I. — SAINT BONIFACR ET L'EXTENSION DE L'ÉGLISE ROMAINE EN GERMANIE
Tbxtes anciens : Beda, HUioria eccl. Anglorum, dans ses Opéra hist. cités, p. 309. ^ Willibald, Yita S. Bonifatii (5 jain) p. p. Jaffô. Berlin, 1866. — SS. renim Merowingamm, vol. IV ; vita 8, Fursei, — Aeta SS. ^illibaldi (7 jaillet), — Walburgis (25 février), — Burcharâi (14 oct.).
Travaux modernes : Knrtli, S. Boni face (680-755). Paris» 1902. — Seiter s, Bcnifaciits. Mayeoce, 1845. — Werner (A.), Bonifac(us, der Apostel der Deutschen. Leipzig, 1875. ^ Maller, Banifacius, Eene herkhistoruche Studie. Amsterdam, 1870, 2 vol. — OzaDam, La civilisation chrétienne chez les Francs. Paris, 18|9. — Hauck, Kirchengeschichte DeiUschlands, vol. 1^. Leipzig, 1899. .
Pendant que Charles Martel défendait la chrétienté par Tépée, son contemporain S. Boniface en élargissait les bases par son apostolats La conversion des nations germaniques, dont S. Grégoire le Grand fut le promoteur, était un fait accompli chez les insulaires de la Grande-Bretagne, tandis que parmi les nations payennes du continent, le christianisme ne faisait que des progrès assez lents, suspendus autrefois
0 Sur Tœavre de S. Boniface, sa correspondance : S. Bonilatii et Lnlli epistirtae, contient des matériaux de premier ordre. Nous les citons d'après l'édition de Jaffé, Monuhbnta Moguntina. Berlin, 1866. Il en existe une édition plus récente par DQmmler dans les Epistolab Msrowinoici aevi. Berlin, 1892, série in 4<> de Pertz.
par les désordres de l'époque mérovingienne, maintenant par Texplosion de violences qui marque les débuts des Carolingiens. C'est de l'étranger que devaient arriver les apôtres de la Germanie ; c'est en particulier à la Grande- Bretagne devenue chrétienne qu il appartenait de reprendre Tœuvre de S. Grégoire le Grand. A la fois Germains par la la langue et les mœurs, mais devenus Romains par leur éducation chrétienne, les Anglo-Saxons étaient tout préparés à servir de trait d'union entre Rome et la Germanie. D'autres insulaires, de race celtique, qui les avaient précédés sur le continent, S. Colomban, S. Fursy et leurs disciples respectifs avaient essaimé çà et là leurs fondations monastiques \ Mais, pour faire œuvre durable, il fallait fonder des évéchés, et ceci ne pouvait se faire qu'avec le concours du siège apostolique, dont les missionnaires anglo-saxons ont toujours recherché et suivi les hautes directions. Un monastère lointain de l'Irlande fut le berceau de cet apostolat. Il s'était formé là, au monastère de Melifont*, une colonie de jeunes Anglo-Saxons, que le goût des voyages autant que la soif de la science avaient poussés hors de chez eux. L'un d'eux, S. Egbert, y fit le vœu de ne jamais renaçttre le pied dans son pays natal. Pour donner un emploi utile à son zèle, il conçut le plan de porter l'Évangile parmi les payens de la Germanie, où il comptait retrouver une seconde patrie^. Il s'agissait de commencer par la Frise, dont les plages font face aux falaises de l'Angleterre. Mais des obstacles surgirent. Comme S. Grégoire le Grand,
1) Sur les fondations de S. Colomban, supra p. 176, p. 205. — À l'apostolat de S. Fursy (f 650) et de ses parents et disciples, Foilan et Ultan (f 680), se rattachent les fondations monastiques de Lagny prés de Paris, de Péronne {Peronna Scotorum) en Picardie, de Fosses (Scotorum Fossa) en Tongrie : Beda. H, eccl. III : 19. — Vita S, Qertrudis, c. 8. — Eginhard, Translatio SS, On constate de plus une infiltration celtique dans bon nombre d'autres monastères du vu® siècle, tels que St-Riquier, fondé en 640, St-Bertin, en 700, Lobbes en 637, St Orner en 667.
«) Beda, III : 27.
• 3) Beda, Eist, eccl, V, 9.
S. Egbert dut renoncer à exécuter son grand dessein ei> personne. Il n en est pas moins le promoteur des missions germaniques, en communiquant son zèle à la pléiade des moines anglo-saxons * qui allèrent prêcher l'Évangile sur le continent : Vicbert, Swidbert, les deux Ewald, S. Willibrord, qui, à leur tour, en entraînèrent d'autres, dans le nombre, leur compatriote Winfrid, plus célèbre sous son nom romain de S. Boniface. Disciple du savant Aldhelm', Winfrid professait à son tour avec éclat au monastère de Nursling en Wessex, lorsque son zèle pour la foi, joint à la passion nationale des voyages ^, lui inspira la vocation nouvelle qui a fait de lui lorganisateur de FEglise en Germanie. Pour se rendre compte de ce qui restait à faire sous ce rapport, il faut reprendre brièvement les antécédents religieux des divers peuples appelés à entrer dans le plan d'organisation de cette nouvelle chrétienté.
10 La conversion des Alemanes.
Textes anciens : SS. rerom Merowing. vol. IV : Vttae S. Galli; S, Thrutberti, — Acta SS. Pirminii (3 nov.), — Desiderii in Alsatia (18 sept.), — Odiliae (Analecta Bolland, vol. 13).
Travaux modernes : Hefele, Einfuhrung des Christenthums in siXdfoestichen Deutschland, Tubingue. 1837.
Sur le territoire occupé par les Alemanes des deux côtés du haut Rhin, depuis les Vosges jusqu'aux Alpes rhétiques^ les anciennes cités romaines n'avaient pas disparu entièrement ; quelques-unes n ont fait que changer de nom : la Cimtas argentina, à gauche du Rhin, est devenue Stras-
') Id. V, 10 : « (Egbert) retentas ob aliam ecclesiae utilitatem, tenta?it mittere viros sanctos, in quibas eximius Vilbrord. *>
«) Supra, p. 319.
') s. Boniface en fait lai-méme Taveu dans ces lignes adressées à l'an» de ses correspondantes en Angleterre : •« postqaam nos tiraor Christi et amor peregrincUionis separavit. » (n<* 86 JaiTé).
bourg*; la Civilas augusta, à droite du Rhin, se perpétue -s^us le nom d'Augsbourg. Çà et là aussi s*étaient perpétués, au sein de ces villes, d'anciens évâcbés. Dans la haute Rhétie, Tévéque de Coire, une dépendance de l'Église de Milan, •continuait à vaquer aux besoins religieux des provinciaux romains qui s y étaient retirés*. Un autre évêque de Rhétie ^vait dû abandonner son premier siège, établi dans la colonie ruinée de Vidonissa; mais il en trouva un autre dans la ville de Constance sur le lac de ce nom (A** 560). Le <'hristianisme n'avait donc pas disparu tout à fait de cette région, lorsque les disciples de S. Colomban vinrent le raviver ^t le propager par leur apostolat : le principal d'entre eux, S. Gall, passe à bon droit pour l'apôtre des Alemanes. 11 déclina pour lui le siège épiscopal de Constance, où il fit nommer un de ses disciples, le diacre Jean (A^ 615). Quand il mourut (A® 640), la conversion des Alemanes était en bonne voie. Avec le christianisme, s'y implanta aussi la vie monastique : les plus anciens de ces monastères furent St-GalP, fondé sur le tombeau de cet apôtre; Fussen, que J'on fait remonter à son condisciple Magnus; Dissentis, attribué à son propre disciple, Sigebert. L'influence franque ne, fut pas étrangère à cette heureuse transformation : elle est représentée au delà du Rhin par le moine franc, Pirmin, fondateur de Reichenau (Augia insula)^ dans une île du lac de Constance (A** 724). En deçà du Rhin, en Alsace, cette influence était dès lors prépondérante ; la principale famille du pays, les Etichons, se distingue par ses libéralités envers Jes moines : le comte Adalbert venait de fonder Hohenau dans une île du Rhin en aval de Strasbourg ; sa sœur Ste Odile transformait en monastère de femmes le manoir
') Ce nom était déjà en usage au temps de Grégoire de Tours X, 19
« urbs argentoratensis, quam nunc Strateburgum Yocant. « Sur rétjmologie.
.cfr Mulier (Ferd.), DeutscMand im MitUlaUer, vol. II. Gotha, 1852, p. 370.
«) Supra, p. 114.
«) Mulier (Ferd.), ib. vol. I. p. 186.
*) Mulier, (Ferd ). ib. I p. 184.
paternel (Odilienberg)* ; son fils, le comte Eberhard, avec le concours de S. Pirnain, jetait les fondements de l'abbaye de Murbach*. En somme, à Tavénement des Carolingiens, TÂlemanie était chrétienne ; son code national, qui date de cette époque, constate et consacre ce triomphe du christianisme^; la hiérarchie épiscopale y était reconstituée, assez pour fournir des auxiliaires à l'œuvre de S. Boniface*. On ne peut pas en dire autant de la nation voisine des Bavarois.
20 La conversion des Bavarois.
Textes anciens : Conversio Bagoariorum et Carantanorum (vol. XI des SS. de Pertz, série in-fol.)* — Vitae : S. Haimhrammi (vol IV des SS. R. Merowino.); — S. Hroderti (Rupert) p. p. Sepp. Ratisbonoe» 1891; — S. Corbiniani. Munich (ac.), 18S9, in-4<'.
Travaux modernes : Haber (A.), Einfûhrung des Christenthums in Sadast'DeutscMand. Salzbourg» 1875, 4 vol.
Des deux rives du Danube, occupées par les Bavarois, Tune, la rive gauche, formant le Nordgau, n'avait jamais été sous la domination romaine, et ne connaissait ni cités ni évéchés. Quant à la rive droite, le Norique des Romains, elle avait, plus que toute autre, souffert du passage des barbares par ce chemin battu de toutes les invasions ; il ne restait de ses anciennes villes ou églises que des ruines. Le christianisme, autrefois florissant, doit y avoir pourtant laissé quelques vestiges, puisque la dynastie bavaroise est catholique dès le VI* siècle^. Aussi est-ce pour une bonne part
^) Pfister, Le duché mérovingien â^ Alsace et la légende de Ste Odile (Annales de l'Est), 1892. Snr la fausseté du Testament de Ste Odile (PardeMua no 510), voir ib, p. 76.
') Sur ces dipltoeg alsaciens (âlsatia diplomatica, p. p. Schôpfin, vol. I, Mannheim, 1772), cfp Neubs Archiv, vol. 27 (1902) p. 368-389.
') 5iipra, p. 420.
^) Epistola Oregorii III, A"» 737 (Reqbsta, n<» 2247) : sur les cinq évêques de Gennanîe dont le pape réclame le concours pour S. Boniface, quatre ont leur siège en Alemanie.
*) Supra, p. 1 16.
à ses efforts que la nation doit sa conversion. Les premiers missionnaires dont le souvenir s'est perpétué dans les traditions populaires, Rupert au vu® siècle', Emmeran, Corbinian au vin* siècle, ont été, d'après ces traditions, ou appelés ou retenus au passage par les ducs bavarois. L'un de ceuxci, le duc Theodon, est le premier souverain de la Germanie qui fit le pèlerinage de Rome (A° 716). Il en revint avec des légats pontificaux chargés de restaurer les anciens évêchés* ; mais la mort de ce prince, et les dissensions qui s'ensuivirent {A° 719), entravèrent leur œuvre, en sorte que cette restauration n'était pas faite à l'arrivée de S. Boniface.
dP Le christianisme chez les Thiiringiens.
Textes anciens : Vita S. Kiliani (8 juillet).
Travaux modernes : Emmerich, EL Kilian, Wurzbourg, 1896. — Gebhardt, Tàûrinhgische Kirchengeschichte. Gotha, vol. 1, 1879.
Mais l'œuvre capitale de S. Boniface, ce devait être l'organisation ecclésiastique de la Germanie propre, c'est-àdire de cet angle de pays compris entre le cours du Rhin et celui du Danube, ces deux frontières historiques de l'empire romain. Au delà de ces frontières, que la civilisation n'avait pas franchies, il n'y avait jamais eu d'évéchés; il n'y avait même aucune agglomération urbaine comme en suppose tout siège épiscopal. Parmi les peuples divers de cette région, les Thuringiens étaient le principal. Depuis la chute de la dynastie nationale (A"* 587), la Thuringe avait perdu son indépendance; mais le roi Dagobert I, on la vu^
1) Sur la chronologie de Ropert, très controrerâée entre historiens bavarois, cfr une littérature trôs complète dans le répertoire de Krones, Qrundriss des Œsi, Gescfiichte. Vienne, 1882, p. 150.
2) Epistola Gregorii II, 716 (Regesta, n» 2153). ») Supra, p. 271.
leur avait rendu des ducs particuliers (A*' 634). Bien que les Francs y eussent apporté le christianisme, et que la dynastie ducale en fît profession*, le paganisme y était encore régnant, lorsqu'il arriva un premier missionnaire étranger, Kilian, le précurseur celtique des moines anglosaxons. Mais il n y laissa en mourant (A° 689) aucune fondation durable, et après lextinction de la dynastie ducale (A° 716), il éclata chez les Thuringiens une réaction payenne, alimentée par le voisinage des Saxons. C'est sur ce sol ingrat, au cœur de la Germanie, que devait se déployer surtout le zèle de S. Boniface.
40 Le christianisme chez les Frisons.
Textes anctens : Aicuini, Vita S. Willibrordi, p. p. Jaffé. Berlin, 1873. — Theodorici, Chronicon Epternacense (vol. 23 des SS. de Pertz, info!.). — Liudgeri, Yita S. Qregorii ultraject. (vol. XV ?&.). — Eddii, YitaS. Wî7/Wdt, cité p. 309. ~ Vita S. Ww^/Vamm, 20 mars.
Travaux modernes : Royaerts, Invoering en Yestiging van het Chris* teyidom in Nederland. Utrecht, 1842. — Alberdingh-Thym, S. Willibrordus, Apostel der Nederlanden. Anasterdam, 1861.
Les navires anglo-saxons qui démarraient des rives de l'Huraber et de la Tamise en destination pour le continent, atterrissaient d'habitude aux plages basses et humides habitées;jpar les Frisons : la conversion de ce peuple encore payen fut aussi le premier objectif des missions anglosaxonnes. C'est à la Frise que S. Boniface consacra les prémices de son zèle apostolique, et c'est là qu'il devait revenir couronner sa carrière par le martyre. Cette chrôtientéjdes Pays-Bas eut de longs et pénibles débuts. Le pins ancien missionnaire dont on y signale la présence, ne fut rien moins que le grand Wilfrid, l'évoque Northumbrien*, dans l'une de ses pérégrinations vers Rome ; mais il ne put
^} Supra, p. 420.
*i Sapra, p. 31ô.
qu y jeter quelques semences en passant (A*^ 678) * . Le premier des missionnaires destinés h la Frise par S. Egbert, le prêtre Vicbert, en revint découragé, après deux années, detforts stériles. Plus heureuse fut une seconde mission composée de douze moines et ayant à sa tête S. Willibrord. Justement Pépin de H^rstal venait d enlever au duc des Frisons le tiers de ses sujets, ceux de la West-Frise', en sorte que les missionnaires trouvèrent, en débarquant, un terrain tout préparé à recevoir leur prédication sous la protection des Francs (A^ 690). La première démarche de Willibrord fut de se rendre à Rome pour se faire donner une mission régulière, et après ses premiers succès, il y retourna une seconde fois chercher la consécration épiscopale (A"* 696)^. Pépin de Herstal, de son côté, lui fit donation d*un domaine temporel à Utrecht*, et ainsi révêchéde ce nom était fondé, lorsque la mort de Pépin vint tout remettre en question (A^ 714). Radbod reconquit la West- Frise et en chassa Willibrord, qui dut se retirer dans son abbaye récemment fondée d'Echternach^. C'est dans cette situation critique que se trouvait la mission anglo-saxonne, lorsque Boniface débarqua la première fois sur les côtes de la Frise (A"" 716). Il retourna presque aussitôt en Angleterre attendre des temps meilleurs. Heureusement cette crise fut passagère. Radbod mourut ; Charles Martel reprit possession de la West-Frise ; Willibrord, de son siège (A° 722)*,.
