IV. — LA NATION DES ANGLO-SAXONS. AU TEMPS DE L'HEPTARCHIE
Tbxtes LATINS dq groupe breton -. Historia Brittonum, cité p. 159. — Tbxtss latins du groupe anglo-saxon : Beda, Opéra historica, p. p. Piammer» Oxford, 1896; Annales Cambriae, cité p. 159. — Textes ANGLO-SAXONS : Two of the Saxon Ghronicles, p. p. Plummer, Oxford, 1892-99, 2 vol. ~ Vitae SS. Bleitmaci par Walafrid (19 janvier), Botul/i (17 juin), Cutberti par Bôde (20 mars), Wilfridi par Eddius (24 avril), Patrum ec 'lesiae ehoracensis par Alcuin (dans Mabillon, ACTA SS. 0. S. Bbnedicti : SaecuU II et III, Paris 1757, in-fol.)
Travaux modernes : Outre les ouvrages de Lappenberg, Kemble, cités p. 159, l^xïïil,The English Church from her Fundation to the normand Conquest. Londres, 1900. - Lanigan, Ecclesiastic History of Irland, Dublin, 1829. — Montalembert, Conversion de V Angleterre (vol. III-V des Moines d^ Occident).
Depuis rinvasion des Anglo-Saxons ' , la Grande-Bretagne semblait condamnée à ne plus sortir de son isolement insulaire, absorbée qu elle était par ses rivalités intérieures. Outre rhostililé de deux races irréconciliables, les indigènes bretons et les envahisseurs anglo-saxons, il existait parmi ceux-ci une division irréductible, résultant de la coexistence de plusieurs dynasties, égales, sinon en puissance, du moins en prestige, se targuant chacune, dans sa généalogie, d avoir succédé au premier des dieux germaniques, à YAllfather Wodan^. Tandis que chez les Goths et chez les Langobards on avait un royaume sans dynastie, la multiplicité des dynasties anglo-saxonnes faisait de l'Angleterre une heptarchie : c'étaient les Ascings dans le royaume de Kent, les Uffings dans l'Est- Anglie, les Gewissi en Wessex, les descen-
») Voir plus haut, p. 164.
*) Ces généalogies légendaires sont reproduites en tête des Saooon ChronicUs, et dans Y Historia BHUonum, (c. 57-61). Plus historiques étaient les fastes royaux, canon officiel, qui servait à dater les actes publics : on y enregistrait Tavônement des rois légitimes. On constate, dans un exemple donné par Bôde (III, l), que cet avènement était parfois antidaté, d*un accord commun (cunctis placuit), pour combler une lacune correspondant au régne d'an usurpateur (ablata de medio regum per/ldorum memaria). Ce furent la les plus anciens documents écrits de l'histoire anglo-saxonne.
dants dlda en Northumbrie, ceux de Kissa et d^Askwin en Sussex et en Essez.
Mais, à défaut d'unité politique, la Grande-Bretagne est arrivée dès lors à Tunité religieuse grâce au christianisme, qui lui ouvrit en même temps un champ nouveau d'activité extérieure. On a dit * les origines romaines de l'Église d'Angleterre, fondée de toute pièce par les missionnaires et sur le plan de S. Grégoire le Grand. Il restait pourtant à triompher de la résistance des derniers païens, qui essayèrent de reprendre le dessus par les armes, et, pour achever leur conversion, il fallut une nouvelle fournée de missionnaires étrangers, les moines celtiques, dont l'arrivée amena dans cette Église naissante une scission secondaire, mais passionnée, au sujet des dissidences déjà signalées, dont la principale portait sur la célébration de la Pâque, fixée à une autre date dans le calendrier celtique que dans le calendrier romain *. Avec ces démêlés religieux, qui remplissent l'histoire du vu* siècle, vont de pair les rivalités politiques, qui se prolongent jusqu'à la fin du viii* siècle, au sujet de la suprématie, disputée entre les trois principaux royaumes, au nord la Northumbrie, au centre la Mercie, au midi le Wessex, auquel était réservé le triomphe final.
