CHAPITRE VI
De la France depttl» l'avènement 4e LoaJfl WM Joaqu'è la mari
de Phlllppole-Hardl.
g I«r. Progrès du pouvoir royal sons Louis VI, Louif VII
et Philippe- Augotti.
C'est du règne de Louis VI que date véritablement la formation de la nationalité française. Sous la tutelle du pouvoir royal, la France tend à se constituer en corps de nation; en même temps sa lutte contre l'Angleterre lui fait sentir le besoin d'une défense commune pour protéger le pays contre Tin* vasion étrangère. Le territoire français est morcelé, il est vrai, en une foule de petits Etats indépendants, qui resserrent l'autorité des rois dans les étroites limites de l'Ile-de-France et de l'Orléanais. Encore sont-ils obligés de lutter sans cesse sur leurs propres terres contre des vassaux turbulents et pillards. Cependant le principe représenté par les successeurs de Hugues- Capet se trouvait dans les conditions les plus favorables pour se fortifier et s'étendre. La couronne était héréditaire, et lei domaines propres du roi lui donnaient une puissance prépondérante sur celle de chaque vassal en particulier. C es mêmes domaines, d'ailleurs, situés au centre du royaume , mettaient le roi à portée d'observer les grands feudataires, de diviser leurs ligues et de tenir entre eux la balance. Enfin, la tyrannie que les vassaux exerçaient sur leurs sujets, et la politique prudente et modérée de la plupart des rois capétiens servirent aussi à rétablir insensiblement une autorité si nécessaire à la cause de 11 civilisation et de la liberté.
Bègne de Louis VI, dit le Gros (1108-1137). — Louis VI devenu roi continua hardiment la lutte qu'il avait entreprise du vivant même de son père Philippe 1er. Jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de combattre l'anarchie féodale et de faire respecter les privilèges des ecclésiastiques et des marchands. Il réduisit à l'obéissance les comtes de Corbeil et de Mantes, les seigneurs du Puiset, de Coucy, de Montfort, de Montlhéry, qui désolaient de leurs brigandages les terres du roi et celles des églises. Mais il lui fallut de longs efforts. Le seul château du Puiset,
en Beauce, lui coûta trois années de guerre. Le clergé, reconnaissant, mit ses vassaux au service du roi. Les milices de l'abbaye de Saint-Denis, celles des églises du Beauvoisis, de l'Orléanais, de la Champagne, combattirent souvent sous les drapeaux de Louis YI, qui soumit avec leur aide tous les seigneurs environnants. Puis, quand il se vit seul maître dans ses domaines, il se présenta au dehors comme le protecteur des faibles et des opprimés, favorisa partout le mouvement communal et accorda sa sanction royale aux chartes que les villes affranchies arrachaient à leurs seigneurs. Bientôt son influence s'étendit au loin, jusque dans le Berry et l'Auvergne. Il intervint avec autorité dans les troubles de la Flandre, et, après l'assassinat de Charles-le-Bon, donna pour comte aux Flamands son protégé Guillaume Cliton (l 127). Enfin, lorsque les Maures d'Afrique menacèrent les chrétiens d'Espagne, ce fut au roi de France que le comte de Barcelone s'adressa pour obtenir des secours.
Le renouvellement des hostilités avec l'Angleterre et une incursion des Allemands, qui en fut la suite, montrèrent aussi quelle force avait acquise la jeune royauté capétienne. Les secours fournis par Louis VI à Guillaume Cliton, que son oncle Henri Ier, roi d'Angleterre, avait dépouillé de la Normandie, servirent de prétexte à la guerre : elle éclata au sujet de la possession de Gisors, et se termina par la bataille indécise de Brenneville, où Louis lit preuve d'autant d'intrépidité que de sang-froid (1119). Mais quelque temps après le roi d'Angleterre suscita contre la France son gendre Henri V, empereur d'Allemagne. Avec une armée formidable, celui-ci s'avança jusqu'à Reims, qu'il voulait, dit-on, livrer aux flammes. Un généreux élan repoussa cette agression menaçante. L'Église, Tes communes, les seigneurs eux-mêmes envoyèrent leurs milices à Louis VI, et l'empereur, étonné, se hâta de repasser le Rhin.
Règne de Louis VII (1137-1180) . — Avant d'expirer, Louis VI avait eu soin de faire sacrer son second fils Louis, appelé à la succession royale par la mort d'un frère aîné. Il avait de plus ménagé au pouvoir monarchique un notable accroissement de puissance en faisant épouser à ce fils Éléonore, héritière de la Guyenne et du Poitou. Dès son avènement Louis VU songea à faire reconnaître sa suzeraineté dans le Midi ; mais il échoua devant Toulouse. Son refus d'admettre au siège de Bourges l'archevêque nommé par le pape ayant attiré sur ses domaines l'interdit pontifical, il fit retomber sa colère sur le comte de Champagne, qu'il accusait de trahison, ravagea les terres de
Thibaut et livra Vitry aux flammes. Treize cents personnes qui avaient cherché un refuge à l'abri des autels périrent dans l'incendie de l'église, et le roi entendit leurs cris sans pou\oir les sauver (1144). Cet horrible événement brisa le cœur de Louis VU ; il se réconcilia avec le pape et avec le comte; mais il ne crut pas avoir expié suffisamment ta faute, tant qu'il n'aurait pas marché sous l'étendard de la Croix au secours de la cité sainte. Ce fut la cause de la seconde croisade, dont nous avous raconté ailleurs la malheureuse issue. (Voir chap. III, pag. 362.)
