CHAPITRE X
Notion* sommaire» sur les Institution*, les Lettres et les Arts, depuis la mort de Charleniagne jusqu'à la On du treizième slèele.
Malgré l'époque pleine de troubles et de ténèbres qui suivit le siècle de Charlemagne, la période historique que nous allons essayer de caractériser ici n'en fut pas moins féconde en progrès et en améliorations de toul genre. Ce triste dixième siècle, si justement appelé le Siècle-de- Fer du Moyen-Age, semble n'avoir été qu'un temps d'arrêt nécessaire, pendant lequel l'activité humaine se reposa pour mieux reprendre ensuite le cours indéfini de ses travaux. Partout, en effet, une sorte de vie nouvelle vient animer le corps social, et lui rendre avec son énergie l'espoir d'un meilleur avenir. Dans ce mouvement général, institutions,
mœurs, lumières , beaux-arts et industrie, tout participeà un perfectionnement réel dont les premiers effets ont été indiqués à la suite des croisades. Aux progrès qui se manifestent alors sous toutes les formes les trois classes composant la société apportent chacune un tribut différent, mais recueillent également le fruit de leurs efforts. Ainsi, le clergé se distingue aux yeux de tous par la supériorité intellectuelle et morale ; la noblesse prend des mœurs moins rudes sous l'influence de l'éducation chevaleresque, et le peuple, dans le commerce aussi bien que dans l'émancipation des communes, trouve une double source de bien-être et de liberté.
§ I«, InttitntioBs cîvile», politique! et judiciaire».
Ordre public— Le système féodal, tout en donnant a la société une organisation nouvelle, était loin de lui avoir assuré une complète sécurité. Au milieu des désordres du dixième siècle, il fallut que l'Élise
Itrélât à l'impuissance des princes l'appui de son autorité, pour garantir a vie et le repos de chacun. On sait comment le Pacte de paix, établi en 994, sous les auspices d'un évéque de Limoges, fut suivi de \* trêve du Seigneur. (Voy. p. 245.) A la suite de celte institution fondée en 4 041 , et qui se répandit bientôt dans toute la chrétienté , on vit s'établir des associations particulières ayant aussi pour but de protéger Tordre public. Telles furent la congrégation des Frères pontifices, oa constructeurs de ponts, et la Confrérie de Dieu, instituée en 4 183. Les rois de France associèrent leurs efforts à ceux de l'Église, et par leurs ordonnances de 4209 et de 4257 Philippe- Auguste et saint Louis restreignirent le droit de guerre privée que leurs successeurs devaient tout à fait abolir. En Angleterre, Guillaume-le-Conquérant enleva ce même droit à tous ses vassaux, et plus tard en Allemagne, où des associations s'étaient formées pour protéger la liberté des communications, les empereurs Frédéric Ier et Frédéric II réprimèrent l'espèce de brigandage légal impunément exercé par les seigneurs. L'Italie et l'Espagne* adoptèrent aussi des mesures d'ordre public, mesures que Ton retrouve dans la ligue des cités lombardes contre les Gentils-hommes, et la formation de la Sainte-Hermandad (4260), ou confédération des villes contre les entreprises des Hidalgos.
Etablissement des communes. — Ainsi qu'on l'a vu, le mouvement des communes coïncida généralement, en France surtout, avec celui des croisades. Issu d'une double origine, comme beaucoup d'autres institutions du Moyen-Age, le régime communal peut se rattacher a la fois au principe de l'association germanique et aux anciennes municipalités romaines. Partout où elles avaient été solidement établies, ces municipalités s'étaient en partie conservées longtemps après la chute de l'empire, et ainsi, par la puissance de son organisation, Rome avait, pour ainsi dire, survécu à sa propre ruine. Ces germes de liberté, gardés avec soin par les vieilles cités romaines, se développèrent au loin, et prirent un soitdain accroissement pendant le cours du Xll* siècle. A celte époque* tn effet, éclata la révolution communale; mais quelque général que soit l'élan qui pousse alors les villes à s'affranchir, la formation et l'histoire, des communes est loin de présenter le même caractère.
En France, d'abord , il faut distinguer trois classes de communes : 4o les villes du midi, qui, au milieu des vicissitudes les plus diverses, avaient conservé la forme et jusqu'au nom des institutions romaines, telles que, par exemple, Toulouse, Narbonne et Avignon ; 2° les villes du centre, qui, faisant partie du domaine royal, reçurent de la volonté des souverains des privilèges aussi rares que peu étendus ; 3<> les villes du nord , qui, placées sous la domination de seigneurs particuliers, revendiquèrent le plus souvent par la force les droits qu'on avait refusés a leur faiblesse. Le premier signal de cette révolution communale fut donné par Cambray et Le Mans (1024-1070) , et bientôt l'esprit d'insurrection gagna de proche en proche. Quelques villes toutefois, comme Noyon et Saint-Quentin, obtinrent leur affranchissement d'un accord amiable avec leur seigneur. D'autres communes , au contraire , parmi lesquelles on remarque Laon , Reims et Amiens , ne conquireut leur indépendance qu'au prix du sang versé, et à la suite d'une lutte opiniâtre, entremêlée de gloire, de revers et d'événements les plus dramatiques. Les chartes dépositaires des libertés communales, outre la sûreté des personnes et des biens, garantissaient aux habitants des villes le droit de s'associer pour leur défense, d'élire leurs magistrats et d'avoir une juridiction particulière. Les premières chartes furent signées par Louis- le-Gros, qui, s'il ne fut pas le fondateur des communes en France, favorisa, selon ses intérêts, une émancipation qui devait fortifier l'autorité royale aux dépens de la féodalité. Ses premiers successeurs suivirent son exemple, et la propagation du mouvement communal donna naissance à une nouvelle classe qui, sous le nom de Tiers-État, devait, après avoir conquis la liberté civile, chercher à conquérir aussi la liberté politique.
En Flandre, la puissance communale prit son essor à partir du comte Philippe d'Alsace, qui peut en être regardé comme le premier régulateur. La nombreuse population , l'industrie et la richesse des communes flamandes leur donnèrent, au Moyen- Age, une grande influence, et telle ville de Flandre qui, au bruit du marteau frappant sur l'enclume, mettait tous ses hommes de métier sous les armes, tint souvent en échec les forces réunies de plusieurs souverains. Les communes d'Angleterre, dont l'origine est au moins aussi ancienne que la conquête normande , s'accrurent sous les successeurs de Guillaume Ie' ; et plus tard, les cités communales reçurent de Jean-Sans-Terre le droit de nommer leurs aldermen, ou magistrats municipaux. En Allemagne, les franchises municipales, nées avec les bourgs créés par Henri-l'Oiseleur, furent étendues par la politique des princes de Franconie et de Souabe, tandis qu'en Italie, les armes des mêmes princes combattaient dans les communes de Lombardie et de Toscane l'esprit d'indépendance démocratique qui les animait. Enfin, au-delà des Pyrénées, comme au-delà des Alpes, le mouvement des communes fut en rapport avec le soulèvement national contre la domination étrangère, car après avoir repoussé les Arabes, les villes d'Espagne obtinrent avec leurs fuéros le privilège d'élire leurs règidors et leurs alcaldes.
Affranchissements.— Le principe de l'égalité des hommes devant Dieu, rocfamé par le christianisme , avait amené peu à peu l'extinction de esclavage antique, qui était la plaie et la honte de l'humanité. Une pre-
mière transformation s'était opérée dans la classe des individus non libres , et comme on Ta vu à propos de l'organisation féodale (voir le chap. VI delà deuxième période), l'esclavage avait été remplace par le servage. Toutefois le servage, bien qu'adouci par les prescriptions tulélaires de la religion , était un état trop contraire aux lois de la nature et aux principes aune société chrétienne pour qu'on ne cherchât point à le détruire ou à le restreindre dans des limites fort étroites. L Église prit sous ce rapport une généreuse initiative; mais des intérêts privés retardèrent longtemps le succès de ses efforts. Secondant le pouvoir ecclésiastique , l'autorité royale s1 employa fort activement à étendre l'affranchissement personnel des serfs , et avec la bulle du pape Alexandre III, publiée en 1 4 67, commença une ère d'émancipation générale , <pii devait avoir pour résultat la reconstitution graduelle de la classe intermédiaire des hommes libres.
