CHAPITRE VIII
De* Ktafs Scandinaves e$ slaves du douzième an quatorzième
Slèële. — Invasions «es mongols.
g I«r. Royaumes du ÏSord.— Presse et Lhotoie,
Cvup-d'œil général sur tes États Scandinaves. — Durant cette période, comme dans la précédente, l'histoire des royaumes du Nord ne présente qu'une longue suite de divisions et de guerres, que l'humeur farouche des Scandinaves rendait encore plus opiniâtres et plus sanglantes. Le défaut de règlements fixes pour la succession au trône était une source toujours renaissante de factions rivales. En Danemark, la couronne était élective dans la maison régnante. 11 en était de mêmeenNorwége, où un usage bizarre admettait les flis naturels à la succession royale, en leur laissant la faculté de constater leur descendance par répreuve du feu. Ce ne fut qu'en 1209, qu'une loi rendue sous le roi Inge II, prononça l'abolition de cette coutume. La dévotion, souvent mal entendue, des rois, en comblant le clergé de richesses, fut aussi une cause de divisions entre eux et leurs sujets. En 1086, le roi Canut IV fut même mis à mort par les Danois, surtout pour avoir voulu leur imposer l'impopulaire contribution de la dîme.
43â histoire du moyen-àge.
Fiers de leurs vastes domaines, dominant dans les assemblées nationales et dans les sénats, les évéques et les nouveaux métropolitains de Lu n cl en , de Drontheim et d'Upsal, ne tardèrent pas à donner de l'ombrage aux rois. Depuis 1164, époque où Magnus Erlingson offrit le royaume de Norwége en toute propriété à saint Olof de Drontheim , l'archevêque de cette ville obtint, comme suzerain, la part principale daus l'élection des rois. Suerrer ayant voulu restreindre cette prérogative, s'attira la colère de la cour romaine. Enfin le roi MagnusVIl, surnommé Lagabaeter, réussit à conclure, en 1273, une convention par laquelle l'archevêque et les évéques de son royaume se désistèrent de leur droit d'élection, aussi longtemps qu'il y aurait un descendant légitime de tiarold-Harfager. Au reste, il faut reconnaître que dans les États du Nord, comme dans le reste de l'Europe , la prépondérance du clergé eut aussi des résultats utiles. Les missions et l'enseignement religieux furent régularisés ; des écoles s'élevèrent pour propager les lumières; et dans une société si profondément troublée, les immunités même dont jouissaient les ecclésiastiques tournèrent au bénéfice de la civilisation.
Depuis l'établissement du christianisme, les courses maritimes qui avaient jadis rendu si redoutable le nom des Scandinaves s'étaient sensiblement ralenties. Quand ensuite les Normands se furent définitivement établis dans la Neustrie et dans l'Angleterre, ils fermèrent à leurs anciens compatriotes les passages du côté de l'Ouest. Dès lors, l'activité aventureuse des Scandinaves dut se porter dans un autre sens vers les parages de la Baltique. Là, se trouvaient des peuples encore païens, dont la conversion ou la conquête inmvait flatter également la piété ou l'ambition des rois de Danemark et de Suède.
Puissance du Danemark. — A l'imitation des premiers Normands, les Slaves qui habitaient les côtes de la Baltique exerçaient alors la piraterie et ne cessaient de ravager les provinces et les îles du Danemark. Déjà, en 1130 , un prince danois, Canot-le-Saint, à la suite d'une guerre heureuse contre les Slaves du Mecklembourg, avait été déclaré roi des Obotrites par l'empereur Lothaire. Le fils de Canut, Waldemar l*, parvenu au trône de Danemarck, en 1 157, ambitionna la gloire de convertir au christianisme des peuples contre lesquels les effort des Allemands avaient échoué. Il les attaqua à différentes reprises, prit et saccagea plusieurs de leurs villes dans l'Ile de Rûgen, où il détruisit l'idole de Swantevit, et s'empara en Poméranie des ports de Julin et de Stettin (1168-1176). C'est
à lui qu'on attribue la première fondation de Dantzick (fort des Danois). Canut VI, fils et successeur de Waldemar, suivit les traces de son père. Il mit sous sa dépendance les princes de Poméranie et de Mecklembourg, ainsi que les comtes de Schwerin. Il se rendit maître de Hambourg et de Lubeck , et soumit vers t20l tout le Holstein, dont il chassa les anciens comtes* Waldemar H, son frère, ajouta à ses domaines le comté de Lauen bourg, la petite Poméranie et le Samland, et prit, en 1214, le titre de roi des Slaves, en vertu d'un diplôme de l'empereur Frédéric H. Il bâtit Stralsund, se rendit maitre de File d'Œsel, et conduisit une flotte portant soixante mille hommes contre les idolâtres de l'Esthonie, au milieu desquels il fonda la ville de Revel (i219).