Divorce du roi avec Éléonore de Guyenne. — Pendant l'absence de Louis VII, Suger, abbé de Saint-Denis, gouverna sagement le royaume et mérita de la reconnaissance du peuple le surnom de père de la patrie. Le roi, de retour, perdit à peu d'intervalle cet habile ministre, ainsi que saint Bernard et Raoul de Vermandois, ses meilleurs conseillers. Il prit alors une résolution funeste dont on l'avait jusque-là détourné , et répudia Eléonore, qu'il accusait de s'être conduite en Palestine avec une légèreté indigne d'une reine et d'une chrétienne. Pour se venger de cet affront, Éléonore déshérita ses deux filles, épousa Henri Plantagenet et lui apporta en dot son splendide héritage (l 162). Déjà possesseur de la Normandie, du Maine et de l'Anjou, le nouveau mari d' Éléonore se mit en possession de l'ancien duché d'Aquitaine et ne tarda pas à monter sur le trône d'Angleterre. Il devint alors le plus redoutable rival du roi de France et l'un des princes les plus puissants de l'Europe.
La disproportion des forces était telle que Louis VU semblait avoir tout à craindre des suites de ce divorce impolitique. Cependant les malheurs de toute espèce qui fondirent sur Henri II, ses démêlés avec Thomas Becket, ses longues querelles avec l'Eglise et avec ses fils sauvèrent la dynastie capétienne. Les progrès territoriaux de la royauté furent retardés d'un demisiècle ; mais son autorité morale n'en fut pas affaiblie. On vit en effet dans deux occasions solennelles, à Montmirail et à Amboise, le roi de France, médiateur toujours respecté malgré ses défaites, imposer la paix à son puissant vassal et recevoir de lui les hommages publics auxquels il avait droit comme suzerain (1169-1174).
Avènement de Philippe- Auguste. — Après un règne de quarante -trois ans, que remplissent toutefois peu d'événements remarquables, Louis VII laissa le trône à son fils Philippe II, qui, né dans le mois d'août, dut à cette circonstance le surnom
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d'Auguste (1180). Ce titre paraîtra d'ailleurs justement mérité si l'on songe qu'il contribua fortement à élever le pouvoir royal au-dessus de la féodalité, et qu'il reprit avec ardeur l'œuvre monarchique, un moment interrompue. Sauf les deux époques de son divorce avec Ingeburge et de l'expédition de son fils en Angleterre, il fut constamment en bons rapports avec les papes. A l'exemple des princes de sa race, il s'appuya sur les prêtres et sur les communes ; et le fait le plus brillant de son règne, la victoire de Bouvines, fut aussi, comme nous le verrons, le triomphe de la bourgeoisie et de l'Église.
Roi à quinze ans, Philippe-Auguste n'en déploya pas moins tout d'abord une énergie virile. Malgré sa mère et ses oncles, il parvint à conclure son mariage avec la fille du comte de Flandre ; et cette union, en lui donnant les places fortes de l'Artois et de la Picardie, rompit la ligue de grands fiefs dont le domaine royal était entouré. Il se prépara ensuite à profiter des embarras de Henri II pour lui enlever le Vexin, et, soutenu par le propre fils de Henri, Richard-Cœur-de-Lion , il contraignit le roi d'Angleterre à signer un traité humiliant (1188). Mais à la mort de ce prince, lorsque Richard fut à son tour devenu roi, l'amitié si vive qu'il témoignait à Philippe parut se refroidir. La croisade même qu'ils entreprirent en commun ne servit qu'à faire éclater leur haine mutuelle; et quand le roi de France fut revenu de Saint- Jean-d' Acre à Paris, il ne songea qu'à profiter de l'absence de son rival pour fomenter des troubles dans ses États.
Guerre contre Richard- Coeur -de-Lion. — Jean, dernier lils de Henri II, et surnommé Sans-Terre, cherchait à s'emparer du trône de son frère. L'arrestation de Richard par le duc d'Autriche, et sa captivité en Allemagne , rendirent plus actives encore les intrigues d'un prince ambitieux, qui ne tenait compte uides promesses jurées ni des liens du sang. De connivence avec lui, Philippe-Auguste emporta la plupart des villes du Vexin et delà Normandie, à l'exception de Rouen (1193). Mais le retour imprévu de Richard vient changer la face des choses, sans cependant donner à la guerre l'importance à laquelle on devait s'attendre d'après l'animosité des deux rois. Épuisés d'hommes et d'argent par la croisade, les deux adversaires se livrent des combats partiels, un moment interrompus par la trêve de Niort. Dans un de ces combats, Philippe est précipité dans la rivière d'Ëpte, par la rupture du pont de Gisors, et il ne doitla vie qu'au courage de ses chevaliers. En 1 199, la toutepuissante intervention du pape Innocent III met un terme à ces
sanglantes escarmouches, suivies de sanglantes représailles. Pendant la suspension des hostilités, Richard toujours avide d'argent fait le siège du château de Chalus, pour s'emparer d'un trésor qui, disait-on, s'y trouvait caché. Il y est blessé mortellement, et le brillant Cœur-de-Lion, en qui semblent résumées les qualités comme les défauts des hommes du moyenâge, succombe sous la flèche d'un obscur archer.
