CHAPITRE IX
De l'E«pagne sous la domination des Arabe* et des chrétien» depuis la fin du onzième siècle Jusqu'à celle du treizième
Comme les États du Nord et de l'Est de l'Europe, la péninsule espagnole, partagée en plusieurs souverainetés chrétiennes et musulmanes, est le théâtre de guerres et de troubles continuels. D'une part, les tribus africaines fondent successivement sur les ruines du khalifat de Cordoue trois empires éphémères, sans que leur fanatisme farouche puisse empêcher la ruine inévitable de FIslamisme en Espagne. D'autre part les royaumes chrétiens, bien que divisés trop souvent et affaiblis par leurs discordes, ne cessent pas de gagner du terrain. L'enthousiasme religieux et l'esprit chevaleresque, entretenus par la forte organisation des ordres militaires, suffisent pour assurer la victoire aux descendants de Pelage. En même temps la fondation du royaume de Portugal vient donner à l'élément chrétien et national un nouveau point d'appui. Refoulant devant eux les Musulmans épouvantés , les rois chrétiens vont s'avancer jusqu'en vue de l'Afrique, en attendant qu'ils puissent porter leurs armes et le drapeau du Christ sur cette terre d'où sont venus tous les envahisseurs de l'Espagne.
§ Ie»". Espagne musulmane. — Almoravidet, Àlmohades, M criailles.
Conquête de l'Afrique par les Âlmoravides. — Vers le milieu du onzième siècle, les Zeirides, dynastie arabe issue de Zeiri, fils de Mounad, régnaient sur la partie de l'Afrique qui se composait de l'Afrique proprement dite et du Mogreb. D'abord tributaires des Fatimites, ils avaient fini par s'ériger en souverains indépendants, lorsqu'un certain Aboubekre, fils d'Omar, se mit à prêcher au-delà de l'Atlas, parmi des tribus arabes ou berbères, alors plongée^ dans une profonde ignorance. U les
réunit autour de lui, aux environs de la ville de Segelmesse, dans le royaume de Fez actuel, et se fit proclamer par elles emtr al moumenin (1061). Ses sectateurs prirent le nom deMorabethin qui veut dire liés plus étroitement à la religion ; mot d'où se sont formés chez les Espagnols les noms d'Almoravides et de Marabouths. Maître de Segelmesse, le nouveau conquérant s'étendit dans le Mogreb et dans les provinces d'Alger et de Tunis, dont il expulsa les Zeirides. Son successeur Yousouf, fils de Taschfin, acheva cette conquête. Il bâtit, en 1069, la ville de Maroc et en fit la capitale du Mogreb ainsi que le siège de son nouvel empire.
Invasion de l'Espagne. — Guerres des Àlmoravides contre les chrétiens. — Nous avons vu comment, après l'extinction des Ommiades, s'étaient élevées des principautés indépendantes dans toutes les grandes villes de l'ancien khalifat de Cordoue. Inquiet des progrès d'Alphonse VI qui venait de s'emparer de Tolède (1 085), Aben-Abed, le plus puissant des émirs arabes, ne craignit pas d'invoquer le secours des Almoravides d'Afrique. Yousouf accepta cette proposition avec joie, se fit céder Algésiras qui commandait l'entrée du détroit, et vint débarquer en Andalousie avec une nombreuse armée. Espérant le surprendre pendant la nuit, le roi de Castille l'attaqua dans son camp près de Zalaca. Mais le prince africain se tenait sur ses gardes, et après une bataille acharnée, Alphonse, vaincu et blessé, s'échappa avec peine du champ de bataille.
