DAGOBERT
discutée, mélange de qualités et de vices, pratiquant la polygamie d'un Salomon', tout en faisant montre de zèle contre les Juifs ou les apostats', prodigue envers ses moines et non moins avide de grossir ses trésors aux dépens des richesses du. clergé aussi bien que des laïcs ^. Il n'en fut pas moins le dernier grand Mérovingien. Après lui, commence une lignée de princes incapables*, qui ont livré le gouver-
^) Frédégaire (c. 59) et ses compilateurs font dater les désordres de Dagobert de Tôpoque où il se fixe en Neastr:e. Cette coïncidence est fortuite, «t il faut se garder d'en faire retomber la faute sur son nouvel entourage neostrien, où il y avait des chrétiens comme Didier de Gahors ou Eloi, qui ne le cédaient en rien aux Pépins et aux Ârnoul.
2j D'après Frédégaire c 56, Dagobert aurait décrété le baptême obliga toire, sous peine d'exil, pour les Juifs. Mais d'ap'ôs Baudemund (supra n. 2). ce décret aurait visé non les Juifs, mais les chrétiens apostats de la Flandre.
3) Ces spolations des églises 8ont attestées par le texte de Frédégaire c 60 et confirmées par les restitutions faites, après la mort de Dagobert. par te moine de palais JR^a ib. c. 80. Cfr. Miracula Martini vertavensis c. 7.
(SCRIPTORKS RBRUM MkROWINOICARUM, t. lU).
*) Généalogib des derniers Mérovingiens, descendants de Clotaire II (faisant suite â celle de la p. 206) :
Clotairb II (613-629)
Dagobkrt I 623-639
en Aqaitame
Caribert II 629-631
en Autrane ;
en Neostrie :
Sigebert III (632-Ô54)
Dagobert II (676-680)
Clovis II 639-656
Clotairk m réunit les 3 royaumes :
656660 régne sans l'Austrasie :
Childkric II GG0.670
Tbbodkric III -676 691
Chilperic II
Childeric m
(déposé en 751)
Clovis m 692 694
ChildbbertIII(695 710)
Dagobert 111 (711-715)
Theodkric IV (720 737)
IjA chronologie de ces régnes adoptée ici repose sur un Catalogua Regum, qui fait suite à la Lex Sàlica dans des MSS du vin» siècle; mais elle n'est qu'approximative parce que ce texte ne tient pas compte des fractions d'année. Voir une chronologie différente par Krusch dans les Forschungen ▼ol. 22 (1882).
nement à leurs maires de palais, en atteodant Télévation de la dynastie nouvelle des Carolingiens.
La mairie du palais.
Les maires de palais, qui sont devenus les premiers dignitaires du royaume franc après le roi, n ont pas toujours eu cette importance. Le titre officiel de majordomus qu'ils n'ont pas cessé de porter, conserve le souvenir de leur modeste origine. Simples intendants, ils n exerçaient d'abord qu'une autorité d'emprunt, celle que le roi voulait bien leur déléguer, et ils ne l'exerçaient que sur les autres domestici ou intendants, qui administraient, sous leurs ordres, le domaine royal. De fonctionnaires domestiques, ils devinrent subitement fonctionnaires politiques, à la suite des minorités de plus en plus fréquentes parmi les rois mérovingiens du VII® siècle* Ils n'avaient jusque là que l'administration du domaine; ils en obtinrent la disposition, et dès lors c'est du maire du palais que dépendent ces libéralités de tout genre {bénéficia), par lesquels le prince s'attachait ses fonctionnaires ou récompensait ses favoris. Il y a plus. Durant la minorité du souverain, alors que la régence était le plus souvent exercée soit par la reine soit par un évêque, il fallut laisser au maire du palais le commandement militaire suprême et en ces temps barbares, celui qui tenait l'épée, était véritablement le maître. Enfin, sous un régime où la succession au trône était réglée par le roi, cette importante attribution, durant la minorité de celui ci, passa également au maire du palais, en sorte que désormais les rôles furent intervertis : ce n'est plus le roi qui nomme le maire du palais; c'est le maire qui nomme le roi. Mais quand la mairie du palais eut ainsi accaparé successivement toutes les attributions de la royauté, une dignité aussi haute ne tarda pas à être l'objet de toutes les ambitions et donna lieu à des rivalités qui replongèrent la nation dans l'anarchie, jusqu'au jour où les Pépins, prenant le dessus, fixèrent dans leur dynastie la mairie et, avec elle, la prépondérance de leur maison.
Les maires de Palais en Austrasie : Pépin TAncien (f 639). — Otton (640-643). — Grimoald (643-656). — Wulfoald (660-680).