1) Voir plus hauf, p. 184.
^) Sur le caractère anodin de ces dissidences, qui ont été travesties par tant d*historiens protestants, voir plus haut, p. 185, note 3, ainsi que le dernier historien de cette époque, Winkelmann, Geschichie der Angelsachsen, Berlin 1883 (dans la collection Oncken, citée p. VI).
LA MâTION DBS ANOLO-SÀXOKS.
Prépondérance du royaume de Northumbrie au vn« siècle ^
Le royaume de Northumbrie doit la prépondérance dont il jouit d abord parmi ses rivaux, à son fondateur le roi Edwin, qui avait réuni sous son sceptre tous les Angles établis au nord de THumber et divisés avant lui en deux royaumes, Bernicie et Déira (A** 617). Ce prince fit en outre reconnaître son autorité dans le nord par les Pietés, sur la frontière desquels il éleva la forteresse appelée de son nom Edimbourg, A l'ouest, il fit la conquête des îles de la mer d'Irlande, Man et Mena, devenu Xîle des Angles (ADglesey). La suprématie qu'il exerça ainsi sur une grande partie de la Bretagne, lui valut le titre oflSciel de Breiloalda *. Mais en implantant dans son royaume le christianisme, Edwin provoqua un soulèvement chez les païens qui occupaient les marches de l'ouest, et qui fondèrent alors, aous leur chef Penda, un septième royaume, celui de Merde (A"* 626) 3. Simultanément surgit parmi les Bretons de l'ouest un nouveau chef national, Cadwallon, plus historique que leur Arthur. Bien que chrétien, ce roi breton n'hésita pas à se coaliser avec le parti païen de Penda, et ils remportèrent ensemble la grande victoire de Heatfild, où Edwin périt
>) Génâalooik des rois de Northumbrie : Ida
Yffl
Ethelric '
AeUa
Ael
Wc
Ethelfrid t6l7
= Acha Edwin t6:i3
Banfrid Oswald Oswy = t634 tÔ42 t67l
Eanfled
Osric t 634
Oswin t 651
Etheiwald Bgfrid f t655
685 Alfridt705
•) Beda, II : 5, 9.
*) Hist. Brittonum, c. 65.
Osred Osric t716 t'729
avec son fils aîné. Cette défaite amena la dislocation du royaume de Northumbrie (A** 633)*. Les Angles de la Bernicie rappelèrent de l'exil Enfrid, fils de leur ancien roi Ethelfrid ; les Angles de Déira reconnurent comme roi Osric, uu parent d*Edwin. Ni lun, ni l'autre ne purent tenir tête au farouche Cadwallon, dont les ravages portèrent un coup funeste au christianisme naissant. Le premier archevêque d'York, Paulin, dut se réfugier avec sa protectrice, la reine Ethelberge et les enfants de celle-ci, dans le royaume de Kent, où il mourut quelques années après, second évêque de Roches ter (A° 644) *.
Eanfrid et Osric ayant été tués l'un après l'autre par Cad wallon (A** 634), le royaume de Northumbrie fut relevé par Oswald, le frère d'Eanfrid. A la tête d'une petite armée de chrétiens rassemblée en Calédonie, il rencontra près de Hexham les Bretons, qui ravageaient la contrée. Avant d'entamer le combat, il érigea une croix de bois, la première en Bernicie, devant laquelle il se prosterna avec son armée. Cet acte de foi fut, dit-on, le signal de la victoire : Cadwallon fut à son tour vaincu et tué (A° 634)^. La Bernicie et la Déira ne formèrent de nouveau qu'un royaume. En môme temps, le christianisme y fut restauré. Oswald, amenant de la Calédonie, où il s'était converti, des missionnaires scotes, fonda avec eux le monastère et l'évôché de Lindisfarne (Holy Island), qui remplaça pour un temps celui d'York, et qui devint le principal foyer de l'apostolat celtique*. Il seconda d'autre part le missionnaire romain, Birinus, qui, arrivant d'Italie, aborda aux côtes du Wessex et jeta les premières semences du christianisme chez les West-Saxons : les rois Cuichelm et Cynegils, tous deux de leur dynastie nationale, embrassèrent la foi nouvelle^. Mais
M Beda, II, 20.
