‹ Histoire du moyen âgeChapitre 76 sur 114 · DE SES FILS · texte numérisé non relu

DE SES FILS

Textes latins : Scriptores R. Germanicarum de Pertz, série in-8 : Annales Regni (814-829). Hanovre, 1895 ; — Nithard, Historiarum liber I (814-840), ih, 1870. — Monumenta H. de Pertz, série in-fol. vol. I-II : Thegan, Vita Eludovici (813-837); — L'Astronome, Vita Eludovici (778- 8 JO); — Ermold, In honof^em Eludovici lihri IV. -— AcTA SS : Radbert, Vita S. Adalhardi (2 juin); — Vita S. Anskcrii (3 février); — Jonas, Translatio S, Euberti (4 nov.); — Eginhard, Translatio S- Marcellini (2 juin). — Monumenta Corbeiensia p. p. Jaifé : Translatio S. Viti. — Radbert, Epitaphium Arsenii (^ Wala), p. p. Diimmler. Berlin (Acad.) 1900, in-4.

Travaux modernes : Frantin, Louis le Pieux et son siècle, Paris, 1841, 2 vol. — Hiffily, Wala [et Louis le Débonnaire. Paris, 1849. — Simson, Jahrbâcher d. Fr. Reichs unter Ludtcig L Leipzig, 1874. vol. I (814- 830). — Dùmmler, Ludwig der Deutsche (vol. I des Jahrbâcher des Ostfr, R.). — Funck, Ludwig der Fromme, Francfort, 1832.

•Causes de la dissolution de l'empire.

En recherchant les causes de la dissolution si rapide de Fempire carolingien, on a fait valoir, comme cause interne, l'opposition latente des nations réunies sous cette dynastie commune, mais diverses néanmoins par leur origine, par leur droit et par leur langue*. Comme cause externe, on y ajoute le voisinage de nations encore barbares, massées sur toutes les frontières de cet empire et prêtes à profiter de la moindre défaillance pour recommencer les invasions

i) Monod, Du rôle des nationalités dans la dissolutio7i de V empire carolingien, Paris (Annuaire des H. Ètldks), 1895,

HIbTOIhE DU MOYEN AGE. 41

qui avaient détruit autrefois l'empire romain. Toutefois il est à remarquer que ces divergences nationales étaient largement compensées par Tunité religieuse, qui donnait à toutes les parties de l'empire non seulement la communauté essentielle des croyances et des sentiments, mais encore une langue commune, le latin de l'Église, qui était en même temps la langue de l'État et de la littérature, en sorte que ces peuples ne pouvaient guère avoir une conscience bien vive de la différence de leurs idiomes nationaux. Ajoutez à cela que le règne de Charlemagne avait jeté sur la nation franque un tel éclat, que tous ses autres sujets, àpart quelques peuplades des frontières, avaient adopté le nom de Francs et s'en faisaient gloire * : tels étaient les sentiments des populations de l'Aquitaine', de la Bourgogne, de la Catalogne, de la Bavière et de l'Alémanie; et les Saxons eux-mêmes, après que Louis le Pieux eut rendu aux exilés le droit de retourner dans leurs terres, se montrèrent dès ce moment les plus fermes partisans du, pouvoir impérial^ .

Le premier germe de dissolution doit être cherché, non pas à la base, mais au sommet, dans le gouvernement luimême, qui devint la proie des cabales, dont aucune cour sans doute n'est exempte : Charlemagne avait connu ces cabales, mais les avait contenues de sa main énergique. Son successeur, au contraire, se laissa dominer par elles. De là l'incohérence de sa politique, tiraillée entre des cou-

i) Monachus SangaUensis I, 10 : « in iUo tompore, propter ezcellentiam glorioBissimi Karoli, GaUi, Aquitanî, Edui, Hispani, Alamani, Boioarii non parum se insignitos gloriabantur ai vel nomine Franconim censeri mererentur. •

S) Sous Louis le Pieux, on fabriquait en Aquitaine une fausse OeneaJogia Carolingorum qui faisait descendre la race de Charlemagne des plas illustres familles sénatoriales et ôpiscopales du raidi. Voir supra, p. 266, n. 2.

3) Sur les sentiments des Saxons, voir leur historien national, Widakind, I, 15, où, en parlant de la conversion des Saxons par les Francs, il oublie qu'ils se sont fait une guerre acharnée : •• qui olim socii et amici (sic) erant Francorum, jam fratres et quasi una gens ex christiana fide &cta est. »

rants contradictoires. De là la désaffection semée dans tous les ordres de TÉtat, dans le haut clergé, parmi les grands laïcs et jusqu'au sein de sa famille. On vit renaître ces querelles domestiques, qui avaient été si funestes à la dynastie précédente Les cabales, dégénérant en factions, arment les fils contre le père, puis frères contre frères. Les nations, entraînées dans la querelle, se détachent du centre de l'empire, et ainsi Tébranlement de la dynastie aboutira à l'écroulement final de l'œuvre de Charlemagne.

Les heureux débuts du règne.