Revers de" Waldemar IL — Maître de presque toute la côte méridionale de la mer Baltique, élevé au faîte de la prospérité par la supériorité de sa marine et de son commerce, ce prince attirait les regards de toute l'Europe, lorsqu'un événement imprévu vint éclipser sa gloire et compromettre tous ses succès. Henri, comte de Schwerin, voulant venger un outrage qu'il prétendait avoir reçu de Waldemar, s'empara de sa personne par surprise, et le retint plus de trois ans prisonnier au château de Schwerin (1223-1226). Les peuples et les vaj^saux nouvellement soumis reprirent aussitôt les armes. Adolphe de Schauembourg rentra dans le Holstein ; les villes de Hambourg et de Lubeck , les princes de Mecklembourg et de Poméranie , secouèrent le joug. Waldemar, enfin délivré, essaya de réparer ses pertes. Mais une ligue puissante s'était formée contre lui. L'étendard national du Danebrog succomba à la bataille de Boi nhaevelt ; et, de ses vastes conquêtes , le roi de Danemark ne garda que l'île de Rûgen, la ville de Revel et l'Esthonie, que ses successeurs perdirent même dans la suite. Après le règne du fratricide Abel , Christophe Ier et Éric VII luttèrent vainement contre les empiétements de l'aristocratie, et périrent successivement de mort violente (1259-1286).
Norwége. —Ce n'est qu'à partir du treizième siècle que la Norwége reconnaît les lois d'un seul souverain et commence à fixer l'attention du reste de l'Europe. Vers le milieu de ce siècle, Haquin V entretient avec saint Louis, roi de France, et avec le pape Innocent IV, des relations amicales. Il s'occupe de policer les mœurs de ses sujets, et son exemple est suivi par son fils Magnus VIL Au dehors, les rois norwégieus joignent à leurs États, sous le nom de royaume des lies, les Hébrides, les Orcades et la presqu'île de Cantyre. En 1266, l'Écosse ra-
chète la plupart de ces possessions, et le reste est enlevé de vive force à la Norwége dans les premières années du siècle suivant.
Suéde.— La Suède, gouvernée successivement par les dynasties de Stenkil, de Blot-Suen et de saint Éric, fut agitée par des troubles continuels, qui prenaient principalement leur source dans la différence des deux cultes professés et autorisés dans l'Etat. Toute la nation se trouvait ainsi partagée en deux factions et entre deux familles régnantes qui se déchaînaient Tune contre l'autre. Deux, et même plusieurs princes, régnèrent à la fois depuis 1080 jusqu'en 1 133, où le trône commença à être occupé alternativement par les descendants de Blot-Sueo et de saint Éric. Durant ce temps, il n'y eut que la force qui prévalut en Suède, et la couronne fut plus d'une fois le prix de l'assassinat et de la trahison.
Au milieu de ces désordres, on vit les Suédois tenter cependant des conquêtes. Us y étaient encouragés tant par le génie du siècle qui portait aux missions armées, que par le désir de punir les brigandages que les Finlandais et autres païens du Nord exerçaient aussi sur les côtes de Suède. Saint Éric devint à la fois l'apôtre et le conquérant de la Finlande vers Tan 1157. Il établit une colonie suédoise dans le Nyland et subjugua les provinces de Halsingland et de Jaemteland. Charles, fils de Suerker, réunit à la Suède le royaume de Gothie, et fut le premier à prendre le titre de roi de Gothie et d'Upsal. Éric, dit Laspe ou le Grassayant, reprit les missions armées et conquit la Bothnie orientale ainsi que le Tavastland Après lui, une nouvelle dynastie, celle des Folkungiens, commença avec Waldemar I" (1250), dont le frère Magnus-Ladelas eut un règne heureux et brillant. Birger, successeur de Magnus, entreprit une expédition contre les idolâtres de la Carélie et de la Savolaxie, où il fortifia Wiborg (1293). Il força les habitants de ce pays d'embrasser le christianisme et les incorpora à la Finlande. Ces expéditions, qui avaient un motif religieux, servirent de prétexte aux souverains du Nord pour éluder les croisades en Orient. A l'exception de Sigurd Ier, roi de Norwége, qui, de 1107 hlM se signala en Espagne et en Palestine, aucun de ces princes ne prit part au mouvement qui entraînait alors l'Europe entière.
