‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 46 sur 65 · CHAPITRE Ier · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ier

De nome et de la Papauté avant et pendant le grand «entame

d'Occident.

§ Ier* Sitaution du Saint-Siéçe. — Pontilieat de Boaifcee VIII.

Durant le cours du treizième siècle, la puissance pontificale, élevée aussi haut que possible par Innocent III, s'était maintenue dans la position où l'avait placée ce grand pontife. D'après le principe alors reconnu que les pouvoirs du Saint- Siège, en verlu d'un droit divin, s'étendaient sur le temporel aussi bien que sur le spirituel, les papes avaient continué de soumettre l'Europe entière à une double suprématie. Les nouvelles décrétâtes 1 publiées par Grégoire IX , étaient venues étendre encore la juridiction de la cour de Rome, en restreignant celle des évêques et des chapitres. La sécularisation des chanoines réguliers, la division établie entre leurs domaines et ceux des evèchés avaient en outre augmenté l'influence et les richesses du Saint-Siège ; car lorsqu'une prélature ou toute autre charge ecclésiastique avait vaqué pendant plus d'un an, le nouveau titulaire, outre la régale perçue parle roi, était encore tenu de payer à la chambre apostolique Vannate, ou première année des revenus de son bénéfice. Par le droit de réserve, les papes avaient encore le privilège de nommer parfois eux-mêmes aux sièges épiscopaux et aux abbayes, afin de soustraire l'élection aux intrigues ou à la violence. Tant d'avantages réunis en une seule main ne s'étaient pas obtenus sans lutte et sans efforts continuels. Après avoir triomphé tour à tour des familles impériales de Franconie et de Souabe, la papauté avait eu à combattre cette même maison d'Anjou qu'elle avait appelée à remplacer le dernier des Hohenstaufen sur le trône de Sicile. Fidèles à

* On appelle dccrélales ks lettres écrites par les papes en réponse à des questions sur des points de discipline ecclésiastique. Voy. plus uaut, p. ««o.

défendre les principes de Grégoire VIÏ, ses successeurs avaient été contraints de réagir contre l'influence française; et en cherchant dans le même temps à rapprocher Y Eglise grecque de l'Église latine, Grégoire X et Nicolas 111 avaient montré que la cause de l'indépendance italienne ne leur faisait pas oublier les grands intérêts du catholicisme. Cependant, le moment approchait où l'autorité pontificale allait rencontrer de nouveaux obstacles, et recevoir même d'irréparables atteintes, alors qu'elle veuait d'être remise aux mains d'un de ses plus zélés défenseurs.

Avènement de Boniface VIII (1294). — A la suite de l'abdication de Célestin V , le cardinal Benoit Gaétan avait été reconnu pape sous le nom de Boniface VIII. Né à Anagnl, dans cette ville où ses derniers jours devaient être exposés aux plus sanglants outrages, il avait complété ses études en France, et occupé ensuite un canonicat à Reims et à Paris. Sa nomination au pontificat, dont il était redevable à l'influence du parti français, semblait l'avoir rattaché encore au pays qui avait été pour lui comme une patrie adoptive, et le nouveau pape, en effet, donna d'abord les témoignages les moins douteux de ses dispositions favorables. Malheureusement, la France fut la première à rompre un bon accord qui n'aurait jamais dû être troublé. A peine Boniface VIII avait-il fait reconnaître son autorité daus Rome, et amené la conclusion du traité d' Anagnl entre les maisons d'Anjou et d'Aragon, qu'il se crut obligé d'intervenir dans les affaires ecclésiastiques de France.

Se fondant sur la pragmatique sanction qui, tout en établissant les libertés de l'Eglise gallicane, semblait la placer sous une sorte de protectorat royal, le petit-fils de saint Louis , Philippe-le-Bel voulut lever des décimes sur le clergé. Le pape réclama aussitôt contre cette usurpation en publiant, en 1296, la bulle Clericis Lciïcos, qui défendait aux clercs de rien payer sans la permission du Saint-Siège, et aux princes séculiers d'exiger aucune aide sous peine d'excommunication. A cette bulle le roi répondit par une lettre injurieuse pour le clergé, et par une ordonnance du parlement qui allait frustrer la cour de Rome d'une partie de ses revenus, puisqu'elle interdisait d'exporter ni or, ni argent, ni vivres hors des frontières du royaume. Malgré la violence d'une telle mesure, Boniface VIII sut faire taire son ressentiment, et pour manifester par un acte solennel son bon vouloir envers la France, il prononça la canonisation de saint Louis, retardée jusque-là par une longue procédure (1298). Mais bientôt la querelle se ranima, à lasuiU

QUATRIÈME PBHIODB. - CMAWTKE 1". jft

d'une sentence arbitrale rendue par le pape entre Philippe IV et Édouard 1er , roi d'Angleterre , et qui fut jetée au feu comme contraire à l'honneur du royaume. Le prince français manifesta hautement ses intentions hostiles en s'alliant à tous les ennemis du pape. Il donna d'abord asile aut Colonna, ces terribles gibelins que leurs intrigues et leurs brigandages avaient fait chasser de Rome ; puis il traita avec le beau-frère de Conradin, Albert d'Autriche, dont le Saint-Siège ne voulait pas valider l'élection (1299).

