagés dans le mariage de rompre aussitôt des liens devenus scandaleux. A la publication de ce décret, il s'éleva une rumeur universelle en Italie et en Allemagne. Les clercs qui se trouvaient atteints prétendirent résister; mais la foudroyante éloquence du cardinal Pierre Damiens lès ayant livrés
au mépris publie, le peuple se souleva contre eux, les chassa de leurs sièges, et, par ses violences même, contribua au succès de la réforme pontificale. En peu d'années» le célibat ecclésiastique fut rétabli dans la chrétienté, et, selon l'expression, d'un chroniqueur, rendit au monde» déjà vieux, la pureté de l'Église primitive.
Première lutte avec V Empire (1075). — Après ces actes de vigueur destinés à relever l'Église de son abaissement moral, restait la tâche d'assurer son indépendanee spirituelle contre les usurpations du pouvoir séculier. Un nouveau concile tenu, en 1075, à Saint- Jean-de-Latran, porta défense à tout ecclésiastique de recevoir des mains d'un laïque l'investiture d'un bénéfice, et à tout laïque de la conférer, f fût-il roi ou empereur. Quand ce décret vint donner en Allemagne le signal de la querelle dite des investitures, le pays étart déjà profondément troublé. A la suite d'une minorité inquiétée sans cesse par l'ambition des grands vassaux, le jeune Henri IV avait été violemment arraché à la direction d'une mère , qui avait en vain essayé de lui inspirer ses vertus. Le prince, livré à de perfides conseillers, s'était laissé corrompre par eux, et après avoir donné à ses sujets l'exemple de tous les vices, il les avait révoltés par l'excès de ses cruautés. Une injuste querelle suscitée à Othon de Nordheim, qu'il avait voulu dépouiller de son duché de Bavière, avait entraîné le soulèvement de la Saxe, qui s'était déclarée pour Othon. Longtemps une guerre d'extermination avait couvert l'Allemagne de sang et de ruines; aussi, les malheureux Saxons, voyant leurs champs dévastés, leurs villes détruites, leurs princes morts ou prisonniers, s'étaient décidés à réclamer l'intervention du souverain pontife. Cette plainte de tout un peuple opprimé avait été entendue. Au nom de la justice et de la religion, Grégoire VII fit sommer l'empereur de comparaître, au carême suivant, devant le synode de Borne, afin de s'y justifier des accusations portées contre lui. Mais, pour toute réponse, Henri chassa les légats du pape, et rassemblant à Worms un certain nombre d'évêques interdits ou excommuniés, il leur fit rendre contre Grégoire VII une audacieuse sentence de déposition.
Au moment où le messager de l'empereur vint à Borne, en plein synode, signifier cette nouvelle au pape, l'indignation fut telle, que le préfet de la ville, tirant son épée, voulut tuer l'insolent. Mais le pontife le sauva en le couvrant de son corps ; puis prenant les lettres impériales, il en lut tout haut le contenu où, après les plus grossières invectives, se trouvait à la fin cette
véhémente apostrophe : « A toi qui as été condamné par la sentence des évéques, moi le roi Henri, par la grâce de Dieu, je te dis : Descends de ton siège, descends !» A ces mots, .tous les assistants, d'une voix unanime, protestèrent de leur fidélité, et s'écrièrent qu'il fallait excommunier ce tyran sacrilège, persécuteur de l'Eglise et de ses sujets. Alors Grégoire Vllseleva, et, après avoir rappelé sa conduite, sa longue patience et ses efforts réitérés pour éviter une rupture, il fulmina l'anathème contre Henri IV, le déclara déchu de ses royaumes d'Allemagne et d'Italie, et délia ses vassaux grands et petits de leur serment de fidélité. En même temps, le fier pontife voulant frapper tous ses adversaires à la fois, excommunia et déposa de nouveautés evêques qui avaient pris part au conciliabule de Worms.
