‹ Histoire du moyen âgeChapitre 45 sur 114 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'islamisme et les conquêtes des Arabes en Orient.

§ I. — L'ASIE ET L'EMPIRE GREC A L'EPOQUE D'HERACLïUS. (600-632 après J.-C.)

Tbxtes grecs : Théodoret, Hist eccl. 325-427 (Patrologie grecque de Migne). — Evagre, Hisioria eccl, (cité p. 139). — Nicéphore patriarche Breviarium 602-769. Ed. de Boor, Leipzig, 1880. — Chronicon pascale Corpus hist. Byzant. n^ 14, 15); George Pisides, Carmina (ib. n^ 30j; Théophane, Chronographia (ib. 0^37, 50); Procope, De bello persico (ib. no 16). — Textes syriaques : Josué le Stylite, éd. Martin (avec trad. française). Leipzig, 1870. — Jean d'Ephèse, éd. Cureton. Oxford, 1853.

— Acta sajictoruin syriace. Ed. Bedjan t. II Leipzig, 1892 (Martyres Chaldaei et Persae). — Textes arméniens : Elisée, — Moïse de Khoren,

— Etienne de Daron. — (Les historiens persans sont sans autorité ici, les plus anciens ayant écrit au xv« siècle).

Travaux modernes : Drapeyron, L'empereur Héraclms et l'empire grec au vii« siècle. Paris, 1869. — Rawlinson (G.), The seventh oriental Monarchy, Londres, 1876. — Saint-Martin, Mémoires sur r Arménie. Paris, 1818. — Nôve, V Arménie chrétienne et sa littérature. Louvain 1886. — Du laurier, Histoire de V Église arménienne, Paris, 1855.

En Asie, comme en Europe, le christianisme a précédé rislaraisme, dont Tavènement marque un recul dans l'histoire de l'humanité et de la civilisation. Non seulement le christianisme régnait exclusivement dans la portion de l'Asie antérieure, comprise dans l'empire byzantin, mais, dès les temps apostoliques, il s'était répandu au-delà, chez les Parthes et peut-être jusqu'aux Indes. D'après une tradition très ancienne, l'apôtre St Thomas leur prêcha l'évangile, et la ville d'Edesse près de l'Euphrate s'honorait de conserver

l'asik bt l'empire grec. 219

le tombeau de cet apôtre ^ De nombreuses communautés chrétiennes existaient dans les villes et les campagnes. Plusieurs sièges épiscopaux étaient établis; des monastères fondés. €e mouvement religieux fut, il est vrai, arrêté subitement par la chute de la dynastie parthe des Arsacides, qui fit place à une monarchie néo-persane, celle des Sassanides. Le fondateur de cette monarchie, Ârtaxerscès ou Ardshir petit- :fils de Sassan, pour affermir son trône, rétablit l'ancienne religion de l'Iran, le Magisme ou culte du feu, et rendit à la caste des Mages une influence prépondérante sur la vie publique et privée; de là une hostilité croissante de ceux-ci contre les chrétiens de l'Iran (A** 226).

Vers la même époque, une autre aberration religieuse prit naissance dans la monarchie persane, d'où elle devait se répandre jusqu'en Occident : c'est le manichéisme. Manôs, son auteur, d abord mage, puis prêtre chrétien, s'érigea en réformateur religieux, en prêchant un mélange de dualisme, de gnosticisme et de christianisme*. Il eut un succès éphémère sous le règne de Sapor I®"" (f 272), suivi d'une réaction sous les successeurs de celui-ci. Lui-même périt misérablement (A*' 277); mais il laissait des disciples qui continuèrent à répandre ses doctrines anti-sociales un peu partout. Partout aussi, ils furent répudiés et proscrits. Dans Tempire romain, ce fut contre eux que furent allumés les premiers bûchers, par un empereur payen, Dioclétien (A^ 287) ^ Cette réprobation universelle condamnait les Manichéens à se cacher : ils s'organisèrent en société secrète et continuèrent à vivre, sous cette forme, pendant une grande partie du moyen âge, reparaissant de siècle en siècle sous les noms

^) Sur l'apostolat des disciples de St Thomas, cf. Acta Si Mari apostoli Mesopotamiae. Ed. Abbeloos (texte syriaque, avec trad. latine), dans le vol. IV (1885) des Analkcta Bolland.

