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CHAPITRE VII

De l'Angleterre deptil* la mort de Gulllaume-le-Conquérant

Jusqu'à la mort de Henri III.

Tandis que la royauté en France, d'abord réduite à un rôle presque passif, étendait son pouvoir et son influence aux dépens de la féodalité, un mouvement tout opposé s'opérait en Angleterre. Là, comme nous l'avons dit, c'était le roi conquérant du

sol, qui avait en quelque sorte créé l'aristocratie territoriale et qui avait fondé la féodalité au profit du pouvoir royal. Mais la féodalité, s'appuyant sur le peuple, ne tarda pas à réagir contre une autorité qui n'avait point de contre-poids et qui ne reconnaissait pas de contrôle. Aussi l'histoire de cette période, en Angleterre, n'offre-t-elle qu'une longue suite de soulèvements dont les seigneurs donnent habituellement le signal. Chacun de ces soulèvements amène un empiétement sur la puissance monarchique, jusqu'au jour où le peuple lui-même, sans distinction de races, entre dans ce mouvement et consacre par son adhésion la victoire de l'aristocratie sur la royauté.

§ 1er. Règne dei »neet«ie«n de GmilUume le-Conquérant juqn'à l'ftWnemêtt

des Plantagenets.

Règne de Guillaume H, dit le Roux (1087-1100). — La lutte que nous venons d'indiquer éclata dès le règne du premier successeur de Guillaume. Au mépris des droits de Robert, fils aîné du conquérant, son second dis, Guillaume dit le Roux s'était fait couronner roi à Winchester. Le caractère dur et inquiet du nouveau prince, la mollesse et la lâcheté qu'on lui reprochait étaient peu propres à lui concilier les barons normands qui, au contraire, admiraient dans son frère une générosité souvent excessive et une bravoure chevaleresque. Une vaste conspiration se forma sous la direction de l'oncle du roi, Eudes, évêque de Bayeux. Mais Guillaume, rattachant habilement à sa cause les hommes de race anglaise, leva une armée de trente mille Saxons, avec laquelle il dispersa les insurgés. Puis, passant en Normandie, il imposa la paix à Robert, en stipulant que, si l'un d'eux mourait avant l'autre sans héritier, son héritage appartiendrait au survivant (1090). Bientôt après, Robert fut entraîné dans le mouvement de la première croisade, qui semblait promettre à son esprit aventureux une brillante fortune. Pour faire face aux frais de l'expédition, il engagea son duché à Guillaume, moyennant une somme de dix mille marcs, et le roi d'Angleterre, après avoir extorqué cet argent aux églises, se mit en possession de la Normandie.

Tranquille de ce côté et débarrassé d'une nouvelle révolte de ses barons, Guillaume s'abandonna sans mesure à sa rapacité et à ses passions ambitieuses. Il exila Anselme, archevêque de Cantorbéry, qui défendait contre lui les privilèges et les biens du clergé. II voulut enlever le Maine à Foulques d'Anjou ; il convoitait même le Poitou et la Guyenne, lorsque la mort f

qu'il trouva dans une partie de chasse, vint délivrer l'Angleterre d'un tyran cruel et la France d'un turbulent voisin

Avènement de Henri /eT. — Robert était alors absent depuis cinq ans, et Henri, le plus jeune des fils du conquérant, se présenta pour recueillir l'héritage de son père et de son frère. Il promit de corriger les lois tyranniques sous lesquelles le royaume gémissait depuis longtemps, et de rétablir les libertés et coutumes en usage au temps du bon roi Edouard. En effet, la charte qu'il promulgua à son avènement renfermait, notamment sur les droits de rachat et de tutelle, plusieurs dispositions restrictives de l'omnipotence royale. Henri, que son goût pour l'étude ou peut-être son esprit fin et rusé avait fait surnommer Beaucîerc, chercha aussi à s'appuyer sur les Saxons et il épousa même une princesse saxonne, Mathilde, sœur d'Edgar Ktheling. 11 rappela l'archevêque saint Anselme, flatta adroitement le clergé, et se tint prêt à repousser l'invasion que son frère Robert préparait contre l'Angleterre.

Défaite et captivité de Robert de Normandie. — Celui-ci était enfin revenu d'Orient, plus riche de gloire que de profit, tes seigneurs normands le décidèrent sans peine à faire valoir ses droits par les armes. Tous les mécontents embrassèrent sa cause et lui formèrent une armée avec laquelle il vint débarquer à Porstmouth. Henri détourna l'orage en négociant avec son frère un accommodement analogue à celui que Guillaume-le*Roux avait jadis conclu dans des circonstances pareilles. îl s'engagea, de plus, à payer à Robert une pension annuelle de trois mille marcs. Mais bientôt le roi d'Angleterre, non content d'éluder sa promesse, envahit la Normandie sous de vains prétextes, s'empara de Bayeux et de Caen, et vainquit son frère à la bataille de Tinchebray (1106). Fait prisonnier et condamné à perdre la vue, le malheureux Robert vécut vingt-huit ans encore dans une dure captivité.

