‹ Histoire du moyen âgeChapitre 72 sur 114 · II. — CHARLEMAGNE ROI DES FRANCS ET DES LANGOBARDS · texte numérisé non relu

II. — CHARLEMAGNE ROI DES FRANCS ET DES LANGOBARDS

Textes latins : outre les précédents, cités p. 519, l'Astronome, Vita Hludotoici; Hucbald, Vita S, Lebuini; Eigil, Vita S, Sturmi; Anskar, Viia S. Willehadi; Altfrid, Vita S. Liudgeri; Rudolf et Meginhard, Tranxlatio S, Aleœandri (dans in-fol. II de Pertz) ; — Tranalatio ► 6^. Liboril (in-fol. IV de Pertz) ; — Vita S. Quilelmi Gellonensis (28 Mai). — Agnellus, cité p. 151.

Travaux modernes : outre les auteurs du § I, Moeller, Saxones^ Berlin 1830; — Richthofen, Zur Lex Saxonum. Berlin, 18ô8. — Kentzler, Karls d, Gr. Sachsenzûge (dans les Forschungen vol. U et 12). — Amédée Thierry, Empire des Avars (dans : Attila et ses successeurs), Paris, 1865. — Hodgkin, Italy vol. VIII : the franhish Empire. Oxford 1899.

i) Vita Eadriani, c. 32. — Sur cette question de coiffure, voir p. 300.' *) Annales Regni, 11 A, 3) Annales monastirjues.

Charleuiagne à Rome : la pacification de ritalie.

Ce fut sans contredit un événement dans la vie de Charlemagne, comme dans les Annales de Rome, que le premier séjour que ce prince y fit, pendant le blocus de Pavie, aux fêtes de Pâques de Tannée 774 * . Il est le premier roi franc que les Romains aient reçu dans leurs murs ; on lui rendit les mêmes honneurs qu'on faisait autrefois aux exarques byzantins. Les bannières de larmée se rendirent à sa rencontre, à la distance de 30 milles. Le pape lui -môme, entouré du clergé, l'attendait hors des murs au seuil de la basilique vaticane. Après setre embrassées et avoir échangé des serments mutuels de sûreté, les deux majestés firent leur entrée dans la ville. Au milieu des fêtes qui célébraient cette entrevue, le pape Hadrien produisit le célèbre pacte de Kiersy, conclu avec Pépin vingt ans auparavant, et déjà revêtu du seing de Charlemagne*. Après lecture dûment entendue, le roi fit rédiger un acte de confirmation^, le premier de ces actes carolingiens dont la teneur nous soit parvenue, mais qui ne faisait que répéter lacté précédent. Par cet acte, scellé à Rome cette fois, l'alliance durable entre les papes et les Carolingiens reçut une nouvelle consécration.

Non moins décisive a dû être l'impression personnelle que Charlemagne remportait de ce séjour dans la cité des

>) Annales Regni, 774. — Eginhard, Yiia KaroU, c. 27. — ViVa Hodrianij c. 35.

2) Supra, p. 486.

3) Cet acte n'est connu que par Tanalyse du biographe d'Hadrien, c. 41. Le texte en a passé dans la Confirmatio LucUmici de 817, qui en tint lieu désormais, en sorte que la Confirmatio Garoli, devenue surannée, n'existait plus lors de la rédaction des premiers cartulaires de TÉglise romaine (voir supra, p. 506, n. 4). Mais le biographe a dû en voir un texte authentique, puisqu'il cite très exactement le nom du notaire : « et aliam donationis promissionem ad instar anterioris rex ascribi jussit per Etherium, notarium suum n, le même Etherius, dont le nom reparait dans d'autres diplômes de la même année : Rbg. K. n° 156, 163.

Césars et des papes. Sans doute son premier regard fut pour la Rome chrétienne, qui comptait dès lors avec ses sept basiliques, vingt-quatre églises titulaires, cinq monastères autour de St-Pierre, quatre près du Latran, autant près de Ste-Marie-Majeure, tous sanctuaires dont les reliques et les souvenirs offraient à la piété un aliment inépuisable. Mais cet esprit ouvert à toutes les grandes choses n'a pas dû passer indiffèrent devant les merveilles de la Rome profane, temples, portiques, théâtres et amphithéâtres, palais des bains, arcs de triomphe, que les Césars avaient entassés dans ces murs, et dont le passage dévastateur des barbares avait à peine ébranlé la solidité. Sans doute la population et l'animation s étaient concentrées ailleurs, dans les quartiers du champ de Mars et du Trastevere, comme le constate la réfection, sous le même pape Hadrien, des aqueducs qui alimentent cette région de la ville. Mais le silence et la solitude qui planaient sur les vieux quartiers de Rome, n'étaient rien à la majesté de tant de monuments où respirait encore la grandeur des anciens maîtres du monde*. Que Charlemagne en subît l'impression, on l'entrevoit dans un bout de lettre qu'il écrit un jour à son ami Alcuin, et où il s'étonne « qu'Alcuin préférât les toits enfumés de sa ville de Tours aux faites dorés des palais de Rome* ». Qui sait si ce ne fut pas pour lui une révélation que ce spectacle de l'ancienne et de la nouvelle Rome, et c'est peut-être là et alors qu'il conçut cette synthèse de la civilisation profane et de la religion chrétienne, qui est demeurée la pensée maîtresse de son règne, et dont est sorti ce qu'on appelle la renaissance carolingienne. En tout

*) Sur l'aspect de la ville de Rome, à Tépoque de Charlemagne, voir Oregorovius, Geschichteder Stadi Romim Mittelalier, vol. II, Stutgart 1875; Keamont, Oeschichte der Stadt Rom, vol. II, p. 155-180.

*J De cette lettre perdue, à laquelle répond rAlcnini epistola, n<> 119 ^p. 487, Jaffé), c'est celui-ci qui nous a conservé cette phrase : « mihi improperare voluistis me fumo sordentia Turonorum tecta auratis Romanorum 4ireibus praeponere » : Tune de ces échappées trop rares que les textes du temps nous ouvrent sur les impressions personnelles de Charlemagne.

cas c est de Tltalie qu'il ne cessa de tirer depuis des lettrés pour ses écoles, des chantres pour ses maîtrises, des manuscrits pour ses bibliothèques, ainsi que des matériaux pour ses constructions.

Mais pour réaliser un programme aussi nouveau, il fallait avant tout pacifier l'Europe et en particulier Tltalie, loDgtemps troublée par la coexistence de deux nations aussi irréductibles que Tétaient Romains et Langobards. Charlemagne, vainqueur des Langobards, se garda d aviver ces haines en détruisant leur royaume. Il leur laissa leur législation en la complétant, leurs ducs en se les subordonnant, se bornant à reprendre pour lui le titre officiel de roi des Langobards, Il y ajouta le titre de pairies des Romains^, titre qui affirmait sa part d'autorité sur les bords du Tibre, mais dont il n'avait pas fait usage jusque là, si bien qu'en réunissant dans sa personne ces deux dignités, il écartait toute chance de conflit entre les deux nations. Dans cette même pensée pacifique, il maintint le statu quo dans les États du midi partagés entre les Byzantins et les Langobards béneventains. Il renonça à courir les chances d'une guerre pleine de danger dans ce pays hérissé de montagnes, semé de villes fortifiées, avec des ports avantageux, dont le blocus était impossible sans une flotte de guerre. C'est grâce à cette situation inexpugnable que les Byzantins, exclus du reste de l'Italie, allaient se maintenir encore plusieurs siècles à Naples, Gaète, Amalfi, en face des Langobards du Bénévent, que Charlemagne laissa également à eux-mêmes, comptant sans doute sur l'antagonisme de ces deux races pour n'avoir rien à craindre de ce côté.

Charlemagne en. Germanie : première soumission des Saxons (774-780).