^) Cette mission de Wilfrid correspond au régne de Oagobert II (676 680) en Austrasie (supra, p. 282). Wilfrid, qui avait contribué à la restauration de ce prince, obtint son concours empressé, et c'est peut-être & cette date qu'il faut rapporter une première chapelle érigée par un Dagobert (non spécilié) À Utrecht, mais déjà en ruine à Tarrivée de Willibrord. Cfr Epistola. Bonilatii, n^ 109. Il n j a du moins aucune preuvre que ce roi fût Dagobert I^ comme on ladmet généralement.
3) Beda, V, II.
^} Diplôme perdu, rappelé dans la confirmation de Pé|)in le Bref : RKGEâTA. Karolokum, n^ 70.
^/ Diplômes de 706 (Reg. K. no 14-15) : h9 467 et 468 de Pardessus.
^) Supra, p. 419.
SAINT RONIFACE. 447
et grâce à de nouvelles conquêtes des Francs sur les Frisons, son diocèse finit par se prolonger jusqu'au Laubach*, si bien que, lorsque S. Willibrord mourut*, la chrétienté des Pays-Bas était définitivement organisée (A** 739).
50 Le christianisme chez les Saxons du eontinent.
Textes anciens : Scriptores de Pertz, série in-fol. vol. II : Eigil, VUa & Sturmii (17 dôc.); Anskar. VUa S. WUlehadi (8 nov.); Hucbald,. y%ta S. Lebuini (18 nov.>.
Travaux hodernbs ; Welter, Einfuhrung des Christenthums in Westphalen. Munster, 1830. — Fischer, Bonifatius und seine Mission unter denSachsen (Forschungen z. d. G.). Goettiogue, 1886.
Les missionnaires anglo-saxons, dans leur propagande, ne pouvaient oublier leurs frères du continent, ceux qu ilsappelaient les vieux Saxons (AUsaœones). Le premier qui porta Tévangile à cette mère-patrie, fut un compagnon de Willibrord, S. Suidbert. Après être retourné en Angleterre recevoir de Wilfrid la consécration épiscopale (A"" 793)^, il franchit la frontière saxonne : il fut assez heureux pour convertir un reste des anciens Bructères*, qui avoisinaient lecours du Rhin ; mais cette chrétienté naissante fut détruite par une irruption soudaine des Saxons voisins, qui annexèrent ce canton à leur territoire de Westphalie. Suidbert dut abandonner sa mission et revint terminer sa carrière dans une île du Rhin, qui lui fut cédée par Pépin de Herstal, et
») Supra, p. 429.
') Le Testamentom Willibrordi (Pardeasus, n® 540;, attend encore uneeritiqae approfondie, avant d'être tenu pour authentique.
») beda. V, II.
*) Les Boruclarii de Bôde sont les Bructéres de Tacite (supra, p. 30). Ce nom se rencontre encore en 739, sous la forme de Borthari dans l'adresse d'une Epistola Gregorii III ^Regbsta n" 2246); en 797, sous la forme de Bortrini dann le Gapitolaie saxonicuin, où il équivaut aux WestfaJLU II se^ perpétue dans le Borktergau de la géographie saxonne. Cfr Richthofen, Zxir lex Saxonum, p. 35.
OÙ il fonda le monastère de Werth (devenu Kaiserswerth)*. Plus tragique fut le sort de deux Anglo-Saxons, les Ewald, <jui, à quelque temps de là, ne pénétrèrent dans le cœur de la Saxe que pour y trouver le martyre (vers 695)'. Les Saxons de la mère-patrie continuaient à faire une opposition irréductible. On eut beau leur représenter qu'ils s'isolaient dans leur paganisme suranné alors que les chrétiens remplissaient le monde ; on eut beau leur vanter la prospérité Âes contrées où régnait le christianisme, en regard des terres glaciales occupées par les derniers payens ^. Les saxons demeurèrent sourds à tous les genres d'exhortation.
En résumé, le christianisme était nul chez les Saxons, en péril chez les Frisons, sporadique chez les Thuringiens, sans organisation chez les Bavarois, lorsque S. Bonifaoe vint pour la seconde fois rejoindre la mission anglo-saxonne. Cette fois il arrivait de Rome, où il était allé puiser à la source hiérarchique la confirmation de sa vocation apostolique (A** 718)*. Ce voyage de Rome, Boniface le refit encore deux fois : en 722, pour recevoir du pape Grégoire II la dignité* épiscopale'; en 738, pour s'instruire de la mission plus étendue dont Grégoire III entendait l'investir en l'élevant à la dignité archiépiscopale®.
Durant ces séjours au centre de l'Église, Boniface a complété sa formation : à la ténacité de l'Anglo-Saxon, il joint désormais le génie organisateur du Romain, ses
i) Beda, V. 1 1
2) Ib. IV, 10.
, 3) EpifltOlae Bonifatli. n» 15.
*) A son premier voyage, se rapportent la lettre de recommandation de son évéque parmi ses Epistolae n<* 11, et le Haodatum de Grégoire II da 15 mai 719 (RsassTA, n<* 2157). C'est à Rome et alors que le pape lui donna le nom romain de Boniface.
S) Â ce deuxième voyage se rapportent les Epistolae Qregorii II A^ 122 (RaogSTA, n<» 2160-2164).
•j Epistola Gregorii III (Regbsta, n? 2239\ envoyant à Boni&ce le pallium de métropolitain. A son troisième voyage, se rapportent les E^pistolaa de 737 (Reghsta, î.'^ 2245-2247).
•Tïtr
deux qualités maîtresses, qu'il va déployer sur un théâtre de plus en plus vaste. Simple missionnaire, il s était subordonné à son compatriote Willibrord et avait collaboré aux travaux de la mission anglo-saxonne parmi les Frisons (719-722). Evêque, il fit venir un nouvel essaim de compatriotes et fonda avec eux une seconde mission anglo- saxonne, qui prit pour théâtre le cœur de la Germanie, en particulier la Thuringe*, où Ion évalue à cent mille le nombre des payens convertis par S. Boniface avec l'appui de Charles Martel (722-738) ^ Enfin comme archevêque, il avait à remplir une double mission, à savoir : Organiser l'Eglise germanique, réorganiser l'Église franque. Débutant par la Bavière, où il n'y avait qu'un seul évoque, celui de Passau, consacré récemment à Rome, il y fonda ou restaura trois autres évôchés, ceux de Salsbourg (l'ancienne Juvavia), Frisingue et Ratisbonne (A^ 739) ^ Plus difficile était la création d'évêchés dans les contrées encore neuves de la Germanie, qui manquaient de villes. Il fallut tâtonner quelque temps, et des quatre évêchés fondés alors*, deux seulement prospérèrent, Wurzbourg sur le Mein (A** 742) et Eichstaedt dans le Nordgau (A° 745). Boniface y installa deux de ses fidèles Anglo-Saxons, Burchard à Wurzbourg', Willibald à Eichstaedt. En même temps, sous son impulsion, surgissaient partout de nouveaux monastères, dont Fulda est resté le plus célèbre, comme principal foyer de civilisation au cœur de la Germanie encore inculte^.
») Epistolae Gregorii II A» 724 (Regesta, n«> 2168-2170).
^) Epistola Gregorii III [Regesta n^ 2251) : ^ ad centum millia animas in sinu S. Matris Ecclesiae tuo conanime et Carli principis Francorum aggregare (I)eu9> dignatus est. *>
3) Epistola Gregorii III (iô.).
^) Epistola Bonifatii, n<> 42. — Confirmation par Zacharie (Reges'ta, n? 2264).
^) Epistola Zachariae (Regesta, h? 2266).
^) Le Diplôme de Carioman A^ 744 (Regesta K. n^' 47) est perdu; rimportant PriTileginm de Zacharie A° 751 (Reg. n<^ 2293) est très controversé entre diplomatistes.
Quant à S. Boniface, métropolitain sans siège jusqu alors* , il formait le sommet de cette hiérarchie, gérant une sorte de vice- papauté* pour la Germanie, avec les pouvoirs de délimiter les diocèses, d'installer les évoques, de convoquer les synodes, d y porter des décrets, en vertu d'une délégation pontificale, sous le titre de vicaire de S. Pierre (missus S. Petrip ou encore de légat germanique de l'Eglise romaine.
Restait à réorganiser l'Église franque et à y corriger des abus invétérés, qui avaient malheureusement des complices à la cour même de Charles Martel. Cette seconde tâche, non moins considérable que la première, Boniface ne devait lentamer qu'après la mort de ce prince (A** 741) et avec le concours zélé des fils de celui ci, sans perdre de vue le progrès de sa chère mission chez les Saxons et chez les derniers Frisons qu'il restait à convertir. Aux Frisons, qui avaient reçu les prémices de son apostolat, il veut consacrer son dernier souffle de vie. C'est en leur portant le bienfait de la foi, à l'âge de 75 ans, qu'il devait se faire massacrer avec trente de ses compagnons {A° 755). Mais il leur laissera, avec cette semence féconde du martyre, deux foyers d'apostolat, l'un, sa fondation de Fulda, l'autre, la fondation de son disciple, S. Grégoire d'Utrecht dans la ville de ce nom. C'est aux missionnaires sortis de ces écoles qu'il était réservé de convertir les derniers payens de la Germanie et de compléter l'œuvre impérissable de S. Boniface.
M Epistola Bonifatii, n^ 70 : - Major nobis sollicitudo eccldsiarum et cura populorum, propter paUia crédita et recepta, quam ceterid episcopis, quia proprias tantum procurant parrochias, incumbit «.
2) Epiatolae Qregorii iU (Rkgksta, n<* 2247) : Bonifatium nostram agea* tem vicem »; — Zachariae (p. 190 Jaffo, Epist, BonifatU) : • tua sanctitas sedis apostolicae et no^tram illic praesentat vicem <*,
^) Acta sjnodi Liftinensis : •• constituimus super eos (episcopos) arcbiepiscopum Bonifatium, qui est missus S, Pétri ».
l'église franque. 451
§ II. - LA RÉFORME DE L'ÉGLISE FRANQUE ET L'AVÈNEMENT DE PÉPIN LE BREF.
Textes anciens : Les cootinoateurs caroliogieDS (Ghildebrand) de Ffédégaire^ c. 111-117. — Annales R^gni Francorum^ p. p. Kurze. Berlin, 1895 (série in-8« de Pertz). — Les Anvales monastiques, les Annales Mettenses, citées p. 410. — Willibald, cité p. 439. — Vita S. Chrodegangi (vol. X, in-fol. de Pertz).
Travaux modernes : Outre Fauriel, Warnkoenig et Gérard cités p. 410, Kurth, cité p. 4:i9. —Hahii, Jahrbuchbr des frànhiscàen Reichs 741-752. Berlin 18ô3. — Binterim, Pragmatische Geschichte der deutschen Concilien. Mayence, 1836, vol. ÎI.
Carloman et Pépin (741-747).
Carlomaa et Pépin, en arrivant au pouvoir sans un titre défini*, n'avait pas seulement à consolider la dynastie fondée par Charles Martel ; ils avaient encore à réparer les désordres que la politique envahissante de leur père avait jetés dans tous les rangs de l'Eglise franque. Cette double tâche, ils Faccomplirent grâce à l'unioa fraternelle qui ne cessa de régner entre eux. Charles Martel avait à peine disparu que lautorilé encore mal assise de ses fils souleva de tous côtés des contradictions. Au sein même de leur famille, leur demi-frère, Grippon, mécontent de sa part d'héritage, se mit en rébellion ouverte, tandis que leur propre sœur, Chiltrude, poussée par sa belle-mère, l'intrigante Swanehilde, s'évadait furtivement chez les parents de celleci en Bavière, où elle épousa le duc Odilon, malgré l'opposition de ses frères. Pour couper court à ces intrigues, il fallut reléguer Swanehilde dans un monastère de Neustrie et enfermer son fils Grippon dans un château des Ardennes*.
Plus rude et plus longue fut l'opposition des Aquitains en
1) Dans leurs CapitDlaires, ils prennent le titre de duœ et princeps Fran^ corum. Durant Finterrégne, les diplômes privés sont datés A^ principatus^ Le titre de Majordomus reparaît après la restauration de Childeric III.
') Le Novum Ccutellum que Ton a identifié soit avec Chévremont soit avec Chà' eau neuf sur TAmbléve. Warnkoenig et Gérard, I, p. 199 n.
4o2r HISTOIRE DU MOYEN AGE.
Gaule et des Bavarois en Germanie, deux peuples qui avaient leurs ducs particuliers, et que Charles Martel n'avait pas compris dans le partage de ses États. Ces ducs, en effet, Odilon en Bavière et Hunold en Aquitaine, se considéraient, dans leur ressort respectif, comme les égaux des maires du palais. En même temps chez les Alemanes, un prétendant, Theodbald, essayait de relever la puissance ducale, supprimée par Charles Martel. — En Aquitaine, où les deux fils de celui ci portèrent leurs armes d abord, il ny eut point de combat décisif. Le duc Hunold se déroba par la fuite. Les Francs, de leur côté, arrivés sous les remparts de Bourges, reculèrent devant les longueurs dun siège : ils se bornèrent à en brûler les faubourgs et repassèrent ensuite la Loire avec leurs captifs et leur butin*. Mais, pendant qu'ils portaient la dévastation au delà du Danube pour ramener à Tobéissance les Alemanes, Hunold, avec son armée, franchissant à son tour la Loire, prit sa revanche en incendiant en pays franc la ville de Chartres (A"" 742). — Quant aux Bavarois, leurs ducs n'étaient pas inférieurs aux Carolingiens par leur puissance domaniale, assez vaste pour leur permettre de fonder ou de doter dans le cours du vin® siècle quatre évéchés et trente cinq abbayes. Ils leur étaient supérieurs par l'antiquité de leur race, et ils jouissaient en outre d'une considération non moindre à Rome, représentée en ce moment à leur cour par un légat pontifical. Aussi, pour en avoir raison, et raflermir leur autorité contestée de toutes parts, Carloman et Pépin s'avisèrent d'une démarche inattendue : après un mterrègne de sept ans, ils restaurèrent la dynastie presque oubliée de Clovis, rappelant du monastère où il végétait, un Childeric, le troisième du nom et le dernier des Mérovingiens-. Cou-
*) Frôdégaire, c. 111. — Annales monastiques. À? 742.
*} Les sources littéraires ne parlent de ce prince qu'& roccasion de sa déposition. Son avènement n'y est nalle part mentionné. Son nom, dartflt son régne ne parait que dans les documents de la diplomatique : diplôme de 744, Pardessus, n® 575. Cfr Levillain, Childeric III (dans : le Motbn agkj. Paris, 1899.
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verts désormais par celte suprématie royale, ils marchèrent résolument contre le duc Odilon et ses Bavarois, qui, fortement retranchés derrière le cours du Lech, croyaient pouvoir braver leurs adversaires. Mais ceux-ci s'étant frayé un chemin détourné, les Bavarois furent pris à revers et taillés en pièces. Leur duc Odilon ne trouva de refuge que derrière le cours de Tlnn. La lutte finit par sa soumission, on ignore dans quels termes (A"* 743) ' .