Jubilé universel de Van 1300.— A la veille de recommencer la lutte, Boniface VIII avait pu sentir renaître ses forces et son ardeur devant le prodigieux empressement avec lequel le monde catholique avait répondu à l'appel du jubilé séculaire. L'année 1300 venait de commencer un nouveau siècle, et une foule immense de fidèles, de tout sexe et de tout âge, était accourue auprès du tombeau des apôtres Pierre et Paul, pour mériter les indulgences accordées à ce pieux pèlerinage. C'était, sans contredit , une pensée bien digne du chef de l'Eglise universelle que de convier ainsi les enfants de cette même Eglise à une croisade toute pacifique, qui avait encore pour but un saint tombeau, et pour récompense l'expiation des fautes de chacun. Peu de temps après cette solennité religieuse, le pape qui avait établi, sans l'autorisation du roi de France, un nouveau siège épiscopal à Pamiers, en investit Bernard Saisset, qu'il nomma également vicaire apostolique du royaume. Chargé bientôt, en cette qualité, d'intervenir dans le différend du comte de Flandre avec Philippe, le représentant du pape parla au roi avec tant de hardiesse, que celui-ci le renvoya de sa présence, et, après l'avoir tenu prisonnier, fit demander sa dégradation à Rome pour cause de félonie. Le souverain pontife opposa un refus formel, et lançant la bulle Ausculta ,/Wi, il appela auprès de lui tous les évéques de France, alin de prononcer sur la conduite du roi (1301 ). A la réception de la lettre pontificale qui, en lui déniant le droit de conférer les bénéfices, lui reprochait ses exactions de toute nature, Philippe éprouva un vif ressentiment. Dans une réponse pleine d'invectives, il rejeta bien loin le principe de la suprématie temporelle , et comme pour délier le pape, il fit brûler sa bulle en présence de toute la oour. Rassemblant ensuite les États du royaume, il réclama l'intervention des trois ordres en sa faveur, et son conseiller Pierre Flotte entraîna le clergé, la noblesse et la bourgeoisie à se déclarer contre le Saint-Siège, le seul pouvoir qui fût cependant capable de les mettre à l'abri du despotisme royal (1302).

Suite des démêlés avec le roi de France. — Boni face VIII ne se laissa point ébranler par les lettres de remontrances que lai avaient écrites les trois ordres du royaume. Au mois d'octobre de la même année, il publia, dans le concile qu'il avait convoqué à Rome, la fameuse décrétale Unam sanctam , qui établissait que l'Église n'a qu'un chef, mais qu'elle est armée de deux glaives, l'un spirituel et employé par l'Église elle-même, l'autre temporel et mis au service de l'Eglise par les princes. Vainement Philippe IV, entouré de ses légistes, crut-il pouvoir braver la citation que lui avait adressée le pape dans une nouvelle bulle: il fut frappé d'excommunication, et l'empereur Albert d'Autriche, qui s'était réconcilié avec le Saint-Siège, s'apprêta à marcher contre la France. Le danger était imminent pour le roi, qui craignait que ses sujets ne fussent déliés envers lui du serment de fidélité. Aussi, pour conjurer l'orage, eut-il recours à des moyens extrêmes. Dans une assemblée d'évêques et de barons, il se hâta d'en appeler à un concile général de l'anathème dont il était atteint, et après avoir fait prononcer un acte d'accusation contre le pape, il ordonna à son avocat Guillaume de Nogaret d'aller en porter la signification en Italie.