A peine l'Almoravide était-il retourné dans ses États, que les chrétiens reprirent l'offensive et que les émirs eurent de nouveau recours à la protection de Yousouf. Mais celui-ci avait vu de près leurs rivalités et leur faiblesse, et cette fois il se présenta non plus en allié, maisen maître. Quatre corps de troupes, opérant simultanément et de concert, réduisirent d'abord Grenade et Séville. Aben-Abed fut envoyé captif en Afrique avec toute sa famille , et malgré les tardifs secours des chrétiens, Cordoue, Murcie, Valence, Lisbonne tombèrent au pouvoir des Almoravides. La prise des Iles Baléares compléta la soumission de l'Espagne musulmane, et l'émir de Saragosse fut le seul qui conserva ses domaines que Yousouf considérait comme une barrière entre les chrétiens et lui (1089-1099). Ainsi fut consommée la victoire des Maures sur les Arabes et des M ogrebins (hommes de l'Ouest) sur les Sarrasins (hommes de l'Est). Ea 1103, Yousouf vint visiter sa conquête, publia de sages règlements et pourvut à la défense de ses nouveaux Etats. Il retourna ensuite à Maroc, où il mourut à l'âge de cent ans, laissant laré-
putation d'un prince tempérant, humain et ami de la justice.
L'ardeur des Almoravides ne s'éteignit pas avec lui. Temyn, un de ses fils, remporta sur les chrétiens la victoire d'Uclès, où Alphonse VI perdit à la fois Sanche , son fils unique, et Raymond de Bourgogne, son gendre. Mais tous les efforts des conquérants vinrent se briser contre les remparts de Tolède, que défendait un vieux compagnon du Cid (1114). Deux ans après éclataient au centre même de la puissance des Almoravides les symptômes de la révolte qui allait renverser leur empire.
Les Almohades succèdent aux Almoravides. — Un Berbère de Maroc, nommé Mohammed ben Abdallah, se mit, versilie, à prêcher sur les places publiques, censurant amèrement les vices et les voluptés des riches, des grands et des prêtres. On se contenta d'abord de le chasser de la ville. Mais pendant qu'Ali, successeur de Yousouf, était allé châtier une révolte de Cordoue, Mohammed reparut avec une troupe de farouches enthousiastes. Proclamé par les siens mahadi , c'est-à-dire chef ou directeur des fidèles , il battit trois corps d'armée envoyés contre lui, se fortifia dans les montagnes de Sous et osa même assiéger Maroc (1 125). Surpris et tué dans une sortie nocturne, le mahadi transmit son fanatisme et sa valeur à son disciple Abdalmoumen; et sous ce chef entreprenant, les nouveaux sectaires appelés Mouahedins ou Almohades (unitaires) firent de rapides progrès.
La doctriue du mahadi, portée en Espagne par quelques paysans, devint le signal d'une révolte générale. De l'Algarve, le soulèvement s'étendit jusqu'à Valence, et les garnisons almoravides essayèrent vainement de se défendre dans leurs forteresses. La mort de Taschfin, successeur d'Ali, qui fut tué à Oran, assura le triomphe des Almohades. Abdalmoumen resta maître de tout le Mogreb et finit même par s'emparer de Maroc, dont les habitants périrent par la famine ou sous le cimeterre des conquérants (1148). Aussitôt il fit passer une armée en Espagne, chassa ou extermina les débris des Almoravides, et, à partir de 1157, régna sans opposition depuis le détroit de Gibraltar jusqu'aux sources de la Guadiana.
Batailles de Santarem et d'Alarcos. — Yousouf , successeur d' Abdalmoumen, acheva la conquête de l'Espagne orientale (1172). Dans une seconde expédition, il envahit le Portugal et perdit la vie à la sanglante bataille de Santarem (1184). Son fils, Yacoub, hésita longtemps à le venger. Mais les irruptions continuelles des chrétiens qui pénétrèrent jusqu'au cœur de l'Andalousie le décidèrent à faire prêcher la guerre sainte. Sans
HISÏ01UE DU MUYEN-AGK
attendre l'arrivée des rois de Navarre et de Léon, le roi de Castille, Alphonse VIII, engagea témérairement le combat contre l'armée des Almohades et tut complètement vaincu à la journée d'Alarcos (1195). Yacoub s'avança jusqu'aux montagnes des Asturies, ravagea les provinces de la Castille, assiégea Tolède et consentit enfin à accorder aux rois chrétiens une trêve de douze ans. De retour à Maroc, il y bâtit une magnifique mosquée pour perpétuer le souvenir de ses triomphes.