C'est au milieu de ce tumulte guerrier que S. Boniface accomplit la seconde partie de sa mission religieuse, la réorganisation de l'Église franque, qui, réformée une première fois par le concile parisien de 614, était retombée dans un relâchement voisin de l'anarchie : plus d'autorité métropolitaine, coordonnant les évoques d'une même province; dans maint diocèse, plus même d'évêque; ailleurs des évoques sans diocèse; les églises rurales encore en formation, semées au hasard, au gré des grands qui en étaient propriétaires ; un bas clergé manquant de culture et de direction, avec des prêtres vaguant à l'aventure, et réduits, pour vivre, tantôt à entrer dans la domesticité d'un grand propriétaire, tantôt à exploiter la dévotion des masses, tel est le tableau que nous en trace, dans ses lettres, S. Boniface lui-même ; et avec pareil clergé, quelle pouvait être la religion des masses? un christianisme grossier, saturé de superstitions, soit anciennes, vestiges du paganisme germanique*, soit nouvelles, suggérées par des clercs charlatans, tel qu'un Adalbert, qui exploitait la crédulité des ignorants, colportant une lettre de Jésus-Christ tombée du Ciel, distribuant à ses dévotes en guise de reliques ses ongles
^) Frédégaire, c 112. AnrKUes mon. A^ 743. On suppose que l'une des conditions de la paix conclue alors fut la cession aux Francs du Nordgau bavarois, dont on voit, en effet, Charlemagne disposer comme de son domaine personnel en faveur du successeur d'Odilon (Reg. K. n^' 416).
') Ces superstitions ont donné lieu à Tlndiciiliis saperstitûmniii, que l'on ajustement appelé le « Syllabus errorum » du viii* siècle (Kurth, p. 96). Voir les commentaires de ce document intéressant pour l'histoire du folh' lore dans : Warnkoenig et Gérard, cUe\ vol. I, p. 220-245.
et ses cheveux, apôtre dont S. Boniface eut bien de ia peine à ruiner le crédit*.
Heureusement pour T Église de ce temps, les fils de Charles Martel, qui devaient leur première éducation au monastère de St-Denys*, y avaient ravivé cet esprit religieux qui distinguait leurs pieux ancêtres, mais qui parut oblitéré dans Charles Martel. Avec eux, arriva dans les grandes charges de TÉglise et de l'Etat une fournée de prélats tout différents de ceux qui faisaient l'entourage habituel de leur père. On doit citer en particulier l'abbé de St-Denys, Fulrad, qu'ils appelèrent à la dignité d'archichapelain du palais ; Remedius, un bâtard de Charles Martel, qui devint archevêque de Rouen ^ ; l'ancien chancelier de Charles Martel, Chrodegang, de la noblesse franque de HesbaieS qui, entré dans les ordres, illustra par ses vertus et par ses réformes l'Eglise de Metz. C'est à ces prélats francs, réunis aux évêques anglo-saxons de S. Boniface^, que l'Eglise du viii^ siècle doit sa régénération.
Depuis 80 ans, il ne s'était plus tenu de synodes chez les Francs^, et, avec les synodes, était tombée l'organisation métropolitaine, dont ils sont l'organe périodique^. Dans l'intervalle d'ailleurs les centres d'influence s'étaient déplacés. Trêves, la métropole de l'ancienne Belgica, était éclipsé par l'Eglise de Metz^, berceau de la race de S. Arnoul, dont
^) Sur cet Adalbert, voir la Correspondance de S. Boniface, passim, et les Acta du concile romain de 745, où il fut condamné.
2) Diplôme de Pépin du 29 juillet 755 (Reg. K. n» 78) en faveur de S. Denys : • ubi eram nutritus. ••
3) Vita Remigii Rothomag, (vol. III du Novus Thésaurus, Martène).
^) -> Ex pago Haâbaniensi, de Francorum génère primae nobilitatis •. Wamefrid, De episcopis Mettensihus. — Yita Chrodegangi (dans vol. X fol. de Pertz).
^) ^istola Bonifatii, n® 60 : •« nos octo episcopi... de eadem Anglorum gente nati et nutrîti. »
«) Epiatola Bonifatii, n» 42.
'') Supra, p. 42.
<) Hugues de Flavigny I p. 342 : « tantum Trevirensis metropolls afflicta fuit ut..., vacante ea, Mediomatrieae (Metz) civitatis praesules postmodum fungerentur archiepiscopi dignitate et nomine. *• (fol. 8 de Pertz). Effec-
l'église franqub. 455
elle gardait le tombeau. Cologne, Tancienne métropole de la Germanie romaine, ne pouvait plus soutenir la comparaison avec son siège suffragant de Tongres-Liège, situé au cœur des possessions franques * et rehaussé à la fois par le séjour habituel des Carolingiens et par le souvenir si vivace de ses grands évêques, S. Remacle, S. Lambert, en dernier lieu S. Hubert, dont on inaugurait en ce moment le culte par lelévation solennelle de ses reliques en présence du prince Carloman (3 nov. 743) *•
Pour rétablir la hiérarchie métropolitaine, S. Boniface, avec le concours des princes carolingiens, fit revivre l'institution des conciles : dans un premier concile germanique de sept diocèses des Etats de Carloman, S. Boniface fut reconnu métropolitain de toute la Germanie^; dans un concile gallican Àe 23 évêques, réuni à Soissons dans les Etats de Pépin, on rendit leur ancien rang aux métropoles de Rheims, Sens et Rouen, et Ton décréta que ces conciles provinciaux seraient désormais annuels. En même temps qu'on subordonnait les cités épiscopales à leur métropole, on mit fin à l'instabilité du clergé rural, en lui imposant la subordination vis-à-vis de Tévêque de la cité, et en interdisant aux simples prêtres de vaguer encore de diocèse en diocèse. En même temps, on appliqua à tous les clercs la défense de cohabiter avec des femmes, de se livrer à la guerre ou à la
tivement Chrodegang reçut le pailium métropolitain du pape Etienne II en France {Vita Stepfiani, c. 53); et son successeur Angilram continua à en jouir. Mais durant l'interrègne de 28 ans (791-819), qui suivit la mort d'Angilram, Metz perdit ce rang, qui revint à Tancienne métropole de Trôves. C'est A cette restauration que fait allusion IXpistola Caroli de 811 (Reg. K. n<» 475).
^) <« Trojugenarum raetropolis Francorum Tungris, » selon l'expression d'un hagiographe (Catalogua Bruzellens. Bolland. II, p. 480).
*) VUa S. HuhertU c 20. — Reg K. n» 46.
«) Cologne et Trôves n'avaient plus le rang de métropole, qu'ils ont encore dans le CSoDCile de 614« d'après l'ordre des souscriptions (Concilia de Pertz, p. 193). Ils l'ont recouvré après S. Boniface, et avant 811, où ils ont ce rang dans le Testament de Oiarlemagne.
chasse, de porter des armes ou le costume laïc^ canons disciplinaires déjà anciens, mais renouvelés sans cesse parce que sans cesse violés. Ce qui est nouveau dans les conciles de ce temps, c'est la consolidation des paroisses rurales, au profit desquelles on établit ou généralisa les dîmes foncières', de façon à affranchir le clergé de la dépendance où il s*était trouvé jusque là vis-à-vis des grands propriétaires. Restait à régler les rapports des métropolitains avec le chef de l'Eglise : c est à partir de cette époque que la distinction du pallium, écharpe oflScielle réservée en Occident aux archevêques ^, devint le symbole de la juridiction qu'ils recevaient de Rome avec cet insigne. Quant à Boniface, archevêque jusque là sans siège, après avoir hésité quelque temps entre Cologne et Mayence, il finit par opter pour Mayence *, qui resta dès lors le siège primatial de Germanie. A côté de ces synodes provinciaux et annuels, S. Boniface, en sa qualité de légat du pape, convoqua et présida à plusieurs reprises des conciles pléniers ou nationaux. Dans le premier de ces conciles, tenu en 745, fut abordée la question brûlante du temporel des églises*. Il fut décidé que
>) La chronologie des Gondlia de S. BoDifaoe est fort controversée; sur cette controverse, voir Kurth, cité, p. 187-189. Lee décrets de ces deux conciles ont été promulgués sous forme de capitiilaires : isenx du concile germanique dans le capUulaire du 21 avril 742 (?) : « Ego Carlomanus cum consUio n (Reg. K. n^ 44) ; ceux du concile de Boissons dans le CapUulaire de Pépin, 3 mars 744 : •• Dum pluribtts non habetur • (Reg. K. n^ 55).
') Cette institution des dîmes n'apparaît clairement que dans les capitu» laires de Charleraagne. Mais il en est déjà question, au temps de S. Boniface, dans l'EpistoU Zachariae, ^P 748 (Reg. n<' 2288).
•) Duchesne, Origines du cuUe chrétien, p. 370-372.
^) Epistolae Bonifatii n^ 51 et 66.
^) Le canon 1 du l^'condle germaniqae « fraudatas pecunias ecclesiaram ecciesiis restituimus • ne vise que les spoliations privées, si fréquentes en tout temps, qu'on retrouve, déjà dans maints conciles antérieurs, ce texte devenu tralatice : voir canon 18 du concile d^Epaone de 511, c. 2 du concile de Clichy de 626, canon 1 du concile de Rheims de 627. Une de ces fraudes consistait à produire de fausses concessions du prince. Cfr sur cette distinction rEpiatoIa Nicolai I (Reg. n^' 2697) : «hii qui res ecclesiae guasi a principibus sibi datas invadunt <• .
l'Église franqub. 457
rÉtat, en présence des besoins incessants de la guerre, retiendrait une portion des revenus des églises, mais à titre de précaires seulement*, c'est-à-dire à charge de les restituer à la mort du bénéficiaire, tout au moins de les faire renouveler alors, s'il y a lieu, en vue des mêmes besoins, et de payer durant cette jouissance un cens récognitif d'un sol d'argent par ménage servile. Encore stipulaiton restitution totale aux églises et aux monastères trop pauvres pour supporter un partage de leurs revenus. Ce fut un véritable concordat entre l'Etat et l'Eglise, le plus anciei> de ce genre sur cette question toujours délicate, et auquelle pape Zacharie donna toute son approbation*. Comme il s'agissait d'une question mixte, intéressant les deux ordres, l'assemblée était mixte aussi, composée de grands laïcs comme d'évêques.
National encore, mais purement ecclésiastique, fut le concile, de 747, où, sous la présidence de S. Boniface, les évéques et le clergé de quatorze diocèses, tant germaniques^ que gallicans, se réunirent dans une protestation unanime de foi orthodoxe et de soumission au St-Siège. Pour S. Boniface, c'était le couronnement de son apostolat. Aussi s'empressa-t-il de députer à Rome son fidèle Burchard de Wurzbourg, porteur du procès-verbal officiel de cette importante décision, dont la teneur fut reçue par le pape avec une joie légitime ^ Car, pour la papauté, c'était le commen-
») Voirinfra, cbap. IX § 4.
*) Ce concordat nous est connu par deux textes indépendants, rSpistola Zadiariae du 31 oct. 745 (Reg. n^ 2274) et un Gapitnlaire sans date de Carloman : • Modo in hoc synodali » (Reg. K. n^ 45). L'aocord de ces textes, et sur le chiffre du cens (12 deniers = 1 sol argent) et sur le motif allégué de la guerre, est tel que nous pouvons n*admettre qu*un seul et môme concile, d*où cette conclusion que le concile de Leptines est de 745 et non de 743, qu'il fut national et non exclusivement, germanique, d autant plus qoe la plupart de ces biens envahis par l'Etat se trouvaient dans les vieux diocèses gallicans (Bourgogne, Provence, Aquitaine, voir supra, p. 437), et non pas dans les diocèses encore nouveaux et pauvres de Carloman.
') De ce concile, on n'a plus que la Responsio Zachariae (Reg. n* 2287) aax évéques francs. Mais deux autres textes nous apprennent que roriginal
-cernent d*une alliance durable et féconde avec les jeunes nations germaniques, appelées à supplanter dans TEglise le vieil empire romain. Et quant à la dynastie nouvelle des Carolingiens, qui s'étaient associés à chacun de ces progrès religieux, ce fut leur dernière étape vers les honneurs suprêmes de la royauté. C'est à Carloman, l'aîné, que ces honneurs semblaient devoir revenir : il choisit ce moment pour quitter tout à son frère plus jeune, Pépin, et ses biens et honneurs actuels et ses espérances prochaines. Après avoir achevé la pacification des Alemanes par un acte de sévérité, Texécution de Canstadt (A"" 746)*, il n'eut plus d'autre ambition que de vivre retiré et confondu parmi les moines, pour lesquels il avait toujours eu des préférences, comme l'attestent ses libéralités*. C'est à Rome même qu'il voulut recevoir la tonsure des mains du pape Zacharie, qui lui fit donation d'un sanctuaire célèbre au mont Soracte, près de Rome. Mais importuné par le passage de fréquents pèlerins francs, il quitta ce voisinage pour s'enfoncer dans une solitude plus profonde au Mont-Cassin^, où il ne réussit pourtant pas à se faire oublier, comme on le verra dans la suite de ce récit (A** 747).
Quant à Pépin, que cette abdication de son afné mettait ^n possession de la succession entière de Charles Martel, il fut presque aussitôt aux prises avec le bâtard de celui-ci.
de cette confessio fut envoyé & Rome, « tid corpus S, Peiri » (Epistolae Bonifatii, n? 10, p. 201), et comment cette • cfiaria conscripta veroê atçus orthodoosoe professionis et ccUholicae unitatis » (ib. n^ 6Ô, p. 190) fut accaeillie par le pape.
^) Frédégaire. c. 1 15. — Annaies monastiques, A^ 746.
*) Les deux Diplomata Garlomani, qai nous sont conserves, concernent Tabbaye de Stavelot-Malmédy : donation en Condroz (Reg. K. no 50) et restitution de Lierneuz (ib, n» 51). Ils sont Tun et l'autre de l'an 747. Sont perdus un diplôme de 743 en faveur de Pnlda (ib. no 47) et celui de 745 en faveur de Lobbes (ib. n^ 49).
') Frédégaire, c. 115. — Annales Regni. A» 746. — Vitae Zachariae, •c. 21. — Eginhard, Vita Caroli, c. 2. La légende n*a pas tardé à broder sur <:e fait, comme le montre l'épisode recueilli par Reginon, Annales, 746.
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Orfppon, que Carloman détenait prisonnier dans un de ses •châteaux, et auquel Pépin, dans un mouvement irréfléchi de générosité, rendit la liberté. Grippon fit d abord cause commune avec les Saxons, chez lesquels chaque changement de prince était l'occasion d'un soulèvement. Il fallut que Pépin leur fit sentir de nouveau la supériorité des armes franques ; il en profita pour les réduire à Tancien tribut annuel de 500 vaches, dont Dagobert leur avait fait remise (A° 747)*. De Saxe, Grippon passa en Bavière, où, se targuant de sa filiation bavaroise, il essaya de supplanter l'héritier du duc •Odilon, un enfant, Tassilon II, trop jeune pour gouverner, :mais ayaut encore sa mère, Chiltrude, la propre sœur de Pépin. Pour rendre à celle-ci la régence qui lui revenait, il fallut l'intervention armée de Pépin. En vain Pépin essaya de se concilier Grippon, en créant pour lui un apanage formé de douze comtés entre la Seine et la Loire (A"" 748)*. Ce prince brouillon n'en continua pas moins à promener ses intrigues de pays en pays, jusqu'au jour où il trouva la mort dans une échauôburée, en voulant passer d'Aquitaine ^n Italie (A^ 753) ^
Pendant deux années de suite, il n y eut aucune expédition guerrière ; inaction si rare alors que les annalistes l'enregistrent comme un événement^. Durant cette accalmie, l'attention des Francs put se concentrer tout entière sur un problème de gouvernement intérieur, la question dynastique, question des plus graves en ces temps de formation où la cohésion de la nation dépendait avant tout de la stabi-
1) Annales Regni, 747. — Frédégaire, c. 117.