Boniface VIII à Ânagni (1303). — Avant de partir, Nogaret avait reçu des instructions secrètes pour s'emparer de la personne du souverain pontife, et l'amener de vive force à Lyon, où le roi comptait le faire déposer. Bien muni d'argent, et accompagné de Sciarra Colonna, ancien chef de bandits des montagnes de la Sabine, le prudent légiste commença par s'assurer le concours de trois cents aventuriers qu'il enrôla aux environs d* Anagni. Le pape était alors dans sa ville natale, entouré des siens et au milieu d'une population qu'il croyait dévouée à ses intérêts. Le 7 septembre 1303, l'envoyé de Philippe IV pénètre dans Anagni, aux cris de : « Meure le pape ! Vive le roi de France 1 » Une partie des habitants, gagnés à l'avance, se joignent aux assaillants, et après avoir pillé les maisons des cardinaux, tous ensemble courent assiéger le palais du souverain pontife. Surpris par cette attaque imprévue, Boniface VIII demande d'abord ce qu'on veut de lui ; mais repoussant presqu 'aussitôt les dures conditions qu'on lui impose, il répond noblement : « Trahi comme Jésus, et livré entre les mains de mes bourreaux, je mourrai, mais du moins je mourrai pape ! » Bientôt les portes de sa demeure sont brisées, et la foule, furieuse , se précipite, puis s'arrête tout à coup. Le pape , revêtu du manteau de saint Pierre > le front ceint de la double couronne , et tenant dans ses mains les clés et la croix , était

QUATRIÈME PERIODE. — CHAPITRE 1er. 481

assis sur son trône en attendant ses ennemis. Guillaume de Nogaret , voulant remplir sa mission , s'approche de lui et le somme de se présenter devant le prochain concile général. Sans se laisser intimider, Boniface rappelle à Nogaret son origine albigeoise , et se répand en plaintes amères contre la conduite du roi de France. Puis» comme on insistait pour qu'il déposât la tiare : « Voilà ma tète, réplique le pontife ; je périrai sur la chaire où Dieu m'a assis. * Ce fut alors que, selon une tradition qui n'a rien d'authentique, Sciarra Colonna, sans respect pour un vieillard de quatre-vingt-six ans, se serait emporté jusqu'à le frapper au visage de son gantelet de fer. On dit même que dans sa fureur il voulait le percer de son épée ; mais il fut retenu par Nogaret, qui aimait mieux laisser vivre le pape pour le faire juger et condamner ensuite, que de charger son maître de la honte d'un tel meurtre.

Ainsi s'accomplit cette scène de trahison et de violence , si bien caractérisée par ces paroles de Dante : « 11 entre dans Ànagni, le fleurdelisé !.. Je vois le Christ captif en son vicaire ; je le vois moqué de nouveau, abreuvé de liel, et mis à mort entre des voleurs. » C'était trop d'outrages à la fois pour qu'ils fussent longtemps impunis. Le troisième jour, par un brusque changement , le peuple indigné se soulève , délivre le pape et le conduit en sûreté à Rome. Mais le coup falal était porté. La faiblesse du vieillard ne put supporter l'injure faite au souverain pontife. Exténué de fatigue et de privations , consumé de douleur d avoir vu la papauté souffletée dans sa personne, Boniface mourut quelques jours après dans le délire d'une fièvre ardente (11 octobre 1303).

§ II. Etablissement du Sainl- Siège a Avignon.

Élection de Clément V (1305). — La mort de Boniface VIII profita peu à ses ennemis. Ils n'obtinrent du nouveau pape ni la réunion d'un concile, ni la condamnation de la mémoire de son prédécesseur. Mais Benoît XI, qui venait d excommunier Nogaret et Sciarra Colonna pour leurs attentats d'Ànagni , ne survécut pas longtemps à cet acte de vigueur. Une femme voilée étant venue lui présenter une corbeille de figues, il mourut empoisonné, dit-on, aussitôt qu'il en eut mangé; et ce fut sous Ja funeste impression causée par cette mort mystérieuse que les cardinaux se réunirent à Pérouse pour lui donner un successeur. Depuis neuf mois le conclave était partagé sur le choix d'un candidat , lorsque Pnilippe-le-Bel, qui voulait avant tout qu'on nommât un pape français, fit prévaloir l'élection de Ber-

trand de Goth, archevêque de Bordeaux (1806). Sans ajouter foi au prétendu pacte qui, avant l'élection, aurait été conclu dans l'entrevue nocturne de Saint-Jean-d'Angely, on peut croire que le roi avait fait ses conditions à l'avance. Quoi qu'il en soit, le nouveau pontife, intrônisé à Lyon sous le nom de Clément Y, se décida à lixer sa résidence à Avignon, ville neutre qui n'était point alors sur les terres du roi de France, mais où celui-ci en réalité comptait tenir le pape sous sa main. Par un étrange renversement des choses humaines , le chef de la chrétienté allait donc se trouver dans une sorte de dépendance vis-à-vis de cette famille capétienne que les papes avaient rendue toutepuissante en Italie, et que Bonifaoe VIII lui-même avait voulu naguère placer sur le trône impérial d'Allemagne. De cette translation du Saint-Siège à Avignon, qui de 1309 devait H prolonger jusqu'en 1 377, date l'ère que les Italiens out appelée la nouvelle captivité de BabyUme ; c'est qu'à leurs yeux, la papauté retenue comme prisonnière loin de Rome sembla, pendant cette période, être restée sous une servitude étrangère.