Bataille de Tolosa. — La puissance des Almohades , élevée par Yacoub à son plus haut degré de splendeur, commença à décliner sous Naser-Mohammed, qui se laissa gouverner par un vizir présomptueux et incapable. Lorsqu'à l'expiration de la trêve les chrétiens recommencèrent leurs incursions, Mohammed forma le projet de reconquérir tout le continent de l'Espagne et fit d'immenses préparatifs. Alphonse VIII, alarmé, s'allia avec les rois d'Aragon et de Navarre, et engagea le pape Innocent III à publier une croisade contre les Musulmans. Au lieu de fondre sur la Castille, les Almohades perdirent deux années au siège de Salvatierra et laissèrent aux forces chrétiennes le temps de se rassembler. La bataille s'engagea sur un plateau de la Sierra-Morena, dans un lieu appelé Las Navas de Tolosa (juillet 1 2 1 2). Dès le commencement de l'action, la défection des Andalous jeta le désordre parmi les Africains. Le bataillon sacré des Almohades, uni et serré par des chaînes de fer, opposa seul une résistance que parvint à briser le choc des chevaliers Navarrais. Alors la déroute fut complète et le carnage horrible. Mohammed, désespéré, revint cacher sa honte dans le sérail de Maroc, où il mourut l'année suivante.
Chute des Almohades. — Le désastre de Tolosa porta un coup mortel à la domination des Almohades. Profitant de la faiblesse du jeune Yousouf, fils de Mohammed, les walis des provinces et surtout ceux de l'Espagne, s'arrogèrent une autorité indépendante. Le wali de Séville, Almamoun, prétendit recueillir la succession des Almohades, non-seulement en Espagne, mais même en Afrique, où il se fit reconnaître émir almoumenin (1226). La résistance des Musulmans espagnols fit cependant échouer ses projets, et son fils qu'il fit asseoir après lui sur le trône de Maroc ne tarda pas à mourir assassiné. Dès lors le sceptre des Almohades devint un but sanglant offert à l'ambition des partis jusqu'au jour où les Mérinides, tribus sauvages de l'Atlas, écrasèrent tous les concurrents et fondèrent dans le Mogreb une dynastie nouvelle (1269).
Anarchie de l'Espagne musulmane. — Depuis la mort d'Al-
TKOiatHË l»ÉKI01>E. — CHANTRE IX. 44U
mamoun, l'Espagne musulmane fut plongée dans une violente anarchie qui favorisa les progrès des royaumes chrétiens. Les petits Etats encore occupés par les Arabes furent conquis ou soumis à un humiliant tribut. Seuls, les Beni-Nasser fondèrent à Grenade un royaume indépendant qui se soutint pendant plus de deux siècles. L'un de ces princes, Mohammed II, profitant de l'absence du roi de Gastille, Alphonse X, appela à son aide le chef des Mérinides, Abou-Yousouf-Yacoub. Celui-ci ne se fit pas attendre. Il passa le détroit avec une armée considérable (1275), prit possession de Tarifa et d'Algésiras, et tailla en pièces les premières troupes castillanes qui lui furent opposées. Mais Sanche, second fils d'Alphonse, s'étant mis à la tête des chrétiens, affaiblit les Maures par ses habiles manœuvres et les força à lever le siège de Jaén. A l'expiration de la trêve conclue avec Yacoub, les Castillans reprirent l'offensive et attaquèrent Algésiras. Cette expédition mal conduite n'eut aucun succès et se termina par la destruction de leur flotte et de leur armée
Les Mérinides chassés d'Espagne. — Détrôné par les Cortès, Alphonse X ne craignit pas d'invoquer contre son fils Sanche l'appui des Mérinides. Cette alliance monstrueuse ne servit qu'à le rendre plus odieux à ses sujets. Toutefois, Sanche, devenu roi en 1284, eut de la peine à s'affermir sur le trône et ne put tourner de longtemps ses armes contre les Mérinides. Après avoir défait leurs flottes avec l'aide des galères génoises, il leur enleva enfin l'importante forteresse de Tarifa (1292). Vainement le miramolin Yousouf essaya de reprendre cette place* L'héroïque fermeté du gouverneur entraîna la retraite des Maures qui, avant de repasser le détroit , cédèrent Algésiras au roi de Grenade (1294). C'était la dernière ville que les Africains possédassent en Espagne. Pendant quarante ans, les Mérinides, occupés de leurs propres discordes , furent hors d'état de rien entreprendre pour ranimer dans la Péninsule l'islamisme expirant.