*) Annales Regni, 748. — Frédég. ib. Cet acte inattendu de libéralité envers an rebelle s*explique peut-être par la médiation de Carloman, qui, •du fond de son monastère, envoyait à Pépin « pacis et concordiae sermones », appuyées aussi par le pape Zacharie. (Reg. n° 2290). Cette lettre contient en plus une revendication du corps de S. Benoit, & laquelle s'intéresse également le frère de Carloman Remedius (Vita S, Remigii Rolomag. 19 janvier).
^) Frédégaire, c. 118. — Annales monastiques, 753.
*) Frédégaire, c. 117. — Annales monastiques, 750.
lîté de la dynastie. Depuis trois cents ans, le trône royal n'avait jamais été occupé chez les Francs que par des princes mérovingiens. Une seule tentative de les supplanter, celle de Grimoald * , n'avait fait que révéler l'attachement de la nation à sa vieille dynastie. Même l'incapacité des rois fainéants n'avait pas suffi pour ébranler ce sentiment tenace, et lorsqu'au temps de Charles Martel, le trône se trouva vacant, cet illustre capitaine n'osa pas s'y asseoir*. Pourtant le titre des Mérovingiens à la couronne ne reposait que sur une longue possession, et ce que la coutume avait établi en loi, une coutume contraire pouvait le défaire. C'est ce qui était arrivé. Une possession, déjà longue aussi, avait transféré et consolidé dans la maison des Carolingiens la puissance royale, en sorte que chez les Francs régnaient maintenant deux dynasties, dont l'une avait le titre sans la puissance, l'autre, la puissance sans le titre, situation insolite qui ne se prolongeait que par un scrupule de légahté. On ne pouvait contester à la nation le droit de choisir entre les deux, d'autant moins que Childeric III, le dernier Mérovingien, n'avait été appelé au trône, après un interrègne de sept ans, que par le libre choix des fils de Charles MarteP. Mais la difficulté était ailleurs. Pour procéder à Télection régulière d'un roi nouveau, il aurait fallu que le trône fût vacant, soit par décès, soit par abdication, et il ne l'était pas. On pouvait contester à Childeric le droit de transmettre la couronne à son fils, — car il en avait un ; — on ne pouvait lui dénier son droit personnel d'achever paisiblement la règne commencé. Il y a plus : en l'appelant au trône, les Francs, Pépin en tête, lui avaient prêté serment* ; comment
1) Supra, p. 277;
*) Ce « jaramentam quod régi Hilderico [Pippinus] cum ceteris primoribus fecerat » n*est pas mentionné, il est vrai, par les chroniqueurs carolingiens, dont le silence sur cette question pénible s'explique assez. Un seul texte byzantin, Théophane A** 6216, parle du parjure (ëiriopKia), dont Pépin
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lui refuser l'obéissance sans se parjurer? Ce n'était donc pas une petite affaire que de le faire descendre du trône malgré lui. En présence de ce problème, les Francs se souvinrent qu'il y avait à Rome une juridiction supérieure en un sens à celle des rois et toute désignée pour résoudre les cas de conscience comme celui-là. Réunis en assemblée, les Francs dépéchèrent à Rome deux hommes de confiance, Burchard, le disciple de Boniface, qui ne faisait que d'en revenir, et Fulrad, le premier chapelain du palais. Ils étaient chargés de proposer au pape Zacharie la question de savoir « lequel des deux avait le plus de droit de régner, celui qui ne conservait de la royauté que le vain titre ou celui qui en exeri-ait déjà toutes les fonctions *»*. La réponse ne pouvait être douteuse : elle était dans la question, et celle-ci a dû paraître plutôt naïve à l'un de ces Romains auxquels tout
se serait fait absoudre par le pape Etienne II. Les textes latins, où ce fait se retrouve, sont tons postérieurs, de seconde main, et dérivent de Tbéopbane, par la traduction d*Ânastase, Chronographia (p. 273 de Boor) : ce sont SistoHa miscella, livre 22 ; Ekkehard, Chronicon A® To4 ; Vita II Buchardi, 2 : 2. Ce qui donne à supposer que la religion du serment aurait subi alors un accroc, c'est qu'il a cessé d'être en usage sous les premiers Carolingiens. Ce n'est qu'en 786 (Reg. K. n® 273) qu'il a été rendu de nouveau obligatoire par Cbarlemagne.
') La cODSiiltatioil de Zacbarie : « ut melius esset illum regem vocafi qui potestatem h&beat quam illum qui sine regali potestate manebat ** semble être demeurée orale ; du moins il n'est pas resté de trace d'un acte écrit ni dans le Codex Carolinus, ni dans les EpUtolae Bonifaiii^ qui nous ont conservé d'autres lettres pontificales moins graves que cet acte. Ce n'est pas une raisonjpour en contester l'existence, suffisamment attestée par quatre textes littéraires indépendants : le continuateur de Frédégaire, c. 117, — les Annales Regni, — la Vita d'Eginhard, — la Clausula de unctione Pippini^ texte daté de Tan 767, et retrouvé dans un Codex bruœellensis du x® siècle (Caialogus Codicum hagiogr, bruxellens. [par les BoUandistes]. Bruxelles, 1886). Quant^À la Vita Zachariae, son silence sur ce point s'explique par le peu|d'importance que cette question exclusivement franque devait avoir aux jeux d'un|Romain. 0*est donc à tort que cette consultation est niée par Mury, La consultation du pape Zacharie (Revue des Q. hist.). Paris 1867 ; par \}\ït\%,. Bedenken gegen die /Echiheit, Leipzig, 1875, reprenant la tbése du P. Lecointp, Annales eccl, Francorum V, p. 319, auquel avait déjà répondu. Mçnte8quiea,.ik><jr,. 31 : 16.
sentiment dynastique était étranger, et qui avaient toujours acclamé comme souverain n'importe quel soldat de fortune que la victoire hissait à lempire*. Cet acte de juridiction pontificale en matière politique n'en fut pas moins grave; il devait prendre lautorité d'un précédent dans le droit public du moyen âge*.
Le sacre de Pépin.
Tout scrupule étant levé, Pépin le Bref fut élu roi par rassemblée générale des Francs^, et ce qui était tout aussi nouveau chez les Francs, il est le premier de leurs rois qui fut sacré ensuite par les mains de larchevéque S. Boniface. Son premier acte d autorité fut de rendre son prédécesseur à la vie monastique, dont il l'avait tiré dix ans auparavant (A® 751) : Childeric III finit sa carrière comme moine de de St-Bertin ; son fils Theoderic fut interné au monastère de Fontenelle*.
Sans avoir de siège officiel, c'est à Soissons^ que Pépia semble avoir résidé désormais de préférence; il s'y trouvait à la limite des deu^ moitiés de la nation, entre les Neustriens à l'ouest et les Austrasiens à l'est. C'est à
1) Voir la conduite de S. Grégoire le Grand vis-à-vis de Tusurpatear Phocas, supra p. 181, n. 8.
'j Les historiens de iuncieone école monarchique n'ont pas laisse de regretter cet acte d*un pape se faisant le complice d'un usurpateur. Quelquesuns ont essayé de nier le fait pour sauver l'honneur de la papauté. Mais les papes du moyen âge n'ont pas eu ces scrupules : ils n'hésitent pas A invoquer ce précédent pour justifier leur juridiction sur les rois eux-mêmes. Voir lea Epistolae Gregorii VII, livre IV, n» 2, VI 11 n<> '21. Les adversaires de ces papes, de leur côté, ergotent de façon à diminuer la valeur de oe précédent (Waltrami, De unitcUê ecclesiae /, c. 2, 3); mais ils ne s avisent pas de mettre en doute le fait lui-même
^} Frédégaire, c. 117 : « electione tofius Franciae sublimatur in regno ». — Annafes Regni : «• secundum morem Francorum electus est in i*egem ».
♦; Gcsta abbatum Fontanell, c. 1 4.
^) Annales monastiques A° 768, parlant du successeur de Pépin : «in Suessiones civitute, in sede patris sui ». Soissons e^t aussi désigné, sous son règne, comme siège des conciles annuels : Capit, Vern, c. 4 (Rbo. K. n* 77).
Soissons ou dans les villas environnantes de Quierzy, Verneuil, Verberies, Ponthion, qu'il préside aux plaids, qu'il tient ses cours plénières, qu'il convoque les assemblées. C'est là aussi qu'il devait recevoir un hôte inattendu, le pape en personne, Etienne II, le successeur de Zacharie. Un pape au nord des Alpes, un pape au milieu des Francs, c'était un fait inoui jusque là. Aussi est-il nécessaire de reprendre les événements de plus haut et de retracer les relations antérieures de la papauté avec les puissances temporelles, si l'on veut saisir toute la portée d une pareille démarche : car nous sommes arrivés à un tournant de l'histoire.
§ m. — L'EMPIRE BYZANTIN ET LA PAPAUTÉ A L'ÉPOQUE
DBS EMPEREURS ICONOCLASTES.
Textes grecs : Théophane et Nicéphore cités p. 369. — VUae SS. SUphani Nicomedensis (dans Migue P. G. vol. 1(X)); Tarasii (p. p. Heikel. Helsingfors 1891); GregoHi Spatharii (9 août); Nicetae Medidemis (3 avril); Andreae Cretensis (17 octobre). — Textes latins : Liber pontificaUs, cité p. 261. — Wariiefrid, cité p. 151.
Travaux modernes : Outre les ouvrages de Lebenu et Bury. cités p. 119, Finlay, The byzantine E/npire^ vol.I (710-1057). Oxford, 1877. — Schlosser, Gesciuchte der bildersturmenden Kaisern, Francfort, 18 U. — Scheok, Kaiser Léo IIL Halle, 1880. — Lombard, Constantin Y. Paris, 1902. — Diehl, L'exarchat de Ravenne. Paris, 1888. — Jireçeck. Geschichte der Bulgaren. Prague, 1876. — Hergeurôtber, Kirchengeschichte^ vol. I.
Les premiers successeurs de Justinien II.
Ce n est pas la première fois qu on voyait un pape quitter le siège de Pierre pour entreprendre un lointain voyage : mais c'était toujours pour se rendre à Constantinople et y recevoir le plus souvent de la part d'un maître arrogant moins d'hommages que de leçons*. Cette situation était intolérable, et finalement les empereurs devaient eux-mêmes
V) Voir supra, les voyages des papes Vigile, p 138, Martin, p. 377,. Corisunim, p. o83.
provoquer, par leur manie de dogmatiser, une scission religieuse qui entraîna une rupture politique et, comme heureuse conséquence, laffranchissement de Rome et de la papauté. Déjà le successeur de Justinien II, Bardane, qui prit à son avènement le nom de Philippique^ se déclara aussitôt en faveur du monothélisme, dont il était demeuré partisan malgré la condamnation du VP concile œcuménique. Le patriarche orthodoxe Cyrus dut faire place à un intrus, Jean; et les décrets du concile précédent furent révoqués par un pseudo-synode réuni à Constantinople •, révocation que l*empereur notifia ensuite au pape Constantin. Mais à Rome les habitants se soulevèrent ; ils refusèrent de reconnaître un empereur hérétique* et le nouveau duc byzantin qu'il voulut leur imposer : il y eut un combat de rue entre les partisans de celui-ci et ses adversaires, combat que le pape eut la plus grande peine à faire cesser (A** 712)^. Heureusement ce règne fut court. Tandis que les provinces frontières étaient exposées aux dévastations habituelles des Arabes et des Bulgares, Philippique s'adonnait à de honteux plaisirs et dépensait en festins le trésor amassé par ses prédécesseurs. Il fut surpris, au milieu de ses débauches, par une poignée de conjurés, qui lui crevèrent les yeux, tandis que la foule proclamait empereur un grand fonctionnaire civil estimé pour ses capacités administratives, Artémius, qui prit le nom d'Anastase II (A"* 713) *. Celui-ci s empressa de faire une profession de foi orthodoxe, qu'il notifia au pape, et le peuple de Rome consentit à recevoir le nouveau duc, qui promit de soutenir la bonne doctrine. Mais Artémius ne devait guère régner plus longtemps que son prédécesseur. Il faisait de grands préparatifs pour repousser les Arabes lorsqu'il éclata une mutinerie dans sa
M Nicéphore, p. 54. — Théophane, A° 6203
2) Warnefrid. VI : 32, 34.
3) Vita Constantini, c. 10.
*) Nicéphcre, p. 55. — Théophane, A° 6*205.
flotte qui stationnait à Rhodes : le commandant est massacré, et les rebelles, s emparant d'un fonctionnaire subalterne. Théodose, qu'ils rencontrent sur leur route vers Constantinople, le forcent à se laisser proclamer empereur (A^ 715) ^ Anastase abandonna la défense de la capitale au reste de sa flotte, pour se retirer à Nicée. Une fausse manœuvre de celle-ci fit tomber Constantinople aux mains des rebelles. Anastase abdiqua, pour se faire moine, en faveur de Théodose (A"* 716). Mais l'armée d'Asie refusa de reconnaître ce fantôme d'empereur, dénué de toute espèce de capacités ; il consentit à son tour à entrer dans les rangs du clergé, et fit place enfin à un véritable homme de guerre*, comme il en fallait en ce moment pour sauver Constantinople, dont le second siège par les Arabes, déjà raconté plus haut', mettait une seconde fois l'existence en question.
L'empereur Léon risaurien.
Ce sauveur de l'Empire, Léon l'Isaurien, fut en même temps le fondateur d'une dynastie nouvelle*, dont le règne durant le viii* siècle fut marqué par des secousses intérieures plus violentes encore, provoquées toujours par la question religieuse. Léon l'Isaurien, né dans la province de ce nom au sein d'une famille pauvre, avait grandi sous les armes et s'était élevé de grade en grade jusqu'au commandement suprême de l'armée d'Asie, avec laquelle il tenait tête aux Arabes au moment où ces vicissitudes imprévues le
») Wamefrid VI : 36. — Nicéphore, p. 57. — Vita Gregorii II, c. 3.
«) Nicéphore, p. 59. — Théophane, A« 6207.
») Sapra, p. 3S8.
^) GÂNÉALOGifc de la dynastie dite Isaarienne :
/Léon IV 775-780 )^ . r vt r, . . ^r 1 » , . X > Constantin VI ^ Constantin V ^= Irène !• régente : ) «g^ •q-
];^-^l \ 741.775 ( '*'"'** ( Anna 2« impératrice :
« Artavasde 797-802.
HJSTOmB DU MOYEN AOB. 30
portèrent à Tempire. Il ne manquait pas de religion, comme le prouve la profession de foi orthodoxe qu'il fit au pape Grégoire II à son avènement (A"* 716) *. Mais un faux zèle devait le porter aux pires excès en matière religieuse ; et dès ses débuts, il donna une preuve de son intolérance, en voulant forcer au baptême les Juifs (A"* 72E), ainsi qu'une secte de fanatiques obscurs (Montanistes ou Manichéens), qui repoussaient ce sacrement quoique se disant chrétiens, et qui préférèrent se brûler eux-mêmes avec les édifices de leur culte*. Dans la querelle religieuse qu'il souleva à son tour, il ne s agit plus de ces controverses fondamentales du christianisme qui avaient passionné si longtemps tout TOrient et que six conciles œcuméniques avaient tranchées. C'est sur une question tout à fait accessoire, moins dogmatique que pratique, que la scission vint à éclater.