Henri IV à Canossa (1077). — Le contre-coup de ce double anathème retentit dans tout le monde chrétien, mais principalement en Allemagne. Les ducs de Souabe, de Bavière et de Carmthie, unis à d'autres princes et aux évéques de Wurtzbourg et de Metz, s'assemblèrent à Tribur, et parlèrent d'élire un autre souverain. Toutefois, sur les instances de Henri, qui promettait une conduite meilleure, les princes lui accordèrent un an pour se réconcilier avec l'Eglise, et remirent au pape le soin de prononcer sur leur différend , à la diète qui serait convoquée à Augsbourg. Dans cette extrémité, le roi crut qu'il valait mieux aller au-devant de son juge, en Italie, que de l'attendre à Augsbourg, au milieu de ses accusateurs. On était alors au mois de janvier de l'année 1077. Malgré la rigueur de l'hiver le plus âpre, malgré les neiges et les glaces qui interceptaient tous les passages, Henri, avec sa femme et son enfant, franchit les Alpes au Mont-Cenis, puis il traversa la Lombardie dans le plus misérable appareil , précédé seulement de quelques évéques frappés, comme lui, d'excommunication.
Le pape, qui venait d'échapper aux embûches du tribun Cencius, était en ce moment retiré à Canossa, château appartenant à la comtesse Mathilde, cette femme héroïque qui, selon un mot , fort juste, pure et courageuse comme Grégoire, faisait la force et la grâce de son parti. Arrivé aux portes de la forteresse, Henri, les pieds nus et en habit de pénitent, resta trois jours exposé aux intempéries d'une saison glaciale, attendant que le souverain pontife consentît à l'admettre en sa présence. Ce fut un sujetde pitié pour tous , que de voir ce prince orgueilleux et coupable, dépouillé de tous les insignes de la royauté, et réduit à un tel degré d'humiliation. Enfin, grâce à l'intercession de Mathilde, le pape voulut bien le recevoir et l'absoudre de l'excommunication, tout
en réservant son jugement sur les affaires d'Allemagne. On rapporte que pendant la messe de réconciliation, Grégoire VII, après avoir élevé la voix pour prendre Dieu à témoin de la justice de sa cause, communia avec la moitié d'une hostie; puis, se tournant vers l'empereur, il lui adressa ces paroles : « Si tu es innocent des crimes énormes dont on t'accuse, prends cette autre moitié de l'hostie, et justifie-toi à ton tour par le témoignage de Dieu. » Saisi de stupeur à cette proposition inattendue, Henri recula en prétextant l'absence de ses accusateurs : or, refuser l'épreuve dans un instant si solennel, n'était-ce pas s'avouer coupable ?
Henri sortit de Ganossa, soumis et réconcilié en apparence, mais emportant au fond du cœur le ressentiment de son humiliation et le désir de la vengeance. 11 n'avait pas encore quitté l'Italie, que déjà les provinces du Nord se soulevaient contre le Saint-Siège, et la partie du clergé que les réformes mécontentaient reprochait au pape son inflexibilité , et au cardinal Damiens les impitoyables paroles dont il châtiait les consciences coupables. Se sentant ainsi appuyé, le roi reprit bientôt son assurance ; après avoir vainement tenté d'enlever le souverain pontife dans une nouvelle entrevue, il se hâta de retourner en Allemagne où la diète de Forcheim venait de donner la couronne à Rodolphe, duc de Souabe (1077). La guerre alors éclata entre les deux partis. Pour arrêter l'effusion du sang, et dans le désir de ramener Henri par tous les moyens de conciliation, Grégoire VII s'offrit comme médi;Heurpar une lettre pleine de mesure et de charité. Mais cette pacifique intervention fut rejetée à la fois par Henri qui, moins que jamais, voulait soumettre *a conduite à un jugement public, et par les Saxons qu'une vieille animosité portait à se venger de la maison de Franconie. Il fallut donc trancher la question par les armes. Une bataille livrée à Fladenheim était restée sans résultats, lorsque, dénoncé de nouveau à la cour de Rome pour les excès les plus odieux, Henri est frappé d'une seconde déposition. Luimême, usant de représailles , fait prononcer à Brixen la déchéance de Grégoire VU, et lui oppose un anti-pape sous le nom de Clément III. A la suite d'une nouvelle bataille engagée à Meilsten, sur les bords del'Elster, Rodolphe de Souabe est tué par Godefroy de Bouillon, le futur héros de la première croisade; et cette mort qui abat en Allemagne le parti de Grégoire VII, vient relever toutes les espérances de ses ennemis (1080).
