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IV. — JUSTINIEN ET L'EMPIRE ROMAIN D'ORIENT

Textes grecs : Corpus Scriptomm byzantinomm. (Ed. Niebahr, BoDD, 1828-1855) : Procope, Optra historica (vol. 16-18). — Ajralhias, Eistoriae (vol. 1). — Môaaadre, Continuation éCAgathias (vol. 12). -^ Chroniques byzantines de Jean d*Antioche (vol. 13), — du Syncelle (vol. 10), — de Théophane (vol. 31). — Fragments de Malchus, de Candide (vol. \%), -^ Histoires ecclésiastiques de Socrate. de Sozomène, deTbeoderet, d'Evagrd (dans Patroloi^ie iri*«cqae de Migne).

Travaux modernes : GuldenpenniDg,GescAicA^ desOstrOmiscfienReichs unter Arcadius und Theodosius IL Halle, 1885. — Diehl, L'Afrique byzantine, Paris, 1896. - PAug-Hartung, Belisars Vandalenkrieg. (Hist. Zeitschrift, 1889 . — Flnlay, History of Grèce from the roman Conquest. Oxford, 1877. — De Murait, Chronographie byzantine de 395 à 1057. St-Péterâbourg, 1855. — Lebeau, Histoire du Bas- Empire, Edition de St-Martin. vol. 6 à 9. Paris 1824. — Bury. History ofihe later roman Empire (395-8C0). Londres, 1892.

L*einpire d'Orient avant Justinien.

Tandis que lempire romain d'Occident était tombé sous les cou-ps répétés des barbares, l'autre moitié de l'empire romain, celui d'Orient, subsistait toujours et devait se perpétuer, avec des vicissitudes diverses, à travers tout le moyen âge. Dans cet empire, se perpétuèrent aussi les institutions romaines sous la forme monarchique et centralisée que leur avait donnée le grand Constantin. L'ancienne Byzance, transformée par ce prince, en était devenue la capitale,souslenomdeConstantinople.Elle demeura le centre du commerce et de la civilisation, étalant toutes les richesses Je l'Orient. Ses habitants, comme autrefois ceux de Rome, étaient passionnés pour les jeux du cirque ; il s'y formait à cette occasion des divisions, telles que les verts et les bleus, qui dégénèrent souvent en factions politiques, et plus d'un empereur perdit le trône à la suite d'une émeute commencée dans le cirque. De plus, l'empereur, lorsqu'il était faible de caractère, était sans cesse tiraillé entre l'influence de la cour livrée aux cabales et celle de l'armée recrutée parmi les barbares et commandée par des généraux de même extraction. Aux partis politiques, vinrent se joindre les divisions

religieuses. Dans ces provinces d'Orient, l'esprit spéculatif de l'hellénisme continuait à prévaloir, et, en voulant expliquer le dogme, enfantait sans cesse de nouvelles hérésies : la grande controverse christologique, après la chute de Tarianisme, fut reprise par les Nestoriens, par les monophysites, par les monothélites. Quant aux empereurs, ils ne cessèrent de s'immiscer dans ces discussions théologiques, s'arrogeant le droit de définir le dogme, le plus souvent tombant eux-mêmes dans l'hérésie et persécutant les évéques orthodoxes qui refusaient de se soumettre aux décisions impériales.

Tel fut déjà le caractère du règne des descendants du. grand Théodose dans l'empire d'Orient*, de son fils Arcadius, de son petit-fils Théodose II. Ârcadius se laissa constamment mener par ses ministres, Rufin d'abord, Eutrope ensuite, enfin par sa femme Eudoxie. Il assista impuissant aux ravages de ses plus belles provinces par les Visigoths, jusqu'au départ de ceux-ci pour l'Occident*. La paix religieuse ne fut pas moins troublée par une querelle au sujet de la théologie d'Orîgène ; le patriarche de Constantinople, S. Jean Chrysostome, mêlé à cette querelle, eut le malheur de déplaire à l'impératrice par son zèle contre la corruption de la cour. Ses adversaires en profitèrent pour le faireexiler en Asie-Mineure, où il mourut (A® 407)^. Sous Théodose II, ce fut sa sœur Pulchérie qui s'empara du gouvernement, et qui le conserva durant tout son règne. L'empire

1) Successeurs de Théodose l^' en Orient :

ArcadinB

Pulchérie Théodosa II

-Blfarden (450457) *; Supra, p. 59.

S) Théodoret, V. Socrate VI. Sozoméne VIII. Palladius, Vito Chrysosiomi (dans la Pathologie grbcque de Migne).

dut acheter la paix aux Huns par un tribut annuel. Les Byzantins furent plus heureux dans la guerre qu'ils eurent à soutenir contre la monarchie voisine des Persans, où les chrétiens étaient cruellement persécutés. L'Arménie, placée entre ces deux puissances et déchirée parla guerre civile, finit par être partagée entre elles (A** 422). Au dedans, deux hérésies nouvelles désolèrent l'Eglise. Nestorius, patriarche de Constantinople, enseignait qu'il y avait en Jésus-Chri.st deux personnes, comme il y a deux natures, et que la Sainte Vierge n'était pas en réalité la mère de Dieu, mais seulement de la personne humaine dans le Sauveur*. Cette hérésie, soutenue d'abord par la cour, fut condamnée par le concile d*Ephèse, le troisième des conciles oecuméniques (A** 431)*. Cependant, un moine de Constantinople^ Eutychès, en combattant l'hérésie de Nestorius, tomba dans l'erreur opposée en soutenant qu'il n'y avait dans le Christ qu'une seule nature'. Condamné par son patriarche Flavien, Eutychès en appela au pape, S. Léon le Grand, qui confirma cette première sentence. Eutychès voulut alors provoquer un nouveau concile général, avec l'assistance du patriarche d'Alexandrie, Dîoscore, gagné à ses doctrines. Mais ce soidisant concile, connu sous le nom de brigandage dCEphèse (A** 449) *, fut troublé par le fanatisme des partisans d'Eutychès, qui, armés de bâtons, attaquèrent les évoques orthodoxes ; plusieurs furent contraints de signer en blanc ; d'autres se sauvèrent par la fuite. Le patriarche Flavien mourut des suites de ces mauvais traitements. Néanmoins Teoipereur maintint ces décrets scandaleux, et approuva Texcommunication que le patriarche d'Alexandrie, ce partisan d'Eutychés, avait prononcée contre le pape S. Léon le Grand. La mort de Théodose II mit fin à ce schisme (A'*450). Sa sœur Pulchérie ménagea la réunion à Chalcédoine d'un concile plus régulier, le quatrième oecuménique (A** 451)*,

*) Pour ce chapitre de Thistoire eccl. voir Hergenrother I, p. 447-462.

') Hefolé. ConciliwgeschichU II, p. 178.

') Hergenrother, ib. p. 462-489. Arendt, Léo der Grosse, Majence, 1835.

') Helelé, II p, 350370.

') Hefelé, II p. 390-446.