Papes français d'Avignon (1309-1347). — L'astucieuse politique de Philippe- le-Bel ne trouva point dans le pape français, qu'il avait retenu en deçà des monts, la complaisante docilité qu'il en attendait. Dès Tannée 1307, il lui avait, dans les termes les plus pressants, adressé deux demandes : la flétrissure de la mémoire de Boniface VIII et la condamnation des Templiers Sur la première demande Clément V résista ouvertement, malgré les instances réitérées du roi, et renvoya au prochain concile la décision de cette importante affaire ainsi que le jugement des chevaliers du Temple. Un concile général s'ouvrit en effet à Vienne en Dauphiné, le 1 6 octobre 1311; mais loin de condamner les actes de Bpniface VIII, il déclara qu'il avait été légitime pasteur de l'Eglise, et le reconnut innocent des accusations portées contre lui. Le roi de France, qui était loin de s'attendre à une telle décision, fut dédommagé toutefois par la suppression de l'ordre des Templiers, prononcée en même temps, et par la confiscation d'une partie de leurs biens-meubles au profit de la couronne (voir le chap. suivant). A Clément V, qui ne survécut que six semaines à l'exécution du grand-maître des Templiers (avril 1314), succédèrent tour à tour Jean XXII et Benoit XII. L'un commença la longue lutte des papes avec l'empereur Louis de Bavière ; l'autre repoussa dignement les obsessions du roi de France, qui, en dirigeant les actes du Saint-Siège, prétendait exercer la souveraineté pontificale à son profit. « Si j'avais deux âmes, disait-il à Philippe VI, j'en donnerais une pour vous;

QUATRIÈME PÉRIODE. — CHANTRE 1er. 435

mais je n'ai qu'une âme, et je dois la sauver, » Ce fut le même Benoît XII, qui pour s'affranchir complètement tenta de reporter le Saint-Siège en Italie ; mais dans les États de l'Église \ livrés, depuis l'absence des papes, aux discordes de l'anarchie, > il ne trouva aucune ville qui pût le recevoir. Son successeur Clément VI (1342) tenta non moins inutilement, après la ruine de Louis de Bavière, de rétablir son autorité dans les provinces pontificales. En achetant définitivement à la reine Jeanne de Naples la ville d'Avignon , pour l'orner ensuite de cette forte ceinture de remparts et de l'imposant palais qu'on admire encore aujourd'hui, Clément VI montrait assez combien il désespérait du retour des papes en Italie. Déjà ses prévisions n'avaient été que trop bien justifiées à cet égard par la révolte du tribun Rienzi, qui faillit lui enlever Rome et tout son territoire.

Conjuration de Rienzi (1347). — Tandis que les principales villes de la Roraagne étaient dominées par les factions, Rome, i mettant à profit l'éloigoement des papes, n'était plus soumise que de nom au légat du Saint-Siège, résidant à Pérouse. Divisée entre la démocratie et deux familles rivales, les guelfes Orsini et les gibelins Colonna, elle avait conservé une partie de ses institutions républicaines, telles par exemple que son sénateur annuel et le conseil municipal des caporiofU. Tout semblait donc favoriser une révolution nouvelle dans cette ville, lorsqu'un de ses plus obscurs citoyens, Colas de Renzo, vulgairement appelé Rienzi, entreprit de rendre à sa patrie l'empire universel, en rétablissant l'ancienne république sous le nom de Bon État. Nourri de la lecture des historiens latins, habitué dès l'enfance à vivre au milieu des ruines et des souvenirs de la vieille Rome, Rienzi avait en outre le don de cette éloquence qui remue et entraîne les masses populaires. Au retour d'une ambassade inutile à Avignon, où, secondé du poète Pétrarque, il avait vivement sollicité Clément VI de revenir en Italie , l'ambitieux tribun soulève tout à coup la population romaine contre la tyrannie des nobles. Ayant rallié de nombreux partisans, le 20 mai 1347. il se rend au Capitale, s'empare du gouvernement, et force toutes les familles patriciennes à quitter la ville pour se retirer dans leurs châteaux.

