‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 50 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rivalité de la France et de l'Angleterre moum les troU premier»

prince** de la maUon de Valois.

La période historique qui commence avec l'avènement des Valois voit éclater d'une manière terrible la lutte qui depuis longtemps déjà s'était produite entre la France et l'Angleterre. Divisés par des haines nationales et des intérêts contraires que viennent raviver les ambitieuses prétentions d'un prince anglais, les deux pays se combattent avec acharnement, et pour eux les maux de la guerre étrangère sont encore accrus par ceux de la guerre civile. Rien de plus affligeant surtout que le spectacle présenté alors par la France, qui sous le poids de ses infortunes, se lasse, perd courage et semble n'avoir plus foi en elle-même. Relevée un instant sous le règne de Charles V, elle retombe bientôt plus bas qu'elle ne s'était jamais vue, et c'est à l'heure même qu'elle croit périr que, par un prodige inattendu, le bras d'une jeune tille vient la sauver. Grâce à cette glorieuse intervention, la France termine à son avantage une guerre qui, après plus de cent années de combats, devait assurer le triomphe définitif de sa nationalité.

§ 1er. Commeucement de la latte entre le« deux puissances sous le règue

de Philippe VI.

Avènement de Philippe VI, de Valois (1328). — Charles IV, dernier prince de la branche directe des Capétiens, était mort sans laisser de postérité vivante ; mais sa veuve, Jeanne d'Evreux, devait être bientôt mère. La succession au trône se trouvant ainsi remise en question, il fut décidé que jusqu'à la délivrance de la reine la régence du royaume serait confiée à Philippe, fils de Charles de Valois, et cousin-germain du roi défunt. Quelque temps après, Jeanne d'Évreux ayant mis au monde une lille, le régent se hâta de prendre la couronne, malgré les protestations d'Edouard lïï, roi d'Angleterre. Ce prince, qui par. sa mère Isabelle descendait directement de Philippe IV, voulut vainement faire valoir ses droits au trône de France. Les États généraux convoqués à ce sujet déclarèrent ses prétentions <out à fait nul'es, par ce motif que les femmes ne pouvaient transmettre à leurs enfants des droits qu'ellesmêmes ne possédaient pas. Dans cette circonstance, Philippe de Valois dut surtout le succès de sa cause au concours intéressé des seigneurs qui attendaient beaucoup de celui qu'on avait regardé jusqu'alors comme le représentant de l'esprit féodal. Par là fut accomplie la troisième application de la loi salique, qui dès lors devint une loi fondamentale de l'État; et la famille des Valois resta en possession de la couronne.

Premières hostilités en Flandre (1328). — Pendant que Philippe VI se faisait sacrer en grande pompe à Reims, Louis 1er, comte de Flandre, vint lui demander aide et secours contre les villes d'Ypres et de Bruges qui s'étaient révoltées. Défenseur naturel de la puissance souveraine contre l'indépendance communale, le roi partit aussitôt pour la Flandre, suivi de toute sa noblesse. Ces fiers barons marchaient à cette expédition comme à un tournoi ; ils allaient volontiers jouter de la lance contre ceux qu ils appelaient dédaigneusement les bons hommes des communes, bien qu'ils eussent déjà éprouvé leur valeur dans ces mêmes plaines de Flandre. A l'approche de l'armée française, les bourgeois et gens de métier des villes insoumises se réunirent et coururent défendre Cassel, que le roi venait assiéger. Dans leur impatience de livrer bataille, les Flamands, sous la conduite de leur chef Zanekin, voulurent surprendre le camp des Fi ançais; mais repoussés avec perte, et embarrassés par l'attirail de leurs pesantes armures, ils périrent presque tous dans cette journée. Après la victoire de Cassel qui eut pour résultat la soumission momentanée de la Flandre, Philippe VI revint

dans ses États , où il reçut à Amiens l'hommage du roi d'Angleterre, pour les provinces que ce dernier tenait en France ; hommage forcé, il est vrai, et accompagné d'une réconciliation apparente qui allait être rompue à la première occasion (1329).

Nouvelle guerre en Flandre (1337). — Parmi les seigneurs qui avaient le plus contribué à l'élévation de Philippe VI au trône, on distinguait Robert d'Artois , descendant de ce vaillant frère de saint Louis , tué à la bataille de la Massoure. Accusé d'avoir produit de faux titres, pour obtenir le comté d'Artois dont il revendiquait la possession, Robert avait été flétri par une condamnation et forcé de chercher un refuge en Angleterre. Bien accueilli par Édouard III , il le trouva tout disposé à partager ses terribles projets de vengeance ; puis, comme ce prince hésitait devant une rupture ouverte , 11 voulut l'entraîner en lui présentant sur sa table royale un héron, symbole d'indolence et de lâcheté. Le roi, piqué d'une ajlusion qui le flt rougir de honte , jura sur l'oiseau même, et tous les seigneurs avec lui, une guerre implacable à la France. Les préparatifs en furent faits avec la plus grande activité, et, sans tarder davantage, Edouard s'allia publiquement avec les communes flamandes que les cruautés de leur comte avaient de nouveau poussées à la révolte. L'intérêt du commerce autant que celui de la poli* tique unissait alors la productive Angleterre à la Flandre industrielle : c'était donc en partie au nom de l'industrie, ce puissant mobile des intérêts modernes, que des peuples allaient ou se rapprocher par des alliances ou se combattre par les armes.