Dernières années de Henri /er (1 106-1 1 35). — La Normandie fut alors réunie de nouveau à l'Angleterre, et le dernier fils du conquérant se trouva aussi puissant que l'avait été son père. Il fut, il est vrai, forcé de renoncer au droit d'investir par la crosse et par l'anneau les prélats de son royaume ; mais il se dédommagea aux dépens de la noblesse en abolissant la charte qu'il lui avait accordée. 11 réprima avec succès toutes les tentatives de soulèvements, réduisit à l'impuissance le fils de Robert, Guillaume Clilon, dont la France soutenait les prétentions ; enfin, par le mariage de sa fille Mathilde avec l'empereur

Henri V, il s'assura le concours de l'Allemagne. Mais si Henri Ier réussit dans toutes ses entreprises, la fortune se plut à abreuver ses dernières années de chagrins domestiques. Son fils Guillaume, qu'il avait fait reconnaître pour héritier légitime de tous ses États, périt dans un naufrage. Sa femme succomba à une maladie cruelle. Enfin, son gendre Geoflroi Plantagenet, second mari de Mathilde, menaça de lui faire la guerre pour la possession de la Normandie.

Lutte d'Etienne de Blois et de Mathilde. — Henri en mourant laissait par testament à sa fille Mathilde un trône qui paraissait solidement affermi (1135). Mais l'aristocratie était toujours indocile et frémissante. Un parti nombreux se refusa à laisser tomber le sceptre en quenouille et proclama roi Etienne de Blois, comte de Boulogne , petit-fils du Conquérant , du côté maternel. Pour augmenter le nombre de ses partisans, Etienne confirma les privilèges de l'Eglise anglaise, promit de réduire le nombre des forêts royales dont l'extension ruinait l'agriculture, et accorda aux barons le droit de fortifier leurs châteaux. Mathilde, de son côté, n'était point sans défenseurs. Aidée par son époux, par son oncle David, roi d'Ecosse, et par son frère naturel, Robert de Gloeester, elle commença la guerre civile. D'abord, les Ecossais, ses alliés, furent vaincus à la bataille de l'Etendard (1138). Mais trois ans après, la victoire de Lincoln livra à Mathilde et la personne d'Etienne et la couronne d'Angleterre, qu'elle reçut solennellement dans la cathédrale de Winchester.

Henri Plantagenet appelé à la succession d'Etienne. — Toutefois la nation s'indigna bientôt d'obéir à une femme hautaine et vindicative, qui accablait d'impôts les grands et les petits et violait ouvertement les lois nationales. Chassée de Londres, assiégée à Winchester, elle laissa au pouvoir de l'ennemi son frère Robert, qui ne tarda pas à être échangé contre le roi Étienne. La guerre civile éclate alors avec une nouvelle fureur et vient désoler un pays à peine guéri des maux de la conquête. A l'abri d'une neutralité calculée, les barons, cantonnés dans leurs châteaux, pillent impunément les bourgs et les villages. Enfin Mathilde, fatiguée d'une lutte sans issue , se retire en Normandie (1147). Mais son fils Henri, investi par elle de ce duché, maître aussi du Poitou et de la Guyenne par son mariage avec Eléonore, songe à renverser l'usurpateur. Accomgné d'une nombreuse et vaillante chevalerie, il débarque en Angleterre, emporte d'assaut Malmesbury et marche sur Londres. Etienne, épouvanté, consent à reconnaître Henri pour son

successeur, à la condition de garder la couronne jusqu'à sa mort, qui survient Tannée suivante ( 1 1 54).

Le règne d'Étienne fut pour l'Angleterre une époque de calamités, comparable aux invasions désastreuses des Danois et des Normands. Pendant dix-sept ans la fortune incertaine prolongea une rivalité qui fut pour les peuples une source de misères, et cependant par ses qualités personnelles Étienne était digne du trône; mais, roi illégitime, il devait ou se maintenir par la violence ou faire à l'aristocratie des concessions qui le perdirent. Jusqu'ici, à la faveur des troubles qu'ils fomentaient, les barons et les prélats avaient agrandi leur richesse et leur pouvoir. Ce fut contre cet envahissement qu'allait réagir la nouvelle dynastie des Plantagenets.

