I. — LES OMMAYADES OU LES CALIFES DE DAMAS
Textes arabes : Tabari (at), Annales : Sectio II. Laide, 188M896, texte arabe (versions at supra, p. 232). — Eistoria hhalifatus Omari II, Jasidill, Hischami. Ed. de Goeje. Leide,1869.- Eutychius, cité p. 232. — Textes syriaques : Denys de Tell Mahré, 4« partie (jusqu'en 775). Ed. Chabot (avec version française). Paris, 1895. — Textes arméniens : Ghevond, Histoire des Arabes en Arménie (vii«-viii« siècle), version française par Chahnazarean. Paris, 1857. — Jean Catholicos, Histoire d Arménie (jusqu'en 925), trad. française par Dulaurier. Paris, 1841. — Textes grecs : Théophane, Çhronographia* Ed. de Boor. Leipzig, 1833. ^ Nicéphore patriarch. Breviarium (602-769). Ed. de Boor. Leipzig, 1880. — Textes latins : Biclarensis, alias, Isidorus continuatus, cité p. 288. — Liber pontificàlis, cité p. 261.
Travaux modeknes : Outre Weil et Muir, cités p. 249, Lebeau, cité p. 119, van Vloten, Recherches sur la domination des Omayades. Amsterdam, (ac.) 1894, in 4. — Fournel, Les Berbers. Études sur la conquête de l'Afrique par les Arabes. Paris, 1876-80, 2 vol.
Avec le viii® siècle, commence la lutte qui allait mettre aux prises, durant la plus grande partie du moyen âge, rOccident et l'Orient, la chrétienté et Tislamisme. Dans la première phase de cette lutte, les musulmans sont les agresseurs; l'Europe est menacée à ses deux extrémités à la fois : du côté de TAsie, les Hottes arabes s'avancent jusque sous les murailles de Constantinople ; du côté de l'Afrique, Arabes et Berbers réunis inondent l'Espagne, pénètrent jusqu'au cœur de la Gaule et ne sont arrêtés que
par la bravoure de Charles Martel et de ses Francs. Tel est le danger que courut la chrétienté au viii* siècle; ce péril arabe est, dans l'histoire politique du temps, la question dominante, celle à laquelle toutes les autres sont subordonnées.
Ces succès militaires, les Arabes ne les doivent pas seulement à leurs qualités natives, à la verdeur de la race, à Télan de leur première ferveur religieuse, mais tout autant aux ressources immenses qu'ils tiraient de l'exploitation des contrées les plus fertiles du globe, pays d'antique culture, qui formaient autrefois les plus belles provinces des empires romain et persan. A l'avènement du calife Moaviab, fondateur de la dynastie des Ommayades, la domination des Arabes, outre l'Arabie, comprenait, en effet, la Syrie, la Chaldée {Irak Arabi)^ avec les anciennes provinces persanes entre la mer Caspienne et le golfe Persique, Susiane (^AM525^an), Perse propre (Fa r^w^an) ,Parthiène (^Aorawaw), Hyrcanie [Tdbaristan), plus encore l'Egypte; enfin l'Afrique romaine était déjà menacée du même sort. Toutefois l'autorité du premier des Ommayades était loin d'être reconnue dans toute l'étendue de cette domination. En Arabie, ses adversaires, les alites, étaient encore si puissants que Moaviah renonça à fixer sa résidence à Médine, ville du prophète et siège des califes, ses prédécovsseurs. Il ne quitta point Damas, dont il était gouverneur depuis vingt ans, et où il avait eu le temps de se faire des partisans. En Egypte, il pouvait compter entièrement sur le conquérant de ce pays, Amrou, qui avait été le principal auteur de son élévation. Quant à la Perse, Zyad, partisan d'Ali, qui lui en avait donné le gouvernement, fut gagné par le nouveau calife, qui consentit aie reconnaître pour son frère (la. mère de Zyad avait été une esclave de son père), et qui lui accorda un acci'oissement territorial considérable. Les alites n'étaient pas moins nombreux en Perse qu'en Arabie ; mais Zyad parvint à les contenir par la terreur des supplices, en exerçant une répression impitoyable contre tous ceux qui lui devenaient suspects.