*) Hergenrôther I, p. 212 sqq.

^) CoDicis Grkgoriani fragmenta, XIV, n° 4 : De màleficis et Manichaeis, Cet êdit cruel fut adouci sous les empereurs chrétiens : Code théodo- 8IBN, XVIy n^ 9. Mais en 690 Justinien II fit revivre cette peine du feu contre les Paaliciens, et aa xiii^ siècle, les bûchers se multiplieront en Occident, en même temps que s y répand la secte des cathares.

divers de Pauliciens, Cathares^ Bogomiles ou Bulgares^ et soulevant chaque fois la marne réprobation.

Tandis. que le christianisme reculait dans Tlran, TÂrménie voisine devenait chrétienne. Le royaume d'Arménie, où régnait une branche des Arsacides, avait maintenu jusque-là son indépendance, grâce à la rivalité de ses deux puissants voisins les Perses et les Romains. Tiridate III, chassé de son pays, par les Perses, était parvenu à remonter sur le trône avec l'assistance des Romains (A** 276). A la méme^ époque, un parent de ce prince, Grégoire l'IUuminateur, rapportait de l' Asie-Mineure, où il fut élevé, la connaissance de l'évangile, la répandit dans son peuple, et, après avoir subi plus d'une persécution, finit par convertir le roi luimôme (A* 302)*. Depuis lors l'Arménie est demeurée^ chrétienne, et c'est à cette constance dans sa foi qu elle doit la conservation de sa nationalité, à travers les plus grandes vicissitudes.

L'Arménie serait sans contredit le plus ancien des royaumes chrétiens, si cette priorité n'était revendiquée par un petit Etat syrien de la Mésopotamie, TOsrhoène ou le pays d'Edesse dont le prince, un Abgar, aurait fait profession publique de christianisme dès l'an 160% et qui fesait remonter à l'an 200 la construction de sa première église monumentale. Mais ce petit royaume, enclavé dans l'empire romain dont il était tributaire, finit par être absorbé par celui-ci, et à partir de ce moment les chrétiens de la Mésopotamie subirent le sort des autres chrétiens de l'empire, tour à tour tolérés ou persécutés et enfin triomphants par la conversion du grand Constantin.

L'ère des persécutions s'était à peine fermée, par cette conversion, dans l'empire romain qu'elle s'ouvrit dans la

1) Hergenrôther, I p. 330.

2) La Lettre du Christ à un Abgar (tEdesse de son temps, doit être rangée au nombre dea faux. Hergenrôther I, p. 93. Mais cette pièce» tenue pour authentique au temps d'Eusèbe (A® 325), témoigne que la priorité de cette chrétienté était admise dès lors.

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monarchie persaue. Cette coïncidence n*est pas fortuite. Les <;hrétiens de la Perse devaient regarder les Romains convertis comme des alliés, au besoin des protecteurs contre les vexations qu ils avaient à subir de la part des Mages et des Juifs. Sapor II, alors en lutte avec les Romains, commença à se défier de ses sujets chrétiens; il en vint vouloir extirper le christianisme dans ses États,en ordonnant une persécution sanglante, signalée par de nombreux martyrs (A^ 330) * .

Ce prince dit Sapor le Grand, qui avait fixé sa capitale à Ctésiphon sur le Tigre, régna 70 ans (309-379). Il fut presque toujours en guerre tantôt avec les barbares, qui infestaient le nord de ses États, tantôt avec les Romains, contre lesquels il revendiquait la possession de la Mésopotamie et de l'Arménie*. Il fut arrêté par les armes triomphantes de Julien, qui s'avança jusqu'aux portes deCtésiphon. Mais la mort brusque de celui-ci amena la retraite des Romains, qui n'échappèrent à un désastre qu'au prix d'une paix humiliante, en restituant à Sapor la Mésopotamie et en abandonnant à sa discrétion l'Arménie (A® 363)'. Sapor en profita pour détrôner la dynastie arménienne et y persécuter le christianisme^.