§ II. Espagne chrétienne. — Navarre, Aragon, CaetiDe*
Les trois États chrétiens de Navarre, d'Aragon et de Gastille, un moment réunis entre les mains d'Alphonse Ier-le-Batailleur (l 109), ne tardent pas à tomber en quenouille. On voit successivement par les femmes la Cas tille passer à la maison de Bourgogne y X Aragon à celle de Barcelone, la Navarre aux comtes de Champagne. En même temps une quatrième princesse de la race d'Aznar porte à un prince français des droits sur lesquels
va se fonder le nouveau royaume de Portugal. Tout en repoussant avec énergie les envahisseurs venus d'Afrique, les royaumes espagnols sortent de leur sphère étroite pour se mêler désormais au mouvement politique de 1* Europe méridionale : la Navarre et la Castille, par leurs alliances avec la maison de France; l'Aragon, par sa puissance maritime qui va lui livrer les îles Baléares, la Sicile et enûn la Sardaigne.
Navarre, « Ce royaume ne doit pas s'agrandir comme la Castille et l'Aragon aux dépens des Musulmans qui ne se trouvent pas en contact avec son territoire. Resserré du côté de la France par les Pyrénées et hors d'état de balancer en deçà des monts la puissance des ducs d'Aquitaine et des comtes de Toulouse, il est condamné à se tenir renfermé dans ses premières limites qui ne doivent changer que pour se rétrécir encore. C'est ainsi qu'après avoir été réuni pendant cinquante- huit ans à la couronne d'Aragon, il perd en 1200 ses provinces de Biscaye, d'Alava et de Guipuzcoa, qui conservent sous l'autorité des rois de Castille les anciennes libertés dont elles sont encore aujourd'hui si jalouses. Ce démembrement partiel s'opère pendant le règne de Sanche VII, dernier roi de la race d'Aznar, mort en 1234 '.d Par le mariage de sa sœur Blanche avec Thibaut, comte de Champagne, la Navarre passe à une dynastie nouvelle qui règne jusqu'en 1274. Jeanne, fille et héritière de Henri de Champagne, porta alors la couronne dans la maison royale des Capétiens. Philippe-le-Bel et ses trois fils sont à la fois rois de France et de Navarre, jusqu'à ce que la fille de Louis-le-Hutin transfère enfin ce royaume dans la famille des comtes d'Evreux
Aragon.— Avènement de la maison de Barcelone. — Sanche Ier, fils de Ramire, roi d'Aragon, ayant joint en 1076 la Navarre à ses États, Alphonse Ier, son fils, y réunit aussi le royaume de Castille et de Léon, par son mariage avec Urraque (1 109). Mais cette union ne fut pas heureuse, et le divorce désavantageux qui la termina ne put être compensé par les victoires d'Alphonse sur les Maures de l'Ebre et sur les Almoravides. Bientôt sa défaite à Fraga, suivie de sa mort, détacha de l'Aragon la Navarre, qui recouvra ses rois particuliers (1134). Son frère, Ramire, fut tiré d'un couvent pour être placé sur le trône. Entre les mains de ce prétre-roi, l'Aragon sembla près de périr; mais le mariage de Pétronille, fille de Ramire, avec Raymond
* Desmichels, Précis de l'histoire du Moyen-Age, p. 236.
