CHAPITRE III
De rAllemn*ne depuis la mort de Rodolphe de ftiabnbonrf jusqu'au couronnement de Yrédérle 111 a Rome.
g 1er. SttceMewrs de Rodolphe de Habsbourg. — Ligue helvétique.
Adolphe de Nassau. — Après la mort de Rodolphe de Habsbourg, l'empire d'Allemagne parut sur le point de retomber dans l'anarchie dont l'avait retiré sa main puissante. Les électeurs ayant refusé de lui donner son fils Albert pour successeur, une intrigue éleva à la dignité suprême Adolphe de Nassau, jeune prince sans consistance , auquel on imposa d'onéreuses conditions (l'r mai 1292). A défaut d'argent, il dut payer sa promotion par l'abandon d'une partie des droits impériaux repris par Rodolphe; mais comme il ne put tenir tous ses engagements, une autre intrigue le renversa. Quatre électeurs réunis à Mayence nommèrent Albert à sa place, et dans une bataille livrée entre les deux compétiteurs, Adolphe perdit la vie de la main même de son rival. Celui-ci fit renouveler à Francfort son élection ir régulière et fut couronné en grande pompe à Aixla-Chapelle (1298).
Albert d'Autriche. — Le nouveau roi des Romains s'empressa de soumettre son élection à l'approbation pontificale. Mais le pape Boniface VIH, qui avait embrassé la cause d'Adolphe de Nassau, fit entendre un langage hautain et menaça de venger la mort de son protégé. Toutefois ses démêlés avec Philippe- le -Bel changèrent ses premières dispositions. Il expédia une bulle de confirmation en rappelant à Albert d'Autriche ses obligations envers l'Église, seule maîtresse de disposer du trône impérial. Le fils de Rodolphe, sans s'inquiéter de soutenir le Saint-Siège contre le roi de France, ne songea plus qu'à l'agrandissement
de sa famille; mais il échoua dans ses tentatives sur la Bohême, et en marchant contre les Suisses révoltés, il fut assassiné par son neveu Jean de Souabe (1308).
Avènement de Henri de Luxembourg. — Les électeurs s'entendirent de nouveau pour ne point donner le sceptre à un prince de la maison de Habsbourg. Ils éludèrent les prétentions de Philippe-le-Bel qui sollicitait auprès du pape en faveur de son frère Charles de Valois, et choisirent Henri de Luxembourg, seigneur d'un petit comté dans la forêt des Ardennes. Clément V ratifia son élection , en ayant soin d'exiger de lui un serment de fidélité envers le chef de l'Église. Réduit à un faible patrimoine et à un domaine envahi de toutes parts, le roi des Romains eut recours, pour s'agrandir, au moyen qui avait si bien réussi à Rodolphe de Habsbourg. P« u de temps après son avènement, il fiança son fils Jean à Elisabeth; fille du feu roi de Bohême, Wenceslas V, et lui donna l'investiture de ce royaume. Parce fait, la famille de Luxembourg, qui jusqu'alors n'avait tenu dans l'empire qu'une position très-steondaire , monta tout à coup au premier rang.
Expédition et mort de Henri VII en Italie. — Appelé en Italie par le parti gibelin, Henri VII voulut faire revivre des droits que ses prédécesseurs avaient négligés par prudence ou par faiblesse. Il frauchit les Alpes et se fit donner à Milan la couronne de fer (I3n). Mais pendant son séjour à Gênes, l'ancien parti guelfe organisa contre lui une ligue puissante sous les auspicep du roi de Naples, Robert d'Anjou. Celui-ci occupa a\ec dejs troupes la Cité Léonine, et lorsque Henri se présenta devait j Rome pour y être couronné, les cardinaux objectèrent que k * \ cérémonie ne pouvait avoir lieu ailleurs que dans l'église de Saint-Pierre. Le roi des Romains, irrité, mit Robert au ban d& l'empire, et, à la suite de cette démarche, se brouilla avec le pape Clément V, qui finit par Y excommunier. Au milieu de ces démêlés, Henri de Luxembourg expira tout à coup dans une bourgade de Toscane, et le bruit public attribua au poison cette mort prématurée (1313). Les Guelfes accueillirent cet événement comme un signal de délivrance, et le pape, de sa propre autorité, nomma Robert d'Anjou vicaire de l'empire en Italie.