L'établissement du Bon État, dont Rienzi prit la direction sous le titre de tribun, rendit d'abord à Rome une apparence d'ordre et de tranquillité. Célébré avec enthousiasme par Pétrarque, accepté môme par la politique du Saint-Siège, à qui pouvait profiter l'abaissement d'une aristocratie séditieuse, ce

changement, grâce à quelques actes de vigueur, délivra la ville et la campagne de ia faction des Colonna et des Orsini. Mais bientôt ébloui par le succès, Rienzi qui, à son nom de Tribun Auguste, avait joint celui de VAmi du Monde, voulut justifier ce dernier titre en fondant une république universelle dont Rome devait être le centre. Après avoir soumis ses plans aux principales cités de l'Italie, il ne craignit pas de citer à son tribunal le pape avec ses cardinaux, la reine Jeanne de Naples, ainsi que les deux compétiteurs à l'empire, Louis de Bavière et Charles de Luxembourg. En même temps, comme pour montrer qu'il était au-dessus de tous les pouvoirs, un jour qu'il siégeait au Capitole, il tira son épée, et se tournant vers les trois parties du monde, trois fois il s'écria : « Ceci est à mol !» Mais la foule se lassa d'obéir à un orgueilleux tribun qui se faisait décerner sept couronnes différentes et affectait de ne se baigner que dans k baptistère du grand Constantin. Abandonné de ses partisans, Rienzi, après sept mois de pouvoir, est contraint de fuir du château Saint-Ange , et va demander un asile à l'empereur Chartes IV, qui le livre à la justice du souverain pontife.

Retour et mort de Rienzi (1354). — A la mort de Clément VI (1352), Innocent VI, son successeur, rendit la liberté à Rienzi, qui, ayant juré d'être fidèle au pape, fut envoyé en Italie pour seconder le cardinal Albornoz, chargé d'y rétablir l'autorité du Saint-Siège. L'ancien tribun était impatiemment attendu par l'inconstante population de Rome, qui, depuis sa défaite, s'était donnée à de nouveaux maîtres, dont le dernier avait été un seigneur nommé Jean de Vieo. Rentré en triomphe dans la ville, avec le titre de sénateur qu'il avait reçu du pape , Rienzi voit bientôt se dissiper l'enthousiasme inspiré par son retour. Ses cruautés, ses exactions soulèvent de nouveau l'indignation du peuple, qui vient l'assiéger dans le Capitole, en criant : « Meure le tyran Rienzi ! o Au moment où il cherchait à s'évader, il est surpris, conduit au bas du grand escalier, où il faisait lire les condamnations, et là il est mis à mort, sans avoir pu adresser une parole à la foule qu'il avait tant de fois enivrée de son éloquence (1354).

Rétablissement du Saint-Siège à Rome (1377). — Les efforts du légat Albornoz, qui à l'habilité politique joignait de grands talents militaires, avaient eu pour résultats de contenir Romeetde faire rentrer dans le devoir les villes pontificales. La tyrannie des seigneurs détruite, le patrimoine de saint Pierre reconquis avec les territoires d'Ancône, de Spolète et de Bologne, enfin la renonciation de l'empereur à sa suzeraineté sur les Etats de l'Eglise,

QUATRIÈME PÉH10DK. — CHAPITRE 1". 4S5

tout paraissait faciliter le retour des papes en Italie. Ce retour devait être d'autant plus désiré par eux, que les succès de leur vicaire Albornoz n'avaient pu les défendre en France des plus rudes humiliations. Assailli dans son palais d'Avignon, par les hordes de mercenaires dites les Grandes Compagnies, Innocent VI, laissé sans défense, n'avait pu que leur opposer les armes de l'excommunication. Après lui, Urbain V, nommé pape en 1362, n'avait pu se délivrer des violences d'une autre bande d'aventuriers conduits par Duguesclin, qu'en leur donnant ; l'absolution avec deux cent mille florins. Malgré les efforts du ) roi Charles V pour le retenir, le pape s'était donc décidé à quitter la France; mais bien qu'accueilli comme un sauveur à Rome, il avait été contraint de repasser les Alpes pour revenir mourir à Avignon (1370). A Grégoire XI, son successeur, était réservé l'avantage de mettre fin à la captivité de soixante-dix ans, en rétablissant le Saint-Siège dans la capitale du monde chrétien. Cédant aux vœux des Romains et à l'appel d'une voix inspirée, celle de sainte Catherine de Sienne, le pape partit de Marseille au mois de septembre 1376, et son arrivée à Rome fut un véritable triomphe. En revenant avec Grégoire XI siéger au Vatican, la papauté rentrait dans la plénitude de son indépendance qu'elle semblait avoir en partie perdue à Avignon, et dont elle avait tant besoin dans les nouvelles épreuves qui lui étaient réservées.