Bérenger, comte de Barcelone, et la réunion de la Catalogne à i'Aragon, ouvrirent des voies nouvelles à ce royaume. D'abord Bérenger, allié aux rois de Navarre et de Castille, chassa entièrement les Maures de la Catalogne. Puis son fils, Alphonse II (1162), enleva la Provence à Raymond V, comte de Toulouse. En 1172, il hérita du Roussillon, et, après un glorieux règne, laissa à son fils, Pierre II, un royaume florissant qui, par la possession de Marseille et de Barcelone , dominait la Méditerranée occidentale.
Conquêtes de Jayme /,r. — Pierre se trouvant à Rome, en 1204, fut couronné roi d'Aragon par le pape Innocent III. A cette occasion, il fît hommage au pontife de son royaume, et il s'engagea pour lui et ses successeurs à payer un tribut annuel au Saint-Siège. Mais après avoir pris une part éclatante à la victoire de Tolosa, il alla mourir à Muret, en combattant pour le comte de Toulouse contre Simon de Montfort (1213). Son successeur, Jayme Ier, surnommé le Conquérant, répara ce désastre et profitant habilemeut de la défaite des Almohades, s'agrandit aux dépens des Maures. Il attaqua les Iles Baléares, défit les Musulmans postés sur le rivage et, enlevant d'assaut Majorque, leur capitale, soumit File entière à l' Aragon. Cette conquête était précieuse pour le commerce maritime des Catalans; mais bientôt Jayme en fit une autre plus importante. Deux princes maures se disputaient le royaume de Valence. Sous prétexte de marcher au secours de l'un d'eux, le roi d'Aragon pénétra dans la province, marcha sur la capitale et s'en empara (1238). Cette acquisition donnait à T Aragon une importance territoriale égale à sa puissance maritime. Toutefois la cession du royaume de Murcie, que Jayme avait conquis en commun avec Alphonse X et qu'il abandonna à la Castille, devait détourner l'Aragon de la guerre contre les Maures, en le séparant de tout contact immédiat avec les infidèles. La Castille resta seule chargée de soutenir le poids des hostilités contre les anciens maîtres de l'Espagne.
Agrandissements extérieurs de V Aragon, — L'ambition des rois aragonais se tourna alors de préférence vers les conquêtes lointaines, et bientôt les vêpres siciliennes vinrent leur offrir l'occasion de s'agrandir au dehors (Voy. le chap. V, § III). En acceptant la Sicile comme héritier de Manfred (1282), Pierre III s'attira, il est vrai, la guerre avec deux puissants royaumes, mais ce fut en vain que le pape Martin IV le déclara déchu de la couronne d'Aragon. L'amiral Roger de Loria fit triompher partout le pavillon aragonais et rendit inutile l'invasion que le
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roi de France tenta dans la Catalogne. Pierre, en mourant, laissa la couronne de Sicile à son second fils Jayme, et celle d'Aragon à Peiné, Alphonse III, qui enleva Minorque aux Musulmans. A la nouvelle de la mort d'Alphonse (1291), Jayme, abandonnant la Sicile à son frère Frédéric, vint recueillir l'héritage de son frère aîné et réussit à se réconcilier avec la cour de Rome. Il obtint même en 1297 du pape Boniface Vlll l'investiture de Vile de Sardaigne , à la charge de se reconnaître vassal et tributaire du Saint-Siège pour ce royaume, dont il fit ensuite la conquête sur les Pisans (1325).