2) Id. II : 20.
8) Id. III : l.
*) Id III : 2. Voir plus haut, p. 176.
») Id. III : 7.
Penda, chef du parti païen, reprit les armes : à la bataille de Maserfeld *, Oswald succomba, dans la fleur de Tâge, à trente-huit ans, vénéré depuis comme l'un des saints de rÉglise anglo-saxonne. Il est le sixième Bretwalda, ayant régné comme tel sur quatre nations. Angles, Pietés, Scotes et Bretons (A^ 642)».
A la mort d'Oswald, le royaume de Northumbrie se divisa de nouveau : son frère Oswy ne fut reconnu pour son successeur que par les Angles de Bernicie, tandis que ceux de Déira appelèrent au trône un fils d'Osric, Oswin. Entre ces deux princes, la lutte était inévitable ; Oswin voulut s'y dérober, convaincu qu'il était de Tinfériorité de ses forces, mais il fut livré par un traître à son rival, qui le fit égorger (Ao651)^ Pour consolider son trône, Oswy sollicita ensuite et obtint la main d'une parente de sa victime, la princesse déirienne Eanflède, qui s'était retirée dans le royaume de Kent, avec sa mère Ethelberge, après la mort de son père Edwin*. Oswy consentit néanmoins à laisser aux Déiriens une existence séparée en leur donnant pour roi son neveu Ethelwald, fils de son frère Oswald*. .
Cependant Penda, avec les Angles de la Mercie, continuait à faire la guerre à tous ses voisins. Après avoir vaincu les Angles de la Northumbrie, il s'attaqua aux Est-Angles, qui, retombés dans le paganisme à la mort de leur premier roi chrétien Erpwald, avaient été récemment ramenés au christianisme par le frère de celui-ci, Sigebercht (A*" 631). Après les avoir convertis, ce pieux souverain renonça à la couronne en faveur de son cousin Egric, pour embrasser la vie monastique, donnant le premier exemple d'un roi anglo-saxon passant du trône dans le cloître. Il y était d'un an à peine, que Penda vint fondre sur son royaume : Sigebercht périt aux côtés du roi son cousin
<) Bdda, III : 9.
*) Id. II : 5 ») Id. III : 14.
*) Id. III : 15.
*) Id. III : 23.
(A" 635)*, dont la couronne passa à un parent plus éloigné, mais non moins religieux, Anna, qui devait vingt ans plus tard périr de la même main. Penda avait étendu son influence jusque chez les West-Saxons, et donné sa sœur en mariage au fils et successeur de Cynegils, Coinwalch (A** 643)*, qui, à la diflference do son père, était demeuré païen. Une brouille éclata à la suite de la répudiation de cette princesse : Coinwalch fut vaincu par Penda, chassé de son royaume, forcé de chercher un asile chez le roi Anna des Est-Angles. Mais il en revint converti et, à partir de ce moment, le christianisme prévalut dans le Wessex (A"* 648). Ainsi la foi nouvelle, combattue par le roi de Mercie, mais soutenue par celui de Northumbrie, continuait à se répandre. Elle pénétra jusque dans la famille de Penda, à la suite du mariage de son fils Peada avec la fille de son rival Oswy. En obtenant la main de cette princesse, Peada dut accepter le baptême et le propagea ensuite parmi les Middel-Angles, dont son père lui avait délégué le gouvernement (A** 653)'. Oswy eut encore le bonheur de ramener au christianisme les Est-Saxons, avec leur roi Sigebercht, qui vint recevoir à sa cour le baptême et en ramena un moine angle d^origine, mais disciple des moines celtiques, Cedd, qui fut consacré évêque du royaume d'Essex*. Cependant l'infatigable Penda n'avait pas déposé les armes : il s'attaqua d'abord au roi des Est-Angles, Anna, qui périt comme son prédécesseur ( A"* 654) ^, et il força son successeur Ethelhere à marcher avec lui contre Oswy. Il gagna ensuite le propre neveu de celui-ci, Ethelwald, roi de Deire, et à la tête de cette coalition, dans laquelle entrèrent de nouveau les Bretons, Penda, qui avait 80 ans, tenta un effort suprême. Le dernier combat entre le paganisme et le christianisme fut livré près de Leed, sur les bords de la Winead® : Oswy remporta une
1) Beda, III : 18.