A la tête de la nouvelle insurrection flamande s'était placé un riche brasseur, nommé Jacquemard Arteweld, qui devait à sa fortune et à son éloquence populaire l'immense influence dont iJ jouissait. Après avoir organisé une vigoureuse dictature, Arteweld appela Édouard III sur le continent, et le roi d'Angleterre ne dédaigna point de tendre la main à a ce roi » des communes de Flandre. Cette union porta les plus tristes fruits. Édouard, ayant fait sommation à Philippe de lui céder la couronne de France, lui déclare la guerre, met le siège devant Cambrai, et livre la province à d'horribles ravages. Le prince français vient secourir la place assiégée, et force l'ennemi à la retraite; mais bientôt il éprouve lui-même un échec irréparable. Des deux côtés on avait équipé des vaisseaux pour une guerre maritime. La flotte française, quoique renforcée de galères 4 génoises, se laisse surprendre dans le port de l'Écluse, où elle \ est complètement détruite; trente mille hommes y périssent ; et tel sera l'effet produit par ce grand désastre, que pendant

plusieurs siècles la France abandonnera l'empire de la mer à sa rivale. A la suite de ce triomphe, Édouard descend en Flandre, reçoit la soumission des habitants, et, appuyé de leurs secours, il va mettre le siège devant Tournai, Cette ville, antique berceau de la monarchie franque, se défend avec courage contre les ennemis du souverain dont elle n'a point trahi la cause; sa résistance lasse les efforts des assiégeants, et enfin une trêve est conclue entre les rois de France et d'Angle! erre.

Succession du duché de Bretagne (1341). — La paix ne fut pas de longue durée, car le théâtre delà guerre allait être transporté de Flandre en Bretagne. Dans cette rude et sauvage contrée, battue sans cesse par les flots et la tempête, les partis rivaux déposaient rarement les armes, et une guerre de succession venait de les leur faire reprendre. Le duc Jean 111 étant mort sans enfants, son héritage se trouva disputé entre sa nièce, Jeanne de Penthièvre, qui avait épousé Charles de Blois, et un frère puîné, nommé Jean de Montfort. Après une décision favorable de la cour des Pairs, Philippe VI se déclara pour Charles de Blois, qui était son parent, tandis que par opposition Édouard 111 soutint le parti de Montfort. Le roi de France envoya en Bretagne une armée commandée par son iils Jean, duc de Normandie ; et Montfort, battu et fait prisonnier à Nantes, fut envoyé à la tour du Louvre. Mais sa cause ne souffrit point de ce premier revers ; car après les hommes, les femmes en Bretagne combattirent à leur tour, et soutinrent dignement l'honneur de la race et du pays. Dès lors la guerre prit dans cette héroïque province le caractère d'une épopée chevaleresque. Pendant la captivité de son mari, Jeannede Montfort s'enferme dans Hennebon, fait de vigoureuses sorties à la tête des siens, et repousse fièrement ses adversaires. La fortune ayant changé à l'expiration de la trêve de 1343, c'est Charles de Blois qui maintenant est fait prisonnier, et Jeanne de Penthièvre se signale de son côté par une persévérance que rien ne peut abattre. Au milieu de ces circonstances, l'acharnement des deux partis fut ranimé par la mort injuste d'Olivier de Clisson et de plusieurs autres chevaliers bretons , que Philippe VI fit exécuter sans jugement, sous prétexte d'intelligences secrètes avec l'Angleterre. Échappé de sa prison, Montfort reparut en Bretagne et y mourut en 1345, la même année qu'Arteweld, le brasseur roi, périssait à Gand dans une émeute populaire ; mais la veuve de Montfort et celle de Clisson poursuivirent intrépidement la guerre au nom de leurs fils.

Invasion d'Edouard III. Bataille de Crécy (1346). — Au

HISiOlHE 1)1' MOYEN-AGE.

moment où Édouard perdait ses deux alliés en Flandre et en Bretagne , la mauvaise fortune de la France lui en donnait un autre dans le comte d'Harcourt, qui, banni comme Robert d'Artois, comme lui s'en vengea en trahissant son pays. Excité parce seigneur à faire une descente en Normandie, le roi d'Angleterre y débarque en 1346, remonte le cours de la Seine, et met tout le pays à feu et à sang jusqu'aux portes mêmes de Paris. A la vue des ravages et des incendies qui désolaient la campagne, Philippe, qui d'abord avait laissé son ennemi s'avancer au cœur du royaume, vint avec une armée formidable le forcer à la retraite. Poursuivi sans relâche dans un pays soulevé contre l'invasion étrangère, Édouard passe à grand'peine la Somme près d'Abbeviile et se retranche sur la hauteur du petit village deCrécv. Là s'engage une terrible bataille, dans laquelle l'imprudence du comte d'Alençon, frère du roi, et la fougue impétueuse de la chevalerie française donnent tous les avantages aux ennemis. Derrière leurs retranchements les archers anglais lancent à coup sûr leurs longues flèches dentelées à travers des masses en désordre ; le bruit inaccoutumé des bombardes, employées, dit-on, pour la première fois, ajoute la terreur à la confusion ; et le jeune prince de Galles, Mis afné du roi d'Angleterre, en chargeant lui-même avec un corps de cavalerie, achève la défaite et « gagne vaillamment ses éperons.» Déjà le vieux roi de Bohême, fidèle allié de la France, onze princes, quatre-vingts seigneurs bannerets, douze cents chevaliers et trente mille soldats étaient tombés sur le champ de bataille. Témoin de cette scène de carnage, et n'ayant plus que soixante hommes autour de lui, Philippe VI se laissa enfin entraîner loin de ce lieu funeste , et put se retirer à la faveur des ombres de la nuit. On sait qu'après une longue marche , arrivé au château de Broyé, il répondit au châtelain qui demandait quel hôte lui arrivait à cette heure : « Ouvrez , c'est la fortune de la France ! » Mot héroïque, mais qui ne pouvait réparer les désastreuses conséquences de la journée de Crécy.