$ 11. Henri II, Richard 1er, Jean-sans-Tcrre et Henri III. — Progrès

de l'Aristocratie.

Gouvernement de Henri II. — Par ses droits héréditaires, l'étendue de ses domaines et son mérite personnel, mais surtout par l'assentiment général, Henri II pouvait prétendre à relever ou à maintenir toutes les prérogatives de la couronne. La tâche même semblait facile dans un pays épuisé de discordes, où il venait rétablir Tordre et l'autorité. Aussi les premiers actes de son gouvernement furent dirigés dans ce but. Il confirma par une nouvelle charte celle de son aïeul Henri I*r, abolit les concessions faites par Étienne, détruisit les châteaux qui menaçaient la tranquillité publique et chassa les soldats mercenaires que la guerre civile avait trop longtemps nourris. Mais quand il voulut achever ses réformes, en diminuant l'influence du clergé qui paralysait, selon lui, l'action du pouvoir royal, il rencontra une opposition inattendue.

Opposition de Thomas Becket à la constitution de Qarendon. — L nomme en qui cette opposition se personnifia était un Saxon dont la naissance se rattachait à une aventure toute romanesque 1 ; il s'appelait Thomas Becket, et la faveur du roi l'avait élevé au rang de chancelier. L'archevêque de Cantorbéry étant venu à mourir, Henri II crut utile à ses desseins de donner à son ministre le premier siège du royaume. Il espérait ainsi avoir l'église d'Angleterre sous sa main. Mais Becket, investi malgré lui de cette haute dignité, en comprit et en pratiqua aussitôt tous les devoirs. Il changea entièrement de genre de vie, ne voulut plus rien tenir du roi et se consacra à son église, dont il n'hésita

1 Voir Hi$t. de la conquit? de l'Angleterre, par Aug. Thierry, i. 111, p. 73.

pas à défendre les immunités contre le pouvoir laïque. Cependant le roi, persistant dans son projet, réunit un parlement à Clarendon (1164). Làilproposa d'assujettir le clergéàlajustice des tribunaux séculiers pour les crimes, civils; d'empêcher les évéques de passer la mer pour assister à des conciles sans la permission du roi; enfin, d'assurer au fisc royal les revenus des sièges vacants. Cette grave dérogation aux habitudes et aux idées du douzième siècle était manifestement introduite dans l'intérêt de l'autorité royale. Plutôt par crainte que par conviction, l'assemblée adhéra aux seize articles de la constitution de Clarendon, qui fut signée par les barons et les prélats. Becket lui-même , après avoir essayé vainement de faire insérer la clause : « sauf les privilèges de l'Église , » signa comme les autres ; mais presque aussitôt il se rétracta et en référa au pape.

Exil de Thomas Becket — Henri II était alors au comble de la puissance. Il avait repris à son frère le Maine et l'Anjou, châtié les Gallois, conclu avec le roi de France le traité de Frète val. En même temps il négociait le mariage d'un de ses dis avec l'héritière de la Bretagne. Un seul homme entreprenait de lui résister, et cet homme était celui qu'il avait tiré de la foule pour en faire le second personnage de l'État. Aussi son amitié fit place à une haine violente, surtout quand l'archevêque eut intéressé dans sa querelle le pape Alexandre III, qui considérait plusieurs des articles de Clarendon comme attentatoire* à sa propre autorité. Dépouillé de tous ses biens, condamné à l'assemblée de Northampton comme félon et parjure, Thomas Becket quitte secrètement l'Angleterre et se retire successivement à Saint-Omer et à Pontigny, où la protection de Louis VII lui donne un asile assuré. Le jour de l'Ascension de l'année H66, à Véaelay, en présence d'une foule immense, il excommunie tous les fauteurs, défenseurs ou conseillers de la constitution promulguée par Henri II.

Retour et meurtre de l'archevêque de Cantorbéry. — Cette mesure, en exaspérant le roi, mit contre l'archevêque la majorité des prélats anglais qui avaient signé l'acte de Clarendon ; le pape lui-même, alors préoccupé de ses démêlés avec Frédéric Barberousse, n'était pas éloigné d'une transaction honorable qui aurait sauvegardé les légitimes intérêts de l'Église. Mais Becket, exalté par l'enthousiasme, aigri par la persécution et d'ailleurs persuadé de la bonté de sa cause, résistait aux conseils comme aux menaces. Cependant le roi de France ménagea un accommodement, et à In suite de plusieurs entrevues avec