Le calife Uoaviah et le premier siège de Gonstantinople (060-679) ^
Ainsi affermi au pouvoir, Moaviah put rompre la paix humiliante* qu'il avait dû conclure, durant sa lutte pour le califat, avec l'empereur d'Orient, et reprit aussitôt la guerre contre celui-ci avec une vigueur nouvelle. Il l'attaqua à la fois sur terre et sur mer : sur terre, il envoya ses généraux ravager les possessions asiatiques des Byzantins (A** 671). Sur mer, il arma une flotte chargée de donner l'assaut à leur capitale. Pendant sept années consécutives (673-678), cette flotte revint à la charge, mais tous les efforts des Arabes furent paralysés par l'invention nouvelle du feu grégeois ^. Ils durent se retirer et, poursuivis dans leur retraite, ils éprouvèrent un dernier désastre, qui mit fin à cette première expédition des Arabes contre Gonstantinople.
Plus heureuses furent d'abord les armes arabes en Afrique. Au conquérant de l'Egypte, Amrou, dont les armées commandées par Abdallah* n'avaient pas dépassé Tripoli, succéda Okbah, qui eut l'habileté de s'assurer le concours des tribus berbères, nomades comme les Arabes et non moins guerrières. De plus, comme les conquérants précédents, Okbah donna à la domination arabe dans ces contrées un centre militaire en fondant la ville nouvelle de Caïrwan, située à 15 lieues de la côte, au sud-est de Carthage (A** 670). Mais les Byzantins, qui occupaient toujours cette capitale ainsi que le littoral de la mer, reprirent l'offensive, et avec le concours des Berbers mutinés, ils infligèrent une défaite à Okbah, qui fut tué ; les Arabes durent évacuer Caïrwan. Du côté de l'Orient, les
1) Sur ce règne, voir Eutychius, Annales, t. II, p. 344-360; — Isidorus continuaius c. 28-33; — Théophane, A« 6147-6171. — Tabari A« 4060. Ce dernier auteur, source des autres historiens arabes, est de Tépoque des Âbb&ssides. Sur les Ommayades, dont il n'est pas contemporain, il a recueilli des traditions orales, dont il indique avec soin la filiation, mais qui sont, de parti pris défavorables aux Ommayades.
«) Inflra, p. 377.
3) In/ya, p. 378.
*) Isidarus continuatus, c. 24.
armes arabes entamèrent la conquête du Turkestan, franchirent rOxus et pénétrèrent jusqu'en Boukarie, où ils infligèrent aux tribus turques une grande défaite (A*" 674). Toutefois sur la fin de sa vie, Moaviah eut à se défendre contre un ennemi nouveau, les Mardaïtes, qui s étaient cantonnés dans le Liban, aux portes de Damas, et qui du haut de leurs montagnes ne cessaient d'inquiéter cette capitale*. Le danger fut tel que Moaviah dut suspendre la guerre contre l'empereur et qu'il fut forcé de renouveler le traité de paix humiliant par lequel il avait consenti autrefois à payer un tribut annuel aux Romains (A° 678)*. Avant de mourir (A° 679), Moaviah eut soin de faire reconnaître son fils Yesid comme son successeur^. Ainsi s acheva la transformation du califat, qui perdit son caractère patriarcal pour devenir une monarchie héréditaire et despotique. En même temps, les mœurs arabes commencèrent à s'altérer, à la suite de cette translation en Syrie du centre politique de l'islamisme. Au contact de la civilisation et du luxe asiatique, les Arabes se policèrent, mais s'amollirent en même temps. Les prescriptions trop sévères du prophète cessèrent d'être observées, et les effets de ce relâchement ne tardèrent pas à se faire sentir sous les successeurs de Moaviah.
Les successeurs de Moaviah et ]a seconde scission du califat (679-690).
Le calife Yezid I, dont les auteurs chrétiens vantent la
^) Sur l'origine de ces Mardaïtes, qui apparaissent tout à coup dans le Liban, où ils se maintiennent pendant dix ans jusqu'au traité de 686, il nV a pas moins de trois opinions : 1^ ce seraient un reste des Mardes, qui habitaient jadis au nord de la Médie, sur le versant de la mer Caspienne» et auraient été transplantés au Liban au temps des Arsacides; 2® ce seraient les ancêtres des Maronites, les habitants actuels du Liban, qui n'ont pas manqué de rehausser leur passé, en se donnant une pareille origine ; 3** d'après le texte plus positif de Théophane (A* 6169), ce n'était pas un peuple, mais un ramassis de fugitifs, ainsi appelés d'un mot arabe qui signifie rebelles.