2) Id. III : 7.
3) Id. III : 21.
\ Id. III : 22.
5) Id III : 18.
«j Id, III : 24. - Hist Brittonum, c 5.
Tictoire éclatafite; Penda périt et avec lui la puissance du paganisme anglo-saxon (A** 655). Le roi de Northumbrie, après avoir soumis la Mercie et les Bretons voisins du Strathclyde, put prendre à son tour le titre de Bretwalda, que deux de ses prédécesseurs avaient déjà porté, et qu'il conserva jusqu'à sa mort (A** 670)*.
Dans le cours de ce règne de 28 ans, Oswy eut encore le* mérite de mettre tin à la controverse de la Pâque qui troublait FÉglise de son royaume, et de réconcilier les doux fractions de son clergé, dont lune suivait dans cette question l'observance romaine et l'autre l'observance celtique. Une assemblée nationale, réunie à cet effet au monastère de Witby (A** 664)*, après avoir entendu les deux partis, décida d'adopter la Pâque romaine. Quelques moines dissidents, à leur tête l'évoque Colman de Lindisfarne, préférèrent quitter le royaume que de renoncer à leurs usages celtiques', tandis que le défenseur le plus énergique de Torthodoxia romaine, Wilfrid, était élu évoque de Northumbrie*.
Enfin c'est sur l'initiative du roi Oswy, d'accord avec Egbert, quatrième roi chrétien de Kent, que l'Angleterre accueillit alors comme primat un nouvel envoyé direct de la papauté, l'archevêque S. Théodore de Cantorbéry, appelé à terminer l'œuvre de conversion entamée un demi siècle auparavant par les missionnaires de S. Grégoire le Grand. Le sixième archevêque de Cantorbéry et le premier de race saxonne, Deusdedit (Frithona de son nom germanique) venait de mourir (A** 664). Théodore, que le pape Vitalien lui donna pour successeur, avec l'agrément des rois de Kent et de Northumbrie', était un moine oriental, grec
M Beda, II : 5; ni : 24.
*) On peat considérer comme quasi -officiel le Compte-rendu de cette assemblée dans Bédé (III : 25), qui qualifie celle-ci du nom de synodtAS bien qu'il j Bappose une assistance laïque de grands et d*inférieurs (majores cum midJtocnbus) et que ces laïcs y votent. Cfr Eddius, Vita Wilfridi, c. 10.
') Beda, III : 26.
*) Eddius, Yiia WilfridU c. 12. — Bédé III : 28.
^ Epistola YUaliani PP, (Jaffé, n« 2089).
d'éducation et versé dans toutes les sciences divines et humaines*, dont la Grèce gardait le dépôt, et qu'il allait propager à son tour en Angleterre. Après avoir pris possession de son siège (A° 669), Théodore rassembla à Hertford le premier concile national anglo-saxon, qui, entre autres décisions', confirma lobservance romaine de la Pâque, adoptée déjà à Whitby, et Tétendit à toute l'Angleterre (A** 673). Quant aux chrétientés celtiques, qui n'étaient pas présentes au concile de Hertford, l'adoption de l'observance romaine s'y fit en plusieurs fois : chez les Scotes du midi de l'Irlande, c'était un fait accompli depuis le concile de Leighlin en 634. Les Pietés de la Calédonie s'y rallièrent en 710; les Scotes du nord en 729. Les derniers à se rendre furent les Bretons de la Cambrie, qui n'abandonnèrent leurs usages vicieux qu'en 770, à la suite de leur évêque Elbod de Bangor^.