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qui condamna définitivement cette hérésie connue sous le nom de monophysiie (f^ovyi una^ ^fii^tç nalura).

La dynastie du grand Théodose finit dans l*empire d*Orient déjà avec sa petite-fille, Pulchérie, qui mourut sans laisser d'héritier de son mariage avec Marcien (A** 453). Celui-ci ne lui survécut que trois ans. A sa mort (A® 457), commencèrent les compétitions pour le trône. Le général qui commandait alors les armées, Aspar, de la nation barbare des Alains, y appela son protégé, Léon, de la province romaine de Thrace*. Léon I®'' ne tarda pas à s affranchir de cette tutelle; il reporta sa faveur sur sou beau-frére Basiliscos et mit à la tête do ses armées un autre général barbare, Isaurien de naissance, qui prit le nom grec de Zenon et épousa sa fille Ariadne. Aspar fut tué^. On a vu l'intervention de [iéon I®'' dans l'empire d'Occident, dont il ne réussit pas à retarder la chute ^. En Orient, comme il n avait point d'héritier, il se laissa circonvenir par sa fille, l'intrigante Ariadne, et consentit à désigner pour lui succéder son petitfils Léon II, que cette princesse avait eu de son mariage avec Zenon (A° 474). Zenon fut associé à lempire et en devint bientôt seul maître par la mort de ce fils, qui n'avait régné que quelques mois*. Il perdit le trône, il est vrai, par suite d'une intrigue de palais, qui y appela Basiliscos (A"* 475). Mais la guerre qui s'en suivit, tourna en sa faveur {A° 477)^. C'est durant cette guerre, que l'empire d'Occident

') Candide, fragm. 1. Jordanis, Romana § 335.

2) MorceUin (A° 471); Candide, ib, Jordanie, Getica, 45.

*) Voici la généalogie de ces empereurs :

Basilisicos, Verina

Emp. 475-477 = Léon I"* 457 474

Ariadne, épouse =s !<» Zenon 474491 z^ Anastase 491 518.

Léon II 474.

^) M*irceliin (476). Jordanis, Romana § 344.

fut renversé. Zenon refusa de reconnaître l'usurpation. il'Odoacre et profita de loccasion pour se débarrasser, au détrimeni de l'Italie, du voisinage redoutable des Ost-Goths, auxquels il fit cession de ses prétentions sur la péninsule ^ Zenon préféra donner tout son temps aux querelles religieuses qui agitaient son empire. Son rival Basiliscos avait pris parti pour les monophysites. Zenon se flattait de rétablir lorthodoxie et publia à cet eifet (A** 482) son Hénoiique ou édit d'union, qui lui fut suggéré par le patriarche Acacius (le Coostantinople. Mais cet édit, où lempereur serigeajt en juge suprême de la foi, eut justement Teffet contraire et provoqua un schisme dans TÉglise qui dura trente-cinq ans. En effet, le pape Félix III rejeta Tllénotique et excommunia Acacius. Les trois patriarches de Constantinople, d'Antioche et d'Alexandrie se séparèrent de Rome, entraînant dans le schisme la plus grande partie de TOrient. Les évéques et les moines qui demeurèrent fidèles au pape, furent persécutés*. La mort de Zenon ne mit pas fin à cette division déplorable {A° 491). Ce fut encore Tintrigante Ariadne qui disposa de l'empire en faveur d'un fonctionnaire du palais, le silentiaire Anastase, qu'elle épousa aussitôt^.

Anastase P*" était incapable de tenir tète aux difFicultés croissantes auxquelles l'empire était en lutte au dedans comme au dehors : au cirque, les factions en vinrent aux mains et il sy livra une véritable bataille, où trois mille personnes périrent*. Des séditions éclatèrent dans les provinces, tandis que les frontières étaient assaillies par de -ouveaux ennemis. L'empire d'Orient s'était à peine débarrassé des Ost-Goths qu'arrivaient sur le Danube les Bulgares (A** 493)''*. Anastase ne put empêcher la dévastation

') Supra, p. 100.

*) Voir HergeniOiber, K, G.I. p. 478-483.

') Priscianus, Laus Anastasii dans : Panegyrici latini. Ed. Baehrens Leipzig^ 1874. Procope, Panegyris in Anastasium dans i^Axecdota Graeca <ïe Villoison. Venise, 1781.

*) Marcellin (A® 501); Theodorus le.tor, fragm. dans : PÀtrologik •«ttCQiK de Migne.

') ÏQfra, § V.

.des provinces danubiennes par ces barbares et se borna à défendre la capitale et ses environs, en faisant élever de la naer Noire à la Propontide la longue nouraille fortifiée appelée YAnaslasion (A*" 512)'. En Asie, les Perses ayant recommencé la guerre, Anastase fut réduit à acheter la paix, qui lui coûta 11,000 livres dor. Après avoir traversé cette longue crise, Tempire d'Orient put enfin respirer à la mort d' Anastase (A** 518), auquel le sénat donna pour successeur le vaillant Justin, chef de la garde impériale*.

Justin I®*" rétablit Tordre dans la capitale, défendit les frontières avec succès contre les Bulgares et mit fin au schisme. Le pape Hormisdas envoya à Constantinople ses légats et leva lanathème porté contre les patriarches de cette ville (A"" 519)3. Sous ce règne, les habitants de la Colchide, les Lazes, appartenant à la race des Ibères du Caucase, embrassèrent le christianisme, et, après avoir secoué la domination des Perses, se placèrent volontairement souslautorité des empereurs d'Orient: Le dernier acte de Justin, et non le moins avantageux à l'empire, fut l'adoption comme son successeur de son neveu Justinien (A** 527)^.

L'empereur Justinien.

Le règne de l'empereur Justinien fut la dernière période de splendeur dans l'histoire de l'empire romain. Ce qui en rehaussait l'éclat, c'est le contraste des autres contrées du même temps que l'invasion des peuples nouveaux avait plongées dans la barbarie. Les provinces, au contraire, qui formaient désormais le centre de l'empire, joignaient à ladouceur du climat et à la fécondité du sol, les avantages acquis par des siècles de civilisation. Un cordon de places fortes érigées ou restaurées par Justin, protégeait les frontières contre les attaques tant des barbares que des armées.

1) Evflgre, Hist. eccl. III, 38.

•) Mapcellin (A® 519); Jordanie. Romana § 360.

3) Hergenrôther, I. p. 486.

^) Marcel lin (A? 527). Procope, Hist. arcana, 9.