Dégagé du côté de l'Italie, Charlemagne put tourner toutes ses forces contre les Saxons, qui venaient de faire

1) C'est à partir de 774 que ces titres ; - Rec^ Francorum atque Lango bardorum, patricius Romanorum » apparaissent pour la première fois dans la diplomatique de Charlemagne. Voir Sickel, Urkunden, p. 249.

une nouvelle irruption sur le territoire franc : ils avaient poussé leurs ravages dans la Hesse, jusqu'au pied du château-fort de Buriabourg. Repoussés par la garnison, ils essayèrent de détruire l'église voisine de Fritzlar, Tune des fondations de S. Boniface. Charlemagne, revenu d'Italie, lança contre les envahisseurs trois corps darmée, qui, à leur tour, promenèrent la dévastation en pays ennemi (A^774).* •

Il était temps d'en finir avec ces dévastations réciproques, qui duraient depuis deux siècles que les Francs étaient devenus les voisins des Saxons. Entre les deux peuples, la frontière, dans la plus grande partie de sa longueur, traversait des plaines ouvertes, aussi faciles à envahir, que difficiles à défendre. La pacification définitive de la Germanie impliquait la soumission entière des Saxons. C'est ce qui fut reconnu par les Francs, réunis au printemps suivant à Duren, dans une de ses assemblées générales que Charlemagne consultait toujours avant d'entamer une guerre nouvelle. Il y fut décidé de ne pas déposer les armes avant d'avoir brisé la résistance des Saxons et extirpé chez eux le paganisme, qui était la principale cause de leur haine contre les Francs \

On peut s'étonner de la durée de cette lutte de trentetrois ans entre un peuple organisé et aguerri comme les Francs et les populations incultes de la Saxe, qui n'avaient fait aucun progrès depuis les temps germaniques. Chez elles, pas de dynastie nationale; rien que des chefs locaux, les Ethelingen^ qui faisaient peser un joug assez dur sur leurs sujets, hommes libres (Frilingen) ou colons (Lazzi) ^ Il n'y avait pas davantage d'armée nationale, ni d'assemblée générale qu'une telle armée suppose. Les rassemblements

») Annales Regni 174,

2) là. A® 775. Eginhard, Vita, c. 7 : « Quibus (caedibus etc.) adeo Franc! sunt irritati ut non jam viciseitudinem reddere^ sed apertum contra eos bellum suscipere dignum judicarent. >*

3j Voir supra, p. 19, n. 3,

qui se tenaient çà et là, soit à Marclo*, soit au sanctuaire de rirminsul, n'étaient que partiels. En réalité, en dehors de la religion, il n'y avait aucun lien permanent entre ces trois fractions, Westphaliens, Angariens, Ostphaliens*, qui presque toujours se sont soulevés et ont combattu séparément. La prolongation de cette lutte a dautres causes : elle est due d'une part à la constante perfidie des Saxons, jurant tout ce qu'on leur imposait et se parjurant avec la même facilité, d'autre part à la politique magnanime de Charlemagne, qui se proposait, non pas d'asservir, moins encore d'exterminer une nation de môme race que les Francs, son plan, c'était d'y détruire, avec le paganisme, la seule barrière qui séparât les deux peuples et de faire participer les vaincus aux bienfaits du christianisme et de la civilisation ^ Dès sa première campagne-, Charlemagne occupa la Saxe entière jusqu'à l'Elbe : il s'empara de Sigibourg sur la Ruhr, et de l'Ehresbourg, dont il rétablit les fortifications. Laissant derrière lui des garnisons, il franchit ensuite le Weser, dont les Saxons essayèrent en vain de lui disputer le passage, et où il laissa un second détachement. Il pénétra ensuite sur le territoire des Ostphaliens, qui se soumirent, avec leur chef Hassion. En revenant sur ses pas il reçut également la soumission des Angariens, sous leur chef Brunon. Dans l'entre-temps, le détachement franc stationné sur le Weser eut à soutenir une attaque imprévue de la part des Westphaliens, qui furent néanmoins repoussés, et dont l'arrivée de Charlemagne acheva la déroute. Ils fournirent à leur tour des otages en garantie de leur soumission, en sorte que de toutes parts la guerre semblait terminée (A^775)*.

i; Vita Lebuini.

2) Supra, p. 163.

5) Eginhard, Vita Karoli, c. 7 : « Poterat (bellum) aiquidem citius finiri si Saxouum hoc perfidia pateretur. Difficile dictu est quoties superati ac supplices régi se dediderant. . . Sed magnanimitas régie... nulla eorum matabilitate vinci poterat... ».

*) Annales Regni, 11 d. Siir la topographie des guerres de Saxe soas •Charlemagne, voir Ledebur, Kritische Beîeuchtung, Berlin, 1829.

CHAR[.KMAGNE. 535

Mais les Francs avaient à peine tourné le dos, que les garnisons restées en Saxe furent investies par les indigènes. L'Ehresbourg fut surpris; et ses fortifications, détruites. Sigisbourg seul leur opposa une résistance opiniâtre. Charlemagne, qui faisait campagne dans la haute Italie, en revint aussitôt et, par la rapidité de sa marche, empêcha que l'insurrection ne devînt générale. Il restaura TEhresbourg et construisit sur les bords de la Lippe une troisième forteresse, qui fut appelée Karlsbourg (A° 776) *. Les rebelles s'étaient hâtés de renouveler leurs soumissions hypocrites. Pour aflSrmer son autorité, Charlemagne convoqua le champ de Mai de Tannée suivante à Paderborn, au cœur du territoire conquis. De toutes les parties du pays, des Saxons y accoururent, y jurèrent de nouveau fidélité et consentirent à perdre et leur liberté personnelle et leurs terres s'ils venaient à manquer à la foi jurée. Un grand nombre se laissèrent baptiser. Une église s éleva à Paderborn, et le saint abbé de Fulda, Sturm, disciple et continuateur de S. Boniface, se fixa à Rhresbourg comme évoque missionnaire des Saxons ;A° 777)^

Cependant tous les chefs saxons n'avaient pas fait leur soumission. Quelr|ues-uns, Wittekind à leur tête, avaient cherché un refuge chez un prince danois Sigefrid en Jutland, d où ils entretenaient des* relations secrètes avec les mécontents de la Saxe. Pendant que Charlemagne, se fiant à la parole des Saxons, faisait campagne à l'autre extrémité de son empire, au delà des Pyrénées, Wittekind reparut en Saxe, en chassa ou tua les missionnaires, et non seulement souleva tous les Saxons sur son passage; mais, entraînant les rebelles à sa suite, il porta de nouveau la guerre sur le territoire franc, dans laThuringe,dans la Hesse et jusqu'au Rhin, que les Saxons ne parvinrent pas, il est vrai, à franchir. Mais ils dévastèrent toute la rive droite du fleuve, depuis Deutz,

1) Annales Regni, 776. — L(8 Annales monastiques nomment le nouveau fort : Vrbs Karoli; Karleshurg, •-) Vita Sturmi, c. 22.

qui fut brûlé, en face de Cologne, jusqu'au confluent de la Moselle. Charlemagne, qui apprit cette nouvelle en rentrant d'Espagne, mit à leur poursuite les Franconiens et les Alemanes. Les Saxons, qui reprenaient le chemin de leur pays, furent surpris dans leur retraite et éprouvèrent une première défaite sur la Lahn (A° 778) *. L'année suivante, Charlemagne franchit le Rhin à Lippenham, remporta un second avantage un peu plus loin à Bocholt sur TAa et, arrivé au Weser, reçut de nouveau la soumission de tous les Saxons des deux côtés de ce fleuve. Wittekind, toujours indomptable, reprit le chemin de l'exil (A° 779). Charlemagne put croire la soumission des Saxons achevée. Il se porta l'année suivante jusqu'aux rives de l'Elbe, où il entra pour la première fois en contact avec les peuples de race slave, qui habitaient de l'autre côté de ce fleuve. Une foule de Saxons, des deux rives de l'Elbe, accoururent au baptême-, et Charlemagne, à la suite d'une grande assemblée tenue aux sources de la Lippe, jeta les bases de la première organisation ecclésiastique de la Saxe. Le territoire fut divisé en diocèses, sans évêchés faute de centres urbains, mais chaque diocèse fut rattaché provisoirement à l'un des évêchés existant chez les Francs (A"* 780).

Charlemagne en Frioul et en Espagne (776-778). Echec de Roncevaux.

Au milieu de ces rudes campagnes en Saxe, Charlemagne n'avait pas perdu de vue les affaires de l'Italie, où de si graves intérêts étaient en jeu. Elles faisaient l'objet d'une correspondance active échangée entre Rome et la cour franque^. Le pape Hadrien, tout en se répandant en louanges et en protestations d'amitié, ne dissimulait pas à son ami la

1) Annales Reg)ii, 778. — Annales moyiasiiques, it. — Yita Siurmiy c. 23.

•) Ib, A° 780. — Annales monastiques, it.

3) Le Codex Carolinus ne comprend pas moins de 49 Epistolae (774-701;, du pape Hadrien I source des plus précieuses poursuivre la politique italienne de Charlemagne.

déception que lui cansait la politique italienne de Charlemagne. Il ne cessait de réclamer d'une part, au nom de l'Église, les patrimoines enclavés dans les duchés de Spolète et de Bénévent et d'autre part, au nom des Romains, les territoires promis si solennellement dans le pacte conclu k Kiersy, récemment renouvelé à Rome. Mais Charlemagne, devenu roi des Langobards, ne pouvait démembrer ce royaume au profit des Romains sans léser ses nouveaux sujets. Il envoyait ambassade sur ambassade, négociant, temporisant, mais bien décidé à ne tirer l'épée que lorsqu'il serait attaqué.