Meurtre d'Arthur de Bretagne. — Richard en mourant avait laissé la couronne à son frère Jean-sans-Terre, qui fût reconnu par les barons; mais le droit de représentation appelait au trône d'Angleterre le Jeune Arthur de Bretagne , fils d un frère atné de Jean. Fidèle à sa politique, Philippe opposa Arthur au nouveau roi, comme il avait opposé Jean lui-même à Richard. Cependant après quelques hostilités, son protégé fut fait prisonnier par Jean -sans-Terre, et disparut du monde. La rumeur publique prétendit que le roi d'Angleterre avait poignardé son neveu de sa propre main, et avait jeté le cadavre dans la Seine. Philippe du moins accueillit ce bruit populaire, et cita Jean à comparaître devant la cour des pairs, pour répondre comme vassal de la couronne de France aux accusations portées contre lui. Sur son refus, il confisqua ses fiefs, et s'empara en deux années de la Normandie, du Maine, de l'Anjou et du Poitou (1203-1204). Il ne resta plus aux Anglais que la Guyenne. La Bretagne passa à la sœur d'Arthur, et se trouva rattachée à la maison royale de France par le mariage de la fille de cette riche héritière avec Pierre de Dreux, arrière-petit-fils de Louis-le-GroS (1212). Une vaine tentative de Jean-sans-Terre sur le Poitou ne servit qu'à faire éclater son incapacité personnelle et le mépris qu'il inspirait à ses sujets. Il se rembarqua honteusement après avoir sollicité une trêve, qui laissait le roi de France en possession de ses conquêtes.
Démêlés de Philippe-Auguste avec le Saint-Siège. — Avant d'entreprendre cette rapide et heureuse expédition, Philippe- Auguste avait dû rétablir la bonne harmonie un moment troublée entre lui et le Saint-Siège. Veuf de sa première femme, Isabelle de Flandre, il avait épousé ingeburge de Danemark, et l'avait presque aussitôt répudiée pour s'unir à Agnès de Méranie (1196). Du fond du couvent où elle était reléguée, l'épouse délaissée s'adressa au pape, comme au vengeur des lois de la morale et de l'église trop longtemps méconnues. L'interdit fut lancé sur le royaume de France, et Philippe cédant enfin aux plaintes de ses sujets, se décida à rendre à Ingeburge le titre auquel elle avait droit (1201). Toutefois, même après la mort
d'Agnès de Méranie, il retint encore pendant dix ans sa femme légitime dans une dure captivité ; et l'injuste aversion de Philippe contre une reine aussi belle que vertueuse est dans la vie de ce prince une tache ineffaçable.
Bataille de Bouvines. — Jean-sans-Terre, de son côté, s'était brouillé avec le Saint-Siège à cause de la nomination du car-» dinal Langton à l'archevêché de Cantorbéry. Innocent 111 résolut de déposer le roi d'Angleterre, et chargea Philippe-Auguste d'exécuter cet arrêt (1212). Celui-ci s'empressa de préparer un armement considérable. Mais dans l'intervalle Jean s'étant soumis au pape, Philippe fut obligé de tourner sa colère contre la Flandre, dont le comte Ferrand s'était déclaré son ennemi. De fortes contributions imposées aux villes opulentes de la Flandre compensèrent à peine la perte de la flotte française qui fut détruite par les Anglais dans le port de Damme. Bientôt une ligue redoutable se forma contre Philippe-Auguste : Othon, empereur d'Allemagne, les comtes de Flandre, de Boulogne et de Salisbury, devaient envahir la France par le nord, pendant que Jean-sans-Terre l'attaquerait à l'ouest et au midi. Dans ce pressant danger, Philippe convoqua tous ses vassaux , avec les milices des églises et des communes qui répondirent à son appel, et suivirent courageusement l'oriflamme sur le champ de bataille. Le combat 6'engagea au pont de Bouvines, entre Lille et Tournai , et malgré l'infériorité du nombre , les Français l'emportèrent. Othon, blessé, prit la fuite; les autres chefs furent faits prisonniers (27 juillet 1214). Cette victoire fut aussi importante pour la France qu'elle sauva de l'invasion que pour la monarchie des Capétiens qu'elle affermit à jamais. Leur autorité, vieille de plus de deux siècles, avait déjà la sanction du temps ; elle obtint dès-lors celle d'un grand triomphe national.