Louis le Pieux rappelait assez bien son père par son extérieur imposant, d'une taille moins élevée, mais d'une forte carrure*. Il l'égalait par la culture de son intelligence formée de bonne heure à l'école des premiers maîtres du temps. Il le surpassait par la régularité de ses mœurs et par son zèle pour les intérêts de l'Église. Profondément religieux, il avait, dans sa jeunesse, songé à se faire moine. Aussi vivait-il dans un entourage presque exclusivement ecclésiastique. En venant à Aix-la-Chapelle (A® 814) prendre possession de la place laissée vide par la mort de son père, il amenait toute une cour de clercs, de moines et de favoris qui s'était formée autour de lui dans son royaume d'Aquitaine Par contre il priva de leurs charges et de leurs biens les derniers conseillers de son père et ses propres cousins, l'un, abbé de Corbie, Adalhard, l'autre, Wala, un grand laïc, qui se fit moine à la suite de cette disgrâce. Dans ce changement de personnel, on pouvait voir poindre déjà l'esprit de cabale qui allait prendre le dessus dans le gouvernement. Le chancelier d'Aquitaine, Elizachar, devint chancelier de l'empire'. A son compagnon d'enfance Ebbon, bien que d'origine servile, l'empereur donna l'archevêché si important de

^) Thégan, c. 19 : « Erat statara mediocri, forti pectore, scapulis latis ». *) Bresslau, Urkundenlehre, p. 287.

Reims. Agobard, qu'il avait connu en Aquitaine, devint archevêque de Lyon. Un autre Aquitain, Jonas, obtint, dans la suite, révêché d'Orléans. Enfin, un moine goth, Benoit d'Aniane, grand réformateur des monastères d'Aquitaine, suivit son maître à Aix et en reçut, aux portes de cette ville, la nouvelle abbaye d'Inda (Cornelimunster) : il n usa d'ailleurs de son crédit que pour étendre sa réforme salutaire aux monastères bénédictins dans toute l'étendue de l'empire *.

Pour le reste, l'impulsion vigoureuse imprimée au gouvernement par Chaiiemagne lui survécut encore quelque temps, et les dix premières années du règne de Louis sont la continuation tout au moins apparente des dernières années, qui furent les plus prospères, du règne de Charlemagne. Au dehors l'ère des conquêtes était close. La guerre se localisa sur les frontières, que Louis n'eut que la peine de défendre contre les mêmes ennemis, en usant des mêmes moyens, et d'abord avec le même succès. Ces ennemis nous sont connus : c'étaient, au nord de l'Elbe, les Danois; à Test de ce Heuve et sur le Danube, les peuples slaves; au midi, sur l'Ebre, les musulmans d'Espagne. L'empereur ne leur fit pas la guerre en personne. Aux Danois, il opposa, comme son père, leurs voisins et ses alliés, les Slaves Abodrites. Les Slaves du Danube devaient être tenus en respect de deux cotés : à l'est par le margrave d'Autriche, au sud par celui du Frioul. En Espagne, la frontière était surveillée par un comte goth, Déra, gouverneur de Barcelone depuis la conquête de cette ville. Enfin, en Italie, Louis ret^'ut l'hommage de son neveu Bernard, et le confirma dans le royaume que lui avait confié Charlemagne.

Ainsi l'empereur pouvait apporter tous ses soins au gouvernement intérieur de ses vastes États. Il commenta par épurer la cour, en mettant fin au relâchement des mœurs qui avait affligé la vieillesse de Charlemagne. Les princesses,

^) Smnagd, Vita S. Benedicti A7uanensis [\2 février).

qui s étaient compromises par leurs faiblesses \ au grand scandale de leur frère Louis, furent écartées impitoyablement, avec toutes les femmes qui n'étaient pas indispensables au service. Le palais prit laspect austère d'un cloître, sous un prince voué aux pratiques religieuses, et no se permettant d'autre distraction profane * que la chasse, dont les exercices violents étaient pour lui un besoin physique.

L'empereur dépêcha ensuite dans toutes les provinces de nouveaux émissaires afin de se rendre compte des besoins de ses sujets ^ ; et dans les assemblées générales qu'il convoqua ensuite, il promulgua une série nouvelle de capitulaires, confirmant ou complétant ceux de son père. En même temps, il ne se passait pas d'année où il ne reçût avec la pompe habituelle les ambassades étrangères envoyées à sa cour pour confirmer d'anciens traités ou en conclure de nouveaux. Il en vint de Constantinople * et de Cordoue. Le pape Etienne IV, qui venait de succéder à Léon III, arriva en personne renouveler avec Louis le pacte d'alliance conclu entre leurs prédécesseurs respectifs. A Reims, où la cour se trouvait en ce moment, le pape procéda à la cérémonie ofiBcielle du couronnement impérial (A° 816)^. L'année suivante, le pape Pascal I reçut en retour, en lieu et place

^) Cette licence dans la famille royale est assez connue par les textes d*Eginhard, Viia, c. 16, de rAstronome, c. 21, et par le fait qug l'une de ces princesses, Bertha, eut deux enfants hors mariage, Hartnid et Nithard, dont le père éfiiait Ângilbert, Tua des lettrés de la cour, plus tard abbé de S. Riquier, cfr Nithard, IV, 5. Quant aux amours de la pseudo-princesse Emma et d'Ëginhard, c'est un roman inconciliable avec le mariage bien connu de ces conjoints ; il n'apparaît pas dans les textes avant le xii<^ siècle (Bâcha, Eginhard^ p. 36).

*) Thégan, c. 19 : <« Erat (Ludovicus) in cibo potuque sobrius, in indumentis suis moderabilis. Nunquam in risum exaltavit vocem suam. «

3) Annales Regni, 814. — Cap. de Compiègne 816 (Reg. K. n" 635, 637).