Lorsqu'à la mort de Grégoire XI il fallut procéder au choix de son successeur, le peuple, qui désirait avoir un pape italien, se présenta en armes au conclave, composé en grande majorité de cardinaux français, pour leur signilier impérieusement la volonté nationale. Sous le coup de cette intimidation violente, Barthélemi Prignano, archevêque de Bari, fut élu à la grande satisfaction des Romains, et les cardinaux, dans leur pleine liberté cette fois, annoncèrent publiquement la nomination qu'ils venaient de faire du pape Urbain VI. Mais quelques mois après, effrayés du caractère inflexible du nouveau pontife, ils protestèrent contre l'élection précédente, et nommèrent Robert, évêque de Cambray, qui prit le nom de Clément VIL Alors, la chrétienté s'étant divisée en deux obédiences, commença le grand schisme d'Occident, qui devait durer un demi-siècle. L'Allemagne, l'Angleterre, les Etats du Nord, la Sicile et le royaume de Naples, se déclarèrent pour le pape Urbain VI, qui continua de demeurer à Rome. De son côté, l'anti-pape Clé-

HblUlKE DU MOYEN-AGE.

ment VII, qui fixa au contraire son séjour à Avignon, fut reconnu parla France, l'Ecosse, la Savoie, le Portugal, laCastille et F Aragon.

Conséquences du grand schisme. — Ce schisme déplorable, en semant la discorde au sein de l'Église, enlevait à son gouvernement l'esprit de force et d'unité qui lui avait jusque-là donné tant de puissance. Tous les actes du pape de Rome se trouvaient trappes d'opposition par ceux de son adversaire, et cette lutte passionnée s'était surtout produite dans la querelle des deux maisousqui se disputaient lacouronne de Naples. (Voir le chap. suiv. ) A Urbain VI, qui avait soutenu la famille de Duras contre celle d'Anjou, avait succédé Boniface IX, que les partisans de ClémentVlI avaient formé le projet de chasser de Rome. Mais cette expédition, qui devait partir de France, ayant échoué, et l'anti-pape lui-même étant mort, ses adhérents le remplacèrent par Pierre de Luna, qui vint siéger à Avignon sous le titre de Benoit XIII. C'était un Aragonais, dont le caractère justifiait complètement l'inflexibilité proverbiale de ses compatriotes, et qui, une fois élu, défendit ses prétendus droits avec une invincible opiniâtreté. Cependant la France, qui avait été la première à se déclarer pour le schisme, eut enfin honte d'une division dont elle était en partie la cause, et l'Université de Paris proposa les plus sages mesures pour amener une conciliation. Malheureusement l'état d'irritation des partis, et les guerres civiles qui agitaient la France sous le règne de l'insensé Charles VI, empêchèrent l'esprit de concorde de prévaloir. Déjà Innocent VII et Grégoire XII avaient remplacé à Rome le pape Boniface IX, et Pierre de Luna, quoique délaissé par le succès, persévérait dans sa résistance, lorsqu'une grande résolution fut adoptée. Une ambassade solennelle se rendit à Rome et à Avignon, pour engager Grégoire XII et Benoît XIII à déposer la tiare, et après de longs délais de leur part, un concile tenu à Pise en 1409, prononça leur déposition et choisit Alexandre V pour pape légitime.

ConcUe de Constance (1414). — L'élection d'Alexandre V ne remédia point aux maux de l'Église. Grégoire XII déclara nulles les décisions d'une assemblée qui s'était réunie sans sa participation, et continua de résider à Rome jusqu'à ce qu'il en fût renvoyé par le nouveau pape Jean XXI II, nommé à la mort d'Alexandre V (141 0). Au milieu de ces graves complications, on sentit plus que jamais la nécessité de mettre fin au schisme comme à l'hérésie qui désolaient l'Eglise. Par les soins de l'empereur Sigismond, on assembla dans la ville de Constance