Agrandissements de la royauté capétienne sous Philippe- Auguste.— Les dernières années de Philippe- Auguste se passèrent dans le calme, quoique tout s'agitât autour de lui. Tandis que les barons anglais détrônaient presque leur roi, et que le nls de Philippe prenait à ce grand débat une part active, le roi de France pour ne pas encourir la colère du pape, affectait de ne point favoriser cette entreprise (voir le chap. suivant). H laissa les chevaliers courir les lointaines aventures , et porter partout le renom de la France, attendant en silence le moment de profiter de leurs exploits. Mais dans ce domaine royal qui, outre les vastes provinces enlevées à l'Angleterre s'était agrandi entre ses mains de l'Artois , du Vermandois , de l'Au-
vergne et du comté d'Alençon, Philippe ne restait pas oisif. Il publiait de sages ordonnances, instituait la quarantaine- le-roi pour arrêter par une trêve de quarante jours la fureur des guerres privées, et réprimait les abus du combat judiciaire. Eu même temps, il organisait fortement l'administration, en partageant ses domaines en soixante- dix-huit prévôtés. Aussi peut-on dire qu'à la fin de ce glorieux règne, le pouvoir royal puissant et respecté était constitué désormais sur une base inébranlable.
g II. Gwm des AlbïçeoU. — Rè^ne de Loui» VIII.
État des provinces du Midi. — Pendant que Philippe-Auguste élevait si haut la royauté capétienne , la France méridionale était le théâtre d'événements qui allaient avoir pour résultat l'agrandissement des domaines de cette même royauté. Depuis la chute de l'empire carlovingien , les provinces situées entre le Rhône et les Pyrénées étaient restées complètement étrangères aux habitudes, aux idées et au langage des populations habitant en deçà de la Loire. Trois souverains indépendants y dominaient : le roi d'Angleterre, le roi d'Aragon , et le comte de Toulouse, aussi puissant et plus riche qu'un roi. La classe prépondérante était une opulente bourgeoisie qui, par les relations commerciales et la culture littéraire, était parvenue à une civilisation prématurée. La noblesse se signalait par des mœurs relâchées et par son goût pour les tournois et les plaisirs mondains. La masse du peuple où s était confondu le sang des Romains, des Visigoths et des Arabes, se montrait disposée à accueillir avec la vivacité passionnée des hommes du Midi les innovations les plus dangereuses.
Hérésie des Albigeois. — Dès le douzième siècle , les provinces d outre-Loire , particulièrement le Languedoc, devinrent comme le rendez -vous d'une foule de sectaires qui tout en attaquant les dogmes et la morale du catholicisme! ne présentaient poiot à leurs crédules auditeurs un corps de doctrine fixe et déterminé. Aussi ignore-t-on, en partie du moins, quel était le fond de leurs hérésies. On sait seulement que dans leur enseignement ostensible ils rejetaient la plupart des sacrements de l'Église, surtout le baptême et le mariage, et qu ils repoussaient tout appareil de culte extérieur Leur doctrine secrète paraît avoir été celle des anciens Mani-
SS* Si?;" é^7enuid,Asfe en Occident par Constantinople, s étaient montrés en France dès le temps du roi Robert
TROISIÈME PË1UODU. — CHAP1T1Œ VI. 4i?J
Passaut d'une propagande souterraine à des prédications ouvertes, ces hérétiques ne craignirent pas de publier des livres, de réunir des conciles, de créer des évêchés et même de se donner un pape. Ainsi, une sorte d'église pleine de confusion et de scandales tendait à se poser en rivale et en ennemie de la véritable église orthodoxe.
Premières tentatives d' Innocent III. — Le mal gagna rapidement la noblesse et les princes. On vit les plus hauts seigneurs, tels que les vicomtes de Béziers et de Carcassonne, les comtes de Fois, deBéarn et de Comminges, le comte de Toulouse lui-même, se déclarer pour les sectaires qu'on appelait Albigeois, probablement du nom de la ville d'Albi , centre de leur puissance. Innocent III s'émut de ce pressant danger. Les moines de Citeaux, dont il se servait pour faire prêcher la croisade contre les infidèles, lui parurent les plus propres à ramener les populations égarées. Mais les efforts de ces pieux missionnaires furent infructueux. SaintDominique, alors sous-prieur d'Os ma en Espagne, échoua également, malgré son zèle et ses lumières. Le pape résolut en lin d'agir avec vigueur et chargea son légat Pierre de Castelnau d'annoncer au comte de Toulouse, Raymond VI, que s'il ne renonçait pas à favoriser l'hérésie, l'Église saurait le punir et se défendre. Mais le langage courageux du légat excita la colère des chevaliers de Raymond, qui poursuivirent Castelnau et le mirent à mort (1208), comme les chevaliers de Henri II avaient égorgé Thomas Becket1. Cette fois le Souverain Pontife ne se contenta pas d'une pénitence solennelle infligée au prince que la voix publique accusait d'avoir été l'instigateur du crime. Innocent III considérait l'Église comme en péril, et il eut recours aune croisade pour la protéger. La nouvelle de cette expédition fut reçue dans les provinces du Nord avec un enthousiasme extraordinaire. En peu de temps une armée de soixante mille hommes se rassembla à Lyon, sous le commandement de Simon de Montfort , vaillant guerrier et chrétien fervent, dont la gloire fût restée pure, si aucune pensée d'ambition n'était descendue dans son cœur.