*) Voir Lettre de remperenr Michel à. Louis le Pieux A° 824. Sous ce dernier, les relations entre les deux Empires n'ont plus été troublées. Dans la question des titres, il est à remarquer que Louis s'appelle Imperator, Augustus, sans ajouter Romanorum. Giry, p. 722.

5) Annales Regni 816. — Ermoldi, lib, II vers 197-480.

d'Etienne décédé dans l'intervalle, une confirmation solennelle* des pactes antérieurs de Kiersy, de Rome et des donations plus récentes de Charlemagne (A° 817).

En même temps que Tempereur, sa femme Irmengarde avait été couronnée par le pape à Reims. Cest la première impératrice franque (Charlemagne était veuf en arrivant à lempire). Elle appartenait à une noble maison de Hesbaie^, illustrée naguères par le grand évoque Chrodegang de Metz. Elle avait donné à son mari trois fils, dont l'aîné, Lothaire, était déjà adulte. Bien que les deux autres ne le fussent pas encore, la question du partage de Tempire entre ces trois héritiers fut ouverte dès le début du régne, question funeste, qui allait provoquer une première fissure au sein de la dynastie et ouvrir la porte aux cabales qui finiront par la perdre.

Le pacte unitaire de 817.

Depuis lavénement des Carolingiens, c est-à-dire, depuis un demi-siècle, les Francs avaient vécu et prospéré sous un souverain unique : c'était un accident, dû à la mort prématurée de ses cohéritiers, mais dont on avait pu apprécier tous les avantages. De plus, depuis la restauration de la dignité impériale, qui excluait tout partage, il était juste d assurer au chef de Tempire une puissance effective proportionnée à l'élévation de son rôle^. Enfin, le

*) Cette confirmatio Lndovid est conservée, en copie, dans le CctrttUairê de Cencius (édition de Fabre, Paris, 1900, p. 362). Si l'acte ne figare pas dans la collection des Privilèges, vidimés de Clany, on ne peut pas en conclure que Toriginal n'existait plus au xiii" siècle, le pape Innocent IV déclarant qu^il excluait de cette collection toute copie d^riginaux altérés par rage ou manquant de leurs sceaux : voir le Préambule des PritUegia Sedi apostolicae concessa (Rkgesta Pontif. de Potthast, n» 11, 722). — Sur Tauthenticité du fond, contestée en tout ou en partie, suprti, p. 506, n. 4. Sur la relation avec la Confirmatio Caroli, p. 530, n. 3.

*) Thégan, c. 4.

8) Comme le dit Lothaire, parlant à ses frères dans Nithard II, 10 : • illi imperatoris nomen magna auctoritate fuisse impositum, ut considèrent quatenus ejusdem nominis magnificum posset explere officium «.

harut clergé, imbu des traditions romaines, était par éducation partisan de la théorie de Tempire unitaire, où il retrouvait d'ailleurs une image et un support de lunité de TÉglise' . Tenant compte, d'autre part, de la coutume invétérée des partages dynastiques, on prit un moyen terme, et dans le plan de succession proposée à rassemblée générale d'Aix (A° 817), on stipula que Faîne, Lothaire, recueillerait la totalité de celte succession et qu'il serait élu incontinent empereur; que ses puînés recevraient des provinces à gouverner, avec le titre de rois. Pépin en Aquitaine, le jeune Louis en Bavière, mais qu'ils seraient subordonnés en tout à leur aîné, l'empereur, sans le consentement duquel ils ne pourront ni se marier, ni faire la guerre, ni ouvrir des négociations, ni conclure des traités. Enfin, une fois Tan, les trois princes se réuniront en congrès, pour s'entendre sur les intérêts communs de l'empire'. Tel est ce pacte célèbre qui fut juré à plusieurs reprises par les grands, et revêtu de la sanction suprême de la papauté^. C'était inaugurer un nouvel ordre de choses parmi les Francs. On y reconnaît une inspiration des évêques dont Tempereur avait fait son conseil, et qui, latins d'éducation, n'avaient cure des vieilles coutumes franques. Le plus chimérique d'entre eux, Agobard de Lyon, n'allait-il pas jusqu'à réclamer l'abolition de toutes les variétés du droit national, pour en revenir à l'unité des lois romaines^? Les deux puînés, qui auraient pu se plaindre de cette dérogation aux règles

>) CoBt la thèse du préambule de cet acte appelé inexactement Dîvisio (voir n. 2) : « nequaquam unitas Imperii, a Deo nobis conservati, divisione humana scinderetur, ne forte bac occasione ecandalum {querelle) in S. Ecclesia oriretur. » — C'est ainsi que Tapprécie Agobard, Flebilis, c. 4 : • ut unum regnum esset, non tria. »

2) caiarU divisionis Imperii d'Âix 817 (Reg. K. n^ 650).

3) Annales Regni, 821.

*) Agobard, Liber adversus legem Gundobaldi, dans ses Opéra (P. L de Migne ; vol. 104) c. 4 : «• plerumque contingit ut simul eant atque sedeant quinque homines et nul lu s eorum communem legem eu m altero habeat. » c. 14 : M utinam sub uno rege una omnes regerentur lege. >*

dynastiques, étaient d'ailleurs trop jeunes pour élever une protestation, et c'est peut-ôtre pour y couper court, qu'on s'était hâté de trancher cette question avant leur majorité. C'est ainsi que l'aîné, Lothaire, en cette année et du vivant de son père, ceignit la couronne et fut salué empereur, avec les acclamations habituelles.