Enhardi par le succès, Henri IV se dirigea bientôt vers
l'Italie, non plus cette fois en suppliant, mais en roi victorieux, pour accabler le pape de sa vengeance. Tandis qu'il attaquait Borne, les Allemands cherchaient un autre roi qui fût le soldat du Saint-Siégef et remplaçaient Rodolphe par Hermann de Luxembourg. De son côté, la fidèle comtesse Mathilde soutenait la cause du pape au-delà des monts ; mais ses troupes, défaites par l'armée impériale, ne purent empêcher Henri de revenir plusieurs fois menacer Rome. Après un dernier siège qui lui avait livré la cité Léonine et le Vatican, la ville pontificale lui ouvre enfin ses portes, et il se hâte de s'y faire couronner empereur par son pape Clément 111 (1084).
Mort de Grégoire VII (1085). — Grégoire VII cependant ne s'était laissé abattre ni par l'imminence du danger, ni par le triomphe de ses ennemis. Sa foi inébranlable dans la justice de sa cause relevait le courage du petit nombre de partisans qu i lui étaient restés fidèles. Retranché aux bords du Tibre, dans eet ancien tombeau des Antonins, qui, changé en forteresse, portait alors le nom de château Crescence, il y attendait, le cœur ferme et confiant, les secours qu'il plairait à Dieu de lui envoyer. Son attente ne fut pas trompée. Le Saint-Siège avait reconnu toutes les conquêtes récemment faites par les Normands dans Pltalie méridionale : les Normands, à leur tour, payèrent leur tribut au Saint-Siège en apportant le secours de leur épée à un vieillard sans défense. On a vu, en effet (p. 284), comment Robert Guiscard délivra le souverain pontife, qui, réintégré pendant quelques jours dans son palais de Latran, put encore une fois lancer les foudres de l'Église contre ses adversaires. Forcéenfin de fuir de nouveau devant une sédition populaire, il se retira à Salerne, et, peu de temps après, le 25 mai 1086, il y termina saintement une vie pleine d'agitations, d'infortunes et de grandeur. Ses dernières pensées avaient été toutes pour l'Église, dont il voulait, après tant d'orages, assurer enfin le repos. Éclairé par un de ces rayons qui parfois descendent sur le lit des mourants, il avait, lui, le pontife militant, désigné pour son successeur le pacifique Didier, abbé dit Mont-Cassin. Puis, jugeant lui-même sa conduite avant de la livrer aux jugements passionnés de l'histoire, il s'était écrié à sa dernière heure : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil ! » Paroles pleines de tristesse et de vérité, bien faites pour peindre et justifier Grégoire VII ; car « ce grand pontife pécha jamais par excès de zèle, ce fut toujours en agissant dans la conscience de son droit et sous la responsabilité d'un impérieux devoir.
Suite de la querelle des investitures (1085-1106). — Grégoire VII, en partant pour son dernier exil, avait quitté sa capitale à la lueur de l'incendie, allumé par la vengeance des Normands ; mais en même temps il laissait Rome et l'Italie entière en proie à un autre incendie, bien plus difficile à éteindre. Effrayé des combats à soutenir, Victor III, son successeur, avait hésité d'abord à accepter la tiare, et son trop court pontificat n'avait été qu'une trêve passagère pour l'animosité des deux partis. Avec Urbain II, ardent défenseur des intérêts de l'Église, la lutte ne tarde pas à recommencer. Ce pape, Français d'origine, poursuit les deux grandes pensées de Grégoire VII, en frappant de l'anathème les princes coupables de simonie et de mauvaises mœurs, et en prêchant la croisade contre les infidèles (Voy. le chap. III de cette période). Après avoir excommunié le roi de France et l'empereur d'Allemagne, il revient à Rome, enchâsse Clément III, et, soutenu par les Normands, ses alliés, il continue d'occuper librement le trône pontifical. Pascal II, qui le remplace, triomphe également de trois autres anti-papes que l'obstination de l'empereur persiste à lui opposer.