Siège et prise de Calais (1347). — L'un des plus fâcheux résultats de cette grande défaite, fut sans contredit la prise de Calais. Assiégée par l'armée victorieuse d'Édouard III, cette ville tomba au pouvoir de ce prince, malgré la longue résistance de ses habitants. Sauvés par le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, les Calaisiens obtinrent grâce pour leur vie, mais furent contraints de se retirer dans les cités voisines. La ville, veuve de ses habitants, fut entièrement repeuplée d'Ao-

glais, et, chose étrange ! Eustache de Saint-Pierre y rentra avec eux, et y vécut d'une pension que lui fit la main de l'étranger . La prise de Calais fut un événement désastreux , à cause des conséquences dont il fut suivi; car dès-lors l'Anglais prit pied en France, et de ce point par lequel il rattachait son île au continent , il put incessamment poursuivre le cours de ses invasions. Après la perte de cette ville, la fin du règne de Philippe de Valois n'offre plus qu'une suite d'événements déplorables qui amènent enfin entre les deux peuples la conclusion d'une trêve dont le pape Clément VI parvint à être le médiateur. Les pertes éprouvées par la France sont un peu compensées par l'acquisition du comté de Montpellier, et par la donation que Humbert II, dernier duc du Dauphiné- Viennois, fit de cette province à Philippe VI (1349). Au terme de sa carrière, ce prince, quoique vieux d'âge et d'infortune, se décide à épouser, en secondes noces, la jeune Blanche de Navarre ; mais il meurt peu de temps après, laissant un bien lourd héritage à son fils Jean, duc de Normandie (1350).

Événements contemporains en Angleterre (1327-1349). — Plus heureux que son adversaire, Édouard III continuait de porter glorieusement cette couronne d'Angleterre qu'il avait reçue toute souillée du sang paternel. Il avait commencé par venger le meurtre d'Edouard II, en faisant périr Mortimer, favori et complice de la reine : et cette princesse ambitieuse et coupable avait été condamnée elle-même à finir ses jours dans une captivité qui devait durer vingt-huit ans. Ces mesures, d'une juste rigueur, n'avaient pu être exécutées par un prince à peine sorfi de tutelle, sans exciter des troubles dans le royaume. Profitant de ces discordes intérieures, Robert Bruce avait envahi le Cumberland, et le jeune roi d'Angleterre, surpris dans son camp pendant la nuit, avait été amené à signer un traité par lequel il renonçait à toute suzeraineté sur TÉcosse (t328). Cette paix, bien que nécessaire aux deux pays, avait blessé l'orgueil de la nation anglaise, et après s'être débarrassé de Mortimer, Édouard crut devoir recommencer la guerre contre les Écossais. A la mort de Robert Bruce (1329), il appela Édouard Baliol du fond de la Normandie , et soutint les prétentions de ce prince qui, couronné roi à Scone, en 1332, se reconnut le vassal du roi d'Angleterre. L'opposition écossaise, représentée par David Bruce et le comte de Douglas, essaya encore de renverser le protégé des Anglais ; mais la victoire de Halidon-Hill confirma les droits de Baliol. Toutefois, l'appui intéressé d'Édouard III ne put lui garantir longtemps la pos-

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session du trône. L'Écosse ne cessa de s'agiter en faveur du représentant de son indépendance; et pendant que le roi d'Angleterre triomphait à Crécy, la reine Philippine, sa femme, gagnait sur David Bruce qu'elle faisait prisonnier, la décisive bataille de NevilVCross (1346).

§ H.Tr«*l>les civils m France ayant et pendant la captivité du roi Jean.

Premières années du règne de Jean, dit le Bon. — ean II Javait plus de trente ans quand il fut appelé à gouverner la France. Parvenu à l'âge d'homme, ayant déjà pris une part active aux guerres et à l'administration du règne précédent, il ne s'en montra ni plus habile ni plus expérimenté. Extrême dans ses qualités comme dans ses défauts, il poussa le zèle de l'amitié jusqu'à l'aveuglement et le désir de la vengeance jusqu'à la cruauté; enfin, non moins prodigue de son sang que de l'argent de ses sujets, il exposa toujours sa vie aussi témérairement que celle des autres. Et pourtant, avec ce caractère, U fut appelé Jean-/e-2?on, c'est-à-dire le généreux, l'imprévoyant, le brave: ce qu'on aima sans doute en lui, malgré ses défauts, ce fut ia magnanimité ; car il fut grand par le cœur, avant comme après sa défaite.