TROISIÈME PÉRIODE. ~ CHAPITRE VU. m

Henri II, l'archevêque fut autorisé à reprendre possession de son siège. Après tant d'animosité, la réconciliation n'était qu'apparente. Le roi ayant fait couronner son fils aîné par l'archevêque d'York, au mépris des droits de l'église de Cantorbéry , Becket s'en indigna. Il lança l'excommunication contre les évéques qui avaient prêté leur ministère au sacre du jeune prince, et cette nouvelle, rapportée à Henri H par les ennemis du prélat, ranima toute la fureur du roi. « Quoi donc ! s'écria- « Ml dans le premier accès de la colère, n'est-il personne au- « tour de moi pour me délivrer de ce prêtre? d Quatre chevaliers normands recueillirent ces paroles homicides, passèrent la mer et allèrent massacrer l'archevêque dans son église, pendant les vêpres, cinq jours après la fête de Noël (1170).

Pénitence infligée à Henri II. — Ce meurtre sacrilège souleva une indignation générale. Vainement le roi témoigna hautement de ses regrets et de son désespoir. 11 eut contre lui toute la population saxonne, c'est-à-dire le peuple presque entier, qui, uni de sentiments avec le clergé, formait une masse imposante. Les barons normands désapprouvèrent aussi un crime dont ils craignaient d'être regardés comme les complices. Les fils de Henri, excités par leur mère Éléonore, se révoltèrent contre leur père. Enfin, le pape, après avoir frappé d'excommunication tous ceux qui avaient trempé dans l'assassinat de Becket, mit le pieux archevêque au rang des saints. Henri II fut obligé de faire deux lièues les pieds nus pour aller au tombeau de saint Thomas , et là, se soumettant à une pénitence publique, il protesta tout à la fois de son innocence et de son respect pour le martyr de Cantorbéry.

Conquête de V Irlande (1171).— Dans l'intervalle qui s'écoula entre la mort de l'archevêque et l'expiation solennelle qui en fut la suite, Henri avait rattaché l'Irlande à ses États. Cette île qui donna, comme nous l'avons vu, tant de missionnaires à l'Europe païenne et barbare, conserva sa ferveur primitive jusqu'au dixième siècle. Mais les révolutions politiques, causées par la mauvaise constitution du pouvoir, entraînèrent après elles de graves désordres dans l'ordre moral. L'Église romaine s'en inquiéta, et, en 1156, le pape Adrien III chargea le roi d'Angleterre de ramener à l'unité un peuple qui n'était plus chrétien que de nom. Après le meurtre de Becket, Henri H, cherchant à se concilier le Saint-Siège, résolut d'accomplir cette mission, qui souriait d'ailleurs à ses projets ambitieux. Déjà un heureux aventurier, Richard, comte de Pembroke, s'était emparé du Leinster, avec l'aide d'un roi du pays. Henri n'eut

qu'à paraître pour recevoir la soumission des chieftains et du clergé irlandais. Après avoir chargé un de ses lieutenants de pacifier la province d'Ulsier, il établit dans Pile la hiérarchieet les coutumes féodales. De cette époque date la réunion de lïrlande à 1 Angleterre; annexion funeste, qui devint pour la catholique Irlande une source de misères et de ruine, quand l'Angleterre protestante prétendit lui imposer la Réforme qu'elle-même avait adoptée.

Guerres de Henri II contre l'Ecosse, la France et ses propres fUs. — En paix avec l'Église, le roi d'Angleterre tourna toutes ses forces contre ses fils révoltés. Les rois de France et d'Ecosse ayant saisi cette occasion d'affaiblir leur puissant voisin, l'entreprise leur réussit mal. Guillaume d'Ecosse, battu et fait prisonnier dans le Northumberland, se reconnut vassal del'Àngleterre. Louis-le-Jeune fut obligé de lever le siège de Rouen, et d'autres succès remportés par Henri II amenèrent la pacification générale d'Amboise (l 174). Cependant, comme si le sang de Becket n'avait point reçu une expiation suffisante, de nouveaux embarras et de nouveaux chagrins vinrent assaillir le roi d'Angleterre. Réunis contre lui, mais ennemis les uns des autres, ses trois fils Henri, Geoffroi et Richard désolèrent par leurs divisions les provinces qui appartenaient à leur mère Éiéonore. Les deux aînés moururent successivement, l'un de maladie, l'autre dans un tournoi (l 186), et la vaste succession de Henri se trouva dévolue à Richard, grand ami du nouveau roi de France Philippe- Auguste. « Chaque jour, dit un contemporain, ils mangeaient à la même table et au même plat et la nuit couchaient dans le même lit. »