Castille et Léon. — Avènement de la maison de Bourgogne. — Alphonse VI, roi de Castille, de Léon et de Galice, après avoir syouté à ses États le royaume musulman de Tolède, était mort sans enfants mâles en 1109. Alphonse Ier, roi d'Aragouelde Navarre, qui venait d'épouser Urraque, fille de ce prince, fut quelque temps maître de la Castille. Mais bientôt Urraque se brouilla avec son époux, lui disputa la Castille les armes à la main et termina cette lutte par un divorce (1114). De son premier mariage avec Raymond de Bourgogne, tué à la bataille d'Uclès, elle avait un fils Alphonse, comte de Calice, qu'elle associa au trône de Castille pour l'opposer au roi d'Aragon. Ainsi fût reculée de trois siècles et demi la réunion des royaumes chrétiens d'Espagne. Quant au nouveau roi de Castille, l'ambition et les dérèglements de sa mère amenèrent entre elle et lui de longues guerres qui ne se terminèrent qu'à la mort d'Urraqueen 1126.
Règne d'Alphonse VIL — Ordres militaires. — Après avoir apaisé quelques révoltes , Alphonse VII songea enfin à venger le désastre d'Uclès. Proûtant de l'affaiblissement des Almoravides, il dévasta l'Andalousie et s'empara de presque toutes les places situées entre Tolède et la Sierra-Morena (1138-1146). Quelque temps auparavant, il s'était fait payer par la cession de Saragosse des secours fournis à l' Aragon et à la Navarre. Il avait même été proclamé à Léon empereur de toute l'Espagne, avec les titres de pieux, d'heureux et d'auguste, empruntés à l'ancienne Rome (1135). De nouveaux succès et la victoire de Jaën, remportée par lui sur les Maures d'Afrique, parurent justifier ces fastueuses épithètes. Toutefois les rois de Castille sentirent le besoin d'opposer au fanatisme des Almohades l'exaltation chevaleresque des guerriers chrétiens. L'ordre d'Alcantara fut fondé en 1 156 par des chevaliers de Salamanque ; celui de Calatrava, en 1158, par des moines Bernardins qui défendi rent cette ville, et celui de saint Jacques, en 1 161, par des che-
valiersdeLéon*. Créées toutes à la même époque, ces corporations religieuses se modelèrent entièrement sur les ordres militaires qui s'étaient voués à défendre la Palestine contre les infidèles.
Nouvelle séparation des royaumes de Caslille et de Léon. — La division des royaumes de Castille et de Léon, à la mort d'Alphonse VII et les querelles des maisons de Lara et de Castro, pendant la minorité d'Alphonse VIII, iirent encore mieux comprendre l'utilité de ces pieuses institutions. Sans elles, la Castille aurait pu être engloutie sous les flots de Fin* vasion almohade. Mais avec l'appui des chevaliers chrétiens, Alphonse parvint à réparer les effets désastreux de la bataille d'Alarcos (1196). Il prépara même de nouvelles destinées à la Castille en mariant sa fille Bérengère à son cousin Alphonse IX, roi de Léon. Grâce à cette réconciliation et aux secours venus de France et d'Allemagne, les chrétiens remportèrent sur les Almohades la glorieuse victoire de Tolosa. Il était réservé au fils de Bérengère, Ferdinand III, de recueillir tous les fruits de cet important succès.
Règne glorieux de Ferdinand III \ dit le Saint. — Ce prince fut appelé au trône de Castille, après le règne éphémère de Henri Ier (1214-2217), et en 1230, à la mort de son père, il réunit à sa couronne celle de Léon, qui n'en fut plus séparée. Mettant alors à profit la décadence des Almohades et l'anarchie de l'Espagne musulmane, il marcha de triomphe en triomphe. Vainement le brave Motawakel-Ben-Houd, après s'être rendu indépendant à Séville, avait entrepris de relever l'islamisme sous l'autorité spirituelle des khalifes de Bagdad. Il ne put résister à l'ascendant de la Castille et à l'enthousiasme des ordres militaires. Alphonse, frère de Ferdinand, passa la Guadiana et défit les Maures, a grâce à la coopération de monseigneur saint Jacques.» Ferdinand, de son côté, prit Ubé Ja,tandisque des aventuriers faisaient le siège de Cordoue et s'emparaient par surprise des faubourgs de la ville, qui se rendit en 1 236. Le roi de Castille prit alors possession de cette ancienne capitale, aussi célèbre par la culture des sciences que par les monuments d'une dynastie opulente et magnifique. 11 en chassa les Musulmans, purifia la grande mosquée et fit reporter à Saint-Jacques, sur les épaules des captifs, les cloches qu'Almanzor avait jadis enlevées de ce sanctuaire.
