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CHAPITRE IX

Charlemagne et la fondation de l'empire du moyen âge.

§ ï. — CHARLEMAGNE ROI DES FRANCS.

Textes anciens : les Annales Re^ni et les Annales monastiques, citées p. 478 et 411. — Bginhard, Vita Caroli imperatoris ; Poeta Saxo, Vita Caroli; Monachus Sangallensis, De Carolo Magno (textes de Jafiô dans ses : Monumenta Carolina. Berlin 1867). — yUa B, Alchuini (Jaffé dans Monumenta Alcuiniana. Berlin, 1873). — Vitae Stephani III, Hadriani I (dans le vol. I du Liber pontificaus, éd. Duchesne). — WarnefHd, Gesta epp, Mettensium (série in-foL de Pertz voL II). — Genealogiae gentis Karolinae (ib.J, — Extraits des textes pi-écédents dans Richter. Annalen. Halle, 1887.

Travaux modernes : Abel-Simson, Jahrhûcher des Fr, R. unter Karl d. Grossen. voL I. Leipzig 1883. — Alberdingk-Thym, Karel de Groote. Amsterdam, 1867. — Vétault, Charlemagne. Paris, 1877. — Duchesne, Les premiers temps de VÉtat pontifical, Paris, 1904. — Hodgkins, The frankish invasions, cité, p. 299, vol. VIL — Hartmann, Geschichte Italiens, vol. IL Gotha, 1903.

Le règne de Charlemagne*, auquel nous arrivons enfin, apparaît comme une halte dans le cours des révolutions du moyen âge. Avant lui, on assiste aux tâtonnements déconcertants d'une époque de formation : c'est la mêlée tumultueuse des nations nouvelles qui se disputent durant trois siècles les fragments épars de l'empire romain écroulé. Avec lui, l'ordre renaît ; l'histoire se simplifie : c'est l'apogée de

^) Waifz, Verfassungsgischichte, vol. III, p. 333, passe en revue les jugements portés sur Charlemagne par les historiens les plus célèbres, depuis Montesquieu. Entre les jugements qui ont paru depuis sur ce prince, il £aut citer encore et en première ligne, Ranke, WeUgeschichte, vol. V, et Kurth, Origines de la civilisation, tome IL

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la puissance franque, qui finit par se subordonner toutes les nations germaniques du continent et parvient à contenir leur exubérance en les rangeant dans une organisation commune et bien ordonnée. Ces grands résultats n'ont pas été obtenus sans peine : comme Charles Martel son aïeul, comme son père Pépin, Charlemagne, durant son règne de 47 ans, na presque jamais quitté le harnais de guerre, arpentant sans cesse l'Europe du nord au sud et de l'est à Touest, et brisant sur son passage les dernières résistances de la barbarie. Son règne ne compte pas moins de quarantetrois expéditions militaires, conduites soit par lui, soit par ses lieutenants. Où il ditfère de ses prédécesseurs non moins belliqueux, c'est dans sa conception de la guerre et dacs sa méthode de la faire.

Épris avant tout de civilisation, Charlemagne n'aspirait qu'à être le pacificateur de TEurope. S'il prend les armes, c'est pour rétablir la paix ou la maintenir partout où elle est ou troublée ou menacée. Avant de combattre, il offre toujours des transactions acceptables. Après la victoire, il se montre accueillant aux premières ouvertures du vaincu. La guerre est-elle inévitable? 11 déploie aussitôt le maximum de ses forces, assuré que la campagne sera d'autant plus courte, quelle est menée plus vivement*. Aussi n eut-il le plus souvent qu'à se montrer à la tête de ses forces redoutables pour voir tout fléchir devant^ lui*. La conquête de l'Italie se réduit au siège de deux villes. Dans la guerre de Saxe, qui lui coûta trente ans d'efforts, il ne livra en

