Yexid III 10. Ibrahim 8. Walid II
Moaviah
Abdel
premier
d'Ea
Rahman,
Ommayade
pagne.
«) Nicéphore. p. 44. — Théophane, A^ 6190.
Carthage fut reprise par les Romains. Mais au printemps suivant, le calife envoya, à son tour, une flotte supérieure à celle de lempereur. Dans la bataille navale livrée en face de la ville, les Romains succombèrent. Le patrice Jean dut reprendre, avec les débris de sa flotte, la route de Constantinople, pour chercher du renfort; mais dans le cours de la révolution qui amena la chute de lempereur Léonce, le patrice fut tué par ses soldats mutinés S et Carthage fut laissée au pouvoir des Arabes. Telle fut la fin de cette ancienne reine des mers, jadis détruite, puis rebâtie par les Romains et ruinée cette fois par le vainqueur jusque dans ses fondements (A° 698)'. Ce fut la fin aussi, et plus douloureuse, de la chrétienté naguère si florissante d'Afrique. La grande masse des Berbers, aussi incultes que les Arabes, après avoir résisté à ceux-ci quelque temps, finirent par embrasser Tislamisme, dès qu'ils eurent entrevu Tespoir de partager les bénéfices de la conquête. Caïrwan, dont les Arabes reprirent possession, remplaça désormais Carthage comme centre de l'Afrique devenue musulmane. Les généraux d'Abdel Malec en achevèrent la soumission jusqu'à l'Atlantique, et déjà ils se préparaient, avec le concours des Maures et des Berbers, à entamer la conquête de TEurope par l'Espagne, lorsque le calife mourut (A** 705). Il avait régné vingt ans, survivant à son frère Abdel Aziz, désigné pour lui succéder. Mais il laissait des successeurs non moins capables dans ses fils, dont quatre régnèrent l'un après l'autre^.
Du règne de son fils aîné, le calife Walid I, datent les dernières grandes conquêtes musulmanes tant en Occident qu'en Orient. C'est l'époque où les Arabes du Magreb (occident) passèrent d'Afrique en Espagne, d'Espagne ea Gaule sous les gouverneurs de Caïrwan, Moussa et ses
1) Nicéphore, p. 45. — Théophane, A® 6190. Voir sur cotte révolution^ p. :i82.
2) Bôde, Chronica A« 4649. — WarnefrieJ VI, 10. S) Uidorus conUnuatus^ c. 42.
successeurs, dont les campagnes en Europe seront retracées plus loin*. A la même époque un frère du calife, Maslama, refoulait les armées byzantines en Asie-Mineure, et repoussait les Turcs, qui avaient fait irruption en Arménie*. Un autre général, Coteiba, gouverneur du Khorassan, porta la guerre sur le territoire même des Turcs, dans la Transoxiane : il s'empara successivement de Boukara (A° 709), de Samârcand (A° 712), de Khiva et poussa son expédition jusqu'aux frontières de la Chine (A"" 715). Enfin un quatrième général, Mohanied, envoyé par son oncle, Hedjaji, le gouverneur de rirak, entreprit la conquête des Indes ^ : il franchit Tlndus, battit l'armée indienne du roi Daher (A° 708), s'empara de la ville et du sanctuaire de Multan, célèbre par ses richesses (A^ 711) et acheva la conquête du Pendjab (A^ 715). Quelques années plus tard, son tils Amru bâtit sur l'Indus la ville nouvelle de Mansura, qui devint la capitale du Sind arabe (A° 740K C'est alors que la puissance des Ommayades atteignit saî plus grande extension, embrassant à la fois TAsie, l'Afrique et un pays d'Europe depuis les Pyrénées et l'Atlantique jusqu'aux frontières de la Chine. Le calife méditait de porter à Tempire byzantin le coup final par la prise de Constantinople, lorsqu'il mourut (A** 714), léguant cette grande entreprise à Soliman, son frère et son successeur dans le califat.
La mort de Walid I fut le signal d'une réaction violente contre les meilleurs serviteurs de son règne : Mohamed, le conquérant des Indes, destitué, fut jeté dans les fers par son successeur et mourut dans les tortures. Le général Coteiba, menacé du même sort, essaya de soulever son armée contre le calife, mais fut tué par ses propres soldats. Moussa le conquérant de l'Espagne, rappelé à Damas déjà sous Walid pour se justifier d'une accusation de concussion >
«) Inf^a, p. 401.
*) Théophane, A^ 6204 6206. — Nicéphore, p. 54.
3) Isidorus continuaius, c. 45 : Ulit (Walid) Indiae fines vastando perdomuit.
fut traité par Soliman comme un vulgaire criminel, frappé dune amende énorme et mourut dans la plus grande pauvreté. Ces représailles n'avaient d autre motif que des jalousies personnelles, qui se greflfaient sur une rivalité séculaire toujours subsistante entre les tribus arabes, à savoir d'une part les Arabes-Ismaélites', dont descendaient les Modharites du nord, et d autre part les Arabes -Jectanides, dont étaient issus les Yéménites du midi. De là, à la cour même des califes, deux coteries qui se disputaient les grands commandements des armées et des provinces. Walid avait favorisé les Modharites; son successeur, qui penchait pour les Yéménites, leur sacrifia les généraux du règne précédent {A' 715).
Dans l'empire byzantin , des dissensions non moins graves qui mettaient en ce moment aux prises les prétendants à la succession de la dynastie d'Héraclius', semblaient devoir faire réussir les plans du calife contre Constantinople. Le frère du calife, Maslama, qui, depuis dix ans, combattait les Byzantins en Asie Mineure, était entré en pourparlers avec leur général, Léon l'Isaurien, qui aspirait à l'empire, et qui lui en promettait la moitié*. Mais dès que Léon fut maître de Constantinople, il se retourna contre les Arabes et se prépara à leur faire bonne résistance (A'* 717). Maslama mit en branle toutes les forces musulmanes sur terre et sur mer. On évalue son armée à 120,000 hommes*. Maslama, après avoir emporté d'assaut la ville de Pergame', fit passer ses troupes en Thrace pour assiéger Constantinople du côté de la terre. Sa flotte, de 1800 navires, devait la cerner du côté de la mer. Mais le feu grégeois eut encore cette fois raison de la flotte, tandis que l'empereur Léon, par
1) Supra, p. 234.
2) Voir ififra, ch. VIII § 1.
^) Théophane. Ao 6208, et Tabari affirment également Texistence d*un pacte entre Maslama et Léon Tlsaurien, mais sans en préciser les clauses. *} Isidorus continuatus, c. 47.
•) Isidoriis, ib. — Nicéphore p. 58. — Théophane,^ A® 6208.
GDOgle
de fréquentes sorties, achevait de déconcerter les assaillants. L'hiver vint avec ses rigueurs. La famine se déclara dans le camp musulman; les flottes envoyées d'Egypte et d'Afrique pour le ravitailler, furent interceptées, et le manque de vivres engendra des maladies meurtrières, qui firent périr une masse considérable d'hommes *. Ce siège durait depuis treize mois *, lorsque le calife, qui ne régnait que depuis trois ans, vint à mourir (A** 717)^, et Maslama obtint du nouveau calife le rappel qu'il avait sollicité vainement jusque là. En chemin sa flotte essuya encore une tempête si violente qu'il n'en rentra que cinq navires dans les ports syriens : telle fut rissue du second siège de Constantinople, non moins mémorable que le premier, ni moins glorieux pour les armes de la chrétienté.
Soliman, qui ne laissait pas d'enfants en âge de lui succéder, avait appelé au califat un autre de ses parents, réputé dans le monde musulman par son esprit religieux, dans la personne d'Omar II, fils de cet Abdel Aziz, qui avait partagé jadis la succession de leur grand-père commun, Mervan (A*^ 717). Le règne de Soliman avait marqué un arrêt dans la conquête. Son successeur, Omar II, y renonça systématiquement. Plus préoccupé de consolider cet empire que de l'étendre, il songeait à transplanter dans les provinces frontières les populations de Tintérieur demeurées réfractaires à l'islamisme, de façon à donner au califat un centre tout à fait homogène. Mais la mort prévint l'accomplissement de ce plan grandiose. Omar s'eflbrça de faire des prosélytes et se flatta même de gagner l'empereur, Léon risaurien, auquel il adressa dans ce but une épître dogma-
1) Le chiffre des victimes évalué à 300,000, dans la Yita Gregorii II c. 12, et par Warnefried VI, 47, est une évidente exagération.
*) Sur la durée du siège, les textes sont en désaccord : trois ans, d'après . Beda, chronica. A? 729 ; deux ans d'après la Vita Gregorii II c. 12 ; — Warnefried V(, 47, et Uidùrus cont, c. 47; •» treize mois, d'après Nicéphore, . p. 60.
») Tabari, A«» 99.
tique, qui demeura sans doute sans réponse ^ Parmi ses sujets chrétiens, il provoqua des apostasies en remettant en vigueur la règle qui dispensait du tribut la personne de tout musulman, mais qui en pratique avait été trop souvent méconnue par la rapacité des gouverneurs ; d'autre part, il interdit de recevoir en justice le serment dun chrétien contre un musulman*. Omar II mourut après trois ans de règne (A** 720)^, laissant la réputation d'un saint parmi les musulmans. D'après la tradition populaire, il ne possédait qu'un seul habit, n'avait qu'une épouse, qui était en même temps son unique domestique, et ne dépensait pour son entretien pas plus de deux dirhems par jour. On ajoute que dans un esprit de douceur il aurait aboli, durant son règne l'usage établi par ses prédécesseurs de maudire publiquement chaque vendredi la race d'Ali*. En tout cas, il ne réussit pas à éteindre l'animosité des alites, qui étaient surtout nombreux dans le Khorassan, et qui y préparaient secrètement une nouvelle rébellion**.
Après ce règne trop court, le califat revint à Yezid II, le troisième des fils d'Abdel Malec qui se sont succédé dans cette dignité. Le début de son règne fut signalé par un soulèvement de la Perse, provoqué par un autre Yezid, fils de Mohallab : le vaillant frère du calife, Maslamah, envoyé
^) Théophane, AP 6210 mentionne la lettre d'Omar, mais non la réponse. On doit tenir pour apocryphe celle que prête À Tempereur rhistorien arménien GheYond, cité, p. 42-97; cette apologie doctrinale, très bien ndsonnée d'ailleurs, est inconciliable avec Tignorance théologique bien connue de cet empereur. C'est une fiction littéraire d*un anonyme.
^) Théophane, ib, ajoute qu'il y eut même une persécution et des martyrs sous ce régne. Mais cela semble contredit par le témoignage favorable qus rendent à Omar II d'autres auteurs chrétiens, tels que Vlsidortis coniinuatus : • Tantae benignitatis et patientiae fuit, tantus honor, lausque referatur a cunctis, etiam ab externis »... D'après Elmacin, p. 77, il avait fait restituer aux chrétiens de Damas plusieurs églises de cette ville.
3) Tabari, A* 101.
*) Ce fait est mis en doute par Weil I, p. 587 n. qui fait valoir le silence de Tabari, l'historien indigène le plus rapproché de cette époque.
6) Tabari, A« 100.
câlifës db Damas. 391
contre cet usurpateur, étouffa la rébellion*. Tandis que les
armées arabes continuaient à combattre aux extrémités de
cette vaste domination, le calife Yezid, plongé dans l'oisi-
Tité, ne vivait que pour le plaisir. Heureusement, il mourut
au bout de quatre ans (A** 724)*, laissant sa succession à
son frère Hesham, quatrième fils d'Abdel Malec, prince
énergique, excellent administrateur, aussi simple dans son
genre de vie qu'Omar, moins par religion que par avarice.
Toutefois cette parcimonie qu'on lui reproche, ne l'empêcha
pas de consacrer de grandes sommes aux travaux publics :
il construisit des palais et des aqueducs; il planta des jardins,
€t mit des champs en culture'. Sous son règne, qui ne dura
pas moins de vingt ans, les armées arabes perdirent quelques
uns de leurs meilleurs généraux en combattant sur leurs
frontières lointaines, qu'elles essayaient de reculer encore.
En Gaule, à Poitiers, succomba Témir d'Espagne, Abdel
Rahman (A? 732)^. La même année, Maslamah, qui avait
livré tant de combats sous les quatre califes, ses frères,
périt dans une campagne obscure contre les Chazares, qui
avaient ravagé la frontière d'Arménie*. Dans la guerre
continuelle que les Arabes soutenaient contre Byzance,
après avoir échoué au siège de Nicée, leur général al Battal
se fit battre et tuer (A** 739)*. De toutes parts, la puissance
arabe commençait à reculer. En même temps, les sectes
1) Isidorus, c. 50. — Thèophane, A* 6212. — Tabari, A« 102.
*) Isidorus, c. 52. — Tabari, A« 104.
^} Thèophane, A® 6216 : cet éloge par un éiranger fait contraste avec le langage des historiens arabes, qui n'ont touIu voir dans ce calife qD*nn avare sordide.
*) Infra, § IV.
5) Tabari, A» 114. Thèophane, A^ 6221.
*) Tabari, A» 122. Thèophane, A« 6231. D'après Tabari, A« 114, ce général, dans une campagne antérieure, aurait fait prisonnier Constantin, le ^s de Tempereur, que les Arabes se plurent à exhiber en Syrie comme trophée de leur victoire. Mais en réalité, d*après Thèophane A® 6229, les Arabes (et Tabari avec eux) ont été victimes d'un vulgaire imposteur qui se donnait pour être un fils de Justinien II. Le fils de Constantin n'avait que ^onze ans A cette date.
relevaient la tôte : en Afrique les kharégites suscitèrent un» formidable rébellion parmi les Berbers, qu'ils avaient ralliés^ à leur cause. Dans le Khorassan, un petit-fils de Hussein^ Zéid {A® 740), fit, pour rallier le parti des alites, un dernier efibrt, qui n eut pas plus de succès que les précédents, mai& qui ne laissa pas d'ébranler Fautorité déjà entamée des Ommayades. Mais avant de retracer leur chute, il est temps de faire connaître de plus près l'organisation intérieure de cet empire, plus vaste que solide, dont le siècle des Ommayades marque l'apogée.
Organisation du califat des Ommayades ^
Comme les peuplés germaniques en Occident, les conquérants arabes en Orient avaient trouvé une organisationtoute faite, celle des grandes monarchies persane et byzantine, organisation qu'ils n'eurent que la peine de continuer,, en l'adaptant à l'esprit nouveau de l'islamisme. C'est au calife Abd el Malec que cette administration doit son caractère arabe : il est le premier qui battit monnaie au type musulman, avec inscription, mais sans eflSgie. Jusque là on s'était borné à contrefaire les monnaies grecques ou persanes*. Il est le premier qui introduisit la langue arabe dans les bureaux de l'administration. Jusque là les Arabes, incultes et adonnés uniquement à la guerre, avaient laissé le nàaniement de leurs finances aux indigènes, qui continuaient à se servir dans cette comptabilité de leur langue» du persan dans les anciennes satrapies, du grec dans les provinces byzantines ^ Le cadre extérieur du califat ne fait
1) J de Hammer, Uéber die LaenderoervoaXtung unter dem ChcUifaU^ Berlin 1835. La source principale est Ibn Chaldoun, cité p. 239.