Conquête de la Prusse par l'Ordre Teutonique. — Toutefois les croisades, conduites par les rois de Danemark et de Suède contre les peuples païens au sud et au nord de la mer Baltique
* Voir Koch, Tableau du Révol., période IV, p. 282 et suif.
servirent d'exemple [aux Allemands pour entreprendre la conversion des Prussiens et des Livoniens. Ces populations, également idolâtres, étaient alors répandues depuis l'embouchure de la Vistule jusqu'au golfe de Finlande. Les Prussiens ne paraissent sous ce nom dans l'histoire que vers l'an 997, époque où saint Adelbert de Prague trouva chez eux la palme du martyre. Attachés au vieux culte odinique et gouvernés par une aristocratie sacerdotale, ils avaient réussi pendant deux siècles à conserver leur sauvage indépendance, lorsqu'en 121 5 Christian, abbé d'Oliva, fut nommé premier évèque de Prusse par Innocent III. Une croisade dirigée contre les Prussiens, en 1218, attira de leur part de cruelles représailles sur les Polonais de la Masovie, leurs voisins. Alors Conrad, duc de ce pays, appela à son secours les chevaliers Teutoniques, leur fit don du territoire de Culm, et leur assura les conquêtes qu'ils pourraient faire sur l'ennemi commun (1226-1230). Avec l'autorisation de l'empereur Frédéric II, l'ordre vint prendre possession de ses nouveaux domaines et commença contre les idolâtres une guerre longue et meurtrière. Peuplée successivement par de nombreuses colonies germaniques, la Prusse ne subit la domination des Teutoniques que par la destruction d'une grande partie de ses anciens habitants. Les vainqueurs y affermirent le christianisme et leur propre domination en y fondant des évêchés et des couvents et en y construisant des forts et des villes, telles que celles de Kœnigsberg et de Marienbourg. Mais si les chevaliers Teutoniques se rendirent célèbres par leur bravoure, on doit dire qu'ils édifièrent rarement les vaincus par leur modération ou par leur charité. Ils furent même accusés auprès du Saint-Siège d'avoir converti les Prussiens non pour en faire des serviteurs du Christ, mais pour augmenter le nombre de leurs esclaves.
Conquête de la Livonie par les Chevaliers Porte-Glaive. — L'accroissement du commerce de la mer Baltique dans le douzième siècle fit découvrir aux Allemands les côtes de la Livpnie. En 1158 quelques marchands de Brème, se rendant à Wisby, port très-fréquenté de File de Gothland, furent jetés par une tempête sur la côte où la rivière de Duna se décharge dans la mer. L'appât du gain les engagea à entrer en liaison avec les naturels du pays; et pour donner plus de solidité à ces relations commerciales ils cherchèrent à introduire la religion chrétienne dans la Livonie. Un moine appelé Mainard entreprit cette mission. Il fut le premier évèque de Livonie et fixa son siège au château d'Uxkùll , qu'il fortifia (1192). Bertold, son successeur ,
désirant hâter les progrès du christianisme, fit publier par le pape une croisade contre les Livoniens. Il périt dans cette expédition, et les prêtres furent alors égorgés ou chassés de la Livonie. Mais bientôt une nouvelle armée de croisés pénétra dans ce pays sous les drapeaux du troisième évêque Albert. Celui-ci bâtit, vers 1200, la ville de Riga et y établit le siège de son évêché, qui devint dans la suite archevêché et métropole de la Prusse et de la Livonie. Le même évêque fonda l'ordre des Chevaliers Porte-Glaive, auxquels il céda le tiers des conquêtes qu'il venait de faire. Cet ordre, confirmé en 1 204 par Innocent 111, se trouvant hors d'état de résister aux efforts des païens, prit le parti de s'unir, en 1237, â Tordre Teutonique , qui nomma alors des généraux ou maitres provinciaux en Livonie ( Heemieister ou Landmeister). La fusion de ces deux ordres les rendit si puissants qu'ils étendirent peu à peu leurs conquêtes sur la Prusse , la Livonie, la Courlande et la Semigalle. Cette dernière province toutefois, aus>i bien que la Sudavie, ne fut entièrement soumise que vers la fin du treizième siècle.
§ II. Empire de» Mongols.
Avant de parler de la Russie et des autres nations slaves, il est nécessaire de dire quelques mots des Mongols, dont les conquêtes se sont étendues , au treizième siècle, du fond de l'Asie septentrionale, sur la Russie et une grande partie de l'Europe.