Louis de Bavière. — Un interrègne de quatorze mois fut suivi d'un long schisme durant lequel le trône germanique put moins que jamais s'affermir. Le pape Jean XXII mit en avant un prince français. Mais si les électeurs s'entendirent pour repousser un souverain étranger , ils ne purent s'accorder dans le choix d'un chef national. Les uns nommèrent Louis, duc de Ba-
IllSiOllilS DU MOYt-N-ÀCE.
vière , les autres Frédéric, duc d'Autriche, petit-fils de Rodolphe de Habsbourg. La lutte entre ces deux compétiteurs resta longtemps indécise. A la fin Frédéric, quoique le plus puissant, fut vaincu à Muhldorf et fait prisonnier (28 sept. 1322). C'est alors que Louis, appelé en Italie par Galéas Yisconti, envoya des troupes contre le légat qui menaçait la Lombardie. Pendant huit ans le pape avait gardé la neutralité, espérant que les deux rivaux, mutuellement affaiblis, seraient forcés de recourir à son arbitrage. Mais la tentative de Louis en faveur des Gibelins décida Jean XXII à se prononcer contre lui. Il allégua que nul ne pouvant exercer l'autorité suprême dans l'empire sans avoir obtenu l'approbation pontificale, l'élection de Louis était sans valeur ; et il lui enjoignit de soumettre avant trois mois sa cause à la décision du siège apostolique.
La querelle qui semblait s'être terminée à la chute de la maison de Souabe se renouvela avec une singulière violence. D'un côté Louis en appela à un concile général et osa, dans une diète à Francfort, s'élever contre le pape en l'accusant d'être un hérétique et un fauteur de troubles. De l'autre, Jean XXII, après avoir excommunié son adversaire , déclara qu'en vertu de la plénitude de sa puissance , il retirait l'Italie de la juridiction impériale, de façon qu'en aucun temps elle ne pût être incorporée ou inféodée à l'empire, a C'était toujours, on le voit, le nœud véritable de la question. La translation du Saint-Siège en France n'avait pas changé la politique pontificale à l'égard de la péninsule, et il n'y avait plus d'accord possible dès qu'un empereur songeait à rflever au-delà des Alpes son autorité perdue1. »
Querelle de Louis de Bavière avec le Saint-Siège. Louis n'en persista pas moins dans ses projets, et engagea contre le Saint- Siège une lutte qui ne devait lui laisser ni repos ni sécurité. Après avoir rendu la liberté à Frédéric d'Autriche, qui mourut peu après, il passa en Italie, où il s'était fait précéder par un manifeste qu'avaient rédigé des docteurs hétérodoxes ou des franciscains condamnés (1327). Son but était de contraindre le pape à la paix, s'il parvenait à faire triompher le parti gibelin. Couronné roi d'Italie à Milan, il marcha sur Rome, dont les habitants l'accueillirent, et il reçut à Saint-Pierre la couronne impériale des mains de Sciarra Colonna , préfet de la ville. Cette Innovation audacieuse porta au comble l'indignation du pontife, qui prononça la sentence de déposition. Louis, à son tour, se crut en droit d'user de représailles en déposant lui-même Jean XXII
» Di Cmrwjj*. Mit. de la lutte des Papes et des Empereun, I. IV, p. M7.
et en créant un antipape. Il choisit pour être l'instrument de ses volontés un frère mineur, Pierre de Corbière, qui prit le nom de Nicolas V. Mais Rome ne tarda pas à se lasser des violences et des exactions commises par les Allemands. La mort inopinée de Castracani, lieutenant de l'empereur dans l'Italie centrale, la défection de Pise, enfin la soumission de l'antipape, qui obtint son pardon de Jean XXII, forcèrent Louis à regagner T Allemagne (1329).