^) Les Arabes ont également emprunté aux Bjzantins les noms de leurs monnaies, Dir?iem de drachme, dinar de denier.
^) D'après Théophane, Â^ 6199, la substitution de l'arabe au grec daterait du flls d'Abdel Malec, du calife Walid : il ajoute que Ton continuait A se servir dans cette comptabilité arabe des lettres numérales de Talphabet grec, à défaut d'autres chiffres. Ce nest qu'au ix^ siècle, en effet, que les Arabes.
non plus que reproduire les grandes lignes de l'empire persan : une monarchie despotique, où tous les pouvoirs sont concentrés dans le maître suprême, où toute fonction est déléguée et révocable par lui. Ce maître à la fois spirituel et temporel, c'était le calife ou vicaire du prophète, auquel il fallait obéir comme au représentant d'Allah sur la terre» Cest du calife que dépendait en premier lieu la désignation de son successeur, pris toujours dans sa famille, soit parmi ses frères, soit parmi ses fils : sa volonté était la seule règle à cet égard. S'il n'y a pas hérédité au sens strict, il y a désormais des dynasties : les califes de Damas sont toujours des Ommayades, comme plus tard, à partir du viii* siècle, les califes de Bagdad seront toujours des Abbassides. Le calife avait sous ses ordres des émirs ou commandants, qui étaient ses lieutenants, et qu'il choisissait librement, de préférence dans sa tribu ou parmi ses créatures : on en distinguait deux sortes, les émirs des armées, qui étaient les généraux, et les émirs des provinces, qui étaient des gouverneurs, ces derniers appelés aussi Walis. Le nombre des gouvernements variait de 25 à 30, tantôt séparés, tantôt cumulés sur une môme tête. L'administration si importante des finances était partagée entre quatre divans (le mot est persan) * ou bureaux, à savoir : le budget des armées ; — les registres des impôts; — le personnel des finances, — et la comptabilité du trésor. Quant à la justice, où régnait le plus grand arbitraire, elle était expédiée par des juges locaux, imposés aux populations sous le nom de Kadis ou Alcades. La police était faite par des Mohtisebs et des- Kashefs ou détectifs. Il y avait, enfin, un service de cha-
ont adopté les chiffres indiens, qui furent introduits sous le calife Manioun par le mathématicien Alkaresmi, et qui ont été ensuite répandus en Occident 1008 le nom erroné de chiffres arabes.
0 D'après J. de Hammer, contre Topinion d'autres orientalistes, p. 130-132. En tout cas, l'institution des divans, sinon le mot, est persane ; et de Tavea des auteurs Arabes, Omar, qu'ils vantent comme leur grand organisateur, a été inspiré par un ancien satrape persan, Hormuzdan, qui avait passé k •on service, après la chute de la monarchie persane, ib, p. 133.
meaux pour assurer les communications postales entre lé souverain et toutes les parties de son vaste empire.
Ce qui est original dans le califat arabe, ce qui le distingue de tous les empires asiatiques qui l'ont précédé et <iont il conservait le cadre, c'est sa base religieuse et non plus nationale. Si les Arabes y exercent la domination, ce n'est pas à titre d'Arabes, mais à titre de musulmans. Dans -cet empire d'un genre tout nouveau, les maîtres, ce sont les croyants de n'importe quelle râce ; les sujets sont les infidèles de toute race, du moment qu'ils sont soit païens, Boit juifs, soit chrétiens. Par application de ce principe, les musulmans soûls ont le droit de porter les armes, de monter à cheval, de faire la guerre sainte, comme aussi d'en partager les bénéfices. Aux infidèles, au contraire, la loi interdit la possession des armes, l'emploi du cheval comme monture, en même temps que toute manifestation extérieure -de leur culte. Comme seconde application du même principe, non seulement les musulmans sont dispensés de toute espèce de prestation pécuniaire directe, en dehors de Taumône recommandée par le Coran ; mais ils ont le droit d'être entretenus, nourris et enrichis, soit comme soldats, soit comme fonctionnaires, aux dépens des infidèles, qui sont leurs tributaires; par contre, toutes les charges retombaient sur <;es derniers, tant la capitation personnelle [djizieh)^ que le Coran impose à tout infidèle, que l'impôt foncier ikaradj), qu'ils devaient pour autant qu'ils étaient propriétaires. Outre ces impôts en argent, ils étaient soumis à des réquisitions ^n nature (maâwin), et ce qui achevait de rendre leur position souvent intolérable, c'étaient les exactions arbitraires et abusives auxquelles ils étaient livrés sans défense, de la part de fonctionnaires irresponsables à tous les degrés de l'administration. L'impôt foncier, il est vrai, ne faisant acception de persone, atteignait aussi le propriétaire musulman. Mais les Arabes, en vrais nomades qu'ils étaient, méprisaient la possession du sol, et plutôt que de le cultiver, ils préféraient vivre aux dépens des cultivateurs, étant en cela
bien différents des conquérants germaniques, qui convoitaient avant tout les terres, la principale richesse aux yeux de ces peuples agricoles.
Aussi, loin de se disséminer sur le territoire conquis, les Arabes restèrent-ils concentrés, en groupes sporadiques, dans les villes, fondées la plupart pour les recevoir : Coufa, Basra (Bassora), Fostat (vieux Caire) déjà sous Omar, Caïrwan sous Moaviah, Wasit, Erdebil sous Abdel Malec, plus tard Bagdad sous les Abbassides. Campés désormais dans les plus riches provinces de l'Orient, qui les nourrissaient, les Arabes purent s'adonner exclusivement au métier des armes. Grâce aux ressources de leur budget, ils eurent dès le début des soldats de carrière et une armée permanente : égaux sous ce rapport aux Byzantins, qui avaient été seuls jusqu'alors en mesure de tenir sur pied de vraies armées, ils étaient supérieurs aux peuplés de l'Occident, qui ne s'armaient qu'en temps de guerre. Outre les soldes qui leur étaient fournies par le trésor, les Arabes avaient encore en perspective de riches butins de guerre à se partager, et la guerre sainte n'était souvent qu'un prétexte à ce qu'ils appelaient une razzia. Ces apôtres d'un nouveau genre avaient conservé l'instinct combatif et pillard du Bédouin, et c'est là le secret de leur rapide propagande parmi les tribus nomades et incultes comme eux, tels que les Berbers et plus tard les Turcs, tandis que dans le rang des propriétaires et des riches, la plupart des conversions étaient intéressées, inspirées par le désir de se soustraire aux charges des infidèles. Aussi quand les califes et les gouverneurs s'aperçurent qu'à la multiplication des convertis répondait une diminution des recettes, commencèrent-ils à éluder ce principe du Coran, qui, tour à tour méconnu ou invoqué, devint une source de querelles entre les premiers croyants et les néophytes.
Situation des chrétientés dans le califat.
Plus intéressantes sont pour nous les populations demeurées chrétiennes sous ce régime d'oppression et de vexation. En vertu de leurs capitulations, conclues au moment de l'invasion, ces chrétientés orientales avaient conservé leurs églises et leur clergé, leurs évêchés et leurs monastères, sous l'autorité de leurs trois antiques patriarches de Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie*. Leurs nouveaux maîtres,, auxquels ils étaient supérieurs sous tant de rapports, ne pouvaient d'ailleurs se passer d'eux. Jusqu'à la fin du VIII* siècle, les califes n'employaient que des greffiers chrétiens pour les écritures de leur administration*. C'est avec le concours des architectes et des artisans byzantins qu'ont été bâties leurs plus célèbres mosquées, celle d'Omar à Jérusalem, celle des Ommayades à Damas. En dehors de la poésie, qui fut de tout temps un don naturel de la race', les Arabes n'ont pas eu de littérature avant les Abbassides. Au temps des Ommayades, c'étaient les chrétiens qui conservaient le dépôt de toutes les sciences, et le dernier représentant de l'hellénisme en Orient s'est rencontré alors à Damas dans la personne de S. Jean Damascène, à la fois orateur, philosophe, poète et théologien*. C'est à la cour
M Sur la situation de ces chrétientés, voir Hergenrôther, Kirchengeschichte, t. I, p. 749-752.
*) C'est ce qui existait encore au temps de Thistorien Tbéophane ["f 817), comme il le constate en ces termes : • £ujç ormepôv îiaw oOv aOroîç voTdpioi Xpionavoi » A® 6199.
8) Sur les poètes antérieurs à Mahomet, voir supra^ p. 2:33. A ces poètes populaires, avaient succédé les poètes de cour, qui fleurissent sous les Ommayades, tels que Djarir (f 728), son rival Farazdak, dans le nombre un arabe chrétien, al Aktal, Weil, cité l, p. 489. Leurs poèmes sont la principale source écrite que les historiens arabes ont pu utiliser, sur cette époque.
^) Voir ses Opéra dans Migne, Patrologia grabga, vol. 94-96. Sa Vito (6 Mai) par Jean de Jérusalem. Cfr Nôve (F.), S, Jean de Damas et son influence sous les premiers califes, Bruxelles (Revue belge). 1861. Langen. Joannes von Damascus, Gotha, 1879.
des califes, où sa famille occupait de hautes fonctions financières, qu'il publia ses premiers écrits, antérieurs à sa retraite dans le cloître fondé par S. Sabas aux portes de- Jérusalem. Enfin, tandis que le Coran proscrivait la musiques si les traditions de cet art essentiellement hellénique se conservèrent, c'est grâce aux moines grecs de Syrie, parmi lesquels on cite particulièrement les mélodes sabaïtes dans le monastère de ce nom, au temps de Jean Damascène. Malheureusement ces chrétientés, autrefois si florissantes, végétaient, en proie à un marasme causé moins encore par la domination musulmane que par leurs funestes et interminables querelles religieuses, qui mettaient aux prises Grecs, Jacobites, Coptes, Arméniens, Nestoriens*. Cest ainsi qu'entre l'Asie et l'Europe le contraste allait s'accentuant : tandis que l'Occident marchait à cette unité religieuse qui sera le caractère du moyen âge, en Orient non seulement il y avait un antagonisme radical entre musulmans et chrétiens, mais, comme les chrétiens, les musulmans étaient déchirés par un nombre chaque jour croissant de sectes, et il s'y préparait en ce moment même une nouvelle révolution religieuse qui devait aboutir à la chute des califes de Damas.
La chute des Ommayades (743-750) «.
Depuis des années déjà, la secte des shiites*, qui avait son foyer dans le Khorassan, travaillait sourdement à miner l'autorité des califes de Damas, au moyen d'émissaires secrets envoyés dans toutes les provinces. Les rejetons d'Ali, dont cette secte soutenait les prétentions, avaient échoué dans toutes leurs tentatives : tel fut encore le sort
^) Aucune défense, il est vrai, n'a été violée plus souvent, en particulier à la cour de ces princes GmmajadeA, connus pour leur relâchement. Sur leurs musiciens, cfr Kieswetter, Die Musikder Arabes. Leipzig, 1842, in-4.
») Voir, supra, p. 229.
') Sur les derniers Ommayades de Damas, Tabari, A° 125-127. — Théophane,A<» 6234-6241.
*) Supra, p. 258.
du fils de Zéid, Jahja, qui se souleva après la mort du calife Hesham, et qui périt comme son père (A!* 742). Mais il existait d'autres branches de la parenté du prophète qui commencèrent alors à revendiquer le califat, en contestant la légitimité des Ommayades : les plus nombreux étaient les Abbassides, ou descendants d*Abbas, oncle de MahometS en faveur desquels les shiites du Khorassan tournèrent leur propagande. En présence de cette agitation dangereuse, la dynastie régnante, au lieu de s*unir, se querella : une rivalité ouverte éclata entre Walid II, fils de Yezid II, et Yezid III, fils de Walid I. Walid II avait été d'abord reconnu calife à la mort d*Hesham (A° 743), conformément à Tordre de succession fixé par son père*. Mais il se rendit bientôt impopulaire par ses mœurs dissolues et par la prodigalité avec laquelle il gaspilla les trésors amassés par Tavarice de son prédécesseur. De plus, il voulut faire reconnaître pour ses successeurs immédiats ses deux fils qui étaient encore des enfants. C'est alors que Yezid III, qui croyait avoir plus de droit à cette succession, se révolta. Cette querelle de succession se compliqua de la vieille rivalité toujours vivace entre les Modharites, dont Walid H avait pris le parti, et les Yéménites, qui, par contre, se déclarèrent en faveur de Yezid II [. Yezid arma ses partisans, pénétra dans Damas, dont il débaucha la garnison, et fit périr le calife dans le château où celui-ci s'était retiré, abandonné des siens (A^ 744)'. Toutefois Yézid III, proclamé calife, ne réussit pas à se maintenir au pouvoir. Un troisième Ommayade, Mervan II, petit-fils de Mervan I, qui était alors gouverneur de l'Arménie, prit les armes pour venger la mort de Walid II et pour délivrer ses fils, que Yezid II retenait prisonniers à Damas. Le calife essaya de négocier avec ce nouvel adversaire, mais il mourut subitement dans le cours des négociations, et ce fut son
^) Voir la généalogie des parents de Mahomet, supra, p 250.
*) IsidoruSy c. 52.
^) Isidorus continuatus, c. 66 (du texte de 754).
frère Ibrahim qui fut d'abord appelé à lui succéder. Mais Mervan, ayant repris les armes, battit l'armée d'Ibrahim, qui fut forcé d'abandonner sa capitale, après avoir fait périr lesfils de son cousin Walid II. Mervan II, qui jusque là avait soutenu les droits de ces derniers, prit alors à son tour le titre de calife, auquel Ibrahim renonça (A° 744)*; il est le dernier des Ommayades de Damas. 11 ne parvint d'ailleurs jamais à faire reconnaître son autorité par toutes les factions qui demeuraient armées. De plus, il s'aliéna les Arabes de S;rie en transférant sa résidence à Harran, en Mésopotamie. Les Abbassides crurent le moment arrivé de faire valoir leurs droits. Le premier d'entre eux qui l'essaya, Ibrahim, âls de Mohamed, paya, il est vrai, cette tentative de sa vie. L& calife, averti de ses menées, fit saisir et mettre à mort le prétendant alors en pèlerinage vers le sanctuaire de la Mecque. Mais déjà ses partisans, à leur tête Abou Moslem, avaient déployé dans le Khorassan le drapeau noir des Abbassides*. Le gouverneur du Khorassan, Nazr, fut vaincu dans deux batailles et mourut dans sa fuite (A° 748). Les deux frères^ d'Ibrahim, Aboul Abbas et Al Mansor, sortirent alors de la retraite où ils se tenaient cachés, et le premier fut proclamé aussitôt calife par les shiites de 1*1 rac. Mervan, qui marcha contre eux à la tôte d'une armée de 100,000 hommes, perdit une grande bataille aux bords du Zab, et, poursuivi dans sa fuite par Abd Allah, oncle d' Aboul Abbas, dut évacuer successivement Harran, puis Damas, qui ouvrit ses portes aux Abbassides, et fut enfin atteint en Egypte et tué dans une église chrétienne, son dernier asile {A® 750). Il s'ensuivit une guerre d'extermination contre la famille des Ommayades. A Damas, quatre-vingts d'entre eux, séduitspar la fausse promesse d'une amnistie, furent tués dans un festin qui s'acheva sur leurs cadavres. Le même sort atteignit dans les autres villes les restes de cette maison, naguère
») Tahari, A* 127. Isidorus, ib. c. 73. Théophane, A» 6235. <) Théophane, » 6240.
si puissante, à l'exception d*un seul rejeton, Abdel Rahman, petit-fils du calife Hesham, qui, cherchant son salut dans la fuite, trouva enfin un refuge assuré en Espagne, où les musulmans avaient établi leur domination quarante ans auparavant.