Sous les successeurs de Sapor II, l'Arménie chrétienne recouvra son indépendance. L'ancienne dynastie remonta sur le trône avec le roi Para^. Les chrétiens de la Perse aussi commencèrent à respirer. Le roi Isdigerd P' (A^ 399) leur permit de rebâtir leurs églises et de rendre aux évoques leurs sièges vacants. Ce prince montrait même de l'inclination pour la foi chrétienne, lorsque le zèle inconsidéré d'un évoque, Abdas de Suze, qui détruisit un j^yrée ou sanctuaire du feu, ralluma, avec la haine des mages, la persécution

*) Acto MarKardaghi marlyrU sub Sapore II, éd. Abbeloos (texte syriaque «▼ec version latine) dans le vol. IX (1890) des Acta Bolland. <) Zosime, II, ôô.

^) Àmmien Marcellin, 25 : 3.

*) Ammien, 25 : 7; Zosime III, 31-32.

*) Ammien, 30: 1.

*) Theodoret, IV, 32.

contrôles chrétiens (A** 418)*. Cette seconde persécution dura quatre ans.

A la même époque disparut le royaume indépendant d'Arménie, à la suite de la discorde qui éclata au sein de la dynastie. L'un de ces princes, du nom d'Arsace, se plaça sous la protection des Romains, tandis que son frère Tigrane fit sa soumission aux Perses. Ceux-ci en profitèrent pour s'emparer de la plus grande partie de TArménie, convertie en satrapie, sous le nom de Persarménie. Le dernier des Arsacides, qui régnait sur le restant de la nation, ne tarda pas à abdiquer en faveur des Romains, qui de leur côté en firent une province romaine (A"* 422)'.

Ce partage de l'Arménie ne mit pas fin à la rivalité des Perses et des Romains. Mais leurs forces respectives furent alors absorbées par le grand mouvement des nations barbares qui se fesait sentir en Asie aussi bien qu'en Europe : c'est l'époque de la chute de l'Empire d'Occident. Le roi des Perses Pérosès ou Pirous, aux prises avec les Huns asiatiques, subit de son côté un désastre, où il périt avec la plupart de ses fils (A** 488) '. Cobad, le seul survivant de ceux-ci ,euten outre à lutter contre des prétendants : après avoir été tour à tour renversé et rétabli, il reprit la guerre contre l'empereur des Romains, Anastase, qui acheta son repos à prix d'argent (A** 505) \ Plus longue fut la lutte qu'il entama contre Justin V et Justinien pour la possession de la

i) Theodoret, V, 30.

S) D'aprôs Procop», B. Pers. I, 2; D« Aedif, III, 1 : 5. Toute différente est la version de Moïse de Khoréne, l'historien national des Arméniens, mais dont Tautorité a été récemment ébranlée par la critique de M. Carrière. Il résulterait de là que les additions si estimées de M. de St-Martin au Bas^ Empire de Lebeau pourraient n'être qu'une malencontreuse interpollation. Car elles sont puisées en grande partie à cette source suspecte. Tout ce chapitre de rhistoire est à refaire. Aussi nous n'insisterons pas sur les destinées àe l'Arménie à cette époque, sur leurs rebellions contre la domination persane, celle de 452, sous Vartan, celle de 484, sous son neveu Vahan, tout cela ne reposant que sur lautorité incontestée jusqu'ici de Moïse de Khoréne. Voir Carrière, Nouvelles sources de Moïse de Khoren. Paris, 1893.

3j Procope, B. Pers, I, 4.

4) Supra, p. 124.

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Colchide S et qui fut continuée par son successeur Chosroès P" (Â^ 531). On l'a exposé plus haut, ainsi que le traité définitif qui la termina (A^ 563)*.

Ce traité accordait la liberté religieuse aux chrétiens de la Perse, mais avec une réserve qui devait être une source de nouvelles persécutions : il était interdit aux chrétiens de faire des prosélytes. Or il arriva que le fils d*un mage se fit chrétien en dépit de tous les obstacles, au point de mourir martyr plutôt que de renoncer à la foi ^ En retour, Chosroès voulut imposer aux chrétiens d'adorer le feu\ Ce fut le signal de la défection des Persarméniens, qui invoquèrent la protection des Romains. Justin II, auxquels ils s'adressèrent, n'était guère en mesure de les protéger efficacement. Mais il en résulta une nouvelle rupture entre les Romains et les Perses'. Dans le cours de cette lutte, la monarchie persane fut bouleversée par une révolution inattendue.