Soulèvement de Richard et mort de Henri II (1189).— Cette intimité que Henri II ne pouvait voir sans inquiétude amena bientôt en effet de nouvelles hostilités. Au congrès de Bonmoulins, Richard, en présence même de son père, se déclara vassal du roi de France pour toutes les provinces du continent. Philippe, de son côté, fit valoir des griefs, dont plusieurs étaient justifiés par la mauvaise foi du roi d'Angleterre. Il lui enleva le Mans, Amboise, Tours, et lui dicta l'humiliant traite de la Colombière. Abandonné par la fortune, le vieux roi demanda les noms des partisans de Richard. Le premier qu'on lui désignât fut son quatrième fils, Jean, celui qu'il aimait le mieux. Ce ÎU pour lui le coup mortel. Transporté à Chinon, il y mourut peu de jours après (l 189), et ses restes ne furent pas inhumes ave plus d'houneur que ceux de .Guillaume- le-Conquérant. ^

Règne de Richard- Cœur~de-Lion avant et après sa croisante

Richard I,r n'était pas encore réconcilié avec son père, lorsqu'il reçut la nouvelle de sa mort. Il entra presque sans suite dans l'église de Fontevrault, où le corps était exposé, dit une courte prière, et s'éloigna aussitôt. On remarqua, disent les chroniques, que, pendant cette visite, le cadavre de Henri saigna, comme pour indiquer que son fils était la cause de sa mort. Doué d'une valeur brillante, Richard passait pour le meilleur chevalier de son temps ; mais il n'y en avait point qui fût aussi dur et aussi avide. Il accabla ses peuples d'impôts, aliéna les domaines de la couronne, mit à prix les offices et les charges publiques. Pour cent mille marcs, il renonça à la suzeraineté sur le > royaume d'Ecosse et aux forteresses que Henri II s'était fait cé- \ der. Mais son courage, ses exploits à la Terre-Sainte, sa Ion- ) gue et injuste captivité ont fait illusion sur ses vices et sur son incapacité politique.

Lorsqu'il revint dans son royaume, au mois de mars 1194, il le trouva en proie aux plus grands troubles. L'évêqued'Elyauquel il avait laissé le gouvernement de l'Angleterre, avait été chassé dès 1191 par les nobles et les prélats réunis ; et Jean- Sans-Terre, frère de Richard, avait usurpé la plus grande partie de l'autorité. Aussitôt qu'il apprit la captivité du roi, Jean conclut un traité avec Philippe-Auguste, et lui céda la Normandie. Mais la résistance des bourgeois de Rouen, et la fidélité que les Anglais gardèrent au héros de la Croisade, déconcertèrent les plans ambitieux de Jean-Sans-Terre. Celui ci fut même l'un des premiers à venir se prosterner devant son frère, quand Richard débarqua en Normandie; et il gagna son pardon en faisant massacrer la garnison française d'Evreux.

Ainsi que nous l'avons dit précédemment, la guerre commencée entre les deux rois rivaux avec une vive aninio*ité ne tarda pas à languir. Philippe-Auguste , inférieur sur le champ de bataille, mais supérieur dans Fart de négocier et d'acquérir, se jouait de la valeur de son ennemi dont il savait éviter les attaques pour le surprendre par des traités. La mort prématurée de Richard, devant le château de Chalus (1199), laissa bientôt au roi de France la faculté de réaliser les plans qu'il avait conçus depuis le règne de Henri II.

Jean- Sans -Terre. Son portrait. Ses revers. — Jean-Sans- Terre , dépourvu des talents de son père et des qualités militaires de son prédécesseur, joignait à la bassesse du cœur et à la pusillanimité tous les vices qui pouvaient l'exposer à l'aversion des siens. Aucun moyen d'oppression ne lui répugnait pour satisfaire ses passions ou ses vengeances; il ne craignait

pas de flétrir l'honneur de ses plus fidèles serviteurs , ni de livrer des innocents à la mort et aux tortures. Héritant de la couronne fraternelle par la faveur des barons , au préjudice de son neveu Arthur, que soutenaient le roi de France et de nombreux partisans, Jean crut assurer ses droits par le meurtre de son rival. Il ne fit que hâter le moment décisit auquel aspirait Philippe-Auguste. La sentence des pairs de France sépara de l'Angleterre le duché de Normandie, l'Anjou et le Maine, que Jean ne songea pas à défendre. Celui-ci, réfugié en Angleterre, y trouva les barons devenus insoumis depuis les longs pèlerinages de Richard, et traitant avec une hauteur nouvelle le prince dont la royauté était leur ouvrage *.

