V. - LES COMMENCEMENTS DES ÉTATS DE L'ÉGLISE
Textes latins : Yitae Zachariae, Stephani II, Stephani 111 (dans le Liber pontificaus eccl. Rom. éd. Duchesne). ~ Vita S, Anselmi nonantulani. Agnellus, Liber pont. eccl. Raveyiatensis (dans les SS. R. Langobardicarum de la série in-4« de Pertz). — Textk grecs : Thôophaneet Nicéphore, cités p. 369. — Le Fragmentum Fantuzzianum (dans le Codice diplomatico langobardo, p. p. Troya, n° 681).
Travaux modernes : Duchesne, Les premiers temps de C État pontifical. Paris, 1898. — Hubert, La formation des États de V Église (Re\tb historique). 1899. — Diehl, U exarchat de Ravenne. Paris, 18S8. — Hartmann, Byzantinische Yerwaltung in Italien. Leipzig, 1889.
Les antécédents de Tautonomie romaine.
L extension graduelle de TÉglise dans toutes les contrées de rOccident ne pouvait manquer d'amener une révolution dans la situation politique de la papauté. Le rôle éminent auquel le pape était appelé comme père commun de tant de nations diverses, était incompatible avec la sujétion étroite, souvent humiliante où il se trouvait toujours vis-à-vis de ses maîtres temporels, les Césars byzantins. Le pape aurait eu beau vouloir se renfermer dans les fonctions de sa charge apostolique. Forcément il était entraîné dans tous les conflits dont ritalie était le théâtre. Comme citoyen romain, le pape était lennemi obligé des Langobards, qui n'en étaient pas moins ses fils spirituels *, et non les moins dévoués,
^) Dans ce § liérissé de controverses, nous suivons de préférence les beaax travaux de Mgr Duchesne, auquel on doit lo meiUeur texte critique da Liber pontificalis, des Commentaires but CQ texte, aussi copieux que travaillés, comme nos éditeurs n'en font plus, ainsi qu'une synthèse non moins remarquable sous le titre donné ci- dessus.
'} Au plus fort de leurs démêlés avec ces rois langobards, les papes ne peuvent leur refuser ce titre de fils de TËglise : ainsi Grégoire III parlant de Liutprand et Hilprand : flUi nostri L. et H. (Reg. n® 2253) ; Etienne II appelle une fois Aistolf : excellentissimus reœ (ib. n® 2307), mais à lavéne-
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comme le prouve la multiplicité des fondations pieuses de leurs rois*. Et d'autre part, par une seconde contradiction, contre ces princes religieux, le pape était tenu de soutenir la cour de Constantinople, où son autorité spirituelle était totalement méconnue par les empereurs iconoclastes. Cette situation fausse ne pouvait durer. L'impartialité qu'on était en droit d'attendre de la papauté, impliquait son indépendance temporelle. Cette indépendance si désirable ne fut pourtant pas le fruit d'une profonde politique. Les papes du VIII® siècle n ont pas mérité ce genre d'éloges : venus à Rome des provinces les plus diverses, tantôt italiens, tantôt grecs*, parfois syriens, appelés au pouvoir à un âge avancé, ne l'exerçant que peu d'années, ils semblent s'être résignés assez facilement au statu quo. Pour les en dégager, il a fallu un concours d'événements qu'ils ont subis, loin de les avoir provoqués. En revanche, on ne parle pas assez du rôle du peuple de Rome dans ces événements, de ce peuple dont le pape était le pasteur religieux, mais qui ne laissait pas d'avoir ses aspirations politiques propres et de peser en ce sens sur la ligne de conduite de la papauté.
Depuis que Rome avait cessé d'être le centre d'un empire, on n'y trouvait plus cette foule immense et cosmopolite, ramassis de provinciaux et d'affranchis, que la conquête du monde faisait sans cesse refluer dans ses murs. Ici comme ailleurs, une génération nouvelle avait surgi, retrempée dans les luttes et les épreuves qui avaient accompagné la chute de l'empire. Rome avait cessé d'être la cité des Césars ; elle demeurait la ville du prince des Apôtres, et à une époque où la pensée religieuse primait toute autre pensée, c'était encore une supériorité enviable que de posséder dans ses
ment de celui-ci ; car, à partir de leur rupture, il accumule les épithètes de : iniquus impius, ij/rannus, etc. Paul I, parlant du successeur de celui-ci, de Désidére, le qualifie de : excellentissimus filius nosler{C, C. n^ 16, p. 76)f
1) Voir le C. diplomatico de Troya, passim,
'j Dans le cours d'un siècle ec demi treize papes helléniques ont gouverné TEglise latine. Diehl, Exarchat de Ravenne, p. 159.
HISTOIRE DU MOYEN AGE. Si
murs le tombeau de S. Pierre et le siège de ses successeurs. Les Romains de Rome ne tardèrent pas à y voir affluer un flot nouveau d'étrangers, venus de ces contrées lointaines où les aigles romaines n avaient jamais pénétré. Ce n'étaient pas des pèlerins seulement; mais des colonies étrangères, établies à demeure autour de la basilique de St-Pierre, Saxons*, Francs, Frisons, Langobards, attestaient parleur présence l'étendue de cet empire nouveau des âmes, qui valait bien l'autre. Puis, avec les fidèles, affluaient des largesses sous toutes les formes, mais surtout en terres, largesses qui faisaient du prince des Apôtres le plus grand propriétaire de l'Italie, avec des patrimoines non moindres en Sicile, en Corse, dans les Alpes et jusqu'en Gaule.
Des revenus immenses de ces patrimoines, le pape avait la libre disposition ; mais c'est le peuple de Rome qui en tirait le principal profit. La plupart des dépenses faites pour le culte, construction et réparation des sanctuaires, fabrication des ustensiles sacrés*, fournissaient du travail et des salaires à tout un peuple d'artisans. Au trésor de l'Eglise, incombait encore l'entretien des plus pauvres, qui en recevaient des pensions alimentaires. Mais, de plus, le pape, en bon pasteur, ne pouvait se désintéresser des autres besoins de ses ouailles. Il assumait une bonne part des services administratifs de Rome ; entretien et réparation des fortifications de la ville, travaux de voirie et d'aqueduc, approvisionnement des marchés, protection des petits contre l'oppression des fonctionnaires impériaux, toutes occupations dispendieuses et absorbantes^, comme le constatait déjà S. Grégoire le Grand, se plaignant que son siège apos-
1) Supra, p. 325. — Ces quatre sckolae d'origine germanique formaient le Borgo de St-Pierre, situé hors de l'enceinte de la ville.