Il en eut bientôt l'occasion. Le fils de Désidère, Adelchis, regrettait toujours le trône auquel il avait été associé; et, du territoire byzantin où il avait trouvé un refuge, il contini^it à entretenir des intelligences avec les Langobards, aveOTe duc de Bénévent, Aricbis, qui était son beau-frère, avec le duc de Frioul, Rotgaud, qui se préparait à trahir Charlemagne. Mais Charlemagne, prévenu par ses correspondants^ ne lui en laissa pas le temps. Avec sa célérité habituelle, il franchit les Alpes, s'empara de la personne de Rotgaud,. sur le champ exécuté, et étouflfa cette conjuration avant qu elle eut éclaté (A*" 776) * . Charlemagne n'eut pas le temps de pousser jusqu'à Rome. 11 y était encore attendu l'année suivante avec son nouveau-né Pépin, que le pape devait tenir sur les fonts. Mais, au lieu de se rendre en Italie, Charlemagne, changeant subitement de direction, entreprit alors la mémorable expédition d'Espagne.

Dans un temps où Charlemagne avait à la iois sur les bras les aifaires d'Italie et celles de Germanie, on se demande quel motif le poussait à déployer ses forces militaires sur un troisième théâtre, où aucun intérêt franc n'était enjeu. On sait qu'à l'assemblée générale de Paderborn il reçut la visite insolite de plusieurs émirs venus d'Espagne'. Mais sur leurs

*) Annales Regni 776. Sur la captivité de l'un des rebelles, frère de l'historien Warnefrid, voir Poetab latim I, p 47, série in-4 de Pertz. Cfr un Diplôme y relatif Reg. K n"" 202.

2; Ib. A° 777.

intentions personnelles et sur les négociations nouées alors, on en est réduit aux conjectures que suggère la situation actuelle de TEspagne. Une nouvelle ère s était ouverte dans cette péninsule avec l'arrivée du dernier des Oramayades, Abdel Rahman*, le seul descendant des califes légitimes de Damas. En cette qualité, Abdel Raliman avait réussi à faire reconnaître sa suprématie sur tous les émirs espagnols, non sans combats sanglants, ni sans laisser aux vaincus des rancunes. Parmi les émirs présents à Paderborn, se trouvaient un fils et un gendre de Youssouf, le plus dangereux de ses rivaux vaincus. Quant à Charlemagne, en se rendant à leur invitation, il songeait moins 'à s'établir en Espagne, qu'à prévenir un retour offensif des musulmans d'Espagne contre la Gaule : tel est le motif qu'il donna lui-même au pape Hadrien (A^ 777)2.

Une fois la campagne décidée, Charlemagne. selon sa manœuvre habituelle, y déploya le maximum de ses forces, partagées en deux armées. L'une, sous sa conduite, se fraya une route à travers les Pyrénées par la gorge de Roncevaux. L'autre armée, formée des contingents de la Provence, de la Bourgogne, de l'Italie, arrivait par Narbonne. Sarragosse était l'objectif où devait s'opérer la jonction. En présence de ces forces imposantes, Pampelune ouvrit spontanément ses portes ; les émirs des autres villes offrirent des otages en gage de leur soumission. Après avoir franchi l'Ebre, arrivé h Saragosse, Charlemagne rebroussa chemin, sans avoir livré aucune bataille ^. Ce fut moins une

1) Supra, p. 400 et infra chap. XII § 3.

') C'ost Hadrien lui-même qui, dans sa réponse à Charlemagne (C. C n** 62), reproduit le motif allégué par celui ci : « Agarenorum gens cupiunt ad debellandum vestris introire finibus. « Quinze ans plus tard l'invasion d'ÂJbdel Malek a montré combien Charlemagne avait de justesse dans ses prévisions. Tous les autres motifs attribués par les modernes à Charlemagne sont des conjectures sans fondement.

3; Annales RegnillS, Il faut se défier des développements que Fauriel vol. III emprunte ici soit à la charte d'Alaon, qui est fausse (supra, p. 424, n. 5) soit aux chroniques arabes, qui. recueillies longtemps après, sont 48U6pectes. Sur ces dernières, voir Basset dans la Rkvuk historique, 1904.

guerre qu'une reconnaissance militaire des confins de l'Espagne jusqu'à TEbre, où Charlemagne se réservait d'étendre, comme on verra, la domination franque en plusieurs étapes. La retraite fut signalée par une catastrophe. L'armée franque défilait en longues colonnes par les vallées étroites des Pyrénées, et le gros de ses forces avait franchi ce passage, lorsque larrière-garde, encombrée par les bagages, fut surprise et détruite par une attaque inattendue d'assaillants embusqués sur les hauteurs : c'étaient les Basques, qui avaient préparé ce coup de main uniquement en vue du pillage. Car ils se dispersèrent si rapidement qu'il fut impossible de retrouver leurs traces. Telle a été la journée de Roncevaux*, qui devait fournir un thème inépuisable aux trouvères des romans de chevalerie. Ce qui donna ce retentissement à un fait d'armes si peu glorieux, c'est qu'il y périt quelques-uns des premiers personnages de l'entourage du roi, un sénéchal, un comte palatin, et surtout le margrave de Bretagne, Roland, dont la célébrité posthume ne relève pas de l'histoire (A^ 778).

Charlemagne à Rome (78i) : première organisation de ses conquêtes.

A peine de retour en Gaule, Charlemagne dut porter ses armes à l'autre extrémité de ses États, chez les Saxons, dont la nouvelle rébellion et la récente soumission ont été racontées plus haut (A"* 779) Enfin, après quatorze ans de

>) Les contemporains parlent à peine de cet échec, qui a prêté à une exa- . gération énorme dans la légende Les plus anciens Annales Regni le passent sous silence. Eginhard Viia Caroli, c. 9, est le premier qui raconte, avec quelques détails ce combat désavantageux « in ipso Pyrineijugo, » mais sans nommer Roncevaux. Sur la localité, voir le faux Turpin, De vita Caroîi et Roiandi, c. 21. La date, le 15 août, est donnée par TEpitaphe du sénéchal Eggehard (dans les Poetar latini akvi Karoi.im vol. I, p. 109 de la série in-4 de Pertz). Le comte palatin s'appelait Anselme; le margrave, Hruodland, Quant à l'archevêque de Rheims Turpin ou Tilpin (769-800), il n'est pour rien dans le texte qui lui est attribué par un faussaire du xi« siècle. — Sur révolution de la légende, voir Gaston Paris, Vhistoire poétique de Charlemagne, Paris, 1865.

guerres continues, l'Europe paraissant pacifiée (A° 780)*, Charlemagne jugea que le moment était venu d'organiser un empire que ses conquêtes avaient presque doublé. Pour empêcher que cet empire ne saiFaiblisse en s'étendant, Charlemagne devait dès lors avoir un plan d ensemble, mais nous n'en entrevoyons les diverses parties qu'à mesure qu'il s'exécute.

Afin de donner plus de solennité à ces arrangements, Charlemagne voulut y associer la papauté, et c'est dans ce but qu'il entreprit alors son deuxième pèlerinage au centre de la chrétienté. Il amenait, avec sa femme Hildegarde, leurs deux plus jeunes fils : Pépin, qui avait cinq ans, Louis, qui en comptait à peine trois. Aux fêtes de Pâques célébrées à leur arrivée (A° 781), le pape Hadrien baptisa le jeune Pépin, son filleul', et lui conféra ensuite le sacre royal, en même temps qu'à son frère Louis ; ainsi Charlemagne et son frère avaient été sacrés dans leur jeunesse par le papa Etienne II. Ce qui est nouveau, c'est l'assignation qui fut faite dès lors d'un royaume à ces enfants de Charlemagne, le royaume existant d'Italie à Pépin, un royaume nouveau créé en Aquitaine au jeune Louis le Pieux, et ce n'est pas un titre en l'air dont ils furent décorés dès lors. Dans chacun de ces royaumes, Charlemagne organise un centre secondaire d'autorité, avec un palatium et une chancellerie, avec de grands dignitaires tirés de son entourage franc et investis de pouvoirs suffisants pour administrer les terres du fisc, pour expédier des diplômes, pour appeler les hommes libres à l'armée ou aux assemblées, mais toujours sous sa haute direction ^ Quant aux rois enfants qui en ont la présidence

^) Annales monastiques 781 : « sine hoete fuit bic annus. ••

2) Ce second fils de Charlemagne ne s'appela Pépin qu'à partir de son baptême ; auparavant, il s'appelait Carloman. Charlemagne avait d'une première femme Himiltrude (supra, p. 524) un autre fils du nom de Pépin, surnommé le Bossu, mais exclu comme bâtard de pa succession.

