‹ Histoire du moyen âgeChapitre 59 sur 114 · II. — LA NATION DES GOTHS AU TEMPS DES ROIS CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

II. — LA NATION DES GOTHS AU TEMPS DES ROIS CATHOLIQUES

Textes anciens: Isidorus Hispalensis (cité p. 192); — Isidorus continuatu8, alicts Pacenni?, alias anonyme de Cordoue (Ed. Mommsen, Auctores antiq. voL XI p. 361). Laterculus Regum Gothorum (ib, voL XIII p. 465). — Isidorus Hispalensis, De viris illustrihus, avec les continuations des évêques de Tolède, S. lldefonse, S. Julien, Félix (Patroloffie de Migne, vol. 96). — Juliani Toletani, de Wamhae régis expeditione (Migne, ib.). — Frédégaire, Chronira, cité p. 261. — Chronicon Moissiacense (Scriptores de Pertz vol. I in-fol.).

Travaux modernes : outre les ouvrages de Pahn, Lafuente, cités p. 192, Aschbach cité p. 81, Guerra, Hincijosa, M<marchia visigoda (dans VHistoria de Espana), Madrid, 1890-9(5. 2 vol.

En Espagne aussi, Tavéneraent des rois catholiques avait ouvert une ère nouvelle : la conversion des Visigoths commença la fusion des races dont devait sortir la nationalité espagnole. Les mariages mixtes, jusque là prohibés entre Goths et Romains, furent autorisés par une

1) Gesta Abb. FontaneL c. 6.

*) Annales Tdiani, 715.

3) Annales Amandi, 716. Gesta Abb FontaneL c. 3.

loi anonyme*. La diversité qui subsistait encore entre le droit romain et le droit national, allait disparaître à son tour. En attendant, une grande activité législative se manifeste alors dans le droit national, que les rois catholiques revisent ou complètent de règne en règne, aussi bien que dans le droit ecclésiastique, élaboré soit dans les synodes provinciaux, soit dans les conciles généraux de Tolède, dont il n y eut pas moins de quinze réunis dans le cours d'un siècle. D'autre part, on constate une nouvelle activité littéraire qui doit à TEglise sa première impulsion. Saint Isidore, qui avait succédé à S. Léandre, son frère, comme ^véque de Séville, fut la principale illustration littéraire du yif siècle. Héritier de la culture classique, il condensa toute la science de Tantiquité dans ses XX livres d origines^ sorte d'encyclopédie où le moyen âge devait longtemps puiser son principal savoir : une simple compilation sans doute, mais qui n a pas perdu toute sa valeur depuis que les originaux auxquels l'auteur avait emprunté ses matériaux, ont disparu. Parmi les écrivains du siècle, on cite encore l'ami d'Isidore, Braulion de Saragosse, dont les lettres témoignent une culture toute classique, et S. Eugène de Tolède, dont il reste un recueil de vers latins. Il y eut des écrivains non moins estimés alors parmi les Goths, tels que le moine historien Jean de Biclar et l'évêque S. Ildephonse de Tolède, réputé comme théologien. Enfin les rois euxmêmes ne furent pas tout à fait étrangers aux lettres ; le roi Sisebut, disciple de S. Isidore, nous a laissé une Vie de S, Didiet^ de Vienne'^ et un Traité coiilre tarianisme'K Un

i) C'est la loi HI. 1 : 1 de la Lex Visigothomm, qui porte la rubrique : antiqua^ d'où Zeumer conclut qu'elle se trouvait déjà dans le premier ce ie. celui de Leovigild; mais, en réalité, cette loi convient mieux à lepoque de son fils Recarred, comme l'admet Aschbach, Westgothen, p 231.

•) SiMbuti, Vita Desiderii Viennensis : Scriptores MEROwiNG.t.UI, p. 30.

^} N<> 9 des EpUtolae Wisigothae ^tome III des Kpistolak de la série ïnA^ de Perlz).

autre roi, Chiadasvinth, faisait des vers latins comme sod ami S. Eugène '.