1 L'ordre d'Alcantara eut pour décoration une croix verte en forme de ly9 ; ceux de Calalrava et de Saint-Jacques confirmés par Alexandre 111 reçurent pour marque distinclive, l'un une croix rouge en forme de lys, l'autre une croix rouge en forme d'épée. Enfin l'ordre de Monlesa remplaça en 1817 celui des Templiers dans le royaume d'Aragon.
454 l HISTOIRE DU MOYEN-AGE.
Les succès de la Castille ne furent pas arrêtés par la révolte de don Diégo de Haro. Sa soumission fut suivie de la prise de Jaën, et les rois de Murcie et de Grenade ne conservèrent la possession de leurs États qu'en se soumettant à payer tribut. Enfin, Ferdinand construisit une flotte pour laquelle le clergé donna le tiers de ses revenus, et avec cette flotte il vint assiéger Séville, obligeant même le roi de Grenade à l'aider dans son entreprise, Séville succomba après deux ans de siège, et trois cent mille habitants en sortirent volontairement (novembre 1248). Pendant les deux années suivantes, les lieutenants de Ferdinand soumirent Xérès, Médina-Sidonia, Cadix. De là, il était facile de porter la guerre en Afrique, et le roi de Castille songeait à attaquer Ceuta, lorsqu'il mourut en 1252. Il fut enterré dans la cathédrale de Séville qu'il avait rendue au culte chrétien, et reçut de ses contemporains le titre de saint, qui lui fut confirmé plus tard par l'autorité pontificale.
Troubles sous Alphonse X. — Son fils Alphonse X, surnommé le Sage ou plutôt le Savant, commence avec éclat un règne qui doit être rempli par des troubles et des factions. La conquête de Niebla entraîne la soumission del'Algarve (1267) et la destruction en Espagne de la domination almohade. La prise de Murcie (I266)resserreen outre les Musulmans espagnols dans les étroites limites du royaume de Grenade. Mais Alphonse X mécontente la nation en répandant au dehors les trésors de la Castille pour obtenir la souveraineté illusoire de l'Allemagne. Une foule de nobles se retirent à Grenade ; les Arabes de Murcie se révoltent et les Mérinides débarquent en Espagne (1275). L'infant don Sanche, sauveur de sa patrie, aspire à la succession royale que le droit de représentation réservait aux fils de son frère aîné, Ferdinand de Lacerda. Les Cortès 1 non-seulement le déclarent héritier de la couronne, mais encore lui transfèrent en 1282 la puissance royale, sous le titre de régent. L'ambition impatiente de Sanche remplit de chagrins la vieillesse d'Alphonse, qui, habile à rédiger de sages lois, n'avait pas l'énergie nécessaire pour les faire respecter.
Affaiblissement de la Castille.— Le règne de Sanche fut agité moins encore par ses guerres contre les Mérinides que par les inimitiés des grandes familles de Haro et de Lara. Les troubles causés par une aristocratie turbulente se compliquèrent encore
1 Ceg assemblées se composaient de qaalre ordres : les prélats, les grands les chevaliers, les députés. Elles votaient l'impôt, exerçaient le pouvoir léjnV latif et fixaient l'ordre de succession au trône. Dés 1150 les communes fireni partie des Cortès d'Aragon, et en 116» elles furent admises à ceui de Castille
de la révolte d'un frère du roi, qui avec une armée africaine vint assiéger Tarifa. Sanche mourut en 1295, après avoir repoussé l'invasion étrangère , mais sans avoir pu entièrement triompher des factions intérieures. Ces factions se réveillèrent avec ardeur pendant la minorité de son fils Ferdinand IV, et la monarchie castillane parut alors sur le point de se dissoudre.
g III. Royaume de Portugal.