A la mort de Dagobert I, son fils aîné Sigebert,qui régnait depuis cinq ans sur F Austrasie, hérita en outre du gouvernement de l'Aquitaine, tandis que son fils cadet Clovis II prenait possession du reste de ses Etats, comprenant la Neustrie et la Bourgogne. Le royaume dVVustrasie, tel qu'il fut constitué alors, comprenait un territoire central, celui des Ripuaires, avec deux annexes assez disparates : d'une part, au delà du Rhin, les peuples encore barbares de la Germanie, d autre part, au sud de la Loire et séparée du reste par la Neustrie, la population toute romaine d'Aquitaine. Pour gouverner ces vastes Etats, le roi Sigebert II, qui n'avait que dix ans, n'avait que trop besoin de toute l'expérience d'un homme tel que Pépin, qui y reprit ses fonctions de maire du palais comme au temps de Dagobert. Malheureusement Pépin l'Ancien mourut dans le cours de la même année*. Il laissait â la vérité un fils Grimoald capable de lui succéder, mais qui fut supplanté par un rival, Otton, fils du gouverneur du jeune roi. Ce favori ne se trouva pas à la hauteur de ses fonctions. Il ne sut tenir tête aux Thuringiens, qui aspiraient à l'indépendance depuis qu'ils avaient leur duc particulier. Tandis que la désunion régnait dans le camp des Francs, Rodolf s'était assuré du concours des Slaves, ses voisins, et fortement retranché sur rUnstrut, il repoussa l'armée de Sigebert, qui ne dut son salut qu'à la vigilance de Grimoald (A** 642)*. Deux ans après, Grimoald se débarassa d'Otton par les mains de Leuthaire, duc des Alemanes. Grimoald obtint ainsi la mairie du palais, premier objet de son ambition (A"* 644)^. Le royaume fut aussitôt pacifié, et son maître Sigebert put se féliciter de la paix profonde dont jouissaient sous son
») Frédégaire c. 85, Vita Pippini, «) Fié.lépaire c. 86-87.
3) Ib. c. 88.
sceptre les Francs Ripuaires ainsi que les barbares transrhénans *. Ce gouvernement vi«^oureux se faisait sentir jusqu en Aquitaine, où Ton voit le prince lever ou concéder des péages sur la Loire», étendre son patronage sur les monastères, autoriser ou prohiber les synodes épiscopaux^ recruter des fonctionnaires : le chef de sa chancellerie, Bonitus*, est un romain arrivé de T Auvergne. C'est de l'Aquitaine aussi que le pieux Sigebert fait venir des missionnaires et des évêques pour évangéliser les derniers païens de la Meuse, à défaut du clergé indigène, qui se ressentait encore de la barbarie régnante. Ce fut d'abord S. Amand, qui venait de présider à la fondation de labbaye de Nivelles, devenue la retraite dltta la mère de Grimoald et de Ste-Gertrude, sa sœur^. S. Amand fut élevé au siège si important de Maestricht, dont dépendait toute l'ancienne Tongrie. Mais ce moine aquitain, aussi inconstant que zélé, renonça à son siège, après trois ans (647-650), malgré les instances du pape régnant, Martin I *, rebuté qu'il fut par la grossièreté du clergé indigène ^ Il fit place â un autre moine aquitain, S. Remacle, le célèbre apôtre des Ardennes. Il venait du monastère de Soiignac ^, dont il fut le premier abbé (A^ 631). Il avait passé en la même qualité au monastère de Cougnon fondé sur la Semoy par
M Epistola Sigeberti ad Desiderium, Il n" 9 : «• gentes patriae (Ripuaires) pnclfico ordine nobia obediunt; gentes autem barbarae {transrhénans) pacatisf»ime nobiscum cohabitant ••.
2) Diplôme de 648 (n^ ^2 de Pertz>.
3) Indiculas Sigeberti, ib. n^ 7, interdisant un synode convoqué, sans son autorisation, par le métropolitain de Bourges, dont dépendait S. Didier, l'evêque de Cahors.
*) Vita S Boniti c. 3.
'') Ces deux saintes, Itta et Gertrude. dont l'existence avait été reléguée parmi les fables des chroniques brabançonnes par l'hypercritique de Bonnell ^p. 182 de Touvage cité), viennent dêtre rendues à l'hisloire par la découverte d'un texte de la Vita S Gertrudis du viii" siècle, parlant contemporain, édité par Krusch, SS. kerum Mkroving t. II.
^) Epistola Martini ad Amandum (Rkgksta n° 2.059).
') là. « Quod presbyteri, seu diaconi, aliique sacerdotalis officii, postsusê ordinaiiones, in lapsu coinquinjmtur -.
*y Hupra, p. 272 n. ',i.