Cependant cette loi de succession qui devait assurer à jamais la stabilité de l'empire, causa dès le lendemain une première rébellion. Le roi Bernard d'Italie, neveu de l'empereur, se sentit lésé par cette innovation, soit qu'il ne pût se faire à l'idée d*être un jour le subordonné d'un cousin, soit qu'il aspirât pour lui -môme à la dignité impériale. Il rompit avec Louis le Pieux, leva des troupes et occupa les passages des Alpes*. Mais lorsque l'empereur eut mis en mouvement le heerban, la défection éclata dans l'armée de Bernard, et ce jeune ambitieux n'eut d'autre recours que d'implorer la grâce de l'empereur. Le plaid au jugement duquel il fut déféré, le condamna à mort avec ses complices. L'empereur commua la peine, en la perte des yeux. Mais le malheureux n'en mourut pas moins des suites de cette mutilation (A° 818)^. L'empereur, alarmé par cette résistance inattendue au sein de sa famille, s'empressa de faire tonsurer les derniers bâtards de Charlemagne, Hugues et Drogon, avant qu'ils fussent en âge de jouer un rôle politique.

Le second mariage de Louis le Pieux.

Sur ces entrefaites, l'impératrice Irmengarde vint à mourir^ et sous le coup de ce deuil, Louis fut de nouveau hanté par l'idée de se retirer du monde dans un cloître. Son conseil d'évéques, craignant les suites funestes de cette abdication, le décida à reprendre femme, et, à la

J) Annales Regni 817. — Thégan, c. 22. — Chronicon Moissac, ») Annales Regni 818. — Nithard I, 2. — Astronome, c. 30. 3) Annales Regni, ib. ^ Thégan, 25. - Astronome, c. 31.

suite d'une sorte de concours de beautés, il jeta les yeux sur une jeune fille de la grande maison alémane des Welfs, Judith*, qui réunissait dans sa personne, les grâces extérieures, les charmes de Tesprit et une haute culture intellectuelle. Avec cette princesse rentraient à la cour l'enjouement et les plaisirs bannis naguères, et auxquels les jeunes clercs du palais ne demandaient qua s associer*. Bientôt Judith fut Tidole des beaux esprits du temps, qui, dans leurs dédicaces en prose et en vers, en faisaient une autre Esther, une Rachel, une seconde Judith % comme dix ans plus tard, c'est à elle qu'on imputera tous les malheurs de l'empire, la poursuivant d'une haine inexorable qui ira jusqu'à la comparer à la Jezabel des prophètes (A° 819).

Quant à l'empereur, il continuait à se laisser régenter par son conseil d'évêques*. A la différence de Charlemagne, si habile à maintenir un juste équilibre entre l'élément clerc et l'élément laïc, sous son successeur, l'ordre laïc fut subordonné aux évêques. Tandis que ceux-ci s'arrogeaient la décision, ils ne laissaient à ceux-là que l'exécution •'^. Malheureusement, le haut clergé n'était plus unanime. De même qu'il y avait des cabales de cours, il y eut des cabales d'Eglise, qui se faisaient une guerre sourde, comme le révèlent de nouvelles mutations dans le haut personnel du gouvernement. Ceux qui en avaient été naguères bannis, y rentraient triomphants^, à leur tête le célèbre Wala\ qui

>) Annales Regni, 819. — Astronome, c. 32. — Thégan, c. 26.

*) Agobard, Apologeticus , c. 5.

*) Voir dane les Poktab Carouni une dédicace de Raban (vol. II, p. 166), les vers de Walafrid (ib. p. 376); ceux d'Erraold (ib. p. 68-72), la dédicace de Fréculfe, Chronicon (dans P. L. de Migne vol. 106 )

*) M Omnia prudenter agens, nihil indiscrète faciens, praeter quod consiliariis suis magis credidit (Ludovicus) quam opus est. » Thégan, c 22.

^) Ce sont les termes dont il se sert dans une Convocation des deux ordres au concile de 833 : « utrumque ordinem, militarem et ecclesiasticum, eos qui saeculari militiae, illos qui sacris ministeriis inserviunt, — ilios quidem ad certandum ferro, istos autem ad disceptandum verbo », cité par Agobard.

•) Annales Regni, 821.

'') Radbert, EpUaphium I, c. 5.

devait bientôt se retourner contre son cousin, Tempereur (A"" 821) Par ces mesures contradictoires, lempereur se condanonait lui-même. Bien plus, rongé de scrupules, se reprochant des fautes imaginaires, telles que la mort accidentelle de rinfortuné Bernard, son neveu, il crut de son •devoir d'en faire une confession publique et d'en demander pardon en présence de l'Église et du peuple, comme un moine qui a failli, le ferait devant le chapitre de ses frères : c^est l'acte connu sous le nom de pénitence d'Attigny {A"" 822)*, une humilité touchante dans un chrétien, une humiliation navrante dans le souverain.

Guerres extérieures.