«) Théophane, A° 6169.
3} Théophane, A«6171.
douceur et la simplicité*, passe pour un prince dissolu et contempteur du Coran dans les historiens arabes, qui ne peuvent lui pardonner d'avoir fait périr Hussein, petit- fils de Mahomet. La secte des alites, décimée, mais non étouffée par Moaviah, releva la tête, après sa mort, à la fois dans rirak et en Arabie. Second fils d'Ali, Hussein vivait retiré à la Mecque depuis la mort de son frère Hassan (A° 670), lorsqu'il fut invité par les alites de l'Irak à se placer à leur tête. Mais, en s'y rendant à la tête d'une petite troupe de partisans, surpris près de Kerbelah par l'armée du gouverneur Obeidallah, fils de Zyad, Hussein périt dans ce combat inégal, avec tous ses partisans, et sa tête fut envoyée au calife de Damas (A° 680). Cette exécution d'un petit- fils du prophète excita une émotion profonde dans le monde musulman*. Un ambitieux, Abdallah, fils de Zobéir, en profita pour soulever à son tour la Mecque contre le calife. Médine, la ville du prophète, se déclara pour Abdallah, et les Ommayades de Médine, Mervan à leur tête, furent forcés de chercher un refuge à Damas. Le calife n'hésita pas à envoyer une armée syrienne contre ces deux berceaux de l'islamisme. Médine fut prise et saccagée. La Mecque fut assiégée, et le sanctuaire de la Caaba était à moitié ruiné par les projectiles des assaillants, lorsque la mort inopinée du calife vint suspendre la lutte (A° 683). Yezid I laissait deux fils, dont l'un, Moaviah II, ne lui survécut que six mois, dont Tautre, Chalid, âgé de 16 ans, était trop jeune pour tenir tête à une conflagration qui ne tarda pas à devenir générale. Partout, en effet, non seulement en Arabie et dans l'Irak, mais en Egypte et jusqu'en Syrie, une partie de
1) hvâoruê continuatus (texte de 741) c. 27 : « jucundissimus et cunctis nationibQs gratissime habitua,... cam omnibus civiliter vixit» » témoigaage important, parce que cet anonyme est le témoin le plus rapproché de ce règne, tandis que Thistoriographie arabe, qui ne commence que deux siôcleâ plus tard, & Tépoque des Âbbassides, se ressent de la réaction de ceux-ci contre les Ommayades.
*) Le tombeau de Hussein (Meshhed Husein) est demeuré un lieu de pèlerinage pour les alites.
la population se déclarait pour l'usurpateur Abdallah, qui n'hésita plus à prendre le titre de calife. C'est dans ces conjonctures que Mervan, le chef des Ommayades de Médine, prit le gouvernement d'abord comme régent au nom de Chalid, bientôt comme calife (A"* 684). Mais, âgé déjà de 60 ans, il régna à peine une année et dut léguer la continuation de la lutte à ses fils, laissant à l'aîné, Abd el Malec, l'Asie, au second, Abdel Aziz, l'Afrique, et au troisième, Mohamed, le commandement des armées de terre et de mer*. Avant de mourir, il avait négocié la prolongation pour neuf ans de la trêve entre musulmans et Byzantins, moyennant la condition onéreuse de payer par jour mille sols d'or et de libérer tous les prisonniers de guerre (A® 685)*.
A l'avènement d'Abdel Malec, le désordre parvint à son comble. Non seulement Abdallah était toujours maître de la Mecque. Mais il s'éleva bientôt un troisième prétendant dans l'Irak, En opposition avec les sounites, partisans des Ommayades, et avec les shiites, partisans de la famille d'Ali, la secte des kharégites, qui datait de la première guerre civile ^, soutenait que le califat devait rester une dignité élective et repoussait toute prétention fondée sur la parenté. Cette secte, qui avait son principal foyer dans l'Irak, chassa les gouverneurs, que les Ommayades avaient installés dans les deux villes de Bassora et de Coufa. Les kharégites de Coufa se donnèrent pour chef Soliman fils de Surad, ceux de Bassora se rallièrent autour d'un autre chef Nafi. Soliman ayant péri dans une expédition en Syrie, un
1) Isidorus continuatus^ ib. c. 38.