Les discussions théologiques qui remplirent les dernières années du pontificat de Jean XXII ralentirent la querelle engagée de nouveau entre le sacerdoce et l'empire. Benoît XII, qui monta sur la chaire de Saint-Pierre en 1334, était un homme doux et modéré, qui ne désirait que la paix. Un traité dicté par le pape et accepté par l'empereur allait être conclu, lorsque les rois de France et de Naples, par l'intrigue et même par la violence, firent échouer les négociations. Alors Louis se ligue élroitement avec Édouard III, roi d'Angleterre, qui se préparait à envahir la France. En même temps les électeurs se réunissent h Rentz près de Cobîentz et déclarent la puissance civile indépendante de la puissance spirituelle. La diète de Francfort, confirmant cette déclaration, décide solennellement que la dignité impériale relève de Dieu seul, et que l'empereur légitimement élu n'a besoin ni d'être confirmé ni d'être couronné par le pape (août 1338).
Dernières années du règne de Louis de Bavière. — Se croyant désormais assuré de l'appui de ses sujets, Louis ne tarda pas à empiéter sur les droits de l'Église et s'attira de nouveaux anathèmes de la part du pape Clément VI; puis il offrit de se soumettre à tout ce qu'exigerait le pontife, et la diète désavoua sa conduite comme attentatoire à la pragmatique sanction que lui-même avait juré d'observer (1344). Au milieu des incertitudes d'une position difficile , on lui reprocha de passer sans mesure d'un extrême à l'autre. D'ailleurs les grandes familles allemandes commençaient à s'inquiéter de son ambition personnelle. Il avait hérité par sa femme de la Hollande, de la Zélande et de la Frise ; il avait de plus investi son fils du Brandebourg et du Tyrol. Aussi une partie des électeurs, se détachant de lui, nommèrent, à l'instigation du pape, Charles, marquis de Moravie, (ils de Jean de Luxembourg, roi de Bohême (juillet 1346). Louis se préparait à défendre ses droits par les armes, lorsque la mort le surprit l'année suivante au milieu de ses préparatifs de guerre.
Origine et formation de la Confédération helvétique.— C'est
pendant la période que nous venons de parcourir que se placent les commencements de la Confédération suisse. Ancienne dépendance dn royaume de Bourgogne, l'Helvétie était devenue province immédiate de l'empire , après l'extinction des ducs de Zaringue, qui l'avaient longtemps gouvernée. Elle se partagea alors en une foule d'États ecclésiastiques ou séculiers et en plusieurs villes impériales, telles que Bàle , Berne, Zurich et Soleure. De plus , les habitants des vallées d'Uri , de Schwitz et d'Unterwald jouissaient du privilège d'être gouvernés par leurs propres magistrats. Au commencement du quatorzième siècle, l'empereur Albert d'Autriche résolut d'étendre sa domination d ins ce pays, où il avait déjà des possessions considérables comme héritier des comtes de Habsbourg. Les cessions de territoires qui lui furent faites par divers monastères encouragèrent ses vues ambitieuses, et il prétendit imposer aux habitants des trois vallées la seigneurie de 1* Autriche. Irrité de la résistance qu'il rencontra, il eut recours à un système de vexations dont les avoyers impériaux se firent les dociles instruments. Cette tyrannie insultante allait enfin réveiller dans le cœur des pâtres de l'Helvétie le sentiment de leur antique indépendance.