Pourtant rien jusque là ne justifiait ces remords, ni cette expiation. L'empire était encore dans toute sa force extérieure. Une insurrection des Slaves de Pannonie, qui durait depuis trois ans, venait d'être étouffée entre trois armées, envoyées pour l'enserrer, selon la manœuvre favorite des Francs, et son chef redouté Liudewit, qui dut se réfugier en Dalmatie, y périt assassiné (A** 823) V

Une seule fois l'empereur dut combattre en personne, à l'autre extrémité de son empire, contre la race toujours réfractaire des Bretons. Précédemment il leur avait déjà infligé une leçon à la suite de leur refus de payer le tribut habituel. Leur chef indigène Morman ayant péri alors, on les avait assujettis à un fonctionnaire franc, le margrave Lambert de Nantes (A** 818) ^. Mais quatre ans après, sous un nouveau chef. Wihomarch, les Bretons reprirent les armes (A** 822), et obligèrent Louis le Pieux, pour en finir avec ce peuple turbulent, à déployer toutes ses forces

1) Annales Regni 822. — Astronome, c. 35. — Radbert, Vita Adalhardi^ <;. 51.

2) Ib. 822, 823.

') /ô. 818. — Chronicon Moissiac, 818. — Thégan, c. 25. — ÂstroDome, c. 30. — Ermold, lih. III, vers 1-500.

militaires. Trois armées, mises sur pied, sous lempereur et sous chacun de ses deux fils Pépin et Louis, envahirent la Bretagne de trois côtés et, après une dévastation de quarante jours, ramenèrent à se soumettre (A° 824)*.

D*un autre genre fut un succès inespéré remporté parmi les Danois par les premiers missionnaires envoyés en pays Scandinave. C'étaient les voisins les plus redoutables de Tenipire, mais après avoir un instant naenacé Charlemagne, ils étaient tombés dans des dissensions dynastiques, qui paralysaient tout danger de ce côté. Bien plus, ils en vinrent, dans leurs querelles, à solliciter lappui des Francs, et c'est ainsi qu'un de leurs rois, Harald (Hériold), après s'être emparé du trône avec son frère, en fut renversé à son tour par les fils du roi Godefrid. Il ne trouva de refuge qu'auprès de Louis le Pieux, qui lui céda un territoire au nord de l'Elbe, d'où il reprit avec l'assistance des indigènes la guerre contre ses rivaux, et finit par les forcer à lui rendre une partie du Jutland (A° 819)^. Cette alliance fournit à Louis le Pieux une occasion de faire pénétrer chez ces barbares une lueut- du christianisme. Une première tentative fut faite par son ami, l'archevêque Ebbon de Reims, qui se présenta au roi Harald muni d'une recommandation du pape^, et en reçut un accueil encourageant (A° 822)*. Quatre ans plus tard, cédant aux instances réitérées de l'empereur, Harald, avec sa femme et un clan de Danois, vint à Mayence solliciter le baptême, qu'il reçut avec tous les siens *. Celait un triomphe plus avantageux que celui des armes. Car chaque conquête du christianisme était une dilatation de la

*) Annales Regni 824. — Thégan, c. 31. — Cette campagne contre lea Bretons forme le sujet principal du livre III de Ermold, cité, •) Ib. 819.

3) Epistola, Paschalis I (Reg. n<> 2553 Jaffô).

4) Annales Regni 823 : « Ebbo, qui ad termines Danorum accesserat et aestate praeterita (822) multos baptizaverat, regressus est. » Rimbert, Vita Anskarii 13.

5) Annales Regni 826. — Astronome, ç. 40. — Rimbert, ib, c. 7. — Le baptême d'Harald est le sajet du livre IV d'Ermold, cité.

chrétienté et par là même de la puissance des Carolingiens qui s'en étaient constitués les chefs temporels. Harald se reconnut le vassal de Louis le Pieux et en reçut en retour un comté frison sur le Jahde, en face des côtes danoises. Il ramenait avec lui un moine franc de Picardie, S. Anskaire, qui est le véritable fondateur de la mission Scandinave (A° 826) : c'est pour lui que fut érigée TÉglise épiscopale de Hambourg, pour être la métropole religieuse de toutes les contrées transalbines, tant slaves que Scandinaves (A° 831). C'est aux mômes moines de Corbie en Picardie qu'est due la fondation à la même époque (A** 822) d*un premier monastère en territoire saxon, la nouvelle Corbie (Corvey), où le célèbre Adalhard, cousin de l'empereur, vint terminer sa carrière comme abbé (A° 826) '.

Cependant les trois fils de Louis le Pieux, comme naguères ceux de Charlemagne, à mesure qu'ils avançaient en âge prenaient une part plus active au gouvernement et aidaient leur père à supporter le poids des affaires de ce vaste empire. C'est ainsi que Lothaire, à la suite de son mariage avec Irmengarde, fille d'un comte de Tours, Hugues d'Alsace (A** 821), fut envoyé en Italie, avec Wala, pour occuper la place vide depuis la chute du roi Bernard (A** 822)*. L'année suivante, Pépin épousait la fille d'un comte Teutbert et allait faire son apprentissage en Aquitaine, où il s'agissait de tenir en respect le peuple volage des Gascons. Cinq ans plus tard le jeune Louis épousait à son tour Emma, sœur cadette de l'impératrice, et installait avec elle sa cour à Ratisbonne, pour étendre de là sa surveillance sur les Slaves du Danube et des Alpes, qui relevaient de son gouvernement (A° 827).

^) VHa Adal hardi, — Translatio 5. Viti, — Catalogus abbatum et fratrum Corbeje7is, (dans le Monumknta Corukjensia de Jaffé). ■-) Annales Regni 822. — Radbert, EpUaphium, I, c. 26-28.