L'affranchissement se conférait de plusieurs manières: il pouvait être, selon les circonstances, individuel, collectif ou général. Individuel, il se donnait par acte authentique à tel ou tel serf personnellement ; collectif f il était conféré par le prince ou par un seigneur à tous les habitants d'un bourg qui étaient déclarés libres ; général, l'affranchissement s'étendait à toute une classe de sujets ou à tous les serfs d'un pays. En France, les affranchissements dont on trouve quelques exemples dès la première race, devinrent plus fréquents et plus étendus depuis le règne de Louis VII, qui, en 1 4 80, donna la liberté à tous les serfs habitant un rayon de cinq lieues autour de la ville d'Orléans. Cet exemple fut suivi par une foule de seigneurs, d'évéques et d'abbés, qui pour la plupart cédaient à un sentiment de charité chrétienne. Plus tard, à ce mo- * tif Louis X, en ajoutant un autre, rendit, en 4345, la célèbre ordonnance par laquelle, c considérant que son royaume est nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose en vérité soit accordante au nom », il affranchissait tous les serfs du domaine royal.
Institutions judiciâires en France. — La justice, si bien organisée par les règlements de Charlemagne, s'était ressentie de l'état de désordre dans lequel l'empire de ce grand homme était tombé après sa mort. Comme tous les autres pouvoirs sociaux , le droit de juger avait été absorbé dans les prérogatives féodales ; puis venaient les diverses juridictions de l'Église, sans compter celles qui furent établies dans les villes après l'émancipation communale. La cour des pairs ou des barons, dominant tout ce système judiciaire formé d'éléments si opposés, se trouvait appelée à prononcer sur les différends du roi avec les grands vassaux, ou sur les contestations de ces mêmes vassaux entre eux. II y avait en outre, dans chaque grand fief de la couronne, une cour de justice composée de seigneurs qui rappelaient à peu près les anciens Hérimans carlovingiens. Instituée pour recevoir les appels des justices seigneuriales du domaine, la cour du roi prononçait dans les cas de déni de justice et de faux jugement. Cependant, comme la politique des souverains tendait à ressaisir les droits usurpés par les vassaux, Philippe-Auguste avait, dès 4490, institué quatre grands baillis qui , ainsi que les envoyés royaux de Charlemagne, tenaient des assises quatre fois par an. Plus^tard, saint Louis se réserva les cas royaux, et en fon-
dant le parlement ambulatoire, il jeu les bases d'une grande institution judiciaire, a laquelle Philippe IV, son petit-fils, devait donner une organisation fixe et permanente.
Les lois elles-mêmes, grâce aux réformes introduites par les ordonnances des rois, furent modifiées en même temps que l'administration judiciaire. La découverte d'un exemplaire des randecles de Justinien, retrouvé à Amalfi en 4437, détermina aussi dans renseignement du droit une révolution qui de l'Italie passa en France. L'étude des lois romaines, cultivée à Bologne avec le plus grand succès, fut introduite par Placentinus , disciple du célèbre Werner, dans l'école française de Montpellier. Le droit canon, grâce au recueil publié en 4151, sous le nom de Décret, par le moine Gratien , put aussi être enseigné dans les écoles, et recevoir ensuite son application dans les tribunaux civils et ecclésiastiques. Ce premier recueil, auquel furent ajoutées, un siècle plus tard, les Décrétâtes de Grégoire IX, avait été modelé sur les com-
{>ilations justiniennes, dont saint Louis put ainsi connaître et introduire es principales dispositions dans ses Etablissements. Monument législatif bien supérieur au siècle où il parut, le code de saint Louis dépassait également le Domesday-book de Guillaume, les Assises de Jérusalem, et les Constitutions de Frédéric II; il ne lui manqua, pour être compris et appliqué convenablement, que d'être sanctionné plus longtemps par l'autorité personnelle de son auteur. Les ordonnances du même roi parvinrent cependant, comme nous l'avons vu , à substituer la preuve écrite et le témoignage verbal au duel judiciaire, coutume barbare qui avait été abolie en Angleterre, en Allemagne et dans le royaume de Sicile. En même temps, les formes de la procédure romaine vinrent régulariser la jurisprudence féodale , ce qui, en rendant la connaissance du droit plus difficile, donna naissance à la classe des légistes, dont le savoir remplaça bientôt l'inexpérience des juges d'épée *. Malgré ces changements, les provinces du nord continuèrent d'être régies par leurs anciennes coutumes, d'où elles furent appelées pays de droit coutumier, tandis qu'on nommait pays de droit écrit les provinces situées au-delà de la Loire, où la législation romaine était généralement suivie.
S II. Hiérarchie des différente» classes sociales.
Aussi diverses que les mœurs, les institutions, au Moyen-Age, ne faisaient que reproduire l'aspect infiniment varié de la société qu'elles régissaient. Sous l'ordre apparent que la division hiérarchique des castes avait apporté dans le monde féodal, se cachait une agitation profonde qui remontait nécessairement à l'extérieur. Au-dedans, c'était un mouvement continuel d'intérêts rivaux, l'abus de la force cherchant à s'ériger en droit, mais aussi la protestation du principe éternel de la justice s'élevant contre les usurpations de toute tyrannie. Au dehors, on trouvait un mélange singulier de mœurs barbares et policées, de cérémonies graves et burlesques, mille corps de métiers, une foule d'ordres religieux, le noble heurtant le bourgeois et le vilain; enfin, pour compléter
1 Voir, pour l'influence des légistes, le chap. VI. p. 415,
le lableau, la terre elle-même, toute couverte de châteaux-forts, d'églises et de monastères , semblait mêler une nouvelle variété à celle de la société qu'on voyait s'agiter à sa surface. Or, pour bien saisir dans une telle confusion le caractère particulier de cette société, il est nécessaire de distinguer les trois éléments principaux qui la composaient, c'est-àdire, l'Église, la noblesse et la bourgeoisie.
Eglise. — Considérée dans la personne de son chef ou dans celle de tous ses membres , l'Église fut la véritable puissance de l'époque , et atteignit alors son plus haut point de domination. Trois faits essentiels caractérisent sa marche ascendante pendant cette période : ce furent
En sa qualité de successeur du prince des Apôtres, le pape, reconnu d'abord comme le premier des évêques, élevé ensuite au rang de souverain temporel, était devenu, grâce à ce double pouvoir religieux et politique , le chef réel de la grande famille chrétienne. En vain, contre cette suprématie dont Rome avait continué d'être le centre, les puissances du siècle s'étaient armées tour à tour : la pierre angulaire qui servait de base à l'Église était restée immuable comme l'édifice dont elle était le soutien. Présider au gouvernement de cette Église, convoquer les conciles, lancer ou lever les excommunications, intervenir dans l'élection des évêques et même nommer directement aux sièges épiscopaux , enfin étendre son influence sur tous les États chrétiens par l'envoi de légats revêtus de la plus grande autorité, tels étaient les pouvoirs dont disposait la papauté. Ces pouvoirs étaient immenses, sans nul doute ; mais par un dessein tout providentiel, celui qui les avait reçus n'en usa jamais que dans l'intérêt de l'Église et pour le plus grand bien de la chrétienté.