Bahram ou Varanès était un gouverneur de province, appartenant à une grande famille du pays, qui se rattachait à la race des Arsacides^. Il s'était distingué au service de Chosroès I*' en guerre avec les Romains et avait été investi de son gouvernement par Hormisdas IV, le successeur de Chosroès (A** 579). Menacé par une coalition formée entre les Byzantins et les Turcs, Hormisdas chargea Bahram de la défense de son royaume. Bahram se tourna d'abord contre les Turcs, qu'il battit et força môme à se reconnaître tributaires des Perses. Mais dans sa rencontre avec les Byzantins, qui s'étaient avancés jusqu'à l'Araxe, il éprouva un grave échec. Hormisdas, auquel la puissance de son

i) Supra, p. 126.

*) Supra, p. 131.

3) Ce. martyr persan, Izbouzid, a été célébré par Thistorien byzantin Ménandre, contemporain immédiat, dans un poème intitulé : Tragodia, Il en reste une citation : Krumbacher, Byzani. Literaiur, p. 646.

*) Grégoire de Tours IV, 40, est le seul contemporain qui signale cette persécution des Persarméniens. Il devait tenir cette information lointaine d on évéque arménien, Simon, qui fesait en ce moment (Â<* 592) une tournée en Gaule (ib, X, 24).

5) Supra p. 143-144.

«) Théophylacte, III. 8.

2^ HISTOIRB DU MOTBN AGB.

sujet portait ombrage, en profita pour le destituer^. Mais Bahrman, refusant d obéir, souleva l'armée contre son maître. En môme temps, une sédition, causée par les violences de celui-ci, éclata dans la capitale ; Hormisdas fut jeté en prison, et son fils Chosroès II ou le Jeune fut proclamé roi (A** 590)*. Ce dernier eut la faiblesse d'accepter. Mais cela ne lui porta point bonheur. Car Bahram, le général rebelle, refusa de reconnaître cette usurpation; Chosroès, obligé de recourir aux armes,fut battu si complètement qu*il ne trouva de retraite que sur le territoire des Romains, ces ennemis séculaires de son royaume. Son père fut tué en prison^. La monarchie des Sassanides était renversée*. Les Romains pouvaient triompher^.

1) Théophylacte IV, 1-2.

*) Ib. IV, 3-7.

8) Ib. IV, 8-9.

4) Généalogie des Sassanides, depuis Sapor le Grand : Sapor II 309-379.

Sapor III 383-388

Rahram IV 388-399

Isdigerd I«' 399-421

Bahram V 422-440

Isdigerd II 440-457

Hormisdas III 457-464

Perosés 458 488 Balas 488-49 1

Cobad I«' 491-531

Chosroès I«' 531-579

Hormisdas IV 579590

Chosroès II 590-628

Siroôs

(Shahriar)

Isdigerd III 632-652 5) St Grégoire le Grand se faisait l'écho de ce triomphe, en écrivant à la cour de Constantinople, Registrum III n«64 (A® 593) : « numquid subjugaTerit omnipotens Deus imperium Persarum ? «*

HËRAOLIUS. 225

Cette monarchie fut restaurée pourtant, et cela par Tempereur Maurice, à la générosité duquel le jeune Chosroès ne s'était pas adressé en vain*. Chosroès II rentra dans ses Etats à la tête d une armée byzantine, avec un général romain, Narsès, vainquit deux fois Bahram, qui s'était fait proclamer roi, et le força à fuir chez les Turcs, où celui-ci mourut peu après*. Maurice avait espéré convertir le roi persan, auquel il avait donné pour conseiller un évoque Domitien, son cousin^. Mais Chosroès n'alla point jusqu'au baptême^. Il conserva -seulement pour le culte chrétien une certaine vénération, entretenue par sa femme préférée, Sira, qu'il avait épousée, bien que grecque et chrétienne ^ En tout cas la paix religieuse semblait enfin assurée aux chrétiens de TAsie à la faveur de Talliance étroite qui unissait Chosroès à l'empereur Maurice.

Malheureusement toutes ces espérances furent renversées par l'usurpation odieuse de Phocas (A'^ôO^)^. Le meurtre 4e Maurice non seulement amena la rupture de ces relations. Mais Chosroès, que les Mages ne cessaient d'instiguer, reprit la lutte sous le prétexte de venger son bienfaiteur : cette guerre ouvrit pour l'empire d'Orient une période de revers, aggravés encore par la défection du général Narsès, par des -conspirations à la cour et par des séditions en province. Enfin, les excès de Phocas lui ayant aliéné sa propre famille, son gendre Crispus entra en relation avec l'exarque d'Afrique, qui avait toujours refusé de reconnaître l'usurpateur. Une flotte, armée dans le port de Carthage et conduite par

^) Supra, p. 145.