Lothaire I en Italie : la constitution romaine de 824 ^

C'est à Lothaire l'aîné qu'incombait la tâche la plus grave. Outre la réforme des abus dans le royaume d'Italie, qui donnèrent lieu à plusieurs Capitula"^, il était appelé à intervenir dans les affaires romaines au nom de l'empire, dont il était le représentant (A'' 882;. Le pape Pascal I luimême lui reconnut cette qualité en l'invitant à Rome et en y procédant à la cérémonie religieuse du couronnement impérial (A** 823)^. La faiblesse du gouvernement pontifical en butte aux factions romaines, qui avaient surtout beau jeu à chaque élection pontificale, ne justifiait que trop l'intervention du pouvoir impérial. A différentes reprises, il lui fallut s'entremettre entre le pape et ses sujets, tantôt agresseurs, tantôt victimes de représailles *. Pour y couper court, un nouveau Pacte était nécessaire : il fut arrêté entre. Lothaire et le successeur de Pascal, Eugène II, dans les termes suivants (A*" 824) : Lothaii-e, par cette Constitution, défend, sous peine de mort, de porter atteinte aux personnes placées sous la protection impériale; — il défend, sous peine d'exil, de troubler l'élection pontificale, réservée à l'Église romaine; — deux wissi, nommés l'un par le pape, l'autre par l'empereur, seront en permanence à Rome, pour recevoir les plaintes des sujets contre les magistrats et en référer au pape, d'abord, et, s'il" n'y est pas fait droit, à l'empereur en dernier ressort ; — vis-à-vis des autres fonctionnaires, l'empereur se réserve le droit de vérification et de correction ; — la loi étend aux Romains la faculté, dont jouissaient les Francs, de faire option de leur droit devant les tribunaux ; — les autres articles concernent la restitution des biens soit laï(^s soit ecclésiastiques injustement envahis.

1) Gonstitutio romana A° 824 ; Reg. K. n° 1021. Duchesne, L'État pontifical, p. 199.

2) Cap. d'Olonne 823 (Reg. K. n° 1016-18) et 825 (ih. n^ 1024-26).

3) Annales Regni, 823, *) Ib. 815, 823.

Tel est le premier concordat qui fut fait pour régler les relations du pape et de Tempereur comme cosouverains dans Rome. Cette co-souveraineté est affirmée plus nettement encore dans le serment de soumission envers lempereur imposé à tous les Romains, tout en réservant la soumission due au pape. Par ce serment, les Romains s'engageaient d une part à respecter la liberté des élections pontificales, et d'autre part à ne pas permettre la consécration de lelu avant que celui-ci ait juré devant le missus impérial d'observer le présent pacte * .^ Cette dernière clause ouvrait une porte à l'immixtion de l'empereur dans les élections pontificales; en droit il s'agissait uniquement de vérifier la régularité de l'élection ; c'est abusivement que dans la suite les empereurs en déduirent le droit de confirmer l'élection du pape, comme ils le faisaient déjà pour les évêques. Cette clause trouva sa première application trois ans plus tard, à la mort d'Eugène II (A** 827). Son successeur, Grégoire IV, ne fut ordonné que six mois après son élection (A° 828), à l'arrivée de l'envoyé impérial chargé d'en faire la vérification*. Quant à Lothaire, il était rentré à la cour de son père ; à partir de ce moment, il fut associé au gouvernement et désormais, dans le protocole officiel, les deux empereurs sont nommés conjointement^.

Louis et Lothaire empereurs associés : les premiers revers.

Louis le Pieux continuait ainsi le gouvernement de Charlemagne, non sans gloire, depuis quatorze ans, lorsque coup sur coup cette prospérité fut compromise par des échecs graves éprouvés aux trois extrémités de son empire.

1) Texte du Serment, conservé dans la Contintiatio anonyme de Paul Warnefrid, A° 825, et confirmé par le PriTileginm Ottonianom de 9(fâ (supra, p. 507).

2) Annales Regni, 827. — Yita Oregorii IV.

3) Giry, Diplomatique, p. 723. — Sickel, Urkunden der ersten Karolinger. Vienne, 1867. — MQhlbacher, Die Daiirung der Urkunden Loikars L Vienne (Aoad.) 1877 in-8.

Au nord, son allié, le nouveau prince chrétien Harald venait d'être chassé par la faction payenne des fils de Gotfried, arrêtant brusquement les progrès de la jeune mission Scandinave *. Sur le Danube les Bulgares, si longtemps le souci des empereurs d'Orient, vinrent pour la première fois en conflit avec lempire d'Occident, dont ils envahirent la frontière en Pannonie, substituant aux fonctionnaires francs des fonctionnaires bulgares*. Mais le point le plus vulnérable de TEmpire, c'était au sud, sur les bords de TEbre en Espagne, où Francs et musulmans étaient toujours sur le pied de guerre, alors même que les hostilités étaient suspendues en fait. Aussi lempereur avait-il conservé sous son autorité directe cette Marche espagnole récemment conquise sur les musulmans, d'autant plus que ceux-ci étaient toujours prêts à y revenir, à la première brouille entre les Francs et les Goths indigènes. C'est ce qui arriva en ce temps-là. Lempereur avait donné le gouvernement de Barcelone d'abord à un Goth, Béra; mais, destitué à la suite d'une dénonciation d'un collègue^, ce fonctionnaire indigène fut remplacé par un fonctionnaire franc, Bernard, favori de l'empereur. Là-dessus, un Goth, Aïzon, qui se croyait sans doute plus de titres à cette dignité, quitta brusquement la cour, pour aller fomenter une rébellion parmi ses compatriotes*. Il réussit à s'emparer du bourg ou Vich (vicus) d'Ausone, gagna quelques places des environs, et appela à son aide ses voisins, les musulmans, pour tenir tête aux Francs. Ceux-ci, en effet, concentraient leurs forces sous les ordres de deux grands personnages de la cour, le comte d'Orléans, Matfrid, et Hugues d'Alsace, le beau-père de l'empereur Lothaire. Mais cette armée arriva trop tard

1) Annales Regni, 828. — Astronome, 42.