Les Bretons continuaient aussi à contester à Cantorbéry son rang de métropole. Mais quant aux Anglo-Saxons, leur nouvel archevêque Théodore régna assez longtemps pour voir la suprématie de son siège reconnue graduellement dans toute l'étendue de l'Heptarchie, non seulement par les dynasties chrétiennes de plus longue date, celle de Kent, où Eadric (673-680) venait de succéder à Egbert son père;
1) Bédé, IV, 1. — Id. Historia abbatum, 3. — Gondlinm Romanam » 679 (Mansi Xr, 179). — Epistolae : Agathonis PP (Jaffé n^ 21 10), Zackariae PP. hP 748 (Jaffé» n» 2274). — Epitaphilim Theodori Canterb, (fragmenU dans BôdeV:8).
^) Le texte du I"^ CSoncile anglican (d après Bédé IV : 5) clans HadJans et Stubbs, CouNCiLS and bccl. Documbnts, vol. III p. 118. On retrouve la substance de ces canons dans le texte anglo-saxon des Domas da roi Witred, promulgués dans un concile diocésain ou mixte à Bergham A® 696 sous le successeur de Théodore. Anciknt Laws de Thorpe. p. 16.
^) Cette controverse si passionnée a laissé sa trace dans les docomeilti officiels du temps, dont les principaux sont : les EpUtolaé des Papes : Honorius aux Scotes d Irlande A<> 634 (Jaffe n^ 2022), Jean IV aux Scotes du nord A» 640 (Jaffé n<> 2040;; — Cummiant, Epistola abbati HUnsi A<> 630 (Migne, P. L. vol. 87 p. 969); — Aldelmi, Epistola ad regem Damnoniae A® 705 (vol. III p. 231 des Epistouab série in 4° de Periz); — Ceolfridi^ Epistola ad regem Pictorum A^ 710 t. III, p 231, (dans Bàde V : 21).
celle de Northumbrie, représentée en ce moment par Egfrid (670-685), fils et successeur d'Oswy; mais encore par les nouveaux princes chrétiens qui ne faisaient que de sortir du paganisme. -
C'était alors en Meroie le fils du grand chef païen Penda, Wulfhere (658 675), qui avait été élevé secrètement dans le christianisme et en faisait profession ouverte depuis qu'il avait réussi à reconquérir le trône paternel.
Dans lUst-Anglie, où le christianisme avait résisté aux assauts répétés de Penda, c'était un fils ou neveu du roi Anna, Aldwolf (664-713), qui représentait alors la dynastie si religieuse des Uffings.
Par contre, dans le royaume voisin d'Essex, où l'un des princes. Si ghere, avait apostasie avec une partie du peuple, dans un moment d'afibllement causé par les ravages d'une épidémie, il fallut l'intervention du roi Wulfhere de Mercie pour rendre le dessus au christianisme, qui prévalut enfin avec le pieux roi Sebbi (664-694).
Quant au Wessex, il était alors en proie à l'anarchie, du sein de laquelle surgit un dernier prince païen, Caedvalla (686-688), qui, après avoir fait la guerre avec succès à la plupart de ses voisins, se laissa gagner au Christ par le grand évêque Wilfrid', au point de tout quitter pour faire le pèlerinage de St-Pierre à Rome, où il reçut, à huit jours d'intervallç, le baptême et la sépulture (A° 688)*.