Sigebert (A° 644) » ; puis aux abbayes jumelles de Stavelot- Malmédy, qui surgirent au cœur des bruyères ardennaises, grâce aux libéralités du même prince et de son maire Grimoald (A° 648)*. De là il fut élevé au siège épiscopal de Maestrichl, qu'il occupa dix ans (650-660). et quand il se retira enfin dans sa thébaïde ardennaise, la réforme du clergé indigène avait fait assez de progrès pour se passer de l'étranger : car on constate que ses successeurs immédiats dans l'église de Tongrie, S. Théodard (660-670)3 et Saint Lambert (670-700?), sont des Francs.
Associée à toutes les mesures utiles de ce règne, la maison des Pépins jouissait d'une popularité incontestée, surtout dans le clergé, lorsqu'elle faillit tout perdre par l'ambition prématurée de son chef Grimoald. Grimoald s'était avisé de faire adopter par son maître, qui était de santé précaire et jusque là sans enfant, son propre fils sous le prénom tout à fait mérovingien de Childebert*. La survenance d'un héritier royal, Dagobert II, annulait cette adoption. Mais, quand Sigebert III fut mort, Grimoald, poursuivant son premier dessein, fit tonsurer l'enfant royal, confié à sa loyauté, et l'exila dans un monastère lointain en Irlande
M Uliloma Sigeberti A» 644 (d? 21 de Pertz).
S) Diploma Sigeberti A? 648 (n<> 22 de Pertz) Dipl. Grimoaldi (n» 1 des DiPLOMAT. Arnulforum de Pertz). Pour le commentaire topographique, ▼oir Ch. Grandgagnage, Mémoire sur les anciens noms de lieux dans la Belgique orientale, BruxeUes (Ac.) 1855 in -4.
3) Mentionné dans un diploma Ghilderici II de 667 pour Stavelot (n<* 29 de Perte).
*) Sigeberti Gembl. Chronica \? 652 : « Sigebertus rex Hildebertum filiarn Grimoaldi majoris domus adoptât in filium. » Cf. du même, Vita S, ^géberli (\^^ février). Bien qu'un auteur du xi^ siècle ne fasse pas autorité ici, il est à remarquer que Sigebert de Gembloux a dû puiser dans un texte plus ancien ce fait de l'adoption, qu'il est incapable d avoir inventé. Il existe d*ailleurs un texte du viit* siècle, qui atteste l'antiquité de cette tradition : c'est un appendice à la Loi salique^ la Regum Francorum genealogia » qai, dans le MS de Paris 4409, mentionne, entre Sigebert III et Childeric II : • Regnavit Childebertus, id est adoptiTiu Grimaldus. n Le prénom même de Cbildebert est en faveur de Tadoption. Pour nier le fait, il ne suffit pas d y opposer le droit public du temps, alors que tout est illégal dans cette con- < doite de Grimoald.
pour proclamer roi son propre fils Childebert. Les Francs Ripuaires opposèrent une résistance énergique à cette usurpation, soit qu'ils fussent révoltés par cet acte d'insigne trahison, soit inspirés par un sentiment profond des intérêts de la nation, qui pouvait bien s'accomoder de deux rois, mais non pas de deux dynasties. Car c'en était fait de Tunité nationale des Francs, partant de leur puissance, si le plan de Grimoald avait réussi (A"" 656).
En tout cas, il devait y avoir alors parmi les Francs Ripuaires un parti dynastique, qui s'empara de la personne de Grimoald et le livra au Mérovingien de Neustrie Clovis II, qui le fit mourir en prison*. Le franc Wulfoald semble avoir été Tâme de ce parti. C'est lui qui reprit les fonctions du maire de palais en Austrasie, quand le fils de Clovis, Childéric II, y fut envoyé comme roi (A** 660). C'est lui encore qui rappela de son exil en Irlande le dernier Mérovingien d'Austrasie, Dagobert II (A"* 674).
Les maires de palais en Neustrie et en Bourgogne : ^Ega (639-641). Erchinoald (641-657). Ebrom <657.681). Waiaton (681 686). Berthaire (686-690).
En Neustrie et en Bourgogne, Clovis II, qui avait succédé à son père Dagobert à Tâge de sept ans, fut toujours incapable de gouverner à cause de son imbécillité, suite de ses débauches. Le pouvoir effectif était exercé par ses maires de palais, -^ga d'abord, Erchinoald ensuite. En Bourgogne, une lutte ouverte éclata entre le patrice de ce royaume. Willibald, et un autre maire de palais Flachoald, proposé et soutenu par la reine-mère Nantehilde, qui Tavait marié à sa nièce : dans une bataille livrée près d'Autun, Willibald fut tué, mais son rival mourut onze jours après. Erchinoald se trouvait être déjà seul maître dans les deux royaumes, lorsqu'il y réunit encore l'Austrasîe par suite de la trahison de Grimoald : pour la troisième fois, tous les Francs furent
^) La seule autorifé où la fin de Grimoald eoit racontée, est la Gesta Francorum, c. 43. La chronique proprement dite de Frédégaire s arrête, en effet, en 64 1 .