Ainsi que nous l'avons dit au sujet de la querelle des investitures, le clergé miné par la simonie avait dû subir une salutaire et inévitable réforme. Les mesures de rigueur prises par l'inflexible Grégoire VII avaient soulevé une vive opposition de la part de l'aristocratie sacerdotale ; mais la papauté en avait triomphé , et partout ramené l'ordre et la discipline. La réforme ecclésiastique profita à la société tout entière. Intervenant dans les transactions importantes de la vie, le clergé sut les assujettir à des formes plus régulières, et non content d'avoir donné au mariage son caractère religieux et indissoluble , il créa pour chaque enfant une sorte d'état civil, en inscrivant son nom sur le registre du baptême. Ainsi l'Église , par les mains du prêtre, prenant l'homme a son berceau pour le conduire jusqu'à la tombe, veillait à tous ses besoins comme à tous ses actes. C'était elle en effet qui, en établissant des écoles pour les enfants, fondait des hospices pour les infirmes et les malades, ouvrait des lazarets contre la lèpre que les croisades avaient apportée de l'Orient , et partout devançait notre système moderne de
Quant au clergé régulier, il avait subi aussi des modifications importantes, et pris surtout une grande extension pendant cette période. Deux célèbres congrégations de l'ordre bénédictin avaient été réformées : celle de Cluny, par Fabbé Odop, en 930, et celle de ÇîUaux, par Robert de
Molême,en 1098. De ces deux maisons étaient sorties une foule d'autres abbayes, parmi lesquelles il faut remarquer le monastère de Clairvaux, sur lequel saint Bernard, son fondateur, répandit tant d* éclat. Cette double réforme n'avait pas eu seulement pour conséquence de rétablir parmi les religieux la discipline, les bonnes mœurs et le goût des saines études : elle avait en même temps introduit parmi le clergé monastique le principe de l'unité du pouvoir, en plaçant sous la haute direction des abbés de Cluny et de Ctteaux tous les couvents se rattachant à chacune de ces deux grandes communautés. Les ordres militaires avaient aussi suivi cet exemple, et tour à tour les Templiers, les Chevaliers de saiot Jean et Tordre Teutonique s'étaient soumis à la règle de Ctteaux. A c6té des anciennes congrégations qui se réformaient, on avait vu naître en même temps des congrégations nouvelles. En 4086, saint Bruno établissait son ordre des Chartreux dans une profonde solitude du Dauphiné; dès 4 4 40, les Trappistes commençaient à étonner le monde par des prodiges d'austérité, et les Mathurins, fondés en 4 497, se consacraient au rachat des chrétiens prisonniers des Infidèles.
Mais ni les travaux paisibles des Bénédictins, ni même les combats héroïques des ordres militaires ne pouvaient plus suffire à l'Église qui réclamait d'autant plus de forces à sa disposition que son autorité s'étendait davantage. Une tradition rapporte que le pape Innocent III avait vu en songe la basilique de saint Jean-de-Latran chanceler sur ses bases, puis se relever ensuite, soutenue par deux colonnes qui lui avaient prêté un salutaire appui. Ces deux colonnes symboliques figuraient, dit-on, les deux ordres mendiants que saint François et saint Dominique venaient de fonder, l'un près d'Assise , en 1208, et l'autre à Toulouse en 4245. Établis pour propager la foi catholique et com- ^ battre l'hérésie par la puissance de la parole, les Franciscains et les Dominicains, qui se recrutaient surtout dans les classes inférieures, consacrèrent au service du Saint-Siège leur zèle et leur popularité. Apôtres ardents et prédicateurs infatigabi les, ces religieux se répandirent partout, depuis la chaumière du pauvre jusqu'au palais des rois, et formèrent, au sein du clergé, comme une vaillante milice, toujours prêle à soutenir la lutte contre les ennemis de l'Église. r Noblesse, Chevalerie. — La noblesse, qui formait la seconde classe de la / société au Moyen-Age, était comme le bras du corps dont le clergé était l'âme. Organisée d'après le principe féodal et militaire, la noblesse reposait alors sur deux bases : le fief et la chevalerie. Nous avons vu en combien de classes, selon la nature de leurs fiefs, se divisaient les seigneurs : il nous reste maintenant à donner un rapide aperçu de ce qu'était la chevalerie.
Née de l'union des deux génies du Nord et du Midi, l'un fidèle et dévoué, l'autre, galant et sensible, la chevalerie eut pour objet de défendre les droits du faible contre les violences du fort, et de réformer la société en adoucissant les mœurs. Comme institution, c'était l'association la plus vaste qui eût jamais existé dans l'Europe chrétienne; comme dignité, c'était la plus haute des distinctions militaires, que les rois euxmêmes recherchaient, et qui n'était obtenue qu'après les longues épreuves d'une véritable initiation. Lorsque la chevalerie, vivante expression du
caractère religieux et guerrier de l'époque, apparut au milieu de Top pression féodale, l'Église accueillit volontiers une institution qui combattait pour les principes qu'elle-même avait toujours défendus. Elle voulut donc consacrer par des cérémonies pieuses les vœux que prononçait le chevalier, et elle s'en servit comme d'un puissant mobile au temps des guerres saintes.
Pour celni qui avait alors l'avantage d'être né de parents nobles, l'éducation chevaleresque commençait dès ses plus jeunes années. Après avoir servi comme page et comme écuyer chez quelque haut baron du voisinage, où il devait se façonnera tous les exercices militaires, le moment arrivait pour lui d'être reçu chevalier. Des veilles d'armes passées dans le silence et la prière , des cérémonies symboliques comme le bain et le vêtement de lin blanc, puis une communion solennelle précédaient le jour où l'aspirant à la chevalerie était conduit devant l'autel par son père ou par son parrain. Là, il jurait5 devant le prêtre officiant de ne combattre que pour Dieu, son roi et pour la défense de la veuve et de l'orphelin ; jpuis ceignant l'épée, chaussant les éperons d'or, il était armé chevalier. Dès lors, fidèle à son vœu, il ne devait plus songer qu'à mettre en pratique les sentiments d'honneur et d'abnégation que son nouveau titre lui imposait. En retour de ces obligations, Tes plus nobles
Ï prérogatives lui étaient accordées ; mais aussi, malheur au chevalier êlon qui trahissait sa foi ! Après avoir vu le bourreau effacer son blason et briser son armure, il était tiré en bas de l'échafaud par une corde, et, conduit à l'église, couvert d'un drap mortuaire, il entendait les prêtres psalmodier sur lui les prières des morts.
Tournois et armoiries. — En même temps que la chevalerie, on voyait s'instituer les tournois, brillants exercices dans lesquels une noblesse,
Ëassionnée pour la guerre, aimait à retrouver l'image des combats1, 'ans ces jeux, désignés aussi sous le nom de Pas-d'armes, apparurent pour la première fois les armoiries dont l'usage, d'abord exclusivement adopté par les seigneurs, se développa surtout à l'époque des croisades. Pour se faire reconnaître sous l'épaisse enveloppe a'acier qui leur couvrait tout le corps, les nobles choisirent un emblème particulier, et Vécu fut la partie de l'armure destinée à recevoir les figures héraldiques ainsi que les couleurs dont elles étaient accompagnées *. Parmi ces couleurs, la France avait choisi d'abord pour son écusson le bleu et le ! blanc, ces deux teintes de la voûte céleste, auxquelles le rouge ne fut 1 ajouté qu'à la fin du dernier siècle pour former les nouvelles couleurs \ nationales. Autour des armoiries , on lisait les devises dont le sens se rattachait aux traditions comme aux actes des peuples ou des familles. Souvent les devises n'étaient que la répétition des cris de guerre adoptés pour exciter ou rallier les corps de troupes sur le champ de bataille.
l Le premier ordonnateur des tournois fut, dit-on, Geoffroy de Preuilly, qui était, vers le milieu du onzième siècle, attaché au service du comte d'Anjou Foulques- le-Reschin.
» Les six couleurs adoptées par la science du blason étaient : le jaune et le blanc, appelés or et argent; le bleu, ou azur; le vert, nommé sinople; le rouge, qu'on appelait cinabre , ou gueules ; enfin le noir, désigné sous le nom de table.
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Ainsi les Français criaient Mont-joie et saint Denis; les Espagnols, saint Jacques; les Anglais, Dieu et mon droit !