Fondation du comté , puis du royaume de Portugal. — A l'époque où des chevaliers normands fondaient un royaume en Sicile aux dépens des Sarrasins, un prince français enlevait aux Musulmans d'Espagne un vaste apanage, destiné aussi à devenir un royaume. Sous le règne d'Alphonse. VI, Henri de Bourgogne, petit-fils de Robert , duc de Bourgogne et arrièrepetit-fils de Robert, roi de France, se distingua par ses exploits à la prise de Tolède et contre les Maures du Douro. Afin de s'attacher davantage ce vaillant guerrier, le roi de Castille lui donna en mariage sa fille dona Thérèse et le nomma comte de Portugal {Portocale), en 1090. A la suite de dix-sept batailles livrées aux infidèles, Henri resta maître de tout le pays compris entre le Douro et le Minho, et établit sa domination sur les villes de Porto, Braga, Miranda, Lamégo, Viséo, Coïmbre. Toutefois cet Etat ne prit sa forme actuelle que sous Alphonse Ier, fils du comte Henri. Alarmés par l'humeur guerrière de ce jeune prince, les Mahométans vinrent l'attaquer avec des forces supérieures. Alphonse releva le courage de ses troupes en leur annonçant que Jésus-Christ lui avait apparu pour lui promettre la victoire et lui ordonner de se faire proclamer roi. L'armée obéit aux ordres du ciel et remporta ensuite une victoire complète dans les plaines d'Ourique (1 139). Ce grand succès recula jusqu'au-delà du Tage les bornes du nouveau royaume.
Victoires d'Alphonse — Mais les souverains de la Castille contestaient au Portugal son indépendance. Pour se ménager contre eux la protection de la cour de Rome, Alphonse se déclara, en 1142, vassal et tributaire du Saint- Siège. Puis il convoqua à Lamégo une assemblée qui sanctionna son élection militaire et qui régla Tordre de la succession au trône dans une famille nationale. Avec l'aide d'une flotte montée par des croisés anglais, Alphonse, si justement nommé le conquistador, s'empara de Lisbonne, dont il fit la capitale de ses États. Enfin il signala les dernières années de sa longue et glorieuse carrière ^en repoussant les Almohades, dont le chef Yousouf fut vaincu et tué à Santarem (i 184), Cette importante victoire consolidait
pour toujours l'œuvre si brillamment inaugurée à la journée d'Ourique.
Successeurs d'Alphonse J«r. — Sanche I,r, successeur d'Alphonse, enleva aussi aux Maures la ville de Sylves et ajouta la province d'Alentéjo aux conquêtes de son père (1189-1203). Sous les règnes de Sauche II et d'Alphonse III (1223-1279), la soumission des Algarves donna au Portugal les limites qu'il conserve encore. Mais la possession de cette province lui fut longtemps disputée par la Castille, et il fallut que le pape interposât sa médiation pour faire reconnaître les droits autérieurs des rois portugais.
Démêlés des rois de Portugal avec le Saint-Siège. — Les premiers de ces princes, pour obtenir l'appui de la cour romaine, avaient accordé de grands biens au clergé avec l'exercice des droits régaliens et l'exemption de la juridiction séculière. Leurs successeurs, se voyant affermis sur le trône, changèrent bientôt de conduite, et montrèrent autant d'éloignement pour l'Église que le roi Alphonse 1er lui avait témoigné de dévouement. De là une longue suite de brouilleries entre ces souverains et le Saint-Siège. Le pape Innocent IV déposa même en 1245 le roi Sanche II et lui substitua son frère Alphonse III. Denys, fils et successeur de ce dernier, fut excommunié par le même motif et signa en 1 289 un traité par lequel il rétablit le clergé dans tous ses droits. La suzeraineté du pontife de Rome, maintenue par la loi fondamentale, continua aussi de s'exercer, et en 1338, le pape Benoit XII exigea encore du roi Alphonse IV l'hommage et le tribut.