ainsi réunis sous l'autorité de Clovis II, qui mourut sur ces entrefaites (A" 656), et de son filsClotaire III, qui lui succéda. Ce dernier, l'aîné de trois enfants, n'avait que cinq ans; ce fut sa mère, la reine Bathilde, qui prit la régence, qu elle exerça avec une capacité inattendue : c'était une étrangère, d'origine anglo-saxonne, amenée en Gaule comme captive, d abord esclave du maire Erchinoald, qui l'avait ensuite fait épouser par le roi Clovis. Dans cette haute situation de régente, Balthilde eut la sagesse de s'aider des conseils des évéques qui illustraient alors T Eglise de Gaule, après avoir passé par les grandes charges de l'Etat : S. Eloy, devenu de financier du roi Dagobert évêque de Noyou-Tournai, son ami l'évoque de Rouen, S. Ouen, et le grand évêque d'Autun S. Léger, qui dut à cette reine sa promotion à Tépiscopat. On lui fait un mérite d'avoir avec eux couper court à l'abus invétéré de la simonie*. On lui doit en outre plusieurs fondations monastiques, <^elle de Corbie près d'Amiens, celle de Chelles près de Paris, où elle se retira du monde, à la suite de l'exécution d'un évêque de Lyon', dont on lui imputa la responsabilité (A° 664). Dans le cours de sa régence, pour faire droit à la jalousie des Francs Ripuaires, qui demandaient de nouveau leur roi particulier, elle avait restauré le royaume d'Austrasie en faveur du second de ses fils, Childeric II, avec Wulfoald comme maire du palais (A* 660). Elle avait eu la main moins heureuse en appelant à la mairie du palais en Neustrie, après Erchinoald (A° 657), le fameux Ebroïn. A peine eut elle quitté la régence, que celui-ci commença à exercer une véritable tyrannie^ et se rendit particulièrement odieux aux grands, en leur inter-
ï) yUaS Eligii, Il : 1.
') Beda Y, 19 nomme cet évêque Dalfinos; la Yita S. Balthildis, 10 : l*appeUe Sigobrandus. Ces doubles noms d''uii même persoDuage ne sont pas rares à cette époque. Cf. Giry, Diplomatique, p. 359.
*) Ebroïo a été fort maltraité par les hagiographes du temps. Par réaction, ■des modernes, Fauriel, Dahn, l'ont surfait en le faisant agir dans un esprit parement politique. En réalité, ses violences trahissent sa faiblesse, et font contraste avec le gouvernement k la fois ferme et pondéré d*un Pépin de HenUl.
disant l'accès de la personne royale, en vendant la justice au plus offrant pour s'enrichir et en frappant la moindre offense du dernier supplice. Il y mit le comble, à la mort de Clotaire III (A** 671), eu disposant du trône en faveur du frère de celui-ci, Theoderic III, sans consulter les grands. Ceux-ci, l'évêque Léger d'Autun, à leur tête, tirent appel à l'autre frère, Childeric II, qui régnait sur l'Austrasie, et dont l'autorité fut alors reconnue dans les trois royaumes. Ebroïn fut rélégué dans un couvent, ainsi que son prétendant. Les grands, auxquels la mairie de palais était devenue odieuse, essayèrent de corriger l'institution, en y introduisant en leur faveur un certain roulement*. L'évêque d*Autun, l'inspirateur de celte mesure, fut placé à la tête de ce gouvernement'; mais, disgracié après trois ans, il fut rélégué à son tour dans le monastère de Luxeuil, où il retrouvait son ancien rival Ebroïn. La même année (A° 676), Childeric II fut assassiné par une faction de grands, et il s'ensuivit une complète anarchie'. On vit alors reparaître . au jour les victimes des gouvernements précédents. En Austrasie, Wulfoald, le chef du parti dynastique, fit revenir du fond de l'Irlande le moine Dagobert II, qui restaura le royaume de son père dans son ancienne étendue, y compris l'Aquitaine*. En Neustrie, Theoderic III sortit de son côté de son monastère pour reprendre la couronne, tandis qu'une troisième faction se ralliait auteur d'un imposteur qu'on faisait passer pour un fils de Clotaire III. En même temps s'échappaient de Luxeuil Ebroïn et S. Léger.
*) Leodegarii vita prior, 4 : • ut nuU'is ad instar Ebroïni tyrannideia assumeret, sed mutua sibi successione culminis habere cognoscerent. »
<) C'est improprement que S. Léger est appelé majordomus par Tun de ses biographes (Ursinus, c. 5), puisqu'il était hostile à cette institution II lui était d'ailleurs interdit d'en remplir les fonctions militaires, que noas voyons exercée» alors par le patrice Victor de Provence.