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persanes. Dans ces frontières, Tempire ne comptait pas moins de 912 villes, la plupart riches et peuplées, réparties dans 64 provinces*. Constantinople, Alexandrie et quelques autres anciennes capitales concentraient l'activité de Imdustrie et du conamerce, ruinés partout ailleurs*. Ainsi Justiuien avait à sa disposition des ressources coname n'en offrait aucun autre État de son temps. De plus Justinien eut le bonheur de rencontrer quelques hommes éminents par leur savoir ou leurs talents, qu'il plaça à la tête de ses armées et (le son conseil. C*est à ces hommes, Bélisaire, Narsès, Tribonien, que revient la meilleure partie de la gloire qui rejaillit sur le règne de cet empereur. Son principal mérite, c'est d'avoir su utiliser leurs services. Il n'avait lui-même aucun talent militaire et ne commanda jamais ses armées en personne. Justinien ne manquait pourtant pas de connaissances étendues. Il parlait plusieurs langues avec facilité. Il était sincèrement pieux et se piquait d'être versé dans les sciences théologiques. Comme administrateur, il calculait avec prudence toutes les chances de ses entreprises, mais manqua plus d'une fois de l'énergie nécessaire pour les pousser jusqu'au bout. Dans sa conduite personnelle, il était à la fois despotique et pusillanime, défiant et pourtant accessible à la flatterie, se laissant trop souvent dominer par sa femme, l'impératrice Théodora, qu'il avait élevée du théâtre au trône, et qui était l'âme des cabales de la cour. Dans le règne de Justinien, on peut faire trois parts : ses guerres en Orient, ses guerres en Occident et son gouvernemeot intérieur.

^) Voyez cette statistique dans la topographie (Sjrnecdemos) de Hiérocles, Corpus Hist. Btzant. toI. 38.

-) C'est 8008 le règne de Justinien que deux moines rapportèrent à Con* •tantinople do pays des Sères ou Chinois les premiers vers à soie (serica), ^oi donnèrent naissance à une iniustrie nouvelle, celle des manufacture» <le 8oie, en Europe. Procope, B. Goth, IV, 17.

Premières guerres de Juslinien en Orient.

La guerre entre les Perses et les Romains avait recommencé dans les dernières années de Justin à la suite des persécutions du roi persan Cobad contre les chrétiens de ribérie. Gugerne, le roi chrétien qui régnait dans cette province persane, chassé par les Perses, vint à Constant! • nople se placer sous la protection de Justin. A la tête de l'expédition envoyée en Asie par Justin, se trouvait le jeune Bélisaire, dont le nom apparaît alors pour la première fois, et qui amenait comme secrétaire Thistorien Procope'. Bélisaire, qui devait égaler en illustration les plus grands capitaines de l'antiquité, sortait d'une famille obscure, originaire de la Thrace'. Après avoir dévasté l'Arménie persane (A° 526), Bélisaire porta ses forces sur la frontière du Tigre, pour réparer Téchec que les armées romaines venaient rie subir en Mésopotamie. Justinien lui donna Tordre d'ériger sur cetie frontière la forteresse de Mindone (A"* 528). Mais cet ouvrage fut interrompu par les Perses; il s'y livra un grand combat où les Romains durent reculer (A** 529). Après avoir essayé de négocier avec Cobad. Justinien concentra une nouvelle armée sous les murs de Dara et nomma Bélisaire général des armées d'Orient. Bélisaire livra bataille à une armée persane de 70,000 hommes et remporta une grande victoire (A*" 530). Les Perses prirent leur revanche Tannée suivante en franchissant TEuphrate et portèrent la guerre dans la province romaine de Syrie. Bélisaire les suivit. Il fut forcé de combattre par ses soldats, contre un ennemi supérieur en nombre et dans cette bataille, livrée à Callinicos, il fut vaincu'. Justinien le rappela alors, et donna

1) Dans l'œuvre historique de Procope,il j a contradiction entre {"Histoire de son temp^ et son Hisloire secrète (Anecdota), dénigrant dans le second de ces ôcrits ceux-lA qu'il glorifie dans le premier. Pour la critique, voir Dalin. Procnpius von Caesarca. Bjrlin, 18^55; DebiJour, Vimpc'ratrice Tkéodora^ étude critique. Pari?, 1885.

') D'cipré^ ProcopR. B. Wandal. I. il,

3) Procope, B. Pei-s. I, 12-18.

*) Procope, i7>. 1, 21-22.

le commandement à un autre général, Sittas. La mort d© Cobad mit fin à la guerre. Son successeur Chosroès avait besoin de s'affermir sur le trône et se montra disposé A entrer en négociations. Le traité portait restitution de part et d autre des conquêtes et des prisonniers (A** 532)*.

Guerres de Justinien en Occident.

Un événement imprévu releva bientôt Bélisaire de la disgrâce où il était tombé, et le plaça de nouveau à la tête des armées de l'empire. Les exactions du grand chancelier Tribonien avaient irrité le peuple à Constantinople, et, à la suite d'une querelle survenue dans le cirque, une révolte générale éclata contre l'empereur. Bientôt toute la ville fut remplie de carnage, et Justinien, désespérant de pouvoir réprimer la sédition, était sur le point de s'enfuir en Asie, lorsque la fermeté de l'impératrice Théodora et l'intrépidité de Bélisaire le sauvèrent. Pendant que Théodora inspirait du courage à son faible mari, Bélisaire se mit à la tête de 3000 vétérans, chargea les mutins et parvint à rétablir la tranquillité après un massacre effroyable (A** 532)^.

L'empereur confia alors à Bélisaire, en récompense de ses services, le commandement d'une armée de 15,000 hommes, destinée à venger sur Gélimcr, roi des Vandales, la déposition de Hilderic. Lorsque ce faible corps aborda sur les côtesde l'Afrique, tous les anciens habitants et même un parti assez considérable de Vandales, mécontents de l'usurpation deGélimer, se déclarèrent pour-Bélisaire. Une autre circonstance vint encore faciliter la conquête du pays. Gaiseric, après avoir pris possession de l'Afrique, y avait fait démolir les fortifications de toutes les villes, excepté celles de Carthage^. Gelimer campait avec son armée sous les murs de

M Procope, ib. I, 22. Agathias. Il, 30.

") Les mutins avaient pris pour cri de [ralliement le mot vfxz, cW-à-dire Notoire, et ce mot depuis fut employé pour désigner cette sédition. Procop. de bello Persico I, 24. Theophan. chronographia^. 154-158. Marcellin^ chron. (A» 532). Joan. Malalas, hist. p. 213.

') Procop. de bell, Vand. I, 5.

<;ette ville pour la défendre contre Bélisaire. Mais, vaincu dans une bataille, il se retira dans les provinces montagneuses de son royaume, et Carthage ouvrit ses portes aux vainqueurs. Bélisaire gagna Famour des habitants par une sévère discipline et répara les murs de la ville*. Cependant Oélimer avait assemblé une nouvelle armée, avec laquelle il marcha sur Carthage. Bélisaire allant à sa rencontre, gagna une seconde bataille dans la plaine de Tricamora. Le roi vaincu se réfugia d'abord sur le mont Papua, qu'il commença à fortifier, mais, assiégé par Bélisaire, il se rendit et fut -envoyé à Constantinople^. Trois mois avaient suffi pour renverser le royaume des Vandales et pour soumettre l'Afrique au sceptre de Justinien. Bélisaire, honoré d'un triomphe et nommé exarque de la nouvelle province, reconquit encore la plupart des îles de la Méditerranée'. La Sicile fut aussitôt l'occasion d'une guerre plus longue entre Justinien et les Goths de l'Italie (A° 534).