Non content de s'aliéner par sa lâcheté et ses débauches la noblesse et le peuple, Jean-Sans-Terre se brouilla aussi avec l'Eglise, qui avait alors à sa tête l'illustre et énergique Innocent III. Une double élection à l'archevêché de Cantorbery fut annulée par le pape, qui fit npmmer le vertueux Etienne Langton. Jean refusa de le reconnaître, et menacé des foudres de 1 Eglise, il osa jurer parles dents de Dieu que si l'interdit était lancé sur son royaume, il chasserait tous les prêtres d'Angleterre et confisquerait leurs biens. Le souverain pontife, indigné, commença par jeter l'interdit, puis il excommunia le roi (1209). Celuici essaya de distraire l'attention de ses sujets par des expéditions qu'il conduisit contre l'Ecosse, l'Irlande et le pays de Galles. Mais, en même temps, il s'abandonnait à de telles violences contre le clergé , qu'Innocent III n'hésita plus à prononcer la sentence de déposition (12 12). Selon le droit du temps, il le déclara déchu de la couronne, délia ses sujets du serment de fidélité, et publiant une croisade contre lui, donna son royaume à Philippe- Auguste, avec la mission d'exécuter la sentence de l'Eglise. Effrayé des préparatifs du roi de France et des défections qui éclataient partout autour de lui , Jean prêta enfin l'oreille aux propositions du légat Pandolphe. Le 13 mai 1213, il promit de reconnaître Langton pour archevêque de Cantorbéry, de rétablir dans leurs biens et honneurs les clercs expulsés, et de se soumettre en tout au Saint-Siège. Quelques jours après, il fit même hommage de sa couronne au pape, et déclarant la tenir de lui à titre de fief, s'engagea à payer une redevance annuelle de mille marcs.

Réclamations et révolte des barons. — La main qui avait soulevé l'orage était assez puissante pour l'apaiser , et d'un signe

* Doc de Loynes, introduction d Matth. P«r/#, p. uiv-xlv.

Innocent III arrêta l'expédition française, prête à passer le détroit. Toutefois, si Jean réussit à écarter un péril immédiat , il ne put dans la suite échapper à une ruine qui devait être lente et graduelle. Renonçant après la défaite de Bouvines à intervenir dans les affaires du continent, les barons anglais concentrèrent tous leurs efforts contre l'autorité royale, entachée à leurs yeux d'impuissance et de tyrannie.Appuyésparle clergé, que sa position territoriale appelait au partage du pouvoir politique, ils commencèrent par exiger la réforme des lois injustes, le rétablissement de celles d'Edouard-le-Confesseur, et la reconnaissance des libertés accordées par Henri Ier. L'intervention ^ du pape et ses réprimandes n'eurent aucune influence sur Tes- " prit des confédérés qui se sentaient soutenus par J'imraense majorité delà nation. A la tête de ses mercenaires, Jean crut comprimer le soulèvement en promenant dans son royaume le fer et la flamme. Les barons, à leur tour, prirent les armes, et déclarèrent qu'ils ne les déposeraient qu'après avoir obtenu le redressement de leurs griefs. Jean, poursuivi de ville en ville par l'exécration universelle, fut contraint de céder et de signer la grande Charte à l'assemblée de Runnymead (19 juin 1215).

Caractère et principales dispositions de la grande Charte. — Cet acte mémorable, qui eut pour principaux auteurs le primat Etienne Langton , et Guillaume , comte de Pembroke , fut la restauration et la consécration solennelle de droits auxquels l'arbitraire des rois normands avait constamment porté les plus violentes atteintes. En imposant au roi la grande Charte, les barons ne croyaient pas altérer l'état social de leur pays, encore moins préparer dans un avenir lointain la réforme politique de l'Europe. Ils voulaient seulement tirer du droit féodal tout ce qu'il pouvait donner de libertés et de garanties. Ils stipulèrent pour l'Eglise, parce que sa participation était leur sauvegarde; pour les villes, parce que celles d'Angleterre jouissaient dès avant la conquête de franchises qui les rendaient puissantes; ils stipulèrent aussi pour les arrière-vassaux , parce que leur fidélité et leur adhésion étaient alors plus que jamais nécessaires. Mais avant tout, les barons songèrent à leurs intérêts, profondément lésés par le despotisme des successeurs de Guillaume. Des améliorations furent introduites et assurées en ce qui concernait la liberté individuelle, le vote de l'impôt extraordinaire, la distribution de la justice, la fixation des amendes, la sécurité du commerce. Le véritable mérite de la grande \ Charte fut donc de rendre permanent et durable ce qui avait \ été jusque-là précaire et facile à transgresser. Ce que Von n'ob-

ii8 HJM01KE DU MUYfcS-ÀGE.