3) C'est ce que répète l'acte de partage (Reg. K. n^^ 416), daté de 806, alors que ces princes étaient adultes c. 20 : « quamdiu... nos hanc agere vitam,

CHÀRLEMAGNE. 541

nominale, ils sont là pour affirmer l'unité dynastique que Charlemagne entend maintenir. Pour ces jeunes princes, c'était une école pratique de gouvernement. C'était de plus une régence toute préparée au cas, qu'il était sage de prévoir, où Charlemagne viendrait à manquer inopinément. C'était enfin le moyen de concilier sa suprématie indiscutable avec le respect des divergences nationales chez ces peuples naguère indépendants.

Ces arrangements à la fois domestiques et politiques se complètent par un projet de mariage qui fut alors négocié à Rome entre la fille aînée de Charlemagne, Rotrude, et le jeune empereur d'Orient, Constantin VI. La régente Irène, cherchait dans cette combinaison un appui contre ses adversaires multiples du dehors ou du dedans*, et Charlemagne, de son côté, n'avait pas un intérêt moindre à écarter par cette alliance* tout retour offensif des Byzantins contre ses possessions italiennes. Cela rentrait dans son système de pacification européenne.

Avant de quitter l'Italie, Charlemagne avait encore à cœur de résoudre les questions en suspens entre Romains et Langobards. A la donation de Pépin, il ajouta le territoire de la Sabine, qui couvrait la frontière romaine du côté du duché de Spolète^. Quant au reste de ce duché, il abandonnait à l'Eglise tous les revenus que la royauté tirait de ses habitants; et il en fut ainsi de la Toscane lombarde.

potestas nostra ait super regnum atque imperium istud, sicut hactenus fuit. » On a des diplômes de la chancellerie d'Aquitaine sous Louis le Pieux (Reg. K. n® 516-519). Sur la diplomatique du royaume de Pépin, voir p. 542, n. 3.

1) Supra, p. 474.

2) Par contre c'est à partir de cette année que se rompt tout à fait le lien nominal qui existait encore entre Rome et les Césars byzantins. Les années de leur règne disparaissent dans les Actes pontiflcanz. Hadrien y substitue les années de son pontificat. Voir Jaffé, Reg esta P p. 289.

3) Il est fait mention de cet acte perdu dans la Gonfirmatio Ladovici de 817 : « Territorium Sabinense, sicut a genitore nostro Karolo B. Petro per donationis scriptnm concessum est sub integritate. » A l'exécution de cet acte se rapportent les Epistolae Hadriani C. C. n° 70-74.

542 HISTOIRE DU MOYEN AGE. ^ à

Mais sur le territoire même, il se réserve la souveraineté*. Par contre, dans les Etats romains, il s'abstient de faire acte d'autorité : c'est ainsi que, convoitant pour ses bâtisses, les marbres et les mosaïques du palais abandonné de Ravenne, c'est au pape, en tant que propriétaire légitime, qu'il en fait la demande^.

En quittant l'Italie, Charlemagne laissait à Pavie son fils Pépin, comme roi des Langobards^. 11 efïffya l'autre, Louis le Pieux, prendre possession oflScielle de son royaume d'Aquitaine, où il était né durant l'expédition d'Espagne, et où ce futur successeur de Charlemagne allait commencer son éducation politique. Charlemagne se chargea lui-même de l'apprentissage de son aîné, le prince Charles, qu'il gardait auprès de lui.

Dans l'exécution de ses desseins de plus en plus vastes, Charlemagne ne pouvait négliger la Bavière, avec laquelle les relations des Francs avaient toujours été tendues. Le dernier des Agilolfings de Bavière, le duc Tassilon 11, qui s'était reconnu autrefois le vassal de Pépin*, se comportait depuis la mort de celui-ci en prince indépendant : il tenait des assemblées ; il donnait des lois (les Décréta Tassilonis) ^; il faisait la guerre, non sans remporter quelques succès sur ses voisins de l'Est, les Slaves de Carinthie^, dont il commença la soumission et la conversion. 11 était temps de le

i) Cela est également rappelé dans la confirmatioD de 817 : « sicut inter Hadrianum et Karolum convenit,... de Tuscano et Spoletano... ut census Ecclesite B. Pétri persolvatur, salva super eosdem ducatus nostrain omnibus domÎDatione. «*

') On a encore le texte de la réponse du pape C. C. n° 89.

3) Charlemagne, dans sa diplomatique, n'en conserva pas moins le litre de Rex Langobardorum. De son fils Pépin, on a quelques câpitulaires ^Reg, K. n^ 509-515), mais pas de diplômes. Dans les diplômes Langobards âe son temps, on adopte une double date, Tune partant de ravéncment de Cliarlemagne en Italie, l'autre partant de ravénement de son fils Pépin. Cfr. MQllenbachA»781.

*) Supra, p. 491.

») Supra, p 359.

^) Arinales monastiques 772 : ** Tassilo Carenthiam subjugçivit. •

rappeler à ses devoirs envers les Francs ; et, de Rome, le pape lui-naême s associa à lambassade chargée de cette mission. Tassilon s'exécuta ; dans rassemblée nationale réuuie la même année à Worms, il se présenta en personne, prêta à Charlemagne le serment de vassal*, livra douze otages de sa fidélité, mais n en demeura pas moins dans une opposition sourde, dont sa femme, fille de Désidère, était l'âme, et qui allait les conduire à leur perte.

Charlemagne en Germanie : seconde soumission des Saxons (782-785).

Après s'être assuré. de ces trois pays, Bavière, Italie, Aquitaine, formant les extrémités de ses Etats à Test, au sud et à^ l'ouest, il restait à Charlemagne à consolider sa domination au nord, sur les Saxons : tel fut l'objet de l'assemblée générale qu'il convoqua Tannée suivante (A*^ 782)% en Saxe, aux source de la Lippe ^ Loin de traiter les Saxons en vaincus, Charlemagne se proposait de les assimiler à ses autres sujets en les faisant entrer dans l'organisation franque. Il leur interdit leurs assemblées particulières ^, mais les admit dans les assemblées communes des Francs. Il leur laissa leur droit saxon dans toute sa rudesse, mais en étendit l'application aux délits commis contre l'Église* et contre la royauté. Il leur laissa leurs Ethelings ; mais pour les attacher à son service, il recruta parmi eux ses fonctionnaires royaux % en sorte que pour le peuple habitué

1) On y rattache la concession à Tassilon de deux bénéfices royaux, Ingolstadt et Lauteibofen dans Tancien Nortgau bavarois (supra, p. 453 n. 1) dont il esi question dans Tacte de partage de b06, c. 2 : « villis quas nos qaondam Tassiloni beneficiavimus. »» S'il y a corrélation entre ces deux actes, Tassilon serait déjà un i>assal bénéficiaire, le premier que l'histoire mentionne.

«) Annales Regni 782.

*) Capitiilaire de partibus Saxoniœ[ Reg. K. n<^ 252). c. 34 : « Interdiximus ut omnes Saxones generaliter conventus publicos nec faciant. »

^) Ib. • ut ecclesisB Christi non minorem habeant honorem quam fana habuissent idolorura. »

5) Annales monastiques^ \P 782 : « Gon^tituit supor eam (Saxoniam) comités ex nobilissimis Saxonum génère. »

à leur obéir, ce n'était pas changer de maître. Ainsi les gaus saxons furent transformés sans secousse en comtés francs. Au point de vue religieux, des paroisses furent organisées dans tout le pays, moyennant la dîme imposée aux propriétaires, et étendue au fisc royal *. Cette organisation fut enfin sanctionnée par un ensemble de pénalités inspirées par le droit saxon * et codifiées dans le capitulaire de partibus Saxoniae^, Parmi les crimes capitaux, furent rangés non seulement le meurtre d'un prêtre, la profanation d'une église, mais encore le refus pour les adultes de se présenter au baptême*, voire la violation des lois du carême. Cette sévérité outrée dépassait le but, et il s'ensuivit une nouvelle rébellion.

Deux griefs surtout furent exploités par le grand adversaire de Charlemagne, Wittekind, qui revint prendre la direction du mouvement : l'obligation de la dîme® et l'appel sous les armes, le heerbann, dans les expéditions franques. C'est ce dernier grief qui fit éclater la lutte. Un petit peuple slave, les Sorabes, venait de ravager le territoire franc. Les peuples de la rive droite du Rhin forent

1) Môme capitulaire, c. 16 et 17.

*) Voir supra, p. 359.

3) Capitulaire n° 26 (vol. I, in-4 de Pertz).