Croisade contre les hérétiques. — Avant d'attaquer directement le comte de Toulouse, on voulut le priver de ses alliés, et le premier effort de la guerre tomba sur le vicomte de Béziers, son neveu. Dans l'emportement de la victoire, toute la population de Béziers, sans distinction d'hérétiques ou de catholiques, fut passée au fil de l'épée. Carcassonne capitula et éprouva un sort
1 Voir le chap. suivant, p. 423.
moins rigoureux. Sur le retas des principaux seigneurs de l'armée eroisée, la possession des pays conquis fut donnée à SU mon de Montfort, qui refoula les Albigeois de château en château , pénétra jusqu'à Narbonne , s'en empara , et menaça Toulouse (1210). Cette guerre religieuse se complique alors d'intérêts politiques , et la vieille animosité des hommes du Nord contre les hommes du Midi se réveille plus ardente que jamais. Raymond VI entreprend un voyage à Rome pour plaider sa cause et celle de ses sujets auprès d'Innocent III. Mais pendant son absence les Croisés s'emparent de Pamlers, d'Albi et de tous les pays circonvoisins. Vainement le pape prend en main la cause de Raymond et désavoue ce qu'avaient fait ses ennemis. Les Croisés le trompent par de faux rapports et refusent même de se soumettre à ses décisions. Forcé de recourir aux armes, le eomte de Toulouse se voit bientôt réduit à la possession de sa capitale et de Montauban, et n'a plus d'autres ressources que d'implorer les secours des rois d'Angleterre et d'Aragon.
Bataille de Muret Puissance de Simon de Montfort. — Jeansans-Terre ne put lui envoyer que de faibles renforts ; mais le roi d'Aragon , Pierre II, prétendit que ses droits de suzerain avaient été méeonnus par l'investiture donnée sans son aveu à Simon de Montfort. Il offrit sa médiation, et le refus hautain qui lui fut opposé le jeta ouvertement dans le parti des Albigeois. A la tête d'une puissante armée, il passa les Pyrénées et vint défier Montfort devant Muret. Mais la cavalerie féodale dispersa l'infanterie des Aragonais, et Pierre resta sur le champ de bataille avec quinze mille des siens (1213). Cette brillante victoire, due au sang-froid et à l'exaltation intrépide de Montfort, toit cesser momentanément toute résistance. Toulouse ouvre ses portes, et le vainqueur est au comble delà puissance. Cependant Innocent III s'effraye de l'ambition d'un homme qui n'est plus le champion de l'Eglise, mais le chef d'un parti. Au concile de Latran (1215), il restreint les vastes donations que le chef des Croisés s'était fait attribuer et met sous le séquestre une partie des domaines du comte de Toulouse, avec l'intention de les rendre plus tard au jeune Raymond. Pour se mettre à l'abri d'une menace de révocation, Simon de Montfort cherche un autre appui dans le pouvoir temporel et fait hommage à Philippe-Auguste pour le duché de Narbonne, le comté de Toulouse, la vicomté de Béziers et de Carcassonne. Mais il ne jouit pas longtemps de sa haute fortuue. En voulant réduire Toulouse, qui s'était soulevée contre lui, l'iu-
flexible conquérant est tué d'un coup de pierre à la tête (1218).
Avènement de Louis VIII. — Son fils Amaury ne put se soutenir contre l'insurrection qui devint générale dans le Midi, et le jeune Raymond se remit en possession du comté de Toulouse. C'était l'époque où Louis VIII succédait à son père Philippe- Auguste sur le trône des Capétiens (1223). Le nouveau roi qui jadis avait pris part aux faits d'armes des Croisés en Languedoc, était porté, par son caractère et par sa politique, à intervenir dans cette grande querelle. Toutefois, il détourna un moment son attention de la guerre des Albigeois pour maintenir la Flandre sous l'influence française et pour chasser du Poitou les Anglais, auxquels il imposa une trêve de trois ans. Libre de ce côté, il songea à tirer parti de la cession qu'Amaury venait de lui faire des domaines attribués à Simon de Montfort ; cession qui changeait en souveraineté directe la suprématie féodale que Philippe- Auguste avait acceptée.
Siège d'Avignon; mort de Louis VIII. — Avant de commencer la guerre, le roi de France et le comte de Toulouse négocièrent chacun avec la cour de Borne. Depuis que la question était devenue plutôt politique que religieuse, Honorius 111, à l'exemple d'Innocent, montrait peu d'empressement pour la cause des Montfort. Cependant, comme le parti albigeois relevait la téte et menaçait encore l'Église, il laissa les prélats français se réunir h Bourges et y décider une nouvelle croisade contre Raymond VII. Vers le mois de mai 1 226, Louis VI II, à la téte d'une armée formidable, descendit la longue vallée du Rhône jusqu'à Avignon. Les habitants ayant refusé d'admettre les Français dans leurs murs, le roi, indigné, s'obstina au siège de cette Ville, et durant trois mois les sorties des Avignonnais, la famine et la maladie diminuèrent d'une manière effrayante les rangs des Croisés. Enfin, Avignon ouvrit, par suite d'un traité, ses portes aux Français. Mais un temps précieux avait été perdu ; un grand nombre de vassaux s'étaient retirés après leurs quarante jours de service, et le reste de l'armée avait été décimé par des maux de toute espèce. Aussi Louis VIII ne put effectuer aucune conquête décisive. Il se contenta de laisser des sénéchaux à Beaucaire et à Carcassonne,et mourut en reprenant la route de France, à Montpensier en Auvergne ( novembre
Réunion du Languedoc au domaine royah — Quelque peu brillante que semble avoir été cette expédition, le fils de Louis VIII ne tarda pas à en recueillir les fruits. Après le départ de l'armée ennemie, Raymond essaya de lutter encore
ji* HISTOIRE DU MOYEN-ÀliK.