Mort de Henri IV (1106). — Bientôt tout change pour Henri lui-même qui, à une prospérité passagère, voit encore succéder des jours d'abaissement et de malheur. Abandonné de tout le monde, il trouve des ennemis jusque dans sa famille ; et, tandis que l'impératrice, sa femme, dévoile la honte de sa vie intérieure, Conrad, son fils ainé, se révolte contre lui, et, appuyé par la comtesse Mathilde, se fait couronner roi d'Italie (1093). A sa mort, son frère Henri suit son exemple : il entraîne dans sa cause les princes de Souabe, de Bavière et de Franconie ; et cette fois c'est en Allemagne, au centre même de ses États, que l'empereur est forcé de combattre la rébellion d'un fils. Après avoir livré la Saxe à de nouveaux ravages, les deux armées, campées sur les rives du Rhin, semblaient près de combattre ; mais Henri IV, trahi par les siens, comme autrefois Louis-le- Débonnaire aux bords de ce même fleuve, est contraint de s'abandonner à la discrétion de ses ennemis. Dans une diète assemblée à Mayence, le vieil empereur, captif et déjà dépouillé de ses vêtements royaux, conjure en vain son fils avec larmes de ne point s'attirer à son tour le châtiment de Dieu, en continuant ces violences parricides, a Ce n'est point à un fils, s'écriet-il, qu'il appartient jamais de punir, même quand c'est justice, les fautes de son père ! » Le jeune prince, sans se laisser émouvoir, poursuit l'expiation commencée, et après avoir arraché à
l'empereur un acte d'abdication, il fait confirmer sa propre élection par les seigneurs. Toutefois, son père, prisonnier, lui échappe, et, réfugié auprès de l'évêque de Liège, y rallie quelques derniers partisans qui sont bientôt dispersés. Délaissé une seconde fois, souffrant du froid et de la faim, le malheureux prince en est réduit à venir mendier, pour vivre, un modeste emploi dans une église de Spire : cette faveur lui est refusée, et, l'empereur qui avait porté trois couronnes et livré soixante batailles, expire de misère au seuil même de cette église qu'il avait fait élever. Quant à son corps, que les chanoines de Liège avaient d'abord recueilli par charité, il ne put reposer en terre sainte, et, pendant longtemps, il resta sans sépulture dans une cave de la ville. Vingt-et-un ans s'étaient déjà écoulés depuis que Grégoire VII était mort aussi en exil, mais entouré de ses cardinaux fidèles, et des secours de la religion qu'il avait toujours défendue et glorifiée ! (1085-1106.)