4) Ib, c. 8. Cette sanction pénale du baptême des adultes est en contradition avec la doctrine constante de l'Eglise, telle qu'on la retrouve chei les théologiens contemporains. À l'occasion de la conversion des Avars 796, Alcuin écrivait (Epistolae n° 67 et 71 Jaffe) : • Absque fide quid proficit baptisma? Fides ex voluntate fit, non ex necessitate. » Un concile de Pannonie de la même année répétait : •• sola aqua (sine fide) solum corpas abluit. Nihil valet aliud nisisordes abluere •• (Mansi XIII, p. 921). Comment Charlemagne, d*un esprit si éclairé et qui se piquait de théologie, a-til pa agir autrement? Pour le comprendre ou l'excuser , on doit rappeler que, dès leur première souraissidn en 776, les vaincus avaient fait la promesse solennelle de se présenter au baptême. Le refas pouvait être assimilé au paijore, que le vieux droit saxon punissait de mort (voir Richthofen, Zur kz Saxonum, p. 330 et 238). C'est donc plutôt le parjure que le refus du baptême que Charlemagne frappait du dernier supplice.

^) Alcuin, Epistola, n" 64 : <• Decimae, ut dicitur, Saxonum subverterant fidem. I»

appelés à les repousser, les Saxons compris. Les généraux de Charlemagne trouvèrent, en arrivant, la Saxe déjà sous les armes, mais non pour les aider, tout au contraire pour les combattre. C'était une nouvelle trahison. Il fallut dépécher une seconde armée, recrutée parmi les Ripuaires de la rive gauche, sous le commandement de Theoderic, un parent du roi. Cette campagne fut signalée par un grave échec : un détachement de cavalerie, envoyé en exploration, au lieu d'attendre lautre armée, engagea avec les Saxons concentrés au pied du Suntal un combat inégal et fut taillé en pièces*; deux généraux, quatre comtes, vingt autres personnages de marque étaient parmi les moris. Ce fut un désastre comme à Roncevaux, avec cette différence, toutefois, que là les Francs avaient été surpris, tandis qu'ici ils étaient les assaillants. Charlemagne n'en fut pas moins affecté par la perte de tant de ses compagnons d'armes. Les Saxons parurent eux-mêmes effrayés de leur succès, si bien qu'ils n'opposèrent aucune résistance, lorsque Charlemagne arriva, à son tour, avec le reste de ses forces. S'arrêtant à Verden sur le Weser, il y convoqua tous les Ethelings saxons ; n'ayant pu atteindre Wittekind, il se fit livrer ses complices au nombre de 4500, et, dans le cours d'une même journée, il les fit froidement décapiter. Cette exécution barbare, où la patience habituelle de Charlemagne s'était démentie, ne fit qu'exaspérer les masses; l'année suivante, la Saxe entière se souleva et força Charlemagne à en recommencer la conquête (A"^ 783). La première campagne fut signalée par deux batailles, les plus sanglantes de toute la guerre *, l'une, livrée à Detmold, qui demeura indécise, l'autre, sur les bords de la Hase, qui se termina par la défaite complète des Saxons^. Pendant deux années consé-

1) Sur ce combat de cavalerie, cfr. Kôhler, Kriegsioesen II 1* p. 230.

^) Eginhard, Vita Karoli, c. 8.

3) Ib. « Hls duobus praeliis hostes adeo profligati ac devicti aunt, ut ulterius regem neque provocare neque venienti resistere, nisi aliqua loci znunitione defensi, auderent. » — Annales Regni, 785 : <« Et tune tota Saxonîa subjugata est. »

cutives, la Saxe fut dévastée de long en large par les armées de Charlemagne et de son fils aîné (784-785).

Au milieu de ces scènes de carnage, c'est un spectacle reposant pour l'esprit que de suivre les efforts tout différents des disciples de S. Boniface * pour implanter le christianisme parmi les derniers payons de la Germanie. De ces missionnaires, les uns, sortis de son monastère de Fulda, pénétraient au péril de leur vie dans les coins les plus reculés de la Saxe. Les autres, dépendant de la mission d'Utrecht, achevaient l'œuvre de S. Boniface parmi les Frisons. Il restait, en effet, à convertir les payons de TOst-Frise, au delà du Laubach'. Le premier qui franchit cette frontière, l'anglo-saxon Willehad fut menace de mort et finalement chassé du pays^. Un moine frison, Liudger, revint à la charge, sous la protection des armes de Charlemagne (A** 785) *, et c'est de lui que date la conversion des derniers Frisons. L'un et l'autre furent envoyés ensuite par Charlemagne comme évoques aux Saxons. Willehad y fonda Tévêché de Brème (A^ 789)^; quelques années plus tard Liudger fonda un second évêché saxon à Munster (A*" 803)^

Après la guerre, Charlemagne de son côté ouvrit des négociations avec ses adversaires les plus obstinés, W'ittekind et Albion, qui s'étaient réfugiés chez les Saxons transalbins. Il réussit à les attirer à sa cour et à leur faire accepter le baptême avec leurs compagnons^. Un pareil exemple, donné par les chefs, eut pour effet d'entrainer les masses. Enfin Charlemagne et le christianisme triomphaient; la nouvelle en fut aussitôt portée à Rome^, et, à sa demande,

3) Vita Willehardi, c. 2.

*) Vita Liudgeri, c. 19.

*) Vita Willehadi, c. 1 1. La fausseté de Yacte de fondation do révêcliê le Brème (Reg. K. n° 295) est reconnue nniverseUement aujourd'hui.

6) Vita Liudgerif c. 53.

') Annales Regni, 765,

^] Instructions de Charlemagne, Epistolae Garolinae, n° 3 (Jaflc).

le pape ordonna trois jours d'actions de grâce solennelles (juin 785)*.

Gbarlemagne en Italie : soumission des États du midi (786-788).

Après avoir encore étouffé une conspiration de quelques grands en Thuringe et fait reconnaître son autorité par les Celtes toujours réfractaires de la Bretagne*, Charlemagne, voyant TEurope pacifiée^, prit pour la troisième fois le chemin de Rome (A® 786). De nouvelles difficultés l'attendaient en Italie. Le pape Hadrien ne cessait de se plaindre de ses voisins du midi, des Byzantins de Naples et des Langobards du Bénévent. Il continuait à réclamer, comme pape, les patrimoines de FEglise situés dans ces Etats, comme Romain, lexécution des pactes de Kiersy-Rome, qui comprenaient dans leurs promesses tout le duché de Bénévent. Mais Charlemagne ne voulait pas la guerre. Il lui suffisait de faire reconnaitre son autorité à lui dans ce duché, qui, depuis la chute de Désidère, se comportait en Etat indépendant. Le gendre de Désidère, Arichis, qui continuait à y régner, se faisait déjà appeler prince des Langobards par la grâce de Dieu^, Il suffit d'une menace pour faire tomber cette prétention. A l'approche de Charlemagne, qui s'avança avec son armée jusqu'à Capoue, Arichis courut se renfermer dans Salerne et se montra prêt à toutes les soumissions, sauf à comparaître en personne. Charlemagne consentit à envoyer ses émissaires recevoir sur place le serment du duc et de ses sujets. Arichis lui livra comme otage le second de ses fils, Grimoald, avec douze autres Langobards. Charlemagne

1) C. C. n<* 80 : c'est la réponse du pape à la requête de Charlemagne. Frfusse par contre est VEpistola Caroîi ad Offam sur ce sujet. Reg K. n° 269.

'; Annales Regnil^Q. — Eginhard, Vita Karoli, c, 10.

^} Annales Regni, ib. « Carolus perspiciens se ex omni parte pacem habere ».

*) Catalogus Regum (dans SS. kerum langobard. p. 494) « Iste (Arichis) primus appelatus est princeps. « Voir Poupardin, Diplomatique des princes lo)t\bards à Bénévent. Romo (Mélanges d'archéologie) 1901.

retint en outre la ville de Capoue, avec cinq autres de moindre importance, quil rétrocéda au pape (A° 787)*.

Mais le pape était loin d'être satisfait par cette augmentation de territoire, qui ne fut d ailleurs exécutée qu'imparfaitement*. Dans son aversion, plus romaine que chrétienne, contre ces princes d'une autre race, il ne cessait de dénoncer les intrigues de ses voisins du midi. Et en effet Charlemagne avait à peine quitté l'Italie, que les Bénéventins et les Byzantins, jusque là rivaux, s'apprêtèrent à former une coalition contre la puissance franque et au profit du prétendant Adelchis, qui rêvait la restauration de sa dynastie. Mais, au moment de passer à l'exécution, le duc Arichis mourut, précédé dans la tombe par son fils aîné, Romuald. Le duché était vacant. 11 dépendait de Charlemagne de le supprimer. Mais il se laissa toucher parles prièresdela veuve d'Arichis^ et, malgré le pape, il consentit à relâcher Grimoald et à lui rendre le duché paternel, à la condition de reconnaître sa suprématie dans les diplômes et la monnaie de Bénévent. Il s'en remettait à la loyauté de ce jeune prince, dont les débuts d'ailleurs justifièrent cette confiance. Quand le prétendant débarqua sur les côtes de la Calabre avec toute une armée byzantine, il trouva Grimoald III, son neveu, armé contre lui. Il fallut livrer bataille. Les Grecs furent repoussés avec des pertes énormes, et Adelchis, reprenant le chemin de Constantinoplo, disparut définitivement de la scène (A°788)^

Plus complète fut la soumission de la Bavière où un autre gendre de Désidère, le duc Tassilon II, était soupçonné de tremper dans toutes les intrigues italiennes.