contre Hurabert de Beaujeu, lieuteuant du roi dans les provinces du Midi. Mais de nouvelles troupes de Croisés arrivaient sans cesse, et comme ses ressources s'épuisaient rapidement, il lui fallut céder. Par les traités de Meaux et de Paris, il confirma au roi la possession du Bas- Languedoc et se dépouilla en faveur de 1* Eglise romaine de tout ce qu'il possédait au-delà du Rhône (1229). De plus, il donna sa fille en mariage au frère de saint Louis, et par là tous ses droits sur le Languedoc passèrent dans la maison de France et bientôt dans le domaine royal. En effet, le gendre de Raymond, Alphonse de Poitiers, étant mort sans enfants en 1270, Philippe 111 hérita de la riche succession des comtes de Toulouse.
Ainsi fut consommé rabaissement du midi , envahi et dominé par la France du Nord et par la royauté. Mais les troubadours dans leurs sirventes satiriques et violents se firent l'écho des ; rancunes de leurs compatriotes. Sous cette influence , le sentiment national, froissé par la conquête, vécut longtemps encore dans les âmes avec la haine du nom français.
§ III. Règat* de Miat LouU et de Philippe-le-Hardi.
A la mort de Louis VIII, sa veuve Blanche de Castille s'était emparée de la régence, et gouvernait le royaume pendant la minorité de son fils Louis IX. Ce fils qu'elle avait nourri et qu'elle élevait avec une tendre sollicitude dans les principes d'une solide piété, devait être Tune des plus brillantes et peutêtre la plus pure de nos gloires uationales. Nous avons déjà en racontant les croisades montré dans saint Louis le héros chrétien. Nous allons le voir pratiquant sur le trône la sagesse et les vertus qui font de ce prince le modèle des rois.
Régence de Blanche de Castille. — Digne mère d'un tel fils, Blanche de Castille prépara ce grand règne par un gouvernement aussi habile qu'énergique. Les principaux vassaux qui s'étaient abstenus de paraître à la cérémonie du sacre, ayant annoncé le dessein d'arracher la régence des mains d'une femme, une ligue redoutable fut formée par les comtes de Champagne, de Bretagne, de Toulouse et de la Marche, que devait seconder le roi d'Angleterre Henri III. Blanche eut l'adresse de détacher Thibaut de Champagne de cette ligue; elle occupa, chez lui, le roi d'Angleterre et accabla isolément le comte de Toulouse auquel elle imposa le traité de Meaux , et le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc, qu'elle força à la soumission (1231-1234). En reconnaissance de l'appui que la couronne lui avait donné, le comte de Champagne, devenu roi de
Navarre par la mort de son oncle maternel Sanche Vil, vendit à Blanche les comtés de Blois, de Chartres et de Saucerre ; possessions très-importantes pour l'unité du domaine royal. Non contente d'affermir ainsi la situation politique , la régente déploya la plus haute sagacité dans l'administration intérieure. Secondée par les conseils du cardinal légat, Romain de Saint- Ange, elle apaisa les querelles survenues entre les bourgeois et TUniversité de Paris, et sut réprimer les prétentions excessives de quelques ecclésiastiques.
Commencements de Louis IX. — Louis IX, devenu majeur et marié à la fille aînée du comte de Provence \ prit en mains les rênes de l'État (1236); mais il ne chercha pas à se soustraire à l'ascendant d'une mère à qui sa piété et sa raison lui faisaient un devoir de se soumettre. 11 inaugura son règne en construisant la Sainte-Chapelle, où il déposa la couronne d'épines , et les autres précieuses reliques qui lui avaient été cédées par les princes latins. Telle était déjà sa renommée de modération et de justice, que le pape Grégoire IX et l'empereur Frédéric II le prenaient pour arbitre dans leurs démêlés ; tels étaient aussi les scrupules de sa conscience qu'il refusait pour son frère, Robert d'Artois, la couronne impériale qui lui était offerte.
Batailles (le Taillebourg et de Saintes. — Dès les commencements du nouveau règne, la ligue féodale avait tenté de se reformer avec l'appui de l'Espagne et de l'Angleterre. Mais cette tentative avorta par l'impuissance du comte de Toulouse qui cherchait vainement à éluder les conditions du traité de Meaux, et par Téloignement des rois d'Aragon et de Castille que la guerre contre les Maures retenait dans leurs Etats. Seul , le comte de la Marche Hugues-le-Brun, soutenu par le roi d'Angleterre, fils de sa femme, engagea la lutte contre le roi de France, en refusant l'hommage au comte Alphonse de Poitiers, son suzerain. Les Anglais, espérant à la faveur des troubles reconquérir les provinces que leur avait enlevées Philippe- Auguste, débarquèrent à Bordeaux, et rejoignirent leur allié dans le Poitou. Louis IX les battit au pont de Taillebourg, où il entraîna son armée par son ardeur chevaleresque, et il acheva leur défaite devant Saintes (1242). La ligue fut aussitôt dissoute : le comte de Toulouse s'engagea de nouveau par serment à exécuter le traité de Meaux et à punir les hérétiques. Le comte de la Marche
* Une autre fille de ce comte, Béatrfx, épousa Charles d'Anjou , frère du roi, en 1345, et lui porta en dot la Provence. Mais dans ce pays comme dans le Languedoc, la domination française ne s'établit que par la force des armes et par la ruine des anciennes libertés municipales d'Arles et de Marseille.
fat forcé de se soumettre en cédant ses meilleures places, el le roi d'Angleterre fût heureux d'obtenir une trêve de cinq ans.