«) Théophylacte. III. 18; IV 1-15; V, 1-11.

'j Sar ce Domitien, cfr Eyagre, VI, 16-18; Simocatte IV et V, pojjtm. Théophane, p. 410.

*) St Grégoire, Rkgxstrum III n* 62, adressé A Domitien (A* 593), dit : « Imperatorem Persaram non fuisse conversum doleo. «• Frédôgaire, moins bien informé, accueille dans sa chronique c. 9, le bruit que le roi des Pênes s'est fût baptiser. Mais les faits et les noms propres n'arrivaient & cette distance que très altérés. Le roi, chez lui, s'appelle AitxaUlfus.

5) Théophylacte. V, 13-15. Evagre VI, 21.

^) Supra, p. 146.

Héraclius, le fils de l'exarque, vint jeter lancre devant CoDstantinople, avant que Phocas eût songé à se préparer à la défense. Aussitôt le peuple de la ville sempara de la personne de Phocas, qui expia ses crimes dans les derniers supplices (A"* 610)*. Il avait régné sept ans.

Le règne d'Uéraelius.

Héraclius était appelé à succéder à Phocas, par le vœu du sénat et du peuple, au milieu des plus grands périls. Son règne n*est qu'un tissu formé de revers, de triomphes el de nouveaux revers. Ces vicissitudes s'expliquent par le caractère de ce prince, mélange singulier d'apathie et de courage. Les six premières années de son règne, il demeura spectateur passif des succès des Perses, qui lui enlevaient une province après l'autre. Son avènement fut signalé par la perte d'Antioche, la capitale de la Syrie (A** 613)'. Césarée, Damas, Jérusalem suivirent (A"" 6 14). ChosroèsII passa d'Asie en Afrique, toujours vainqueur, remonta le Nil jusqu'aux cataractes, prit Alexandrie et pénétra jusqu'en Cyrénaïque. C'était refaire presque lempire des anciens Perses, au temps de Darius. Pendant ce temps, son général Saën achevait la conquête de TAsie-Mineure jusqu'à Chalcédoine, en face de Constantinople (A° 615)'. En vain Héraclius fesait des propositions de paix tantôt aux Perses, tantôt aux Avars, qui ravageaient de leur côté les provinces européennes de l'Empire. Chosroès exigeait que l'Empereur embrassât d'abord son culte du Soleil. Les Avars, qui s'étaient montrés empressés à faire la paix, l'attirèrent à Héraclée, soi-disant pour la conclure*, et allaient s*emparer de la personne de l'empereur, qui n eut que le temps de fuir à toute bride, poursuivi jusqu'aux portes de sa capitale (A** 620). Les Avars firent prisonniers une multitude immense, surprise

») Nicéphore patr. p. 3-17. Théophane, p. 242-250.

S) Dévastation de Jérusalem, Eatychius^AnnoZ^^, II p. 219. Chron. pascaL

3) Nicéphore, p. 7-8. Théophane, p. 251-255.

■*) Chron, pasch. Nicéphore, p. 9-10.

HÉRACHUS. 227

sans défense, qu ils ramenèrent avec eux au-delà du Danube.