1) Annales Regni, 787.

^) Sur lo8 négociations de Charlemagne avec la veuve d' Arichis, voir les Epistolae Garolinae, ii^ 4 et 5 (Jaffé). De ces documents, on a encore les autographes sur papyrus, mais fort endommagés. Voir les Fac-similé publié* par Taidif, Paris 1866.

*) Annales Regni 788. — Thcophano A° 6281.

Sommé de justifier sa conduite, il refusa de comparaître; cerné aussitôt par trois armées que Charlemagne lança sur la Bavière selon sa manœuvre favorite, il accourut renouveler ses serments (A° 787), sauf à les violer dès l'année suivante. A la suggestion de sa femme Liutberge, qui détestait dans Charlemagne Tennemi de sa maison, il alla jusqu'à pactiser avec ses farouches voisins, les Avars, attirant sur son pays le fléau d'une invasion. Cette fois ses propres sujets le dénoncèrent à Charlemagne, qui le fit arrêter avec sa famille et traduire devant la grande assemblée d'Ingelheim. Sa trahison reconnue lui méritait la mort. Charlemagne, toujours magnanime, lui fit grâce de la vie et se contenta de l'interner, lui et les siens, dans divers monastères (A° 788) * . C'est alors que les Francs prirent possession définitive de la Bavière'. Les Avars, qui s'étaient montrés à la frontière, furent repoussés, et la Bavière fut organisée sur le type franc. La dignité ducale disparut avec le dernier des Agilolfings pour faire place à des comtes carolingiens, dont le principal était Gérold, beau-frère de Charlemagne et chargé par lui de la défense militaire de cette frontière importante.

Charlemagne en Germanie (780-791) : destruction de Tempire des Avars.

Mais Charlemagne avait beau reculer les frontières de ses Etats. Chaque conquête lui donnait pour nouveaux voisins d'autres races non [moins belliqueuses, qui ne pouvaient être contenues que par les armes. La soumission de la Saxe le mettait en contact avec les Slaves de l'Elbe ; par la Bavière, il se trouva bientôt aux prises avec les Avars du Danube.

Depuis que les Slaves avaient secoué le joug des Avars ^,

») Annales Regni 788. — Eginhard, Yita, cil.

*) Dans la diplomatiipie bavaroise, les diplômes depuis 788 sont datés de la conquête de Charlemagne : « A° quo Carolus acquisivit gentem Baiovariorum. » Voir les Regestes bavarois (cités p. 493) ri°* 125-129.

3) Supra, p, 150.

ils étaient retombés dans leurs divisions habituelles, résultant de la diversité de leurs mœurs*, les uns, d'humeur guerrière, opprimant les autres, plus pacifiques. C est ainsi que, pour se défendre contre le peuple belliqueux des WelatabesSqui occupaient le bassin du Havel entre TEIbe et TOder, leurs voisins du nord, les Abodrites, qui touchaient à la Baltique, s étaient placés spontanément sous le protectorat de Charlemagne. Entraînés dans ces querelles slaves, les Francs franchirent alors l'Elbe pour la première fois, suivis des Saxons, tandis que les Frisons, remontant l'Elbe sur leurs bateaux, pénétraient jusque dans le Havel, au cœur du territoire ennemi. Secondé par ses alliés slaves, Charlemagne promena le fer et le feu chez les Welatabes jusqu'à ce que leur chef, Dragowit, eut consenti à jurer soumission et à livrer des otages, après quoi Charlemagne repassa l'Elbe, vainqueur sans avoir livré aucune bataille (A^789)3.

Après les Slaves, vint le tour des Avars. Il y avait plus de trois siècles que ces hordes asiatiques étaient installées au cœur de l'Europe, dans les vastes plaines du Danube, où ils avaient succédé aux Huns d'Attila, avec lesquels les Francs les confondent le plus souvent^. Et en effet, s'ils en différaient par l'origine, les Avars leur ressemblaient par la brutalité de leurs mœurs et par la simplicité de leurs moyens d'existence. Ils ne vivaient que de déprédations. De leurs campements, où ils habitaient assez rapprochés pour pouvoir se concentrer au premier appel des clairons^, ils organi-

') Eginhard, Vita, c. 15 : « nationes... lingua quidem pêne similcs, moribus vero atque habitu valde dissimiles. »

*j Ib. c. 12 : « Sclavi qui nostra consuetudine Wilzi, proprie vero, id eat sua locutione, Welatabi dicuntur. « — Adamue, Gesta Hammaburg. Il, 19 : « Hi popuU a fortitudine WiUi appelantur. *» (du slave Wlat = dominari).

3; Annales Regni, 789.

•*) Eginhard, Viïa, c. 13 : « Avares sive Hunes. - Voir p. 142, n. I.

'•) Monachus Sangallensis II, 2 : «ut c'angor tubarum posset cujusque rei significativus audiri. » Voir, dans le même chapitre, la description plus ou moins légendaire de ces campements conceniriques, appelés h-iyig par les Francs.

saieDt des courses, dont ils revenaient chargés de butins. Longtemps ils avaient fait la terreur des autres nations de rOrient et de TOccident. A plusieurs reprises, les empereurs de Constantinople s'étaient reconnus leurs tributaires. L'heure de la revanche allait sonner, et c'est Charlemagne qui s'en fera l'instrument.

Les Avars commirent l'imprudence de soulever une contestation au sujet de la frontière de l'Ens, qui les séparait naguère des Bavarois, actuellement des Francs. Après des négociations sans résultat (A° 790) *, Charlemagne, décidé à en finir avec cette engeance malfaisante, appela sous les armes toutes les nations de son empire. Par le versant nord du Danube, arrivaient les Saxons, les Frisons, les Thuringiens, conduits par le général Theoderic; par le versant sud, s'avançaient, sous Charlemagne en personne, les Francs et les Alemanes, tandis qu'une flotte, montée par les Bavarois, descendait le fleuve entre les deux armées, qu'elle devait ravitailler. En même temps, sur l'ordre de Charlemagne, son lils Pépin, amenant les Langobards d'Italie, pénétrait en Pannonie par le midi. De toutes les opérations militaires de ce règne, ce fut la plus grandiose*. Les Avars, qui n'étaient plus à la hauteur d'un pareil déployement de forces, éprouvèrent revers sur revers. Dès la première rencontre avec les troupes de Pépin, il en fut fait un carnage comme on n'en avait pas encore vu*. Les retranchements qu'ils avaient élevés de chaque côté du Danube, furent enlevés sans combat; Charlemagne poursuivit sa marche victorieuse jusqu'au Raab, qu'il franchit, et revint de cette

*) Annales Regni, 790.

-) Eginhard, Vita, c. 13 : «• Maximum omnium quae ab illo gesta sunt belloram, praetor saxonicum... quod ille et animosius quam cetera et longe majori apparatu administravit. <>

9) Sur ce fait d'armes de Pépin, nous avons an document immédiat et quasi ofSciel, rSpistoTa que Charlemagne adresse & Fastrade, sa femme, de son camp sur TEns (n* 6 des Epistolae Caroli) : « multitudinem de Avaris interfecerunt, in tantum quod in multis diebus major strages de Avaria factum non fuit. *•

HlbTOIKE DU MOYEN AGE. 36

excursion militaire, ramenant un nombre immense de prisonniers de tout âge et des deux sexes, et sans avoir éprouvé d'autre perte que quelques milliers de chevaux, qui succombèrent à une épizootie. Tels furent les résultats de cette brillante campagne, la seule que Charlemagne conduisit contre les Avars en personne (A"* 791)'.

Dernière mêlée générale (792-799).