Restitutions de saint Louis.— Si Louis IX savait défendre avec vigueur les droits de sa couronne, son âme pure et timorée, qui s'imputait comme un péché tout désordre public, était sans cesse préoccupée des restitutions qui lui semblaient équitables. Il y avait en lui comme un rçmords d'avoir hérité des villes et des provinces enlevées aux Albigeois et à Jean-sans -Terre. Aussi avant de partir pour la croisade offrit-il, dit-on, à Henri III de lui rendre toutes les terres que son père avait perdues, sous la seule condition qu'il raccompagnerait à la Terre-Sainte. Heureusement pour la France, le roi d'Angleterre refusa cette offre plus généreuse que prudente. Toutefois, après de longues négociations, un traité conclu à Abbeville en 1259 statua que le Limousin, le Périgord, TAgenois, le Quercy et une partie de la Saintonge seraient restitués à l'Angleterre , mais qu'en retour Henri renoncerait à tous ses droits sur la Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou. Henri III vint àParis, et fit hommage au roi de France en qualité de duc de Guyenne. Mais les provinces cédées pardonnèrent difficilement à Louis une restitution faite malgré elles. Si cette transaction put inspirer alors quelques regrets, la postérité n'a que des éloges à donner à tous les actes de sagesse qui marquèrent d'ailleurs le gouvernement du pieux roi.
Esprit de son gouvernement. — Aune époque où il n'y avait pas encore de politique européenne, les rapports de saint Louis avec les princes étrangers durent être peu nombreux. Ils furent du moins toujours conformes à ses principes de modération et de justice, On le vit se désistant à propos de prétentions contestables, assurer la sécurité de ses frontières et le repos de ses peuples, sans se départir d'une fermeté qui augmentait le respect des étrangers pour sa personne et pour la France. Le même esprit anima toute son administration intérieure. Depuis Louisle-Gros , la royauté avait sans doute fait de grands progrès, mais il y avait encore une foule de privilèges abusifs, inhérents au système féodal, et qui faisaient obstacle à la royauté. Saint Louis n'entreprit point de les détruire systématiquement; sa législation au contraire témoigne d'un grand respect pour les droits acquis. Si parfois il les atteignit ou les blessa, c'est qu'il les trouva contraires à la loi de Dieu, qui devait passer avant toutes choses, et qu'il était tenu, comme roi, de faire observer dans son royaume.
Établissements de saint Louis.— C'est ainsi que dans ses éta-
blissements il reconnut formellement les droits féodaux, notamment celui qu'avaient les vassaux de résister au roi lorsque celui-ci leur avait dénié justice en sa cour. Mais d'autre part, jaloux de substituer l'empire de la loi à celui de la force, il résolut de mettre en pratique les décisions des grands papes Alexandre 111 et Innocent III, en restreignant la coutume barbare du duel judiciaire. Ne pouvant abolir hors de ses domaines un usage enraciné dans les mœurs, et consacré par un sentiment superstitieux, il voulut au moins ouvrir une voie à l'action légale, en autorisant les appels à la cour du roi. Dans les cas où il permit le duel, il exigea que le gentilhomme combattît à pied le roturier, quand le gentilhomme serait rappelant, et que le vaincu fût puni de mort toutes les fois que le crime cause du duel entraînait la peine capitale.
En 1245, il rétablit aussi d'une manière plus expresse fa qua~ rantaim-le-roiy instituée par Philippe-Auguste pour apaiser la première fureur des guerres privées. En vertu d'une ordonnance postérieure, la partie qui se croyait la plus faible put encore éviter la guerre en recourant à la justice, et celle-ci sommait la partie adverse de jurer à l'autre asseurement ou garantie de paix pendant les quarante jours. Ce serment ne pouvait être refusé, et celui qui le violait était pendu. Enfin, en 1257, saint Louis chercha à rendre obligatoire pour tout le royaume l'interdiction absolue des guerres privées. Mais de même que les \ seigneurs renoncèrent difficilement aux profits des amendes \ que leur rapportaient les combats judiciaires, de même les grands vassaux cherchèrent longtemps encore à retenir le droit des guerres privées qu'ils considéraient comme la plus importante de leurs prérogatives.