3) Gesta, 45 : surrexit magna turbatio patriae... dum rex tune non erat stabilitus in culmine. ••
^) Le régne de Dagobert II en Aquitaine, mis en doute par les auteur» de V Histoire du Languedoc (tome I p. 733 de Tédition de 1874), vient d'être démontré par la découverte d'un diplôme de Poitiers, daté de la 2> année de ce prince, lacté de fondation de Noirmoutier par l'évoque Ansoald.
Cette fois Tévêque d'Autun, restauré sur son siège, prit le parti de Theoderic III, auquel un fils d'Erchinoald, Leudesius, fut donné comme maire du palais. Ebroïn chercha alors un appui chez le faux Mérovingien, en attendant roccasion, qu'il ne tarda pas à trouver, rie se débarrasser de Leudesius et de prendre s^ place auprès du roi légitime, Theoderic III. Redevenu le maire de deux royaumes, Ebroïn n'usa de sa puissance que pour se livrer aux plus violentes représailles : neuf évêques*, des grands laïcs, des prêtres et des moines furent les victimes de sa vengeance ; la plus illustre est S. Léger, qui subit un martyre de deux ans, avant de recevoir le coup final (A° 676). Le seul abri contre ces violences était TAustrasie, qui revivait sous l'autorité paisible de Dagobert II. Ebroïn déclara la guerre à celui-ci, et, après la mort violente de ce prince, mit les Australiens en fuite à la bataille de Lucofao. L'Austrasie à son tour allait subir le joug odieux d'Ebroïn, lorsque celui-ci fut tué par un grand dont il méditait la perte. La mairie du palais était vacante : ses successeurs ne firent qu*y passer, Wara ton, bientôt supplanté par son propre fils Gislemar, restauré après la mort de celui-ci, mais pour mourir peu après*; à sa mort, les Francs se divisèrent : les uns prirent parti pour son gendre Berthar; ses adversaires firent appel au second des Pépins, qui était dès lors le chef reconnu des Franca Ripuaires. La bataille de Testry décida entre eux ; ce fut Pépin qui l'emporta (A** 687).
Origine et gouvernement de Pépin dit de Herstal.
De grands changements doivent s être accomplis en Austrasie durant les trente années qui ont suivi l'usurpation
^) Il 7 a peut-être à en rabattre de cette imputation, si le synode de Marly (5* année de Theoderic, n^ 47 des IHplomata de Pertz) a eu lieu durant la mairie d*Ebroïn, car Tévôque d'Embrun a é^é déposé trôs régulièrement par ce synode, ce qui prouverait que Ebroïn aussi avait un grand nombre d^évéques pour lui tant en Bourgogne qu'en Neustrie.
*) Cette succession des maires, Ebroïn, Waraton, Oislemar, de nouveau Waraton, est confirmée par un diplôme remarquable (n° 57 des Diplomata de Pertz), concernant une terre du fisc baillée & ces fonctionnaires comme bénéfice temporaire; Berchar y figure aussi, mais k titre de témoin de Tacte.
et la chute de Grimoald. Qu'était devenu l'héritier légitime Dagobert II, déporté en Irlande, et comment en est-il revenu? les chroniques franques n'ont conservé le souvenir ni du règne, ni de la chute de ce dernier des Mérovingiens d'Austrasie * . Cette restauration inespérée après une absence de vingt ans fut Tœuvre sans contredit d'un parti dynastique, auquel on peut attribuer encore le culte religieux* dont sa mémoire continua à être entourée aux lieux témoins de sa :fin malheureuse après un court règne de quatre ans. En réalité, cette mort obscure semble l'œuvre d'une faction contraire, formée de grands et d'évéques ^, dont le mobile demeure impénétrable.
Non moins inexpliqué est le relèvement soudain de la race des Pépins, éteinte dans sa lignée masculine, dès la troisième génération, avec le fils de Grimoald, et déconsidérée par la trahison de celui-ci*. De plus cette trahison aurait dû entraîner la confiscation de l'immense domaine, source première de la puissance de cette maison. Néanmoins,
^) Ces chroniques, qui se répètent toutes, se ramèoent à un seul original la Gesta : car le Frédégaire primitif s'arrêtait en 641 et le premier de ses continateurs carolingiens ne reprend Thistoire qu*en 680. Le compilateur qai est venu combler après coup cette lacune dans le Frédégaire, ne fait que reproduire la Gesta, Or l'historien anonyme de la Gesta, écrivant en Neustrie, semble avoir ignoré ce qui se passait alors en Austrasie. Ce Dagobert II, dont aucune chronique franque ne parle, a été reconstitué à l'aide de sources étrangères, et de diplômes. Cette exhumation historique d*un Mérovingien oublié est due au Bollandiste Henschenius, De tribus Dagobertis Francorum regibus, Anvers, 1655.