Les cérémonies du sacre étaient à peine terminées, que Raoul de Nesle, comte d'Eu et connétable de France, accusé de s'être vendu au roi d'Angleterre, est condamné à mort et décapité devant son hôtel à Paris. La charge de connétable est donnée aussitôt à i'Kspagnol Charles de Lacerda, favori du roi Jean, qui lui accorde en outre le comté de Champagne, au détriment de Charles de Navarre , son gendre. Ce prince , justement surnommé le Mauvais , avait , par sa mère Jeanne de Navarre, hérité d'un royaume au pied des Pyrénées, et du chef de son père Philippe d'Evreux il tenait aussi de grands domaines en France. Son mariage avec Tune des iilles du roi n'avait fait qu'exciter son ambition ; mais déçu dans ses espérances , et furieux de la faveur de Lacerda, qui lui avait enlevé à la fois le comté de Champagne et la première dignité militaire du royaume, il s'en vengea cruellement en faisant tuer son rival (i 354). Cet attentat, qui excita au plus haut point la colère du roi, eût attiré à son auteur un châtiment terrible, si la reine et les princesses n'eussent imploré son pardon. Jean le lui accorda, en promettant l'oubli du passé; mais cet acte de réconciliation, qui eut lieu à Mantes, devait être bientôt oublié parles deux princes. En effet, deux années après, Charies-le- Mauvais ayant voulu fomenter des troubles en Normandie et

entraîner dans son parti le fils aîné du roi, celui-ci vint en p ersonne surprendre le Navarrais et ses complices, alors réunis à table, dans le château de Rouen. Le comte d'Harcourt et trois autres seigneurs furent saisis, exécutés à l'instant; quant au roi de Navarre, on l'enferma dans un château-fort de la Picardie (1356).

Etats généraux (1351-1355).— Dès la seconde année de son règne, Jean II avait réuni les Etats du royaume, des subsides lui avaient été accordés ; mais ces ressources avaient été bien vite épuisées par les folles prodigalités du roi et les abus d'une mauvaise administration. Alors, pour remédier à la pénurie des finances et pourvoir aux frais de la guerre que les Anglais venaient de recommencer, il eut recours, en 1355, â une seconde convocation des députés de la langue d'Oïl. De cette assemblée, on peut faire dater, en France, l'origine du vote de l'impôt par les représentants de la nation. Dans cette réunion célèbre, il fut décidé qu'une taxe de cinquante mille livres par jour serait appliquée à l'entretien de trente mille hommes d'armes, ainsi qu'à d'autres dépenses ; mais c'était sous la condition expresse que des commissaires nommés par les Etats seraient chargés de la perception et de l'emploi du nouvel impôt. Jean, cédant à la nécessité , accepta tout ce qu'on exigeait de lui, renonça au droit de prise exercé par les officiers de sa maison, et s'engagea à ne conclure ni paix ni trêve sans l'avis des Etats généraux.

Nouvelle rupture avec V Angleterre ; bataille de Poitiers (1355-1356). — Dès Tannée 1351, les hostilités avaient recommencé entre l'Angleterre et la France. Irrité de la mort du comte d'Eu, Édouard III s'était emparé du château de Guines, et Jean, de son côté, avait assiégé et pris la ville de Saint-Jeand'Angely. Ces premières démonstrations avaient été suivies d'une suspension d'armes, qu'Édouard III fut encore le premier à rompre, sous prétexte de venger l'exécution sanglante du comte d'Harcourt et l'arrestation de Charles-le Mauvais. Le roi d'Angleterre envoie en France son fils, le prince de Galles, appelé aussi le prince Noir à cause de la couleur de ses armes, et celui-ci ravage les provinces du midi , tandis que son père lui-même, débarquant à Calais, livre celles du nord à la dévastation. Jean fait d'abord face à l'armée d'Edouard 111 , puis apprenant les succès des Anglais dans le Limousin et le Berry, il passe la Loire et vient, à quelque distance de Poitiers, présenter la bataille au prince Noir. Ce dernier se trouvait dans une situation fort critique, car il n'avait qu'un faible corps d'archers anglais et de mercenaires gascons à opposer à la

brillante armée féodale qui s'était réunie sous la bannière du roi de France. D'abord il voulut traiter avec son adversaire, mais les conditions qu'on prétendit lui imposer furent si dures, qu'il préféra courir U s chances d'un combat désespéré.

La bataille s'engagea en effet le 19 septembre 1356, et les Français, entonnant, dit-on, pour la dernière fois la fameuse chanson de Roland, se précipitèrent avec impétuosité vers la colline occupée par l'armée anglaise. Accablée par une grêle de traits que lancent des ennemis invisibles , Tavant-garde française recule en désordre et entraîne dans sa fuite le corps d'armée que commande le dauphin Charles. Au milieu de celte déroute générale, Jean, combattant à pied avec quelques hommes d'armes, continuait, la hache à la main, de soutenir bravement le choc des Anglais. Près de lui se tenait le dernier de ses fils, Philippe, depuis surnommé le Hardi , qui blessé en défendant son père cherchait à parer encore les coups qu'on lui portait. Déjà les plus fidèles chevaliers du roi étaient tombés auprès de leur maître, et resté seul debout parmi tous ces morts, Jean, la tête ensanglantée, le visage intrépide, frappait toujours, ne répondant qu'à coups de hache à ceux qui lui criaient de se rendre. Enlin , épuisé de fatigue, il consentit à remettre son épée à un chevalier français qui faisait partie de l'armée anglaise, et, conduit auprès du prince de Galles, il fut traité par lui avec tous les égards dus au courage malheureux. Le roi de France fut d'abord emmeué à Bordeaux, ensuite à Londres, où pour lui allait commencer la rude captivité dont les conséquences devaient être si funestes à son royaume.