Temoudgin ou Gengiskhan. — La patrie originaire de ce peuple se trouve dans les mêmes régions qu'il habite encore de nos jours, c'est-à-dire au nord de la grande muraille de la Chine, entre la Tartarie orientale et la Buckarie actuelle. Unies aux Huns et aux Turks par des liens de parenté et par des mœurs semblables, les tribus mongoles erraient avec leurs troupeaux dans d'immenses pâturages, quand un homme extraordinaire vint les tirer de leur obscurité. Temoudgin, né en 1 1 63, ne fut d'abord que le chef d'une horde particulière de Mongols, tributaire de l'empire des Kin et résidant sur les bords de l'Onon et du Kerlon. Ses premiers exploits furent tournés contre les autres hordes de la Mongolie, qu'il força de reconnaître son autorité. Enhardi par ces succès, il conçut l'idée de s'ériger en conquérant du monde. 11 convoqua à cet effet, en 1206, à la source du fleuve Onon, tous les chefs de hordes et les généraux de ses armées. Un prétendu prophète, que ce peuple grossier regardait comme un saint homme, parut dans l'assemblée er y déclara que, d'après l'intention de Dieu,
Temoudgin devait dominer sur toute la terre et porter dorénavant le nom de Gengis-Khan ou Tchiukis-Kan (le plus grand des chefs).
Conquête de la Buckarie, de la Chine et du Kharisme. — Aussitôt après avoir été proclamé, Gengiskhan tourna ses armes contre les deux puissants empires des Kara-Khitan et des Kin. Le premier, dont le siège était à Kaschgar dans la Buckarie, ne put résister au conquérant qui soutenait la rébellion des Kirghiz et des Igours (1209). L'empire des Kin situé au nord du fleuve Jaune fut attaqué à son tour, et les malheureux Chinois éprouvèrent tous les désastres de la conquête et de la famine. Le siège de Yen-King fut long et difficile. Mais quand les habitants eurent épuisé tous les moyens de résistance, les Mongols pénétrèrent par une mine dans la ville, qu'ils incendièrent^ De 1210 à 1214 les cinq provinces septentrionales de la Chine furent ajoutées à l'empire de Gengiskhan.
Cet empire touchait alors à celui des sultans kharismiens qui, outre le Kharisme, dominaient alors sur le Turkestan, la Transoxiane, le Khorasan et toute la Perse. Le chef tartare chercha d'abord à se maintenir en bonnes relations avec le plus redoutable des souverains musulmans. Mais bientôt les hostilités éclatèrent, et en six campagnes, Gengiskhan, accompagné de ses quatre fils et d'une armée innombrable, bouleversa cette puissante monarchie. Ce fut pendant cette guerre que Touschi, fils aîné du conquérant, en marchant contre le Kaptschak au nord de la mer Caspienne, amena la première invasion des Mongols dans la Russie.
Mœurs des Mongols. — Après avoir encore soumis le Tangout, Gengiskhan mourut en 1227 à l'âge de soixante-cinq ans. Si Ton observe en lui les traits d'un homme fait pour commander aux autres hommes, ses rares qualités étaient ternies par la férocité de son naturel. L'humanité frémit à la vue des horreurs inouïes commises par ce Barbare dont la maxime était d'exterminer sans miséricorde tout ce qui lui opposait la moindre résistance. Cependant, par les relations des voyageurs qui ont visité les Mongols et surtout par celle du fameux Marco \ Polo, ces peuples n'étaient pas insensibles aux avantages et \ aux merveilles de la civilisation. Indifférents à toutes les religions, ils se vantaient pourtant de pratiquer entre eux l'honnêteté et la justice. Mais quelques emprunts qu'ils aient pu faire aux nations chrétiennes ou musulmanes avec lesquelles ils se trouvèrent en contact, les Mongols ne parvinrent jamais à fonder une société régulière. Comme celui d'Attila, leur em-
pire rapidement élevé s'écroula avec une égale promptitude.
Progrès des Mongols sous les successeurs de Gengiskhan.— Toutefois les successeurs du conquérant mongol marchèrent d'abord sur ses traces. En Asie, ils rendirent tributaires les sultans seldjoucides d'Iconium, détruisirent Bagdad dont le dernier khalife titulaire se sauva en Egypte , et achevèrent la conquête de la Chine qui, pour la première fois, subit entièrement une domination étrangère (1279). Oktaï-Khan, successeur immédiat de Gengis, fit partir en 1235 deux puissantes armées, Tune contre la Corée à l'extrémité orientale de la Chine, l'autre contre les peuples situés au nord et au nord-ouest de la mer Caspienne. Cette dernière armée, qui avait pour principaux chefs Gayouk, fils d'Oktaï, et Batou, fils aîné deTouschi, après avoir soumis tout le Kaptschak, pénétra dans la Russie, dont elle fit la conquête (1237). De là elle se répandit des confins de la Pologne jusqu'aux bords de l'Adriatique, saccageant les villes, dévastant les campagnes, et portant partout l'effroi et le carnage. Comme au temps des Hongrois, les églises retentirent de cette litanie : a Seigneur, délivrez-nous des Mongols ; » et l'Europe entière frémit à la vue de ces Barbares qui, pour dominer sur toute la terre, semblaient vouloir tout détruire.