') Le LiBBR P0NTIPICALI8 8*ôtend avec complaisance sur les moindres de ces dépenses du culte à Rome, ce qui fait attribuer à des clercs attachés aa trésor apostolique la rédaction de cette chronique informe, mais indispensable faute d'autres sources. C'est le texte cité autrefois sous le nom à^Anosiase^ qui en réalité n'est présumé l'auteur que de la dernière partie.
3) Diehl, L exarchat de Ratenne, p. 332.
tolique fût assailli par ce flot croissant des affaires séculières. L^Eglise de Rome n'exerçait encore aucune des prérogatives du souverain qu'elle en supportait déjà toutes les charges. Ce sont là les premiers envahissements de l'Eglise dans le domaine de l'État. Fatalement la propriété, ainsi comprise, va l'élever à une sorte de principauté.
On devine, en effet, le dévouement passionné dont le peuple de Rome devait entourer une autorité aussi bienfaisante. On s'explique l'indignation avec laquelle il assistait aux coups de force tentés par les empereurs contre la personne de ses pasteurs. Cette indignation ne pouvait pas rester toujours passive. En présence du péril lombard, les habitants des villes s'étaient forcément réappliqués au métier des armes, dont les Romains de la décadence avaient perdu l'habitude. Des milices urbaines étaient partout organisées : celait à Rome Yexerciius romanus, dont les douze scholae ou corps répondaient aux douze quartiers de la ville. Cette révolution militaire était un pas nouveau et considérable dans la voie de l'autonomie politique : sans doute l'armée obéissait à des ducs et tribuns militaires envoyés ou pommés par l'empereur. Mais, à la suite des édits iconoclastes, lorsque les officiers impériaux voulurent se porter à des voies de fait contre le pape, les habitants les chassèrent, affranchissant du même coup Rome et la papauté*. Ils se groupèrent autour du pape, sous des ducs et tribuns indigènes. Ils se firent les défenseurs de l'orthodoxie et de St-Pierre, qui en est le gardien.
De là, selon une conception familière au moyeu âge, incarnant l'institution dans son patron, ils en vinrent à considérer le prince des Apôtres comme le prince des Romains'; le peuple de Rome fut réputé le peuple spécial
1) Vita Gregorii II, c. 8 : « aibi omnes ubique in Italia duces elegerunt atqae sic de pontificis deque sua immunitate cuncti studebant. »
«) - Patriciatas B, Pétri i», semble le terme consacré, d'après l'Epistola Hadriani (C. C. n«> 98, p. 290).
de St'Pierre^ ; ce qui était enlevé aux Romains, était censé enlevé à St-Pierre * ; ce qui leur était donné ou rendu, était par là même rendu ou donné à St-Pierre^. Et au fort du péril lombard, on faisait descendre S. Pierre lui-même sur la terre pour solliciter, dans une prosopopée célèbre, l'assistance des Francs contre les Langobards en faveur de sa ville et de son peuple de Rome*.
La politique romaine sous les papes Grégoire II et Grégoire III.
De bonne heure, les papes ont été amenés à intervenir dans la sphère de la politique extérieure. On se souvenait toujours de S. Léon le Grand arrêtant Attila au seuil de ritalie^; de S. Grégoire le Grand faisant lever le blocus de Rome par les Langobards d'Agilolf'^. Soit quils agissent sur un ordre de leur maître, soit qu'ils se rendent à la supplication de leurs concitoyens, aucune démarche ne cadrait mieux avec la mission pacifiante de l'Eglise. Aussi, une fois que les habitants de Rome furent maîtres de leurs destinées, le pape devint leur mandataire naturel dans toutes leurs relations extérieures. Les Romains ne songeaient pas encore à rompre avec l'empire, dont ils avaient besoin pour tenir tête aux Langobards. Lorsqu'éclata la rébellion contre l'empereur iconoclaste, ce que voulaient les Romains d'Italie, c'était élire un empereur orthodoxe pour aller l'installer sur le trône de Constantinople". Ce fut le pape Grégoire II qui
1) - 5. Pétri peculiaris populus », c'est l'expressioD qui revient sans cesse dans les lettres du pape Grégoire III & Charles Martel (C. C. p. 14, 16, H), du pape Etienne II à Pépin (ib, p. 58, etc.).
'^) Epifltola Gregorii m (Reg. n» 1734) au sujet des quatre villes enlevées par Liutprand « quatuor castella B. Petro erepta. »
3) Donation de Sutri par Liutprand : • Sutriense castrum B. apostolis Petro et Paulo rex restituit atque donavit •» (Vita Gregorii II, c. 10).
*) Epistola B. Ptftri (C. C. n<* 10) : « populus meus romanus, a Dec mihi commissue. «
5) Supra, p. 70.
•) Supra, p. 181.
') Vita Gregorii II, c. 17 : « cognita imperatoris nequitia, omnis Italia consilium iniit ut sibi eligeret imperatorem et Constantinopolim duceret.
les en empêcha : Romain dans Tâme, comme il Tétait d'origine, il prit le parti de Tautorité impériale, qu'il espérait encore ramener à l'orthodoxie. Lorsque d'autre part l'exarque de Ravenne s'avisa pour réduire les Romains de faire attaquer leur ville par Liutprand, Grégoire II n'hésita pas à se porter en personne à la rencontre de l'ennemi et le toucha, par cette démarche, tellement que le roi rebroussa chemin, après avoir déposé sur le tombeau du prince des Apôtres son glaive, sa couronne et son manteau royal. Quant à lexarque, Grégoire II non seulement pardonna ; mais il l'aida à réprimer un usurpateur, Petasius, qui soulevait en ce moment la Toscane*. Son successeur, Grégoire III, qui était Syrien d'origine, montra au début la même fidélité à l'autorité temporelle de l'empereur, tout en défendant contre lui les droits de l'orthodoxie. C'est sur sa démarche' que le doge ou duc byzantin, Orso, de Venise armait une flotte pour reprendre Ravenne occupée par les Langobards. Et lorsque les Romains, assiégés par Liutprand pour la seconde iois (A® 739), se tournèrent vers Charles Martel, le pape, en se prêtant à cette démarche, ne s'écartait pas des traditions politiques de l'Empire, qui avait essayé déjà de se débarrasser des Langobards en jetant sur eux les Francs, conformément à cette vieille tactique romaine d'opposer barbares à barbares^. Mais les Romains cette fois voulaient aller plus loin. On agitait parmi eux le projet de rompre, non seulement avec l'empereur, mais avec l'empire. On proposait d'offrir à Charles Martel le consulat c'est-à-dire la souve-
Sed compescuit taie consilium pontifez, sperans conversionem principis. Ne désistèrent ab amore vel fide romani imperii, admonebat. » — Warnefrid VI, 49 : « nisi eos pontifex prohibuisset, imperatorem super se constituere sunt aggressi. «>
M Yita Gregorii II, c. 23.