Bourgeoisie. Corps de métiers. — Le troisième élément du corps social se composait de roturiers, ou hommes libres non nobles, divisés eux-mêmes en bourgeois, gens de métier et artisans. Celte partie de la population, arrivée par l'émancipation communale à un état tout récent d'indépendance, avait senti dès lors le cercle de ses idées et de ses besoins s'agrandir. Aussi, pour satisfaire aux conditions d'une vie toule nouvelle, avait-elle redoublé d'efforts et d'activité. Dans les mains de cette classe laborieuse se concentrait le mouvement industriel et commercial de l'époque. Les différents métiers, partagés en corporations ayant leurs statuts et leurs privilèges, produisaient tous les objets d'utilité ou de luxe, qui trouvaient un débouché facile dans les foires annuelles dont les grandes villes étaient le centre. Si Venise, Gênes et Pise étaient l'entrepôt du commerce avec l'Orient, Lubeck, Brème et Hambourg, aussi bien qu'Anvers et Londres, servaient d'intermédiaires entre les Etats du Nord et du Midi de l'Europe. Répandus partout, les Juifs étaient les agents des grandes transactions financières, et le caractère souple et mercantile de cette nation trouvait dans l'acquisition d'énormes richesses un dédommagement à l'espèce de proscription générale dont elle était l'objet.
Ayant une fois conquis par le travail et le commerce l'aisance et le bien-être qui en est le résultat, les bourgeois et les gens de métiers aspirèrent à obtenir d'autres avantages. Les honneurs de la cité offrirent une libre carrière à leur ambition , et les fonctions de maire ou d'échevin vinrent rehausser leur position sociale. Daus un temps où tout reposait sur les privilèges , les habitants des villes voulurent aussi prendre collectivement les signes distinctifs réservés aux classes supérieures. Ainsi , chaque commune affranchie se donna un sceau et des armes ; chaque corporation eut sa bannière et sa devise accompagnées d'emblèmes figuratifs du métier qu'elle exerçait. Ces associations communiquaient l'esprit de corps à ceux oui en faisaient partie, et augmentaient ainsi les forces individuelles de chacun. De là l'énergique activité qu'on vit se développer au sein de la nombreuse population qui, formée d'abord par les habitants des villes, s'accrut ensuite des petits propriétaires de la campagne et des serfs affranchis.
Tel était l'ordre qui présidait à la division comme aux fonctions des différentes parties de la société, et qui se résume tout entier dans ce mot d'un auteur contemporain : « La famille du seigneur, dit-il, se partage en trois classes : l'une prie, l'autre combat, pendant que la troisième s'exerce au travail. »
§ III. Littérature latine et mouvement iciemtifique.
A l'activité sociale que nous venons de constater pendant cette période correspond une activité intellectuelle qui eut pour expression principale la langue latine, et pour centre, les écoles et les universités. C'est sous la forme de cette langue, dans l'enceinte de ces établissements si utiles, qu'il faut surtout chercher le mouvement scientifique, tandis que le mouvement littéraire proprement dit se rencontre ailleurs,
et sous la forme des langues vulgaires à la naissance desquelles nous
assisterons bientôt.
Langue latine. — Monument impérissable du génie d'un grand peuple, le latin avait continué d'éire l'idiome exclusif des lettres et du clergé. L'Église, en adoptant une langue morte dont les formes désormais invariables convenaient à l'immutabilité de sa foi lui avait donné une sorte de consécration religieuse. Appliqué à la liturgie, le latin n'avait cessé de retentir sous les voûtes des basiliques ou sous les arceaux des cloîtres, partout enfin où la religion avait des chanls et des prières à faire entendre. Le clergé, élevé dans des écoles où cette langue était la seule qui servit à l'enseignement, était d'autant mieux porté à la parler ou à l'écrire, que chaque jour l'usage lui en était rendu familier par la récitation des offices. Cependant l'ignorance jointe à l'état d'agitation de la société avait accéléré la décadence du latin, et au dixième siècle, plus que jamais il était difficile de reconnaître la belle langue de Virgile et de Cicéron dans l'idiome à-demi barbare conservé chez les peuples d'origine germanique. Toutefois, grâce à l'espèce de renaissance qui se manifeste au onzième siècle, le latin semble parfois se relever, surtout quand il est l'interprète des esprits supérieurs qui paraissent à cette époque.
C'est dans cette langue officielle que les souverains pontifes publient leurs lettres et leurs bulles, les conciles leurs décrets, les rois les ordonnances et diplômes qui émanent de leurs chancelleries. Dans cette langue aussi, toute science révèle ses progrès ; la théologie compose ses traités, la philosophie discute ses thèses, l'histoire écrit une partie de ses chroniques. Alors, et sous la forme latine, on voit donc s'exercer et briller un grand nombre de personnages remarquables à des titres bien différents. Ainsi, le savant Gerbert étonne son siècle par la prodigieuse variété de ses connaissances; Lanfranc, saint Anselme et Pierre-le-Vénérable rappellent dans leurs écrits les nobles traditions des monastères où ils se sont formés, tandis que se plaçant sur le théâtre des faits, Raoul Glaber, Léon d'Ostie , Guillaume de Tyr, Othon de Freisingen et Mathieu Pâris racontent les événements de leur temps et de leur pays. Durant cette même période, Odon de Cluny compose des hymnes d'église empreintes de la foi vive qui animait alors tous les cœurs. Hildebert et Marbode écrivent des poèmes où brillent ça et là quelques éclairs de talent, et pendant que Gauthier de Châtillon s'inspire de Quinte-Curce dans son Alexandridc, Guillaume-le-Dreton et Guillaume de Pouille célèbrent en vers, l'un les exploits de Philippe-Auguste , et l'autre ceux des Normands d'Italie. D'un autre côlé, l'ardente querelle élevée entre le sacerdoce et l'empire donne naissance à des écrits qui se distinguent autant par l'habileté diplomatique que par la force et l'éclat de l'ex-
Sression. Les lettres d'Innocent III et de ses successeurs méritent 'être placées à côté de celles où se dévoile le génie politique de GrégoireVII, et ces lettres, où sont traitées les questions vitales du Moyen- Age, prouvent que Rome est toujours un foyer d'éloquence, en même temps qu'elle est devenue le centre de la foi.
Ecoles publiques. — Après la mort de Charlemagne, les écoles épisco-* pales et monastiques fondées par ce prince continufcrept de fleurir, au
milieu de la décadence générale dont étaient atteintes ses autres institutions. Malgré les troubles qui agitèrent leur règne, les Carlovingiens ne furent pas infidèles à la science, et, soutenues par eux, l'école du Palais, celles ae Fulde, de Saint-Gall, de Ferrières, de Corbie et de Saint-Germain-des-Prés, répandirent un certain éclat sur la littérature contemporaine. Entre Charles-le-Chauve et Jean Érigène, on vit même se renouveler les relations qui avaient rapproché précédemment Charlemagne et Alcuin. Mais la protection royale fut bientôt impuissante à défendre les écoles monastiques contre les invasions des Normands et des autres peuples barbares, qui détruisirent un grand nombre d'abbayes avec les trésors scientifiques qu'elles renfermaient. Les efforts réunis des Carlovingiens et du clergé pour répandre l'instruction se trouvant ainsi frappés d'impuissance, il ne faut pas s'étonner des plaintes fréquentes des historiens sur la décadence des études, plaintes qui ne cessèrent qu'à Té* poqueoù une nouvelle dynastie rendit aux écoles de France leur ancienne splendeur. Ce mouvement se manifeste surtout dans les écoles normandes de Jumiéges et du Bec, d'où sortirent tant de célébrités savantes ; et l'impulsion une fois donnée se propagea rapidement sous Grégoire VII, dont le pontificat fut une véritable réaction contre le matérialisme féodal. A côté des écoles monastiques de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie on remarquait aussi des écoles séculières , fondées à différentes époques, et dont la célébrité reposait en partie sur l'enseignement d'un professeur en renom. Telles turent les écoles de Pavie et d'Oxford qui faisaient remonter leur origine, l'une à Charlemagne, l'autre à Alfred-le-Grand : citons surtout celle de Salerne, si connue our l'étude de la médecine, celle de Bologne, d'où date la renaissance u droit romain, enfin l'école de Montpellier, qui réunissait le double enseignement du droit et de la science médicale.