La situation était si désespérée qu'Héraclius songeait sérieusement à se réfugier à Carthage avec ses trésors, dont il avait déjà chargé plusieurs navires. Constantinople allait tomber aux mains des étrangers, sans la fermeté du patriarche Sergius. Se faisant Torgane du peuple consterné par ces préparatifs, Sergius entraîne Héraclius à la grande église et là lui arrache le serment de vivre ou de mourir au milieu de son peuple. Ce fut le signal du revirement. Une ardeur subite s'empare de tout le monde, et l'on se décide à porter la guerre au cœur de la puissance persane. Celle-ci, possédant tout le continent, n'était plus abordable que par la voie de mer. Une flotte était nécessaire. Les dons gratuits, les richesses des églises affluèrent. Avec la petite flotte armée ainsi, l'empereur s'embarqua pour la Cilicie. Après avoir exercé ses soldats, il remporta une victoire sur les Perses, franchit le Taurus et alla camper sur les bords du Halys : ce fut sa première campagne (A** 622)*. L'année suivante, changeant de direction, il cingla par la mer Noire, rejoignit l'armée qu'il avait laissée en Arménie, et la conduisit en Perse (A° 623), forçant Chosroès d'abandonner ses conquêtes dans l'Asie-Mineure pour secourir sa capitale menacée'. En vain essaya-t-on de barrer le chemin à Héraclius, qui franchit le Tigre, abattant partout les pyrées persans sur son passage. Après avoir atteint Amida, Héraclius retourna en Asie-Mineure ayant recouvré dans l'espace de trois ans presque toutes les provinces asiatiques de son empire (A® 624).

Alors Chosroès tenta un dernier effort pour anéantir l'empire d'Orient. Il conclut une alliance offensive avec le kakhan des Avars et appela aux armes tous ceux qui étaient capables de les porter dans ses États. Il divisa ses forces en trois armées : la première, forte de 50,000 hommes, marcha contre Héraclius, retranché sur les bords du Phase en Colchide; la seconde, envoyée en Asie-Mineure, devait

0 Oeorge Pisides, Acroas. \\, 10. Gerland, Die "persischen Feldzûge K. Heraelitis (Byzantinischb Zbitschript. 1894). *) Theophane, p. 253-256.

s'opposer à la jonction des renforts que Théodore, frère de l'empereur, amenait de Constantinople ; la troisième, dirigée sur Chalcédoine, devait seconder les attaques des Avars, qui assiégeaient la capitale. Héraclius triompha de tous ces ennemis. Constantinople, défendue par ses habitants, repoussa les Avars par terre et par mer (A** 626)' . Théodore anéantit l'armée envoyée contre lui. Héraclius, ayant obtenu l'alliance des Turcs et des Khazares, força les Perses à la retraite, et reprenant l'offensive, il franchit une seconde fois le Tigre et gagna une grande bataille sur Chosroès près des ruines de Ninive. Il s'avança ensuite sans résistance jusqu'aux environs de Ctésiphon ; les rigueurs de la saison l'empêchèrent seules de pousser plus loin ses conquêtes : telle fut la sixième et dernière campagne d'Héraclius (A® 627)*.

Chosroès, vaincu sur toute la ligne, refusa pourtant la paix qu Héraclius lui offrait. Mais une conspiration, à la tête de laquelle se plaça son fils aîné Siroôs, lui enleva le trône et la vie. Le premier acte du nouveau monarque fut de conclure un traité de paix, en vertu duquel il retira toutes £>es garnisons de l'Egypte et de la Syrie et rendit le bois de la vraie croix, que son père avait enlevée de Jérusalem (A® 628) ^. Héraclius put rentrer en triomphe dans sa capitale, tandis que la mort prématurée de Siroès plongeait la monarchie persane dans une guerre pour le trône, qui vit se succéder sept prétendants dans l'espace de trois ans (628-632).

L'année suivante, Héraclius se rendit à Jérusalem pour y reporter la vraie croix dans la basilique restaurée de la Résurrection : solennité dont l'Église continue à célébrer la commémoraison à la date anniversaire du 14 septembre (A** 629)^. Cinq ans plus tard, Héraclius, qui n'avait pas quitté la Syrie, rapportait cette insigne relique à Constantinople *,

M Chron, pasch. Georges Pisides Bell, avarie, p. 45-54. Nicephore, p. 12* 13. Theophane, p. 263-264.

*) Chron, pasch, Theophaae, p. 271. Zonaras XIV, 16. 3} Ib, Zonaras, XIV, 17.

*) Nicéphore, p. 15- H. Theophane. p. 272-273, «) Nicéphore, p. 17. Theophane, p. 280.