§ lî. — LA CONQUÊTE DE L'ESPAGNE PAR LES MUSULMANS ET SON HISTOIRE
jusqu'aux Ommayades de Cordoue.
Textes latins : Isidoms conttimatiis, alias Pacensis, alias anonyme de Cordoue (éd. Mommsen, Auctores antiq. vol. XI, p. S61). — Chronicon albedense, alias Emilianense; — Alphonsi III ali€u Sebastiani Chronicon (dans Patrol. lat. de Migne, vol. 129). — Tbxtes arabes : Recueil d'histoires, en arabe, avec version française par Dozy, (dans sesNouvelles Recherches sur V Espagne. 1. 1). — [Quant aux historiens arabes conapilés par Conde (Madrid 1820), dont aucun n'est antérieor au x« siècle, et qui sont la plupart du xn*, ils ne peuvent être classés parmi les sources de notre époque].
Travaux modernes : Dozy, La conquête de P Espagne par les Arabes (dans ses Recherches sur VEspagne, p. 1-90). ^ Lembke, Geschichte von Spanien, vol. I (dans la Collection Heeren;. Hambourg, 1831. — de Masdeu, Istoria cntica de Espana. Vol. XVI-XIX. Madrid, 1790, in-4.
La conquête.
L'invasion de FEspagne par les musulmans fut au début une simple razzia arabe, qui est devenue une conquête à la suite d'un succès aussi prodigieux qu'inattendu*. Maîtres du littoral africain de la Méditerranée, les Arabes n avaient pas tardé à faire des descentes de ce genre sur le littoral européen. Dès le vu* siècle, ils en firent en Sicile*; ils en tentèrent sur les côtes de TEspagne, mais chaque fois repoussées, en dernier lieu par un géuéral de Wittiza, le
*) Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne, t. II, p. 37. ^) Première descente en Sicile mentionnée en 653 (Viia Martini dans le Liber pontificaus), la seconde vers 673 (Vita Âdeodati ib. Warnefried V,13).
goth Theudimer*. Le succès si différent des musulmans au vni® siècle s'explique par la situation troublée de TEspagne, où un usurpateur, Roderic, était aux prises avec les héritiers de Wittiza son prédécesseur, lesquels firent alliance avec le conquérant Moussa, en train de consolider la domination arabe en Afrique. A la trahison de ces Goths', il faut encore joindre les sollicitations des Juifs d'Espagne exilés en Afrique et la complicité des faux convertis demeurés en Espagne. La première descente arabe, celle de Tarif en 710, n était qu'une reconnaissance'. Il fut aussitôt suivi par une armée de dix mille cavaliers et d'autant de fantassins, principalement berbers, dont Moussa avait laissé le commandement à son affranchi, le général Tarek. En débarquant, Tarek prit possession du mont Gibraltar, auquel il a laissé
^) Preroière descente en Espagne sous Wamba vers 675 (Alphonse, Chronica, c, 3); seconde sous le règne d'Egica et Wittiza vers 698, celle qui fut repoussée par Theudimer (Isidorus continuatus, c. 38). Il est vrai, le texte de ce dernier porte : • in Graecos qui descenderant »; mais il faut lire sans doute : Agarenos, car les Byzantins, que l'auteur espagnol n appelle jamais que Romani, loin de songer à s'établir en Espagne, étaient en ce moment même expulsés de TÂfrique.
*) La trahison des partisans de Wittiza est flétrie par les chroniques du ix« siècle : VAlbedense, c. 77 : « per filios Wittizani régis, quoium favore Sarraceni Spaniam sunt ingressi » ; -^ la Chronique d'Alphonse, infra, p. 402, n. 2. Quant au rôle du comie Julien de Ceuta, vengeur de sa fille outragée par le roi, il est mentionné pour la première fois dans une chronique du XI" siècle (le Monachus Silensis, c. 15), on ne doit y voir qu'un roman imaginé pour dramatiser la chute du roi Rodrigue (Cronica del Rey don Rodrigo) Dozj (Recherches I, p 70), qui essaye de sauver l'existence de Julien, en fait un exarque byzantin, qu'il croit retrouver dans un texte obscur de Vlsidorus, où, au lieu de Urbani eœorli, il veut lire : Juliani exarci; mais cette correction téméraire est rejetée par Mommsen, le dernier éditeur de ce texte.
3j Tarif, qui a laissé son nom à un promontoire de la cète espagnole. Tarifa, est assez souvent identifie par les modernes avec Tarek. En réalité, ce sont deux personnages différents comme le prouvent leurs différents patronymiques (Lembke I, p. 258). Celui-ci est Tarek ben Zejad; celui là. Tarif Abou Zara ; le texte de Vlsidoriis, c. 34, tout en citant les deux chefs, semble n'admettre qu'une seule descente : « Mauris a Muza missis, id est Tarik, Abuzara et ceteris » tandis que le texte de VAtbeldense, c. 77-78 en distingue deux : « ingressus est piimum Abuzura in Spania. Alio anno Tarik •.
son nom (Gibel Tarek), pendant que le roi Roderic était retenu tout au nord de TEspagne par une révolte des Basques. Roderic rassembla à la hâte toutes les forces disponibles de son royaume. Il avait pour lui le nombre. Mais il allait éprouver combien les soldats de carrière sont supérieurs aux milices improvisées. Dans la bataille livrée à Xérès de la Frontera (A° 711), Tarmée gothique fut anéantie, et son roi Roderic disparut sans laisser de traces. Faute d'une tête, l'Espagne tomba dans lanarchie, aggravée encore par la fureur des luttes intestines*. Enflammée par ce premier succès, l'invasion arabe se répandit comme un torrent sur toute l'Espagne : les campagnes ouvertes durent se soumettre aux conditions ordinaires de payer le tribut des infidèles. Les murailles mêmes des villes fortifiées n'opposèrent qu'une faible résistance : les unes, telles que Cordoue, furent prises d'assaut; les autres, telles que Tolède, la capitale, ouvrirent leurs portes au vainqueur. Les Juifs ou faux convertis qui s'y trouvaient, firent cause commune avec les musulmans, qui leur en confièrent la garde. Mais arrivé à Tolède, Tarek fut subitement arrêté dans le cours de ses succès par un ordre de son supérieur, Moussa, jaloux de ces victoires dont il avait hâte de partager le bénéfice. Arrivé avec une seconde armée. Moussa se jeta d'abord sur la Lusitanie, dont il prit la métropole Mérida, et vint rejoindre son lieutenant à Tolède. Rompant la capitulation accordée par Tarek aux habitants de cette ville, Moussa, à l'instigation de Tun des traîtres du parti du Wittiza et son propre frère*, Oppa, évêque de Séville, fit décapiter un grand nombre de nobles goths demeurés dans la ville. Ceux qui s'étaient retirés devant l'invasion. Moussa
^) Isidorus, c. 30 : m dum Hispania vastaretur et nimium non solum hostili, verum etiam intestino furore coDfligeretur ••.
*) /&., c. 36 : « per Oppam tilium Egicae régis a Toleto fugam arripieDtem >». La Chronique da roi Alphonse, c 9, (il fait cet Oppa, non pas frère, mais fils de Wittiza) corrobore cette trahison : •« Qppanem Hispalensis aedis episcopum, ob cujus fraudera Gothi perierunt ».
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les poursuivit jusqu'à Sarragosse, leur refuge, qui dut se rendre à son tour. Les habitants des autres villes se hâtèrent dû faire leur soumission, en sorte qu'au bout de deux ans, l'Espagne entière, sauf les montagnes inaccessibles des Asturies, était au pouvoir des Arabes, lorsque Moussa fut arrêté à son tour par un ordre du calife, auquel il avait été dénoncé par un groupe de mécontents. Moussa dut reprendre le chemin de l'Asie, traînant à sa suite un long convoi de captifs et de chameaux chargés des dépouilles de l'extrême Occident*. Mais il fut traité par son maître avec la plus noire ingratitude, et le conducteur de tant de richesses mourut dans la pauvreté*.
L'Espagne sous les émirs arabes (712-740).
Aussi rapide avait été cette conquête, aussi longue et pénible en fut la consolidation, entravée qu'elle devait être par l'éloignement des califes, par la mésintelligence qui éclata parmi ses généraux, et par la rivalité des tribus de toute race qui réclamaient leur part dans cette curée. De là l'instabilité de ce gouvernement arabe en Espagne, où l'on ne vit pas moins de quatorze émirs se succéder dans l'espace de trente ans : les un succombant sur les champs de bataille de la Gaule; les autres destitués souvent au bout de quelques mois, ou encore simples intérimaires, en attendant les ordres qui devaient arriver tantôt de Damas, tantôt de Caïrwan, dont l'Espagne demeurait une dépendance immédiate.
Moussa, en quittant le théâtre de ses conquêtes, avait partagé ses gouvernements entre ses fils, Abdallah, qui était resté à Caïrwan en Afrique, et Abdel Aziz, qu'il laissa à Séville en Espagne (A° 713). Sous Abdel Aziz, les chrétiens d'Espagne respirèrent. Le général goth, Theudimer,
^) Isidorus, c. 38 : «» lectis Hispaniae senioribus qui évasèrent gladiura, slmulque Hispaniae canctis spoliis adunitis».
le dernier qui n'eût pas déposé les armes, obtint une capitulation honorable, par laquelle il conserva ses armes ainsi que une province, celle de Murcie, à gouverner sa vie durant et moyennant tribut*. Abdel Aziz lui-même épousa une chrétienne, Egilone, la veuve du dernier roi des Goths, et peupla son harem d'autres princesses de sang royal. Mais ses allures despotiques furent dénoncées au calife, et à la suite d'une sédition, il fut tué, avec la complicité de son parent Ajub, pendant qu il présidait dans la mosquée à la prière publique'.
Le calife Soliman lui donna pour successeur un général énergique. Al Horr (A° 716), le premier général arabe, qui franchit les Pyrénées, moins pour faire une nouvelle conquête, que pour reprendre la Gothie de Narbonne, Tancienne Septimanie, qui avait toujours dépendu de l'Espagne^. Mais la sévérité avec laquelle il châtia ses coreligionnaires, en particulier les Berbers, pour avoir violé les capitulations en s'appropriant les richesses des indigènes *, amena sa destitution.
Son successeur El Samah (A"* 719) essaya de mettre plus d'ordre dans le gouvernement de la péninsule, en dressant une statistique de toutes les ressources du pays, dont il fit une sage répartition entre le trésor de l'Etat et les guerriers de son armée*. C'est de lui que date la domination arabe dans la Gothie de Narbonne, où il laissa une garnison. Mais, en voulant étendre cette domination sur l'Aquitaine voisine, il se heurta aux milices du duc Eudon, et dans la grande bataille de Toulouse, il fut vaincu et tué^.
1) Isidorus coniinuatus, c. 38. Le texte de cette Capitulation, datée du 5 avril 713, est conservé en arabe et publié dans la Bibliothkca de Casiri» II, p. 105.
*) Ib, c. 42 •• Seditione suorum facta, orationi instans, consilio Ajob occiditur».
3) Ib, c. 43.
*) Ib, c. 44.
^) Ib, 48 : M partem reliquit militibus dividendam, partem ex omni re mobili et immobili fî-^co associât. »
û) Isidorus continuatus, c. f>2 du texte A (qui finit ici, À la mort de El
Abdel Rahman el Gafeki, qui ramena en Espagne les restes de larmée battue, y fit l'intérim jusqu'à la nomination dun nouveau gouverneur, Ambessa (A° 721), qui reprit les plans de conquête de son prédécesseur, mais sans succès durable : plusieurs de ses généraux ayant échoué, Ambessa marcha lui-même avec toutes ses forces contre la Gaule, où il promena la dévastation et finit par trouver la mort. On mit quelque temps à lui chercher un successeur capable, jusqu'à ce que le calife lui-même appelât à ce commandement le général Abdel Rahman, qui avait eu l'occasion de faire ses preuves (A° 729) *.
En ce moment, un de ses lieutenants préposé à la défense de la frontière des Pyrénées, Munuza, un Berber d'origine, pour venger ses compatriotes opprimés en Afrique, méditait de renverser la domination arabe en Espagne. Abdel Rahman ne lui en laissa pas le temps. En vain, pour lui tenir tête, Munuza sollicita l'alliance de son voisin d'Aquitaine, le duc Eudon, dont il épousa la fille. Poursuivi avec celle-ci par les Arabes, il se donna la mort, en se précipitant du haut d'un rocher, pour ne pas tomber vivant entre les mains de ses adversaires, qui envoyèrent comme trophée au calife de Damas la tête et la femme du rebelle^.
La conquête de la Gaule restait à faire ; il s'agissait, en s'attaquant aux Francs, d'abattre la dernière puissance organisée qui tenait encore debout en Occident ; il s'agissait aussi de donner un dérivatif à la population croissante^ et à l'humeur turbulente des musulmans d'Espagne, qui cette fois amenaient avec eux en Gaule femmes et enfants ^ : ce
Samah), et c. 48 du texte B (qui continue jusqu'à l'élection de Témir Joussouf A* 747).
1) Isidorics, c. 52-57.
^) là, c. 58 : M ciyus caput Btatim et Régi una cum âlia Eadonis praeeentant. »
') Ib. c. 59 : <• Tune Abderraman multitudine sui exercitus repletam proapiciens terram... terras Francorum intus experditat. »
*) Le fait est attesté par Thistorien langobard Warnefried, YI, 46 : « cum uxoribns et pânrulis venientes, Aquitaniam quasi habitaturi, ingressi sunt. n
fut une invasion en règle. Devant ce déploiement de forces, le duc Eudon dut appeler à son aide Charles Martel, suivi de toutes les armées disponibles de la Germanie. C'est alors que se livra la bataille décisive de Poitiers, où Abdel Rhaman périt, et sur laquelle on reviendra plus loin (A**732). Pour réparer ce désastre, son successeur Abdel Malec tenta de pénétrer en Gaule par une autre voie, qui traversait le centre des Pyrénées. Il s'y rencontra pour la première fois avec les restes des Goths demeurés indépendants dans ce refuge inaccessible, et fut obligé de rebrousser chemin*. Ce premier succès des chrétiens indépendants ne fit qu'appesantir le joug sous lequel gémissaient les autres chrétiens d'Espagne. Pressurés jusqu'à épuisement par Abdel Malec, ils obtinrent de son successeur Okbah un traitement plus équitable (A° 734). Okbah avait pour mission de réparer le désastre de Poitiers ; déjà il était arrivé jusqu'à Sarragosse à la tête d'une nouvelle armée, lorsque l'insurrection des Berbers d'Afrique qui couvait depuis quelque temps, vint à éclater. Okbah dut tourner toutes ses forces contre ceux-ci, et quitta l'Espagne, laissant son lieutenant Joussouf, le gouverneur de Narbonne, aux prises avec Charles Martel, qui venait d'envahir cette province arabe; ce fut l'occasion de la bataille de la Birre, non moins fatale aux armes musulmanes (A® 737).