1) Eginhaid, vita, c. 11 : « Boaricum heMum céleri fine complet um est. « — Ib, c. 13 : « Boemanicum et Linonicum' [bellum], utrumque céleri fine completum est. » De ses nombreuses guerres, les deux seules tenues pour longues, celles contre les Saxons et contre les Âvars, se décomposent en réalité en plusieurs guerres toujours menées rapidement*

') Cette impression terrifiante des armées de Charlemagne s^est répercutée dans la légende, où elle prend les proportions hyperboliques que lui donne le Monachus Sangallettsîs dans un morceau bien connu, Tarrivée de Charlemagne â Pavie. Il c. 17.

réalité que deux grandes batailles ^ Une seule fois il se laissa entraîner à une exécution sanglante, celle de Verden, dont les résultats tournèrent contre lui. En somme, aucun autre conquérant n a autant épargné les vies humaines soit des siens, soit même de ^ennemi^ Il devait avoir l'intuition de la grande stratégie, pour oser faire manœuvrer à la fois plusieurs armées opérant à grande distance et visant par des routes convergentes un même objectif. Mais le problème le plus difficile qu'il eut à résoudre, ce fut d armer des expéditions aussi nombreuses sans aucun trésor de guerre, levant et faisant marcher ces masses d'hommes libres uniquement par la force de sa volonté, qui faisait plier sous ses ordres toutes les autres volontés. L'armement de chacun proportionné à ses ressources personnelles, la quantité de vivres qu'il lui impose, calculée d'après la durée de la campagne, le nombre et le conditionnement des chariots, tout est prévu dans ses ordres de marche^, jusqu'au moindre détail. Ainsi, dans ses expéditions militaires comme dans ses institutions civiles, on peut dire que la qualité maîtresse de Charlemagne, c'est le génie de l'organisateur.

Les antécédents de Charlemagne.

A cette grandeur devenue inséparable du nom qu'il porte dans l'histoire*, Charlemagne ne s'est élevé que par degrés.

1) Eginhard, Vita c. 8 : « Hoc beUo [saxonico] ipse non amplius cum hoste quam bis acie coniiixit. »» —

') Eginhard, c. 13 : - Incrtientum pêne Francis hoc beUum [contra Avares] fuit. » — Ib. c. 9 : - [ex Hispania] salvo et incoîumi exercitu revertitur, praeter Wasconiam perôdiam (Ronce veaux). » — Le muine de StGaU a recueiUi, non sans la grossir, la même impression : II, c. 17 (p. 691 Jaffé) : - Incruenio beilo humiliatos in servitium accepit Longabardos. » — (p. 693) : « absque cruoris effusione civitatem superavit. »

S) Prenzel, Kriegsverfassung unter den Karoîingern, Leipzig (Diss) 1887, p. 38-66. Le recueil des Capitulaires nous a conservé un de ces Ordres de marche. Capitulaire no 75. Reg. K. n^ 418.

^) Le surnom de Magnus était déjà usuel vingt ans après sa mort^ comme l'atteste une Epistola A^ 835 de son fils Louis le Pieux, Reg. K. n** 951 : tt Carolo, jure praenominato Magno. «

Premier né de Pépin le Bref, lorsqu il naquit vers 742, son père n'était pas encore roi, et des deux frères qui se partageaient alors la mairie du palais, il était le plus jeune. Ou conçoit donc que la naissance de ce fils d'un puJné dans une maison qui n'était pas régnante, ait pu passer si inaperçue que les chroniqueurs du temps n ont tenu note ni du lieu de cette naissance, ni de la date*.

Son éducation fut purement militaire; à 18 ans, sa présence est déjà mentionnée dans les armées de son père. Durant cet apprentissage de la guerre, son intelligence, bien que ouverte à tout, était demeurée inculte, si bien quil n apprit à écrire que tardivement. Les savants d'ailleurs étaient encore fort rares chez les Francs. Charles était daDS sa quarantième année lorsqu'il fit la rencontre d'un savant étranger, l'anglo-saxon Alcuin, avec lequel il put refaire son éducation manquée ; il le garda six ans auprès de lui et ne s'en passa qu'après avoir épuisé le cycle des sciences humaines cultivées en ce temps-là : la grammaire, la dialectique, la rhétorique, le comput, l'astronomie*.