Puissance du grand Khan. — L'empire des Mongols atteignit son apogée sous le règne de Kublaï-Khan, vers la fin du treizième siècle (1260-1294). Il s'étendait alors du sud au nord depuis la mer de la Chine et les Indes jusqu'au fond de la Sibérie, et de l'est à l'ouest depuis la mer orientale et le Japon jusque dans l'Asie-Mineure et aux frontières de la Pologne en Europe. La Chine et la Tartarie chinoise formaient le siège de l'empire et la résidence des grands khans ou empereurs mongols, pendant que les autres parties de l'empire étaient gouvernées par des princes de la famille de Gengiskhan. Dans l'origine, la dépendance de ces princes à l'égard du grand khan fut très-étroite; ils étaient tenus de lui transmettre les trib uts, et de faire reconnaître par lui les souverains indigènes placés sous leur domination. Mais après la mort de Kublaï les liens de cette dépendance se relâchèrent, ou plutôt cessèrent entièrement d'unir au seigneur suprême les autres descendants de Gengis *.
Chute des diverses dynasties mongoles. — Les principales dynasties mongoles furent celles de la Perse, du Zagatai et du Kaptschak. Fondée par Houlagou, frère de Kublaï, la dynastie
1 ^efder"Ier empereur mongol Chuntl fut chassé de la Chine en 1568 par
SiSou^ieYr11* Tcb0U| fondAleur 4e ,ft dynasUe deS MiD& ^ ***** en
de Perse finit en 1410 ave le sultan Ahmed, dont les États passèrent aux Timourides et aux Tureomans. Les princes du Zagatai, issus de Zagatai, second fils de Gengis, établirent dans les provinces de l'ancien empire des Kharismiens un puissant Etat qui tomba en décadence vers 1346* Ce fut parmi les Mongols de cette branche que parut le fameux Timour, qui à la fin du quatorzième siècle devait jouer à son tour le rôle de conquérant. Enfin les Mongols du Kaptschak étendirent leur domination sur tous les pays tartares situés au nord de la mer Caspienne et du Pont-Euxin , ainsi que sur la Russie et la Crimée.
Batou, fils de Touschi, fut le fondateur de cette dernière dynastie. Attachés à la vie nomade, les khans du Kaptschak campaient sur les bords du Wolga, en passant d'un endroit à l'autre avec leurs tentes et leurs troupeaux. Aussi la résidence principale de ces khans (Séraï ou Saraï) s'appelait la grande horde ou horde d'or, du mot or do qui dans leur langue signifiait à la fois tente, palais et siège. Après avoir été longtemps la terreur des Russes, des Polonais, des Lithuaniens et des Hongrois, la horde d'or déchut de sa gloire et finit par disparaître tout à fait en 1481. Il ne resta alors que les hordes particulières démembrées de la grande horde, telles que celles de Kasan, d'Astracan, de la Sibérie et de la Crimée, qui furent successivement subjuguées ou anéanties par les Russes.
§ III. Etats SI arcs. — Royaume de Hongrie.
Russie. — L'histoire de la Russie, depuis la mort d'Iaroslaf I«T jusqu'à l'invasion des Mongols, n'offre qu'une suite déplorable de dissensions intestines qui retardèrent de quatre siècles la grandeur de cet empire. Une foule de princes descendant à divers degrés de Wladimir-le-Grand se partagent les vastes régions conquises par les successeurs de Rurik. L'un de ces princes, revêtu de la dignité de grand-duc, exerce , il est vrai, sur les autres certains droits de suprématie, en vertu de la possession de Kiew alors regardée comme la seule capitale de l'empire. Mais les ducs secondaires n'en sont pas moins des souverains indépendants et ennemis les uns des autres. Enfin, vers le milieu du douzième siècle , éclate un schisme politique dont les conséquences soitf désastreuses. André Ier Jurjewitsch, prince de Susdal, prend en 1157 le titre de grand-duc et fixe sa résidence à Wladimir sur la rivière de Kliazma. Les grands-ducs de Kiew ne tardent pas à perdre leur ancienne prépondérance ; et cet Etat, avec les principautés qui en relevaient, se détache in-
sensiblement du corps de l'empire pour devenir la proie des Lithuaniens 1 et des Polonais.