Toutefois les belles espérances que faisait naître cette civilisation précoce des Goihs d'Espagne*, ne devaient pas être réalisées. L'unité religieuse y était restaurée, sans doute, à Texception de la population juive, qui y était très nombreuse, et qui demeura réfractaire à tous les efforts de propagande du clergé. Le gouvernement essaya, sans plus de succès, les moyens de coaction et il en résulta finalement une odieuse persécution, qui devait contribuer à laffaiblissement du royaume. Mais le vice essentiel de ce royaume fut l'absence d'une dynastie nationale. Depuis Textinction des Amales, aucun de leurs successeurs ne parvint à fixer Ja couronne dans sa famille. Sous une royauté élective, l'ambition des grands se donnait carrière et causait de nouvelles scissions à chaque changement de règne.

Les rois catholiques de Gundemar k GhindasvinUi (612-642).

Entre Reccared et Receswinth, aucun de ces règnes n'alla jusqu'à douze années. Gundemar, ^le premier qui fut élu après la chute de l'usurpateur Witteric^, mourut dans la seconde année de son règne (A** 012). La seule mesure durable, ce fut d'avoir transféré le siège métropolitain de la province de Carthagèhe, de la ville de ce nom, qui était encore aux mains des Byzantins, dans la ville de Tolède, au centre politique des Goths*.

Sisebut, qui régna huit années, fut l'un des meilleurs souverains de l'époque gothique. 11 s'efforça d'unifier l'Espagne, en faisant disparaître ou en domptantjles éléments réfractaires, qui s'y trouvaient toujours. Au nord, les Basques

1) Sur rensemble de cette littérature, voir l'ouvrage classique d'Ebert, Geschichte der christL-lat. Literatur, vol. 11.

S) Sisebuti Epistola (n** 9 cité ci-dessus) : « poetquam ortiiodoxa litles mentibus eroicuic, Oothorum viget impeiium. »

■■*; Voir plus haut, p. 200.

^) Patroi.ogia latina de Migne vol. bO, p 180.

qui restaient encore en Cantabrie, furent forcés de reconnaître son autorité qiul étendit ainsi jusqu'aux Pyrénées*. Au midi, il reprit la lutte contre les villes romaines du littoral qui continuaient à dépendre de la Mauritanie byzantine. Il remporta deux victoires sur le patrice romain Césaire, et imposa à celui ci un traité* qui arrachait la plupart de ces villes aux empereurs de Constantinople. Sisebut, en détruisant ces villes de fond en comble % commit la faute de dégarnir le littoral du côté de TAfrique par où devaient arriver les Musulmans. On doit attribuer à une pensée semblable d'unification les mesures violentes que Sisebut prit contre les Juifs, et qui tranchent avec ce que Ton sait du caractère humain et doux de ce prince. Il les mit en demeure de choisir entre le baptême et la proscription^. On a vu plus haut que Sisebut a une place aussi dans la littérature du temps. Il laissait un fils que les Goths consentirent de son vivant à reconnaître pour son successeur, mais qui ne lui survécut que quelques mois (A*" 621).

Le roi Svinthila, sur lequel tomba l'élection des Goths, s'était distingué déjà dans les guerres précédentes contre les Basques et contre les Byzantins. Il acheva d'expulser ceux-ci du sol de l'Espagne, qui d'une extrémité à l'autre neut désormais plus qu'un maître^. Il se tourna ensuite contre les Basques, qui avaient envahi la Tarragonaise, et, après les avoir vaincus, il leur imposa d'élever sur leur

M Frédégaire, c. 33.

' Les EpistolaB Wisigothœ n" 3-6, se rapportent à cette négociation.

*j Prédég. ; » plures civitates ab imperio abstulit et usque fundamentum dettruiitu. De celte époque, date la suppression du port autrefois si impor> tant de Carthagône. Isidore, Origines XV, 1 : 66. •• Curthago spauria {■= nova) nunc a Gothis subversa atque in desolationem redacta est. >»

^) La Lex Visigoth. XU, 2 : 13-14, qui est de Sisebut, ne va toutefois pas au$si loin : elle ne condamne A roort que le Juif qui fait un prosélyte parmi les chrétiens, et A l'esclavage le chrétien qui se fait juif. Quant aux conversions forcées des Juifs, le clergé les désapprouva, aussi bien S. Isidore (A® 612), que les conciles de Tolède : voir le /V concile canon 57 (Aguirre II, p. 477).