Universités, — Âux anciennes écoles on vit, à partir du douzième siècle, succéder partout les Universités, qui en différaient essentiellement, tant par leur constitution en corps privilégiés, que par la variété des sciences qu'on y enseignait. L'académie de Bologne ayant reçu du pape Eugène III la permission de conférer en droit canon les mêmes degrés que ceux qu'elle accordait en droit civil, la collation de ces grades devint bientôt d'un usage général, à cause des prérogatives qui s'y trouvaient attachées. Ce qui facilita particulièrement l'extension des universités, ce fut la juridiction indépendante qu'elles obtinrent, en 1 158, de Frédéric Barberousse et de la plupart des souverains qui ne tardèrent pas à suivre l'exemple de ce prince. Les différentes facultés enseignées séparément dans les écoles furent toutes professées dans les grandes universités de l'Europe, et celle de Paris fut la première qui eut la gloire d'opérer cette réunion des principales branches du savoir humain *. De tous ces centres d'activité intellectuelle , aucun ne mérite plus, à
* Après Bologne et Paris, voici quelles furent, dans l'ordre chronologique de leur établissement, les universités les plus remarquables : celle d'Oxford, fondé* vers 1206; de Toulouse, en 1215; de Salamanque, en 1225; de Napies, en 1224; de Padoue, en 1228 ; de Cambridge, en 1251 ; de Vienne, en JL236 ; d'Upsal, en 1240; de Montpellier, en 1285; enfin, celle de Lisbonne, transférée à Goïmbre en 1508.
tous les titres, de fixer notre attention aue l'université de Paris. Dès le douzième siècle, les professeurs libres de Paris avaient formé une corporation qui prit le nom d'université des bulles pontificales commençant par ces mots : Universitas vestra sciât. Le nouvel établissement reçut, en 1 200, les privilèges les plus étendus du roi Philippe-Auguste, et quinze années après, le légat Robert de Courçon lui donna des statuts qui servirent de base au règlement de la plupart des universités. Pour mieux assurer le maintien de la discipline, 1 université de Paris, soumise à un recteur, avait été divisée en quatre nations, France, Picardie, Normandie et Angleterre, et en peu de temps son immense réputation avait attiré une telle foule de maîtres et d'élèves que lorsqu'ils allaient en procession à Saint-Denis, les premiers rangs du cortège entraient, dit-on, dans la basilique royale, lorsque les derniers sortaient de l'église des Mathurins de Paris. Tous les membres de l'Université, ne relevant que d'une juridiction spéciale, formaient un corps important dans l'État , et ri la moindre atteinte était portée aux privilèges des clercs, aussitôt les écoles étaient fermées, les exercices suspendus jusqu'à ce qu'une réparation éclatante eût été accordée. Des troubles de celle nature, et d'autres différends, plus graves encore, agitèrent l'Université sous le règne de saint Louis, quand deux ordres rivaux, les Dominicains et les Franciscains, vinrent à se disputer le droit d'enseignement. Quant aux nombreux écoliers fréquentant les cours de l'Université, Us étaient reçus dans des collèges, parmi lesquels nous citerons, comme le plus ancien, celui des Danois établi dès 1 1 47, et comme le plus illustre, la Sorbonne, fondée en 4250, par Robert Sorbon, confesseur de saint Louis.
Philosophie scolastique. — Dans les Universités , aussi bien que dans les anciennes écoles, l'enseignement élémentaire se bornait toujours aux Sept Arts libéraux, qui formaient ce qu'on appelait le trivium et le quadrivium. Quant aux éludes supérieures, embrassant tout le domaine de l'intelligence, elles comprenaient quatre classes dites les Quatre Facultés, savoir: la théologie, la jurisprudence, la philosophie et la médecine. Mais la plupart des connaissances enseignées à. cette époque n'étaient que comme l'introduction ou le complément de la Scolastique. C'était le nom donné à la science qui avait pour objet d'appliquer la dialectique à la théologie , et par conséquent de démontrer logiquement la vérité des dogmes chrétiens. Cette méthode scientifique , dont on fait remonter l'origine à saint Jean de Damas , avait été propagée en Occident par Boëce et Bède-le- Vénérable, et avait fini par recevoir ses véritables bases de l'Anglais Alcuin et de P Irlandais Jean Scot. Une fois constituée, la scolastique passa par bien des vicissitudes, et eut tour à tour ses jours de gloire et de revers. Après Gerbert , qui avait puisé dans les traductions arabes les éléments de la philosophie d'Aristoie, Bérenger, de Tours, et Roscelin, de Compiègne, commencent à vouloir appliquer à des vérités mises hors de question les formules d'une controverse qui finit par dégénérer en hérésie. Leurs erreurs , plusieurs fois condamnées par l'Eglise, trouvent d'infatigables adversaires dans l'archevêque Lanfranc, et dans l'illustre saint Anselme, auteur du Monologium, et créateur de la métaphysique scolastique.
A ces esprits supérieurs, mais dociles, qui prirent toujours pouf guides la Foi et le sentiment, opposons maintenant les dialecticiens proprement dits, qu'une tendance contraire entraînait à suivre les voies rigoureuses du raisonnement. Divisés en deux camps , sous le nom de Réalistes et de Nominaux, ils formèrent deux partis puissants qui eurent une gronde action sur le mouvement intellectuel de l'époque. Les Réalistes, dont les principes semblent procéder des archétypes de Platon, soutenaient que les idées les plus abstraites , comme celles de genre et d'espèce, ont une existence réelle en dehors de notre intelligence. Les Nominaux prétendaient au contraire aue les idées ne sont rien que des noms, servant à distinguer les qualités communes que nous remarquons dans les objets individuels. Sur ces deux opinions si opposées un premier débat s'éleva entre Guillaume de Champeaux, chef des Réalistes, et son disciple Abailard, dont l'éloauente parole réduisit son adversaire au silence. Malheureusement, ébloui par l'éclat de ses triomphes, Abailard voulut ensuite sonder les plus redoutables mystères, et alla jusqu'à attaquer le dogme et la morale du christianisme. Ces dangereuses doctrines, appuyées du prestige d'un immense talent, émurent l'Eglise, qui chargea saint Bernard de la défendre. Oracle du clergé de France,. arbitre souvent choisi entre les rois et les souverains pontifes, l'abbé d*e Clairvaux descendit dans la lutte avec l'immense autorité que lui assuraient sa piété et son éloquence. Un concile fut réuni à Sens en M 40, et saint Bernard commença par y dénoncer les erreurs de son adversaire. Mais Abailard n'osa point accepter un combat à l'issue duquel il entrevoyait sa défaite, et plus tard , réconcilié avec l'Eglise, il chercha, sous l'habit du moine bénédictin , à faire oublier les erreurs d'une vie trop agitée. Après lui, Gilbert de la Porée encourt aussi les censures ecclésiastiques pour ses opinions sur la Trinité, et le savant Pierre Lombard lui-même , dont le Livre des Sentences était regardé comme le code idéologique des écoles, ne peut se prémunir contre certains écarts d'imagination qui sont condamnés après sa mort (1464).
Avec le treizième siècle, qui ouvre une nouvelle période aux débats de la Scolastique, on voit dominer exclusivement le réalisme et la philosophie d'Aristote, dont les écrits altérés par la main des Arabes et des Juifs sont transmis, non sans mélange, aux savants de l'Europe occidentale. Les doctrines péripatéticiennes prirent bientôt un tel ascendant dans les écoles que l'autorité ecclésiastique s'en alarma , et, en 1 209, le concile de Paris défendit la lecture des livres du philosophe stagyrite. Malgré cette interdiction, qui fut plusieurs fois renouvelée, l'interprétation des livres d'Aristote continua d'occuper les esprits les plus éminents du treizième siècle. Après Alexandre de Halles qui, le premier, n'avait pas craint de recourir aux commentaires d'Averroès, le dominicain Àlbert-le-Grand consacra les efforts de son vaste esprit à concilier avec la science théologique certains principes de l'école péripatéticienne et aîexandrine. Avec un talent d'une portée plus haute, mais un savoir moins étendu , saint Jean Bonaventure suivit à peu près la même voie ; mais dans les ardentes effusions de son âme, il enveloppa la philosophie de mysticisme, el précurseur de saint François de Sales et de^Féne!on , il mérita le titre de Docteur sêraphique. Cependant, an-
cunede ces renommées contemporaines, quelque grandes quelles fussent, n'atteignit celle du saint et savant docteur que l'admiration de son siècle surnomma Y Ange de l'Ecole. Ouvrage plein de force et de grandeur, la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin renferme, avec la métaphysique la plus élevée, un système complet de morale et de politique, et place son auteur à la tète de l'école dite des Thomistes, par opposition à celle des Scotistes, qui reconnaissait le subtil Duns Scot pour fondateur. Enfin cette liste de noms glorieux est dignement couronnée par Roger Bacon et Raymond Lulle dont le génie, devançant les progrès des temps modernes, tente de réformer la philosophie par les sciences ; mais tous deux restent étrangers aux partis qui divisaient la scolaslique, et dont les discussions, ranimées par l'Anglais Guillaume d'Occam, devaient durer jusqu'à la (in du quinzième siècle.