^) Sor ces EpiBtolae Gregorii adressées an doge et au patriarche de Venise voir supra p. 408, n. 3.
3) Tel le conseil donné aux Romains par l'empereur Justin en 577. Ménandre, Excerpta (vol. XII du Corpus Byz., p. 327).
raineté de Rome*. Dans quelle mesure Grégoire III a-t-il trempé dans ce complot? Les documents ne permettent pas de rétablir*. Le pape mourut au milieu des anxiétés de cette lutte (déc. 741), presque en même temps que Charles Martel.
La pacification du pape Zacharie (741-752).
Son successeur, le pape Zacharie, était un Grec d'origine, le dernier des papes grecs : on lui attribue un esprit conciliant; une douceur extrême de caractère; un désintéressement parfait, n'ayant d'autre politique que de vivre en paix avec tout le monde; avec cela, les goûts d'un lettré, se plaisant à traduire en grec les Dialogues de son illustre prédécesseur, S. Grégoire le Grand ^. C'est de ce pape Zacharie que l'on peut dater les débuts du pouvoir temporel du St-Siège. Fait significatif, Zacharie fut ordonné presque aussitôt qu'élu, sans attendre la confirmation habituelle de l'empereur : c'était un premier acte d'indépendance. Zacharie toutefois n'entendait pas mettre en question l'autorité impériale sur le territoire romain ; entrant aussitôt en relation avec le Copronyme, qui venait de succéder à Léon risaurien, il en sollicita et obtint la concession à l'Église romaine d'un patrimoine important, aux environs de Rome; ç'à été le
^) Los textes italiens sont muets sur ces événements, sauf une allusion -dans la Vita Stephani 11^ c. 9. — Par contre les chroniques franques sont très explicites : Frédôgaire, c. 110 : *> eo pacte patrato ut a partibus imperatoris recederet (papa ou populusf) et consulatum romanum Gaxx>lo sanciret. » Chron. de Moissac A° 742 : «* quod sese populus romanus, relicta imperii dominatione, ad suam (Caroli) defensionem convertere volaissefc. -
^) Des Epistolae Gregorii m à Charles Martel, la première est perdue. Le n<» 1 du C. C. n'est qu'une lettre de rappel. Le n° 2 a pour principal objet de réfuter les allégations des envoyés de Liutprand (supra p. 480). En tout cas, cette correspondance ne nous fait pas connaître les instructions des envoyés pontificaux, qui étaient orales : « in ore posuimus quae in auribas tuae Excellentiae suggerere debeat. » On ne peut rien conclure de renvoi des clefs de St-Pierre, qui étaient des clefs-reliquaires (supra, p. 432, n. 2) « quae vobis ad rogum (= rogationem dans les diplômes lombards du temps) -direximus ». La correction ad regnum de certains éditeurs est inadmissible.
3) Voir son portrait par l'anonyme de la Yita Zachariae, passim.
dernier acte de souveraineté accompli dans ce duché par un empereur- byzantin. Pour le reste, on voit Zacharie gouverner rÉtat de St-Pierre avec la môme indépendance que son Eglise. S'agit-il de la police intérieure, c'est Zacharie qui en assume la responsabilité *, et s'il s'absente, il délègue ses fonctions au duc byzantin de Rome*, qui n'est plus que son lieutenant. S'agit-il de défendre son peuple contre un envahisseur étranger, c'est encore lui qui entreprend cette tâche périlleuse sans autres armes que celle de la parole, qu'il avait singulièrement persuasive. Les Romains de Rome étaient en guerre avec Liutprand : Zacharie leur fait accorder par celui-ci une trêve particulière de 20 ans. Les Romains réclamaient quatre villes enlevées à leur duché par les Langobards : Zacharie, par une simple démarche personnelle auprès du roi, en obtient la restitution. Bientôt on accourut des autres parties de l'Italie implorer la médiation de ce négociateur irrésistible. A l'appel des Romains de l'exarchat, cernés parles Langobards, Zacharie dut retourner plaider leur cause à la cour de Liutprand, qui, pour la seconde fois, se laissa désarmer, et quand les Romains de Pérouse à leur tour furent assiégés par le roi Ratchis, il suffit d'une démarche personnelle du même pape pour débloquer cette ville. En même temps, Zacharie assurait la délivrance des captifs de guerre ; il rachetait de ses deniers de malheureux esclaves prêts à être embarqués pour l'Afrique. Ainsi, sans prétendre à un autre rôle que celui de bon pasteur et de père de son peuple, Zacharie fut pendant dix années l'ange tutélaire de l'Italie, à laquelle il assura une sécurité et une prospérité inconnues depuis longtemps^.
1) Cette responsabilité résulte de IXpistola Bonifacii, n^ 42, qui s'en prend au pape de la tolérance des folies des Januaria et des BrumaXia célébrés sur les places publiques de Rome, au grand scandale de ses barbares convertis ; ce dont le pape croit devoir de son côté se justifier, ib. n^ 43.
*) Yita Zachariae, c. 8 : • relicta Romana urbe Stephano patricio et duci ad gubernandum. »
^) Yita Zachariae, c. 28 : omnes utpote pater et bonus pastor amplectens atque ntiliter favons... Hujus itaque temporibus in magna securitate et laetitia populus a Deo illi commissus degens yizit. •
C'est ainsi que s*est formé à Rome même, et avant toute intervention étrangère, le premier noyau d'un État nouveau, au sein duquel le pape règne sans autre titre que son dévouement, sans autre appui que sa popularité. Mais ces heureux débuts du gouvernement temporel furent suivis d'une crise violente qui allait remettre en question l'existence du petit État pontifical.
Les négociations diplomatiques du pape Etienne II (752-757).
Le pape Etienne II * venait de succéder à Zacharie lorsque le roi Aistolf, déjà maître, par la conquête de Ravenne, de presque toute l'Italie byzantine, s'avisa d'exiger des habitants de Rome l'obéissance et le tribut qu'ils devaient naguère aux exarques byzantins. Ceci semblait directement contraire à la trêve entre Romains et Langobards que le pape venait de faire renouveler pour quarante ans. Mais en vain députa-t-il deux abbés langobards pour rappeler leur maître au respect des traités jurés. Aistolf fut insensible à ces remontrances et renvoya ces moines dans leurs couvents, avec défense de repasser par Rome. Rome était aux abois. Il n'y avait plus d'armée byzantine chargée de la défense de l'Italie ; on ne pouvait compter davantage sur les anciens alliés de Spolète et de Bénévent, que leur roi avait ramenés à l'obéissance. C'est dans cette situation, on l'a vu, que l'idée du protectorat franc était revenue à l'ordre du jour comme la seule défense efficace à opposer aux menaces des Langobards. Aussitôt s'ouvrirent entre Rome et la cour franque les préliminaires d'une longue négociation, qui ne devait se terminer qu'en Gaule dans le tête à tête du pape Etienne et du roi Pépin.