La découverte des peintures des catacombes^ a démontré, contre les protestants, que l'emploi des images dans le culte est aussi ancien que le christianisme et n'est pas dû à une réaction de l'idolâtrie amenée par les invasions des barbares*. Que le culte des images ait donné lieu à des abus parmi ces masses grossières et incultes, il n'y a pas à s'en étonner. On rapporte qu'au vi* siècle l'évoque de Marseille Sérénus avait fait briser et jeter hors des églises les images parce qu'elles avaient donné lieu à des actes d'idolâtrie. Mais, à cette occasion, le pape S. Grégoire le Grand, dont la lettre nous a conservé la mémoire de ce fait, définit la véritable doctrine de l'Église en cette matière : « J'ai appris, écrit-il à Sérénus, que voyant quelques personnes adorer les images, vous les avez brisées et jetées hors des églises. Je loue votre zèle à empêcher qu'on adore des simulacres faits
t) Maratori, Annali, 716. Ce fait toutefois n'est attesté que par les pseudo-lettres du pape Grégoire H, Infï*a, p. 468.
2) Théophane, A« 6214.
3) Reusens, Archéologie chrétienne, l, p. 62-99.
*) Comme Tinsinue, entre autres auteurs protestants, Gibbon au chap. 49 de son célèbre ouvrage.
LKS EMPEREURS ICONOCLASTES. 467
par la main de Thomme ; mais je pense que vous n'auriez pas dû les briser ; car on met des peintures dans les églises afin que ceux qui ne savent pas lire, voient sur les murailles ce qu'ils ne peuvent pas apprendre dans les livres. Vous deviez donc les conserver en vous bornant à enseigner au peuple combien il se rend coupable en adorant les images*». D où est venu à Léon Tlsaurien Tidée d abolir cet usage aussi raisonnable qu'ancien dans TÉglise? 11 ne s'agit pas d'une hérésie déjà régnante dans laquelle ce prince aurait été entraîné comme maint autre César byzantin. A la différence de ses prédécesseurs hérétiques, l'Isaurien est le premier empereur hérésiarque. On a supposé, sans le démontrer, une influence exotique, une infiltration des doctrines du Coran, qui, à la suite de l' Ancien-Testament, rejette, en effet, comme idolâtrique toute reproduction de la figure humaine. Cet empereur, que ses campagnes avaient rais souvent en rapport avec les Arabes, a pu croire qu'il ôterait, avec les images, soit un obstacle à leur conversion, soit tout au moins un prétexte à leurs accusations. Quoi qu'il en soit de ces hypothèses', l'empereur crut d'abord rendre un service à la religion en publiant un édit déclarant que les icônes du Christ, de sa Mère et des Saints étaient autant d'idoles, qu'il fallait faire disparaître des églises (A° 726)^. SoD tort, ce fut de s'obstiner dans cette erreur et de ne reculer devant aucune violence pour l'imposer. Cette hérésie essentiellement laïque n'eut de succès que parmi les fonctionnaires de l'empire et surtout dans les rangs de l'armée, qui professait un véritable culte pour son empereur. Le haut clergé byzantin ne suivit qu'avec -mollesse, tandis que Thérésie avait pour adversaires surtout les classes inférieures, ainsi que
^) Gregorii I Rkgistrum VIII, n« 10.
*) Théophane (p. 340), parlant du mépris de Tlsaurien pour les reliques ajoute : « comme ses maîtres les Arabes ••. D'autre part les auteurs byzantins attribuent son hérésie plutôt à une influence juive ; mais cela se con« cilie mal avec ses mesures contre les Juifs rapportées plus haut.
') Nicéphore, p. 64. — Théophane, A<> 6217.
les moines, qui faisaient de la peinture des images une de leurs occupations manuelles *. Déjà une première émeute éclata dans la capitale lorsque Ton fit enlever des portes du palais un crucifix de bronze particulièrement vénéré. Mais c'est surtout dans les provinces que la résistance prit le caractère dune véritable révolution. Les habitants de la Grèce et des Cyclades proclamèrent empereur un certain Cosmas et équipèrent une flotte pour le conduire à Constantinople, où cette rébellion alla se briser contre la résistance de la flotte impériale : Cosmas eut la tête tranchée (A*" 727)'. En Italie, quand les fonctionnaires impériaux voulurent appliquer les décrets iconoclastes, les habitants des ailles les chassèrent, et ils se préparaient à élire un nouvel empereur lorsque le pape Grégoire II s'interposa pour arrêter les Italiens d'une part tandis qu'il suppliait d'autre part Léon risaurien de revenir sur ses erreurs (A** 729)'. Pour toute réponse, l'empereur envoya contre l'Italie une flotte, qui fut dispersée par la tempête (732). Il demeura sourd à toutes les remontrances. En vain le plus grand théologien du temps, S. Jean Damascène*, faisait entendre dans ses écrits les protestations des églises d'Asie, qui gémissaient alors sous le joug musulman. A Constantinople même, le patriarche Germain, invité à souscrire aux édits impériaux*, déclara s'en référer à un concile œcuménique et préféra se démettre de sa charge, qui fut dévolue à un intrus du nom d'Anastase (A® 730), En présence de ces actes de despotisme, le pape Grégoire III, qui venait de succéder à Grégoire II, assembla à Rome un concile de 93 évêques (A"* 731), qui prononça
1) Marin, Les moines de Constantinople. Paris, 1898, p. 426-433.
«) Nicéphore, p. 65 — Théophane, A« 6218.
3) Les IHtres de Grégoire II à Léon III, publiées dans Baronius A** 726. ne sont pas authentiques ; c'est une fiction littéraire du temps, postérieure À 753. Duchesne, Liber pontiflcalis /, p. 413; Guérard, dans les Mélangks DE RoMB, vol. X (1890) p. 44.
*j Supra, p. 396.
5) Cette injonction lui fut faite dans un huis -clos (oeXëvnov) d'après Théophane A° 6221, tandis que d'après Nicéphore p. 65, ce serait dans une assemblée publique. — Warnefrid, VI, 49,
rexcommunication des iconoclastes * . L'empereur non seulement refusa de recevoir les lettres du pape', mais, pour se venger, il confisqua les patrimoines de TEglise romaine en Sicile et en Calabre; il détacha de la juridiction du pape, pour les soumettre au patriarche de Constantinople, plusieurs diocèses d'Europe ^ ; il en fit autant en Asie au détriment du siège patriarcal d'Antioche. — Dans les dernières années de son règne, Léon III eut de nouveau à lutter contre les musulmans, qui lui disputaient l'Asie-Mineure. Il publia aussi un code nouveau, YEcloge en 18 titres, soi-disant abrégé du Corpus de Justinien, mais s'en écartant en réalité sur une foule de points de droit civil. On y constate d'une part un progrès dans le sens des idées chrétiennes, mais en même temps le règne exclusif de la langue grecque dans cet empire qui n'a plus de romain que le nom (A** 740)*.
L'empereur ConstanUn V dit Gopronyme.
A la mort de l'Isaurien (A° 741), son fils déjà associé à l'empire, Constantin V surnommé Copronyme^, ne conserva pas sans peine l'héritage paternel. Il trouva un compétiteur dans un général arménien, Artavasde, qui avait autrefois contribué à l'élévation de Léon et épousé en récompense la fille de son maître. Cette guerre entre beaux-frères prit aussitôt une couleur religieuse, les partisans des icônes
i) Acta condlji dans Mansi XII, p. 300; Hefele III, p. 406.
«) Yita Gregorii III, c. 3.
3) Théophane, A** 6224. — Voir les Nea tactica p. p. Gelzer, dans son édition de Georges de Chypre. Leipzig, 1890.
*} L'*EkXoti^ a été découverte et publiée en 1852 par Zachariae, Collectio librorum juris graeco-romani ineditorum, Cfr KrQger, Quellen und Literatur des rdmischen Rechts. Leipzig, 1888, p. 368.
^) Ce surnom de Copronyme ou U Stercoraire, relativement récent dans les textes, pas antérieur aux Hagiographes, n'est qu'une plate injure, entre bien d'autres dont ce prince a été gratifié par ses adversaires, et dont on peut rapprocher le surnom de Thérioni/me, accolé parfois au nom de son père. Il est inutile de l'expliquer par la soi-diiant prophétie du baptistère souillé selon Théophane, A« 6211.
s'étant ralliés autour d'Artavasde, tandis que les iconoclastes soutenaient Constantin. Artavasde profita d'une absence de Constantin pour se rendre maître de la capitale; le patriarche, rintrus Anastase, se déclara pour lui, et il en résulta une véritable guerre civile, qui se prolongea sur terre et sur mer pendant quatre ans. Constantin dut reprendre sa capitale d*assaut. Artavasde s'échappa, mais fut ramené prisonnier et eut les yeux crevés (A** 745)*. Heureusement pour l'empire byzantin, ses ennemis séculaires, les musulmans, étaient en proie en ce moment à des divisions semblables, qui les empêchèrent de profiter de cette situation critique. Le triomphe des Abbassides et la translation du califat de Damas à Bagdad permit aux Byzantins de respirer en éloignant le péril arabe de leur frontière d'Asie. Constantin put consacrer ce répit à relever ses provinces ravagées par la guerre civile ainsi que par une peste, qui l'avait suivie (A"* 747)'. Pour repeupler ses provinces, il en ouvrit les frontières à de nouveaux essaims de Slaves, qui s'étendirent à cette époque jusque dans le Péloponèse : c'est la seconde grande poussée des Slaves dans l'empire romain d'Orient. Les villes, sans doute, demeurèrent helléniques ; mais dans les campagnes, les Slaves supplantèrent une bonne partie des indigènes, transplantés par l'empereur à Constantinople, qui avait besoin, elle aussi, d'être repeuplée'. Dans la question religieuse, Constantin continua les errements de son père : il se décida à réunir enfin le concile réclamé; mais ce fut un concile, non pas œcupaénique, mais iconoclaste. Il ne s'y trouva pas moins de 338 évêques, tous plus ou moins créatures de l'empereur ; mais pas un seul représentant des patriarches, pas même du siège de Constanti-
1) Nicéphore, p. 68. - Théophane, A» 6235. — Vita Zachariae, c. 20.
*) Nicéphore, p. 70. — Théophane, A« 6238.
3) C'est A cette invasion que se rapporte le passage si discuté de Constantin, De t?i«matibus II, 6 : « Tout le Péloponèse fut slavisé et devint barbare. • Cfr sur cette question des Slaves en Grèce supra p. 147. — Sur les Slaves du Péloponèse, Shafarick, Antiquités slaves II, p. 190, p. 227.
nople, vacant en ce moment par la mort de l'intrus Anastase*, en sorte qu aucune voix indépendante na pu s'y faire entendre. Dans ce concile, qui fut laborieux, les adversaires des images, qui avaient contre eux la tradition, essayèrent, à force de subtilités byzantines, de mettre le culte des images en contradiction avec les dogmes définis par les grands conciles précédents, et, tout en maintenant le culte de la Vierge et des saints, ils conclurent en condamnant les icônes et en jetant Tanathème sur leurs partisans {A° 753)*. De plus le concile autorisa l'emploi de la force contre les récalcitrants. Il y avait eu déjà des exécutions sanglantes sous risaurien'. Mais la véritable persécution fut déchaînée par le Copronyme ; il y eut des martyrs comme au temps des Césars payens *, et c'est surtout Tordre monastique qui fut frappé. Le grand nombre des moines furent dispersés; ceux qui restèrent, on les forçait à se marier ou Ton se plaisait à les déshonorer en les produisant en public dans la société de femmes perdues^ ; et ces actes dune odieuse tyrannie se reproduisaient dans toutes les provinces où le pouvoir impérial était encore assez puissant pour se faire obéir.
Heureusement pour elles, les populations de l'Italie avaient déjà secoué ce joug, et tandis que Rome se détachait de Byzance et de l'Orient, il s'y produisait une évolution qui allait faire passer Tltalie, à la suite des autres peuples de
i) Théophane, A» 6247.
^ Nicépbore, p. 74. «• Théophane A? 6245. — Les Âcta condlii sont perdas, sauf les fragments repris dans le concile de 787.
3) Âcta S. Oregorii SpaihaHi (9 août). — Warnefrid VI, 49.
*) Sut ces néo-marti/rs de la persécution iconoclaste, il peut y avoir exagération quant au chififre des victimes. Mais le fait de la persécution est indiscutable et trouve sa confirmation dans le Martyrologe de Constantinopte^ où il n*j a pas de mois sans mention de martyrs ou de confesseurs, se fépartissant entre les régnes des iconoclastes du viu* au ix* siècle. Ofr le Synaxarium Constantinop, p. p. Delehaye, p. 72 des proUgomena (Aota SS. Propylaeum Nov. Bruxelles, 1903).
*) Nicépbore. p. 80-83. — Théophane, A« 6257/9; — Cfr Marin, Les moines de ConstantinopU, p. 340-345.
rOccident, sous la prépondérance croissante des Francs. C'est à ce moment du règne du Copronyme que Ton vit pour la première fois un pape prendre le chemin de la Gaule et provoquer, par cette démarche, l'intervention des Francs en Italie (A** 754), intervention qui y porta à l'autorité déjà défaillante des empereurs le coup finaL Ce terrain que les Byzantins y perdaient, ce sont les Francs qui le gagnent non sans protestation, mais sans résistance de la part des empereurs. La démarche que le Copronyme fit pour récupérer ses possessions italiennes, demeura purement diplomatique (A** 756) *. La cour de Constantinople semble s'être résignée au fait accompli, puisqu'on la voit entretenir des relations pacifiques avec la cour des Francs (A** 757) * et essayer même de nouer une alliance en proposant un mariage, qui ne fut pas accepté, entre le fils de l'empereur Constantin et Gisèle, la fille de Pépin (vers 765) ^
L*empire d'Orient et les Bulgares.
La longue guerre que Constantin eut à soutenir contre les Bulgares, lui ôta d'ailleurs toute espérance de rétablir son autorité en Occident. Après la mort de Justinien II, les Bulgares, sous leur khan Terbelis *, avaient recommencé leurs courses sur le territoire de l'empire ; pour s'en débarrasser. Théodose III avait consenti à un nouveau traité assez onéreux avec ces barbares : d'après ce traité, la frontière entre eux et lui était fixée enThrace; il leur serait fourni un tribut annuel en vêtements jusqu'à concurrence de 50 livres d'or ; les transfuges des deux côtés seraient extradés ; les marchands pourraient circuler d'un pays à l'autre, mais
*) Voir infra, p.
*) Annales Regni Francorum, A? 757.
3) Le fait n'est signalé que dans une Epistola Stephani III A* 770. (Reg. n® 2341). C'est peut-être à ce projet qu'il faut rattacher une croisière de la flotte byzantine vers la Gaule, où Constantin n'avait aucun sujet de guerre : ^iitola Pauli I (Reg. n* 2345).
*) Supra, p. 383.
devraient se munir d'un passe-port, sous peine de confiscation (A** 716)*. Depuis lors les Bulgares s'étaient tenus tranquilles. A deux reprises môme, ils étaient venus en aide à l'empereur Léon Flsaurien, la première fois contre les Arabes qui assiégeaient Constantinople, et dont les Bulgares, par leur intervention, achevèrent la déroute, la seconde fois en lui livrant l'ex-empereur Artémius, qui fit une vaine tentative pour reprendre l'empire.