Henri V (1106). — A peine parvenu au trône, Henri V oublia les promesses du prétendant, pour ne plus songer qu'à soutenir les intérêts de l'empereur. 11 venait d'échouer dans plusieurs tentatives contre la Hongrie, la Silésie et le comté d'Alost, lorsque le pape Pascal H réclama l'exécution du décret rendu par Grégoire VII au sujet des investitures. Henri donna d'abord une réponse évasive, puis il se décida à passer en Italie pour conférer avec le pape, mais dans l'intention de l'intimider, a carie camp occupé par ses troupes tenait un si grand espace, que l'œil n'en pouvait mesurer l'étendue. » De Sutri où une première entrevue avait été fixée, il se rendit avec son armée à Rome, pour ratifier solennellement les conventions arrêtées de part et d'autre ; mais au milieu d'un tumulte excité par les Allemands, Pascal II fut fait prisonnier dans l'église de Saint- Pierre, et contraint de signer un traité, portant que l'élection des évéques et des abbés se ferait librement et sans simonie, mais que le prince leur donnerait l'investiture par la crosse et l'anneau. A ce prix la liberté fut rendue au souverain pontife, et encore ne l'obtint-il qu'à la nouvelle condition de sacrer Henri V empereur, en lui remettant ce privilège qui rendait inutile la longue lutte si intrépidement soutenue par Grégoire VII (avril
Le fils de Henri IV ne jouit pas longtemps d'un triomphe qu'il devait à la violence. Le traité imposé à Pascal II souleva une réprobation universelle, et le concile de Latran, malgré la scrupuleuse résistance du pape, révoqua des concessions regardées comme contraires aux droits de l'Eglise, et arrachées à un
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captif sous l'empire de la force. Sans que le Saint-Siège en donnât le signal, plusieurs villes d'Italie se soulèvent contre l'empereur; le mouvement se propage en Allemagne et la guerre civile désole de nouveau l'empire. Quelque temps après, la mort de la comtesse Mathilde, survenue eu 1115, jette entre les partis un nouveau sujet de division. Fidèle alliée des papes jusqu'à son dernier soupir, elle avait légué ses domaines au Saint-Siège; mais Henri ayant réclamé ses fiefs comme suzerain, et ses biens allodiaux comme plus proche héritier, il lui fallut revenir en Italie pour soutenir ses prétentions par les armes. Maître de Rome, il se ménage des intelligences avec les consuls de la ville, en chasse le pape, et se fait de nouveau couronner par Grégoire VIII, qu'il oppose à Gélase II, légitime successeur de Pascal. A la mort de Gélase, les cardinaux élisent Calixte II, qui, bien reçu dans Rome, sauve la vie à l'anti-pape Grégoire que le peuple voulait tuer. Le nouveau pontife use de son autorité pour excouimunipr l'empereur qui, lassé de combattre, et se rappelant peut-être la triste destinée de son père, consent enfin à un accommodement.
Concordat de Worms (l 122). Ce fut dans une diète tenue à Wormsque les deux puissances rivales signèrent, en 1122, le célèbre concordat par lequel l'empereur accordait la libre élection des dignitaires ecclésiastiques , renonçait à l'investiture par la crosse et Panneau, en se réservant seulement de conférer, par le sceptre, les benetices de l'Eglise. L'année suivante, trois cents évêques réunis en concile général dans la basilique Saint- Jean-7<de-l»atran, confirmèrent ce grand acte de réconciliation, dont les clauses furent en principe appliquées aux différents Etats chrétiens. Ainsi se termina, pour le présent du moins, cette longue querelle des investitures, dont la solution pacifique aurait pu être obtenue plus tôt, si toutes les passions humaines n'y avaient apporté obstacle. Des deux côtés, à l'origine, on avait voulu éviter la guerre, surtout le souverain pontife qui, dans un but de conciliation, n'avait épargné ni lettres, ni admonitions, ni supplications même faites au nom d'un Dieu de paix. Mais malheureusement ce n'étaient pas deux hommes, empereur et pape, qui se trouvaient divisés, c'étaient plutôt deux principes; et l'accord entre eux était tellement impossible, qu'il fallut nécessairement recourir à l'épée. En résultat, l'empire qui s'appuyait sur un imrnense pouvoir matériel fut vaincu, et la papauté qui n'avait pour elle que l'autorité morale, triompha : conséquence l>ien naturelle, puisque dans les desseins de Dieu le droit doit toujours finir par l'emporter sur la force.
le pape Calixte II avait à peine achevé l'œuvre de Gré. goire VII , qu'il mourut, et Henri V lui-même , après avoir coipbattu de nouvelles révoltes en Allemagne, et tenté une expédition inutile en France, finit ses joursàUtrecht en 1125. Avec ce prince se termina le règne de la maison de Franconie. Pendant les cent années qu'avait duré sa domination , elle avait eu à combattre deux grandes puissances, l'aristocratie et la papauté, en attendant qu'une nouvelle lutte s'ouvrît pour la dynastie qui allait lui succéder en Allemagne.