<) Ce culte, mentionné dans le Martyrologe dCAdon (25 déc.), a donné lieu k une Wita S Dagobertis doit l'auteur a commis une méprise perpétuelle en identifiant le fils de Sigebert Dagobert II. sur lequel ses sources étaient muettes, avec le personnage plus connu de Dagobert III fils de Childebert III.
S) Vita Wilfridi^ c. 31 : •« per dolum ducum et consensu episcoporum *, .Les deux versions de cette mort, celle du Wilfrid et celle du martyrologe, sont inconciliables ; mais la dernière est suspecte de partialité.
*) Nous constatons que la réaction s'en prit, non seulement aux propres des Pépins, mais même à leurs donations antérieures. La fille de Grimoald eut poine A défendre son abbaye de Nivelles contre les ennemis de son père ex odio paterno (Vita S. Gertrudis, c, 6). Stavelot se fit confirmer la donation de Orimoald par un diplôme de Childeric II (A** 667), sans aacune mention du donateur (n^ 29 de Pertz).
aussitôt que disparaît, avec Dagobert, son fidèle maire du palais Wulfoald*, on retrouve un autre Pépin dit de Herstal à la tête du royaunoe vacant d'Austrasie : c'était, par son père Anségise, un petit-fils de S. Arnoul de Metz. Mais il était neveu de Grimoald par sa mère Begga. qui, depuis la mort d'Anségisel (A^ 685 ?j, vivait retirée dans sa fondation d'Andenne sur la Meuse. C est à cette parenté que Pépin doit detre entré en possession du vaste domaine qui ne peut provenir que de ses ascendants maternels, et dont nous le voyons disposer dans toute la vallée de la Meuse depuis les Ardennes jusque dans la Campine*. Sa puissance égalait celle du premier Pépin et lui valut parmi les Francs Ripuaires une autorité en tout semblable à celle des ducs nationaux que Ton rencontre à cette même époque chez les Thuringiens, les Alemanes, les Bavarois. Cette autorité, il la partagea d'abord avec le duc Martin^, un autre petit-fils de S. Arnoul*. Ils commandaient ensemble les Francs d'Austrasie, à la bataille de Leucofao, où ils furent battus par le maire Ebroïn. Le duc Martin, réfugié dans la ville de Laon, en sortit sur la foi des émissaires du vainqueur, qui jurèrent sur un reliquaire de respecter sa vie; mais le reliquaire était vide, et Martin fut tué dans le camp d'Ebroïn (A'^eSO)^. A la suite de cette défaite, les Francs d'Austrasie durent reconnaître la suprématie du roi de Neustrie. Ce ne fut pas pour longtemps, Pépin, demeure leur chef unique, réussit à se créer aussi un parti parmi les Neustriens, victimes des violences d'Ebroïn. Après avoir sommé le su(îcesseur de celui-ci, Berthar, de leur rendre leurs droits et
^) Gesta, 46 : • DeceJente Vulfoaldo, Martinus et Pippinus... dominabantur in Aaster. •
') Voir les donations de ce Pépin énamérées dans un acte de confirmation de 779 (Reg«sta Karoung, n® 215).
3) Gesta, 46.
^) La place de Martin dans la généalogie des Amulfingi est discutée, fils de Clodalfe, d'après la Genealogia Caroling. (Scriptorbs II, p. 309); fils d'Anségisel, partant frère de Pépin, d*aprôs un nécrologe de Vienne, cité dans Krnschy MerouHng. vol. Il, p. 5^9.
*) Gesta, 48.
leurs biens, Pépin prit TofTensive, et cette fois, à la bataille de Testry, il remporta une victoire complète (687)*.
Pépin n'abusa point de sa victoire. L'échec de son oncle Grimoald lui servit de leçon. Il respecta l'autorité du Mérovingien régnant et se rallia ainsi le parti dynastique. Il consolida son influence à la cour, en se conciliant la veuve du maire Waraton, par un mariage entre la fille de celui-ci et son fils Drogon, et quand Berthar périt peu après par les artifices de cette veuve, Pépin prit la place de Berthar comme maire de palais des trois royaumes (A** 688) ', dignité qui ne devait plus sortir de sa famille, en sorte qu'il y eut désormais une dynastie des maires, comme il y avait une dynastie des rois.