HÉRAGLIUS. 229

afin de la soustraire à un nouvel ennemi qui s'était levé en Orient, et qui allait reconquérir toute TÂsie sur Héraclius : c'étaient les Arabes musulmans (A"^ 635). Déjà plusieurs armées romaines avaient été battues. La grande ville de Damas venait d'être prise. En présence de ces nouveaux désastres, qui remplirent les dernières années de son règne» Héraclius retomba dans sa léthargie antérieure, consumant dans les querelles théologiques de son clergé byzantin ce qui . lui restait d'activité. Le seul résultat durable de son règne fut . la nouvelle organisation qu'il donna aux provinces, transformées en autant de thèmes militaires : depuis Dioclétien, le pouvoir militaire et le pouvoir civil étaient séparés. Héraclius fut amené à les concentrer de nouveau dans les mêmes mains afin d'assurer la défense d'un empire assailli sans cesse et de tant de côtés*.

Schisme des chrétientés décrient'.

Le règne d'Héraclius n'est pas moins important dans l'histoire religieuse, parce que de cette époque date la scission qui sépara définitivement de l'Eglise universelle les chrétient^d'Orient. Ces dissidences doctrinales dataient de loin; elles se rattachent aux controverses chrisiologiques dont les provinces grecques de l'empire étaient le principal foyer^. Toutefois si l'esprit spéculatif et hardi des Grecs avait enfanté tant d'hérésies, il est juste de reconnaître que jusque-là ces discussions avaient toujours fini par le triomphe de la foi orthodoxe : l'Orient grec, berceau des grandes hérésies, fiit aussi le siège des conciles solennels qui les retractèrent.

Mais tandis que les Grecs revenaient à l'orthodoxie, les autres nations de l'Orient s'obstinèrent dans leur égarement, et devant cette opiniâtreté de l'esprit oriental, toutes les tentatives d'union allaient échouer. Sous le règne d'Héraclius, le patriarche de Constantinople, Sergius (610-638), en pré-

^) Constantin porphyrog. De Thematihus (Corpus hist. Btzant. vol. 38). *) Pichler, Gesehichte der kircMiche Trennung. Manich 1863, 2 voL ^eale, Historyofthe eastem Church, Londres, 1850, 8 vol. 3) Supra, p. 44, p. 120.

sence de la discussion provoquée par Thérésie monophysite, crut trouver un terrain de conciliation en professant que, bien qu'il y ait deux natures dans le Christ, il n'y a qu'une seule volonté : c'était une nouvelle hérésie, qui fut qualifiée ^e monothélisme {yiovov Bihifix, volonté) ^ Héraclius, qui y voyait surtout un moyen de ramener les chétientés dissidentes de l'Asie, prit vivement le parti de cette prétendue solution Le pape alors régnant, Honorius (625-638), auquel Sergius soumit son projet d'union, ne s'y montra point défavorable'. Aussitôt après la mort de ce pape, Héraclius publia, sous le nom à'Ecthèse, un édit dogmatique (A^ 638), où l'hérésie monothélite était insinuée. L'édit reçut l'adhésion des trois patriarches de l'Orient. Mais à Rome, les successeurs d*Honoriu8 le condamnèrent solennellement comme hérétique (A^ 640), et l'empereur lui-même le désavoua avant sa mort (A® 641)'. Néanmoins l'hérésie nouvelle continua à faire des adeptes en Orient jusqu'à sa condamnation définitive par le VP concile œcuménique, qui s'est tenu à Constantinople sous Constantin IV (A^ 680).

L'Asie n'en demeura pas moins divisée en sectes profondément tranchées. Les Nestoriens, qui n'admettent que les deux premiers conciles œcuméniques et rejettent le III*, avaient leur foyer principal dans les États des rois persans, qui les avaient pris sous leur protection, tandis qu'ils persécutaient les orthodoxes : ces Nestoriens de la Perse formaient la chrétienté chaldéenne ; ils avaient leur patriarche résidant à Ctésiphon.

1) Hergenrôther I p. 512-530.

*) Cette défaillance du pape Honorius I*^ interprétée de plusieurs manières, a donné lieu A la controverse connue sous le nom de Question if Honorius, soulevée déj& au xvii» siècle par l'école gallicane, mais qui devint brûlante à roccasion du concile du Vatican. Voir la copieuse littérature dans Hergenrôther I, p. 527-530.

') On doit peut-être rattacher A ce particularisme arménien l'inti-oduction vers cette époque d*une ère indigène, qui date de Tan 552 après J.-C. Le point de départ paraît être une réforme de leur calendrier national. Sor cette ^e arménienne, cfr Ideler, Chronologie II p. 438 ; Dalaurier, Chronologie arménienne, Paris, 1859.

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