La tradition attribue à Guillaume Tell la première protestation qui se fit entendre contre la domination autrichienne. Mais Phistoire, sur des preuves plus certaines, réserve à Wernerde Stauflàeh, àWaltcr Furst et à Arnold de Meichthal, l'honneur d'avoir délivré leur pays. La conspiration qu'ils avaient formée éclata le 13 janvier 1308. Les gouverneurs impériaux furent tués ou chassés ; les châteaux tombèrent entre les mains des insurgés, et il en resta à peine quelques débris pour attester seulement que là avaient été les nids de la tyrannie. Albert entreprit de châtier ces p iysans rebelles, mais il lut assassiné au passage de la Reuss par son propre neveu, dont il retenait le patrimoine. Ses fils tirèrent de ses meurtriers une cruelle vengeance, mais sans pouvoir réaliser ses projets, et l'armée de Léopold fut taillée en pièces dans les défilés de Morgarten (1315). Une ligue perpétuelle, approuvée par l'empereur Louis de Bavière, fut alors signée à Brunnen entre les trois cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald qui avaient pris une si glorieuse initiative. Cette ligue devint la base de la Confédération helvétique, qui de 1332 à 1353 se fortifia par l'accession successive de Lucerne, de Zurich, de Glaris, de Zug et surtout de Be ne.
Cependant la maison d'Autriche ne voulut pas renoncer à satisfaire son ressentiment et son ambition. La victoire de Sempach, remportée sur Je duc Léopold III, grâce au dévouement
héroïque d'Arnold de Winkelrled, et celle de Nœfels, gagnée trois ans plus tard , amenèrent enfin la trêve de Zurich, qui assura l'indépendance des huit anciens cantons (1386-1389). Profitant ensuite de la déchéance prononcée par l'empereur Sigismond contre le duc Frédéric, les Suisses achevèrent de dépouiller la maison d'Autriche de ce qu'elle occupait encore sur leur territoire et restèrent maîtres de ces possessions par la convention de Senlis (147 3). Dans le cours du quinzième siècle et pendant les premières années du seizième, la ligue helvétique se constitua définitivement par l'accession de cinq autres cantons (Fribourg, Soleure, Bàle, Schaflbuse et Appenzell), aux quels ou peut joindre la république des Grisons établie en 1424.
§ II. Maison de Luxembourg. — Etablissement de la dynastie autrichienne.
Avènement de Charles IV. — Après la mort de Louis de Bavière, Charles de Luxembourg ne prit pas sans obstacle possession du trône impérial. La maison de Bavière offrit d'abord la couronne au roi d'Angleterre, qui déclina cet honneur, puis au Margrave de Misnie, puis au comte de Schwarzbourg. Ce dernier accepta et mit sur pied une armée. Mais les partisans de Charles IV se débarrassèrent de ce concurrent par le poison, et à son lit de mort ils achetèrent sa renonciation moyennant vingt-deux mille marcs d'argent. En distribuant des terres, des trésors et des privilèges, Charles finit par gagner la plupart des villes et des seigneurs qui s'étaient opposés à sa promotion. Ce fils du chevaleresque Jean de Luxembourg, tué à Crécy dans les rangs français, était un prince prudent, circonspect et parcimouieux. Elevé à l'école des légistes, il ne songeait qu'à ressaisir par la ruse les droits féodaux qu'il avait été forcé d'aliéner, ou à vendre au plus haut prix possible ceux qu'il n'avait pas l'espérance de conserver.
Expéditions de Charles IV en Italie. — C'est ainsi qu'il fit en Italie une première expédition, afin de grossir son trésor. Accompagné de trois cents cavaliers seulement, il se présenta pour vendre et négocier, non pour combattre. Ami de tous ceux qui avaient de l'argent à lui donner, il tira cent mille florins d'or des Florentins. A Rome il ne resta qu'un jour pour y recevoir la couronne impériale des mains du légat d'Innocent VI (5 avril 1355), et se retira aussitôt, conformément à la promesse qu'il avait faite à Clément VI. En revenant, il recueillit les marques du mépris des Italiens. A Sienne, à Pise, à Crémone, les affronts de toute espèce ne lui furent pas épargués. En Lombardie, les Visconti, qu'il a\ ait confirmés dans leurs usurpations, ne lui en
fermèrent pas moins les portes de leurs villes. Il revint cependant en Italie, et cette fois avec une armée qui devait servir a l'accomplissement des plans politiques conçus par Urbain V pour la régénération de la Péninsule (1368). Mais la résistance des Visconti calma ses velléités belliqueuses, et il ne s'occupa plus que de vendre en détail ce qu'il n'avait pu aliéner la première fois. Les villes de la Toscane éprouvèrent de nouveau sa rapacité, et il leur Imposa la liberté ou la servitude selon les enchères du plus offrant. C'en était fait de la domination allemande en Italie, et, selon l'expression d'un chroniqueur, l'empereur avait achevé de « plumer l'aigle impériale. » Dans l'intervalle de ces deux expéditions, il s'était fait couronner roi d'Arles par le pape Urbain V, et avait confirmé la vente d'Avignon au Saint-Siège ainsi que la cession du Dauphiné au roi de France.