Ainsi, se déployant par degrés, son génie fut toujours à la hauteur des entreprises de plus en plus vastes où il fut engagé. Du vivant de Pépin, il avait eu déjà quelques comtés à gouverner (A^ 763). Mais bien qu'il eût reçu dès

i) Eginhard, Vila c. 4 : « De cujue nativîtate, ... neque scriptis umquam aliquid declaratum est. « La question da lieu de naissance de Cfaarlemagne, à laquelle le patriotisme liégeois s'intéresse, est insoluble, parce que les trois données dont cette solution dépend, sont trois inconnues, savoir : 1"* A quelle date, jour, mois et année^ Gh. est-il né? L'année même n'est pas certaine : on hésite entre 712 et 743, selon l'âge qu'on lui donne à sa mort; — 29 Supposant, avec quelques auteurs (Muhlbacher Reg. K p. 60), que ce soit le 2 avril 742, en quel lieu se trouvait à cette date son père, qui était sans cesse par voies et chemins? Il y a des trous, en effet, dans son itinéraire, fondé sur les regestes de ses actes. -* 3^ Supposé la résidence de Pépin connue, resterait enfin à établir que la mère de Charlemagne suivait son mari, dans tous les déplacements de celui-ci, en particulier à la veille da ses couches? Sur cette question, Hénaux, Charlemagne d'après les traditions liégeoises, Liège, 1878. — Hahn, Mémoire sur le lieu de naissance de Charlemagne, Bruxelles (Ac.) 1861, Mémoires, in-8.

«) Eginhard, Yita, c. 25.

lors le sacre de roi par les mains du pape, il n'en prit le titre * qu'à la mort de son père et après avoir fait renouveler le sacre par le clergé franc à Noyon (29 oct. 768)'. Il n'héritait pai* cette mort que de la moitié des États francs, l'autre moitié étant dévolue à son frère Carloman^. Celui-ci, bien que le plus jeune, nourrissait contre cet aîné une secrète jalousie, qui élait attisée par son entourage. Ce mauvais vouloir se fit jour à loccasion des troubles suscités en Aquitaine par un prétendant, Hunold*, qui vivait retiré dans un cloître depuis plus de vingt ans, lorsqu'il s'avisa de récupérer le gouvernement enlevé à sa famille. Carloman refusa de marcher pour défendre cette possession commune, laissant à son frère toute la charge de la guerre. Charles, avec ses seules forces, termina rapidement cette campagne. Hunold ne l'attendit môme pas et chercha un refuge chez le duc voisin des Gascons, un Lope (Lupus), qui, menacé à son tour par les armes de Charles, s'empressa de livrer le transfuge. Charles reçut en môme temps la soumission des Gascons et bâtit, pour les tenir en respect, le fort de Fronsac sur la Dordogne. L'Aquitaine était de nouveau pacifiée (A"* 769) *. Mais la mésintelligence était sur le point d'éclater entre les deux frères, et il fallut que leur mère Bertrade interposât sa médiation pour les réconcilier^.

i) Annales monastiques. — Bien que le protocole des lettres pontificales ne manque jamais de qualifier de reges Francorum les fils de Pépin, du vivant de leur père (G. G. n^ 35), ceux-ci ne prennent ce titre dans aucun acte franc.

*) Annales monastiques. — Les Annales Regni ne parlent pas du sacre.

3) Dans leurs diplômes, ils prennent, Tun et Tautre, le titre de : « Gratia Dei rex Francorum, vir inluster. »

^) Ge prétendant est-il le môme que le père et prédécesseur de Waïfre (supra, p. 492)? Gela n'est pas certain, mais en tout cas s'est-il fait passer pour tel, sinon il n'aurait pas réussi à soulever les Aquitains.