Ce fut le meurtre d'Amalasvinthe, assassinée, ainsi que nous lavons vu, par son cousin Theodat, qui décida Justinien à déclarer la guerre aux Ost-Goths (A' 535), plus •coupables en réalité à ses yeux par leur refus de lui livrer la partie de la Sicile qu'avaient occupée les Vandales*. Après -avoir vaincu les Maures de l'Afrique romaine', Bélisaire passa avec quelques troupe^ en Sicile et s'empara de cette ile sans coup férir. Une seconde armée , commandée par Mundus, entra en môme temps en Dalmatie et prit Salone^. Effrayé par les succès rapides des Impériaux, Theodat négocia avec l'empereur et se déclara prêt à céder sa couronne en échange d'un revenu annuel de 12,000 livres d'or. Mais le mécontentement des Goths et la victoire que leur .général Grippas venait de remporter sur les Impériaux,chassés

1) Procop. de bell. Vand. \, 11-23.

*) Ppocop, iô.I, 23-25. Il, M, 6-7. Thieophan chronographia p. 158-170.

*) Procop. de bêU. Yand. II, 5.

«) Proeop. ib. et de hello Gathico, l, 4.

») Procop. de leU. Yand. II, 8-13. Theophan. chronographia. p. 170- 17 U

•«) Procop. de heU. Yand, II, 14; de bell. Qoth. I, 5.

JDSTINIEN. 129

parlai de la Dalmatie, rompirent les négociations*. Bélisaire passa alors en Italie à la tôte de 7000 hommes, prit Naples d'assaut et marcha sur Rome*. Cependant une révolte avait éclaté parmi les Goths, Theodat fut déposé et tué, et Viligès, Tun de ses plus habiles généraux, lui succéda^. Rome ouvrit ses portes à Bélisaire, qui s y fortifia. Assiégé par Vitigès qui avait assemblé une armée de 80,000 hommes, le général impérial défendit la ville pendant une année entière*. Enfin il fut délivré par des maladies qui envahirent les assiégeants, et par les progrès que fesait l'autre armée dans ritalie septentrionale (A** 538). Vitigès dut lever le siège et marcher contre Milan, qui s'était rendue aux Romains. Il prit et saccagea la ville, pendant qu une querelle entre Bélisaire et Narsès, venu avec des renforts de Constantinople, empêchait ceux-ci de la secourir'^. L'empereur rappela Narsès et confirma Bélisaire dans le commandement des troupes en Italie^. Aussitôt ce général habile reprit l'oflTensive, vainquit les Goths partout, et mit le siège devant Ravenne, où Vitigès s'était retiré (A** 539). C'est dans le cours de cette campagne, que les Francs, sous la conduite de leur roi Theudebert, firent subitement irruption en Italie, et, repoussant à la fois les Goths et les Impériaux, se mirent en possession d'une partie de la Cisalpine. Pressés de tous côtés, les Goths essayèrent alors de négocier. Dans le cours des pourparlers, ils en vinrent à proposer à Bélisaire, dont ils admiraient les qualités guerrières, de le reconnaître pour roi d'Italie, à condition qu'il voulût se détacher de l'empereur. Bélisaire feignit d'entrer dans ce plan bizarre, et à la faveur de cette illusion, il se fit livrer leur capitale Ravenne (A^ 540)^. Bélisaire, rendu suspect à Justinien, fut rappelé à Constantinople. Il ramenait avec lui le roi des Goths et la reine

1) Procop. de belL Golh. I, 6-7.

*) Ib. I, 8-10.

*) Ib. I. 11.

^) Ib.l. 1529. II, MO.

5) Ib. II, 12-13; 16-22.

») Ib. II, 18.

') Ib. II, 26-30.

Matasvinthe, petite-fiHe du grand Theoderic. Justinie» n en refusa pas moins à son général victorieux les honneurs d'un second triomphe*.

Suite des guerres en Orient.

Cependant Chosroès, alarmé par les succès que les armes romaines remportaient partout, sollicité de plus par les émissaires de Vitigès, rompit le traité qu'il avait conclu sept ans auparavant avec Justinien, et envahit la province de Syrie (A*" 540). La grande ville d'Antioche, capitale de cette province, fut prise et ruinée de fond en comble. Maîtres de l'Asie antérieure, les Perses menaçaient d'un côté la Palestine, de l'autre les possessions romaines dans la mer Noire*. Bélisaire, qui avait justifié sa conduite en Italie, fut placé à la tête d'une armée contre les Perses. Évitant de livrer bataille avec des troupes inférieures, il franchit TEuphrate, menaça Ctésiphon, la capitale des Perses et par cette manœuvre hardie, il força ceux-ci à repasser la frontière (A® 542)^. Le rappel de Bélisaire permit aux Perses de s'avancer de nouveau jusqu'à Edesse, qu'ils assiégèrent en vain (A® 544). L'année suivante Chosroès consentit à conclure une trêve de cinq ans, mais en se faisant payer une nouvelle indemnité (A° 545)*. Cependant les Lazes de la Colchide étaient retournés sous l'autorité des Perses, à la suite des exactions des gouverneurs romains, Justinien envoya une armée assiéger la forteresse de Pétra, qu'il avait fait ériger naguêres sur leur littoral, et qu'il fit raser (A** 551). Une nouvelle trêve de cinq ans, conclue la même année', ne fit que localiser cette guerre de Colchide, qui se prolongea avec des succès et des revers jusqu'à la paix définitive, conclue pour cinquante ans. Dans ce traité, les Perses renonçaient à la Colchide, moyennant un tribut à

i) Procope, B, Goth. III, 1.

•/ Procope, Persica, II, 9- 10. Auctarium Marcellini (A* 5401.

3) Procope. ib. II, 21.

^) Ib. II, 28. Auctarium Marcellini (A° 546).

B) Procope, Goth. IV, 15.

JUSTJNIEN. 131

payer par les Romains, Quant aux chrétiens de la Perse, le traité leur garantissait la liberté de leur culte, à condition de ue pas faire de prosélytes aux dépens de la religion officielle des Mages (A° 562)*.

Dernières guerres en Occident.