Le séjour d'Etienne en Gaule et la campagne de Pépin
^) Jaffé a jeté la confasion dans le numérotage de ces papes Etienne, en comptant comme Etienne II, un élu de ce nom qui est mort après trois jours, avant d*avoir été consacré, en sorte que, dans sa belle collection de textes, Etienne II est devenu Etienne III, et Etienne III porte le n* lY.
en Italie, qui ont été racontés plus haut, ont donné lieu à des actes diplomatiques sur lesquels il faut revenir, parce que c est par ces actes que le pouvoir temporel du St-Siège, qui n'existait encore qu'en fait, est entré dans le droit public européen. On a encore les lettres de créance des premiers envoyés pontificaux*, mais non la teneur de leurs instructions, qui étaient orales. On pressent que ce ne sont pas les querelles des habitants du duché de Rome avec leurs voisins les Langobards qui allaient émouvoir la nation des Francs aux prises avec tant d'autres difficultés.
Pour plaider cette cause avec quelque chance de succès, un intérêt plus grave devait être mis en avant : c'était l'indépendance du chef de l'Eglise universelle à laquelle toutes les nations catholiques étaient également intéressées. C'est dans ces termes que la question romaine fut alors débattue pour la première fois dans les pourparlers tour à tour interrompus ou repris durant le long séjour d'Etienne II parmi les Francs. Mais, comme rien n'en a transpiré, sinon les résultats, relatés dans les chroniques aussi maigres que sèches du temps, on en est réduit à conjecturer le pourquoi des solutions arrêtées alors.
L'autonomie romaine présentait une lacune grave : l'agression armée d'Aistolf venait de le démontrer. L'autorité morale dont le pape était revêtu, était très suffisante tant qu'il ne s'agissait que de négocier, d'envoyer ou de recevoir des légations, de conclure des alliances ou des traités. Mais contre la force armée, le pape était impuissant : il lui manquait le plus essentiel des droits du souverain, le pouvoir du glaive, ce jus gladii, dont l'exercice est incompatible avec son caractère sacerdotal. De là l'appel aux Francs, le recours au bras séculier de Pépin, et c'est ici qu'on se heurtait à la difficulté principale, qui n'était pas d'affranchir la papauté, maïs bien de maintenir Tindépendance d'un souverain désarmé, Pour aboutir à une solution durable, il importait d'associer
») Supra, p. 484, n. 3.
Pépin d'une façon permanente à l'œuvre qu'il allait entreprendre, et c'est dès lors sans doute que fut imaginé le titre nouveau de patrice des Romains *, comme expression officielle du protectorat exercé désormais par le roi franc au sein de TÉtat pontifical. Ce patriciat des Romains est-il dû à une inspiration soudaine du pape dans le cours des négociations ou y eut-il sur ce point une entente préalable ^ntre le peuple de Rome et lui ? On ne le sait. Sans doute la proclamation officielle n'en fut faite qu en Gaule, et vraisemblablement lors du renouvellement du sacre à St-Denys (28 juillet 754)^ : ce qui justifie cette conjecture, c'est que, dans la correspondance pontificale, Pépin et ses deux fils sont toujours appelés ensemble rois et patrices^, et que ses fils ne sont rois que depuis ce sacre. Mais le principe de <;ette combinaison était déjà arrêté dans les entrevues antérieures : c'est en sa qualité de futur patrice que Pépin avait pris les engagements si solennels contenus dans le célèbre pacte de Kiersy, conclu trois mois avant le sacre, entre le roi Pépin et le pape Etienne (14 avril 754).
Le pacte de Kiersy (A» 754) et ia donation de Pépin {Ap 736).
Ce pacte de Kiersy* est appelé, par le pape Etienne luimême dans une lettre de l'année suivante, une charte de
^) Le titre de patrice tout court était purement décoratif dans le basempire ; il était donné aux fonctionnaires les plus élevés, généraux oa gouverneurs, suivant immédiatement les membres de la famille impériale, auxquels étaient réservés les titres à'Atiguste et César. Ce qui est nouveau, «elon la juste observation de Mgr Duchesne [p. 25), c'est le mot Romanorum toujours accolé- à celui de patrice, quand il s'agit des rois francs, poar définir leurs rapports durables avec Rome.
3) Codex Carolinus n9 8 : Epistola Stephani, A<> 756 : • Pippino, Carolo et Carlomano tribus regibus et nostris Romanorum patricîis, » et passim.
^) Les Privilégia S. Ecclesiae Romanae {û9 1-4 du Codex diplomaticus Domina Umporcdis S. S. p. p. Theiner, vol. I. Rome 1861) soulèvent un des problèmes les plus ardus de la diplomatique carolingienne. Du premier de ces trois diplômes de la Promissio de Kiersy, A*' 754, qui est l'acte initial.
■donation (donationis pagina), expression assez impropre puis- •que, pour donner, il faut avoir, et qu'à cette phase des négo- <5iations Pépin ne possédait en Italie pas un pouce de terrain qu'il pût donner. Le biographe du pape Hadrien appelle cet acte plus exactement une promesse de donation (donationis promissio), dont Taccomplissement était, en effet, subordonné à un futur contingent, au succès éventuel des armes franques en Italie. Comme dans les traités dits d'alliance, les parties contractantes stipulaient, non pour le présent, mais pour l'avenir. Ce qui donnait à cet acte l'aspect anticipé d'une donation pieuse, c'est que, comme dans celle-ci, Pépin
le texte est perdu; en dehors d une version fort suspecte, connue sous le nom de Fragmetitum Fantuzzianum (du nom du premier éditeur), on n'a sur ce document que des allusions vagues dans Xo&Epistolae du C, C. — De la Goofimiatio Caroli, k? 774, on n'a plus que Tanaljse du Liber jtonti/icalis (Duchesne I, p. 498), qui a passé de là dans le cartulaire de Cencius, Liber Censuum Ecd. R. (p. 345 de l'édition de Fabre, Paris 1900). — De la €oiifinnatio Lodovid, Â<* 817, ou a un texte complet, mais en copie dans le même cartulaire (p. 362 Fabre). En Fabsence des originaax, la critique a contesté Tauthenticité de ces diplômes, faux d'après les uns, interpollés daprôs les autres, par des Arguments intrinsèques, tirés de l'exagération territoriale de ces concessions. Dans cette condamnation, il fallait logiquement comprendre une 3™* confirmation, le PriTileginm Ottoniannm de 962 (n® 235 des Diplomata Ottonis I, vol. I, p. 322 de la série in-4 de Pertz), qui présente les mêmes exagérations. Toutefois, de ce dernier diplôme, on a retrouvé non seulement une copie authentique, vidimée au concile de Lyon de 1245 (Huillard-BréhoUes, Rouleaux de Cluny, Paris (Institut) 1865 in-4), mais l'exemplaire de luxe, conservé aux Archives Vaticanes, en lettre d'or «ur parchemin de pourpre, qui équivaut à l'original, dont il est la réplique. En présence de ces textes authentiques, la critique a du se rétracter. De plus, la réhabilitation du diplôme d'Otton entraîne celle des diplômes antérieurs, puisque les difficultés d'interprétation sont les mêmes des deux côtés. Cette rôhabilition, commencée par Ficker, Die Recuperaiionem der R. Kirche {au vol. II de ses Forschungen, Inspruck, 1869), a été complétée par Th. Sickel. Das Privilegium Ottos /. Inspruck 1883, et par Lamprecht, Die rômische Frage, Leipzig, 1889. 11 n'est pas jusqu'au plus suspect de ces textes, le Fragmetitum Fantuzzianum, qui ne doive bénéficier de cette réhabilitation dans une certaine mesure, au jugement de M. Hubert (cité : p. 258), d'après lequel : - c'est une contrefaçon de la Promissio de 754, dont on est obligé de tenir compte; l'auteur pouvait avoir vu quelque part une copie ou un résumé de ce texte; il écrivait de mémoire; d'où ses inadvertances ».