Bulle d'Or. — En Allemagne, l'acte le plus important du règne de Charles IV fut la publication de la fameuse bulle d'or, promulguée en 1356 aux diètes de Nuremberg et de Metz. Désolée par la peste noire, livrée aux ravages des bandits, l'Allemagne avait dans son sein une cause toujours menaçante de luttes intestines par le défaut d'une loi fondamentale qui réglât le droit de suffrage. Cette prérogative était, comme on l'a vu, attachée aux sept grandes charges de l'empire ; mais comme dans les familles laïques la coutume autorisait le partage du territoire électoral entre, les héritiers, chacun d'eux prétendait s'attribuer le vote qui décidait de l'élection du souverain. La bulle d'or renferme, il e*t vrai, quelques règlements de législation civile relatifs aux successions et à la paix publique ; mais elle est spécialement consacrée à régler le nombre des électeurs, le lieu de leurs assemblées, leurs droits pendant la vacance de l'empire, le mode d'élection, la prééminence attachée à leurs personnes. Elle accorde aux princes-électeurs le droit d'exploiter les mines, de battre monnaie, de rendre la justice sans appel. Par là ils sont élevés au niveau des rois, et les pays électoraux deviennent des États à peu près indépendants du pouvoir central. Il y eut en Germanie des Bavarois , des Saxons, des Autrichiens unis par un lien fédéral plus ou moins relâché ; mais en réalité, la grande famille allemande n'exista plus pour ainsi dire que de nom, et la fusion des peuples qui la composaient devint chaque jour moins possible à réaliser.
Prospérité de la Bohême. — La nouvelîe constitution eut aussi pour résultat d'affaiblir l'autorité impériale de toute l'influence qu'elle assurait aux électeurs. De son côté, le chef de l'empire ne travailla qu'à l'agrandissement des domaines de sa famille
et à la prospérité de son royaume de Bohème. Il embellit Prague d'une foule d'églises, de couvents, de palais ; il y établit une université sur le modèle de celle de Paris (l 366) et lit fleurir les sciences et les lettres dans ce pays si longtemps barbare. Non content d'incorporer à ses États la Silésie , la Lusace et la Moravie, il investit son second fils Sigismond du marquisat de Brandebourg; ce qui assura à sa maison deux voix dans l'élection impériale. Enfin il réussit à faire conférer la dignité de roi des Romains à Wenceslasson fils aîné, dont l'élection fut ratifiée par le pape.
Règne et déposition de Wenceslas. — Ce jeune prince prit sans obstacle possession de l'empire à la mort de son père (1378). Mais il ne tarda pas à donner la mesure de sa faiblesse et de ses vices. On le vit renoncer pour de l'argent à tous ses droits sur Fltalie, sans chercher à améliorer l'état de l'Allemagne. 11 laissa les villes se liguer contre les seigneurs , ceux-ci contre les villes , affectant de ne voir dans ces confédérations qui mettaient le pays en feu qu'un contrepoids utile à son autorité. L'appui qu'il prêta enfin aux villes libres souleva contre lui toute la noblesse. On divulgua eii les exagérant ses désordres malheureusement trop réels ; on lui reprocha surtout son ivrognerie crapuleuse. Alors les trois électeurs ecclésiastiques et l'électeur palatin se réunirent à Mayence et le déposèrent (20 août 1400). Le lâche monarque n'essaya pas de protester contre cette décision, et il se contenta du titre de roi de Bohême, qu'il porta dix-huit ans encore au milieu du mépris public.