Restait un septième et dernier royaume, celui de Sussex, demeuré jusque là en dehors de la propagande chrétienne à raison de son isolement à l'extrémité méridionale de l'île : le prince, il est vrai, Adelwach (648-686) venait d'accepter le baptême à la cour de Wulfhere de Mercie; mais les Saxons de son royaume ignoraient encore la foi nouvelle, lorsque le même Wilfrid, brouillé avec son prince, y vint
^) Eddius, c. 42.
') Warnefried VI, 15. — Epitaphe de Caedval à Sl-Pierie de Rome A" 689, dans Rossi, Inscr Christian, vol. II, p. 70.
demander un asile, qu'il ne quiita qu'après avoir achevé leur conversion (A° 686)*.
L'île voisine de Wight devint chrétienne en ce même temps, mais non de la même façon ; les habitants, des Jutes d'origine, qui étaient toujours païens, sétant attirés la colère du belliqueux Caedwalla, furent exterminés jusqu'au dernier et firent place à des colons chrétiens arrivés du Wessex(A^686)«.
En même tempsque s'achevait la conversion de l'Angleterre, le zélé métropolitain profitait de son ascendant universel pour y multiplier le nombre des évêchés, qui n'était que de huit à son arrivée à Cantorbéry. Ce ne fut pas sans rencontrer une résistance bien inattendue de la part de Tévêque non moins zélé de Northumbrie, le célèbre Wilfrid, conflit que l'intervention directe du pape eut toute la peine du monde à terminer^. Plus importante encore est l'efflorescence des monastères, ces foyers de la civilisation nouvelle, que les princes et les grands ne se contentent pas de fonder ou de doter*, mais vers lesquels ils se sentent entraînés euxmêmes par un courant général et tel qu'on ne compte pas moins de trente rois ou reines des ditférents royaumes anglo-saxons qui se firent religieux du vu® au vin' siècle. Parmi les monastères datant de celte époque*, on doit citer
i) Eddius, c. 41.
*) Outre Eddius, Vita S, Wifp'idi, & citer, comme documents le ConciU romain de l'an 679 (Mansi XI p. 179;, une Epistola Johannis VI PP. A^ 704 (Jaffé, n^" 2142), V Epistola Theodori aux rois anglo-saxons (dans Eddius, c. 41).
^) La diplomatique anglo-saxonne a donné lieu à deux recueils généraux» le Codex diplomaticus aevi saosonici (QOiAOÔl) p. p Kemble [1369 documents] Londres, 1839-48, 6 vol ; — le Cartularium saxonicum (430 975). p.p. Gray Birch. Londres, 1883-1893, 3 vol. in 4
^) Beaucoup de ces monastères sont devenus des villas, dont les noms^ rappellent toujours Torigine religieuse : Malmesbury (Maldumesburgh^ doit son nom à un moine celtique, Maldam ou Afat^dM/' ^Beda, V, 18) qui le fonda vers 650. Boston est une contraction de Uotulphstown, de son fun dateur, moine d*Rst-Anglie (vers 654). Peteiborough tire ce nom d'un monastère érigé sous le vocable de St Pierre en 664.