faisait cette offre à St-Pierre, c est-à-dire, à TEglise romaine et ne demandait en retour d autre avantage que des prières pour son salut éternel. Au point de vue de Pépin, c'était une libéralité pure. Au point de vue des Romains, au contraire, c'était moins une donation qu'une restitution puisque les territoires promis, jusqu'à la récente invasion d'Aistolf, leur avaient toujours appartenu, et il ne faut pas s'étonner que, dans la correspondance du pape, il soit question tantôt de restitution, tantôt de donation, termes parfois réunis, dans telle phrase, par exemple, où il est parlé des lieux dont Pépin stipulait « la restitution par son acte de donation^. « Avec cette promesse de donation à l'apôtre St-Pierre, c'està-dire à l'Église de Rome, le même pacte devait contenir une promesse de protection pour le peuple romain, et comme il importait de axer sur qui et jusqu'où s'étendrait cette protection, le texte traçait une frontière géographique qui coupe la péninsule d'une mer à l'autre et en fait deux parts, l'une revendiquée par les Romains, l'autre laissée aux Langobards. Cette frontière, qui comtoence à Luna pour aboutir à Monselice, comprend, avec l'exarchat de Ravenne, aussi bien les provinces, de Vénétie et d'istrie, qui étaient toujours byzantines', que les duchés de Spolète^ et de Bénévent, qui étaient depuis si longtemps langobards. De plus à l'Italie romaine, étaient encore rattachées ses dépendances insulaires, nominativement la Corse ^ et peut-être la Sicile.
En traçant cette frontière entre eux et les Langobards, sans consulter ceux-ci, il va de soi que les Romains se fai-
1) c. c. n° 6 (p. 36 Jaifé) : ** per donationis paginam civitates et loca restituenda conûrmastis. »
<) Ces deux provinces sont mentionnées en termes exprès dans \epactum générale de 754. Voir p. 508, n. 4.
3) Sur le duché de Spolôte cfr. TEpistola Hadriani C. C. n» 57, p. 191 : - ipsum Spoietinum ducatum vos (les Carolingiens) praesentaliter offeruisiis Beato Petro ».
^) Sur la Corse, cfr Leonis m Epistolae n» 1 (Jaffé, p. 310) : • De insala Corsica. .. ut vestra donatio semper firma et stabilis permaneat. »
saient la part belle; ils en revenaient au temps où ces territoires étaient encore réunis sous une domination commune, et, à les entendre, la conservation ou la restitution de cette vaste zone était pour Rome une question d'existence'. Il faut ajouter, quant à Spolète et Bénévent, englobés dans cette zone, que depuis quelque temps ces duchés s'étaient détachés virtuellement du reste du royaume langobard, pour faire cause commune avec les Romains de Rome^. Telle serait l'explication du fameux pacte de Kiersy, dont la teneur demeure conjecturale, et qui fournit aux savants une matière inépuisable de discussions^.
Pour réaliser ce programme, après l'échec de toutes les négociations. Pépin dut tirer l'épée, on a vu avec quel succès. Cette première campagne fut suivie d'un traité gênérai entre Romains, Francs et Langobards (A° 754)^, qui reproduisait dans ses grandes lignes, le pacte de Kiersy, puisque l'on constate que l'Istrie et la Vénétie ^ sont comprises dans les territoires dont Aistolf prenait l'engagement
1; C. C. n^ 11, p. 64 : « quod oequaquam ipse populus vîvere possit extra eorum fines et territoria atque possessiones, absque civitatibus illis quae semper cum eis sub unius dominii ditione erant connexae. *>
'-) Cette rapture est constatée par une lex Ratchis régis de 74t>. où Spolôte et Bénévent sont rangés, avec Ravenne et Rome, parmi les territoires étrangers, où il est interdit d'envoyer un négociateur sans autorisation du roi.
3) On peut suivre cette discussion, qui a enfanté toute une littérature, dans les Revues les plus répandues, dans la Revue historique, vol. 20 (Bayet, Etienne III en France. 1882); vol. 33 (Gasquet, Royaume lombard. 1887); vol. 69 (Hubert, Etats de VEglise^ 1899); — dans l'HiST. Zeitschrift, vol. 44 (Sybel, 1882); vol. 70 (Kehr, 1893); vol. 72 (Schaube, 1894); — dans les MiTTHEiLUNQKN de l'Institut autrichien, vol. 5(Schefl'er-Boichorst, 1884); vol. 16(Sackur, 1895); vol. 19 («. 1898).
^) Ce Factnm inter Romanes, Francos et Langobardos est mentionné dans one Epistola Stephani II, C. C. n<> 11 (JafTé p. 65) : ** sicut in pactis a tua (Pippini) bonitate confirmatis continetur,»» — dans la Vita Stephani II, c. 22; — dans une Epistola d'Etienne III (voir la note 5) ; — dans une réponse & Désidere attribuée par Tauteur de la Vita Hadriani, c. 2, à ce dernier.