tenait plus que comme une grâce, elle l'exigea désonnais comme un droit

Humiliation et mort de Jean-Sans-Terre. — La lâcheté du roi Jean avait accepté le pacte de Runnymead ; sa déloyauté s'efforça de le rompre. On le vit retiré dans l'île de Wight s'abaisser au honteux métier de pirate, puis avec de nouvelles bandes de mercenaires ravager cruellement les provinces du nord. Hors d'état de tenir la campagne, mais aimant mieux se donner à un étranger que d'obéir à un tyran parjure, les barons appelèrent Louis , fils de Philippe-Auguste, et lui offrirent la courom.e. Malgré l'opposition du pape, qui avait annulé la grande Charte, Louis accepta, débarqua avec une armée , et fut reconnu roi à Londres. Jean lui abandonna le midi de l'Angleterre ; mais en se retirant vers le nord, il perdit au passage du Welland ses archives, sa couronne et son trésor. Alors désespérant de ramener la fortune, il mourut à l'abbaye deSwineshead (1216).

Avènement de Henri III. — Le sentiment national se réveilla en faveur du jeune Henri III, héritier du trône de Jean, mais innocent de ses crimes. Le comte de Pembroke, nommé protecteur du royaume, défendit vaillamment la cause de son pupille, et secondé par la cour romaine, il réduisit le parti français à l'impuissance. La défaite complète du comte du Perche à Lincoln amena la capitulation de Londres. Louis ramena sans rançon en France les débris de ses troupes, et obtint une amnistie générale pour tous ceux qui avaient embrassé sa cause (septembre 1217). Mais bientôt la mort de Pembroke et la rivalité des deux régents qui lui succédèrent amenèrent de nouveaux troubles. Les barons reprirent les armes et il fallut l'intervention de l'Eglise pour assurer au jeune roi l'exercice de son autorité (1223).

Faiblesse et incapacité du nouveau roi. — Commencé sous de tristes auspices, le long règne de Henri 111 se continua triste et sans honneur au milieu des intrigues, des guerres civiles, et sous la pesante surveillance de l'aristocratie. Le fils de Jean-sans- Terre avait pourtant des vertus; il était chaste, tempérant, prodigue d'aumônes. Mais s'il avait dans sa vie privée quelques traits de ressemblance avec saint Louis, combien il différait de son illustre contemporain dans toute sa conduite politique ! Dépourvu de fermeté et de prévoyance, accessible aux insinuations les plus contraires , il fut gouverné toute sa vie par des favoris étrangers. Le riche domaine du roi % de France suffisait pour faire équilibre à celui de tous les

* Duc de Luynes, lieu cité, p. xlvii.

grands vassaux. Mais Henri n'ayant plus que le neuvième des revenus de Guillaume-le-Conquérant , ne savait remédier à cette disette financière que par des tergiversations misérables. Tantôt il obtenait de son parlement une aide ou un escuage au prix de concessions sans cesse renouvelées ; tantôt il mendiait l'autorisation du pape pour extorquer au clergé un argent qu'il distribuait à ses créatures. Après la disgrâce d'Hubert-de- Bourg, les Poitevins dominèrent avec Pierre-des-Roches, évêque deWincbester; et quand le roi eut épousé Eléonore de Provence, ce fureut ensuite les Provençaux et les parents de la reine qui disposèrent de toutes les charges et de tous les avantages attachés à la faveur royale.

Nouvelles exigences de V aristocratie. — La situation difficile de Henri 111 fut encore aggravée par le mauvais succès de ses expéditions en Bretagne (1230) et en Poitou (1242). Il se retrouva en face d'une aristocratie menaçante, avec un trésor épuisé et des provinces amoindries. Depuis longtemps les impôts sollicités par le roi paraissaient intolérables, et vers 1244 les barons songèrent à le déposer ; mais il écarta l'orage par ses promesses. En 1248, ils lui adressèrent des plaintes plus hardies que Henri éluda par sa dissimulation. Les prétextes spécieux qu'il mettait sans cesse en avant pour violer les serments les plus solennels, lassèrent enfin les barons. Dans un grand conseil tenu à Westminster, ceux-ci se présentèrent en armes, réclamant avec violence l'expulsion des favoris et l'exécution rigoureuse des chartes. Ils avaient à leur tête un Français, Simon de Montfort, second fils du vainqueur des Albigeois \ et devenu comte de Leicesler par son mariage avec uue sœur du \ roi. Ce chef habile et entreprenant donna une direction au mouvement. Il exigea la convocation d'un parlement à Oxford pour travailler à la réformation du royaume, et dans cette tumultueuse assemblée vingt-quatre commissaires furent chargés de rédiger une sorte de constitution pour servir de complément à la grande Charte (1258). Alors parurent les provisions d Oxford qui assuraient une constante protection à tout homme libre, soumettaient les grands shérifs à l élection, l'administration royale à un perpétuel contrôle. Elles obligeaient aussi le trésorier, le chaucelier, le justicier à rendre des comptes annuels au parlement dont les sessions étaient en quelque sorte permanentes puisqu'il était réuni trois fois par an.