Mais cette entente fut rompue, lorsque Constantin se mit à élever sur la frontière des forteresses qui empiétaient sans doute sur le territoire bulgare. Sous prétexte que les traités étaient violés, les Bulgares, sous leur khan Cormesios,. reprirent les armes et s'avancèrent jusqu'aux longs Murs d'Anastase (A** 755). Prenant alors loffensive, Constantin ne fit pas moins de neuf campagnes contre eux et leur infligea deux défaites sanglantes, à Anchialos (A"" 762) et à Lithosoria (A** 772). Les Bulgares découragés s'en prirent à leurs chefs; la dynastie nationale des Kubrates fut exterminée* et fit place à une série d'usurpateurs^. Constantinmourut au retour de sa dernière campagne (A** 775). Il avait épousé la fille du khan des Chazares *, de ces nouveaux venus*, dont la cour de Constantinople avait intérêt à se ménager l'amitié pour les opposer à ses autres rivaux. 11 en avait eu un fils, Léon IV dit le Chazare, qu'il destinait au
^) Ce traité entre Théodose et les Balgares est résumé dans Théo* phane {tewte avec correction de Téditeur de Boor), non pas à cette date, mais A^ 6305, à Toccasion des réclamations du khan Krum. Il est À remarquer qae dans ce texte Théodose traite non pas avec Terbelis, mais avec Cormesios, sans doute un rival de celui-ci.
«) Nicéphore, p. 77. — Théophane, A« 6254.
>) SuccBsaioN des khans bulgares, de la dynastie des Kubratites : Asparak (668-700); — Terbelis (700-720) supra, p. 383; — Cormesios (716-760), Cabrât II (762). ^ Usurpateurs : Teletzés (762); Sabin (763); Bigan (764); Toktos (765); Tzérig (774-777); Kardam (790). Voir Jireçek, cité, p. 127, d*après un texte slave, la seule source indigène pour cette époque, publié par Popof (en russe). Moscou, 1866.
*) Nicéphore, p. 66. — Théophane, A» 6224.
*) Sur ces Chaxares, voir p. 379.
trône, et auquel il avait fait épouser une Athénienne, Irène '{A** 769)*, simple sujette, mais appelée à jouer un grand rôle dans l'histoire byzantine.
Won IV et l'impératrice Irène.
Le règne de Léon IV, qui ne dura que cinq ans, amena un répit dans les luttes tant intérieures qu'extérieures. La -discorde sévissait parmi les Bulgares : un de leurs rois détrônés, Tzerig (Teleros), ne trouva de refuge qu'à la cour de Constantinople, où il se fit baptiser, épousa une cousine d'Irène et vécut sous le titre de patrice (A** 777) '. Léon IV ne révoqua point les édits contre les images, malgré la protection que leur accordait Irène, qui tomba en disgrâce sur la lin de ce règne ^. Avant de mourir, il avait fait reconnaître son fils mineur Constantin VI, qui n'avait que dix ans, en sorte que l'impératrice Irène se trouva investie 4e la régence de l'empire (A** 780) *. Obligée de tenir tête aux Arabes, qui avaient de nouveau attaqué les possessions byzantines en Asie-Mineure, Irène chercha à se ménager Tappui da l'Occident, et négocia le mariage du jeune empereur avec Rotrude, fille de Charlemagne (A** 781) 5. Pour se réconcilier avec la papauté, elle convoqua, à C!onstantinople, d'accord avec le patriarche Tarasius, un nouveau concile pour trancher la question des images. L'armée, il est vrai, qui continuait à être infectée de l'hérésie iconoclaste, se mutina dans la capitale, ce qui força Irène à transférer l'assemblée à Nicée (A^ 787) ^ Dans cette assemblée de 350 pères.
1) Théophane A* 6261. ~ Nicéphore, p. 86. C'est à cette date que s'anête cet aateur. Pour la suite, Théophane demeure la seule source originale i)jzantine. Les autres sont dérWées.
«) Théophane, A<» 6269.
8) Id., A» 6272.
*) Id„ A« 6273.
5) Id., A« 6274.
«j Id., A» 6278.
le pape Hadrien était représenté par ses légats * ; les patriarches d'Orient étaient absents ; mais ils avaient donné ^ lavance leur adhésion à l'orthodoxie dans leurs lettres synodiques^ adressées au pape Paul I par le patriarche -d'Alexandrie*, à son successeur par les patriarches de Jérusalem et d'Antioche^. Ce II" concile de Nicée, le VII* -des grands conciles d'Orient, où l'hérésie iconoclaste fut -condamnée et la doctrine traditionnelle de TÉglise confirmée, -fut donc vraiment un concile œcuménique*.
Chose étrange, ce concile, appelé à rétablir l'unité religieuse dans le monde chrétien, fut l'origine d'une nouvelle dissidence dogmatique entre l'Orient et l'Occident. Naguères, •dans un concile du clergé franc assemblé à Gentilly sous Pépin le Bref (A** 767), la question des images, débattue •entre Grecs et Latins, avait été tranchée dans le sens orthodoxe'. Lorsque les décrets du VII® concile lurent soumis à un nouveau concile franc réuni sous Charlemagne à Francfort (A"* 794), Charlemagne et son clergé refusèrent de reconnaître ce concile comme œcuménique. Ils s'offusquèrent d'un terme grec qui prétait à l'équivoque^, en effet, et •déclarèrent s'en tenir dans la question des images à la doctrine •exposée plus haut par S. Grégoire le Grand. Il en résulta une discussion, tant dans les conciles que dans les écrits, qui se prolongea pendant plus d'un demi-siècle en Occident. Le pape Hadrien, de son côté, tout en reconnaissant l'orthodoxie des Grecs, continuait à réclamer les patrimoines
i) Epistolae Hadriani : Reg. n» 2448-2449.
S) Reg. 2370.
^) Reg. 2375. — La lettre sjrnodique de Théodore de Jérusalem est conservée et publiée dans les Acta da Concile, Mansi XIl, p. 1135.
«) AcU Condlii Nicaeani II dans Mansi XlI et Xlll. Héfelé. vol. III.
») Annaies Regni Francorum, A? 767.
^) Le terme irpoçKuWjOiç, qui est appliqué chez les Grecs au culte des images, est l'équivalent verbal du latin adoraiio, qui est réservé dans TEglise romaine au culte divin, tandis que les Grecs appliquent à celui-ci un terme •différent, celui de Xarpclo. De là le malentendu.
confisqués de l'Église romaine et les diocèses détachés de sa juridiction*.
Dans ces conditions, Charlemagne rompit le mariage projeté entre sa fille et le jeune empereur Constantin', qui était d'ailleurs supplanté dans le gouvernement par sa mère. Cette femme impérieuse tenait son fils enfermé dans son palais comme dans une prison et faisait gouverner l'empire par ses favoris, les eunuques Staurace et Aétius. En vain une révolution de palais, soutenue par l'armée, déclara Irène déchue de toute autorité {A"" 790) ^. Dès l'année suivante, une nouvelle intrigue ramena Irène au palais et lui rendit le titre d'impératrice, à la condition de n'être placé qu'après celui de l'empereur (A** 792)^. Mais les armes de Constantin furent malheureuses. Emporté par lardeur de son âge, il alla se faire battre par le khan des Bulgares, Kardam, qui lui tua son meilleur général Lachanodracon et lui imposa un nouveau tribut*. En même, temps, il eut à punir une conspiration de ses oncles en faveur de l'un d'entre eux, Nicéphore, qui fut aveuglé et relégué loin de la cour. Mais, tandis qu'il faisait la guerre aux Arabes en Asie-Mineure, il se préparait une nouvelle révolution de palais fomentée par sa propre mère. A son retour les conjurés s emparèrent de lui et, sur l'ordre d'Irène, lui crevèrent les yeux (A** 797)®. Incapable désormais de régner, Constantin traîna encore quelques années une vie languissante, qu'il acheva dans l'oubli. L'ambitieuse Irène triomphait, et pour la première fois, le pouvoir suprême dans cet empire essentiellement militaire se trouva aux mains d'une femme. A en croire quelques historiens occidentaux ^, cet événement
i) Epistola Hadriani ad Garolum, A» 794 (Reg. q« 2483). 2) Théophane, Ao6281.
8) Id., A«6283.
5) Ibid.
'^) C*est la version des AnnaXes monastiques de Lorsch, deMoissac et deleurs dérivés.
n'aurait pas été étranger à la résolution des Romains de Rome de restaurer la dignité impériale chez eux par le couronnement de Charlemagne (A** 800). Quoi qu'il en soit, cette restauration consomma la rupture politique entre rOccident et l'Orient. En vain Irène tenta de nouveau de se concilier Charlemagne. Ses ambassadeurs à la cour franque étaient même autorisés à négocier éventuellement un mariage entre cette princesse de 50 ans et l'empereur franc, qui en avait 60*. La contre-ambassade de Charlemagne n'arriva à Constantinople que pour assister à la chute d'Irène. Déjà les eunuques du palais complotaient une nouvelle révolution. Ils gagnèrent la garde, tinrent l'impératrice enfermée, tandis que l'un des premiers fonctionnaires de la cour, du nom de Nicéphore, était conduit à la grande église et couronné par la main du patriarche intimidé (A^ 802). Irène fut reléguée dans l'île de Lesbos, où elle mourut de chagrin et de misère (A^ 803)*.
^) L'ouvertare d'une négociation à cette date est hors de doute, étant attestée des deux côtés par les Annales franques, A^ 802, et par Théopbane, Ao 6293. Mais il y a contradiction entre eux sur Tinitiative : attribuée à Irène, par les textes francs, à Charlemagne par l'auteur byzantin. Quant k lobjet de la négociation, les Francs renoncent en termes vagues : « de pace confîrmanda », tandis que Théophane assure que ce fut une proposition de mariage et qu'elle fut faite à Irène par Charlemagne.
*) Théophane, A« 6295.
§ IV. — LE RÈGNE DR PÉPIN LE BREF ET SES EXPÉDITIONS EN ITALIE CONTRE LES LANGOBARDS*.
Textes anciens : Continuateurs carolingiens (Nibelunflp) du Frédégaire (c. 118-138), cité p. 410. — Annales regni Francorum (753-169) p.p. Kurze (dans série in-8<> de Pertz). Berlin 1895. — Les Annales monastiqueSr citées p. 410 — Warnefrid, Ristoria Langobardorum, cité p. 151. — Liber pontificalïs. cité p. 261. — Extraits des textes précédents dans Rlchter, Annalen der Karolingern» Halle, 1885.
Travaux modernes : Œlsner, Jahreiiecher des frànkischen R. unter K. Pippin a5I-768). Leipzig, 1871. — Martens, Kônig Liutprand. Heidelberg, 1880. — A bel, Der Untergang des Langobardenreiches in Italien. Gôttingue, 1859. — Hodgkin, Italy vol. VIL: the franhish Invasions. Oxford, 1899. — Muratori, Annali d'Ilalia, 712-756. — Hartmann, Geschichte Italiens, vol. II. Gotha, 1903.
Le royaume des Langobards depuis Textinction des Agilolflngs d'Italie.
 la chute de la puissance byzantine en Italie, les Langobards, déjà maîtres de plus de la moitié de la péninsule, semblaient appelés à en recueillir les restes, et ils y auraient réussi, s'ils n'avaient pas rencontré sur leur chemin la papauté, dont l'action, longtemps latente, allait enfin se faire sentir dans la direction des événements politiques du temps. A cette époque régnait chez eux le plus célèbre de leurs princes, Liutprand, fils de cet Ansprand, qui avait été autrefois tuteur du royaume, qui finit par s'en emparer, avec le concours des Bavarois, mais qui mourut après trois mois de règne*. Ansprand devait son trône à une intervention étrangère; Liutprand, son fils, y fut porté par le libre choix de la nation (A^ 712). Ni Tun, ni l'autre n'appartenaient à la dynastie des Agilolfings, qui venait de succomber à ses propres dissensions. Mais, ce vice d'origine, Liutprand
^) Sur les relations des Carolingiens avec la papauté, nous possédons 96 lettres pontificales, de 739 & 791, recueillies sur Tordre de Cbarlemagno dans le Codex Carolinus, que nous citons (sigle C. C.) d'après l'édition de Jaffé, Monumenta Carolina. Berlin, 18Ô7. — Les Epistolab abti Karolixx de la série in-4 de Pertz (vol. III) en donnent une édition plus récente.
«; Supra, p. 305.
le rachetait par ses qualités personnelles : pieux, chaste, clément, libéral, sachant faire la guerre, mais plus porté pour la paix, sans instruction, mais y suppléant par son esprit naturel, tel est le portrait que trace, de ce prince, Warnefrid, l'historien national *. Liutprand enrichit la législation des Langobards par un grand nombre d'édits nouveaux, promulgués avec le concours de ses sujets*. Plein de vénération pour la papauté, qu'il proclamait « la tête du sacerdoce et des églises de l'univers ^», il confirma ou renouvela la restitution par son prédécesseur Aripert du patrimoine de l'Église romaine dans les Alpes cottiennes (A** 719). Il contribua à la formation des États de l'Église, en lui faisant donation du territoire de Sutri, que les Langobards de Spolète venaient d'envahir, et qu'il leur reprit (A** 728). Il lit cause commune avec les Romains du parti orthodoxe pour s'opposer aux entreprises des exarques byzantins contre la personne du pape. En butte lui-même à de fréquentes conspirations, il ne maintint pas sans peine la suprématie royale dans les duchés de plus en plus indépendants de Frioul, de Spolète, de Bénévent ; il fut obligé d'y reconnaître en fait la succession héréditaire qui avait prévalu dans ces dignités^, et en particulier, dans le Bénévent, où régnait une véritable dynastie ducale descendant de l'ancienne dynastie royale des Gausingen ^.
Ces démêlés avec ses ducs, qui remplissent la plus grande partie de son règne, expliquent l'incohérence de la politique de Liutprand à Tégard des possessions desj Byzantins en Italie. Plusieurs fois il envahit leur territoire, et chaque fois il leur en fit restitution ensuite. Il avait occupé une première fois leur capitale, Ravenne, à la suite des troubles
») Warnefrid VI, c. 58.
*) Supra, p. 363.
^) Liatprandî leges n° 33 : <• papa urbis Romae, qui in omni mundo eapat ecclesiarum Dei et sacerdotum est. »
*) Warnefrid VI, c. 51 : dans le Frioul, après la destitution du duc Pemmo, c'est à son fils Ratchis que le roi donne ce duché.
*) Suite de la généalogie des Gausingen (voir supra, p. 156) :
iconoclastes, où lexarque Paul fut tué (A** 728)*. Mais pour obtenir le concours du successeur de celui-ci, Eutychius, contre ses ducs révoltés, il lui rendit Ravenne (A® 730)*. Ravenne fut envahie une seconde fois cinq ans plus tard ', par Hilprand, neveu du roi. Lorsque les Byzantins de Venise l'en chassèrent (A° 737)*, une nouvelle rébellion des ducs ne permit pas au roi de prendre sa revanche. Depuis la mort du duc de Bénévent, Rumoald II (A** 732), qui avait épousé une nièce du roi, Liutprand avait recueilli à sa cour le fils de ce duc, Gisolf, encore mineur, et faisait gouverner le duché par Tun de ses neveux, Grégoire. A la mort de ce Grégoire (A^ 739), un usurpateur, Gotscalc, s'empara de Bénévent et entraîna dans son parti le duc de Spolète, Trasamund II, ainsi que le peuple de Rome. Liutprand,. furieux, chassa Trasamund de son duché, le poursuivit jusqu'aux portes de Rome, réclamant l'extradition du rebelle, qui s'y était réfugié ''. C'est alors que le pape régnant, Gré-
Grimoald I (lac de Bénévent : 647 662
Rumoald I : 663 683
Grimoald II Gisolf I
Rumôald"lî r707~732
Gisolf n : 733 751
Liutprand : 752-758
Cfr Poupardin, Diplomatique des princes Lombards de Bénévent, Rome
(MâLANGES), 1901.
1) Vita Gregorii II, c. 18. — Warnefrid, c. 49.
<) En 731, d'après une inscription datée, les Byzantins sont de nouTeau maîtres de Ravenne.
') C*est à cette seconde invasion qa*on peut rapporter les ^^istdlae Gregorii (Re^. n<> 2177, 2178), à condition de les attribuer A Grégoire III et noD II. *) Warnefrid VI, c. 54.