5) Epistola Stephani DI (Troya, n* 946) : « in nostro pacto generali, quod inter Romanos, Francos et Langobardos dignoscitur provenisse, et ipsa vestra Istriarum provincia constat esse confirmata atque annexa simulque Venetiarum provincia ».
de respecter Tintégrité. En vertu de la même convention, ce prince devait évacuer tout le territoire conquis par lui. Mais à qui remettre le territoire devenu disponible? Impossible de le restituer à son ancien maître byzantin, qui n avait su ni le défendre, ni le reprendre. Laissés à eux-mêmes, les habitants étaient moins encore en mesure de résister à une nouvelle agression des Langobards. Cest ici que la promesse de Kiersy devait sortir ses eifets. En vertu de celle-ci, Texarchat de Ravenne avec la Pentapole de l'Adriatique furent annexés au duché de Rome, sous lautorité commune du Saint Père, et quoique celui-ci, s'adressant à Pépin lui-même, affecte de se servir du terme de restitution, pour le jeune Etat romain, c'était bel et bien doubler ses possessions.
Toutefois Tannée suivante, comme Pépin redescendait en Italie pour forcer Aistolf à exécuter ce traité, aussitôt violé que juré, il rencontra sur son chemin les ambassadeurs dune troisième puissance, du César byzantin, venus pour demander au nom de leur maître la rétrocession de ces anciennes possessions impériales. C'est alors que Pépin fit cette réponse mémorable : « qu'il n'avait tiré Tépée que pour lamour du S. Pierre et la rémission de ses péchés, et que pour rien au monde il ne reprendrait ce qu'il avait une fois oifert au prince des Apôtres * . »
A la suite de la deuxième campagne de Pépin, non seulement le traité général de l'année précédente fut renouvelé^; mais cette fois Pépin fit dresser un acte spécial de donation, qui est beaucoup moins étendu que la promesse de Kiersy : la promesse de Kiersy^ qui s'étendait à la plua grande partie de l'Italie, était avant tout dirigée contre les^ Langobards. La donation de Pépin (A** 756) semble plutôt dictée par la démarche de l'empereur byzantin : il ne comprend que l'exarchat de Ravenne et la Pentapole de l'Adria-
ï) Vita Stephani II, c. 25.
2) Vita Stephani II, c. 26 : denao confirraato anteriore pacfo, qui perelapsam VIII indictionem (A^ 754) proTenerat. »
LES ÉTATS DE LÉaLlSE. 511
tique, conquis sur les Byzantins par Aistolf, reconquis sur Aistolf par Pépin ; il ne comprend ni Rome, ni son duché, que les Langobards avaient menacés, mais non pas occupés. Cet acte daté de Pavie fut déposé sur le tombeau de S. Pierre, avec les clefs d'une vingtaine de villes formant laccroissement territorial de TEtat romain * .
A partir de ces traités solennels, il existe dans le droit public européen un Etat d'un genre nouveau, défini par son nom même : c'est TEtat de l'Eglise — Sanctae Ecclesiae respublica^ — selon l'expression officielle qui apparaît déjà dans les documents pontificaux d'Etienne IP. Au sein de cet Etat, le pape exerce à la fois le pouvoir spirituel et le pouvoir tetoporel, associés dans une union personnelle, mais toujours distincts par leur ressort comme par leur nature : car tandis que le pouvoir spirituel du pape embrasse le monde chrétien, son pouvoir temporel ne dépassait pas les frontières de l'ancien duché de Rome, accru par les restitutions d' Aistolf. C'était peu au gré du peuple de Rome, qui prétendait ne pouvoir exister sans les possessions qui avaient toujours été réunies sous une autorité commune^. En d'autres termes, les Romains ne réclamaient rien moins que les frontières de toute l'Italie byzantine : c'est ce qu'ils remontraient à l'envoyé de Pépin à Rome, et telle semble avoir été, en eflFet, la portée du pacte de Kiersy. Bientôt l'occasion se présenta de faire valoir ce vaste programme des Romains.
Quelques mois après sa défaite, Aistolf mourait d'un accident de chasse, sans laisser d'héritier (A"" 756)*; le trône était vacant, et deux prétendants se le disputaient : d'une part un duc de Toscane, Désidère (Didier), qui était soutenu par les Langobards de son duché ; d'autre part le frère d' Aistolf, Ratchis, son prédécesseur devenu moine, mais qui avait
1} YUa Stephani II, c. 46 : • donationem in scriptis emisit quae et usque hactenas in archivio S. nostrae Ecclesiae recondita tenetur. »
*) C. C. n* 6 : Epistola de 755, p. 35 ; n« 1 1 : Epistola de 757, p. 65.
*) Voir le texte cité, p. 508 n. 1 .
*) C. 0. n« 1 1 (Jaffé p. 64). — Vita Stephani, c. 48. — Annales Regni, 756.
conservé des partisans dans le nord de Tltaiie. Il fallut que le pape intervînt pour ramener Ratchis dans sa retraite, et en retour, Désidère, dans sa reconnaissance, s'enapressa d'offrir aux Romains non seulement son alliance, mais encore de nouvelles restitutions, comprenant les conquêtes faites à leurs dépens par un autre de ses prédécesseurs, Liutprand : ce fut l'objet d'un nouveau traité^ non moins solennel *, conclu entre le roi Désidère et le pape Etienne II, représenté par son frère Paul (A"" 757). Peu de mois après Etienne mourait à son tour, laissant la conjtinuation de sa politique à ce même Paul, son frère, élu presque aussitôt, par le clergé et le peuple, son successeur*.
Les relations extérieures de Rome sous le pape Paul I (757-767).
Initié à toutes les négociations du règne précédent, le pape Paul était mieux en mesure que personne de diriger les relations extérieures du jeune Etat romain soit avec ses anciens maîtres, les Byzantins, soit avec son nouveau protecteur, le roi franc, soit avec ses voisins les Langobards'. Entre Rome et Constantinople, les relations demeuraient tendues, envenimées quelles étaient par la querelle religieuse. Néanmoins l'autonomie romaine n'impliquait pas rupture avec lempire romain, comme le constatent les actes officiels des papes, qui continuent à les dater des années de l'empereur régnant à Constantinople*.
Pépin de son côté, tout en maintenant avec fermeté
i) C. C. ib, u Desiderius, in praesentia Folradi, poUicitus est restituendum B. Petro civitatee reliquas, etc. « Yita Sup?iani II, c. 29 : » per scriptam paginam terribili juramento Desiderius professas est sponsionem adimplere » .
2) C. C. n« 12 (Jaffé p. 68) : Epistola PanU I. — Yita Pauli, c. 1.
3] Le C. C. ne comprend pas moins de 32 lettres du pape Paul, qui nous permettent de suivre assez bien le détail de ces relations diplomatiques.
*) Voir les Rkgesta pontificum de 757 à 772 (n*> 2331-2395). A paitir de cette dernière date, les papes compteront les années, non plus de Tempereor, mais du roi franc en Ita'ie.