Organisation de l'Espagne arabe.
L'Espagne arabe fut divisée en cinq provinces, qui reproduisaient sous d'autres noms les divisions de l'Espagne gothique, à savoir : P Y Andalousie (Andaloz), qui répondait à la Bétique des anciens, et où se trouvait le siège du gouvernement suprême, fixé depuis l'émir El Samah à
1) Isidoms, c. 60, seul passage contemporain où il est fait allusion aux chrétiens indépendants des Asturies : « Christiani perpauci montium pinnacula retinentes » . Quant à leur champion Pelage, il n'y est pas même nommé. Sur cette question de Pelage» on reviendra infra, ch. XI ï, § 3.
EâPAGNB ARABE. 407
Cordoue, sur le Bétis, devenu en arabe le Guadalquivir ou grand fleuve; 2® Ja province d'Emertda (Mareda), qui comprenait la Lusitanie avec la Galice à lest de la péninsule; S"" la province de Tolède (Tolaïtola}, qui en occupait le centre ; 4** la province de Sarragosse (Sarkosta), qui répondait à l'ancienne Tarragonaise et s'étendait au nord jusqu'aux Pyrénées; enfin S*' la Narbonnaise (Arbuna), qui formait, entre les Pyrénées et le Rhône, une annexe, dont la possession, toujours disputée, ne fut définitivement enlevée par les Francs que sous le successeur de Charles Martel, Pépin le Bref (A^ 759).
Dans ce cadre géographique, le personnel des fonctionnaires était le même qu'en Orient, avec un wali à la tête de chaque province et un alcade à la tête de chaque ville. Sous cette administration uniforme, les conquérants et les vaincus formaient deux masses bien tranchées, séparées par la barrière infranchissable des religions. Le gouverneur El Samah avait eu le projet de concentrer les vainqueurs sur certains points déterminés de façon à prévenir toute fusion. Mais son successeur Ambessa, suivant un plan contraire, commença à disséminer les musulmans en leur distribuant des terres, celles qui étaient devenues vacantes par l'exode de bon nombre de propriétaires chrétiens. La fortune des premiers dotés contribua à l'immigration incessante de nouveaux venus, qui fit de l'Espagne une véritable mosaïque de races et de tribus, Berbers, Égyptiens, Syriens, Arabes du nord et Arabes du midi, conservant sous une religion commune une grande diversité de mœurs et d'aspect.
Les chrétiens de l'Espagne, de leur côté, se divisaient en deux fractions inégales, d'une part le petit nombre des chrétiens indépendants, qui avaient trouvé un refuge dans les montagnes des Asturies et y demeuraient armés en attendant l'heure de la revanche, et d'autre part la grande masse des chrétiens dits mozarabes, restés sur le sol conquis, mais réduits à l'impuissance par le vainqueur, qui leur avait enlevé armes et chevaux. C'est sur eux que
retombait la grosse part des charges publiques : sur leur personne la capitation (djizieh), sur leurs terres l'impôt foncier (karadj), double de l'impôt dû par les terres musulmanes. En retour de ces charges, les chrétiens aTaient conservé, avec leurs biens, certains droits : en matière judiciaire, ils étaient jugés selon leurs lois nationales* ; il est moins certain qu'ils aient eu dès lors leurs juges indigènes, connus dans la suite sous le nom de comtés. Malgré les termes de leurs capitulations, ils étaient exposés à bien des vexations et n'avaient d'autre recours que l'autorité rarement impartiale des émirs arabes, qui étaient sans cesse tiraillés entre les plaintes des chrétiens, s'ils laissaient faire les musulmans, et les plaintes des musulmans, s ils voulaient faire justice aux chrétiens'. On laissa enfin à ceux-ci le droit de célébrer leur culte dans leurs églises portes fermées et avec défense de parler mal de Mahomet.
L'Église d'Espagne survécut ainsi à la conquête. Dans le midi de la péninsule, les évoques restèrent au poste, tandis que dans le nord, plusieurs prirent le chemin de l'exil, à l'exemple du primat de Tolède, qui alla terminer sa carrière à Rome^. Ce grand siège demeura vacant jusqu'à l'élection du métropolitain Cixila (vers 750)*, dont les vertus et les écrits jetèrent un certain éclat au milieu des temps troublés que cet Église devait encore traverser avant de reprendre son ancienne vigueur.
Le soulèvement des Berbers en Afrique et en Espagne.
Les Berbers de l'Afrique, qui avaient embrassé l'islamisme avec enthousiasme et contribué à la conquête de l'Espagne, ne tardèrent pas à trouver insupportable la
1) Isidorus, c. ôl, en parlant de Témir Okbah : ** nemiuem nisi per jasticiam propriae legis damnât. **
^) Ib. passim.
3) Ib, c. 35. Le fait est confirmé par la souscription du concile de Rofl^ de 740 par cet archevêque, du nom de Sindered.
^) Ib. c. 69.
domination des Arabes, qui se comportaient vis-à-vis d'eux non comme alliés, mais comme maîtres. Une formidable insurrection éclata parmi les Maures ou Berbers de l'Afrique occidentale (Magreb). Le calife Hisham envoya contre eux une armée de cent mille hommes et plaça le général Kolthum à la tête des forces réunies de TOrient et de l'Occident. Dans la bataille livrée sur les bords du Masla*, les Arabes furent attaqués avec une furie sans égale par une multitude de Maures descendus de leurs montagnes, presque nus, mais dont l'aspect sauvage suffit pour jeter l'effroi et le désordre dans la cavalerie de Kolthum ; lui-môme fut tué, son armée débandée, et les restes, sous les ordres de Balej, obligés de se réfugier dans les murs de Ceuta, d'où ils espéraient passer en Espagne (A"" 742).
L'émir d'Espagne leur refusa d'abord le passage : c'était Abdel Malec, auquel Okbah mourant avait rendu le gouvernement. La nouvelle de la victoire des Berbers d'Afrique fut le signal du soulèvement des Berbers d'Espagne. Mais il n'eut pas le même succès. Les Berbers d'Espagne commirent la faute de se fractionner en trois bandes, l'une dirigée contre Tolède défendue par le fils de l'émir, l'autre contre Cordoue, pour surprendre l'émir lui-même, la troisième vers la côte pour s'opposer à la traversée des Arabes de Balej. Abdel Malec fit face à tout. Son fils Ommyah battit les Berbers de la première bande. Lui-môme, enfermé dans Cordoue, envoya une flotte prendre les Arabes acculés à Ceuta, et avec leur concours, acheva de tailler en pièces les rebelles. Mais il se brouilla presque aussitôt avec Balej, dont il n'avait plus de service à attendre, et qui, se sentant en mesure de faire la loi avec ses soldats victorieux, se débarrassa par le glaive de ce rival à son arrivée dans la capitale, à Cîordoue (A** 763).
Cette mort du seul chef reconnu de toute l'Espagne
^) Isidorus, c. 63, qai essaie de donner un tableau de ce combat dans son teste, précieux -en tant que contemporain, mais désespérant par son obsoQrité.
plongea la péninsule dans lanarchie. Le calife Walid qui -venait de succéder à Hisham, eut beau envoyer, comme son représentant officiel, un nouvel émir Aboul Khatar, avec la mission d'étouffer ces dissensions. Le calife lui même voyait son autorité méconnue à Damas, et Aboul Khatar ne réussit pas davantage à se faire accepter par les factions alors en lutte partout, sur le sol de TEspagne comme sur celui de TAsie : non seulement les Arabes étaient aux prises avec les Berbers ; mais eux-mêmes étaient divisés en deux factions, les Modharites et les Yéménites, qui ne tardèrent pas à se disputer le gouvernement de l'Espagne*. Ce déchaînement des factions n'est que le contre-coup de la défaite que les Arabes avaient subie à Poitiers, et dont date le recul de l'islamisme '.
§ m. — CHARLES MARTEL ET LES DEBUTS DES CAROLINGIENS.
Textes latins : Les Gontmuatenrs carolin^ens de la chronique dite de Frôdégaire, c. 103-110. — Les Gesta Regum Francorum, c. 51-53.
— Vita Dagoherti III (réunis daas le t. II des Scriptores rekuii Merowingarum). — Annales Mettenses (vol. I de la série in-fol. des Scriptores de Pertz). — Les Annales monastiques : Laubacenses, Laureshaynenses, Fuldenses (ib.), Xantenses (ib. vol. II), MaximiUani alias chronicon universale ad 741 (ib. vol. XJII), Mosellani (ib. vol. XVI),
— VitaeS. Erminonis (25 avril), S. Lantfredi(Zi juin), <S. Willibrordi par Alcuin (dans les : MonumiiNta Alcuina).
Travaux modernes : Breissig, Die Zeit Karl Martells (714-741) dans les Jahrbucher. Leipzig, 1869. — Warnkoenig et Gérard, Histoire des Carolingiens. Bruxelles, 1862, 2 vol. — Dahn, Deutsche Geschichie. vol. II, Gotha, 1888. — Muller (Perd.), Die deutsche Stdmme undihre Fûrsten, vol. IL Berlin, 1841.
^) Le continuateur anonyme dUsîdore avait retracé cea luttes dans on autre ouvrage intitulé : Epitome temporum, auquel il renvoie (c. 65), mâÎB qui est perdu.
*) Mercier, La bcUaille de Poitiers et les vraies causes du recul de finvasion arabe (Revue historique), 1878).
^) Avec les Carolingiens, commencent les Regesta chronologico-diploniaiica Karolomm (supra, p. \\\ que nous citons (sigle : Reg. K.) d'après la nouvelle édition de Boehmer-Muehlbacher. Inspruck, 1899. Sur la Dqilonft* tique carolingienne, voir Sickel (Th.), Acta Karolinorum, Vienne, 1867.
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DÉBUTS DBS CAROLINGIENS. 411
Avènement de Charles Martel (7U-720).
Charles Martel', par sa naissance, ne semblait pas appelé au rôle qu'il allait jouer dans Thistoire comme fléau des musulmans et champion de la chrétienté. C'était un bâtard de Pépin de Herstal, né de cette Halpaïde, qui passe, dans la légende^, pour avoir provoqué la mort tragique du grand évéque S. Lambert de Liège. Il doit sa fortune aux vides que la mort venait de faire dans la maison de Pépin, enlevant coup sur coup ses deux fils légitimes, Drogon, duc en Champagne, Grimoald, maire en Neustrie, et enfin Pépia lui-même (A® 714). Cette mortalité imprévue livrait les Francs à l'anarchie. Le Mérovingien régnant, en effet, Dagobert III, ne comptait pas, bien qu'il ne fût plus un enfant. C'est autour de sa personne que la rivalité éclata entre deux factions, d'une part les leudes de Pépin et de Grimoald, groupés autour d'une femme et d'un enfant, Plectrude veuve de Pépin et Theodald, fils de Grimoald, et d'autre part tous les mécontents, qui avaient alors pour chef un Franc de Neustrie, Raganfred. Dans la bataille de Cuise (A° 715)^, les Francs d'Austrasie eurent le dessous,
1} Ce sornom de Martellus ou Tudites (en latin classique) apparaît pour la première fois dans un auteur du ix« siècle, Adrevald, Miracula S, Benedictil, c. 14 : • Tudites cum adversantibus nuUatenus cedere sciret nullique par" cere ». Dans les auteurs antérieurs, il est appelé simplement Carolus major ou senior pour le distinguer de son petit-fils Charlemagne. Le surnom de Martel se rencontre une fois appliqué à ce dernier, non chez les Francs, mais chez les Normands, d'après le Sangallensis II, 14 : « ut Northmani eum nuncupare solebant, Marlelîus Carolus **.
*) D'après une des versions de la mort de S. Lambert, Dodon, le meurtrier de cet évéque, aurait été l'instrument d'une vengeance d'Halpalde, irritée du zèle de S. Lambert à rompre Tunion adultère dont naquit Charles Martel. Cette version apparaît dans les sources pour la première fois au x« siècle. Les contemporains n'en disent mot. Il n'est pas établi qu'il y eût un rapport quelconque entre Halpaïde et Dodon. On constate toutefois que l'un des complices du meurtre, Godebald, devint 25 ans plus tard abbé de S. Denjs par un praeceptum de Charles Martel. Miracula S. Lionysii (9 octJ.
*j Gesta, c. 5J. — Frédégaire, c. 106.
et Raganfred put prendre possession des fonctions suprêmes de maire du royaume.
C est en ce moment que Charles Martel paraît : échappé comme par miracle de la captivité où le retenait la jalousie de sa marâtre, la hautaine Plectrude, il se présente aux leudes de son père comme libérateur. Avec eux, il organise une armée de volontaires*, assez semblable à ces bandes guerrières qui, aux temps germaniques, se formaient spontanément autour d un chef entreprenant. II rallie à sa cause les survivants de la maison de Pépin, son frère, autre bâtard, Childebrand, avec un fils Nibelung'; les fils de Drogon, l'un laïc, Arnoul, Tautre clerc, Hugon. Autour de ce premier noyau, se groupent les Francs de la Hesbaye et de FArdenne. A la Hesbaye, appartenaient Rodbert', quil en fera comte; Chrodegang*, qui sera chef de sa chancellerie; Godebald^, un des meurtriers de St-Lambert, mais repentant, qu'il préposera à son abbaye favorite, St-Denys. De TArdenne, lui vint Charibert, qui y fondait en ce moment, avec sa mère, Tabbaye de Prum^, et dont la fille sera la célèbre Bertrade mère de Charlemagne, Charles Martel ne devait pas dédaigner non plus le concours moral qu appor-
1) Ces volontaires sont appelés tantôt îeudi (dans un sens spécial), taotôt todalesy tantôt satellites^ en attendant qu'on leur applique le terme, noufeau dans ce sens, de vassi. C'est une première forme de la vassalité, antérieure aux fiefs. Le butin de guerre pouvait en tenir lieu; car les chroniqueurs ont soin de noter que Charles, après chaque expédition, revient de Neustrie eum muUa praeda, d'Aquitaine cum multis muneribus, etc.
*) C'est à l'inspiration de ces deux princes que Ton doit les deux continuations carolingiennes de Frédégaire.
>) Rodbert, cornes Hasbaniae, est chargé en 732 de rintemement à St-Trond de Tévéque Enchère d'Orléans. En 741, il &it une donation à ce monastère (Diploma n° 521 dans Pardessus).
*) Chrodegang, •• ex pago Hasbaniensi, ex Francorum génère primae nobilitatis •• Warnefried, Gesta Ep, Mett,
^) « Godobaldus ortus provinciae Hasbaniensi • Miracida S. Dionysii (at supra).