•'i Uidor. Hispal •* Totius Hispanise monarchia regni primus petit us •. l«iidor. coniiu. - Totiud Hispanise monarchiam obtinuit •.

frontière une forteresse, Oligite, destinée à les tenir en respect*. A son tour, il essaya de fonder une dynastie, en associant au trône son fils Ricimer. Mais il encourut la haine des grands, qui se rallièrent autour d'un Goth de Septimanie, Sisenand, et avec le concours du roi Dagobert, quon paya 200.000 sols dor, ils renversèrent Svinthila et élevèrent Sisenand à sa place *. Sous le règne de cet usurpateur, eut lieu à Tolède le deuxième concile national (A'^ôSS)^, auquel prirent part quatre-vingts prélats et seize grands laïcs : on y régla la procédure de ces assemblées mixtes ; on y confirma le caractère électif de la royauté ouverte à tous, à l'exclusion des clercs, des non-libres et des étrangers. Pour abréger l'interrègne, il fut stipulé qu'immédiatement à la mort du roi, les grands ecclésiastiques et laïcs se réuniraient à Tolède pour procéder à 1 élection de son successeur. Enfin des peines sévères furent portées contre quiconque tenterait d'usurper le trône ou s'opposerait au roi élu légitimement. Sisenand ne régna que cinq ans (A° 636).

Son successeur Chintila, élu conformément aux règles précédentes, n'en régna pas davantage : dans les deux conciles de Tolède tenus sous son règne, le III* et le IV* des conciles nationaux *, ces règles furent confirmées, ainsi qu*un nouvel édit de proscription porté par ce prince contre les Juifs. Avant de mourir (A"" 640), Chintila parvint à faire élire à la royauté son propre fils Tulga, dans un âge trop tendre pour exercer une telle autorité. Aussi fut-il supplanté par un nouvel usurpateur, Chindasvinth, un vieillard de 80 ans, mais qui avait su gagner l'appui des grands et

») C'est sur ce fait, que s'arrête la chronique d'Isidore, A*" 631. et au milieu du régne de Svinthila. A partir de cette date, on a Ylsidorvs ccntinualus, plus maigre encore que son devancier.

2) Frédégaire, c. 73. Voir plus haut, p. 271.

3) Collectio concilioniin Bispaniae, éd. Aguiire. Rome. 1604. vol. H p. 477.

^) Concilia Hiapaniae, ib. vol. II p. 507 et 512.

des masses. Tulga fut tonsuré et relégué dans un monastère (A« 642)*.

Chindasvinth et Recesvinth (642-672).

Avec lavénement de Chindasvinth, la monarchie gothique reprit une certaine vigueur et donna à TEspagne ses dernières années de prospérité. Cet usurpateur n'hésita pas à appliquer toute la rigueur des décrets conciliaires à ceux qui avaient trempé dans les conspirations précédentes : il n y eut pas moins de deux cents nobles et cinq cents hommes libres mis à mort et leurs biens furent confisqués *. D'autres» craignant le même sort, prirent le chemin de l'exil, les uns au delà des Pyrénées, les autres en Afrique. Un concile national de Tolède^, le V*, condamna ces émigrés au bannissement perpétuel avec confiscation des biens. Ces mesures implacables atteignirent leur but : l'ordre intérieur fut rétabli pour un temps, au grand avantage du peuple, et Chindasvinth, fort de sa popularité, essaya de donner à l'Espagne la dynastie qui lui manquait, en associant au trône son fils Recesvinth durant les trois dernières années de sa vie, qu'iL termina paisiblement à l'âge avancé de 90 ans (A** 652)*. Arrivé au trône sans élection régulière, Recesvinth s'efforça de se rendre populaire par des mesures d'apaisement, en accordant aux victimes des rigueurs de son père une loi d'amnistie et aux contribuables une réduction des charges publiques.

Au début de ce règne, les conciles nationaux de Tolède,.

M Ui'iorus continuatus, c. II.

*) Frédpgaire, c. 82.

') GoDdIia Hup. ib. vol. II, p. 522.