Eu Occident, les Goths venaient de reconquérir Tltalie sous la conduite du vaillant Totilas. Depuis le départ de Bélisaire, qui s'était dérobé à la royauté oflFerte par eux, les Goths avaient pris pour chefs successivement Ildibad, gouverneur de Vérone, qui fut tué par un de ses gardes; Eraric, un Rugien, que les Goths ne supportèrent pas longtemps (A** 541), et enfin un neveu d'Ildibad, Totilas', commandant de la garnison qu'ils avaient à Trévise. Les vexations du gouverneur romain, Alexandre, et la négligeoce des généraux qui commandaient Tarmée, fournirent au nouveau chef des Goths l'occasion de reconquérir l'Italie [M* 543). En moins d'une année il reprit tout ce que ses prédécesseurs avaient eu, excepté Rome et Ravenne^. Enfin Justinien envoya de nouveau Bélisaire en Italie, mais sans lui donner les troupes nécessaires pour triompher d'un ennemi aussi habile que Totilas (A° 545). Celui-ci assiégea et prit Rome à la vue de Farmée impériale trop faible pour l'en empêcher (A° 546)*. Bélisaire ne reprit Rome, qu'après qu'elle eut été abandonnée par Totilas dans sa marche sur le midi de l'Italie (A° 547). Mais, ne recevant aucun secours de Constantinople,le général romain fut bientôt obligé de se retirer et s'embarqua pour Messine en Sicile (A° 548)^. De là il sollicita son rappel, qu'il obtint enfin, par l'entremise de sa femme (A° 549)^. Justinien perdit ainsi l'Italie, grâce aux continuelles hésitations qui l'empêchèrent de soutenir avec

^) Analyse du traité dans Ménandre» fragm, 11.

S) Procope. de belL Goth. III, 2.

5) Ib. III, 3-9.

*) Ib. lU, 10-13; 15-20.

^) Ib. III, 2iJ-28.

•) Ib. III. 30.

vigueur les efforts de son illustre général. Après le départ de Bélisaire, Rome retomba au pouvoir de Totilas*, qui étendit sa domination jusqu'au Danube, où il rétablît les fortifications élevées pour protéger ce fleuve contre les invasions des Langobards et des Gépides. Ravenne et Ancône furent les seules villes qui demeurèrent aux Impériaux. Le nouveau souverain de Tltalie attaqua alors la Sicile et envoya un ambassadeur à Constantiiiople pour négocier la paix avec Justinien (A*" 550)*.

L'empereur, alarmé par les progrès de Totilas, rejeta ses conditions et envoya une flotte au secours de la Sicile. En même temps il assembla une armée considérable, et en donna le commandement à son neveu Germanus^ qui avait épousé Matasvinthe, veuve de Vitigès et petite-fille du grand Theoderic (A*" 551) \ mais qui mourut subitement à Sardica. Justinien lui donna pour successeur Narsès, l'ancien rival de Bélisaire*. Narsès réunit sous ses drapeaux toutes les troupes stationnées dans la Thrace et riUyrie; il renforça son armée par des mercenaires pris parmi les Huns, les Gépides et les Hérules. Audoin, roi des Langobards, lui envoya 2500 guerriers. L'empereur profita aussi de la mort du roi franc Theudebert, le fidèle allié des Golhs, pour conclure un traité de paix avec son fils Theudebald*. Cette alliance était d'autant plus avantageuse, que les Francs étaient maîtres de la Ligurie et de la Vénitie*. Après une marche diifficile le long du littoral de TAdriatique, Narsès gagna Ravenne, d'où il dirigea sa marche sur Rome. Totilas alla à sa rencontre, et la bataille s'engagea au pied de l'Apennin non loin d'Ariminium (A° 552). Les Goths furent vaincus après un combat acharné qui avait duré toute une journée, et Totilas, qui avait été blessé, mourut bientôt

1) Procop. de bell. Goth, III, 36. Vita Vigilii dans le Libkr pontifical».

«) Ib. III, 37.

») Ib. III, 39-40.

*) Agathias, lib. I, 27.

5) Agathias I, 15. Procop. de bell. Goth. IV, 24. Supra, p. 117.

«) Procop. ib. III, 33; IV, 24.

après*. Cette victoire décida du sort de l'Italie; toutes les villes qui n'avaient pas de garnisons gothiques, ouvrirent leurs portes à Narsès. Les restes de l'armée de Totilas se rallièrent sous son général, le vaillant Téjas qui se retira dans le midi de l'Italie. Une dernière bataille eut lieu au pied du Vésuve (A** 553); Téjas périt après avoir soutenu pendant deux jours à la tête de quelques milliers de Goths un combat aussi opiniâtre qu'inégal*. Les Goths des contrées situées entre le Pô et les Alpes essayèrent en vain de se défendre, secourus par une armée de Francs, qui envahit l'Italie sous la conduite de Leuthaire et de Bucelin. Narsès vainquit d'abord les Francs, puis força les restes des Goths, qui s'étaient retirés dans une forteresse de l'Apennin, à se rendre. Ils furent envoyés à Constantinople,et la grande nation des Ost-Goths disparut ainsi de l'histoire (A''554)^.

Justinien, maître de Tltalie, le fut bientôt de la Sardaigne, de la Corse et des Baléares, que Totilas avait conquises^ dans l'année même de sa mort^. Une guerre civile dans la royaume des Visigoths fournit à cet empereur l'occasion d'occuper une partie des côtes de l'Espagne. Athanagild, qui s'était mis à la tête des Goths révoltés contre leur roi Agiia, demanda du secours à l'empereur Justinien. Une flotte nombreuse commandée par le patrice Liberius aborda en Espagne et aida Athanagild à s'emparer du pouvoir (A° 554). Les Romains se mirent alors en possession de tout le littoral de la Bétique et de Valence, et se défendirent avec succès contre Athanagild et ses successeurs dans les villes maritimes qu'ils avaient fortifiées'^. Us s'y maintinrent pendant plus de soixante dix ans.

Tandis que les armées de Justinien soutenaient ces guerres lointaines aux deux extrémités du monde romain, la frontière la plus rapprochée de la capitale, celle du Danube, demeu-

>) Procop. de helL Goth, III, 26-32.

») Procop ib, IV, 3335.

') Agathias, lib. II. 39-51. Gregor. Turon. III, 32. Supra, p. 117.

*) Procop. de bell. Goth, IV, 24.

*) Isidor. p. 286. Jordanes Getica, c. 58. Oregor. Turon. IV, 8.

rait exposée aux attaques incessantes des peuples barbares qui continuaient à affluer dans les plaines ouvertes de l'Europe orientale. Après les Huns, qui avaient donné la première impulsion au grand mouvement des migrations, étaient arrivés les Bulgares*, qui ne tardèrent pas à entraîner dans leurs courses dévastatrices les peuples slaves. C est au début du régne de Justinien que les Slaves franchirent le Danube (A^ 527), et commencèrent à se répandre dans les provinces grecques de l'empire. Un nouveau peuple asiatique, qui avait adopté le nom redouté d'Avars^^ fit sa première apparition sur le Danube dans le cours du même règne {A^ 552). Contre ce âot envahissant, Justinien se bornait à pratiquer l'ancienne politique romaine, en opposant un peuple barbare à Tautre. C'est ainsi qu'il arma les Huns Utigoures contre les Huns Cuturgoures, qui éprouvèrent une grande défaite sur les bords du Danube (A** 553). Quelques années après, Zamergan, le roi des Cuturgoures, comptant prendre sa revanche, franchit le Danube, envoya une partie de son armée en Grèce et marcha lui-môme avec le reste jusque sous les murs de la capitale. Dans cette extrémité, Justinien songea de nouveau à Bélisaire, qui depuis son retour vivait dans la retraite. Le vieux général se montra à la hauteur du péril, et avec de faibles troupes, il sauva l'empire par une dernière victoire (A° 559)'. Tant de services rendus à son prince et à sa patrie ne purent le mettre à couvert des accusations de ses envieux, qui l'impliquèrent dans une conjuration tramée contre la vie de Justinien. Bélisaire fut déclaré coupable, ses biens furent confisqués, et lui-même retenu prisonnier dans son propre palais. Il est vrai, son innocence fut bientôt reconnue et l'empereur lui rendit ses biens; mais Bélisaire mourut huit mois après (A° 563)*. Quant aux Huns du Danube, ils ne se relevèrent plus de cette

1) Infra, p. 146.