S) Cette immixtion des Romains nest connue que par le^ EpiglolM Qm* gorii m et la Vita Zachariae.
goire m, invoqua le secours de Charles Martel et conçut le premier projet de placer Rome sous le protectorat immédiat des Francs. Liutprand dépâcha de son côté des envoyés à Charles Martel pour contrecarrer la démarche du pape * , et en effet le secours attendu ne vint pas^. Rome ne dut qu'à ses fortes murailles d'échapper encore une fois au péril lombard. Liutprand se retira non sans avoir ravagé le territoire des Romains et enlevé quatre villes de leur duché. Les Romains alors s'enhardirent jusqu'à prendre l'offensive contre Liutprand. Ils aidèrent Transamund à rentrer dans son duché et les Langobards de Spolète, réunis aux Romains, s'avancèrent dans la Pentapole, où Liutprand ne l'emporta que grâce aux Langobards du Frioul, amenés par le duc Ratchis et son frère Aistolf^. Mais Transamund, abandonné ensuite par les Romains, auxquels Liutprand promettait la restitution de leurs quatre villes, fut obligé de se rendre à discrétion, relégué dans un monastère et remplacé par Agiprand, un neveu du roi. Liutprand marcha ensuite contre Bénévent, où l'usurpateur fut tué dans sa iuite par les partisans de la dynastie ducale, et il rendit alors à Gisolf, son petit-neveu, le duché paternel (A° 742). Ainsi Liutprand avait achevé de rétablir son autorité sur tous les Langobards lorsqu'il mourut, après un règne glorieux et prospère de 32 ans* : ce furent les derniers beaux jours du royaume indépendant des Langobards. Il ne laissait pas de
') G. Carolincs, n» 2 : Epistola Greqorii III, Ao 740 : « ut conspicimus, «orum (regum L.) falsa suggestio plus quam nostra veritas apud vobis recepta est. i»
-) Voyez supra, p. 433.
3j Sur cette bataiUe, obscure dans son objet et dans ses détails, voir Warnefrid VI. 56.
*) C'est ici que se termine brusquement VHistoria Langobardorum de Warnefrid. II ne nous reste pour faire l'histoire de leurs trois derniers rois, de Ratchis à Désidére, que les sources étrangères, romaines et franques, avec leurs diplômes recueillis dans Troja, Sur la chronologie de ces princes d'après leurs diplômes, voir VEiccursus I de Œlsner, K, Pippin, cité.
fils. Son neveu, Hildprand, lui était associé comme roi depuis 11 ans; il fut détrôné au bout de 3 mois et remplacé par Ratchis, le duc de Frioul (A"" 744). Les ducs de Spolète et de Bénévent, Tuu neveu, l'autre petit-neveu de Liutprand, refusèrent de reconnaître ce successeur : à Spolète toutefois Agiprand ne tarda pas à faire place à un duc, Lupo, du parti de Ratchis (A° 745). Mais, à Bénévent, Gisolf H se maintint dans son duché, qu'il transmit à son fils Liutprand (A*" 751). Ratchis eut le malheur de se rendre suspect à ses sujets par ses sympathies romaines ; il subissait peut-être Tinfluence d'une Romaine, Tassia, qu'il avait épousée. Les Langobards lui ayant suscité un rival dans son propre frère Aistolf, Ratchis renonça à la lutte pour se retirer comme moine au célèbre monastère du Mont Cassin (A° 749) *.
Prince énergique et belliqueux, Aistolf ramena à l'obéissance les duchés réfractaires. Le duché de Spolète fut supprimé. Celui de Bénévent se soumit, et Aistolf put enfin tourner toutes les forces de son royaume contre les Byzantins d'Italie : en 751 , les Langobards étaient maîtres de Ravenne; l'exarchat byzantin, établi dans celte ville par Justinien, après une existence d'environ deux siècles, disparut définitivement. Les Langobards triomphaient ; ils étaient maîtres de l'Italie presque entière. 11 n'y manquait que les extrémités méridionales de la péninsule, qui relevaient de l'exarchat byzantin de Sicile. Quant à Rome, ce n'était plus qu'une dépendance nominale des empereurs. Entre les Langobards d'une part et les Byzantins de l'autre, les Romains de Rome jouissaient dès lors d'une autonomie relative, sous l'égide tutélaire de la papauté*. Cette autonomie avait été reconnue par les Langobards eux-mêmes, lorsque Liutprand avait conclu avec le duché de Rome une trêve séparée de 20 ans, et cette trêve, Aistolf venait à son tour de la renouveler pour quarante ans avec le pape Etienne II,
*) Quelques uns de ces faits sont tirés d une autorité discutable» la Cktonique monastique de Benoit de Soracte, du x** siècle (in-fol. III de Pertz). 2) Infra, p. 513.
successeur de Zacharie (juin 752). Mais, une fois consolidé dans la possession de Ravenae, Aistolf ne résista pas à la tentation d arrondir son royaume italien par la conquête de Rome. Devant le péril lombard, Etienne II reprit le projet de Grégoire III de placer l'Église et la ville de Rome sous le protectorat immédiat des Francs. Déjà il avait rouvert avec le roi Pépin les négociations entamées dix ans auparavant avec Charles Martel. A la vérité ce rôle de défenseur de Rome revenait à son souverain naturel, lempereur byzantin. Le pape Etienne ne manqua pas de le lui rappeler, lorsque celui-ci envoya une mission en Italie, afin de revendiquer par la diplomatie ses possessions italiennes, qu'il n'avait pas su défendre par les armes, Le pape voulut bien s'associer à cette démarche diplomatique, en chargeant son frère Paul d'accompagner l'envoyé byzantin, un silentiaire ou huissier impérial du nom de Jean, qui se rendait à la cour d' Aistolf. Après échec de cette première démarche, le pape chargea ce même envoyé de lettres adressées au Oopronyme pour le presser d'accourir lui-même^'avec son armée à la défense de Rome et de l'Italie*. L'empereur n'eut aucun égard au danger que courait Rome', et, quant à son exarchat de Ravenne, il se borna à intimer au pape Tordre de se rendre en personne, avec Jean le Silentiaire, à la cour d' Aistolf et d'insister pour la restitution de [l'exarchat. Le pape obéit, faisant une dernière fois acte de soumission envers le souverain légitime, bien que convaincu de son inutilité. Déjà d'autres envoyés, ceux de Pépin, étaient arrivés à Rome pour répondre aux ouvertures du pape et l'inviter à se rendre en Gaule. Lorsque le pape quitta Rome le 14 octobre 753, il était par conséquent chargé d'une double négociation, l'une concernant Ravenne, l'autre concernant
^) Yita Stephani II, c. 9 : « (papa) deprecans imperialem clementiam ot (juxta quod ei saepius scripeerat) cum exercitu ad tuendas has Italiae partes adveniret. »
-) /&. c. 15 : » (papa) cernens ab imperiali potestate nullam esse subvefliendi aaxilium ».
Rome, la première au nom de l'empereur avec le roi des Laogobards, la seconde au nom de ses concitoyens avec le roi des Francs. La première négociation échoua; Aistolf demeura inflexible, et Jean le Silentiaire dut s'en retourner à Constantinople, les mains vides, tandis que le pape, continuant son voyage, prenait le chemin des Alpes.
Le voyage et le séjour du pape Etienne U en Gaule (753-754).
Le voyage du pape en Gaule avait été concerté à la suite d'un premier message, envoyé à Pépin secrètement par l'intermédiaire d'un pèlerin, et lui faisajit connaître la situation critique de l'Église et du peuple de Rome*. Pépin préparait en ce moment une campagne pour étoulïer une nouvelle rébellion des Saxons. Il dépêcha aussitôt à Rome un homme de confiance, l'abbé de Jumièges, et partit pour guerroyer contre les rebelles. Pépin, pénétrant en Westphalie, gagna sur eux la bataille d'Ibourg et il était arrivé à Remen sur le Wéser, lorsque les Saxons, faisant leur volte-face habituelle, accoururent se soumettre : ils donnèrent des otages et s'obligèrent par serment à ne plus s opposer à la libre propagation du christianisme*. Cette expédition avait pris deux mois (juillet-août 753). A son retour, l'abbé de Jumièges lui apporta la grande nouvelle ^. que le pape demandait au roi une entrevue personnelle dans les États de celui-ci et attendait l'envoi d'ambassadeurs francs pour s'y rendre. Deux des premiers personnages du royaume furent délégués à cet etfet : un archevêque. Chrodegang, dont il a été déjà question, et un duc, Autchaire (Oger), qui fera encore parler de lui.
C'est sous la garde de cette ambassade que le pape
1) yua Stephani, c. 15.
2) Annales Regni 753.
^) C. C. n"* 4 : Stephanus Pippino; n^ 5 : dacibus Francomm. — Conféesà Fabbé de Jumièges, ces lettres ne disent rien de ce projet de voyage, laissé aux instructions orales du poiteur : « congruum per eum, in ore ponente^, remisimus responsum. »
avait osé affronter le mauvais vouloir d'Aistolf, dans rentre vue de Pavie. C'est encouragé par eux qu'il aff'ronta le passage périlleux des Alpes, — car l'hiver s'avançait, — et atteignit enfin, par le grand St-Bernard, l'abbaye de St- Maurice en Valais, désignée pour l'entrevue avec Pépin. Pépin n'était pas au rendez-vous. Mais il dépêcha deux autres personnages, son chapelain Fulrad, et le duc Retard, chargés d'anoener l'hôte des Francs à la villa royale de Ponthion. Sur sa route, le pape fut rejoint d abord par le fils aîné du roi envoyé en avant, le jeune Charlemagne, (il avait douze ans), ensuite par Pépin lui-même, qui, descendant de cheval, se prosterna et marcha ensuite quelque temps à côté de la monture pontificale, lui servant d'écuyer ' . Arrivé à Ponthion, le pape, avec sa suite, se prosterna à son tour, dans la posture de suppliant, qu'il ne quitta que^lorsque le roi lui eût tendu les mains en signe de délivrance*. L alliance était faite. L'Eglise avait enfin trouvé un prince dont le dévouement filial allait répondre à toutes ses espérances. De part et d'autre, ce furent de grandes effusions d'amitié et d'allégresse^, qui ne furent troublées que par une grave maladie du pape succombant aux rigueurs du voyage et de l'hiver*. C'est l'abbaye de St-Denys qui eut l'honneur d'héberger le chef de l'Église pendant son séjour en Gaule, qui fut de plus de six mois.
Ce temps se passa en négociations. En arrivant en Gaule, le pape espérait encore que, pour ramener Aistolf à de meilleurs sentiments, il suffirait d'une pression diplomatique,
1) Cet officium siratoris créait un précédent, qui devait être invoqué aux temps de la quereUe entre papes et empereurs.
«) Chronicon Moissiacense, A<» 741. Sur cette entrevue, C. C. n« 7 (p. 38 Jaffé).
^) Frédégaire, c. 1 19 : - cum gaudio et laetitia ». — Vita Stephani c. 26 : • cum omnibus suis excelsa voce gloriam et incessabiles laudes Dec referens^ cum hjmnis et canticis uàque ad palatium Ponticonem [Stephanus] profectns est. »
^) Voir dans VEpUtola Stephani II (C. C. no 7, p. 38) ses impressions de voyage. — Cfr Epistola Stephani III (C. C. n« 47, p. 162).
d'une sorte de médiation armée, qui n'irait pas jusqu à la guerre. C'était une pieuse illusion, mais assez conforme à l'esprit de l'Église, à qui répugnait l'effusion du sang*. Pépin se prêta de bonne grâce à ces voies de douceur. 11 dépêcha trois ambassades successives à la cour de Pavie. Il alla jusqu'à off'rir une forte somme, 12,000 sols d'or, pour faire renoncer Aistolf à ses injustes prétentions. Toutes ces instances furent vaines. Il fallut se résigner à combattre. Ce fut l'objet d'une importante délibération au champ de Mars annuel, qui se tint aux environs de Soissons (A"* 754)', et où la guerre fut décidée non sans une assez vive opposition, et malgré une menace de grève militaire de la part de quelques grands ^. Aistolf, de son côté, ne laissa pas de faire jouer ses influences diplomatiques. Il avait mis en avant le propre frère aîné de Pépin, Carloman, devenu son sujet comme moine du Mont-Cassin situé dans ses États, et ce fut un autre étonnement pour les Francs que la réapparition sous le froc de cet ancien maître du pays, venu pour traverser les négociations du pape Etienne. Ce fut peine perdue. Non seulement Carloman échoua ; mais on le retint en Gaule, dans un monastère du Dauphiné, où il tomba malade et mourut Tannée suivante*.
Avant de passer à l'exécution, il importait de donner une forme définitive aux revendications du pape en Italie et aux engagements respectifs de Pépin : tel fut l'objet d'une seconde assemblée, tenue à Quiersy aux pâques (14 avril) de la même année, où un acte solennel fut dressé et revêtu de la confirmation des deux fils du roi et des grands fonctionnaires présents * : c'est le célèbre pacte de Kiersy, sur la teneur duquel on reviendra plus loin.
^) Vita Stephaniy c. 20 : «• ne sanguis effunderetur Chriatianorum «•.
•) Chr, moUsiacense, ib. — Frédégaire, c. 120.
3) Eginhard, Vita Caroli, c. 6.
*) Annales Regni, 755.
^) Vita Hadriani, c. 41 : •< promissionem illam [qaae in Carisiaco facta est] quam Pippinus rex et ipse Carulus cum suo germano Carolomano atque omnibas judicibus Francorum fecerant S. Petro et ejus vicario. »
Enfin dans une troisième assemblée, réunie à St-Denys le 28 juillet suivant, le pape voulut renouveler le sacre royal de Pépin, en y associant ses deux fils, les jeunes princes Charlemagne et Carloman, et en leur conférant à tous les trois le titre nouveau de patrices des Romains^. En même temps, il imposa aux Francs rengagement solennel de ne jamais élire leurs rois que dans la descendance de Pépin, transférant ainsi à la nouvelle dynastie le privilège dont l'ancienne avait joui jusque là. Mais pour les Carolingiens, il faisait plus encore : ce sacre d'un roi des Francs par les mains d'un pape était sans précédent dans Thistoire et élevait cette famille en dignité et en prestige au-dessus de toutes les autres maisons royales. Par là Pépin était devenu véritablement Voint de S. Pierre*, comme le pape se plaît à le rappeler. Enfin pour entrer dans un rapport tout à fait intime avec cette race de dilection, Etienne voulut être le parrain des jeunes princes en les confirmant, et à chaque naissance nouvelle dans la famille, on constate que ses successeurs n'ont pas manqué d'intervenir au baptême, sous le môme titre, de façon à continuer cette filiation spirituelle^. Jamais alliance aussi entière n'exista entre la papauté et une maison royale. Tels ont été les fruits durables du séjour prolongé du pape Etienne parmi les Francs,
La première campagne de Pépin en Italie (Ao 754).
Cependant les armées franques s'étaient mises en branle et étaient déjà arrivées à Maurienne, au pied des Alpes de Savoie, lorsque le pape tenta une dernière démarche pour
ï) ClaiistUa de unciione Pippini^ cité, p. 461.