^) Diploma de 721 (Pardessus n^ 516), par lequel Bertrade et son fils Caribert fondent dans un de leurs domaines le monastère de Prnm en Ardenne.
taient à sa cause les églises et les abbaj'es naissantes de Tongrie : Stavelot, St-Hubert, St- Servais de Maestricht, Echternach, dont le fondateur, S. Willibrord, tint sur les fonts son second fils, le futur roi Pépin (vers 714)*.
Comme les Francs de la Meuse, les Francs de la Moselle doivent être rangés dans le camp de Charles Martel : là, en effet, à Metz, se trouvait Tun des berceaux des Pépins et leur oratoire domestique, celui de S. Arnoul, dans lequel les fils de Drogon* venaient de déposer les restes de leur père, auprès du tombeau de ce religieux auteur de leur race. C'est là encore que Charles Martel comptait comme amis Tévêque de Verdun, Popon^, et Milon de Trêves, apparenté aux évéques de ce dernier siège. Enfin, parmi les Germains Transrhénans, le duc des Thuringiens, Hethan le Jeune, se prononça dès le début en faveur de Charles Martel.
Avant de reprendre la lutte contre ce nouvel adversaire, Raganfred eut à pourvoir au remplacement de son maître Dagobert III, dont la mort inopinée remettait en question son titre officiel de maire du palais. Il fallait lui trouver un successeur légitime, qu on alla chercher dans un monastère, où un fils de Childéric II, ancien roi d'Austrasie, vivait depuis quarante ans, oublié et tonsuré sous le nom de Daniel, quil quitta pour reprendre celui de Chilpéric II (A'' 715)*. Ce fantôme de roi, déjà dans la cinquantaine, ne devait être, durant son règne de cinq ans, qu un instrument machinal à la merci des factions.
En vain la vieille Plectrude, renfermée dans Cologne avec son petit-fils et ses trésors, essayait de retenir dans ses
') Vita Waiihrordi, c. 23.
^) Diplôme du 26 Juin 715 (Pardessus n^' 493), par lequel Ârnolf et son frèie Hugon dotent cette « basilica ubi avus noster D. Arnulfus in corpore requiescit, ut ibidem genitorem nostrum Drogonem sepelire deberemus *>.
3) Bartarius, Qesta Episc, Yird. c. 14. « Poppo partibus Caroli tempore sedilionia fa vit. •• — Hugo Flav. item, « In tempore dissensionis et partibus ejus fdvit et famlliarius illi servivit ».
^) Geila, c. 51. — Frédégaire, c. 106.
414 HISTOIRR DU MOYEN AOB.
mains débiles un gouvernement méconnu de tout le monde. Pendant que Raganfred, avec Tarmée de Chilpéric, franchissait la Meuse, les Frisons, entrés dans la coalition sous leur duc Radbod, marchèrent sur Cologne par le Rhin, dont Charles Martel tenta en vain de leur barrer le passage*. La déroute de Charles Martel fraya la voie à Raganfred, qui pénétra dans Cologne sans résistance : Plectrude se hâta de reconnaître Chilpéric, et, avec elle, TAustrasie * entière, Charles Martel excepté. Comme les troupes royales s'en retouinaient, emportant une partie du trésor livré par Plectrude, Charles Martel les surprit au passage de l'Amblève et leur infligea une première défaite (A"* 710)3. Cette victoire lui valut sans doute de nouveaux adhérents, car, dès Tannée suivante, il osa prendre lofiensive. Pénétrant à son tour sur le territoire de la Neustrie, il rencontre, près de Cambrai, à Vincy, larmée royale, et lui inflige une seconde défaite, plus sanglante que la première (mars 717)*. Il poursuit Raganfred et son roi jusqu'à Paris, puis se retourne vers Cologne, où il arrache à Plectrude les derniers lambeaux de son autorité*, et y installe de son côté un autre mérovingien, un Clotaire IV (A*" 718),
1) Gesta^ c 52. — FréJégaire, ib,
') Cette première reconnaisi^ance de Chilpéric H en Âustrasieest constatée par la diplomatiqae : en pays messin par un diplôme d'Arnolf, le fils de Drogon (Pardessus, n° 502), daté de ia première année de Chilpéric: — en Alsace par un diplôme de Wissembourg (Pardessus, Append, n^ '31), mémo date ; — on Thuringe par un diplôme du dup Hedenus (Parde«sus n^ 500), même date.
3) Gesia, c. 53. — Frédégaire, ib.
<) Ib,
^) Plectrude, en effet, détenait encore, avec le trésor de Pépin, ses titres de propriété, qu elle dut livrer à Charles : » Carolus cum Plectrude disceptavit et thesauros patris sui recepit » G esta, ib. — Cela est confirmé par un diplôme du 23 février (Pardessus, ti° 503), par lequel il cède au monastère d^Ëchternach •* Quantum mibi obvenerit de genitore meo Pippino in villa Boliendorf quod intra allodionei meos lecepi. « Son neveu Arnolf venait de céder sa part personnelle dans ce même hérit.^ge de Boliendorf. Diplôme n^ 502 de Pai dessus.
qui ne régna, il est vrai, qu'un an; on ignore d'ailleurs sa place dans la généalogie des descendants de Clovis. Quoiqu'il en soit, à partir de ce moment, il y eut deux rois et deux maires de palais, et Charles Martel se trouva investi dune autorité officielle égale à celle de Raganfred. Désormais ce û est plus comme chef de bande, c'est à la tête d'une armée royale qu'il va poursuivre ses succès. Ses premières campagnes furent contre les peuples payens du nord, Frisons et Saxons, toujours prêts à envahir le territoire franc. Les Saxons venaient de promener la dévastation, jusque sur la rive gauche du Rhin. Charles Martel, par représailles, porta la guerre chez eux jusqu'au Weser et en revint chargé de leurs dépouilles. Quant aux Frisons, la mort de Radbod, au milieu de ses préparatifs de guerre, suspendit la lutte de ce côté.
Cependant Raganfred, se sentant menacé par la puissance croissante de son adversaire, se chercha un nouvel allié dans son voisin du midi, le duc gascon Eudon, qui accourut avec son armée : mais la seule vue de l'armée de Charles Martel suffit pour mettre ces Gascons en fuite. Raganfred renonça à la lutte, et Charles Martel, dont le roi Clotaire venait de mourir, ne fit plus de difficulté à reconnaître la royauté nominale de Chilpéric II (A"* 719). Celui-ci, il est vrai, avait suivi les Gascons dans leur fuite. Charles dut entrer en négociation avec leur duc Eudon pour se faire restituer ce fantôme royal, qui, revenu à Noyon, ne tarda pas à y mourir (A° 720). Charles lui donna pour successeur un enfant, le fils de Dagobert III, Theoderic IV, qui a été l'avant dernier Mérovingien*. Le souverain, en réalité et sauf le titre, c'était déjà Charles Martel.
Chai'les Martel et la politiiiue carolingienne.
Cet avènement de Charles Martel ouvre, dans l'histoire des Francs et de l'Europe, la grande époque des Carolingiens.
*) Gesta, c. 53. Cet anonyme, qui écrivait sous la eixièrae année de Theoderic IV, finit son ouvrage avec lavénement do celui ci : c'est un témoin immédiat.
Aucune maison n eut une fortune plus rapide : elle débute avec lui par la mairie du palais; avec son fils, Pépin le Bref, elle arrive à la royauté, et enfin avec Charlemagne, son petit-fils, elle atteint les sommets et inaugure le grand empire du moyen âge. Les Francs Ripuaires, dont les forces vives se déploient alors dans ces trois générations*, étaieDt appelés, par leur situation sur la limite de la Gaule quils habitent, et de la Germanie dont ils proviennent, à opérer la soudure entre ces deux moitiés du continent européen. Déjà, une première fois, la Germanie et la Gaule avaient dû subir l'autorité commune de Clovis et de ses successeurs immédiats. Mais sous les derniers de ces Mérovingiens, le lien s'était relâché peu à peu, et à Tavénement de la nou-
^) Généalogie des anoêtres des CaroUngiens :
S. ÀrnolfdeMetz t641
Ansegisel f 685?
= Begga d'Andenne (supra, p. '266 n° 1)
Pépin dit de Heratai
maire 688-714
Descendance légitime : Descendance bâtarde :
de Piectrude, régente 714-715 de ses concubines
Drogon Grimoald Charles Martel Childebrand
t708 flH maire 715-741 I
Hugon Theodoald Carloman Pépin le Bref Nibelung arcb. de Rouen fllbl maire 741-747 maire 741-751
roi des Francs 751-768
Charlemagne Carloman
roi des Francs 768-774 roi des Francs 768-771 roi des Francs et des Langobards 774-800 empereur 800 814 Voir généalogie plus complète ad calcem des Regesta Karolortun, cité, ou de Richter, Annalen der KaroUnger. Halle, 1885.
velle dynastie, Toeiivre de Clovis était à recommencer. Cette seconde conquête franque fut plus difficile que la première, parce qu'il s'agissait de combattre à la fois des deux côtés du Rhin, en Gaule et en Germanie. Dans la Gaule romaine, aux provinciaux désarmés et énervés du bas- empire, avait succédé une génération nouvelle, rajeunie par une infusion de sang germanique et réhabituée au métier des armes. Concentrés dans leurs anciennes cités, abrités par leurs vieux remparts, gouvernés par des comtes de leur race et par des évoques de leur choix, ces Gallo-Francs avaient reconquis, à la faveur de l'anarchie renaissante, une sorte d'indépendance municipale ; pour les soumettre, il faudra réduire une de ces villes après l'autre, par un siège souvent long, toujours difficile. Du côté de la Germanie, se dressaient les masses profondes des nations encore barbares, échelonnées sur toute la longueur du Rhin, au nord les Frisons, derrière eux les Saxons, à l'est les Thuringiens, au sud les Alemanes, plus loin sur le Danube les Bavarois. Pour ramener tant de peuples divers sous une commune dynastie, ce ne sera pas trop d'un siècle de combats soutenus par ces trois rudes batailleurs, Charles Martel, Pépin, Charlemagne, qui n'ont presque jamais déposé les armes, promenant la guerre sans cesse du nord au sud et de l'est à l'ouest. Cette lutte séculaire, accompagnée de toutes les violences permises par le droit de guerre de l'époque, massacre ou captivité des habitants, dévastation des cultures, assaut et pillage des villes, ont eu pour conséquence grave un recul marqué de la civilisation, en particulier dans les contrées plus romaines du midi. Par contre, les Carolingiens ont réalisé sur leurs devanciers un progrès, en inaugurant l'emploi de moyens moraux pour consolider leur domination. C'est avec eux que commence la vassalité franque ; c'est sous eux que s'accélère la propagande catholique, deux moyens d'action, qui devaient, l'un et l'autre, agir avant tout sur les âmes. Par la vassalité, le prince s'assurait l'attachement personnel des grands; par la propagande religieuse, il faisait répandre
dans les masses un fonds commun de croyances et de sentiments propres à les affectionner à une dynastie catholique. Tel est le côté vraiment neuf de ce que Ton peut appeler la politique carolingienne.
Déjà Charles Martel, le plus rude de ces batailleurs, se montre soucieux de s'appuyer sur l'Eglise. Dans les pays nouveaux, à peine ouverts au christianisme, il seconde l'apostolat de S. Willibrord et de S. Boniface. Dans les contrées déjà chrétiennes, il a recours à des manœuvres souvent violentes pour s'assurer la docilité des évoques : il écarte les prélats rebelles ou suspects ; il distribue les sièges vacants entre ses parents et ses créatures, n'hésitant pas, pour simplifier cette tâche, à accumuler sur la même tête plusieurs évôchés*. A son neveu Hugon, il assigne les trois Églises si importantes de Paris, de Bayeux et de Rouen*. A Rheims, il dépose sans façon un évêque trop indépendant, Rigobert, qui lui avait fermé les portes de cette ville, et il le remplace par son partisan Milon, qui était pourvu déjà de TÉglise de Trêves^. En Bourgogne, un évêque d'Auxerre, Salarie, armant ses ouailles et combattant à leur tête, avait commencé à se tailler en pleine anarchie une sorte de royaume ecclésiastique, qui s'étendait déjà depuis Troyes jusqu'à Orléans*. Un coup de foudre qui l'atteignit marchant sur Lyon, débarrassa Charles Martel de cet étrange compétiteur et lui permit de le remplacer par des hommes plus sûrs, par Hainmar sur le siège d'Auxerre, par Enchère, neveu de Savaric, sur celui d'Orléans*^. Charles Martel usa de la même politique à l'égard des grandes abbayes, telles que Fontenelle, Jumièges, St-Denis, installant, partout où il le peut, ses partisans.
1) Hadriani papae Epistola ad Tilpinam (Reg. n» 2411).
*) Oesta albatum Fontanelfensium, c. 8.
8) Vita S. Rigoberti (4 janvier).
*) Historia episc. Autissiodor, c. 32 (dons Pertz, série fol. toî. XIIÎ).
») Yiia S. Eucherii (20 février) c. 4.
Charles 3fartel et les nations germaniques (720-730).
Dans la première guerre que Charles Martel avait conduite au-delà du Rhin, contre les Saxons, ces ennemis séculaires des Francs étaient les agresseurs. Ils avaient profité de la confusion générale pour franchir le Rhin et dévaster le gau des Hattuaires sur la rive gauche de ce fleuve {\? 715). Charles Martel, dans sa première campagne, les avait repoussés jusqu'au Weser (A° 718) *. Toutefois, dans cette expédition, ainsi que dans les deux suivantes, en 720 et en 724, il s'est borné à leur rendre dévastations pour dévastations *. Il n'a rien fait pour soumettre ces peuples, d'autant plus réfractaires qu'ils étaient encore plongés dans leur grossier paganisme.
L'indépendance des Frisons avait été déjà entamée sous Pépin de Herstal, qui leur avait enlevé la West-Frise, et celle-ci était en voie de devenir franque et chrétienne, lorsque la mort de Pépin remit tout en question. Radbod, comme on vient de le voir, avait, lui aussi, prit l'offensive contre les Francs. Mais il était mort à son tour peu après (A** 719), laissant un successeur d'humeur plus pacifique, nommé Aldgisel, et Charles Martel rentra aussitôt en possession de la West-Frise : tel fut sans doute l'objectif de l'expédition qu'il fit en 722, au nord de ses États ^. S. Willibrord rentra, de son côté, dans son évéché naissant d'Utrecht et reprit l'œuvre, un instant interrompue, de la conversion, qui marche de pair avec la soumission de ces peuples aux Francs.
Plus ancienne et mieux assise était la domination franque
*) Prédégaire, c. 107. — Annales S. Amandi, Mosellani, etc. A*» 718.
*) Annales monastiques, hP 720, 724.