Robert de Bavière. — Robert de Bavière , son successeur, chercha à réparer les fautes de Wenceslas. Il révoqua les aliénations du domaine impérial et voulut, en reprenant le Milanais sur Jean-Galéas Visconti, s'ouvrir le chemin de Rome. Sa défaite sur le lac de Garda lui apprit que le temps des conquêtes en Italie était passé. Il ne fut pas plus heureux en Allemagne où les seigneurs se eonfédérèrent contre lui avec les villes ; et une mort subite l'empêcha de travailler au rétablissement de la paix dans PÉglise alors troublée par le grand schisme (1410).
Avènement de Sigismond. — Alors la désunion se mit de nouveau dans la diète électorale et un triple schisme divisa en même temps l'Empire et l'Église. Les électeurs se partagèrent entre l'empereur déchu, "Wenceslas, son frère Sigismond et leur cousin Josse de Moravie. Mais la mort de ce dernier ramena tous les suffrages sur Sigismond, déjà roi de Hongrie et marquis de Brandebourg (21 juillet 1411). Ceprince, qui parla mort de Wenceslas joignit bientôt la Bohème à ses Etats particuliers,
éleva au plus haut degré la puissance de la maison de Luxembourg. Toutefois il ne put rendre à la couronne impériale son ancien éclat. Les attaques des Turcs ottomans, la nécessité de mettre un terme au schisme de l'Église et surtout la guerre des Hussites en Bohême, l'empêchèrent d'employer ses forces à la restauration du pouvoir impérial.
Guerre des Hussites (1419-1436). — Le concile de Constance, à la réunion duquel Sigismond avait fortement contribué, devait, dans les vues de ce prince, pacifier la Bohême où avaient déjà éclaté des troubles religieux. Mais le supplice de Jean Husset de Jérôme de Prague, qui prêchaient une réforme radicale dans TÉglise (voir p. 487), ne lit que rendre les haines plus violentes. Par un égarement funeste, le peuple de Prague regardait la cause des novateurs comme celle de la nation. Les seigneurs, réunis dans une assemblée générale, déclarèrent que chacun avait le droit d'enseigner à son gré la parole de Dieu, et qu'on ne devait point se soumettre à l'excommunication et à l'interdit. D'un bout à l'autre de la Bohême, les disciples de Jean Huss firent entendre un cri de vengeance, auquel répondirent des populations fanatisées. L'empereur, qui avait cru facile d'éteindre l'incendie, apprit à ses dépens ce que sont les guerres de religion. Le farouche Ziska, et Procope, son successeur, battirent dans toutes les rencontres les troupes de Sigismond, qui ne pût même protéger l'Allemagne contre les incursions désastreuses des révoltés. Mais des questions de dogme vinrent jeter la division parmi les Hussites et diminuer leur sauvage enthousiasme. D'après le conseil de Sigismond, le concile de Bâle permit aux Calixtint la communion sous les deux espèces, à condition qu'ils croiraient que le corps entier de J.-C. est contenu sous chaque espèce; les États de Bohême, satisfaits de cette concession, déposèrent les armes. Les Thaborites s'opiniàtrèrent à réclamer la réforme proposée par Jean Huss, et qui n'était rien moins que la destruction de toute hiérarchie ecclésiastique. Mais à eux seuls ils ne purent prolonger la guerre civile. La défaite de leur chef Procope k Bohemischbroda (1434) amena, deux ans après, la pacification d'Jglau et la rentrée de Sigismond à Prague.