<) Infra, p. 141.

8) Agathias, V, 10-14; Malalas, p. 490. Victor Tunnensis, A® 559. ^) Malalas, II. p. 2.'U, La fable de Bélisaire aveugle et mendiant a été réfutée déjà par Pagi, CriHca A* 561, n» 7.

justinien: I3o

^^éfaite; mais leur place fut prise par d'autres Asiatiques, qui reprendront la lutte contre les successeurs de Justinien.

Gouvernement intérieur de Justinien.

Dans le gouvernement intérieur, deux affaires préoccupèrent constamment Justinien : la refonte de la législation et les controverses théologiques. Son œuvre législative se réduit à un travail de codification ; et lentreprise n'en ëtait pas nouvelle chez les Romains. De tout temps on avait codifié à Rome*. La loi des XII tables, qui jeta les fondations du droit romain dès le début de l'époque républicaine, n était que la codification du mos majorum ou des coutumes non écrites en vigueur à cette époque. Les édits prétoriens, par lesquels le droit romain avait continué à se développer, s'étaient accumulés avec le temps et rendirent nécessaire un travail de revision et de fusion, dont l'empereur Hadrien chargea le célèbre jurisconsulte Salvius Julianus : cette nouvelle rédaction. connue sous le nom d'Edictum perpetuum^ fut revêtue de la sanction législative du sénat romain (A® 129). Le même Julien en fit ensuite un Commentaire (Digestortun libri XC)y qui allait servir de modèle à Justinien. Il fut continué par une série d'auteurs, dont les travaux portèrent le droit romain à sa perfection : c'est l'époque des empereurs' Sévères, au m* siècle, qui fut l'âge d or de la jurisprudence romaine, représentée par les trois grands noms de Papinien, Paulet Ulpien. Cependant l'activité législative des empereurs avait donné lieu à un grand nombre de constitutions impériales, qui rendirent nécessaire une nouvelle codification : ce fut l'œuvre de deux jurisconsultes, Grégoire et Hermogène, qui vivaient à l'époque de Constantin le Grand. Ces recueils sont connus sous le nom de Codes Grégorien et Hermogénien.

^) Krûger (P.\ Geschichie der Quellen und Litteratur des rômischen ^echts. Leipzig, 1888. Karlowa, Rôm. Rechtsgeschichte. Leipzig, 1885. L'histoire de la codification chez tes Romains est bien résumée dans Rudorff, Rûm, Rechtsgeschichte, voL I. chap. 3 : •* Die Incorporation und codification àêsReehisn,

Avec la conversion des Césars, les constitutions impériale» qu'ils continuèrent /i publier, s'inspirèrent de l'esprit nouveau du christianisme : l'empereur d'Orient Théodose II les fit recueillir dans le Code théodosien, qui fut également adoptéet publié dans l'empire d'Occident. Ce travail fut suivi d'un certain nombre de constitutions isolées, connues sous le nom de Novellae. 11 était temps de fondre en un tout ces divers recueils : cette codification finale est l'œuvre du règne de Justinien.

Justinien chargea de cette tâche le questeur Tribonien.le plus célèbre jurisconsulte de son temps, et lui associa neuf autres jurisconsultes. Ils commencèrent par faire un nouveau recueil méthodique de toutes les constitutions impériales contenues dans les codes Grégorien, Hermogénien et Théodosien, ou publiées sous le titre de Novelles. Ce premier code qui devait remplacer toutes les lois antérieures, fut promulgué en 529. La concision du code rendit nécessaire un ouvrage plus étendu pour lui servir de commentaire et l'appliquer aux cas particuliers. Le môme Tribonien et seize autres savants firent alors un extrait des meilleures décisions de tous les anciens jurisconsultes. Cet ouvrage reçut le nom de Digesta ou Pandectae^ . De plus, comme les Pandectes à leur tour étaient trop étendues pour servir de base à l'enseignement du droit, Tribonien fut chargé de la composition d'un abrégé, qu'il publia sous le titre à^instiiuies (instituta, elemenla), et qui contient un extrait du droit

^) Le mérite de ce tTiesaurus de la jurispradence romaine est apprécié diversement par les modernes. Pris en lui-même, ce n*est qu*une compilation. Sa râleur réside dans Texcellence des matériaux,qui datent de la belle époque. « On a prétendu que loin de rendre à la postérité un service signale, Justinien, en rendant inutiles les ouvrages des jurisconsultes classiques a amené leur destruction et leur perte. Au lieu d'éloges, cette compilation ne mériterait que le blâme ! Mais cette critique n'est pas fondée. A supposer que le Digeste n'eût pas été rédigé, les écrits des Jurisconsultes classiques, ne s'en seraient pas moins perdus. Grâce aux compilations de Justinien, nous possédons lea sources du droit romain, sinon en entier, du moins dans de telles proportions que l'antiquité ne nous a laissé de semblables richesses pour aucune autre branche de la science. » (KrQger, cité, p. 346.)

romain de la meilleure époque de l'empire*. Force de loi fut donnée au digeste et aux institutes à dater du même jour (Â"" 533). Pendant ces travaux législatifs Justinien avait publié 50 décisions sur les points les plus contestés du droit ancien. De nouveaux changements devinrent dès lora Décessaires dans le code : Tribonien en fut encore chargé. Ce texte revisé fut publié (A® 534) sous le titre de codex repetUœ prœlectionis : le premier code fut abrogé et n'est pas parvenu jusqu'à nous. Justinien publia encore après un certain nombre de lois appelées nouvelles (Novellœ). Elles contiennent des dispositions additionnelles ou dérogatoires aa code.

Ce même règne, sous lequel le droit romain a pris sa forme définitive, vit disparaître deux institutions surannées de l'antiquité : l'école d'Athènes, qui fut fermée comme le dernier refuge delà philosophie payenne(A'529)*, et le consulat romain, dont le renouvellement annuel n'était plua qu'une cérémonie vaine, mais dispendieuse par les fêtes quelle occasionnait (A** 541)^.

La législation de Justinien confirmait une fois de plus lautorité absolue des empereurs, dont la seule volonté fesait toujours loi. Cette autorité, Justinien prétendait la porter même dans les discussions théologiques de son temps. Dan» son zèle pour l'orthodoxie, il se mêla de censurer, par un édil dogmatique (A° 544), trois écrits théologiques, entachés en effet de l'hérésie nestorienne. Mais dans la pensée de la secte contraire des monophysites, il s'agissait tout autant de protester indirectement contre le concile de Chalcédoine, qui

^) Tribonien se servit surtout de Touvrage que Gains avait publié sous le même titre {A9 170), et dont le texte, retrouvé par Niebuhr, a été pour la première fois imprimé À Berlin, 1820.