LEà ÉTATS DB L^ÉaLISB. 513
l'alliance romaine, ne donna aucune suite à la démarche du peuple de Rome, qui demandait déjà de nouveaux agrandissements de territoire * . Il refusa de retirer sa protection à Désidère, devenu roi des Langobards avec son appui. Il semble même s'être déchargé sur lui de son rôle de protecteur de l'Etat romain. Jamais il ne se prévalut de son titre de patrice des Romains, qu'il ne prend dans aucun de ses actes, alors que le pape met une véritable insistance à le rappeler en s'adressant soit à lui, soit à ses fils. Il ne se rendit pas davantage au vœu du pape, qui insiste pour avoir à Rome un envoyé franc permanent*. Il se borna à des légations temporaires pour résoudre les difficultés pendantes ^. A diverses reprises, il recommande au pape de s'entendre avec Désidère et au besoin d'invoquer l'assistance de celui-ci*.
Le roi des Langobards était loin pourtant de s'être réconcilié avec le nouvel ordre de choses créé en Italie par l'intervention des Francs. Avec lui, les relations du pape Paul ne cessèrent d'être difficiles. Dès le début de son règne, il avait tourné ses armes contre les duchés de Spolète et de Bénévent, qui s'étaient placés sous le protectorat franc. A Spolète, il destitua le nouveau duc Alboin, que les Langobards de Spolète s'étaient donné spontanément. A Bénévent, le duc Liutprand, dernier représentant d'une dynastie séculaire, dut chercher un refuge à Otrante, et Désidère le remplaça par son propre gendre Arichis (A** 758)*. Pendant toute la durée du pontificat de Paul I, Désidère non seule* ment éluda la promesse de restitution faite à son prédécesseur, et renouvelée dans deux entrevues personnelles^ ; mais
1) C. C. n? 13 : SenatiiB popnliutqae Romaniu ad Pippînam : « peUntes at dilatationêm hojus provinciae perficere jubeatis. •»
«) C. C. no 30 (Jaffé p. 112); n* 32 (ib. p. 116).
«) Légation d'Autchaire en 7Ô0 : C. C. n« 19 (Jaflfé p. 87).
4) C. C. n» 39 (Jaffé p. 137).
«) C. C. no 17 (». p. 79).
•) L'une en 758 : C. C. Epistolae Panli, n^ 16 (Jaffé, p. 76), n? 17 (ib. p. 80); l'autre vers 765 : Uem n» 37 (ib. p. J33).
HISTOIRB DU MOTSN AOB. 83
il était accusé de tremper dans les complots des Byzantins, qui avaient encore un pied en Italie, et qui épiaient le moment dy récupérer lexarchat. La mort du pape Paul allait lui fournir une occasion inattendue de faire la loi à la papauté elle-même (A** 767).
Luttes intérieures à Rome jusqu'à ravénement du pape Hadrien I (767-773).
En passant de l'autorité des empereurs sous celle des papes, les institutions urbaines de Rome na valent pas subi de changement : c était le régime byzantin en vigueur depuis la réforme de l'empereur Héraclius'. Les pouvoirs civils y avaient passé aux mains des autorités militaires : le peuple se confondait avec l'armée, et les chefs de larmée étaient en même temps les chefs du peuple ; sous les titres militaires de ducs y cartulaires, cofnles, tribuns^, ils formaient l'aristocratie laïque de la ville, en regard du clergé cardinal de l'Église romaine, évêques, prêtres et diacres, qui formaient une sorte d'aristocratie ecclésiastique. Les deux ordres concouraient aux élections pontificales; ils ne devaient pas tarder à s'y disputer la prépondérance, du jour où un pouvoir temporel considérable était venu se greffer sur le pouvoir spirituel de la papauté. A la mort du pape Paul I, la rivalité éclata ouvertement. Quatre frères appartenant à cette aristocratie militaire, en tête un duc de la ville de Népi, Toton, avec quelques troupes ramassées en chemin, pénétrèrent dans Rome, s'emparèrent du Latran et y proclamèrent pape Constantin, l'aîné des quatre. Ils forcèrent l'évêquedePalestrine à conférer les ordres sacrés à cet intrus, qui était encore laïc; après quoi cet ancien soldat se fit prêter comme pape le serment par les Romains. Constantin II entra aussitôt en relation avec le roi des Francs, Pépin,
1) Supra, p. 229.
^) C'est Tordre hiérarchique suivi dans la siuciiption des lettres écrites au nom du peuple romain, dont nous avons un spécimen dans le C. C. n^ 8 : « Duces, cartularii, comités, tribunentes et universus populus et exereitna Romanorum ** (Février 756).
LES ÉTATS DE l'ÉGLISB. 515
protestant, dans les lettres qu'il lui écrivit*, n'avoir accepté cette haute dignité que malgré lui. Pépin laissa ces lettres sans réponse. Sans doute, il avait été déjà prévenu par les adversaires de l'intrus. A la tête de ceux-ci, se trouvaient les deux principaux personnages du règne précédent, l'un Christophe, qui était, comme primicier, le chef de la chancellerie pontificale*, l'autre, son fils Serge, qui était, comme sacellaire, le chef des finances. Constantin s'était empressé de s'assurer de leurs personnes. Néanmoins ils réussirent à s'évader de Rome et trouvèrent un refuge chez les Langobards. Là, se prévalant de l'alliance qui n'était pas encore rompue entre Rome et le roi Désidère, ils provoquèrent une intervention militaire de celui-ci. Avec quelques troupes qui leur furent prêtées, sous la conduite d'un prêtre lombard, Waldipert, ils reprirent le chemin de Rome, et c'est la seule fois que Rome fut envahie par les Langobards, arrivant non comme ennemis, mais comme arbitres dans les dissensions intérieures de cette ville. Le chef de la faction militaire, le duc Toton, fut assassiné; le pape Constantin, son frère, traité en prisonnier. L'agent de Désidère, Waldipert, profitant du désordre du premier moment, avait déjà fait proclamer pape un candidat agréable à son maître ; c'était un moine Philippe, vénérable, mais sans crédit, qui fut renvoyé dans son monastère dès le lendemain. Christophe, le primicier, avait un autre candidat, un prêtre de carrière, et dans une assemblée générale au forum, il réussit à le faire reconnaître à la fois par le clergé et par l'aristocratie laïque, sous le nom d'Etienne III (août 768). Aussitôt éclatèrent les représailles. Constantin II fut tiré de sa prison et eut les yeux crevés. Waldipert subit la même mutilation et en mourut presque aussitôt^. Pour légaliser cette révolution cléricale et en même temps couper court au retour de ces désordres, un concile était nécessaire : Serge le sacel-
1) C. G. n*» 44 et 45 : Epistolae Gonstantmi H.
2). Mentionnés dans l^Epistola Pauli (C. C. n» 36) Jaffé, p. 128.