Etat de V empire à la mort de Sigismond. — Durant ces sanglants démêlés qui remplissent presque tout son règne, on voit Sigismond, presque toujours à bout de ressources, altérer la \ monnaie, vendre des privilèges, des fiefs, des villes et jusqu'à * son électoratde Brandebourg, qu'il céda pour 400,000 ducats d'or à Frédéric de Hohenzollern, hurgrave de Nuremberg
QUATRIÈME PÉRIODE. — CHAPITRE lit.
(1417) *. Au lieu de se relever de son abaissement, l'ancien empire germanique déclina de plus en plus. Charles IV avait laissé passer sous la domination française une grande partie de sa frontière occidentale jusqu'aux Alpes. Sigismond ne put empêcher les ducs de la nouvelle maison de Bourgogne d'unir à leurs États les Pays-Bas et la Flandre, riches provinces dont aucune acquisition ne compensa la perte. Pas plus que son père et que son frère, il ne parvint à réaliser le plan d'un empire héréditaire germano-slave, dont Prague serait devenue la capitale ; mais il ouvrit la voie à une autre famille et à une autre dynastie.
Maison d'Autriche. Albert IL — La maison d'Autriche, qui remplaça celle de Luxembourg sur le trône impérial, avait hérité à la mort de Sigismond des couronnes de Hongrie et de Bohème. Albert d'Autriche, en prenant possession de la Hongrie comme gendre de Sigismond, avait promis de ne point accepter l'empire, s'il lui était offert. Il répondit, en effet, par un refus à l'offre des électeurs, qui l'avaient proclamé roi des Romains. Mais le concile de B&le ayant sollicité les Hongrois de lui rendre sa parole, ses scrupules se dissipèrent, et la famille de Habsbourg remonta sur ce trône impérial dont elle avait été exclue depuis cent trente-huit ans (1438). Albert se prépara à marcher contre les Turcs qui s'étaient avancés en Hongrie, et travailla à la paix de l'Allemagne et à celle de l'Église, en ce qui concernait les relations du siège apostolique avec l'empire. On attendait de grandes choses de ce prince actif, courageux et dans la force de l'âge; mais il mourut de la pesteau milieu d'une expédition contre les Turcs, après un règne de vingt-deux mois (27 octobre 1439). Son fils posthume Ladislas lui succéda dans ses États héréditaires, qui sortirent de la maison d'Autriche pour un siècle environ. Mais à partir de cette époque, le titre d'empereur fut constamment dévolu aux descendants de Rodolphe de Habsbourg, qui firent de cette dignité élective le patrimoine de leur famille.
Frédéric III (1440). Son couronnement a Home. — Frédéric 111, Tainé des princes autrichiens, ne possédait en propre que la Styrie, lorsqu'il fut appelé à l'empire, après la mort de son parent Albert IL La fortune plus que le mérite personnel du souverain aida à l'affermissement de la nouvelle dynastie. Toutefois on doit savoir gré à Frédéric d'avoir travaillé à l'apaisement du grand schisme, en faisant reconnaître par l'Allemagne Nicolas V comme seul pape légitime, et en se prêtant à
* Ce prince est la lige de la dynastie royale de Prusse, aujourd'hui régnante.
Y honorable transaction connue sous le nom de Concordat (1447) (voir plus haut, p. 488. Le pape, en récompense, lui accorda la couronne impériale, que Frédéric vint recevoir à Rome avec une faible escorte (18 mars 1462). En cette occasion, il prêta sans répugnance ce serment de fidélité qui avait révolté la plupart de ses prédécesseurs. Toutefois les souverains de l'Allemagne se bornent désormais à prendre le titre d'empereurs élus, refusant d'aller chercher au prix d'un voyage qui semblait humilier leur puissance aux yeux des peuples une couronne dépouillée de son ancien prestige. Le jour du couronnement de Frédéric III, on remarqua que le roi des Homains s'approcha du sénateur de Rome et lui donna l'accolade. C'était pour ainsi dire le fantôme de l'empire et celui de la république qui s'embrassaient dans un dernier et solennel adieu.