Lutte du roi contre ses barons. — Cette tentative bardie, qui • marquait le but vers lequel l'aristocratie anglaise allait tendre m désormais, était cependant prématurée. La nation» disposée à

HISTOIRE DU MOVEN-ÀliE.

limiter l'autorité royale dans ses écarts, ne voulait point l'annuler dans l'exercice de ses prérogatives légitimes. On accusa Leicester d'ambition ; on reprocha aux vingt-quatre commissaires de vouloir se perpétuer dans la puissance presque absolue dont ils avaient été temporairement investis. Le parti du roi reprit quelque force, et Henri, maître de la tour de Londres où était déposé le trésor public, destitua tous les fonctionnaires nommés par les barons. Ce fut le signal de la guerre civile. Vainement saint Louis, pris pour arbitre de celte querelle, essaya de rapprocher les deux partis. Par sa sentence rendue à Amiens en 1264, il déclara que les statuts d'Oxford devaient être annulés, mais qu'aussi les chartes et privilèges octroyés antérieurement seraient pleinement confirmés. Les barons refusèrent de se soumettre à une décision qui replaçait la querelle à son de départ ; et des deux côtés on courut aux armes.

Bataille de Lewes. Puissance de Leicester. — Disposant d'une armée régulière et soutenus par la bourgeoisie des villes, les barons livrent aux troupes royales la bataille de Lewes, qui est gagnée, grâce aux habiles dispositions de Simon de Montfort (15 mai 1266). Le roi, son fils Edouard, son frère Richard de Gornouailles, tombent au pouvoir du vainqueur qui devient maître du gouvernement. Leicester établit dans chaque province des conservateurs chargés de maintenir les statuts d'Oxford, institue un conseil supérieur de neuf membres dont trois doivent résider constamment près de la personne du roi ; enfin il introduit dans la composition du parlement une modification \ radicale. Les députés des cités et des bourgs sont appelés à faire partie de cette assemblée où n'avaient siégé jusqu'alors que les nobles et les prélats. Telle est l'origine de la représentation des communes anglaises.

Défaite et mort de Leicester. — Toutefois la division ne tarda pas à se mettre parmi les barons dont plusieurs étaient jaloux du crédit de Leicester ou mortifiés par son orgueil. En même temps le prince Edouard, trompant la surveillance de ses gardiens, s'échappait et levait une petite armée bientôt grossie par une foule de mécontents. Il commença par surprendre et par disperser les troupes du fils de Montfort; puis attaquant Montfort lui-même près d'Evesham, il lui fit éprouver une sanglante défaite. Le corps de Leicester, trouvé parmi les morts, fut livré à d'indignes outrages. Cependant son œuvre ne périt pas tout t entière avec lui. La réforme politique commencée par les w Lan g ton et les Pembroke s'affermit avec les progrès de l'esprit • de liberté. Au nom de Leicester se rattache surtout cette

TROISIÈME l'ÉRIODF. — CHAPITRE V1H.

transition salutaire du régime féodal au régime constitutionnel, source des prospérités et de la grandeur de l'Angleterre.

Dernières années du règne de Henri III, — Edouard profita du premier moment de terreur causé par lachutede Montfort, pour réduire les uns après les autres ceux qui luttaient encore contre l'autorité du roi (1265-1267). Les partisans de Leicester furent proscrits. Londres perdit le droit d'élire ses magistrats et fut frappée d'une énorme contribution. Toutefois, quand le jeune prince se fut éloigne pour prendre part à l'expédition de saint Louis contre Tunis, on vit le pouvoir royal compromis de nouveau par des troubles et des brigandages. Henri III mourut, sans avoir relevé l'éclat de cette couronne que la valeur de son fils avait replacée sur sa téte (l 272). C'était aux fiers et impérieux monarques qui lui succédèrent qu'était réservée la gloire de rendre à la royauté son action et son influence. Mais dans les plus beaux jours de leur puissance, ils surent ordinairement respecter les principes essentiels sur lesquels était désormais fondé le droit public anglais.

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