S IV. Littératures nationales en Occident et en Orient. — Progrès des
Beaux-Arts.
Après avoir déterminé le domaine dans lequel se renfermait alors la langue latine, suivons maintenant le développement des langues vulgaires dont la marche accompagne celle des littératures nationales en Europe. Dans un rapide aperçu nous nous contenterons d'indiquer les quatre langues principales dont les dialectes sont aujourd'hui parlés dans les différents pays européens.
Langue romane.— Formé du latin corrompu et d'éléments étrangers que les Barbares y avaient introduits, le roman rustique, dont le plut ancien monument remonte au serment de Strasbourg (843), était devenu l'idiome propre à tous les peuples de l'Europe latine. Transporté ensuite avec les croisades en Grèce et en Asie, il finit par se fixer en Orient, où il est encore parlé sous le nom de Langue franque. Peu a peu, le roman se perfectionna, surtout dans cette partie méridionale de la France que l'on peut regarder comme son berceau primitif, et selon les différents pays où il était employé , il forma des dialectes distincts au nombre desquels nous citerons le provençal , ou langue d'oc ; le français du nord, ou langue aVoil; l'italien, ou langue de si ; puis le sarde, le castillan, le portugais et le valaque.
Littérature provençale.— Troubadours.— Les deux formes que reçut la langue romane en France représentent, avec deux littératures différentes, la double influence du génie du nord et de celui du midi. La littérature provençale, d'abord tout empreinte des souvenirs de /a civilisation grecque et romaine, tend de bonne heure à prendre un caractère essentiellement national. Les plus anciens ouvrages qu'elle nous ait laissés, c'est-à-dire le poème de Waïfre, et la chronique de Afoissac, nous retracent précisément la lutte héroïque des populations méridionales contre la domination des hommes du Nord et des Arabesd' Espagne. A cette première période succède celle des troubadours qui, du onzième au treizième siècle, jetèrent un si vif éclat sur la littérature provençale. Interprètes des sentiments chevaleresques de leur époque, les troubadours qui, pour Ja plupart, étaient de race noble, s'en allaient de châteaux en châteaux ,oii, accompagnés de ménestrels et de jongleurs, ils faisaient entendre les chants de leur composition. Os chants, appelés cansos.
variaient singulièrement de nom et de rhythme depuis le sirvenle, sorte de satire où l'indignation du poète s'exhale dans toute sa fougue méridionale, jusqu'au tenson, poème galant consacré à Tune de ces questions sentimentales dont la solution était portée devant les Cours d'amour. Instituées en Provence, où elles eurent une grande renommée, ces assemblées littéraires furent dans le Midi ce qu'étaient dans le Nord les Gieux sous FOrmel, un jury poétique où le talent allait demander et recevoir sa récompense. Peu de littératures inspirèrent plus de poètes que celle qui eut pour expression la langue souple, harmonieuse et sonore des provinces situées au-delà de la Loire. Dans le grand nombre des troubadours, on distingue Guillaume de Poitiers, Arnaud de Marveil, Bernard de Ventadour, Pierre Vidal, et surtout Bertrand de Rorn, qui , ainsi que Richard-Cœur-de-Lion , son illustre émule , échangeait souvent la lance du chevalier contre la lyre du poète. Mais les chants de la muse provençale, malgré les brillantes qualités de la forme, laissent souvent découvrir la froide monotonie du fond. A force de redire les fêtes, les tournois , la vie galante et poliè des châteaux , cette poésie devient pompeuse et maniérée, et ne retrouve d'accents vrais et profondément sentis que pour déplorer avec les populations méridionales la perte de leur indépendance. Dès lors, la littérature provençale, qu'on tentera vainement de ranimer plus tard par l'institution des Jeux floraux, va languir et s'éteindre, et de ce gracieux idiome adopté en Italie par Guido Cavale anti, en Espagne par les auteurs du poème du Gd , il ne restera plus bientôt qu'un obscur patois de province.
Langue d'OU -Trouvères. — Rien différente de la poésie des troubadours oui n'avait été qu'un reflet brillant, mais passager, de la vie féodale, la poésie des trouvères peint de préférence le caractère, les plaisirs et les moeurs populaires. Vive, enjouée et malicieuse, elle continue les traditions de ce vieil esprit gaulois qui, à plusieurs siècles d'iotervalle, devait inspirer tour à tourbillon, Marot et La Fontaine. Les fabliaux , ces contes charmants, mais parfois un peu trop libres, dans lesquels le trouvère normand ou picard nous offre un si fidèle miroir de la vie contemporaine, amusent bien plus le lecteur que les romances où le troubadour provençal ou espagnol chante les éternels exploits de ses chevaliers. A côté des fabliaux, on trouve aussi les chants de gestes, consacrés à la gloire militaire, et dont la chanson de Roland, si populaire au Moyen-Age, offre le modèle le phis connu. Mais des genres de composition cultivés spécialement par les trouvères, le plus important sans contredit fut le roman, sorte d'épopée tour à tour religieuse, chevaleresque et féerique, dans laquelle revivent toutes les croyances comme toutes les idées de l'époque. Divisés en plusieurs classes ou cycles, les romans reproduisent, tantôt les expéditions de Cbarlemagae et des guerriers de sa cour, d'après les récits de la chronique de Tur* pin; tantôt les exploits d'Arthur de Bretagne et des chevaliers de la tabh' ronde, suivant le texte du chroniqueur anglais Geoffroy de Montmouih. A ces deux classes de poèmes qui eurent pour correspondants m Allemagne les Niebelungen, et en Espagne le poème du Cid , il faut am.upp me troisième classe, celle des romans mixtes, dans lesquels les de l'antiquité sont mêlés aux faits merveilleux du
Age. Tels sont, par exemple, les romans de la guerre de Troie, par Benoît de Sainte-More; d'Alexandre, par Alexandre de Paris, et de Brut, par Robert Wace. Ce dernier poète, l'un des plus célèbres trou* vères anglo-normands, composa aussi le roman du Bou ou de Rollon, ou il raconte les invasions normandes en France et en Angleterre. Loin d'être épuisée par ces compositions de longue haleine , l'imagination des trouvères s'exerce encore à créer certains genres dans lesquels !e génie du Nord semble parfois emprunter au génie oriental sa sensibilité vive et ses capricieuses inventions. Parmi ces genres se distinguent le lai d'amour et le poème allégorique dont les plus connus sont le conte du Renard et le Roman de la Rose qui, commencé en 1240 par Guillaume de Lorris, ne fut achevé aue plus tard par Jean de Meung, d'après le désir de Philippe-le-Bef.