La Russie conquise par les Mongols. — Au milieu de ces divisions et de ces troubles, la Russie se soutenait à peine contre les Bulgares, les Polowzi et les autres Barbares ses voisins, lorsqu'elle se vit attaquée par les Mongols de Gengiskhan. Touschi, fils ainé de ce conquérant, ayant tourné la mer Caspienne pour fondre sur les Polowzi, rencontra les princes deKiew, alliés de ces peuples. La bataille qui se donna le 16 juin 1223 sur les bords de la rivière de Kalka, fut très- meurtrière. Les Russes essuyèrent une entière défaite; six de leurs princes restèrent sur le champ de bataille et la Russie occidentale fut ouverte aux vainqueurs. Les Mongols pénétrèrent jusqu'à Nowgorod- Sewersky et retournèrent alors sur leurs pas, sans étendre plus loin leurs ravages. Ils revinrent en 1237 sous la conduite de Batou, fils de Touschi et gouverneur des régions septentrionales de l'empire mongol. Ce prince, après avoir achevé la conquête du pays des Polowzi et des Bulgares, entra dans le nord de la Russie, où il prit Rezan et Moscou et tailla en pièces une armée russe près de Kolomna. Plusieurs villes de cette partie de la Russie furent dévastées par les Mongols. La famille du grandduc Jurie» II Wsewolodowitsch périt au sac de Wladimir. Ce prince lui-même fut tué dans une bataille qu'il livra aux envahisseurs, sur les bords de la Sita. Alors Batou poussa ses conquêtes jusque sur le territoire de la république de Nowgorod, et la Russie occidentale tout entière fut pendant les années suivantes subjuguée définitivement.
Alexandre Newski. — Cette terrible invasion, en hâtant sur tous les points le démembrement de l'empire, menaçait d'engloutir le grand-duché de Wladimir et avec lui la nationalité russe. Un homme de génie parvint à préserver son pays d'une ruine imminente. Alexandre, fils du grand-duc Iaroslaf, devait son surnom de Newski à une victoire remportée près de la Newa sur les chevaliers de Livonie. Élevé par Batou-Khan à la dignité grand-ducale (1245), il sut pendant un règne de dixhuit ans, conserver la bienveillance des nouveaux maîtres de la Russie, par la sagesse de sa conduite, son exactitude à payer le tribut et à garder la fidélité aux souverains mongols. En même temps il s'attacha à guérir les maux de la conquête par
1 Les Lithuaniens se rendirent indépendants de la Russie sous Ringold leur premier grand duc (1230). Les princes de ce pays périrent presque tous de mort violente. Toutefois la Lithuanie formait déjà à la fin du treizième siècle un Eut puissant entre le Bug, le Dniéper et la Duna.
TROISIÈME PÉRIODE. — CHAPITRE Mil.
les bienfaits d'un gouvernement équitable. Après la mort de ce prince, qui mérita d'être canonisé (1263) *, le pouvoir passa successivement à ses deux frères et à son fils Dimitry 1% dont le règne se prolongea jusqu'en 1294.
Pologne et Stiésie. — Partagée entre plusieurs princes de la dynastie des Piast, la Pologne, comme la Russie, fut constamment en proie aux divisions intestines et exposée aux incursions des peuples voisins. Ces partages , source principale des maux de la Pologne, remontent à la mort de Boleslas III (1138). Ce prince décida que l'aîné de ses fils occuperait Cracovie et (on territoire, et, en qualité de monarque, exercerait sur ses frères les droits de suzeraineté. Mais cette clause, destinée à prévenir le démembrement de l'État, donna lieu au contraire à des discussions sanglantes. Wladislas II, l'ainé des fils de Boleslas, ayant voulu dépouiller ses frères, fut chassé par eux de la Pologne (l 146) et sa postérité fut réduite à se contenter de la Silésie. Les fils de ce prince fondèrent dans ce pays diverses principautés, et ce fut l'un de ses descendants , Conrad , duc de Masovie, qui appela, comme nous l'avons vu, les chevaliers teutoniques et leur céda le territoire de Culm. A son exemple, les autres ducs introduisirent de nombreuses colonies germaniques dans la Silésie, qui finit par tomber sous la souveraineté de la Bohême.
Invasions des Mongols. — Les Mongols, après avoir soumis la Russie, envahirent la Pologne dans le cours de Tannée 1240. Victorieux à la bataille de Schidlow (1241), ils mirent le feu à Cracovie et marchèrent sur Liegnitz, en Silésie, où une armée de croisés s'était rassemblée sous les ordres de Henri, duc de Breslau. Ce prince fut défait et tué dans l'action. Toute la Silésie ainsi que la Moravie furent alors cruellement dévastées par les Mongols. Toutefois, l'invasion étrangère ne lit pas cesser les troubles de la Pologne. Ni Ltzko-le-Noir, ni Premislas II, qui prit le titre de roi, ne purent exercer dans sa plénitude l'autorité souveraine. La gloire de fixer le titre de roi dans la maison de Pias? et de réunir les principautés démembrées était réservée à Wladislas Loketek.