iS7

un concile général dans lequel se réunirent, au mois de novembre 1414, trois patriarches, vingt-deux cardinaux, vingt archevêques, quatre-vin^t-douze évêques et cent vingt-quatre abbés, sans compter les docteurs des Universités les plus célèbres. Celle de Paris y était dignement représentée par l'illustre Gerson, qui composa un traité sur les moyens d'unir et de réformer l'Eglise dans l'assemblée qui venait d'être convoquée. Après s'être divisé eu quatre nations, le concile régla d'abord l'ordre des questions dont il s'occuperait, et commença par celle du schisme. Le pape Jean XXII I fut déposé le premier, et bien qu'il eût tenté de se soustraire à la juste sévérité du concile, il /ut contraint de se soumettre à ses décisions. Quant à Grégoire XII, qui avait de véritables droits à faire valoir, il aima mieux se désister par une abdication ; mais il n'en fut pas de même de l'indomptable Pierre de Luna, qui, n'ayant point voulu se laisser fléchir par l'empereur Sigismond en personne, fut frappé de destitution. Le concile s'occupa aussi de juger l'hérésiarque Jean Huss, qui, imbu des doctrines souleuues précédemment par Wiklef et Arnaud de Brescia, les avait répandues dans l'Université de Prague dont il s'était fait nommer recteur. Cité à Rome, puis à Constance, où il se rendit, non sur la foi d'un sauf-conduit impérial, mais avec un simple permis signé d'un officier de l'empereur, Jean Huss refusa hautement de rétracter ses opinions, et fut condamné comme coupable d'hérésie. Ce malheureux, livré au bras séculier, fut brûlé à l'une des portes de la ville, et l'inébranlable fermeté dont il fit preuve à ses derniers moments fut imitée par son disciple Jérôme de Prague, qui périt à la même place et du même supplice (1415). Enfin , après trois ans de durée et de longues discussions sur les réformes ecclésiastiques à introduire, le concile de Constance, qui avait élu le pape Martin V, fut déclaré dissous par le nouveau ponlife (22 avril 1418).

Concile de Baie.— Fin du grand schisme (1431-1449).— La question de la réforme, traitée daus l'assemblée de Constance, avait été ajournée par Martin V, qui continua de défendre avec la même vigueur les prérogatives du Saint-Siège contre les attaques dont elles étaient l'objet. Le nouveau concile que selon sa promesse il avait convoqué à Bàle ne s'ouvrit qu'après sa mort sous le pontificat d'Eugène IV, son successeur; réunie en 1431, cette assemblée reprit les décrets déjà rendus à Constance, abolit les annates et une partie des réserves, et renferma dans certaines limites les appels en cour de Rome. Le pape, alarmé des atteintes portées à ses droits, prononça deux

fois la dissolution du concile (1431-1433), et le transféra tour à tour à Ferrare et à Florence. Ces actes d'autorité mécontentèrent les prélats qui étaient demeurés à Bàle, et déposant Eugène IV, ils choisirent à sa place F ex-duc de Savoie, Amédée VIII, qui prit le nom de Félix V. L'élection de ce nouveau pape, qui semblait devoir perpétuer le schisme, vint au contraire le terminer. Le concile de Florence s'étant séparé en 1443, après avoir prononcé la réunion des Eglises grecque et arménienne, celui de Bàle comprit qu'il ne pouvait soutenir plus longtemps le pape qu'il s'était donné. La sagesse de Nicolas V, qui avait remplacé Eugène IV, l'abdication de Félix et l'adhésion de l'Allemagne rendirent enfin, en 1449, la paix et l'union à l'Eglise. Les mesures et les réformes adoptées par les conciles de Constance et de Bàle ne restèrent point sans résultats. La France les prit comme bases des modifications que la nouvelle pragmatique de Charles VII fit subir en 1438 à celle de saint Louis, et elles influèrent encore davantage sur la rédaction du concordat de la nation germanique, dont les termes étaient plus favorables aux prérogatives du Saint-Siège (1447).

Dès ce moment, l'autorité pontificale, solidement rétablie daus Rome, y devint véritablement souveraine, surtout quand Frédéric III , en venant recevoir la couronne, eut renoncé aux anciens droits de l'empire sur la ville des Césars (1452). Une tentative de soulèvement qui avait eu lieu sous Eugène IV fut renouvelée, sous Nicolas V, par Etienne Porcaro, qui voulait jouer auprès de la population romaine le rôle du tribun Rienzi. Absous deux fois par le pape, Porcaro fut mis à mort avec neuf de ses complices, pour avoir excité une troisième révolte qui fut la dernière manifestation de l'esprit républicain (1453). Après cette conspiration qui termine l'histoire politique de la papauté au Moyen-Age, les chefs des grandes familles de Rome et des villes importantes de la Romagne essayèrent bien encore quelquefois d'assurer leur indépendance ; mais la sagesse du Saint- Siège triompha de leurs efforts, jusqu'à î époque où l'unité du pouvoir absolu fut définitivement établie dans les États de FÉglise par l'habile administration des papes Jules II et Léon X.

Pour faciliter l'intelligence de ce chapitre et de l'histoire de la papauté en général, nous donnons ici la suite chronologique des Papes depuis Grégoire VII jusqu'à la fin du grand schisme

GREGOIRE VII élu le 22 avril 1073;

mort le 25 mai 1085. VICTOR III élu le 24 mai 1086; mort le

16 septembre 1087.