comme les plus célèbres Ripon et Yarrow en Northumbrie» Peterborough et Boston en Mercie, Malmesbury en Wessex. Dans ces monastères, comme dans ceux du continent, se concentre tout ce qui survit ou renaît en fait de culture intellectuelle ou artistique à cette époque. Mais un fait nouveau, et alors sans pareil, c'est Téclosion spontanée d'une poésie germanique, chrétienne d'inspiration, mais saxonne de langue, la première en date des littératures, nationales. Elle fut créée de génie par un simple bouvier d abbaye du nom de CaedmonS qui, au milieu des chants du cycle barbare en vogue autour de lui, fit entendre les premiers accents d'une poésie nouvelle, en chantant les grands faits de l'histoire sacrée*. Ce fut comme une révélation, et le cycle biblique eut dès lors sa place dans les créations de la muse moderne. Toutefois cette littérature populaire fut retardée dans son développement par la concurrence de la littérature savante, qui prit bientôt le dessus, représentée alors par deux maîtres, romains l'un et lautre, Théodore l'archevêque et Adrien, son ami, placé à la tête de l'école de Cantorbéry^. De cette école, où les lettres sacrées et profanes, le grec et le latin, étaient également cultivées, sortit une pléiade de disciples qui en portèrent le goût et les traditions dans les autres monastères, ou écoles de l'Angleterre. L'un des plus célèbres fut Aldelhm, abbé, puis évéque en Wessex, qui essaya de mener de front la littérature saxonne et la littérature latine*. Mais, après lui, le courant classique l'emporte et atteint son apogée dans un moine northumbrien, Bède le Vénérable, la lumière du Vin* siècle, et demeuré l'un des maîtres du moyen âge par son savoir encyclopédique, embrassant la grammaire et la
*) Voir cet épisode littéraire exposé tout au long dans Bédé, IV : 24.
*) Sur la paternité douteuse des fragments anonymes attribués à Caedmon, cf> Plumoier, cUé, vol. Il, p 251-258.
^ Bède, IV : 1, 2; - cfr Epistola Aldhelmi AdriaDO (Migne, vol. 89 p. 99); - INpkmia Adeodati Pp. (Jaifé n^ 2104).
*) On n*a conservé que les œuvres latines d'Aldelhm, dans Migne P. L. vol. 89.
théologie, le calcul et Tastronomie, la poésie et l'histoire '. Telle fut la transformation opérée en moins d'un siècle au sein d'une nation, hier Tune des plus barbares, désormais Tune des plus chrétiennes.
Ce furent, au témoignage d'un contemporain*, les plus beaux jours de lepoque anglo- saxonne. Car, peu de temps après la mort d'Oswy, son royaume, le principal foyer de cette civilisation naissante, commença à décliner. Son fils Egfrid, qui lui succéda (A** 675), après avoir porté la guerre chez les paisibles insulaires de l'Irlande, qu'il fit cruellement ravager [A^ 684), s'engagea imprudemment dans les montagnes de l'Ecosse, où il périt dans une embuscade (A*" 685)'. Les Pietés, prenant à leur tour l'offensive, reconquirent alors leur ancien territoire jusqu'au cours de la Tweed, qui est demeurée la frontière définitive de l'Ecosse. Le royaume ainsi réduit de Northumbrie passa à un autre fils d'Oswy, Aldfrid, un disciple des moines celtiques, et prince plus philosophe que belliqueux^. Son fils Osred, qui n'avait que huit ans en arrivant au trône (A^ 705), ne se distingua que par son libertinage sacrilège, ne respectant même pas la sainteté des cloîtres^. Aussi périt-il de mort violente (A*" 716)^. Avec son frère Osric, qui, après un règne troublé, périt de même (A^ 729), s'éteignit la dynastie nationale de Northumbrie; d'où une lutte pour le trcïne entre les grandes familles du pays, lutte qui plongea le royaume dans l'anarchie et acheva de le ruiner. "
i) Les Opéra omnia de B^ide ne remplissent pas moins de six volumes de Aligne P. L. vol. 90-95, cfr V Introduction do Plumraer, cité, et le Diction^ naty of Christian Biography v° Beda.
2) Bede, IV, 2 : « Neque unquam prorsus ex qiio Brittaniam petierunt Angli, feliciora fiiere tempera, i
3) Bédé, IV : 26.
*) Bédé, Vita Cutberti, c 24. — Alcuin, Patres ceci. ebor. v. 843. 5) Epistola S. Bonifacii n« 19.
6; Bède, V : 22.