^) L'Epitaphe de ChindasTinUi, attribuée à S. Eugène de Tolède et conservée dana 668 Œuvres, a été composée par le roi lui-même, qui y parle à la première personne; cette confession publique de ses péchés était une formule de piété alors en usage pour implorer \eé prières des survivants. Cela ne doit pas s'entendre à la lettre. Voir la confession publique de S. Isidore, et la propre Êpitaphe de S. Eugène, qui sont du même genre. Cfr Vollmer, IHe Gedichtsammlung des Eugenius von Toledo (vol. 26 du N. Arcbiv) 1900.

interrompus depuis dix ans, furent repris. Le VI* fut surtout remarquable par le nombre de ses membres, 52 évoques et 17 grands laïcs, et par la gravité de ses décrets concernant la constitution de TEtat : le caractère électif de la royauté y fut affirmé à nouveau; au lieu où le roi serait mort, on procéderait à l'élection ; les héritiers du roi décédé ne succéderaient qu'à son domaine privé, celui qu'il possédait avant son élection ; mais les biens àe la couronne seraient réservés au prince élu. L'élu dut s'engager à la défense de la foi, spécialement contre les Juifs (A*" 653) ^ Moins important fut le concile national suivant, le VII* (A* 656)*, après lequel ces assemblées célèbres furent suspendues de nouveau pendant plus de vingt-cinq ans.

Mais l'œuvre capitale du règne de Recesvinth, ce fut d'achever la fusion des deux races qui peuplaient l'Espagne en faisant disparaître la différence qui existait encore entre les Goths et les provinciaux romains dans le droit civil. Le droit romain dont ceux-ci jouissaient encore, fut aboli *, et un code uniforme fut imposé à toute l'Espagne : ce codet qui réunit Yantiqua du roi Léovigild avec les novelles de ses successeurs, dans un recueil systématique, divisé en douze livres, fut promulgué, la deuxième année de ce règne (A^ 654), dans une assemblée générale des évêques et des grands du palais * et demeura la loi des tribunaux du moyen âge sous le nom de forum judicum. Le règne de Recesvinth ne semble avoir été troublé que par une seule sédition, provoquée par un seigneur goth du nom de Froja et appuyée par les Basques*. Ce règne, le plus long de l'époque gothique, avait duré 24 ans (A** 672).

>) Concilia Hisp. ib. II, p. 538.

«) Ib. II. p. 579.

9) Lex Visigothonim, II, 1 : 9.

*) là. il, 1 : 1.

^) Ce fait n'est connu que par une allusion dans une lettre contemporaine de l'évêque Tajon, Tc^onis prœfaiio ad Qmricum (Patrologie de Migne vol. 80). La Continuation d'Isidore e. 15 ne mentionne que Tincursion des Basques.

Décadence du royaume gothique (672-711).

C'est à partir de la mort de Recesvinth que les Goths éprouvèrent tous les inconvénients d'une royauté élective, telle que la firent les conciles de Tolède qui semblent avoir voulu réduire le roi au rôle subalterne d'un ministre laïc de l'Eglise. Tel se montra le successeur de Recesvinth, é\\i selon les règles, le jour même de son décès et au même lieu, une villa obscure, où celui-ci était mort. Il s'y passa un fait inattendu. Un goth Wamba, qui était tout désigné par sa noblesse, par son âge et son expérience, fut acclamé d'une voix unanime. Il refusa ce fardeau, et pour vaincre sa résistance, il fallut qu'un des nobles présents lui mit le couteau sur la gorge. Il n'en prit toutefois le titre que vingt jours plus tard, à Tolède, après s'être fait donner par le métropolitain, Quirice, l'onction royale, qui est mentionnée dans l'histoire de l'Espagne alors pour la première fois. Wamba se montra aussitôt à la hauteur de la tâche qu'il avait déclinée. Il eut, en effet, à faire face à une défection, qui commença au delà des Pyrénées, dans la province gauloise de la Septimanie, et qui prit rapidement des proportions inquiétantes. Cette défection, provoquée par le gouverneur de Nîmes, Hilderic, gagna de proche en proche non seulement les indigènes de cette province qui aspiraient à l'indépendance, mais encore au sud des Pyrénées les habitants de la Tarragonaise, les Basques, toujours réfractaires, et finalement le propre général de Wamba, Paulus, qui tourna ses armes contre son maître, tandis que celui-ci était occupé à vaincre les Basques. C'est dans ces circonstances que Wamba, par une loi de la 2* année de son règne*, obligea sous des peines sévères à prendre les armes, «n temps d'insurrection, tous ses sujets, sans en excepter les ecclésiastiques, qu'il mêla ainsi de plus en plus aux luttes sanglantes des factions. Après avoir vaincu les Basques, reconquis les villes de la Tarragonaise, Wamba franchit les

') Lez Yiaig. IX, 2 : 8.