Mais tout en maintenant le cadre du gouvernement ancien. Pépin accomplit une révolution d'une portée considérable,bien qu elle ait échappé à l'attention des contemporains. Il laissa la royauté en Neustrie ; mais lui-même, après sa victoire, retourna en Austrasie^, et il y fixa avec lui le centre des affaires et les forces vives de la nation; ce centre passe de Neustrie en Austrasie, des bords de la Seine aux bords de la Meuse ; à la prépondérance des Francs Saliens succède celle des Francs Ripuaires, et ce déplacement fut la conséquence la plus remarquable de la victoire de Testry.
C'est avec Pépin de Mcrstal que commence le règne des rois dits fainéants, parce qu'ils n'ont laissé d'autre trace dans l'histoire que leurs noms, dont on continua à faire usage en datant les actes officiels. Tout ce que Ton en apprend, c'est que Theoderic III alors régnant mourut en 691, qu'après lui régnèrent successivement ses deux fils Clovis III jusqu'en 694, Childebert 111 jusqu'en 710, qui
1) Gesta, 48.
«) ib,
3) ih « Thesaaris acceptis, [Pippinus] Nortbertum quemdam de suis cum rege reUquit, ipse in Âustriam remeavit. «> Les diplAmes de ces rois fainéants entre 692 et 727 sont datés de Compiôgne, Montmacq, Paris, Boissons, Bourges, Conflans (et non Coblenz), Valenciennes, Noyons, toutes localités situées en Neastrie Quant aux diplômes de Pépin, quatre seulement sont authentiques et datés de localités dont Tidentiflcation est douteuse.
fut suivi de Dagobert III, fils de ce dernier*. Ce sont ces fantômes de roi que Ton nous dépeint entourés d'une cour modeste, végétant dans une villa de peu de rapport, dont ils ne sortent, dans leur chariot attelé de bœufs, que pour assister passivement aux actes officiels qui requéraient leur présence, soit au palatium royal soit aux assemblées annuelles, où ils se bornent à trôner sans autre signe distinctif que la longue chevelure et la barbe flottante de la race de Mérovée*.
Ce n'en est pas moins au nom de ces rois fantômes que Pépin gouvernait les trois royaumes, sans violences, mais avec fermeté, expédiant partout ses ordres, disposant du trésor royal, c'est-à-dire du fisc, avec tout ce qui en dépendait en teries et en hommes, recevant les ambassades et réclamant lobéissance des peuples de la Germanie, les Thuringiens, les Alemanes, les Bavarois, qui avaient jadis fait leur soumission aux Mérovingiens d'Austrasie. Car depuis que cette branche de la dynastie était éteinte, ces peuples se considéraient comme indépendants^ et ne reconnaissaient d autre autorité que celle de leurs ducs nationaux, qui, en se perpétuant, avaient fondé de véritables dynasties. La plus ancienne est celle des Agilolfings de Bavière*, représentée alors par le duc Theodon; chez les Thuringiens, qui durent leur premier duc à Dagobert lui-même, cette fonction
») Gesta, c. 49.
^) Einbardi, Viia Karoli imp, c. 1 : « Neqae régi aliud relinquebattir ')aam ut, regio Domine contentus, crine profuso, barba summissa solio lesideret ac speciem dominaniis effingeret... cum nihil aliud possideret quam unam et eam parvi reditus villam... Quocumque eumdum erat, caspeoto ibat, bubua junctis. Sic ad palatium, sic ad publicum populi conven- ^um (annuatim) ire solebat. «• Ce croquis do lepcque des rois fainéants par HQ auteur qui écrit un siècle après, n^est pas exempt d'exagération et l'exactitude en est contestée, voir Bonnell, cité, p. 126. Toutefois il n'est pas inconciliable avec les déplacements que supposent les diplômes cités plus liaut(p. 284 n. 4), puisqu'Ëginard aussi les fait voyager soit ad palatium, soit ad contentum, et que ces diplômes ont pu être octrojés au cours de cep pérôginations.
^) Erchemberti Breviarium (Scriftorks in fol. de Pertz II p. 327). *) Voirplui haut p. 116.
est remplie au temps de Pcpiu par un duc Hethan • ; chez les Alemanes, Pépin fut aux prises avec leur duc Wilhar*. Ce n est pas sans peine, en effet, qu il put ramener ces peuples à lobéissance, il dut leur laisser leurs ducs et se contenter dy exercer une autorité indirecte.
Pépin fut plus heureux dans sa lutte avec la nation jusque là indépendante des Frisons : non seulement il mit fin à leurs fréquentes agressions contre les Francs du nord, mais il leur enleva le territoire des West-Frisons, formant, entre le Zuidersée et le Zwj'^n, la Hollande et la Zélande, qui furent réunies alors au royaume des Francs*. Cette conquête fut consacrée par une alliance entre Pépin et le prince frison Ratbod, dont la fille épousa le fils de Pépin, Grimoald. De plus les Frisons s'obligèrent à ouvrir leur pays aux missionnaires qui depuis quelque temps déjà travaillaient à leur conversion. En ce moment même (A"* 690) y débarquait un missionnaire anglo-saxon, Willibrord, qui devait être lapôtre de la nation frisonne.