«) Annales Eegni, 827.

') AnntUes Regni, 820. — On trouvera une description détaiUée du duel judiciaire entre Béra et son accusateur, un Goth comme lui, dans Ermold, III, Y. 543620.

*) Annales Regni, 826. — Astronome, c. 40.

pour prévenir Tinvasion musulmane, qui avait déjà rais à feu et à sang toutes les campagnes autour de Gérone et de Barcelone (A° 821) *. Ces revers simultanés ouvraient la porte aux récriminations. On commenta par s'attaquer aux généraux : d'un côté on s en prit au margrave du Frioul, Baldéric, auquel on imputa l'échec de Pannonie, et qui fut destitué ; de l'autre côté, Matfrid et le propre beau-père de Lothaire eurent le même sort et allèrent former un premier noyau de mécontents (A^ 828)*.

Le gouvernement lui-môme ne fut pas épargné ; l'empereur et son fils, dans une proclamation solennelle adressée à leurs peuples^, confessèrent que ces revers, avec d'autres calamités qui éprouvaient en ce moment leurs sujets, ne pouvaient être imputés qu'aux péchés des hommes, et pour les corriger, c'est de nouveau à Tépiscopat que l'on s adressa. Quatre synodes se réunirent simultanément, à May ence, Paris, Lyon, Toulouse (A** 829) et promulguèrent des décrets excellents en eux-mêmes*; mais quand il fallut passer à lexécution, on se heurta au mauvais vouloir des plus compromis, soit des favoris de cour, soit des jeunes clercs de la chapelle, qui tous ne travaillaient qu a se faire des situations superbes aux dépens de l'État et de l'Église. Ainsi le désordre se glissait partout lorsque Louis le Pieux le porta au comble par des mesures maladroites, qui mirent les cabales aux prises et aboutirent au scandale d'une querelle domestique, comme on n'en avait plus vu depuis les temps mérovingiens.

M Annales Regni, 827.

2) Ib. 828. — Astronome, 42-44.

^) Epistola encyclica imperatorum. Reg. K. n^ 860. ~ Radbert, EpUaphiiim Walae,

*) Âcta concilii parisiensis (le seul concile dont lee actes subsistent) dscs Mansi XIV, p. 5*29. Hefele, IV, p. 57. A cette tentative de réforme, se rattache le Gapitulare Wormatiense de 829. Reg. K. n<> 866-868.

§ III. - LES RÉBELLIONS DES FILS DE LOUIS LE PIEUX ET LEURS DISSENSIONS JUSQU'AU PARTAGE DE VERDUN.

Textes anciens : Outre ceux cités, p. 631, dans les Scriptores de Pertz série in-8 : Nithard, HistoHarum lihri Il-IV (840-842), cité, ib. ; — Annales Berùiniani^ p. p. Waitz. Pars prima et secunda (830-860); — Annales Fuldenses, p. p. Kurze. Pars secunda (838-863). — Les Anwato monastiques, citées, p. 411. — Agnellus, Vitae pontif. Ravennat. (dans Pertz, série in-4 : SS. r. Langobard.)

Travaux modernes : Simson, Jahrbûcher des frànkischen Reiclis, vol. II (831-840). Leipzig, 1876. — Meyer von Knonau, Nithard. Der Brûderkrieg der SOhne Ltidioigs d, Fi\ Leipzig, 1866, in-4. — Pouzet, La succession de Charlemagne et le ti^aité de Verdun (Mélanges CAROLINGIENS). Paris, 1890. — Warnkoenig et Gérard, Histoire des Carolingiens, vol. II. Bruxelles, 1862. — Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, vol. IV.

La rébellion de 830 contre l'impératrice Judith.

Louis le Pieux, qui s'était marié deux fois, avait des enfants de chaque lit : une querelle entre ceux ci et ceux-là, du vivant de la seconde femme, mère des uns, marâtre des autres, serait un accident aussi secondaire qu'il est fréquent, n'était la qualité des acteurs, tous têtes couronnées, rois ou empereurs, avec l'Europe entière pour théâtre. La fortune avait porté cette famille si haut que la moindre brouille domestique prend les proportions d'une perturbation publique dont le contre-coup se fait sentir de l'Ebre à la Baltique et du Raab à l'océan Atlantique. Le sujet de cette brouille allait être l'héritage de Charlemagne, dont son successeur Louis le Pieux avait disposé par le pacte de succession de 817, en ne tenant compte que des trois fils de sa première femme. Deux ans plus tard, l'empereur se remariait, et après quatre ans de mariage, sa seconde femme, Judith, lui donna un quatrième fils (A"" 823)*, auquel sa mère fit imposer le nom glorieux de son aïeul, trahissant

1) Annales monastiques A» 823. — Astronome, c. 37.