Bohême. — En Bohême, les successeurs de Wratislas II en revinrent à l'ancien titre de duc, et l'un d'eux Swatopluk soutint l'empereur Henri Y dans sa guerre contre la Pologne. Après l'extinction de la maison de Franconie, les ducs de
1 Pierre-le-Grand pour honorer sa mémoire fit construire un couvent sur les bords de la Newa auquel il donna le nom d'Alexandre-Newski, et l'impératrice Catherine I" institua un ordre qui porte également le nom de ce prince,
Bohême prirent parti pour les empereurs souabes. Sobieslas obtint de Conrad III l'investiture pour son neveu Wladislas II, et Frédéric Barberousse, voulant récompenser les services de ce môme Wladislas, lui conféra la dignité royale (1158). Mais dans la suite il se brouilla avec lui, et disposa à son gré de la couronne de Bohême en faveur de divers prétendants. Après la mort de Conrad de Moravie (1191), quatre princes en six ans se succédèrent sur le trône. Le légitime héritier, Premislas Ottokar Ier, fut enfin reconnu par Philippe de Souabe et couronné roi à Mayence. Son règne, aussi bien que celui de son successeur Wenceslas III, fût troublé par des démêlés continuels avec l'Autriche. Mais la descendance mâle des ducs de ce pays s'étant éteinte en 1248, Wenceslas tourna de ce côté l'ardeur inquiète de son fils Ottokar. Par son mariage avec Marguerite, sœur du dernier duc , Ottokar II réunit à la Bohême l'Autriche, la Styrie et la Carinthie, et fonda ainsi un Etat puissant, mais qui fut bientôt renversé par Bodolphe de Habsbourg. (Voirlechap. V, p. 390). De 1278 à 1306, des rois slavons régnèrent encore en Bohême. Elisabeth, sœur de Wenceslas V, porta ensuite dans la maison de Luxembourg ce royaume dont les destinées se confondront désormais avec celles de l'Allemagne.
Etat de la Hongrie. — La Hongrie présente encore le tableau d'une nation primitive, conservant, malgré l'introduction du christianisme, ses habitudes grossières. Othon de Freisingen, qui écrivait du temps de Frédéric Barberousse, raconte que les Hongrois habitaient généralement sous des tentes, que chez eux, les maisons bâties en bois ou en pierres étaient fort rares, et que les grands eux-mêmes, en se visitant, emportaient leurs sièges avec eux. Bien aussi n'atteste mieux la rudesse de leurs mœurs que les lois barbares publiées dans leurs assemblées nationales à la fin du onzième et au commencement du douzième siècle. Au reste, à cette époque, rien ne limitait l'exercice de la puissance exécutive entre les mains des rois, qui faisaient à leur gré la guerre et la paix; et les gouverneurs de provinces ne prétendaient à aucun pouvoir particulier ou héréditaire.
Progrès de la Hongrie sous Laaislas et Coloman. — Sous un gouvernement aussi fort, il fut facile aux rois de Hongrie de reculer les limites de leurs États. Vers 1080, Ladislas enleva aux Grecs le duché de Sirmium, composé de la partie inférieure de TEsclavonie. Le même prince étendit ses conquêtes dans la Croatie. Ce pays était gouverné depuis plusieurs siècles par des princes slaves qui dominaient sur une grande partie des au-
ciennes provinces d'Illyrie et de Dalmatie, et occupaient même l'Ësclavonie supérieure. Dircislav fut le premier de ces princes qui prit le titre de roi vers Tan 994. Démétrius Swinimir, un de ses successeurs, se rendit en 1076 vassal du pape pour jouir de sa protection. La race de ces rois étant venue à manquer quelque temps après , Ladislas, dont la sœur avait été mariée à Démétrius, profita des troubles qui s'élevèrent dans la Croatie pour subjuguer presque tout ce royaume avec TEsclavonie supérieure (1091). Coloman acheva cette conquête en 1 102, et se fit couronner roi de Croatie et de Dalmatie à Belgrad-sur-Mer. Il soumit aussi , dans les années suivantes, les villes maritimes de la Dalmatie, qu'il enleva à la république de Venise. Le royaume de Rama ou de Bosnie passa dans le même temps sous sa domination. Enfin la souveraineté des rois de Hongrie fut également reconnue par les rois de Bulgarie et de Servie, de même que par les princes russes de Halitsch et de Wolodimir. Ces diverses annexions furent souvent données comme apanages à des princes cadets de la maison d'Arpad, qui s'en prévalurent pour fomenter des guerres civiles.