*) C. C. L? 6, p. 36 (Jaflfé) : - B. Petrum qui vos in reges unxii. » — n^7, p. 41 : • Princeps Apoatoloram, prae ceteris regihus, vos suos peculiores faciens. » — n*^ 13, p. 71 : « [Deus] vos in regem per snam apostolum B. Petrum ungi praecepit. »
') C'est k raison de cette filiation spirituelle que les papes, dans leurs lettres aux Carolingiens (C. G. passim), leur donnent la qualification familière de compère : nosier compaier spiritcUis,
mettre Aistolf en demeure de traiter pacifiquement ou de prendre sur lui la responsabilité du sang chrétien qui allait couler. Mais Aistolf avait une confiance aveugle dans ses forces, qu'il concentrait de son côté aux Cluses lombardes, en face de la vallée de S use, par où l'armée franque devait déboucher. Il n'essaya pas de lui disputer le passage des Alpes, dont les deux versants étaient compris dans le royaume franc de Bourgogne. Les Francs n'eurent à lutter ici qu'avec les difficultés du terrain. Ils se frayèrent un passage nouveau alors par le col du Mont-Cer.is*, précédés par une avant-garde de guerriers éprouvés. A l'arrivée de ceux-ci, Aistolf prit aussitôt l'oflfensive coni^e ce détachement peu nombreux ; mais malgré la supériorité de ses forces, il éprouva un échec, que la panique couvertit en désastre : tel fut le combat de Suse, le seul livré dans le cours de cette campagne et aussitôt gagné, avant même l'arrivée de Pépin, qui suivait avec le gros de son armée*. Aistolf s'était jeté dans Pavie, où il fut aussitôt serré de près par les Francs et obligé enfin de négocier. Sous les auspices du pape, toujours enclin à traiter, la paix fut facilement conclue, une paix dont Pépin ne retirait aucun avantage sinon une vague promesse de soumission de la part du vaincu. Il se hâta ensuite de regagner ses Etats, sans avoir mis les pieds à Rome, où il fit ramener le pape sous la garde de son chapelain Fulrad et de son frère naturel Jérôme. On ignore ce qui brusqua ce retour de Pépin. Toujours est-il qu'en s'en allant il abandonnait l'exécution de ce traité à la bonne foi d'un adversaire habitué à se jouer des serments. Ce traité eut beau stipuler en faveur des Romains une restitution de territoires sur laquelle on reviendra plus loin. En réalité, pas un pouce de terrain
^) Sur les passages des Alpes au moyen âge, voir Perd. MuUer, Deutseh" land im Mittelaltpr, t. II. BerUn, 1852, p. 135-140.
^) Sur ce combat inégal de Suse, et cette victoire inattendue, il y a accord entre nos trois textes, qui sont indépendants : JEpistola Steptiani (n° 7, p. 39) ; — Yila Step?iam, c. 20, — et Frédégaire, c. 120.
ne leur fut rendu. Aussi Pépin fut-il bientôt assailli de nouvelles lettres du pape, remplies de plaintes et d'affectueux reproches *. Mais il hésitait à recommencer la guerre. Voyant son inaction, Aistolfe conçut le plan audacieux de réduire Rome même en son pouvoir en coalisant toutes les forces des Langobards en Italie. Ce ne furent pas moins de trois armées. Tune fournie -par Bénévent, lautre recrutée en Toscane, outre celle qu'il amenait de la Cisalpine, qui vinrent investir Rome de tous côtés ; on était au cœur de l'hiver, en janvier 756, à une saison où aucune armée franque ne pouvait franchir les Alpes*.
J^ seconde campagne de Pépin en Italie (A^ 756).
L'époque habituelle de l'assemblée que les Francs tenaient au printemps, approchait lorsqu'arriva à la cour franque une légation romaine chargée de faire entendre le cri de détresse des Romains, que 59 jours de siège avaient réduits à l'extrémité. Dans une première lettre adressée au roi, le pape implorait sa protection en décrivant en termes émus les horreurs de ce siège conduit avec toute la barbarie du temps. Une seconde lettre, conçue dans les mêmes termes, était adressée à toute la nation franque par toute la nation romaine et destinée sans doute à être lue dans une assemblée publique ; et il y était joint une troisième lettre, lettre étrange, adressée au roi et à l'assemblée des Francs par S. Pierre lui-même, descendu du ciel dans une prosopopée hardie et faisant à son tour entendre ses plaintes et ses prières pour vaincre les dernières résistances et frapper legrand coup^. Cette éloquence eut son effet. Une explosion d'indignation souleva les Francs et précipita leurs arméessur la route des Alpes. Pépin était cette fois accompagné par son neveu Tassilon, suivi du contingent bavarois.
M C. C. n» 6 et 7.
«) Sar le siège de Rome, Vita Stephani II, c. 22 ; — EpUtola StephanL C. C. no 8.
») C. C. n» 8, 9 et 10.
Le col du Mont-Cenis fut franchi comme la première fois. L'armée qu'Aistolf avait envoyée aux Cluses, fut cernée et en grande partie exterminée. Aistolf lui-même s'était empressé de lever le siège de Jlome pour s'enfermer dans sa capitale, où il fut assiégé à son tour; on lui rendit ravages pour ravages. Enfin, se sentant perdu, il se mit complètement à la discrétion du vainqueur. Le jugement prononcé contre lui dans un conseil de guerre des Francs, l'obligeait cette fois à livrer à Pépin le tiers du trésor royal gardé à Pavie et à fournir en outre un tribut annuel, 12000 sols d'or, la même somme que les Francs avaient imposée aux Langobards après une victoire deux siècles auparavant * . Le traité précédent avec les Romains fut renouvelé, et, pour en garantir l'exécution, outre les otages que Pépin amenait avec lui, il laissait, aux ordres de Fulrad son chapelain, quelques-uns de ses hommes de guerre sur les lieux ^.
A partir de ce moment, Pépin se trouva être l'arbitre de l'Italie ; on le vit déjà à la mort d'Aistolf, qui ne survécut guère à sa défaite. Parmi les prétendants à cette succession, c'est à l'appui moral de Pépin que Désidère dut son avènement à la couronne des Langobards. Néanmoins, quelque difficulté qu'il surgisse encore en Italie, Pépin n'y intervient plus que diplomatiquement, sans quitter la Gaule, où sa présence était nécessitée par la multiplicité des affaires intérieures auxquelles il devait faire face. Au dedans, c'est Pépin qui présidait les plaids généraux, qui, transférés de mars en mai, devinrent, sous le nom de champs de mai, des assemblées annuelles. De ces assemblées, auxquelles la présence des évêques donnait assez souvent le caractère de
1) Frédégaire, c. 121.
') Il est fait aHusion à la présence de ce contingent, lora de la compétition entre Rachis et Désidôre, soutena parles Francs : « properans Falradas cum aliquantis Francis in auxiliam Desiderii « Vita Stephani 11^ c. 50. — H est vraisemblable que Tautre missus de Pépin, Rodbert, était an homme de guerre, le même peut-être que le partisan de Charles Martel, supra, p. 412.
conciles, sont sortis les capitulaires de Verneuil (A*" 755), de Verberies (A° 756), de Compiègne (A** 757)*, qui touchaient aux questions les plus diverses du droit canon ou du droit national : la discipline du clergé; le mariage et le divorce, qui fut restreint à deux cas ; lesclavage et laffranchissement; la monnaie; les justices et immunités. Parmi les réformes de ces années, il faut signaler l'organisation des chapitres épiscopaux, dont l'Eglise de Metz emprunta le type aux règles monastiques, et qui passa de là dans les autres évéchés ; c'est une création de l'archevêque Chrodegang (A** 755), auquel les deux grandes abbayes carolingiennes, celle de Gorze près de Metz (A° 757) et celle de Lorsch (Lauresham) près de Worms (A"" 763), doivent également leur première fondation.
Les assemblées générales du printemps étaient en même temps le point de départ des expéditions militaires que le roi entreprenait presque chaque année avec l'assentiment des grands du royaume. Le centre de la Gaule était seul pacifié. Sur la périphérie des Etats francs, s'agitaient encore des population réfractaires, qui ne pouvaient être tenues en respect que par la force des armes : les Arabes en Septimanie, les Gascons en Aquitaine, les Saxons et les Bavarois en Germanie. A l'assemblée de Compiègne, le duc bavarois Tassilon, qui venait d'atteindre sa majorité, se rendit en personne pour faire, entre les mains de Pépin, acte d'hommage et entrer ainsi dans la vassalité carolingienne : premier exemple connu de l'application aux relations politiques de cette forme domestique de dépendance ; vassalité d'ailleurs que ce jeune prince ne devait pas tarder à secouer malgré les serments solennels prodigués devant le roi. A la suite d'une expédition de Pépin en Saxe, les Saxons, à leur tour, se soumirent en promettant un tribut
*) Capitiilaire de Vernenil (II juillet 755) : - Sufficerant quidem » (Reg. K. n» 77) ; — Capitulare incerti anni : - si homo incertum » (Ib, n^ 79) ; — dapitnlaire de Verberies (756) : « in tertio genaclam » {Ib. n<> 83) ; — Capitiilaire de Compiègne (757) : <• Si in quarta progenie » (ib. n^ 85).
annuel de 300 chevaux, soumission qui ne devait pas être durable, non plus que les précédentes (A** 758)*.
Une insurrection qui éclata alors contre les Arabes en Septimanie, fournit aux Francs l'occasion d y étendre .leur domination : déjà la plupart des villes s'étaient affranchies spontanément, sous leur chef goth Ansemund, et faisaient cause commune avec les Francs ; mais Narbonne, la capitale, résistait encore. Enfin, en 759, les Goths de cette ville massacrèrent la garnison arabe et se donnèrent à Pépin à la condition de continuer à jouir de leur droit national*. Narbonne reçut une garnison franque, et la domination musulmane fut refoulée au delà des Pyrénées définitivement. Il y a plus : les musulmans, déjà divisés entre eux depuis le schisme entre Abbassides d'Asie et Ommayades d'Espagne, non seulement renoncèrent à toute entreprise contre la Gaule ; mais ils ne tardèrent pas à envoyer de part et d'autre des ambassades à la cour de Pépin ^ pour se ménager l'amitié ou tout au moins la neutralité des Francs. Par des victoires de ce genre, Pépin achevait d'assurer l'ascendant de sa maison en Europe en lui donnant le rôle de défenseur de la chrétienté.
La conquête de l'Aquitaine par Pépin (760-7tô).
Plus rude fut la lutte pour la possession du duché d'Aquitaine, que Hunold, après s'être débarrassé de son frère Hatton, venait de transmettre à son fils Waïfre, pour se retirer comme moine dans une solitude de l'île de Rhé. Cette guerre, qui remplit la dernière partie du règne de Pépin, s'ouvrit par un ultimatum, contenant les griefs de celui-ci : « accueil fait à des Francs rebelles ; refus des compositions dues pour le meurtre de certains Goths de Septimanie, devenus sujets de Pépin ; infraction au droit de propriété et
>) Annales Regni, A» 758.
*) Annales Moissiacenses, A^ 759.
3) Frédégaire, c. 134. — Annales Mettenses, A® 752.
d*imm unité des églises situées en Aquitaine ». (A"* 760) •. Cette guerre, à laquelle ce dernier grief semble avoir voulu donner une teinte religieuse, ne dura pas moins de neuf ans, guerre fastidieuse, consistant en dévastations réciproques, sans une seule bataille en règle : car les Gascons enrôlés par Waïfre étaient incapables de soutenir le choc des Francs à découvert*. Les villes seules, occupées par leurs garnisons, firent meilleure résistance et donnèrent lieu à une guerre de sièges, qui ne pouvait avancer que lentement : Clermont fut emporté d assaut (A° 761)^; Bourges ne se rendit qu'après un siège régulier, à l'aide de puissantes machines, et moyennant une capitulation honorable, qui laissait à la garnison de Waïfre la liberté de retourner dans ses foyers * (A^^ 762). Pépin laissa une garnison franque dans cette ville, où il se bâtit un palatium et qui devint le centre de sa domination en Aquitaine. Waïfre, désespérant de conserver rAquitaine, retira ses garnisons de toutes les villes au nord de la Garonne, qui furent démantelées. Toutefois à la veille de triompher, Pépin fut subitement arrêté clans le cours de ses succès par la défection de son vassal Tassilon, qui se retira subitement avec le contingent bavarois en prétextant une maladie (A"" 763) ^. Son cas fut agité au plaid de Worms (A'' 764)®, mais la solution remise à d'autres temps.
1) Frédégairey c. 124. — Annales Regni. A® 760.
2) Frédégaire, c. 130 : •• solito more omnes Wascones terga verterunt. »
3) Ib. c. 125. Annales Regni^ A® 761, — Translatio S. Austremonii, dans N. Archiv, vol. 19 p. 24-25.
■*) Le Frédégaire, c. 120, y voit un effet de la générosité de Pépin « clementia suae pietatis >*, mais il est facile de lire entre les lignes pour quel motif Pépin ne traite pas ceux-ci comme les autres garnisons, qui sont ou massacrées ou traînées en captivité.
5) Annales Regni, A» 763.
6) Annales Regni A° 764. Cette rupture est également établie par la Diplomatique bavaroise, où les diplômes de 754 à 765 sont datés du règne de Pépin, tandis que les diplômes subséquents jusqu'à la suppression du duché ne font plus mention que des années de Tassilon, (voir les Regbstes bavarois de l'époque des Agilolfings, p. p. Ilundt. Munich (ac), 1873, in-4). Sur une médiation du pape Paul I en faveur de Tassilon, voir C. C. n. 36.
Après une suspension de deux ans, Pépin reprit les hostilités contre l'Aquitaine et s'avança jusqu'à la Garonne. Les Gascons, cette fois menacés dans leur territoire, s'empressèrent de faire leur soumission (A° 767). Waïfre, resté presque seul, fut traqué de retraite en retraite et tué entîn par l'un des siens (A** 768). L'Aquitaine était conquise; il restait à la pacifier : ce fut l'objet de plusieurs plaids généraux, tenus sur son territoire, d'où sortit un capitulaire important, réglant : la situation respective des Francs et des provinciaux romains, qui conservent leur droit national;
— l'extension des bénéfices sur le domaine royal et des précaires sur le domaine ecclésiastique; ' — le heerbann;
— l'assistance aux plaids tant généraux que provinciaux*. C'en était fait de ce qui restait de civilisation dans cette Aquitaine ravagée tour à tour par les Arabes, par les Francs, par les Gascons eux-mêmes. Par contre, il s'y produisit une sorte d'infiltration franque, par la distribution des fonctions, des évêchés et des bénéfices au profit des partisans des Carolingiens.
Dans une assemblée générale* que le roi, se sentant mourir, réunit à St-Uenys, il fut procédé au partage de ses Etats entre ses deux fils, assignant à l'aîné, Charlemagne, les États du nord, au second, Carloman, les États du midi, sauf l'Aquitaine, dont chacun eut une moitié ; par contre la Neustrie semble être demeurée dans l'indivision (A° 768). Pépin mourut au mois de septembre suivant, après avoir gouverné la Gaule et la Germanie pendant 27 ans, d'abord
1) Capitulare aquitanicnm (Reg. K. n» 105) : •« ut iUas ecclesias. « *) Frédégaire, c. 136. — Annales Regni A<» 768. - Einhardi, Vita KaroU, c. 3. Sur ce partage voir les discussions dans Âbei-Simson, Karl éer Grosse I, p. 23. Dans ces textes, la Franconie et la ThufHnge ne sont pas mentionnées expressément parce qu'elles étaient comprises dans Y Australie; la Bavière non plus, probablement à cause de la sécession de Tassilon. Mais le silence des textes quant à la Neustrie ne s'explique pas, & moins d'admettre l'indivision. C'est en Neustrie que les deux successeurs de Pépin font leur avéne> ment le même jour, Charlemagne à Noyon, Carloman à Soissons.
comme maire du palais, ensuite comme roi des Francs*. Do tout son règne, le fait le plus considérable demeure son intervention en Italie, qui consolida l'indépendance temporelle de la papauté et inaugura une nouvelle ère dans l'histoire de cette grande institution.
^) Sur le surnom bizarre de Pépin le Bref^ qui parait dans les chroniques pour la première fois au xi* siècle, voir G. Paris, La légende de Pépin le Bref, Paris (Mélanges Hav£t}, 1895.