Paris sous Etienne Marcel (1357). — Lorsque te dauphin Charles, fugitif de Poitiers, revint à Paris pour prendre le titre de lieutenant-général du royaume, il fut fort mal accueilli par les habitants de la capitale. Cette ville, qui était devenue trèsimportante, n'était plus, au quatorzième siècle, la petite cité carlovingienne, resserrée dans son île par les deux bras de la Seine. Peu à peu elle avait comme débordé sur les deux rives du fleuve, à gauche, élevant ses écoles jusque sur les hauteurs des abbayes de Saint-Victor et de Sainte-Geneviève ; à droite, établissant ses halles et ses marchés. Une population nombreuse et remuante se pressait dans les différents quartiers, et toutes les corporations de métiers réunies pouvaient fournir un corps d'armée de cinquante mille hommes. Le chef, le véritable roi de cette multitude, était le prévôt des marchands; car c'était lui qui administrait tout, dirigeait les mouvements populaires et avait la responsabilité des grandes mesures à

UUATR1BME PÉRIODE. — CHAPITRE V.

prendre. Dans la situation où se trouvait le pays, un homme revêtu de pareilles fonctions pouvait oser beaucoup, s'il était ambitieux : c'est ce que fit Etienne Marcel, alors prévôt des marchands. Il se hâta de mettre Paris en état de défense, fit établir une nouvelle ligne de fortifications, et ordonna qu'on tendit des chaînes dans les rues.

De son côté, le dauphin Charles , cherchant un appui dans la nation, s'était empressé de convoquer les États du royaume ; mais, dès les premières réunions qui eurent lieu en 1356, Etienne Marcel s'empara de rassemblée, et lui communiqua l'esprit à la fois révolutionnaire et organisateur qui animait alors la commune de Paris. Secondé bientôt de Robert Lecoq,évêque de Laon, et du sire de Pccquigny, orateur de la noblesse aux Etats géuéraux, le prévôt des marchands forme avec eux un véritable triumvirat d'autant plus puissant que chacun de ses membres disposait de l'un des trois ordres. Sous cette triple influence, une nouvelle réunion des Etats fut convoquée en 1357. Les demandes faites dans l'assemblée précédente pour la répression des abus y furent représentées , et la condition la plus impérieusement exigée fut le renvoi des conseillers du dauphin. On y insistait encore pour la réduction des dépenses : le nombre des officiers du roi et des gens de justice devait être diminué; aucune levée d'hommes ou d'impôts, nul changement dans les monnaies ne pouvaient avoir lieu qu'avec l'autorisation des États, qui se réservaient en outre le droit de s'assembler à volonté chaque fois que l'exigerait l'intérêt du pays.

Telle était, en résumé, la célèbre ordonnance de 1357, qui à la monarchie féodale essaya de substituer une république fondée bien plus sur la commune que sur la représentation des trois États. Au lieu du roi, c'était le peuple qu elle appelait au gouvernement; mais comme ce peuple, à peine né à la vie nationale, était incapable, dans les idées du temps , d'exercer lui-même la souveraineté, la France du quatorzième siècle n'accepta point une révolution prématurée, qui resta ainsi renfermée dans les murs de la capitale. Toutefois devant la déclaration si formelle des États, le dauphin se trouvait fort embarrassé, car placé entre les grands seigneurs qui l'entouraient et le redoutable prévôt des marchands, il était dans l'impossibilité de gouverner. Pour surcroît d'embarras, Charles-le- Mauvois, délivré de sa prison, était accouru à Paris, où son éloquence violente passionnait la foule, qui restait insensible à la parole grave et réfléchie du jeune dauphin. Bientôt tout Paris s'insurge à la voix du Navarrais ; les prisons sont ouvertes

par lui aux malfaiteurs, et des scènes de violence et de meurtre commencent à ensanglanter la ville. A la tête de ses partisans qui en signe de ralliement avaient adopté un chaperon rouge et bleu, Etienne Marcel se rend à l'hôtel du dauphin, fait massacrer sous ses yeux *es deux conseillers, les maréchaux de Champagne et de Normandie, et lui posant son chaperon sur la tête, il affecte ainsi de le placer sous la sauvegarde des couleurs populaires. Mais le jeune prince, dont la vie avait été en péril, s'échappe de Paris, suivi d'une partie de la noblesse que tant d'excès avaient révoltée, et une nouvelle réunion des Etats de la langue d'oïl lui confirme à Compiègne le titre de régent du royaume (1358).