URBAIN II élu le 12 mars 1088; mort le

29 juillet 1099.

PASCAL II élu le 13 août 1099; mort

le 21 janvier 11 Î8.

GELASE II élu le 25 Janvier 1118; mort

le 25 janvier 1119.

CALIXTE 1 1 élu le 1« février 1119 ; mort

le 12 décembre 1124.

HONORIUS II élu le 21 décembre 1124

mort le 14 févr. 1130 INNOCENT II élu le 15 février 1130

mort le 24 sept. 1143 CELESTIN II élu le 26 septembre 1143

mort le 9 mars 1 144.

LUCIUS II élu le 12 mars 1144; mort

. le 25 février 1145.

EUGENE III élu le 27 février 1145; mort

le 8 juillet 1153.

ANASTASE IV élu le 9 juillet 1153;

mort le 2 déc. 1154.

ADRIEN IV élu le 3 décembre 1154;

mort le 1er sept. 1159.

ALEXANDRE III élu le 7 sept. 1159:

mort le 30 août 1181.

LUCIUS III élu le l«r sept. 1181 ; mort

le 24 novembre 1185.

URBAIN III élu le 25 novembre 1185;

mort le 19octob. 1187.

GREGOIRE VIII élu le 20 octob. 1187;

mort le 17 déc. 1187.

CLEMENT III élu le 19 décemb. 1187;

mort le 27 mars 1191.

CELESTIN III élu le 30 mars 1191; mort

le 8 janvier 1198.

INNOCENT III élu le 8 janvier 1198;

mort le 17 juillet 1216.

HONORIUS III élu le 18 juillet 1216;

mort le 18 mars 1227.

GREGOIRE IX élu le 19 mars 1227;

mort le 21 août 1241.

CELESTIN IV élu le 29 octobre 1241 ;

mort le 18 nov. 1241.

INNOCENT IV élu le 25 juin 1243: mort

le 7 décembre 1254.

ALEXANDRE IV élu le 12 déc. 1254;

mort le 25 mai 1261.

URBAIN IV élu le 29 août 1261 ; mort

le 2 octobre 1264.

CLEMENT IV élu le 5 février 1265 ; mort

le 29 novembre 1268.

GREGOIRE X élu le l«r septemb. 1271;

mort le lOjanv. 1276.

INNOCENT V élu le 21 février 1276 ;

mort le 22 juin 1276.

ADRIEN V élu le 11 juillet 1276; mort

le 16 août 1276. JEAN XXI élu le 13 septembre 1276;

mort le 17 mai 1277.

NICOLAS III élu le 25 novembre 1277;

mort le 22 août 1280.

MARTIN IV élu le 22 février 1281 ; mort

le 28 mars 1285.

HONORIUS IV élu le 2 avril 1285 ; mort

le 3 avril 1287.

NICOLAS IV élu le 15 février 1288; mort

le 4 avril 1292.

CELESTIN V élu le 5 juillet 1294; abdique le 13 déc. 1294.

BONIFACE VIII élu le 24 décemb. 1294;

mort le 11 octobre

BENOIT XI élu le 22 octobre 1303; mort

le 7 juillet 1304.

CLEMENT V élu le 5 juin 1305 ; se fixe

à Avignon en 1309;

mort le 20 avril 1314.

JEAN XXII élu le 7 août 1316; mort le

4 décembre 1334.

BENOIT XII élu le 20 décembre 1334;

mort le 25 avril 1342.

CLEMENT VI élu le 7 mai 1342; mort

le 6 décembre 1352.

INNOCENT VI élu le 18 décemb. 1&52;

mort le 2 sept. 1362.

URBAIN V élu le 28 septembre 1362;

mort le 19 déc. 1370.

GREGOIRE XI élu le 30 décemb. 1370;

mort le 27 mars 1378.

Pape» Ilomalti* rapc« Avlgnonnals. Papes PI flan*

URBAIN VI él. 9 av. 1378; mort 18 octob. 1389.

BONIFACE IX él. 2 nov.

1389 ; m. 1er octob. 1404.

INNOCENT VIIél.l7oct.

1404; mort 6 nov. 1406.

GREGOIRE XII él. 3 nov.

1406; déposé par le concile de Pise, 5 juin 1409, résigne la papauté au conc.de Constance 1415.

CLÉMENT VII él. 21 septemb. 1378; mort 16 septemb. 1394.

BENOIT XIII él. 28 sept.

1394; déposé par les conciles de Pise et de Constance, 1409 et 1417; mort en 1424.

MARTIN Vél.

Page 1