Influence des légistes. — A mesure que la justice se dégageait des pratiques féodales par l'introduction des preuves écrites et des témoignages verbaux, il détenait plus nécessaire de créer des agents judiciaires qui représentassent le pouvoir social déposé entre les mains du roi. Ces jurisconsultes, imbus des principes du droit romain, contribuèrent évidemment à la rédaction des établissements , où le législateur s'en réfère très-fréquemment aux Pandectes de Justinien. En vertu de cette tendance , les légistes multiplièrent les appels et les cas royaux de manière à ramener toutes les justices féodales sous la dépendance de la justice du roi. Bientôt ils se créèrent une position dans l'Etat, et sans inventer ni dénominations ni formes nouvelles, ils prirent place dans la hiérarchie féodale pour la battre en brèche et la renverser. Au commencement du treizième
siècle, la principale cour de justice était le parlement, composé des pairs, des prélats et des hauts barons. Vers 1251, saint Louis rendit le parlement ambulatoire, c'est-à-dire suivant, partout le roi, et y admit bientôt en nombre indéterminé les conseillers-clercs ou chevaliers de justice l.
Administration,— Pendant que saint Louis préparait dans ses établissements la réforme des institutions civiles , il faisait rédiger par Etienne Boileau, prévôt des marchands de Paris, les règlements des métiers pour réprimer et punir les fraudes commerciales. Il séparait des offices judiciaires les emplois do finances, veillait à la bonne administration des monnaies, mettait un terme aux exactions des Juifs et des usuriers, et châtiait les blasphémateurs. Plein de respect pour l'Eglise romaine, il n'aliéna cependant jamais l'indépendance de sa couronne, et par la pragmatique sanction il détermina les droits respectifs de l'autorité spirituelle et de la puissance temporelle, de manière à assurer les libertés des églises de son royaume.
Tel fut ce règne qui se recommande à la postérité, aussi bien par la gloire des utiles réformes que par celle des armes. Si saint Louis s'élève au-dessus de son siècle autant par son génie que par ses vertus, on peut dire qu'il domine aussi l'avenir en ouvrant à la royauté une plus vaste carrière. L'épée victorieuse à Taillebourg et la plume savante des légistes ont porté de rudes atteiutes à l'ancienne aristocratie. Sous les descendants du pieux roi, la féodalité demeurera soumise jusqu'aux jours néfastes où les princes du sang eux-mêmes donneront de nouveau le signal des guerres civiles.
Philippe-le-Hardi(i210-iï&S). — Le fils de saint Louis avait reçu de son père mourant, sur la plage de Tunis, des conseils empreints de la plus haute sagesse. Ueut le méritede s'y conformer, et, s'il joua personnellement un rôle peu éclatant, la royauté du moins continua avec lui de progresser dans sa marche. La couronne, eu effet, hérita des comtes de Nevers etde Poitiers, morts à la croisade ; et pendant qu'elle recueillait la succession des anciens comtes de Toulouse, Philippe mariait son ûls à l'héritière de la Navarre (1276-1284). Ainsi, par suite de la révolution qui s'était opérée avec la ruine des Albigeois, la maison de France dominait dans tout le Midi. Maîtresse de la Provence et du rovaume de INaples, elle menaçait l'indépendance de l'Italie entière. Elle enfermait de tous côtés la Guyenne anglaise ; par les Pyrénées
1 Voir le chap. X de cette période, § Ier.
et la Navarre, elle se rendait redoutable à PAragon et à la Castille. Dans ee dernier royaume, Philippe- le-Hardi voulut même faire reconnaître pour héritiers du trône les enfants de Lacerda, fils de Blanche, sa sœur. Mais les Cortès, pour se soustraire à l'influence étrangère, proclamèrent San che-le- Brave, «eeond fils d'Alphonse X.
Expédition en Aragon. — Cette extension nouvelle de la puissance française entraîna Philippe à prendre parti dans la querelle suscitée par le massacre des Vêpres siciliennes. (Voir le chap. V, p. 400). Soutenu par le pape, le roi de France se prononça pour son oncle, Charles d'Anjou, contre le roi d'Aragon, et il appuya par la force des armes la donation de PAragon faite à son fils Charles de Valois. Mais il ne fut pas plus heureux au-delà des Pyrénées que ne Tétait Charles d'Anjou dans les mers de la Sicile. Bien que Jayme d'Aragon, roi de Majorque, lui eût donné passage dans son comté de Roussillon, et malgré la prise d'Elne et de Girone, Philippe se vit obligé d'opérer sa retraite sous un soleil brûlant et dans un pays dévasté. Il ramena à grand'peine son armée jusqu'à Perpignan, où il fut bientôt après emporté parla lièvre (6 octobre 1285).
Gouvernement. — A l'intérieur, Philippe III continua l'œuvre de saint Louis. Il fit cesser les querelles qui divisaient les seigneurs du Languedoc et emprisonna le comte de Foix. Il étendit et confirma les ordonnances de son père sur les guerres privées, et par l'édit de 4 275 il agrandit les revenus de la royauté en favorisant les gens de main-morte. On retrouve dans ces divers actes l'esprit des légistes, dont l'influence s'accroît encore sous ce règne, malgré la disgrâce et le supplice de Pierre La brosse. Ce sont les légistes qui font déclarer inaliénable le domaine de Ja couronne ; ce sont eux aus*iqui, avec le droit romain, cherchent à ressusciter la fiscalité romaine, ainsi que nous le verrons sous le règne du successeur de Philippe III.