'j Isidorus continuatus, ib. c. 37 : ce traité n'est mentionné que par cet anonyme, témoin le plus rapproché des événements. Les auteurs postérieurs placent à une autre date des traités du même genre, Théophane(À^ 6176) place ce traité dans la première année d'Abdel Malec, mais s'accorde sur le chiffre du tribut, qu'il fixe à 365 mille pièces d'or par an. D'autres auteurs réduisent ce chiffre à mille pièces par an et non par jour. Enfin les auteurs arabes (d'après Weil I p. 396) parlent de mille dinars payables par «emaine.
8) Supra, p. 257.
ambitieux plus habile, Moktar prit sa place en mettant en avant un troisième prétendant,Mahomed,fils d'Ali, mais d'une autre femme; et bien que celui-ci fût sans parenté avec le prophète, et retenu d'ailleurs à la cour d'Abdallah, Moktar le fit proclamer nominalement calife par les alites de Coufa, afin de pouvoir gouverner en son nom, en sorte que le monde musulman se trouva partagé entre trois califes, Abdallah en Arabie, Mahomed en Perse et Abdel Malec en Syrie. Attaqué par les deux autres califes, Moktar battit larmée syrienne, sous le général Obéidallah, qui y périt*, mais fut battu à son tour et tué par le général Mosaïb, frère d'Abdallah, en sorte que débarrassé de lun de ses rivaux, Abdel Malec put tourner toutes ses forces contre l'autre. Il marcha en personne contre l'armée de Mosaïb, qu'il battit en Perse, et envoya contre la Mecque le général Hedjaji, renommé par son énergie et sa cruauté. Après un siège de six mois, Abdallah se fit tuer dans une sortie, et la Mecque dut se rendre (A** 692). Hedjaji fut ensuite nommé gouverneur de rirak, où la rébellion des alites fut étouffée dans le sang (A® 694). Il y bâtit une nouvelle ville, Wasit, pour contenir les peuples de cette province. Ainsi se termina cette guerre civile de six ans, par le triomphe des Ommayades. Dans le cours de la lutte, Abdel Malec avait été forcé de renouveler les traités de ses prédécesseurs avec l'empire byzantin, où régnaient les descendants d'Héraclius.
^) Théophane» A^ 6178, fait ici une méprise en nommant au Uea d'Obéi- ^llah son père Zyad, mort depuis plusieurs années.
L'empire d'Orient sous les descendants d'Héraclius (641-71 1)*.
Depuis les temps d'Héraclius, lempire byzantin subissait de son côté des agitations non moins grandes, passant par des alternatives d'abaissement ou de relèvement, qui n'étaient le plus souvent que le contre-coup des progrès ou du recul de la puissance arabe. Le péril arabe eut en outre pour résultat de donner à l'élément militaire la prépondérance dans le gouvernement impérial, de plus en plus à la merci de l'armée et de ses généraux. Constantin III (A^ 641), déjà associé au gouvernement de son père Héraclius, ne lui avait guère survécu, empoisonné, disait-on, par la seconde femme d'Héraclius, Martine, qui aspirait à régner au nom de son fils à elle, le jeune Héracléonas*. Mais l'armée déjoua cette intrigue et obligea le sénat à proclamer empereur Constant II, le fils aîné de Constantin. Ce jeune prince, — il avait douze ans, — était appelé à tenir tête aux diflScultés de tout genre dont l'empire était assailli : en Asie, aux attaques des Arabes, en Europe, aux barbares du Danube, au dedans, à lagitation religieuse causée par la querelle du monothélisme. Pour trancher cette dernière question, l'empereur s'avisa de substituer à VEcthesis de son père, qui avait échoué, un nouveau Jormulaire ou Typos
' M Généalooib de la dynastie d'Héraclius : Héraclius 610-641
Constantin III (641)
Constant II (641-668)
Constantin IV Pogonat (668 685) Justinien II :