') Malalas, fragm, p. 451.

') Le dernier titulaire fut un Basilius. Après lui et jusqu*à la mort de Justinien, on compta les années post cons. Basilii. Sous les successeurs de Justinien, qui cumulèrent le consulat avec l'empire, l'année de Tavènement fut considéré comme consulat et les années suivantes comme post-consulaires, Clinton, Chronology ofRome. Oxford, 1853. Qiry, Manuel de diplomatique^ p. 84.

1 avait condamnée. L'on comptait cette fois sur le concours du pape alors régnant, Vigile, qui passait pour une créature de de la cour. Comme il hésitait pourtant à se prêter à ces empiétements du pouvoir civil, il fut appelé à Constantinople pour s'expliquer. Il y fut reçu avec de grands honneurs (A^ 547). Mais presqu'aussitôt il éclata, au .sujet de Tédit impérial, un conflit dans lequel le pape fut violenté, obligé même de fuir à plus d'une reprise, jusqua ce que l'on s accordât à convoquer à Constantinople, un nouveau concile, le V* œcuménique (A° 553)*. Dans ce concile, les trois chapitres, objet de cette querelle, furent examinés à nouveau et condamnés comme hérétiques. Le pape, de son côté, par un acte officiel, confirma cette décision du concile (A** 554). Néanmoins bien des évêques d'Occident, qui voyaient dans ce nouveau concile une sorte de désaveu du précédent, réfusèrent d y souscrire et donnèrent ainsi lieu à un nouveau schisme, qui se prolongea un demi-siècle sous le nom de schisme (ÏAquilée*.

Malgré ses guerres continuelles, Justinien n'avait pas cessé, durant un règne de trente-huit ans, de se livrer à son goût pour les constructions. Il en éleva dans toutes les parties de l'empire^, mais surtout dans sa capitale, qui fut ornée de palais et d'églises, en même temps qu'alimentée par de nouveaux aqueducs : parmi les vingt- cinq églises duesà Justinien, la grande église, celle de Ste-Sophie, détruite par un incendie, et rebâtie à grands frais (A** 537), demeure le monument le plus remarquable de ce règne*. Mais, par ces dépenses, Justinien achevait de gaspiller les ressources de son empire, qui fut affligé d'autre part, sous son règne, par de fréquents tremblements de terre et par une peste, qui

' M Hefelé, ConciUengeschichte U, p- 755-837.

*) Hergenrôther, Kirchengeschichte ï, p. 489-505.

^) Voir rénumération des constructions de Justinien dans le traité de -de Procope. De aedificiis Justiniani (Corpus hist. Byzant. vol. 18).

*) Description de Ste-Sophie par Paul Silentiaire, Descriptio etc. (Corpus Hist. Byzant. vol. 30.)

Aîlata à plusieurs reprises, et enleva à Constantinople plus de 400,000 habitants. Aussi lorsque Justinien mourut {A° 565), laissait-il à son neveu et successeur, Justin II, un empire épuisé*, en face de nations jeunes, entreprenantes, prêtes à profiter de la moindre défaillance de l'empire, pour se répandre de nouveau dans ses provinces. En Afrique, depuis la destruction des Vandales, les Maures avaient repris leurs incursions sur le territoire romain. Justinien avait dû y envoyer de nouveau une flotte et une armée sous le général Jean Troglita et reconquérir cette province sur les tribus barbares de TAfrique (A^ 550)'. L'Italie, à peine délivrée de la domination des Goths, était déjà convoitée par les Langobards. Enfin le centre môme de TEmpire allait s'ouvrir aux populations slaves, cédant elles-mêmes à la pression de nouvelles migrations asiatiques.

g V. — L'EMPIRE D'ORIENT ET LES INVASIONS SLAVES. (565-600)

Textes grecs : Ménandre, Fragmenta, cités p. 119. — Evagi'e, Historia eccl. Edd. Bidez et Parmentier. Londres, 1898. — Thôophylacte, HtstoriaeMauricH (582-602). Ed. de Boor. Leipzig, 1887. — Les chroniques BYZANTINES, citées p. 119. — TEXTES LATINS : Corippe, De laudfbus Justini II carmina (Auctores Antiq. 3.) Paul Warnefried, Hist. Langohardorum (Scrîptores rerum Langobardicamm, cité p. 151). — Frédégaire, (Scriptores renim Merowing. cité, p. 81). — Libellus de conversione Carentanorum (Scriptores de Pertz, série in- fol. vol. XI).

Travaux modernes : Groh, Kaiser Justin IL Leipzig, 1889. — Hopf, Geschichte Griechenlands von Beginn des Mittelalters (vol. 85 ^ de rEncycl. Ersch et Gruber). — Jireçek (C), Geschichte der Bulgaren.

M On ne peut néanmoins ajouter aucune fois aux chiffres donnés dans y Bùtoire secrète de Procope (c. 18, 23), d'après lequel le règne de flustinien aurait vu périr par la guerre, par la peste ou la famine, cent millions d'habitants. Il y a ici exagération évidente, inspirée par un esprit de dénigrement systématique.

•) La guerre de ce Jean Troglite contre les Maures d'Afrique vers 550, mentionnée par Procope, Vandal. II, 28, a fait l'objet d'une épopée latiûe, la Johannide ou De bellis Libycis, par Corippe, découverte en 1820, rééditée dans les Anctorei Antiq. vol. 3.

Leipzig, 1876. — Budinger, GSiterreich. Geschichte. Leipzig, 1858. — Shafarick. Antiquités slaves (cité, p. 11). — Am. Thien'y, Histoire d'Attila et de ses successeurs (comprend aussi Vhistoire des Avars)^ Paris 1865, 2 vol.

Premier empire des Turcs et migration dite des Avars.