3) Annales Lauresh. Mosell, A® 722 ; • beUa contra Aqailonem ». Ce textes énigmatiqae ne peut en aucun cas s'appliquer à la Germanie ; car, eu prenant eon orientation des pays francs, le nord, c est la Frise. Cette interprétation est appuyée par un texte de WiUibald, Vita S, Bonifaiii, c. 5 : « Quum Carli dueis super Fresones roboratum esset imperium ».
chez les Thuringiens. Ils avaient, sans doute, leur duc particulier, mais qui s'était empressé de se rallier à Charles Martel. Ce duc, Hethan, était un prince religieux* et plutôt outré dans son zèle pour la propagande chrétienne. Ainsi on explique la réaction payenne qui éclata dans les masses, à sa mort (A** 717), et qui alla jusqu'à invoquer la protection des Saxons*. Mais, les Saxons battus à nouveau, Charles Martel reprit la dignité ducale vacante, pour conserver la Thuringe sous son gouvernement immédiat ^ en même temps qu il ouvrait cette contrée au zèle apostolique de S. Boniface.
C'est de la même façon que Charles Martel implata l'autorité de sa maison chez les Alemanes, qui jouissaient jusque-là sous leurs ducs nationaux * d'une indépendance presque complète. Dans leur loi nationale, qu'ils revisaient en ce moment avec leur duc Lantfrid (724-730)', la royauté mérovingienne apparaît à peine ; comme le maire du palais chez les Francs, le duc chez les Alemanes concentrait tous les pouvoirs : à lui, la législation avec le concours du peuple^; à lui, le heerbann'^ ; à lui, l'institution de tous les
*) Comme le prouvent ses diplômes de 704 et de 716 en faveur de Willibrord (Pardessus, n® 458 et 500).
^) Willibald, Vita S. BonifcUii, c. 6 : « residua populi turba Saxonum se eubjecerat principatui ».
3) Comme le prouve Tacte de partage de 741 infra, p. 433.
*) Généalogie de la dynastie ducale des Gotfrid :
iWilbar (709-712) Huoching (712) |^®^/, , , 720 * ^ M Berthold Lantfrid (724-730) Theodbald(t746î) S) Sur la Lex Alemanorum, supra, p. 358. L*époque de cette revisionne résulte pas seulement de la rubrique de certains MSS : « textus lex Âlemanorum, qui temporibus Landfrido fîlio Godofrido renovata est •>. Mais les premiers titres concernant les droits de V Église et les droits du duc supposent et rentière conversion du peuple, achevée à la fin du vii« siècle, et rindépeodance des ducs, telle qu*on la constate au début du yiii" siècle.
*) Lex Alemanomm, c. 42 : « sic convenit duci et omni populo in publico concilie ».
') Ib„ c. 27 : « si dux exercitum ordinaverit ».
juges et le recours suprême en justice*. L'interventioû de la royauté est réduite au minimum^ en cas de succession ou de dissension au sein de la dynastie ducale. Cette dignité n'était ni héréditaire, ni même viagère, puisqu'elle cesse lorsque le duc n'est plus capable de remplir ses obligations envers le roi *. Charles Martel respecta cette autonomie, si conforme à l'esprit germanique. Le conflit qu'il eut alors avec le duc Landfrid, semble avoir été purement personnel. Il arma une expédition contre lui^; mais Landfrid mourut sur ces entrefaites (A"" 730)^. Charles Martel se hâta de prendre sa place, en sorte que tous les pouvoirs reconnus au duc alemane, passèrent au maire franc.
CheiB les Bavarois, régnait toujours la dynastie nationale des Agilolfings ^, dont les Mérovingiens avaient reconnu l'autorité*, se contentant d'une soumission plus ou moins nominale^. Mais les ducs alors régnants, Hugbert et Grimoald, étaient en lutte entre eux. C'est ce qui permit à Charles Martel d'intervenir. Par deux fois, il franchit le Danube et fit sentir aux Bavarois la supériorité de ses armes, en 725
^) Ib., c. 42 : " NuUus causas audire praesumat nisi qui a duce, per conventionem populi, judex constitutus est ».
2) 76. , c. 36, d'après lequel Tautorité ducale est hors de toute atteinte • dam (dux) potens est et ntilitatem régis potest facere >».
•) Annales monastiques, A^ 730 ; • Karlus perrexit ad Suavos contra Lantfredum ».
*) Ib.^ » Lantfredus mortuus ».
'} 66NÉALOOIB des derniers Agilolfings de Baviôre :
ITheodebert f 725 | Hugbert : 725-737 Grimoald f 728 Tassilon I | Odilon : 737-748 j Tassilon II : 748-788. ' *) Lez Bajawariomm, titre II, c. 20 : •• dux, qui praest in populo, ille semper de génère Agilolfingorum fuit et débet esse, quia sic reges antecessores nostri concesserunt eis » .
'') Dans leurs plus anciens diplômes, les ducs de Bavière datent, non des années des rois francs, mais des années de leur règne ducal : A^ ducaius, A^ regni gl, duels iV..., etc. Ce n'est qu'à partir de 754 qu*y figurent parfois les deux dates, celle du roi carolingien et celle du duc régnant. Sur la dîplomatiqae bavaroise, voir Hundt, Bayrische Urkunden mus der Zsit der Âffilolfinger. Munich (ac). 1872, in-4^ qui dresse les Regesta de 130 n^" datés de 740 à 790.
422 HISTOIRE DU MOYBN AQE.
et en 728. C'est tout ce qu on sait de ces deux campagnes*. Elles n'augmentèrent pas l'autorité directe de Charles Martel. S'il commande en Bavière, c'était, non pas en son nom personnel, mais au nom de son fantôme de roi. Le duc bavarois demeurait coordonné au maire franc et non pas subordonné à celui-ci. Le résultat le plus avantageux de ces premières années de son gouvernement, ce fut de soumettre tous ces peuples au heerbann royal et de se ménager ainsi en Germanie une réserve inépuisable de combattants au moment où Charles Martel allait devoir défendre la chrétienté contre l'effort suprême de l'islamisme.
§ IV. — LA BATAILLE DE POITIERS ET LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHARLES MARTEL.
Textes anciens : outre ceux cités § précédent, p. 140, le Chronicon moissiacense ad A"" 818 (SS. de Pertz, in-fol. vol. I). — Isidorus conlinuatus, cité p. 400. — Warnefrid, Historia Langobardorum^ cité p. 151. — Id. Gesia episc. Metiensium (SS. de Pertz, in-fol. vol. II). — Vitae 5. Qregorii II, S. Gregorii III (dans le Liber pontificaus).
— Miracula S. Austresigili (dans les SS. rerum Msrowing. vol. IV).
— Vita S, Eucherii (20 février); — Translatio S. Servatii (13 mai). - Théophane, cité p. 369.
Travaux modernes : outre les auteurs du § III, Reinaud, Invasions des Sarrazins en France. Paris, 1836. — Fauriel, Histoire de la Qauîe méridionale^ vol. III.
Les musulmans dans TAquitaine : bataille de Toulouse (721).
Avant de retracer cette bataille mémorable, dont le sort de l'Europe pouvait dépendre, il convient de se représenter la situation de la Gaule Aquitaine, théâtre et enjeu de la lutte. Il y avait à peine vingt ans que les Arabes avaient pris pied en Europe, et déjà ils occupaient une position
1) Annales monastiques y k^ 725 : « Karolus prîmum pugnavit in Baioa-
ria ». — A® 728 : « Karolus secunda vice pugnavit in Baiovaria ». Le
Frédégaire carolingien, c. 108, ne fait mention que de la première de ces deux expéditions.
solide à lextrémité méridionale de la Gaule. De la ville de Narbonne, siège de Tun de leurs cinq gouvernements*, non seulement ils dominaient toute la province de Gothie*, mais ils pouvaient porter la guerre dans trois directions, soit à Fouest dans l'Aquitaine, soit à lest en Provence, soit au nord dans la Bourgogne. L'Aquitaine était la plus menacée. — Depuis que l'Aquitaine s'était détachée de l'Austrasie, dont elle avait presque toujours dépendu ^, un grand nombre de chefs particuliers * y avaient surgi spontanément, suscités sans doute par cet esprit d'autonomie signalé plus haut. Le plus heureux de ces chefs, Eudon, prit ou obtint le titre de duc d'Aquitaine, l'on ignore comment. La Gascogne, toujours réfractaire à la domination franque, semble avoir été le berceau, sinon de sa race', au moins de sa fortune. Car c'est avec les Gascons qu'il forme toujours le premier nojau de ses armées. Il réussit sans doute à prendre l'ascendant sur les autres chefs du pays, en les traitant moins comme sujets que comme alliés. Bientôt il eut l'occasion d'y joindre une consécration officielle. En prêtant son secours au roi Chilpéric II, au moment où ce prince malencontreux était aux prises avec Charles Martel, il en obtint une cession régulière de tout le duché d'Aquitaine^. L'approche du péril
M Supra, p. 407.
«; Supra, p. 92.
3) Supra, p. 275, p. 280 n. 4. — Cfr Drapeyron, Essai sur le caractère d€ la lutte de V Aquitaine et de VAustrasie, Paris, 1877. — Perroud, Des origines du premier duché d* Aquitaine. Paris, 1881. — Chamard (Dom), L Aquitaine sous les derniers Mérovingiens (Rev. des Q. hist.), 1884.
^) C est de ces chefs qu'il faut entendre le texte d'Eginhard (Yita Karoli, c. 2), lorsqu'il signale à Tépoque de Charles Martel : <« tyrannos per totam Franciam dominatum sibi vindicantes ».
^) D'après les chroniques biscayennes, Eudon serait d'origine gasconne. Mais son nom germanique indique plutôt une souche gallo-franque. En tout cas, il faut rejeter la généalogie qui lui donne des ancêtres Mérovingiens, d'après la charte d'Alaon de 845 (Reg. K. n» 1572), dont la fausseté a été définitivement établie contre Fauriel par Rabanis, Les Mérovingiens d'Açuilaine. Critique de la charte d'Alaon, Paris, 1856. Sur cette critique, cfr Vexcursus 7 dans les Jahrbiicher de Eahn, Berlin, 1863.
^) Frédégaire, c. 107 : » Chilpericus et Raganfredus, ejus (Eudonis) auxilium postulantes, regnum et munera tradunt ». Par regnum, on entend ici
arabe fit le reste : toutes les villes menacées se rallièrent forcément autour de ce chef suprême et ouvrirent d'ellesmêmes leurs portes à ses garnisons*. C'est sur l'Aquitaine, en effet, que porta la première agression arabe, et le premier champion de la chrétienté, ce fut le duc Eudon. L'émir El Samah venait de prendre possession définitive de Narbonne. De là, il conduisait une armée immense contre Bordeaux, qui fut mis en état de siège. A l'appel d'Eudon, tous les Gallo-Francs d'Aquitaine accoururent, et avec une armée qu'on peut évaluer à 30,000 hommes au plus*, Eudon infligea une défaite sanglante à l'armée d'El Samah, qui y périt; ce ne fut pas sans peine que son lieutenant Abdel Rahman parvint à en rallier les débris, qu'il ramena sous les murs de Narbonne (A** 721) ^
Caiarles Blartel en Aquitaine : bataille de Poitiers (A» 732).
Charles Martel était demeuré étranger à cette bataille de Toulouse, confondue parfois avec celle de Poitiers, dont elle n'est que la préface. Charles Martel était alors absorbé
non pas le titre de roi, mais celai de duc, celui qu*Eudon prend lui-même dans un acte officiel, dans TEpistola Eudonis Francomm dads, pontifici missa, citée dans la Vita Gregorii //, c. 11.
*) Cette occupation militaire de F Aquitaine par les Gascons n'est attestée qu'à l'époque du roi Pépin. Mais il nous parait yraisemblable de la foire dater de Tinvasion arabe, conjecture qui explique la présence de garnisons étrangères dans ces villes aquitaines alors assez jalouses de leur autonomie.
<) Dans IXpistola Eadonis, citée supra, le chiffre des morts du c6té des Francs fut de 1500. En supposant que cette perte ne fut que de 5 p. %. on arrive à un chiffre maximum de 30,000 combattants. Quant aux 375,000 morts du côté des Arabes, donnés par le même texte, il y aurait là une exagération inexplicable, même comme gasconnade; on doit supposer udo erreur de lecture, si fréquente dans les chiffres, erreur qui a été commise à Rome même. Car c'est bien le chiffre identique dans les deux familles de MSS. et reproduit par Warnefrid, VI, c. 46, qui s'est servi de ce texte. En tout cas, ce renseignement concerne la bataille de Toulouse, qui a eu lieu sous Grégoire II, et non pas, comme le veulent quelques modernes, la bataille de Poitiers, qui eut lieu sous Grégoire III. Warnefrid, déjà, a confondu les deux batailles.
3) Chronicon Moissiacense, A° 721. — hidoms continuatus, c, 48.
par ses démêlés avec les peuples germaniques. C'est ainsi qu'on doit expliquer encore son inaction lorsque, en 725, son royaume de Bourgogne fut attaqué par une nouvelle armée arabe. Dans le cours de cette razzia, où Autun fut saccagé, l'émir Ambessa ne rencontra aucune résistance sérieuse*. Entre Charles Martel et le duc Eudon, un pacte avait été conclu, lorsque celui-ci avait consenti à lui remettre le roi Chilpéric. Sous le prétexte que ce pacte aurait été violé, la première expédition que Charles Martel fit en Aquitaine, ce fut pour combattre, non pas les musulmans, mais le duc Eudon lui-même, dont il ravagea le territoire à deux reprises dans le cours de la même année (A° 731)*. Eudon, de son côté, se rapprochait alors de» musulmans et entrait dans les rapports d'une étroite alliance avec un de leurs chefs, Munuza^. Mais cette politique maladroite n'eut d'autre effet que de provoquer la formidable expédition d'Abdel Rahman, non plus une simple razzia, mais une vraie migration cette fois, en vue de se fixer au cœur de l'Europe définitivement*. Au lieu de faire le détour par Narbonne, Tarmée arabe traversa le pays des Basques par Pampelune et pénétra directement dans la Gascogne. L'armée d'Eudon, qui essaya de lui disputer le passage de la Garonne, fut anéantie; la grande ville de Bordeaux fut prise et saccagée. Eudon dut implorer le secours de Charles Martel, qui convoqua le ban général de tous ses peuples francs et germaniques. Cependant les Arabes, avançant toujours et semant la dévastation partout, avaient emporté les faubourgs
') là.. A*» 725.
*) Annales monastiques. A® 731 : « Karlus pugnavit in Wasconiam «outra Eudonem... vaatavit duas vices ultra Ligera ». — Frédôgaire c. 108.
') Supra, p. 405. Les motifs de cette aUiance sont donnés différemment par les chroniques franques et par les gothiques : d'après les premières, (Prédégairê) : •• ad defendendam patriam suam contra Carolum » ; d'après ^99 tecondea (Isidorus coniin,) : « ob persecutionem Arabum differendam » . .
*) Eginhard, Vila Karoli, c. 2, parlant des victoires de Charles Martel snrles Arabes : « Sarracenos Galliam occupare tentantes ». Cfr le texte de Warnefrid supra, p. 405.
•de Poitiers, où Téglise de St-Hilaire fut livrée au pillage, et déjà la ville de Tours, avec le sanctuaire de St-Martin, était menacée du môme sort, lorsque Charles Martel vint prendre position entre Tours et Poitiers.