Jacquerie (1357). — Malheureusement l'état des provinces était aussi agité que celui de Paris. Tout le pays était ravagé par des bandes de pillards qui, sans distinction de parti, tuaient ou rançonnaient les habitants. A tous ces excès, la famine ne tarda pas à ajouter de nouveaux malheurs, et enfin un fléau plus terrible encore, la révolte des paysans, éclata sous le nom de Jacquerie. Épuisés parles impôts, la corvée et les exactions continuelles dont ils étaient les victimes, les habitants des campagnes avaient été réduits à une misère profonde. Dans certaines provinces, les populations chassées de leurs villages en flammes s'étaient vues contraintes, pour fuir l'ennemi, soit de se retirer sur des bateaux arrêtés au milieu des fleuves, soit de s'enterrer vivantes dans des souterrains crèmes tout exprès. Alors poussés à bout , les paysans se révoltèrent en masse, et gardant ce nom de Jacques, qu'on leur avait d'abord donné ironiquement , ils y attachèrent bientôt une terrible signification. Usant de cruelles représailles, ils prirent surtout plaisir à porter la mort et l'incendie dans ces châteaux au pied desquels ils avaient passé tant de fois , craintifs et pliant sous le poids de la servitude. Mais les nobles, que cette attaque imprévue avait d'abord surpris , finirent par se reconnaître, et, montés sur leurs chevaux de bataille, ils eurent bon marché de ces bandes de paysans sans discipline et picsque sans armes. Charles-le-Mauvais atlira leurs chefs dans une embuscade, les fit tous égorger, et quelque temps après, une troupe nombreuse de Jacques fut massacrée dans la ville de Meaux.

Mort d'Ètienne Marcel (1358). — Cependant les troubles et la famine continuaient de se faire sentir dans Paris , qui se trouvait pressé à la fois par l'armée du dauphin, campée à Charenton , et les troupes de Charlcs-le-Mauvais portées à Saint-Denis. Étienne Marcel, qui naguère avait soutenu les

Jacques, ne craignit point de s'allier avec le roi de Navarre qui Tenait de les détruire, et il le fit nommer capitaine-général de Paris. Bientôt des signes de mécontentement s' étant manifestés contre Marcel, dont la popularité était usée par ses excès même, celui-ci crut se sauver en se livrant tout-à-fait, lui, la capitale et la France, à son allié le Navarrais. Dans la nuit du 31 juillet 1358, il se disposait à lui ouvrir les portes de la ville, lorsque Jean Maillard, l'un des échevins qui s'étaient déclarés contre lui, le surprit dans sa trahison et lui fendit la tête d'un coup de hache. Le retour du régent suivit de près la fin tragique d'Étienne Marcel, dont les principaux partisans furent livrés au dernier supplice. Une amnistie générale fut ensuite publiée, et le traité de Pontoise, conclu entre le dauphin et le roi de Navarre, vint cimenter cet acte de réconciliation (1359).

Paix de Brétigny (1360). — La paix de Pontoise n'était que l'annonce d'un traite bien plus important. Déjà, pour hâter sa délivrance, le roi Jean avait signé des premières conditions de paix, qui, soumises aux États généraux, avaient été rejetées comme trop onéreuses pour la France. Édouard, voyant ses prétentions repoussées, s'apprêtait à marcher sur Reims pour s'y faire couronner, quand un violent orage qui porta le désordre et la mort dans son camp changea tout-à-coup ses dispositions. Des conférences s'engagèrent à Brétigny, et le 8 mai 1360 les deux puissances signèrent un traité par lequel le roi d'Angleterre renonçait à ses prétentions sur la France, mais recevait en compensation le duché d'Aquitaine en toute souveraineté, ainsi que le Poitou, l'Aunis, la Saintonge, le Limousin, le Quercy, PAngoumois, le Rouergue et le Périgord. En outre, il devait conserver Calais, et, avec les comtés de Ponthieu, de Guines et de Montreuil, recevoir pour la rançon du roi la somme énorme de trois millions d'écus d'or. Quelque dures que fussent les conditions de ce traité, la paix de Brétigny fut pourtant regardée comme une délivrance, et le retour du roi fut célébré par des fêtes publiques. Mais quand il fallut payer la rançon, et surtout livrer les provinces, les villes et leurs territoires, alors on sentit tout le poids du sacrifice imposé au pays. En retour de tant de provinces perdues par le traité de Brétigny, Jean recueillit, en 1362, la succession du duché de Bourgogne, devenu vacant par la mort de Philippe de Rouvres ; mais deux années après il le donna en apanage à son fils bien-aimé Philippe-] e-Hardi , qui devint ainsi le chef de la seconde maison de Bourgogne. Une ordonnance royale réunit encore au domaine de la couronne les comtés de Champagne et de Tou-

MSiOlHË DU MOYEN-AGE.

lousc , et le duché de Normandie que Jean lui-même avait reçu en apanage sous le règne précédent.

Afortdejean //(1364).— En traversant la France pour se rendre à Avignon auprès du pape, le roi put voir en quel triste état son absence avait réduit le royaume. Les provinces étaient plus que jamais infestées par des compagnies de soldats mercenaires, désignés sous le nom de routiers, et contre lesquels la justice et l'autorité restaient également impuissantes. Jean vit tous ces maux sans pouvoir y porter remède, car une circonstance imprévue le rappelaen Angleterre. Son fils, le duc d'Anjou, ayant quitté Londres où il était retenu comme otage, le roi, par respect pour la foi jurée , crut devoir aller reprendre sa place dans le pays où il avait déjà subi une si longue captivité. A peine y était-il arrivé, qu'il mourut, le 8 avril 1364, et son corps, rapporté en France avec grande pompe, fut inbumé à Saint-Denis.

S III. Restauration de la France sons Charles V. — Dernière» années dn règne d'Edouard 111 en Angleterre.