C'est à l'époque de Justinien que le nom des Turcs est pour la prenoière fois* mentionné dans l'histoire, où ils n'ont pas cessé de jouer depuis un rôle considérable. Ils étaient alors encore établis dans ces régions de l'Asie centrale sur lesquelles les historiens byzantins n'ont recueilli que des données décousues. Dans les Annales chinoises', on trouvedes renseignements plus suivis sur les révolutions dont la haute Asie a été le théâtre, dans ces temps reculés. Après la destruction de l'empire des Hiongnou ou Huns, en l'an 93 de notre ère', avait régné un peuple tartare, nommé par les Chinois Sienpi (les Sibirs)^ dont l'empire fut renversé à son tour en Tan 233; puis vinrent les Jouen-Jouen, qui fondèrent un nouvel empire en 390, sous un chef Thulun, qui prit le premier le titre de Kha-kan (Chaganus), si répandu dans la suite (A"" 402). Enfin au vi® siècle les Tou-kioue renversent la domination des précédents et subjuguent les autres peuples barbares de cette région de l'Asie entre les monts Altaï et l'Oural. Ces Tou-kioue des Annales chinoises sont les Turcs des historiens byzantins. Leur souverain, qui reprit ce titre de Kha-kan, Dizaboul, en étendant ses conquêtes, devint voisin de l'empire persan des Sassanides, toujours en guerre avec les empereur romains. Les premières relations entre les Turcs et les Byzantins furent au contraire pacifiques. Une ambassade turque étant arrivée à Constan-

^) Le nom de Turc apparaît pour la première fois dans Thistorien byzantin, Agathias, 1. 3» mais en passant, à propos d*un détail de coiffure. Ménandre» pragm. II, 8, est le premier qui en traite ex professo, à Toccasion des ambassades envoyées dans le pajs des Ttircs par Justin II (A^ 571). Dans les chroniques latines, le nom de Turc n^apparalt pas avant la compilation de Frédégaire, au vu" siècle.

^) D après de Guignes, Histoire générale des Huns, Turcs, etc. — Caban,. Turcs et Mongols, Introduction à Vhistoire de VAsie. Paris, 1896.

3) Supra, p. 57.

tinople, peu après la mort de Justinien, son successeur Justin II en profita pour faire entrer ce peuple nouveau dans une ligue contre la puissance persane (A"" 571)*.

Cependant les conquêtes des Turcs en Asie devaient avoir un contre-coup plus grave pour les nations de l'Europe. Ils venaient de subjuguer une tribu hunnique, celle des Ogores, établie sur le cours du Volga. Une fraction de ces Ogores, au nombre de 20,000, plutôt que de se soumettre, s'étaient expatriés, et avaient pénétré en Europe, où, changeant de nom^, ils se fesaient passer pour un reste de la nation des Avars (A® 552). Avant la domination des Turcs, les Avars avaient été les maîtres de l'Asie^ et leur nom y était toujours redouté. Les Ogores avaient été les sujets des Avars, En reprenant de ceux-ci le titre de Chagan, ils se rendirent à leur tour redoutables. Arrivés à la frontière du Danube, ces pseudo-Avars essayèrent d'intimider lempereur Justinien*, qui s en débarrassa en leur donnant quelque argent (A** 558). A son instigation, ils tournèrent leurs armes contre les Slaves du Danube, qui furent conquis sans peine. Ils rencontrèrent plus de résistance de la part des nations germaniques demeurées dans cette région. Ils contribuèrent à la destruction des Gépides, grâce à lalliance des Langobards, et ce n'est qu'après le départ de ceux-ci pour l'Italie, qu'ils prirent définitivement possession de la Pannonie entière ; ils devinrent dès lors les voisins les plus redoutables de l'empire d'Orient (A^ 568).

^) Ménandre ih,

*) Cette imposture fat bientôt découverte, à la suite d'un message des Turcs à Tempereur. On serait porté à mettre en doute ce fait étrange, 8 il n*était affirmé aussi formellement par Tbéophylacte (VII, 8-9). qui est contemporain.

^) Cet empire des Avars, qui n'est mentionné que dans Tbéophylacte (VII, 7), coïncide avec l'empire des Jouen-Jouen, renseigné dans les auteurs chinois, et quant à l'époque et quant au titre de Kha-kan.

^) Evagre, IV, 1; Malalas, 498. Jean d'Ëphôse, Hist, eccU (en syriaque)* Ed. Cureton. Oxford, 1853.

L*empire des Âvars et les successeurs de Justinien.

Uempire asiatique fondé par les Avars dans les plaines de l'Europe orientale, rappelait par sa situation, comme par les mœurs sauvages de ses maîtres, l'ancien empire des Huns, dont il fut une sorte de restauration'. Non seulement les peuples slaves subissaient cette nouvelle domination, avec leur docilité habituelle, mais les Francs eux-mêmes eurent peine à résister aux attaques des Avars, devenus leurs voisins par la conquête des contrées slaves : un roi franc Sigebert, dans une de ces rencontres, devint leur prisonnier, et demeura leur tributaire, sous le titre adouci d'allié (A® 568)*. En Italie aussi, malgré leur ancienne alliance avec les Langobards, les Avars firent plusieurs descentes, mettant tout à feu et à sang (A® 611)^. Et nous voyons que jusque chez les Visigoths d'Espagne, on fesait des préparatifs dans l'attente d'une invasion de ces barbares redoutés (A** 610)*. Mais c'est l'empire d'Orient qui devait le plus souffrir de leurs attaques.

Au moment où Justinien mourut, les Avars avaient pour chef le célèbre Baïan, type accompli de ces Khakans asiatiques (A° 562)^. A la fois insolent et astucieux, Baïan se targuait d'être l'allié des Romains, qu'il importunait de ses ambassades, de ses exigences et de ses serments sans cesse parjurés. L'objet constant de ses convoitises, était la grande ville romaine de Sirmiura, qu'il revendiquait comme une dépendance de son domaine récemment acquis de Pannonie. Pour lui tenir tête, il aurait fallu à l'empire un

M ftrégoipe de Tours ne les appelle que Chuni (IV, 23). Paul Diac^f. M Huni, qui et Avares «> (II, 10).

2) Sur cette alliance, Ménandre, fragm. 23. Sur la captivité de Sigebert^ Gregor. Tur. IV, 23.

8) Paul Diacre. IV. 38.

- *) Voir dans les Epistolae Wisigothae (Pertz, Ehistolab vol. 3;, deux lettres à ce sujet d'un comte de Septirnanie, Bulgar (n^ 11 et 12).

^) On trouvera un portrait réussi de Baïun dans Âm. Thierry, Histoire d*AUilaeic., t. I, p. 392.

souverain énergique: Mais le faible Justin II*, qui devait la couronne à la seule faveur de son oncle, en héritant de la lourde succession de Justinien, n'avait pas hérité de l'habileté de celui-ci. Il destitua le célèbre Narsès, gouverneur de ritalie et ouvrit ainsi cette péninsule à l'invasion des Langobards (A** 568)'. En Asie, il s'aliéna le roi des Perses, en se liguant avec leurs adversaires, avec Dizaboul, le Khakan des Turcs ^, avec les rois abyssins, que les Perses venaient de chasser de l'Arabie*. Chosroès, ayant rompu la paix de cinquante ans, mit le siège devant la ville frontière de Dara, pendant qu'Adarman, son lieutenant, dévastait la Syrie et pillait les faubourgs d'Antioche (A"* 573)'. En même temps, Baïan, rompant son alliance avec lempire, franchissait le Danube avec ses barbares et infligeait un échec au chef de la garde, Tibère*. Au milieu de ces revers, Justin II, dont les facultés commençaient à baisser, cédant aux conseils de l'impératrice Sophie, adopta Tibère pour son successeur, en l'associant à lempire sous le titre de César (A"* 574)®.

^) Généalogie de la famille de JuBtinien :

Justin P' Vigilant ia

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