C'est ici que les Arabes se rencontrèrent pour la première fois avec les peuples germaniques, si différents par leur haute stature, leurs formes massives, leurs mains de fer. Pendant toute une semaine, les deux armées demeurèrent en observation. Enfin le septième jour, un samedi d octobre, l'engagement devint général. Du lever au coucher du soleil, on combattit avec acharnement, cavalerie arabe contre infanterie franque*. La fougue des races du midi vint se briser contre le sang-froid des hommes du nord, serrés en rangs compacts et immobiles comme un banc de glace *. Ce n est que le lendemain matin que Charles Martel se rendit compte de sa victoire ; les tentes des Arabes étaient encore debout dans la plaine, et Ton s'attendait à les voir revenir à la charge, lorsque les éclaireurs francs annoncèrent que le camp était vide : Abdel Rahman était tombé dans la mêlée de la veille, et sa mort avait décidé ses généraux à faire cette retraite précipitée dans le silence de la nuit. Il n'y eut pas de poursuite après la victoire^. Les Francs se
>) Des trois versions qai nous restent de cette bataille, la version arabe est trop éloignée de cette époque pour faire autorité. La version fronque (chroniques de Frédégaire et de Moissac) est trop laconique. La version espagnole (Isidorus conlinuatus), bien que plus explicite, ne jette aucune lumière sur le côté militaire de cette mémorable rencontre : il ne dit rien ni de larmement, ni du genre de combat, À pied ou à cheval. A tous ces clercs, auteurs de chroniques, manquait soit le goût, soit Tintetligence des choses militaires, avant les croisades. Voir Touvrage classique de Kôhler, Kriegsxcesen (passim). On ne peut définir cette bataille que par coiyecture. La version espagnole, que nous suivons de préférence, laisse Timpression d'un duel de cavalerie légère contre grosse infanterie. Cela résulte de l'attitude fortement défensive des Francs, de l'absence de toute poursuite après la victoire, et de ce qu'on sait par ailleurs de l'armement des deux peuples. — Sur Terreur de Warnefrid, supra, p. 424,
') Isidorus^ c. 59. « Gentes septentrionales, ut paries immobiles, sicut zona rigoris glacial iter adstrictae «.
') Ib, « Mittentes exploratorum officia, repéreront omnea tacite pemoctando diffugisse... ad persequendum gentes nullo modo vigilant ».
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bornèrent à piller le camp abandonné ^ et se dispersèrent pour rentrer dans leurs foyers.
Cette invasion arabe n'en eut pas moins des conséquences fatales pour l'Aquitaine : ce fut le commencement de la décadence de cette province, renommée par le nombre et la prospérité de ses anciennes cités, où la civilisation romaine avait encore de beaux restes. Les églises dans les villes, comme les monastères dans les campagnes, furent particulièrement frappés. Leur décadence résulte, non seulement des dévastations arabes^, mais tout autant des mesures extrêmes que les ducs d'Aquitaine durent prendre pour la défense du pays. Pour faire face à l'entretien des garnisons, le domaine ecclésiastique fut entamé*. Bon nombre d'évôchés du midi, privés de leurs ressources, demeurèrent vacants*, nouvelle conséquence indirecte du péril arabe, qui se fait sentir dans tous les événements du siècle.
^) Il j a ici contradiction entre les deux versions : celle de Frédégaire, c. 108, place la destruction du camp (tentoHa eorum subvenu) durant le combat de la veille, tandis que, dans la version espagnole, celle que nous suivons, le camp était encore debout le lendemain : • exsurgentes diliculo, prospiciunt Europenses Arabum tentoria ordinata ubi fuerant castra locata, nescientes cuncta esse pervacua *».
*) AcTA SS jEmilani (25 février), Theofrcdi (19 oct.). Ebhonis (27 août). AUigiani (23 août), Pardulfi (6 oct.). — Annales Besuenses (A° 731).
3) Cet envahissement du domaine ecclésiastique n'est constant que pour l'époque du duc Waïfre : voir, dans VuUimatum de 760, les réclamations du roi Pépin : ■ ut res ecclesiarnm, sub immunitatis nomine, conservatas esse deberent » ; mais il ajoute : « quod a îongo tempore factum non fuerat », ce qui reporte la date de ces infractions à Tépoque d'Eudon.
^) Voir Duchesne, Fastes épiscopauœ de V ancienne Gaule, Vol. I et II. On a expliqué ces lacunes dans les cataloguaB épiflcopanx du midi par la disparition des textes originaux ; mais il y a trop de symétrie dans ces lacunes pour l'attribuer au hasard. On ne peut non plus imputer ces vacances prolongées uniquement à la présence si éphémère des Arabes, moins encore aux spoliations de Charles Martel, qui n a jamais eu d'autorité directe en Aquitaine. Reste à les imputer aux ducs Aquitains eux-même : Tentretien des garnisons étrangères dans les villes romaines est inexplicable en effet, en l'absence d'un trésor de guerre, & moins de les supposer logées aux dépens des évêchés, interprétation d'autant plus suggestive, qu'aucune des villes occupées militairement n'était sans évéché.
D'autre part, tandis que la Gaule Aquitaine marchait à la décadence, la Gaule franque prit alors le dessus défînitivement. La gloire de ce triomphe rejaillit sur les Austrasiens*, en particulier sur les Francs de la Meuse, ces fidèles copapagnons d'armes de Charles Martel : un monument votif, élevé par Charles Martel à Maestricht sur le tombeau du patron de leur diocèse, S. Servais, auquel ce succès fut attribué selon les idées du temps, rappela longtemps le souvenir de la bataille de Poitiers*.
Charles Martel profita du prestige de ses victoires pour consolider sa domination personnelle des deux côtés du Rhin, partout où elle rencontrait encore de la résistance. Son royaume de Bourgogne l'occupa tout d'abord. Les évêques trop indépendants furent écartés : l'évoque d'Orléans, S. Enchère, fut déposé et interné à Saint-Trond^. L'évêque d'Auxerre, Hainmar, qui semble avoir repris les plans d'agrandissement de son prédécesseur Savaric, eut le même
1) Isidoi^us, c. 59, les mentionne spécialement comme les vainqueurs de cette journée : « Gens Austriae mole membrorum praevalida et ferrea mana, [>erardue pectorabiliter ferientes ».
*) Dans la Translatio S, Servatii (13 mai), où ce monument votif est mentionné, il y a lieu de distinguer les honneurs rendus à S. Servais par Charles Martel, à savoir Térection sur son autel-tombeau d*un baldaquin {ciborium, cf. Reusens, Archéologie, I, p. 424), et les honneurs rendus par l'évêque de Liège, la translatio proprement dite, & laquelle se rapporte cet anniversaire du 13 mai. Avant cette translation, la fête de S. Servais se célébrait  ans date d'octobre, qui coïncida avec la journée de Poitiers, d'aprôs l'hagiographe : • Âctum est (praelium) in dies festivitatis B. Servatii, indubitatomqoe Oarolo meritis ipsius indultam sibi ea die {un samedi d'octobre) victoriam. Placuit sanctum hune solennius celebrari in terris. Mittitur Trajectum praesul Willigisus.Erexit super Sancti sepulchrum ciborium lucidissimum*. Ce prélat n'est autre que S. Wlgisus, un moine-évêque de Tabbaye de Lobbes (4 février dans les âcta SS.), comme Mabillon Ta déjà supposé (Annales t II, p 103). Quant À la translatio du 13 mai, qui coïncida avec an lundi de Pentecôte (d'après une tradition), cette date appartient soit A Tannée 726, si ce fait eut lieu sous l'évêque S. Hubert (dans ce cas, il y a interversion chronologique dans notre hagiographe), soit à Tannée 737, s'il eut lieu sous S. Flobert (dans ce cas il faut lire Flobertus au lieu de Hubertxis dans notre texte).
3) Yita S, Eucherii (20 février).
sort : il fut interné à Bastogne*. Dans la grande ville de Lyon, Charles transféra le gouvernement à ses vassaux, et il fit de même partout où il en eut l'occasion (A** 733)*.
Expédition de Charles Martel contre les Arabes de Gothie : bataille de la Birre
Charles Martel n'avait pas achevé la soumission de la Gaule que déjà il entreprit d'étendre la domination franque en Germanie, sur les dernières nations encore indépendantes, les Frisons et les Saxons. En 733, il arma une flotte sur le Zuidersée et pénétra dans la Frise centrale, où régnait un successeur de Radbod, le duc Poppon. En deux campagnes, il conquit les deux îles qui correspondent à la Frise actuelle des Pays-Bas, le Westergau ( Wistrachia) ' et rOstergau (Austrachia)^ : le duc Poppon fut tué; son armée détruite, et les sanctuaires payons livrés aux flammes. La Frise fut ouverte au christianisme jusqu'au Laubach (Lauwers), qui demeura la frontière entre la Frise franque et la Frise payenne (A^ 734) ^
En 738, Charles Martel entama la conquête de la Saxe, contre laquelle il avait déjà dirigé deux expéditions. Cette fois il recula la frontière de ses États jusqu'à la Lippe et rendit tributaires tous les Saxons habitant la Westphalie au sud de cette rivière ^.
Charles Martel fut moins heureux dans ses entreprises contre l'Aquitaine. L'occasion était pourtant favorable. Le
^) Gesta episc. Aniissodorensium (Pertz vol. XIII in-fol.).
*j Frédégaire, c. 109.
^) Frédégaire, ib, — Annales monastiques^ A« 733 : - Karl us eu m exercitu Yenit in Wistragoa »«
*) Annales monastiques^ PiP 734 : «« Karlus perrexit in Frisiam et eam Yâstavlt usque ad internecionem ».
^) Liadger, Vita Gregorii Traject, c. 10 : <« ripa m occidentalem iluminis qaod dicitar Lagbeki (Laabach), ubi conânium erat christianorum Fresonum ac Paganoram canctis diebus Pippini régis ».
*; Frédégaire, c. 109. — Annales monastiques, A9 738.
duc Eudon venait de mourir (A"" 735) ' , laissant deux fils, Hunold et Hatton, entre lesquels Tintelligence ne régnait pas. Dans une assemblée des grands, la guerre fut décidée. La Loire fut franchie, et Charles Martel pénétra jusqu'à la Garonne, où la ville de Bordeaux et la forteresse de Blaye tombèrent en son pouvoir *. Mais il renonça à continuer cette guerre de sièges, et, après sôtre fait livrer Hatton, il laissa le duché d'Aquitaine à l'autre compétiteur Hunold, à la condition pour celiii-ci de reconnaître la suprématie des Francs (A"* 736). D'Aquitaine, Charles Martel était appelé en Provence, où les Arabes de Narbonne venaient d'entrer dans la grande ville d'Arles sans coup férir, et de là promenaient leurs ravages dans toute la région^. Arles fut reprise, et le gouvernement transféré à des vassaux de Charles*. Il était à peine parti, que les Arabes rentrèrent en Provence, appelés par la trahison d'un certain Maurontus, qui leur livra la ville d* Avignon. Charles Martel envoya une première armée sous son frère Childebrand pour cerner la ville, et lui-même, arrivant en seconde ligne, amena tout un appareil de machines de guerre pour un siège en règle. Avignon fut emporté d'assaut'^. Charles Martel so décida aussitôt à prendre l'offensive contre les Arabes de Narbonne. Il franchit le Rhône et pénétra en Gothie, où il mit le siège devant cette capitale. Apprenant qu'une armée arabe, envoyée d'Espagne au secours de Narbonne, venait de débarquer, il se porta à sa rencontre et c'est alors qu'il
1) Généaloqib drs ducs d'Aquitaine :
/ Hunold abdique en 745 { Waïfre f «û 768. Eudon t en 735 | Hatton, aveuglé en 745. (Rémistan f en 767.
La suite de cette généalogie, telle qu'elle est donnée dans L'histoire du Languedoc^ t, p. 426, ne repose que sur la fausse charte ^A/oon (8upra,p.423V 2} Annales monculiques. A? 735 : • Karolus cum exercitu pagnavit in Wasconia*. — Frôdégaire, c. 109. — Âdon, Chronicon, 3) Chronicon Moissiacense, Ao 734.
*) Frédégaire, c. 109.
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livra, sur les rives de la Birre, sa seconde grande bataille contre les musulmans. Sa victoire fut éclatante. Les Francs, montant à leur tour sur des navires, poursuivirent les fuyards jusque dans la mer, qui engloutit les restes de la dernière expédition arabe*. Cette victoire de la Birre complétait celle de Poitiers, dont elle forme l'épilogue * (A* 737).
L'islamisme, battu en Gaule à trois reprises, ne se releva . plus de ce coup final, qui marque l'arrêt définitif de sa puissance d'expansion en Europe^. L'Espagne seule lui demeura, avec cette position avancée de Narbonne, dont Charles Martel abandonna le siège, et dont la conquête était réservée à son fils Pépin. Charles se borna à détruire les grandes villes de la Gothie, Agde, Béziers, Maguelone et Nîmes : on essaya même de détruire, dans cette dernière, les célèbres arènes romaines, mais en vain ; les traces qu'elles ont conservées de cette tentative, sont le seul monument durable qui rappelle encore aujourd'hui le passage de ce grand batailleur*.
Par cette série de brillantes victoires, Charles Martel acheva d'éclipser le roi fantôme, dont il n'était toujours quel'intendant en droit; lorsque le prince régnant de nom,. Theoderic IV, vint à mourir (A** 737), le maire du palais oublia ou négligea de le remplacer. Il en résulta dans la
*) Ib. — Warnefrid, Historia Langobardorum, VI, 54. — EginharJ,. V/te Karoli, c. 2.
'j La portée européenne de ces victoires sur les Musulmans est attestée par toutes les chroniques du temps, non seulement chez les Francs, mais à l'étranger : en Italie par Warnefrid; en Angleterre par Bédé V, 23; en Espagne, par le continuateur d'Isidore; et môme en Orient par Théophane, A® 6216, ce dernier avec deux erreurs que la distance explique, Tune sur le Heu, mettant le Rhône pour la Loire, l'autre sur la personne, nommant Pépin au lieu de Charles Martel.
') Warnefrid, Gesta episc. Meitensium : •» Ita Sarracenos (Carolus) contrivit ut usque hodie gens illa truculenta et peifida Francorum arma formidet » — Eginhard, Vita Karoli, c. 2 : Karolus... Sarracenos... duobus • maguis praeliis... ita devicit ut in Hispaniam eos redire compelleret ».
*j Ib, — Chronicon Moissiacense,
dynastie mérovingienne un interrègne de sept ans*, dont on ne s aperçut même pas, tellement on était habitué à considérer Charles Martel comme le véritable souverain des Francs.