Après tant de succès éclatants, Charlemagne pouvait se croire arrivé au terme de ses grandes luttes extérieures. Depuis 25 ans qu'il régnait, — il en avait 50 d'âge, — Charlemagne avait conduit ses Francs de victoire en victoire; pas un grand fleuve eu Europe qu'il neût franchi à leur tête, depuis TEbre en Espagne jusqu'au Raab en Pannonie; pas un peuple étranger auquel il n'eût fait sentir la supériorité de ses armes. Il était temps d'appliquer ses sujets aux travaux de la paix. Charlemagne venait de jeter un pont de bateaux sur le Danube. Il faisait construire en face de Mayence un pont fixe de bois sur le Rhin. Déjà il ruminait un projet plus vaste, la jonction du bassin du Rhin au bassin du Danube par un canal creusé entre les plus rapprochés de leurs affluents, de façon à s'assurer une voie navigable, à la fois stratégique et commerciale, traversant ses États dans toute leur longueur. A peine avait-il entamé ce grand ouvrage d'art, qu'il ne devait pas finir*, qu'il fut en butte coup sur coup à une série d'épreuves qui menaçaient de tout remettre en question, et sa puissance arrivée à l'apogée et jusqu'à l'existence de sa dynastie. Le signal fut donné par les Saxons, qui depuis sept ans non seulement semblaient pacifiés, mais avaient pris part à toutes les expéditions franques. Or cette charge du Heerban était justement le plus habituel de leurs griefs. La sédition com-

J) Annales Regni 791. — Eginhard Vita, c. 13 : « unam tamen per se in Pannoniam expcdilionem fecit. •♦ 2) Annales Regni, 793.

meDtja dans un canton reculé du nord, dont les indigènes surprirent au passage et taillèrent en pièces un corps d armée du général Theoderic. La défection se propagea de canton en canton, suivie d'une apostasie générale *. En même temps, à l'extrémité sud de la puissance franque, Grimoald II de Bénévent, se dérobant à ses engagements, pourtant si modérés, à Tégard de Charlemagne, se retournait contre son bienfaiteur pour faire cause commune avec les Byzantins. Il fallut faire marcher contre lui Tarmée de Pépin, renforcée d'un contingent amené d'Aquitaine par le prince Louis; et pendant que le royaume d'Aquitaine était dégarni ainsi d'une partie de ses défenseurs, les Arabes d'Espagne, ses voisins, reparurent tout à coup à la frontière, franchirent les Pyrénées, brûlèrent les faubourgs de Narbonne et, malgré les efforts héroïques du margrave . de Gothie * infligèrent aux Francs de cette province une défaite sanglante sur l'Orbieu. En même temps, l'orthodoxie, dont Charlemagne s'était fait le gardien, était mise en péril d'un côté par une nouvelle hérésie arrivant d'Espagne et de l'autre côté par la querelle des images, qui, à peine éteinte dans l'église grecque, vint troubler les esprits dans Téglise latine; et comme épreuve suprême, Charlemagne dans son propre palais découvrit qu'une poignée dé mécontents méditaient de l'assassiner, avec ses trois fils légitimes^ pour élever son bâtard Pépin le Bossu ^ au trône, dont Técartait cette double disgrâce, de la naissance et du physique (A*" 792). Tout semblait se conjurer pour arracher à Charlemagne le fruit de ses efforts jusque là toujours couronnés de succès.

1) Annales Regni, 793.

-) Ce gouverneur qui s appelait Guillaume (t 812), dit de Gellone du nom d*un monastère où il se recira, est également célèbre dans Thagiographie, commo saint (A. SS 28 mai), et dans les romans de chevalerie, comme le héros de la Geste de Guillaume d'Orange, La Bataille d'Arliscans et le Moniage Guillaume ont seuls un fond historique, noyé dans un fatras de légendes.

3) Supra, p. 540, n. 2.

C'est dans cette crise universelle que Charlemagne donna la mesure de son génie, débrouillant cet écheveau de difficultés sans se départir de sa constante sérénité et trouvant pour chaque question à Theure opportune, sur place ou à distance, la solution voulue. Il étouffa la conspiration, divulguée avant d'avoir éclaté, en la déférant à un plaid judiciaire, où, à son intercession, son bâtard, plus insensé encore que criminel, fut sauvé de la mort, en se laissant interner dans un cloître pour le reste de ses jours. Les plus compromis de ses complices ou instigateurs furent seuls exécutés*. Pour couper court à Tagitation religieuse, Charlemagne convoqua à Francfort un concile plénier de TEglise latine, où l'hérésie espagnole fut condamnée, et où le culte exagéré des images, attribué aux Grecs, fut repoussé (A"* 794)-. De Francfort, Charlemagne courut soumettre pour la troisième fois les Saxons; de toutes ses guerres, c'était la plus ingrate, mais celle qui lui tenait le plus à cœur : aussi s'en chargea- t-il en personne avec son aîné, le prince Charles, pendant que ses ordres faisaient manœuvrer au loin les autres armées soit de ses deux fils puinés soit de ses généraux. Dès cette première campagne, les Saxons, cernés entre deux armées franques, celle du prince Charles et celle de son père, se rendirent sans combat, avec leurs protestations habituelles de soumission, mais déjà oubliées Tannée suivante. Il y avait de quoi lasser la patience de Charlemagne. Cette fois, Charlemagne inaugura une nouvelle méthode de conquête, par la transplantation des habitants. Il en enleva plusieurs milliers, les plus turbulents et les plus suspects, avec leurs familles, qu'il dispersa dans les autres provinces de son empire : c'était un moyen énergique de dompter la rébellion, tout en épargnant les rebelles^. La même année, Charlemagne, rentré à Aix-la-Chapelle, y reçut une ambassade de l'un des chefs

^) Annales Regni 792.

2) Ib. 794.

^) Annales Regni, 795. — Annales monastiques, ii.

Ayars, un Tudun (c'était )e nom d'une dignité), qui envoyait faire sa soumission et demander le baptême. L'empire des Avars, en effet, depuis leur défaite, était en pleine dissolution, rongé par ses divisions intestines ; et pour comble de malheur, le fameux trésor du grand khan, jalousement gardé au centre de leurs campements, vint à tomber aux mains du margrave de Frioul, Eric, par l'intermédiaire des Slaves de cette région, peut-être sujets du Khan, qui s'étaient concertés pour ce coup de main. Car il n'est pas question de bataille. Il ne fallut pas moins de quinze chariots pour amener ces richesses, fruit de trois siècles de déprédations, aux pieds de Charlemagne, qui en fit l'usage le plus libéral en les distribuant entre les églises, ses compagnons d'armes et ses serviteurs (A° 795) *.

L'année suivante, la guerre fut poussée avec une nouvelle vigueur sur toutes les frontières. Le roi d'Italie Pépin reprit lotfensive contre les Avars, pénétra au sein de leurs campements, qu'il détruisit, et fit main basse sur le reste de leur trésor*, et déjà il était question d'implanter le christianisme sur les ruines de l'empire des I^akhans asiatiques ; ce fui l'objet d'un concile d^évêques réunis dans le camp même de Pépin, sur le Danube^. La même année, à l'autre extrémité de l'Europe, les armées franques de l'Aquitaine pénétrèrent en Espagne et reçurent la soumission de l'émir arabe de Barcelone (A"" 796) * .

L'année suivante, après une nouvelle campagne en Saxe,. Charlemagne convoqua à Aix les notables de ce pays et, avec eux, promulgua une loi pénale commune, empruntée en grande partie au droit franc. Dans ce nouveau Capitulare saxonicum (A° 797)^, les trois tribus saxonnes de la rive

^) Sur ce partaga des dépouilles des Avars, voir l'envoi fait au pape (Epistolae Garolinae, n° 10), un autre fait au roi anglo-saxon, Offa (ib n° II).

2) Voir un poème contemporain, Rythmus de Pippini Victoria avarica dans vol. I des Portas abvi Carolini.

3) Voir les Concilia de Mansi XIII p 921. Cfr Hefele III, p. 718. ^) Annales Regni, 797. — Vita Hludovici, c. 10.

5) Gapitnlaire n° 27 (édition in-4 de Fertz).

gauche de TElbe sont mentionnées expressément. Mais il n est pas question des Saxons transalbins, dont le territoire s'étendait sur tout le Holstein actuel jusqu'à la Baltique. Les Francs ne s étaient pas encore hasardés dans ce pays, dont Taccès était défendu par la largeur du fleuve et par les marais de l'intérieur. Sans doute, à l'approche des armées franques, les Transalbins intimidés avaient fait jadis une apparente soumission * . Mais quand Charlemagne voulut y faire acte d'autorité en leur envoyant ses juges, les indigènes se soulevèrent et massacrèrent les fonctionnaires du roi. Cette trahison appelait un châtiment. Charlemagne, au lieu d'intervenir en personne, fit appel à ses alliés slaves de la rive droite de l'Elbe, àDrasicon, duc des Abodrites. Dans une rencontre à Suentana, les Saxons furent battus par les Slaves et laissèrent trois à quatre mille des leurs sur le champ de bataille. De plus, Charlemagne étendit à leur territoire son système de transplantation : six cents des plus nobles lui furent livrés et dispersés dans ses autres provinces. La Saxe était enfin domptée dans toute son étendue (A° 798)*. La guerre des Avars touchait également à sa fin. Elle fiit achevée par les lieutenants de Charlemagne, par Eric, qui leur faisait face du côté du Frioul, et par Gérold, du côté de la Bavière. L'un et l'autre périrent dans un guet-apens ; ce fat la seule perte sensible que les Francs éprouvèrent dans * cette longue guerre de huit ans. C'en était fait delà puissance de ces barbares asiatiques. Leur noblesse avait péri ; leurs richesses étaient dissipées ; c'est à peine s'il restait une trace de leurs campements, et pendant plusieurs années, la Pannonie demeura un désert (A** 799)^.