') Le récit de ces événements est consigné dans la Vita StepTiani IIL
laire envoyé à la cour franque, n'y trouva plus Pépin, qui venait de mourir ; mais il s'entendit avec ses fils, qui envoyèrent à Rome la plupart des archevêques de la Gaule, avec quelques évéques, et ceux-ci, réunis à une quarantaine de prélats italiens, y tinrent le concile du Latran (A** 769)*. L'élection de Constantin fut déclarée nulle ; ses actes furent cassés, y compris ses ordinations, et lui-même fut interné dans un monastère. Mais lacté le plus important de ce concile, ce fut, dans la question capitale des élections pontificales, une première constitution canonique, souvent remaniée dans la suite, mais devenue nécessaire pour régler la participation des deux ordres, du clergé et du peuple, à l'élection du chef de l'Eglise et de TÉtat.
Pour achever l'apaisement intérieur de Rome, il eût fallu en ce moment une main ferme. Mais le pape Etienne III, recommandable comme prêtre, était comme politique d'une faiblesse déplorable, laissant tout aller à la dérive au gré des cabales qui s'étaient glissées jusque dans l'entourage pontifical. Les patrons de son élection, Christophe et Sergius, reprirent tout d'abord l'influence qu'ils avaient déjà exercée sous les papes précédents. Brouillés avec Désidère, dont ils avaient fait échouer le candidat et laissé assassiner l'envoyé, ils formèrent à Rome un parti anti-lombard*, tandis que le propre frère du pape, le duc Jean^, et un de ses chambellans, Paul Afiarte, étaient à la tête d'une cabale favorable à Désidère. Celui-ci était de plus soutenu par la reine- mère Bertrade, qui, depuis la mort de Pépin, continuait la politique conciliante de son mari et négociait même un mariage entre sa famille et celle de Désidère. Christophe et Serge eurent beau, dans des lettres écrites par lepape sous leur inspiration *, protester contre ce projet de mariage,
^) Les Acta condlii dans Mansi, vol. XII, p. 713. Cfr Hefele III p. 434. 2) VUa Stephani, c. 28.
') Mentionné comme tel dans la VUa Eadriani^ c. 8. ^) C. C. n^ 47 : Epistola Stephani m, aux rois Charles et Carloman pour les détourner de ce mariage à l'aide d'arguments contraires A la cliarité la
dénoncer à la cour franque les usurpations de Désidère sur le domaine de TEglise ; grâce aux bons offices de la reine Ber* trade. Désidère sut se ménager uue entrevue avec le pape Etienne aux portes de Rome (A^ 771). Ce fut le signal d'une réaction accompagnée de nouvelles violences^ Enhardis par l'arrivée du roi, Afiarteetle parti lombard levèrent la tête. En vain les conseillers du pape, Serge et Christophe, essayèrent de soulever le peuple en leur faveur. Malgré lappui que leur prétait un envoyé franc, présent à Rome, ils furent lâchés par leurs partisans intimidés et sommés de rejoindre, dans la basilique de St-Pierre hors les murs, leur maître, qui eut la faiblesse de les livrer au roi Désidère. Le pape les laissait, à la vérité, dans cette basilique sous la protection du droit d'asile. Mais, c'était un guet-apens : le soir venu, ils furent arrachés à cet asile sacré par Aflarte et ses complices et ramenés jusqu'aux portes de la ville, où ils eurent les yeux crevés : Christophe en mourut trois jours après ; Serge fut jeté dans la prison du Latran, où il survécut encore une année. Quant au pape, loin de réparer ces crimes, il poussa la faiblesse jusqu'à écrire à la cour franque, sous l'adresse de Bertrade, une lettre d'excuses *, où sans doute il déplore ces événements, mais en même temps où il exalte le zèle de Désidère pour sa personne et transforme lâchement
plas élémentaire» tels que la lèpre, la puanteur (supra, p. 300) et autres sottises que le populaire débitait à Rome sur les Langobards. Les inspirateurs sont nettement désignés par la Vita Stephani, c. 28 : « immineutibus atque decertantibus in hoc Christophoro et Sergio. «
*) Sur ces événements, voir VUa Slephani III, 29 32; une chronique bavaroise^ dans la compilation d'Âventinus (d après Duchesne, L. pontipicalis* p. 484) et enfin TEpistola Stephani (G. C. n^' 50>, mais qui est en contra* diction avec sa Vita, et fort sujette a caution. Voir la note suivante.
<) C'est l*%i8tola n<> 50 du C. C. Il est impossible de contester Tauthenticlté de cette lettre, conservée dans un recueil officiel. Pour justifier le pape, on a soutenu que c'est Désidére qui lui aurait extorqué cette lettre, par intimidation. Mais la lettre a été écrite après Texécution de Christophe, partant à Rome et après la libération du pape. Diaprés Mgr Duchesne, cette lettre est inspirée évidemment par Afiarte et le parti lombard, mais sans pouvoir absoudre le pape Etienne, qu*il qualifie de lamentable et dont il juge le pontificat déshonorant pour le Saint-Siège. État pontifical, p. 62-63.
518 HISTOIRE DU MOYfiN AGE.
les victimes en conspirateurs, en accusant ses anciens amis d'attentat à sa vie^ Il n'eut pas le courage de rompre avec les assassins, ni de rendre la liberté au malheureux Serge, qui fut finalement assassiné en prison par les sicaires d'Afiarte. D'autres victimes de la réaction furent exilées. Ce pape ne fut pas mieux obéi dans le reste de ses États, â Ravenne, une faction profita de la mort de l'archevêque Serge pour hisser sur ce siège important un des siens, Michaël, qui n'était pas même prêtre. 11 n'en régna pas moins pendant un an, malgré les protestations du pape. Il fallut, pour débusquer l'intrus, provoquer une émeute avec le concours des Francs (A^ 770)*. C'est au milieu de ces désordres que le pape Etienne mourut (A^ 772). Il fut remplacé par un candidat agréable à la fois au clergé et à l'aristocratie, le pape Hadrien, qui appartenait par sa naissance à la première noblesse de la ville et par sa carrière au clergé du Latran^. C'était un homme d'énergie, qui allait se montrer à la hauteur de la situation. Les sanglantes tragédies dont Rome venait d'être le théâtre, n'en contenaient pas moins une leçon, en révélant les lacunes de ce gouvernement mal équilibré, qui avait trop de pouvoirs et pas assez de puissance. L'élévation temporelle de la papauté réclamait, comme complément, la rénovation de l'empire : ce sera l'œuvre de l'illustre successeur de Pépin, Charlemagne.
^) Cette odiease accasation est détruite par le témoignage du pape Hadrien, qui fit poursuivre comme meurtriers les exécuteurs de Serge (Vita Hadriani, c. 4, 8).
«) Vita Stephani, c. 26. — Hadriani Epistda (C. C. n« 88J.
») Yita Hadriani, c. 1-4.