C'est alors que se produisit une démarche étrangère qui montre bien l'importance croissante que Charles Martel et les Francs venaient d'acquérir en Europe. En ce moment, Rome, le centre de la chrétienté, était menacée par le roi des Langobards, Luitprand : le pape régnant, Grégoire III, au nom des Romains, envoyait solliciter le secours des Francs contre les Langobards, en invoquant rintercession de S. Pierre, et joignant à ses lettres une relique insigne du prince des apôtres (A** 739)*. L'arrivée de cette ambassade solennelle produisit parmi les Francs une immense sensation. Mais Charles Martel avait trop de raisons pour ne pas se brouiller avec Luitprand : leurs familles étaient
1) Dans les diplômes postérieurs à Theoderic, les années sont datées « post defunctum Theudericum •* : diplômes de Charles Martel du 17 sept. 741 (Pardessus, u^ 563), de Robert de Hesbaie (îb. n^ 562). Un seul diplôme, le Testament d^Âbbon (ib. n^ 559) est daté des années de Charles Martel, « A? XXI gubernante inlustro nostro (lire plutôt : ziro) Karolo régna Francorum ». Dans son diplôme, Charles signe encore : màjordomus, A l'étranger, on lui donnait d'autres titres : Grégoire II [Rko. u? 2162) lappelle patricius; Grégoire III (ib, n® 2250) suhregulus ; Tlsidorus consul Franciae; Beda, Chronologia, A® 741, l'appelle improprement : rex,
') Cette ambassade est mentionnée dans : la Viia Gregorii III, c. 14; — Frédégaire, c 110; — les Afinales monastiques, A° 739; — les Gesta abb, Fontan,, c. 9 ; — les Annales Mettenses. La première Epistola Gregorii III ad Garolum est perdue, mais rappelée dans les deux lettres suivantes (Regesta, n° 2250 et 2252) : les Claves eonfessionis (= tombeau, Reusens, Archéologie, I, p. 103) beati Pétri, apportées à Charles, n'étaient pas un symbole d'hommage ou de soumission. C'étaient des Clefs reliquaires (Reusens, ib. p. 247), contenant une parcelle des chaînes de S. Pierre (cum vinculis S. Pétri, Frédég. ib,), transportées à Rome en 441 et conservées à S.-Pietro in vincoli. Voir dans Reussens, ib, une description, avec gravure, de la clef-reliquaire du trésor de Ste-Croix à Liôge, qui, par son stjle lombard, correspond à Tépoque carolingienne : lattribution à St Hubert est controuvée; des reliques de ce genre d'ailleurs ne s'envoyaient guère qu*aox souverains; comme Charlemagne en reçut aussi en 797 (Annales Regni), la relique de Liège pourrait provenir aussi bien de lui que de Charles Martel.
liées d'une ancienne amitié*. En dernier lieu, lors de l'invasion arabe en Provence, Luitprand, à la demande de Charles, avait envoyé sur la frontière une armée dont la présence contribua à faire reculer l'invasion*. La Gaule, d'ailleurs, n'était pas pacifiée. Le même traître Mauronte venait de provoquer un soulèvement, qui obligea Charles, avec son frère Childebrand, d'occuper militairement toute la Provence jusqu'à Marseille*. Charles Martel fit sans doute tous les honneurs possibles à l'ambassade romaine. Il y répondit par une ambassade franque, chargée de présents : mais son intervention demeura diplomatique. Néanmoins cette démarche de la papauté, qui devait se renouveler et aboutir dans la suite, ouvrait un nouvel horizon à l'activité et à la puissance croissante des Francs. Quant à Charles Martel, sentant sa fin arrivée, il lui restait à régler sa succession politique.
Dans une assemblée de grands, il en fit un partage entre ses deux fils, l'aîné, Carloman, qui reçut l'Austrasie, avec ses dépendances, plus la Thuringe et l'Alemanie, et le second. Pépin, auquel échut la Neustrie, avec la Bourgogne et la Provence*. Dans ce partage, les territoires qui avaient leurs ducs particuliers, l'Aquitaine en Gaule et la Bavière en Germanie, ne furent pas compris. Charles ne disposait que des pays relevant de son gouvernement immédiat. Ce traité de partage avait reçu l'entière approbation des Francs^. Il n'en fut pas ainsi d'une dispo-
1) Charles Martel envoya à la cour de Luitprand son fils Pépin, arrivé à l'âge de la capiUatuiria, une cérémonie germanique, par laquelle Luitprand adoptait le fils de Charles Martel. Warnefrid, Historia Langob, VI, 53.
2) Warnefrid, VI, 54. — Diplôme de Novalèse, 5 mai 739 (Pardessus, il* 559).
') Annales monastiques, A« 739 : « Carolus intravit in Provincia usque Massilia». - Frédégaire, c. 109.
*) Frédégaire, c. 110. — Cfr Eginhard. Yita KaroU, c. 2-3. — Annales Megni.A^lil.
*) Frédég. f'd. : •« Concilie optimatum suorum expetito ».
sition personnelle * que Charles fit à la dernière heure, sous l'inspiration de Swanehilde, sa concubine, une princesse bavaroise qu'il avait ramenée de sa première campagne en Bavière, et qui lui avait donné un fils du nom de Grippon. En faveur de ce bâtard, il disposa d'un certain nombre de comtés taillés dans la part de ses héritiers légitimes, pour lesquels ce Grippon allait être une source de complications, et cela dans un temps où la dynastie nouvelle était encore en voie de formation. — Charles Martel n'était pas mort que déjà Pépin fut obligé de prendre les armes et d'occuper militairement le royaume de Bourgogne*. Cette occupation militaire impliquait le maintien dans les villes principales de garnisons franques^, ce qui ne se fit pas sans entamer le domaine ecclésiastique, en Bourgogne comme en Aquitaine, mesures extrêmes qui révèlent la gravité de la situation. C'est dans ce moment critique que Charles Martel mourut le 21 octobre 741 dans le palatium royal de Kiersy, après un règne agité de 25 ans.
Charles Martel et TÉglise.
Charles Martel, ce champion de la chrétienté, a-t-il été un oppresseur de l'Eglise? A la suite des plaintes trop fondées auxquelles donna lieu la situation de l'Église dans ses États et sous son gouvernement, il s'est formé une légende pieuse* qui endosse à ce prince tous les abus du
1) Annales Mettenses, 741 : << De hac autcm tertia portione (Gripponis), Franci valde contristati erant «.
«) Frédég. ib.
') Ces garnisons sont appelées custodiae^ scarae (schaar) en germanique, peut-être comitcUus; les soldats : comités scaHtae, satellUes (Fred. 135, cf. 74), gasindi (Formules, n^ 44).
*) Cette tradition, connue bous le nom de \isio Eucherii^ où s'est exhalés la mauvaise humeur des moines victimes de ces usurpations, a été recueillie au IX® siècle dans un document officiel, ri^ûstola ad Ladovicom rogem des évéques francs, datée de Quiersj 858. S. liuchère, qui aurait eu cotte vision infernale, est mort trois ans avant Charles Martel, il est vrai; mais les légen-
temps, allant, dans son exagération naïve jusqu à le condamner de ce chef aux peines de Tenfer ! Il s'agit ici moins de savoir si Charles Martel doit être mis en cause seul ou avec ses successeurs, que d'apprécier dans son ensemble la conduite de ces premiers Carolingiens envers l'Eglise. Dans l'examen de cette question, il y a lieu de distinguer deux genre d'abus : les uns concernant le personnel du clergé, les autres concernant le temporel des églises. Que l'épiscopat franc de cette époque et en particulier la cour de Charles Martel fussent peuplés de prélats indignes, cupides, dépravés dans leurs mœurs„ mondains dans leur conduite, partageant leur temps entre la guerre et la chasse, n'ayant en somme de clérical que la tonsure*, qu'il en soit résulté un relâchement général et comme une recrudescence de la barbarie jusqu'au sein de l'Église, il n'est que trop vrai, et l'on ne peut disculper Charles Martel d'y avoir contribué par les mesures qu'il crut devoir prendre pour consolider son pouvoir encore discuté et pour s'assurer de l'appui et de la fidélité du haut clergé, ce premier ordre dans TÉtat. Il traitait ses évêques et les chefs de ses abbayes comme des vassaux. Non seulement il les impose aux évêchés vacants, mais il destitue les prélats rebelles ou suspects, Rigobert à Rheims, St-Euchère à Orléans, Haimar à Auxerre sans aucune procédure canonique; un abbé de Fontenelle, son parent Guidon, qu'on accusait de conspiration, il le fait arrêter et décapiter sans plus de façon (A*» 730) *. Mais à ces mesures violentes, inspirées par la politique, on peut opposer l'appui constant que ce prince accorda aux grands missionnaires. Willibrord et Boniface, son zèle pour la conversion des
daires ne se mettent pas en peine de ce détail chronologique. Les autreshistoriens qui mettent en cause Charles Martel sont d*une époque postérieure : AdrevaW ^ix" siècle), Adon (it.), Berthaire de Verdun (x« siècle), Hugues de Flavigny (xu* siècle).
^) Ce tableau du clergé est tiré des Epistolae S. Bonifatii, passim, Cfr Epistola Hadriani (Reg. b9 241 1), parlant de Milon : « sola tonsura clericus»»
') Gesta abbatum fontanellensium, cil.
peuples germaniques. — Ce qui n est pas moins établi, c'est lenvahissement des biens de TEglise, détournés de leur destination sacrée, par une infraction brutale au principe de l'immunité ecclésiastique*. Cet abus criant ne s'introduisit toutefois que peu à peu. Il y a lieu de distinguer ici les charges de la paix et celles de la guerre, l'impôt et la milice. La milice était une double charge, à la fois personnelle et pécuniaire. En labsence d*un trésor de guerre, les frais de la milice incombaient aux propriétaires, et les propriétés de l'Église n'en étaient pas exemptes : c'eût été priver l'Etat du concours des plus riches domaines. L'exemption militaire des clercs était strictement personnelle, et ne s'étendait pas aux laïcs dépendant des églises, et celles-ci avaient en tout cas à pourvoir à leur armement et à leur entretien *. On ne trouvait même pas étrange que des prélats amenassent leurs hommes à la guerre en personne, oublieux de leur caractère sacerdotal. Un archevêque de Trêves, l'intrus Milon, suivait son maître au combat; un archevêque de Mayence, Gérold, s'y fit tuer^. De ce concours temporaire aux charges de la guerre, on en vint, la guerre se prolongeant, à une conversion durable des revenus ecclésiastiques, absorbés par les besoins de l'armée*. Il en fut ainsi en
i) Sur cette question du domaine ecclésiastique, les textes sont fort rares, en dehors des historiens plus récents, partant de peu d*autorité : ce sont les actes des conciles de S. Boniface et un certain nombre de diplômes de restitation.|Par contre il existe à ce sujet une littérature moderne d'autant plus riche. A citer : Roth, Die Sécularisation des Kirc/iengutes unter den KarO' lingem, Munich (Ac.) 1865; — dans l^^JahrhUcher ; de Breissig,j5'a;ct4mii 4; de Hahn, Eascursus 1 1 ; de Œlsner, Excursus 3 ; — Rapsaet, Défense de Charles Martel contre Vimputation d'awir usurpé les biens ecclésiastiques. Gand 1806 (repris dans ses Œuvres complètes); — Beugnot, Sur la spoliaiion des biens du clergé attribuée à Charles Martel, Paris (Institut), 1853; — Bondroit, Les « Precariae verbo Régis » avant le concile de Leptines. Louvain (Revue d'hist. eccl.) 1900.
«) Voir les textes dans Waitz, Z). Verfassung, vol. IV», p. 596-598.
3; Voir sur Gérold, VEœcursus 16 dans les Jahrbiicher de Hahn.
^) Tous les textes s'accordent à motiver par les besoins des arméee ces concessions abusives des princes qu'il faut distinguer des spoliations privées, très fiôqucLtes auissi, mais non imputables à Charles Martel. Cfr Adrevaldi,
particulier dans les grandes cités du midi, où il a fallu établir des garnisons permanentes aux dépens des évôchés*. On la vu dans le duché d'Aquitaine, sous le gouvernement d'Eudon. L'occupation militaire de la Provence par Charles Martel, de la Bourgogne par son fils Pépin, eut les mêmes effets : bon nombre d'évêchés, privés de leurs ressources, demeurèrent à l'abandon^. Ainsi le domaine ecclésiastique fut entamé, sinon dans son droit sur le fonds, du moins dans ses revenus. Mais, d'autre part, on peut se demander ce qui serait arrivé de ces richesses du clergé, si l'islamisme
Miracula S. Benedicti. I, 14 « : Ob (res beUicas) Karolus plurima juri ecclesiastico detrahens praemia, fisco associavit ac deinde militibus propriis distrïbuere studuit •*. — Concile de LepUnes, kP 745, parlant de la rétention temporaire (aliquanto tempore) des biens de TEgliae par l'État : « propter imminentia bella... in adjutorium exercitus nostri *. — EpistoU Zachariae (Reg. n" 2274) à S Boniface, A*> 745 : « pro eo qnod nunc tribu latio accidit Saracinorum, Sazonum vel Fresonum ».
') C'est ainsi que Ton peut entendre les termes consacrés : « bona de episcopatu abstracta et in comitatu conversa •• soit que le comilatus désigne la garnison seule, soit qu'il faille étendre ce terme à Tensemble des dépenses afférentes au comté, dépenses dont la plus onéreuse devait être l'entretien des garnisons.
*) Epistola Bonifatii, n« 42 (Epistolab, vol. III, in-4) : - per civitates episcopales, sedes traditae laïcis ». — Les Catalogues ôpiscopànx de la Bonrgogne présentent les mêmes lacunes qu^en Aquitaine, lacunes qui coïncident assez bien avec cette occupation militaire de la Bourgogne sous Charles Martel et confirment les plaintes recueillies dans les écrivains postérieurs : Âdon de Vienne, Chronicon : « vastata Viennensis et Lugdunensis provincia, — sine episcopo u traque ecclesia fuit, laïcis res sacras ecclesiarum obtinentibus » ; — Hincmar, Epistola, n° 19 : « episcopi in panels locis residui, episcopia laïcis donata». -^ Parmi les diplômes de restitntioii, se rapportent à la Bourgogne un diplôme de Charles de Provence en faveur de Viviers 862 (Reg. K. n° 718) ; un diplôme de Louis le Bègue en faveur d* Autan 879 (Reg. K. n® 1849) : « terra quae olim ab episcopatu ablata fuerat et comitatui sociats » ; un diplôme de Louis l'Aveugle en faveur de Vienne 904 (Reg. K. n® 1474) : « terrae in usus comitiales redactae ». •— . C'est en tout cas à l'époque de Pépin qull faut placer Toccupatien de Téglise de Vienne, dont Tarchevêque Willicar se retire à St-Maurice d'Aganne (Adon, Chronicon) ; l'installation de six chefs bavarois dans l'église d'Anxerre, dont l'évéque Aidalf contracta, de chagrin, une maladie incurable {Histaria episc. AiUissiodor. c. 32 dans vol. XIII in fol. de Pertz).
avait triomphé en Gaule, comme il fit en Espagne. Si, au prix de ces sacrifices, la chrétienté a été sauvée des périls que lui faisaient courir au midi les musulmans d'Espagne, au nord les peuples payens de la Germanie, il ne faut pas le regretter et plutôt accepter les violences de ce temps, comme les spasmes douloureux, mais inséparables de Tenfantement d'un monde nouveau.