*) Annales Regni. — Eginhard, Vita, c. 5.

*) G. G. n^ 46 : le pape Etienne 111 aux deux rois pour les féliciter de cette •réconciliation.

524 HISTOIRE Dr MOYEN AGE.

Les mariages de Charlemagiie.

Cette princesse, profitant de lascendant qu elle avait hérité de son mari, méditait de resserrer l'alliance entre sa maison et celle de Désidère, le roi des Langobards. Elle partit pour l'Italie, s aboucha en passant par la Bavière avec le duc Tassilon, qui venait d'épouser Liutberge, l'une des filles de Désidère*. Celui-ci avait une autre fille, désignée parfois sous le nom de Désirée*. Il s'agissait de la marier à l'un des fils de Bertrade, en même temps que le fils de Désidère épouserait leur sœur Gisèle. En retour de ces alliances avantageuses, Bertrade réussit à décider le roi à donner satisfaction au pape Etienne III en lui restituant quelques territoires usurpés par les Langobards ^ Ainsi Bertrade se flattait d'avoir rendu la paix à toute la chrétienté lorsqu'elle revint en Gaule, ramenant avec elle la jeune fille de Désidère (A** 770). Mais ce mariage politique devait être une source de brouilleries domestiques. Tout d'abord, le pape Etienne, qui n'avait pas été consulté, prit fort mal la chose et fit les remontrances les. plus vives aux jeunes princes francs au sujet de cette union avec l'ennemi irréductible des Romains. Il ajoutait d'ailleurs qu'ils étaient déjà engagés à des femmes franques*, ce qui était vrai pour Carloman, qui avait Gerberge pour épouse; ce qui est moins sûr pour Charles, dont la première femme, Himiltrude, n'était, en droit franc, que concubine. Aussi, sur le conseil de sa mère, ne fit-il aucune diflSculté de la répudier pour

1) Un diplôme bavarois de 769 (Reg. Âgilolf. n<> 35) mentionne, dans la date, un voyage de Tasailon en Italie « rediente de Italia n, événement sans portée si ce déplacement n'implique pas une aUiance à cette date.

2) Le nom propre est douteux, parce que dans le seul texte où il figare (Yita Adalhardi, c. 7), Desiderata Desiderii filia, ce peut n'être qu'un adjectif dans le sens de promise ou fiancée.

3) Annales monastiques, A^ 770. — C. C. n<> 48 : Etienne III â Bertrade, pour la remercier de son concours dans cette restitution.

^) C. C. n® 47 : Etienne aux rois francs pour les détourner de ce mariage. Voir supra, p. 516

épouser la Désirée*. Il en résulta de nouveaux tiraillements entre les deux frères, Charles étant devenu le gendre de Désidère, dont Carloman, au contraire, s'était déclaré l'adversaire lors des troubles de Rome'. Puis, après moins d'un an de mariage, et pour une raison demeurée mystérieuse^, Charles renvoya son épouse italienne subitement et la remplaça par Hildegarde, issue de l'ancienne dynastie ducale des Alemanes*. C'était un second divorce qui mettait Charles en opposition et avec sa mère, qui avait fait son premier mariage •'^, et avec une cabale de cour, qui s'obstinait à maintenir Talliance lombarde*, et surtout avec le principal intéressé, le roi des Langobards (A® 771). Celui-ci ne devait pas manquer l'occasion qui se présenta aussitôt, de se venger de cet affront. La même année, en effet, mourut Carloman, après un règne inactif de trois ans, qu'il avait passé soit aux environs de Soissons, où il avait pris la cou-

^) Crayon des alliances dynastiques des derniers princes langobards :

Désidôre, roi des Langobards : 757-774

Âdelchis, Adel berge Liutberge Désirée (?)

roi associé : == Arichis, » Tassilon = Charlemagne.

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