Pyrénées, reprit la capitale Narbonne, où Paulus s'était déjà fait proclamer roi et alla enfin étouflfer TinsurrectioD à Nîmes, qui en avait été le berceau, et où Paulus et ses partisans avaient cherché un dernier refuge. Les insurgés durent se rendre, et bien que la loi les condamnât à mort» Wamba, clément dans la victoire, commua cette peine en celle de la décalvation, avec confiscation des biens*. Sous le règne de Wamba, on fit revivre les synodes provinciaux,, qui étaient tombés en désuétude, et qui durent remédier au relâchement qui en était résulté dans la discipline et dans les mœurs*.

Après un règne, qui n avait duré que huit ans, Wamba perdit la couronne par les manœuvres perfides d'un de ses parents, Ervig, qu'il avait comblé de faveurs, et qui aspirait à sa succession. Ervig lui fit prendre un breuvage maléfique qui le fit tomber dans une profonde léthargie'. Les évoques et les grands de son entourage, croyant le roi en péril de mort, le revêtirent de l'habit de pénitent, selon une coutume du temps ^. Wamba ne mourut pas; il fiit censé néanmoins avoir renoncé au monde en recevant l'habit religieux, et Ervig élu à sa place, fut sacré cinq jours plus tard par le métropolitain Julien de Tolède, tandis que Wamba alla finir ses jours dans un cloître. Mais comme celui-ci vivait encore, pour calmer les scrupules de ceux qui se croyaient liés envers lui par leur serment de fidélité, un concile de Tolède, le VHP national, qui se réunit alors,

^) Juliani Toletani, Historia Wambae, ne contient que Thistoire de cette rébellion de Paulus, mais exposée en détail ; c'est le seul morceau étendu d'histoire profane^ que nous ait laissé la littérature gothique. Les antres se bornent à une simple chronologie. Cet épisode est bien raconté dans Fauriel» Gaule mérid. t. III, c. 22.

«) Voir les plaintes du XI* concile de Tolède (Aguirre, ib. p. 660).

3) C^tte anecdote du breuvage est rapportée pour la première fois dans une chronique du x* siècle, celle d'Alphonse III, alias Sebastiani, chronicon (Fierez XIII p. 476), qui commence au régne de Wamba. La continuation d'Isidore n'en parle pas. VEpitome Oventensis (Mommsen II, p. 374) dit simplement : « Wamba ab Erwigio regno privatur. ••

^) Sur cette coutume, voir le canon 54 du IV* concile de Tolède (Aguirre» p. 477).

déclara la déchéance de Wamba irrévocable et valida Télection de son successeur Erwig* (A° 681).

Wamba, qui eut pour historien S. Julien de Tolède, est le dernier roi de FEspagne gothique qui ait laissé une trace dans l'histoire de son temps. Sous ses successeurs, Thistoire nationale se tait*, et toute la vitalité de l'Espagne semble sêtre réfugiée dans son Église, seule active et puissante en face d'un État qui allait chaque jour s'affaiblissant. Cette vitalité s'affirme dans les conciles nationaux de Tolède, de plus en plus fréquents : on n'eu compte pas moins de huit dans l'espace de vingt ans. Ces conciles s'immiscèrent de plus en plus dans les matières politiques, et pas toujours heureusement. Leurs décrets violents contre les Juifs peuvent avoir été une mesure de légitime défense^. En tout cas, ils ont manqué leur but : au lieu de sauver le royaume, cette proscription des Juifs devait l'ouvrir aux Musulmans. Quant à la royauté, tombée sous la tutelle des conciles, ceux-ci ne réussirent pas à la consolider. Elle était sans cesse ballottée entre les factions, comme le prouvent les représailles contre lesquelles il fallu garantir la famille du roi défunt, et les mesures de réparation et de clémence par lesquelles le roi nouveau, en ouvrant son règne, était obligé de réparer les mesures de rigueur de son prédécesseur *.

Sur les derniers rois des Goths, on n'a que des données décousues que l'on doit glaner, ça et là. Erwig, après un règne de huit ans, se retira dans un monastère, en laissant la couronne à Egica, qui avait épousé sa fille (A'^ôST)^. Egica associa au troue son fils Witiza^, auquel il donna le

1) xn« conGQe de Tolède (Aguirre, p. 681).