Publication de la bulle d'or. — Le règne du roi André H est remarquable par une révolution arrivée dans le gouvernement. Ce prince ayant entrepris en 1217, une expédition en Terre- Sainte, les grands profitèrent de son absence pour augmenter leur pouvoir, en usurpant les domaines et les revenus de la couronne. La corruption pénétra dans toutes les parties de l'administration, et le roi fit de vains efforts après son retour pour remédier aux désordres de l'État et à l'épuisement des finances. Il prit enfin le parti de convoquer, en 1222, une diète générale, dont le résultat fut le fameux décret ou bulle d'or, base de la constitution hongroise. Les biens du clergé et de la noblesse furent déclarés exempts de taxes. Les nobles acquirent l'hérédité des biens royaux qu'ils avaient reçus en récompense de leurs services. Ils furent déchargés de l'obligation de servir à leurs frais hors du pays, et on leur accorda même le droit de résistance, au cas où le roi enfreindrait quelque article de ce décret. Ce fut aussi André IT qui conféra, en 1224, de grands privilèges aux Saxons de la Transylvanie, appelés dans ce pays par le roi Geysa II. Ainsi le vieux despotisme asiatique s'abaissait devant le principe aristocratique et féodal.
La Hongrie dévastée par les Mongols. — En 1 241 , sous le règne de Béla IV, la Hongrie fut tout à coup submergée sous les flots d'une armée mongole, commandée par Batou, fils deTouschi, et par Gaïouk, fils du grand khan Oktaï. Livrés à la mollesse
et plongés dans une trompeuse sécurité, les Hongrois avaient négligé de pourvoir à temps à leur défense. Réunis enfin sous l'étendard de leur roi, ils établirent négligemment leur camp près de la rivière Sajo. Ils y furent surpris par les Mongols, qui en firent un carnage effroyable. Coloman, frère du roi, fut tué dans la mêlée, et Béla lui-même ne réussit qu'avec peine à se sauver dans les îles de la Dalraatie. Toute la Hongrie fut alors ouverte aux vainqueurs, qui firent couler des torrents de sang et portèrent le fer et la flamme dans les provinces voisines. Les Mongols semblaient décidés à se fixer en Hongrie, lorsque la nouvelle de la mort d'Oktaï et de l'élévation de Gayouk au trône de la Chine les engagea à abandonner leur conquête et à reprendre avec un immense butin le chemin de l'Orient l.
Béla IV et ses successeurs. — Béla IV, sortant alors du lieu de sa retraite , retrouva les villes en ruines et les terres en friche. 11 rassembla les restes de son peuple errant dans les forêts et les montagnes, releva les cités et appela de nouvelles colonies de la Croatie, de la Bohême, de la Moravie et de la Saxe. Son règne se prolongea paisiblement jusqu'en 1290. Après lui, son fils Étienne V ne fit que passer sur le trône, et son petit-fils Ladislas périt assassiné (1290). La couronne de Hongrie revint alors à André III, dit le Vénitien, issu du mariage d'un fils posthume d'André II avec Catherine Morosini. Ce prince maintint ses droits contre les prétentions rivales élevées par la maison d'Anjou, et fut le dernier mâle du sang d'Arpad (l30i).
Second royaume de Bulgarie, — L'empereur grec, Basile II, en détruisant l'ancien royaume de Bulgarie, avait laissé subsister celui de Servie, dont les princes se fixèrent à Scodra (1095). Vers la même époque, une nombreuse émigration de Comans ou Polowzi, vint s'établir en deçà du Dniester dans la Moldavie et la Valachie actuelles. Ces peuples ne tardèrent pas à faire cause commune avec les débris des Bulgares, et sous Isaac l'Ange la révolte , dirigée par Pierre et Azan, descendants des anciens rois, s'étendit des rives du Danube aux montagnes de THémus (1 186). La valeur et la politique de Calojean établirent sur des bases solides le second royaume de Bulgarie. 11 sut gagner la confiance du pape Innocent III, en affectant un grand zèle pour l'orthodoxie. Mais il ne s'en déclara pas moins l'ennemi des Latins, aussitôt que ceux-ci furent maîtres de Constantinople. Il fit prisonnier l'empereur Baudouin, et tua le marquis
1 VoirKocH, Tnbieau d$t Révol., pér. IV, p. 505 etsuiv. Dans tout le cours de ce chapitre noua tYons suivi de préférence cet excellent guide.
de Montserrat dans une embuscade. La fermeté de i 'empereur Henri arrêta les progrès des Bulgares et des Valaques réunis. Toutefois, à la faveur de l'anarchie qui désolait l'empire grec, ils s'emparèrent de la Thrace et de la Macédoine, d'où ils ne furent chassés qu'en 1275 par Michel Paléologue. Dix ans après, la Bulgarie fut assujettie par les Tartares Nogaïs , pour passer ensuite avec la Servie sous le joug des Turks ottomans.