La propagation du christianisme chez les Frisons donna lieu à la fondation d'un nouveau centre religieux dans ces contrées qui n avaient jamais relevé de la domination romaine : c'est levéché d'Utrecht dont le ressort s étendit sur tout le delta du Rhin, et dont Willibrord fut le premier évêque. Dans le diocèse voisin de Tongrie, il s'accomplit à la même époque un changement non moins durable. Son évêque S. Lambert venait d'être assassiné (A° 700)^, victime d'une vengeance privée*, et déjà il était vénéré comme
1) Gharta Hedeni ducis de 704 (n» 458 de Pardessus).
2j Annales S. Amandi, A» 709, 710.
3) Voir De Smedt, L année de la mort de S. Lambert. Bruxelles, 1877. La basilique de S. Lambert existait déjà en 714 {Gesla, 50), et comme eUe fut inaugurée dans la xiii« année de Tépiscopat de S. Hubert ( Vtto, ci dessous), le prédécesseur de celui-ci doit être mort vers 700.
**) Sur les deux versions différentes concernant les causes de ce meurtre, voir Daris, cité, p. 109-1.15 cf. Kurth, Biographie nationale, V» Lambert. La première Vita S. Lamberti (17 septembre;, qui fasse S. Lambert victime de la vengeance de la concubine de Pépin, n'est pas antérieure au xi® siècle, li existait une vie tout a fiit contemporaine, citée par le compagnon de S. Hubert (Vita Hugberti 3 novembre), faisant allusion aux « miracula, in gestis ilUus sancti ^Lamberti) tradita «. Mais le texte en semble perdu.
martyr*. Le lieu qui fut le théâtre de cette fin tragique, en reçut une sorte de consécration religieuse ; ce bourg insignifiant allait devenir la ville et Tévéché de Liège. L'évéque S. Hubert y éleva, en effet, une basilique où il fit transférer les ossements de son grand prédécesseur, et où il fixa définitivement son siège épiscopal, au centre des possession* des Pépins.
C est dans la villa voisine de Jupille que Pépin de Herstal, après un règne glorieux de vingt sept ans , sentit s'approcher sa fin. Il ne lui restait plus qu'à régler sa succession, lorsque tous ses plans furent renversés par une catastrophe dans laquelle sa maison manqua de sombrer pour la seconde fois. De sa femme légitime, Plectrude^ une princesse de la race bavaroise des Agilolfings, il avait eu deux fils, dont laîné, Drogon, son délégué dans le duché de Champagne, mourut avant lui (A"" 708) : restait le second Grimoald, qui remplissait, en Neustrie, les fonctions de maire auprès du roi DagobertlII. Se rendant à Jupille auprèa de son père malade, comme il s'était arrêté à Liège et faisait ses dévotions au tombeau de S. Lambert, Grimoald fut tué traitreusement par un païen, un Frison^. Il ne laissait qu'un enfant de six ans Theodoald, dernier représentant légitime de sa race. Pépin avait bien eu d'une autre femme, Alpaïde, UD fils qui allait se rendre célèbre sous le nom de Charles Martel; mais c'était un bâtard, et la hautaine Plectrude fut assez habile pour écarter ce fils d'une rivale au profit de son petit-fils Theodoald. Malheureusement Pépin mourut peu après (A** 714)^, avant que son successeur désigné eut atteint l'âge d'homme, et sa mort fut le signal d'une confusion générale. En vain la veuve de Pépin essaya de continuer le gouvernement de son mari, dont l'héritage était à sa garde. Fixée à Cologne, elle fit jeter en prison Charles Martel ; elle envoya comme maire du palais en Neustrie sou
1) Lantbertus, . martyrii palmam adeptu», martyrum collegio sociatus » yita Hugberti, cl.
*i Gesta, c. 50.
^) Annales S. Amandi 714.
Theodoald * , aussi enfant que le Mérovingien régnant. Les Neustriens se soulevèrent et, sous un maire de leur choix, Ragenfred, déclarèrent la guerre à Plectrude. Les Francs d'Austrasie se rallièrent autour de Charles Martel, échappé de prison, landis que les Saxons reparaissaient sur le Rhin* et que Radbod, avec ses Frisons, rompait le traité de paix et envahissait la West-Frise^.
Plus critique encore était en ce moment la situation de la chrétienté. Depuis trois ans déjà les Arabes étaient en Europe; ils étaient maîtres de l'Espagne jusqu'aux Pyrénées et ce n'est pas cette barrière de montagnes qui pouvait arrêter Télan jusc^ue là irrésistible de Tislamisme.