LA WATION DBS ANGLO-SAXONS. 321
Prépondérance du royaume de Mercie au vm« siècle ^
A la suite de la décadence du royaume de Northumbrie, la prépondérance fut disputée quelque temps entre les deux autres royaumes, la Mercie et le Wessex. Dans le Wessex, Ina, le successeur du belliqueux Ceadwalla« continua avec avantage les guerres de ce cousin contre les petits Etats de son voisinage. Il laissa un monument plus durable de son règne, en commençant le recueil des coutumes de son royaume*. Comme Ceadwalla, il finit ses jours à Rome, dans la retraite. Son abdication (A* 725) ' fut suivie de compétitions pour le trône dont le royaume voisin de Mercie profita pour assurer sa suprématie : le roi des Merciens, Ethelbald, appelé au trône par l'extinction de la descendance directe de Penda (A* 716)*, dont il était arrière-neveu, fit à son tour plier sous ses armes les petits États de Kent, d'Essex et d*Estanglie. Il fut également aux prises avec le successeur d'Ina, le roi Cutred de Wessex. Mais à la bataille livrée entre ces deux rivaux à Burford (A** 752)^, Ethelbald éprouva une grave défaite, et le Wessex conserva ou récupéra son indépendance — Durant cette rivalité, le royaume de Northumbrie vit renaître une dernière fois la paix et la prospérité^ sous le gouvernement de deux frères régnant, l'un, Eadbert, comme roi, l'autre, Egbert, comme archevêque (732-768). Egbert était un disciple du célèbre Bède, et ce fut
1) Pour faire l'histoire de TADgleterre au viu* siècle, nous n'avons plus une œuvre magistrale comparable à celle de Bède (dont l'histoire finit A** 730). Il ne reste après lui que de maigres annales, compilées dans la chronique anglo-saxonne; plus' des renseignements de toute première main, mais décousus, dans les correspondances de S. Boniface et d*Alcuin.
«) Voir plus loin § VI.
») Bède, V : 5-7
«> Ib. V, 23. Voir S. Bonifatii, Epistola n» 59 {ad Aethilbaldum regem MereUmum), sur le caractère de ce prince et ses mœurs dépravées.
5) Bedae Continuaûio A« 750, Saœ. chron. A^ 752.
*; Alcuini, de PP. eccl. eboracensis v® 1276 :
• Tempora tune hujus fuerant felicia gentis, Quam res et praesul concordi jure regebant. «•
mSTOIRE DU MOYEN AGE. 21
par un ami de celui-ci, le roi Cedwolf, qu'Egbert fut appelé au siège jadis si disputé d'York, qui reprit alors, grâce à Egbert, le rang de métropole, rang que S Grégoire le Grand avait réservé à cette église, mais qu elle avait perdu presque aussitôt après sa fondation. Comme métropolitain, Egbert d'York eut à réformer le relâchement des monastères dont son maître Bède dénonçait dès lors les abus avec une sévérité impitoyable*. Mais son mérite le plus signalé, cest l'essor qu'il donna à son école d'York. Après y avoir fondé une bibliothèque * et groupé des disciples, il en laissa la direction à Tun de ceux-ci, Aelbert, qui eut à son tour pour disciple et pour successeur le célèbre Alcuin (A** 766). Mais cette prospérité renaissante fut de courte durée. Dans le sol agité de ce royaume, aucune dynastie ne réussit à prendre racine ^ ; presque tous les successeurs d'Eadbert périrent de mort violente, et déjà les premiers pirates normands faisaient leur apparition sur ces côtes si exposées (A^ 793).
^) Voir Bedae, Epistola ad Ecghertum Episcapum dans ses Opxra HisTORiCA, p. p. Plummer.
2) Voir dans Alcuin, ib. vers 1540-1554, ane sorte de Catalogne versifié des auteurs principaux réunis dans cette bibliothèque, remarquable en ce temps et en ce pays réputés barbares. Les classiques latins y sont mêlée aax SS. Pérès tant grecs que latins ; mais il n'est pas fait mention de classiques grecs.
3) Voici la généalogie de cette dynastie que certains auteurs ont rattachée ft l'ancienne race d'Ida (Nennius, Appendix) :
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