2) C*est ce qu'atteste UDe chronique du ix« siècle, dite d'Alphonse III : ^deHistoria Gothorum {auprès Isidore) pigritia veterum scribere noluerunt. •ed sîlentio occultaverunt. »

3) Le XVII* condle de Tolède, canon 8 (Aguirre, p. 752) signale une conspiration des Juifs contre le royaume, mais sans préciser.

«) Cfr. les conciles Xni* et XV° de Tolède, passim.

^) Cette reine, Cixilo, est mentionnée dans le canon 7 du XVin* concile (ib.)

*) Ce double régne est attesté par une Monnaie de Narbonne, avec l'efSgie

des deux rois, reproduite dans V Histoire du Languedoc des Bénédictins,

gouvernement de la Galice, et qui lui succéda (A° 701). Cette dernière tentative de fonder une dynastie échoua, <;omme les précédentes. Les factions ne cessèrent de troubler le royaume A la tête d'une conspiration tramée pour égorger le roi Egica et sa famille*, on trouve larchevêque même de Tolède, Sisebert, successeur de S. Julien sur ce siège. Une autre faction de nobles se souleva contre la famille de Witiza et réussit a la supplanter. Les détails manquent*. Leur chef Roderic (Rodrigue) se fit proclamer roi (A** 710). Mais les fils de Witiza se soulevèrent à leur tour, et en s alliant avec les Musulmans d'Afrique, ils livrèrent l'Espagne à l'étranger ^.Roderic succomba dans une seule grande bataille et il n'eut pas de successeur. Sans chef, sans autre centre de ralliement, les villes et les provinces de l'Espagne tombèrent, l'une après Tautre, au pouvoir des Musulmans (A*" 71 1).

A cette catastrophe aussi rapide qu'inattendue, on a assigné les causes les plus diverses. On a tracé un tableau elfrayant de la dissolution du peuple, qui aurait gagné le clergé, en invoquant les actes des conciles de Tolède *. Mais ces décrets ne prouvent pas que les péchés de tout genre qu'ils étaient obligés de prévoir, fussent plus fréquents alors qu'en d'autres temps. D'autres se sont plu à charger la mémoire du dernier roi Witiza, auquel on veut imputer la chute de son royaume*. Mais c'est après coup que se

1) Cette conspiration est connue par le concile XVI de Tolède {ib, p. 735), qui déposa le primat rebelle. Les chroniques n'en parlent pas.

*) La Continuaiion d*Isidore c. 34 n'y consacre qu'une ligne : • Rudericus tumultuose regnum hortante senatu (^« noblesse) invadit. •• Il demeure incertain si Roderic s'est iniurgé contre Witiza ou contre les fils de celui-ci.

^} Cette alliance des fils de Witiza avec les Arabes est mentionnée pour la première fois au ix*' siècle, dans la chronique d'Alphonse III.

^) Les historiens Rosseeuw et Dahn font abus de ce genre d'argument, pour démontrer la corruption effrénée des Qoths, en généralisant et en amplifiant les crimes condamnés par les conciles du temps.

^) Lh Continuation d'Isidore n'en parle qu'en bonne part : « florentissime regnum retemptat atque omnis Hispania gaudio nimio fréta alacriter laotatur » (c. 30). 11 ne parle pas de ses mauvaises mœui*s, qui sont flétries un siècle après dans le Chronicon Moissaciense et amplifiées dans les chroniques du X* siècle. Voir la critique de ces textes dans Rosseeuw, Histoire d'Espagne (I p. 359) et dans Lembke, Geschichte von Spanien (I, p. 119).

sont produites ces accusations, dont on ne trouve aucune confirmation dans les documents contemporains. Et quand ces rois d'Espagne auraient eu toutes les vertus, les mérites personnels du prince n'ont pu compenser les vices de l'institution, de ce pouvoir royal, qui, en l'absence d'une dynastie reconnue et obéie, était livrée à toutes les entreprises des factions.

Tels sont, dans l'histoire de l'Espagne, les résultats de l'époque gothique : on y voit d'une part la destinée fatale d'un État mal assis, qui succombe au premier choc extérieur ; d'autre part, la mise à l'épreuve d'une Eglise naissante qui survivra à cette catastrophe, et qui sauvegardera la nation espagnole durant six siècles de domination musulmane.

Page 1