Genres en prose. — La langue romane produisit également en prose un grand nombre d'ouvrages qu'on peut ranger dans ces trois classes : romans de chevalerie, recueils de lois et chroniques. Les romans en prose, genre essentiel à la France, choisissent presque tous pour sujet la vie de Charlemagne, telle que le faux Turpin, qu'on suppose être un moine nommé Robert, l'écrivit à la fin du onzième siècle, en prenant lui-même pour modèle la chronique de Saint-Gall. Quant aux recueils de lois, il en existe un assez grand nombre qui sont rédigés en langue vulgaire, bien que le latin fut généralement employé dans la rédaction des actes publics. C'est ainsi qu'on peut citer le Livre Noir, de Guillaume-le-Conquérant, Y Ancien Coutumier de Normandie, les Assises de Jérusalem, les Etablissements de saint Louis, le Fuero Jusgo des Espagnols, et le code des Siete partidas d'Alphonse X. Enfin, placées a côté des romans pour rectifier et compléter l'histoire contemporaine, les chroniques se présentent à nous comme les véritables annales du Moven-Age dont elles reflètent le caractère religieux, savant et guerrier. Rédigée d'abord dans les monastères, et le plus souvent sous une forme latine peu correcte, la chronique était comme un journal sur lequel chaque génération venait inscrire ses récits et ses impressions. Plus tard, se modelant sur les auteurs de l'antiquité latine, elle devient plus élégante, plus étudiée, jusqu'à ce que le mouvement des croisades lui communique, avec l'enthousiasme religieux, quelque chose d'essentiellement militaire. Alors, en changeant de caractère, la chronique change aussi de forme, et commence à prendre la langue vulgaire pour inter-.
{>rèle. C'est dans la langue romane du Nord, que Yillehardouin écrit j 'histoire de la conquête de Constantinople, récit plein d'intérêt oui l'auteur vient parfois se mettre en scène, et qui à force de simplicité touche souvent à la grandeur épique. Nou moins attachant, mais déjà bien plus correct que Villehardouin, Joinville, qui fut l'ami et le compagnon d'armes de saint Louis, raconte la vie du pieux roi, et mêle à une grande finesse d'observation la naïveté du chroniqueur. Après ces ouvrages, citons encore, parmi ceux qui furent écrits en langue vulgaire, les chroniques de Saint-Denis, l'histoire provençale de la croisade des Albigeois, et celle de Florence par Ricoraano Malaspina.
Langue teutonique. — Cette langue, l'une des plus anciennes de l'Europe moderne, et qui se rattache à la famille indo-germaniqwe , se par-
tage en plusieurs dialectes parlés par les peuples habitant la Germanie et la presqu'île Scandinave. Le premier monument que nous trou rions écrit dans l'idiome teulonique est la traduction des Évangiles, faite vers 360, par l'évéque gotn Ulphilas, auquel on attribue l'invention des caractères dits gothiques. Avant le serment de Strasbourg, qui lut prononcé en langue allemande comme en langue romane, on rencontre encore quelques écrits qui remontent au huitième siècle, et parmi lesquels on distingue le recueil des chants nationaux rassemblés par les soins de Charlemagne. Un autre chant guerrier, célébrant la victoire de Louis III sur les Normands de la station de l'Escaut, poème saxon d'Hétiand, une version des psaumes par Notker, moine de Saint-Gall, et le panégyrique de saint Annon, archevêque de Cologne, mort en 4075, sout les seules productions a citer dans la période qui précéda l'avènement des Hohenstaufen. A partir du règne ue cette famille, an I progrès sensible s'accomplit dans la littérature allemande, et les Minne- ' samgers, ou chantres d'amour, qu'on peut appeler les troubadours de \ l'Allemagne, trouvèrent dans le dialecte souabe les formes les plus pro- ' près à exprimer leurs poétiques inspirations. Ces compositions des Minnesœngers, tour à tour épiques ou lyriques, peuvent être divisées en trois classes : les unes reproduisent des traditions exclusivement nationales; les autres sont des imitations de la langue romane; les dernières enfin se modèlent sur les auteurs classiques.
De toutes les épopées allemandes, il n'en est pas qui excite plus l'iotérétque le poème des Niebelungen, dont le sujet, remontant au cinquième siècle, est tiré en grande partie des vieilles traditions Scandinaves. Henri d'Ofterdingen, qui partage avec Conrad de Wurtzbourg l'honneur d'avoir apporté son tribut à celle espèce d'Iliade germanique, composa en outre une autre épopée du même genre, intitulée le livre des Héros. Puis, vers la tin du treizième siècle, la voix des Minnesœngers se tait pour faire place à celle des Meistersœngersy association d'artisans poètes qui, sous le nom de maîtres chanteurs, essayèrent de retremper la muse nationale dans une source toute populaire. Outre l'allemand proprement dit, deux autres dialectes également dérivés de la langue teulonique, c'est-à-dire l'anglo-saxon et l'irlandais, produisirent un certain nombre d'ouvrages pendant cette période. Telles sont d'abord, dans le premier de ces idiomes, les compositions diverses d'Alfred-le-Grand, les lois d'Elhelred, les homélies de Coœdmon, la guerre de Beowulf, et la chronique saxonne où les calamités de l'invasion se trouvent si bien décrites. En irlandais, YEdda, ou recueil des poésies héroïques et cosinogoniques des anciens Scaldes, est mis au jour par Sœmund, dans le cours du onzième siècle, el plus tard, vers 4241, Sturleson, l'Hérodote du Nord, publie dans une autre compilation en prose, intitulée Sagas, les traditions, soit réelles, soit imaginaires, des annales Scandinaves.
Langue slave. — Les plus anciens monuments de celle langue, quia formé le russe, le polonais et le bohémien , ne vont pas au-delà de l'époque où lu christianisme fut établi parmi les tribus moraveset bulgares. La bible morave de saint Cyrille, l'un des apôtres de ces peuples, date de 863, et ce n'est que dans le siècle suivant que lut composé l'hymne polonais de saint Adelbert, après le chant d'Igor, qui se ressent d'une
époque toute barbare. La Russie de son côté voit naître le commencement de ses chroniques nationales. Le premier annaliste qui ait écrit en langue russe est Nestor, moine du couvent de Petscherki à Kiew, qui conduisit sa chronique de 858 à M M. Grâce à l'exemple qu'il avait donné, celte œuvre historique se poursuit, et au nombre des chroniques écrites alors dans les monastères, on doit distinguer particulièrement celles de Pskovv et de Novogorod.
Langue grecque. — Depuis longtemps, la langue de Démosthènes, comme celle de Cicéron, avait été profondément altérée, et ses formes aussi pures qu'harmonieuses n'avaient pu résister au contact des Barbares avec les populations helléniques. Toute l'activité des esprits s étant concentrée dans les discussions théologiques, la culture des sciences fut complètement abandonnée ; la poésie elle-même demeura étrangère a toute inspiration et oublia jusqu'aux règles de l'ancienne prosodie, pour adopter le vers politique, dans lequel le nombre des syllabes remplace exclusivement la mesure. C'est dans celte sorte de vers, inventés par Théodore Prodromes, qu'est écrite la chronique ds Morêe, postérieure de deux siècles à celle que Simon Pilhos avait composée dès 4075, en langue romaïque oa grec moderne. L'histoire est pour ainsi dire le seul genre de composition dans lequel la littérature grecque tende à se révéler encore ; elle est représentée par Théophilacte d'Achrida, Zonare, Cédrenus, Anne Coranène, fille de l'empereur Alexis, qui nous a laissé de curieux détails sur la première croisade, et Nicétas de Clionium, auquel le récit de la prise de Conslantinople par les Latins inspire parfois quelques élans de patriotisme.
Pendant la même période, la langue hébraïque cultivée avec soin, surtout par les Juifs d'Espagne, produit des ouvrages de théologie, de médecine, et même de sciences, dont l'auteur le plus remarquable est Moïse Maymonide, élève du célèbre Averroés. Ce dernier, par sa science profonde et ses commentaires philosophiques, jette aussi un vif éclat sur la littérature arabe, qui peut encore citer avec honneur des poêles, des savants et des historiens.
Beaux-Arts , Architecture. — Les arts en général participèrent durant cette période aux progrès qui se manifestent dans toutes les branches de L'activité humaine. Guidée tour à tour par les inspirations religieuses et ;les instincts guerriers du Moyen-Age , l'architecture continue de bâtir des églises et des châteaux-forts, qui sont comme les magnifiques témoignages de la toute-puissance de l'Eglise et de la Féodalité à cette époque. Toutefois les monuments de l'ordre civil et militaire sont bien inférieurs à ceux que la religion élève à la même époque. Construit au nom de la force matérielle pour défendre un pouvoir trop souvent oppresseur, le donjon seigneurial, malgré l'épaisseur de ses murailles et la hauteur de ses créneaux , est tombé avec le système dont il était la menaçante mais passagère expression. L'église de Dieu au contraire, bâtie parla foi dans une pensée d'union et de charité, s'élève hardiment dans les airs comme pour prendre possession du ciel , et la flèche légère qui la couronne semble défier encore les révolutions des hommes et du temps.