Caractère de Charles V. — Le règne de Charles V est celui de l'expérience éclairée par le malheur. Instruit à l'école des factions qui avaient troublé sa régence, ce prince avait appris que dans l'art de gouverner les hommes, la prudence qui délibère estsouvent préférable à la force qui porte de grands coups. Résister avec modération et attendre beaucoup du temps, telle fut sa li^ne de conduite que le succès justifia, et qui lui valut le surnom de Sage. Son caractère froid et avisé était, du reste, en rapport avec la faiblesse maladive de sa constitution, qui ne lui permettait ni de monter à cheval, ni de porter la lance à la tête des armées. Mais du fond de son cabinet où, grave et fourré d'hermine, il siège au milieu de ses livres et de ses clercs, il dirige toutes les affaires de son royaume, et sait surtout tirer le meilleur parti possible des hommes aussi bien que des circonstances.

Batailles de Cocherel et d'Auray (1364-1365). — Dès le commencement du nouveau règne , les hostilités avaient été reprises avec le roi de Navarre qui , malgré la paix de Brétigny, avait demandé et obtenu le secours des Anglais contre la France. Charles V envoya une armée commandée par Duguesclin, dont les exploits guerriers devaient tant illustrer cette époque. Elevé dans les bruyères de la Bretagne, au milieu des guerres civiles qui la divisaient, Duguesclin, fils d'un pauvre gentilhomme, avait gardé de son pays et l'esprit de race et la forte éducation. De bonne heure, il était venu offrir son épée

au dauphin Charles, qui, appréciant ses qualités, lui donna, lorsqu'il fut roi, un commandement important. Le brave Breton se montra digne de cette confiance, car quelques jours avant le sacre de Charles V, il remporta sur les Navarrais la bataille de Cocherel (1364). Peu de tempsaprès, Duguesclin, qui avaitreçu en récompense de ses services le duché de Longueville, voulut se signaler par de nouveaux combats dans sa province natale. Depuis les deux règnes précédents, la guerre n'avait cessé d'ensanglanter la Bretagne, et une bataille décisive allait enfin avoir lieu. Les deux armées, dans lesquelles figuraient des troupes auxiliaires d'Angleterre et de France, se rencontrèrent à Auray, et Charles de Blois y succomba, n aigre les forces tupérieures et le courage de Duguesclin, qui lui même y fut fait prisonnier. La guerre de Bretagne se trouve ainsi terminée par la mort du prince qui, pendant sa vie, avait eu la réputation d'un *aint et qui venait de mourir en héros. Par le traité de Guérande, dont le roi de France détermine sagement la conclusion, Jean de Montfort est investi de la Bretagne.etla veuve de Charles reçoit en compensation le duché de Penthièvre avec une rente annuelle de dix mille livres. Un autre traité conclu à Pampelune amène bientôt aussi une paix définitive avec le roi de Navarre, qui, en échange des cessions qu'il fait au roi, obtient de lui le comté de Montpellier.

Expédition en Espigne (1366). — Profitant autant que possible des avantages de la paix, Charles V, par une série de sages mesures, continuait de remédier aux maux du royaume. Mais la plus profonde de ses plaies, le brigandage des grandes compagnies, était loin d'être guérie. Chassées du Nord vers le Centre et le Midi, ces bandes redoutables avaient poussé leurs courses jusqu'à Avignon, rançonné deux fois le pape, et dans une bataille rangée à Brignais, battu et tué le duc Jacques de Bourbon. Pour en délivrer le royaume, Charles eut l'heureuse pensée de placer Duguesclin à la tète des grandes compagnies, et de les envoyer combattre en Espagne pour la cause de Henri de Transtamare, qu'il soutenait contre ton frère Picrre-le-Cruel. Une première bataille, livrée à Najara, en Vieille- Castille, fut fatale à l'allié du roi de France, et Duguesclin tomba pour la seconde fois au pouvoir des Anglais qui avaient embrassé le parti de Pierre (1367). Mais la guerre ne s'en poursuivit pas moins entre les deux frères, et l'année suivante le secours de Duguesclin, qui avait recouvré la liberté, fit enfin triompher à Montiel la cause de Henri de Transtamare. (Voir pour plus dç détails le chap. VIII).

Reprise des hostilités avec f Angleterre (1368). — Après la victoire de Najara, le prince Noir était revenu enGuyenne, et pour réparer ses ressources épuisées par la guerre, il avait établi de nouvelles contributions, entre autres celle du fouagey ou impôt de dix sous sur chaque feu. Les seigneurs gascons refusèrent de s'y soumettre, et vinrent porter leurs plaintes devant Charles V qui leur promit justice, et, en qualité de suzerain, cita le prince anglais à comparaître devant la cour des pairs. Celui-ci répondit fièrement qu'il se rendrait à la sommation , mais le casque en téte et avec soixante mille hommes à sa suite. Heureusement pour la France, la maladie dont il ressentait déjà les mortelles atteintes l'empêcha, de réaliser sa menace. Charles Y n'ignorait pas le triste état de son ennemi : aussi prenait-il son temps pour affaiblir ses forces, en détachant chaque jour de son parti un certain nombre de villes et de seigneurs. L'influence toute favorable du clergé, dont les membres ne pouvaient oublier qu'ils étaient Français, facilita au roi la reddition de plus de soixante places fortes , qui de leur propre mouvement se délivrèrent de la domination anglaise.