ï) Déjà une première fois en 780, d'après les Annales Regni : • in ipso itinere (Caroli) multi de Nordleudi (=Nordalbingi) baptisati sunt in Orhaim. •

2) Annales Regni 798.

3) D'après Eginhard, la Pannonie était encore un désert vingt ans après, quand il écrivait sa Yiia Caroli, c. 13 : « quantum sanguinis effusum sit, testatur vacua omni habitatore Pannonia... Tota in hoc bello Hunorum nobilitas periit... omnis pecunia et congesti ex longo tempore thesauri direpti sunt. »»

Cliarlemagne achevait la soumission de la Saxe, lorsqu'il fut rappelé en Italie par les troubles de Rome, où le pape Léon III, qui venait de succéder à Hadrien I, était de nouveau aux prises avec les factions. Pour la quatrième fois Cliarlemagne prit le chemin de la capitale de la chrétienté, doù il devait revenir empereur. Mais avant de retracer cette révolution qui ouvre la dernière période de son règne, il est nécessaire de se représenter Tétendue de sa domination devenue européenne.

Etendue de Tempire de Charlemagne.

L empire carolingien, arrivé à son apogée, embrassait tout le continent européen entre l'Elbe et le Raab à lest jusqu'à l'Atlantique à l'ouest. Dans ces limites il comprenait : au nord de la Loire, la Neustrie, l'Austrasie, la Bourgogne ; au midi de ce fleuve, l'Aquitaine, la Gascogne, la Gothie ou Septimanie et la Provence; au delà du Rhin, la Frise, la Saxe, la Thuringe, l'Alemanie ; au nord du Danube, le Nortgau; au sud, la Bavière; plus, au delà des Alpes, toute l'Italie moins la Calabre byzantine ; au delà des Pyrénées, la marche franque d'Espagne jusqu'à l'Ebre. Tels sont les Etats énumérés par Charlemagne lui-même dans l'acte de partage de 806*. Cette énumération embrasse toutes les nations romanes et germaniques du continent européen. En outre, Charlemagne avait rendu tributaires de son empire les peuples slaves, illyriens et asiatiques, échelonnés le long de ses frontières de l'est depuis la Baltique jusqu'à l'Adriatique, tant dans cette portion de l'ancienne Germanie où les Slaves avaient supplanté les Germains*, que dans la Pan-

1) Reg. K. n'> 416.

^) Non seulement ces Slaves occupaient toute la Germanie au delà de TEIbe, c'est-à-dire la moitié de TAUemagne actuelle, mais une de leurs tribuB avait franchi ce fleuve déjà au temps de Dagobert (Ao 630) : ce sont les Sorabes, établis entre TElbe et la Saale, à Test des Thuringiens, où ils continuèrent à jouir d'une sorte d'autonomie sous leur chef Militoch, jusqu'en 806 (infra p. 574).

nonie, Tlstrie, la Liburnie, la Dalmatie, où les Slaves étaient mêlés aux restes des Avars et des Illyriens*. Ce n est pas tout. La suprématie de Charlemagne fut encore reconnue dans le reste de l'Europe par les rois demeurés indépendants. Les ambassadeurs étrangers affluaient à sa cour. Il en vint du roi Alphonse des Asturies, d'Offa de Mercie*, d'Eardolf de Northumbrie', sollicitant son alliance, parfois sa protection. Sous celte suprématie de Charlemagne, on peut dire que toutes les nations de TOccident se sont trouvées réunies pour un jour comme dans une halte avant de reprendre le cours de leurs destinées particulières. Cette domination carolingienne a eu des résultats durables surtout au point de vue religieux. Les limites de cette doraination coïncident avec les limites de TÉglise latine, déduction faite de l'Espagne et des îles Britanniques. On n y compta pas moins de vingt et une provinces ecclésiastiques^, cinq en Italie, treize dans la Gaule, deux dans l'ancienne Germanie romaine et une vingt et unième, qui venait detre érigée, en Bavière, avec Salsbourg pour métropole (A° 798) ^ Quant aux diocèses nouveaux fondés dans la Germanie barbare par les missions anglo-saxonnes, ils furent rattachés aux deux grandes métropoles rhénanes, les uns au siège de Mayence, les autres au siège de Cologne. C est ainsi que s'achève la chrétienté du moyen âge. Sous les Mérovingiens, TEglise, en convertissant les Francs et les Anglo-Saxons, n'avait fait que réparer ses pertes, en Gaule et dans la Grande Bretagne. Sous les Carolingiens, elle s étend dans des contrées nouvelles où elle n'avait jamais régné : c'est là le résultat capital de leur époque, cette conversion de la Germanie

^) Ces contrées slaves ne figurent pas dans la charta divisionis do 806 : par contre elles sont mentionnées expressément dans la géograpliie de l'Empire telle qu'elle est donnée par Eginhard, Viia, c. 15.

«) Supra, p,323.

8) Infra, chap. X, § 1.

*) Voir rénumôration de ces 21 métropoles dans le Testament de 811 (Reg. K. n* 458), par lequel Charlemagne partage entre elles une portion de sa fortune personnelle.

■ 5) Epistolœ Leonis ffl A» 798 (Reg. P. n° 2495-6), A° 800 (ib. n° 2503).

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barbare, qui devait amener celle des contrées slaves et des nations Scandinaves. Alors commence cette unité de foi qui devait survivre au démembrement de Fempire carolingien et demeurer le caractère distinctif de l'Europe à travers tout le moyen âge.

C'est ainsi que s'accomplit le vœu souvent renouvelé par la papauté reconnaissante envers les Francs •< de voir soumettre à leur empire toutes les nations barbares pour la délivrance et l'exaltation de l'Église universelle. * » Mais le zèle de Charlemagne ne s'est point renfermé dans les limites de l'Europe. Il ne s'intéressait pas moins au sort des chrétientés dispersées dans les pays d'outre-mer, en Afrique et en Asie. Il fait parvenir des secours aux églises pauvres et opprimées de Carthage, d'Alexandrie, de Jérusalem V II profite de son prestige personnel et de la scission de l'islamisme entre Abbassides et Ommayades pour se ménager des alliances en Orient et étendre son protectorat sur les chrétiens de Terre-Sainte. A deux reprises, il avait accueilli à sa cour des émirs et des princes musulmans d'Espagne brouillés avec les Ommayades. A son tour, il prit l'initiative d'ouvrir des relations diplomatiques avec Bagdad \ où le célèbre Haroun al Raschid, son émule, se faisait le promoteur de la civilisation parmi les Arabes. Une première ambassade, partie en 797 pour Bagdad, demeura quatre ans en route ; de ses trois envoyés, un seul, Isaac, un juif et probablement leur interprète, devait en revenir*. Mais déjà avant le retour de celui-ci, le patriarche de Jérusalem faisait offrir à Charlemagne (déc. 800)-^' une bannière et les

1) C. C. n* 38 : " Terminus (Deus) vestros dilatet, subjiciens regibus ▼estris omnes barbaras n.ntiones ad perfectam liberationem et exalfationem S. universalîs Dei ecclesiae. »

«) Eginhard, Yita, c. 27.

3) Eginhard, iô. c. 16.

<) Annales, 801 : « Isaac, Judaeam quem imperator ante quadriennum ad regem Persarum... miserat. •* Il est à remarquer que ces Abbassides sont qualifiés le plus souvent, dans les textes carolingiens, rois des Perses, d'après le siège de leur capitale.

^) Annales, 800.

clefs des lieux-saints, et par cette démarche, qui n'a pu se faire sans Tautorisation du calife, il plas;ait Jérusalem sous le protectorat des Francs. *

Dès lors et avant même d'avoir re(;u la couronne impériale, Charlemagne assumait le rôle de chef temporel de ]a chrétienté et se considérait comme l'associé du pape dans le monde catholique, ainsi qu'il définissait*, au début du pontificat de Léon III, leur rôle respectif: « ma mission,* écrit-il, c'est de défendre partout la sainte Église du Christ, au dehors contre les attaques des payens et des infidèles, au dedans par le maintien de l'orthodoxie catholique; — la vôtre, c'est de seconder nos armées par la prière, en levant les bras vers Dieu, comme un autre Moïse, afin que le peuple chrétien soit toujours et partout victorieux, et que le nom de Notre Seigneur Jésus- Christ rayonne par toute la terre ».

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