Après Charlemagne, le style roman préside pendant plusieurs siècles
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à la construction des monuments religieux et civils. Ainsi qu'on peut se le rappeler, l'époque qui suivit Tan 1000 donna le signal à une sorte de renaissance dans l'art chrétien. Pour les églises, le plan des anciennes basiliques à trois nefs est toujours conservé; seulement l'addition des traossepls leur imprime généralement la forme de la croix latine, et les bas-côtés du chœur se décorent de chapelles qui viennent rayonner gracieusement autour de l'abside. La façade principale est souvent ornée d'un porche, et sur celte même façade s'élèvent une ou plusieurs tours qui impriment un caractère majestueux au monument qu'elles étaient d'abord destinées à défendre. Toutes les ouvertures, comme tous les arcs des voûtes, sont encore à plein ceintre, et les chapiteaux des colonnes, les frises extérieures ont pour ornements des télés d'hommes et d'animaux» autour desquelles s'enroulent des feuillages indigènes ou exotiques. Mais bientôt, à côté du style roman, l'art byzantin vient de nouveau régner en Occident, où il est ramené a la suite des croisades. Il débute brillamment en Italie, y introduit avec ses nombreuses coupoles tout le luie de la sculpture orientale, et préside en grande partie à la construction du dôme de Pise et de la splendide église Saint-Marc de Venise. De l'Italie, il passe ensuite en France , et mêlant son capricieux système d'ornementation aux formes robustes de notre architecture nationale, il donne naissance au style roman-fleuri , dont Notre-Dame de Poitiers , Saint- Trophime d'Arles et l'église de Civray sont les plus beaux monuments.
Cependant, vers la un du XIIe siècle , l'apparition de V ogive, comme nouvelle forme architecturale , vint produire une véritable révolution. Après avoir été employée concurremment avec le plein-cintre dans les monuments du style de transition, elle triomphe définitivement au XIIIe siècle, et se montre digne de sa victoire, en créant les plus grands et les plus beaux édifices du Moyen-Age. Alors on voit l'art sortir du cloître pour entrer dans le monde, et à la place de toute une génération de moines constructeurs dont le souvenir est resté enfoui dans l'obscurité de leurs couvents, il se forme des associations d artistes laïques, dont quelques-uns du moins ont gravé leurs noms sur des monuments immortels. Dans leurs mains, le nouveau système de construction n'offre pas seulement l'avantage de la solidité jointe à l'élégance, mais avec l'ogive qui marque d'une manière si sensible la tendance, l'élan vers le ciel, se révèle en outre un sentiment d' indépendance et d'audace aussi bien qu'une pensée religieuse et mystique. L'art alors, s'élevant avec la pensée chrétienne qui l'inspire, s'affranchit du joug des anciennes traditions, tout en conservant les principes fondamentaux sur lesquels il s'était d'abord appuyé. C'est dans le style ogival que furent construites tant de magnifiques églises , remarquables par l'har» monie du plan, la grandeur des lignes et la variété de détails ; monuments qui produisent encore un effet si merveilleux avec leurs tours élancées, leurs arcs-boutants suspendus, leurs galeries découpées à jour, et le mystérieux symbolisme appliqué surtout à la décoration de ces portails où le génie chrétien respire véritablement dans la pierre.
Celte période vit s'élever en France Notre-Dame de Paris, dont les travaux, commencés en 4463 par l'évéque Maurice de Sully, durèrent plus d'un siècle; l'abbaye de Saint-Denis, construite en partie par
l'abbé Suger et achevée sous saint Louis ; la cathédrale de Chartres dont les fondements furent jetés dès le douzième siècle; celles d'Amiens, de Reims et de Strasbourg, bâties dans le cours du siècle suivant, la première par Robert de Luzarche, la seconde par Robert de Coucy, la troisième enfin par Erwin de Steinbach. Le style ogival produit également en Angleterre les cathédrales d'York et de Canterbury, et l'abbaye de Westminster, reconstruite en 4220 par Henri III; en Allemagne, les églises de Magdebourg et de Fribourg en Brisgau, mais principalement la cathédrale de Cologne, prodigieux monument commencé en 4240, et que notre siècle aura peut-être la gloire d'achever; en Italie, la belle église de Saint-François d'Assise, et les dômes d'Orviéto, de Sienne et de Florence.
Sculpture, Peinture.— La sculpture pendant cette époque se sépare à peine de l'architecture dont elle s'applique à décorer les édifices dans Tordre civil ou religieux. Mais c'est surtout à l'ornementation des églises qu'elle consacre tous ses soins ; et après avoir été lourde et pesante avec le style roman, gracieuse et fleurie avec le style byzantin, elle se transforme encore aussitôt après l'apparition de l'ogive. Par elle, l'extérieur des édifices est orné avec autant de profusion que l'intérieur, et met en relief tout un monde de statues représentant dans un ordre hiérarchique Dieu, la Vierge, les saints, les princes du siècle et de l'Église, et jusqu'à la dramatique personnification des vices et des vertus. Essayant toutefois de se séparer de l'architecture, la sculpture tend à devenir un art distinct, et signale cette tendance en ciselant avec beaucoup d'art des portes, des stalles, des chaises et des prie-Dieu. Souvent il arrive que le talent de l'architecte et du sculpteur se réunit dans un même personnage, comme par exemple chez le célèbre Nicolas de Pise, qui enrichit sa patrie de chefs-d'œuvre annonçant déjà la renaissance de l'art.
La peinture ne reste pas en arrière de ce mouvement progressif. A dater du XIIe siècle, celle qu'on désigne sous le nom de polychrâme décore les voûtes, les colonnes et les portails sculptés des églises dont elle rehausse l'ornementation. Devenue plus correcte dans le dessin, plus habile dans l'emploi des couleurs, la miniature continue d'enluminer de précieux manuscrits, tandis qu'en Italie la peinture à fresque renaît avec Cimabué , dont la gloire devait être bientôt dépassée par celle de Giotto, son illustre élève. Mais c'est surtout la peinture sur verre qui brille à cette époque en France et en Allemagne, oii elle vient répandre l'éclat de ses mille couleurs à travers les fenêtres et les rosaces des églises.
Musique. — Cultivée dans les écoles fondées par Charlemagne , la musique s'était bornée pendant plusieurs siècles à composer en plainchant des hymnes et des antiennes pour l'Eglise. Au sacre de Louis-le- Débonnaire , le cantique Te Deum laudamus est exécuté pour la remière fois par les soins du pape Étienne IV. Sous le même règne, héodulphe, évêque d'Orléans, compose le Gloria, laus et honor, et plus tara, le roi Robert se présente à nous avec le recueil de répons qu'on lui attribue. Au XIe siècle, la mélodie parait être indépendante de l'harmonie, qui n'est encore qu'à deux voix, et présente rarement des
mouvements d'unisson. (Test dans ce siècle que Guy d'Ârezzo, mort en 4071 , inventa les notes de musique, pour abréger l'élude alors fort pénible d'un art sur lequel Hucbald de Saint- A m and, moine du neuvième siècle, avait seulement tracé quelques règles. Après Gui d'Arezzo, Francon, scolastique de Liège, publie un traité de Déchant, et de la foule des déchanteurs ou musiciens du XIIe siècle, un seul nom s'élève, celui d' A bai lard, qui sut communiquer à ses compositions la sensibilité vive dont il était animé. Enfin, avec le XIII« siècle, cette ère que nous venons de voir si féconde pour les arts en général, la véritable harmonie commence à naître, et des progrès réels se font sentir dans les morceaux a deui ou trois voix qui ont été conservés de cette époque.
DEPUIS LA TRANSLATION DU SAINT-SIÈGE A AVIGNON JUSQU'A LA PRISK DE CON ST ANTINOPLE PAR LES TURCS.