La défection de tant de villes irrita au plus haut point le vieux roi d'Angleterre, qui, invoquant auprès du parlement la violation du traité deBrétigny, réclama des subsides afin de continuer la guerre. Pour repousser la nouvelle agression des ennemis, Charles V avait fait de grands préparatifs; mais il avait défendu à ses généraux de risquer une bataille, aimant mieux laisser les Anglais s'épuiser eux-mêmes dans le pays qu ils avaient tant de fois ravagé. De Reims, l'armée d'Édouard III s'était avancée jusqu'aux portes de Paris, dévastant, incendiant tout sur son passage. Enfermé dans son hôtel Saint-Paul, le roi de France regardait sans s'émouvoir la lueur de tous ces incendies, ajoutant foi aux paroles d'Olivier de Clisson qui lui assurait a qu'avec toutes ces Aimières, les ennemis ne le chasseraient point de son héritage.»

Mort du prince de Galles et de son pére Edouard III ( 1 375- 1377). — Cependant le prince Noir parcourait, de son côté, les provinces du Midi sans rencontrer beaucoup de résistance. Arrivé devant la ville de Limoges qui avait reçu une garnison française, il en forma le siège, en jurant Y âme de son père que les habitants paieraient cher leur défection. La ville ayant été prise d'assaut, le prince entra par la brèche, et sans pitié fit massacrer toute la population. Ce fut là le dernier et sanglant exploit du fils d'Edouard. Bientôt après, le départ de ce redoutable ennemi permit aux généraux de Charles V, surtout à Duguesclin qui avait été nommé connétable , de chasser les

Anglais de province en province. En quelques années la Touraine , l'Anjou et le Limousin furent rendus à la couronne, et après avoir vu leurs flottes et leurs armées repoussées plusieurs fois des côtes de France, les Anglais n'y possédaient plus , en 1374, que Calais, Bayonne et Bordeaux. Témoin de ces revers qui venaient s'ajouter aux hontes d'une folle vieillesse, le roi d'Angleterre consentit enfin à signer une trêve , et bientôt eut la douleur de perdre a Édouard, son fils aîné, prince de Galles et d'Aquitaine, fleur de toute chevalerie du monde en ce temps,» selon le poétique témoignage de l'historien Froissart. Le vieux roi, lui-même, alla finir tristement ses jours dans la solitude d'Eltham, au milieu de serviteurs mercenaires qui n'attendirent pas son dernier soupir pour piller la demeure royale. Au milieu de cet abandon, un prêtre seul vint, le crucifix à la main, pour assister le prince moribond qui, ayant baisé la croix en pieu* rant, expira presque aussitôt (1377).

Dernières années du règne de Charles V (1377-1380). — La fin du règne de Charles V fut encore troublée par une guerre avec le roi de Navarre , qui perdit la ville de Montpellier , tandis que Duguesclin lui enlevait les autres places qu'il possédait en Normandie. Malgré la révolte dite des Blancs Chaperons en Flandre et des troubles assez graves qui éclatèrent encore en Bretagne, le roi continuait de voir ses armes et son administration prospérer dans tout le royaume qu'il venait de reconquérir. L'Europe, surprise de la restauration qui s'était ainsi opérée en France , payait un juste tribut d'admiration à son auteur en réclamant sou alliance par de nombreuses ambassades. Mais le moment était venu où Charles V allait être privé de son plus ferme et plus glorieux appui. Le brave Duguesclin était allé faire le siège de Cbâteauneuf de R an don, occupe par une compagnie d'aventuriers, lorsqu'il fut atteint d'une maladie qui l'emporta en quelques jours (1380), Comme le gouverneur de la place lui avait promis de se rendre s'il n'était secouru dans un certain délai, il vint fidèlement, le terme expiré, déposer les clefs de la forteresse sur le cercueil du héros dont la France avait à déplorer la perte. Pour mieux honorer la mémoire d'un si loyal serviteur, le roi voulut que ses restes fussent déposés à Saint-Denis, parmi les sépultures royales où lui-même ne tarda pas à le rejoindre. En effet, comme si la destinée de Charles V eût été attachée à celle de son connétable, il succomba le 16 septembre de la même année à une maladie de langueur, causée, dit-on, par le poison que lui avait donné autrefois le roi de Navarre.

bôii HISTOIRE DU MOYEN-AGE.

Ceprince, qui ne trouvait les souverains heureux que parce qu'ils pouvaient faire du bien, chercha surtout à la fin de sa vie à réaliser cette noble prérogative de la royauté. Persuadé que les lumières de l'instruction contribuent au bonheur des peuples, il favorisa les sciences , soutint l'Université , et fonda la Bibliothèque royale, où il laissa un fonds de neuf cents manuscrits réunis à grands frais. Son administration fut aussi sage qu'éclairée. Il encouragea la marine et le commerce, réforma les monnaies , défendit les guerres privées, et remplaça par des assemblées choisies, appelées lits de Justice, les réunions souvent si dangereuses des États généraux. Pendant qu'en France le pouvoir parlementaire était ainsi contenu par l'autorité royale, en Angleterre la chambre des communes obtenait le privilège d'être convoquée annuellement avec le droit déjuger les ministres responsables. En même temps, Edouard III soutenait aussi l'industrie et la navigation ; il favorisait le mouvement des études dans l'Université d'Oxford, et en prescrivant l'emploi de la langue anglaise comme langue officielle, il donnait aux différentes races qui habitaient son royaume un véritable caractère de nationalité.

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