HlfSTOIRE DU MOYEN AGE. 42

les visées ambitieuses que ce rejeton devait remplir un jour, en arrivant à son tour à lempire, comme Charles deuxième du nom, surnommé le Chauve. C'était un enfant chétif, qui ne rappelait Charlemagne en rien, sinon par sa culture littéraire. Il grandit dans lentourage intellectuel où se plaisait Judith et y reçut une instruction peu commune, en vue des hautes destinées qu'elle rêvait pour lui. Une fois mère, en effet, cette impératrice n eut plus qu'une politique, quelle poursuivit avec autant d'habileté que de ténacité : c'était la revision du pacte de 817. Dans son plan, il ne suffisait pas de mettre en jeu l'ascendant qu'elle exerçait sur un mari aussi faible qu'amoureux, ni de se créer une cabale de parents et de favoris au sein de la cour. L'obstacle principal allait être le principal intéressé, son beau fils, Lothaire, auquel était réservée la quasi-totalité de l'héritage carolingien. C'était un prince qui n'avait d'autre mérite que son titre d'aîné de la maison, fils et frère sans cœur, n'ayant qu'une passion, le pouvoir, et aucun scrupule pour y arriver. Judith eut l'art de le prendre par son faible. C'est à elle qu'il dut d'être associé à l'empire, alors qu'il revenait d'Italie (A** 825). En retour il se prêta aux plans de sa belle-mère : il jura de servir de protecteur à cet enfant envers et contre tous; il accepta d'être son parrain de baptême; il se laissa arracher la promesse de ne pas s'opposer à un remaniement éventuel du pacte de 817 au profit de ce tilleuP. Pour Judith, la partie semblait gagnée. La brouille commença avec la disgrâce de quelques grands, dont il a été question plus haut, et dont était le propre beau père de Lothaire, Hugues d'Alsace (A*" 828). Lothaire se laissa embaucher dans cette cabale de mécontents et se retourna contre sa belle-mère, dont il commença à contre-carrer tous les plans. A son tour il tomba en disgrâce et fut renvoyé brusquement en Italie *, tandis que l'empereur, par un édit, réservait au

1) Nithard I, c. 3. (cf. Il, c, 1). — Astronome, c. 60. *) Annales Regni^ A® 8 i9 : c'est à ce fait que s'arrête, à la veille de îa brouille domestique, la premieie rédaction des Annales royale^. A C6tt«

ieune Charles, âgé alors de six ans, une principauté s'étendant sur les deux rives du Rhin supérieur, sur TAIémanie avec la Rhétie d'un côté de ce fle ^ve, sur l'Alsace avec une partie de Bourgogne de lautre côté*. C'était faire dans le pacte de 817 une brèche, justifiée sans doute par la survenance d'un quatrième héritier, mais qui n'en souleva pas moins tous les partisans de l'unité de l'empire, dans le nombre les chefs du haut clergé, qui passèrent dans le camp des mécontents. Pour tenir tête à cette opposition croissante, Judith, ne pouvant plus compter sur Lothaire, cherchait pour son fils un autre protecteur : elle crut le trouver dans le margrave de Barcelone, Bernard, qui venait de se signaler dans la lutte contre les Arabes : il était d'ailleurs le fils d'un héros, Guillaume de Gellone, le filleul de Louis le Pieux et se rattachait à la cour également par son mariage récent^. Bernard amenait avec lui un clan de parents et de créatures qui prirent les places évacuées par les mécontents; il obtint pour lui-même la haute dignité de chambellan du palais^, qui lui ménageait des rapports incessants avec l'impératrice (A° 829). La malignité des cabales ne manqua pas d'incriminer ces relations. Pour perdre Judith, elle répandit partout la rumeur que la couche impériale était souillée, et que le coupable était le propre chambellan de Tempereur *. Bernard, cherchant un dérivatif,

rédaction unique succèdent deux branches d'Annales, répondant aux deux factions en présence, les Annales Bertiniani, dans le sens de Charles le Chauve, et les Annales fuldenses, au sens de Louis le Germanique.

1) Nithard, i6. — Thégan, c. 35. — Annales monastiques, 8:^9.

') Ce mariage eut lieu en 824 à Aix avec Dhuoda, femme d'un haut mérite, comme le témoignent ses Avis à son fils, écrits vers 842 et connus sous le nom de Manuel de Dhuoda, p. p. Bondurand. Paris 1887. Extraits dans vol. 106 de la P. L. de Migne.

•) Sur ces fonctions, supra, p. 594.

^) Judith et Bernard ont établi, Tun et lautre, leur innocence judiciairement, par les modes de justification en usage alors (infra, p. (551). On doit renoncer à en savoir davantage d'une affaire aussi intime et s*en tenir à cette JQBtificition publique, en présence de la pariitilité évidente des auteurs du

s'avisa de mobiliser le heerban en vue d*une guerre contre les Bretons : c'était fournir à ses adversaires loccasion de s'armer. Les mécontents se groupèrent autour de la bannière du jeune Pépin, prince léger et crédule, qui se laissa monter la tète, et qui prit les devants en proclamant qu'il allait venger l'honneur outragé de son père et rompre le charme par lequel Judith subjuguait l'empereur. Devant l'impopularité universelle de son favori, Louis le Pieux le lâcha, pour sauver les siens, Judith et Charles. Malheureusement Judith, que l'empereur croyait en sûreté à Laon, tomba entre les mains des rebelles, et ceux-ci ne lui épargnèrent aucune avanie, jusqu'à ce qu'elle eut consenti à se retirer dans un cloître pour expier ses crimes présumés; l'empereur, toujours faible, se prêta à cette solution, qui sauvait du moins la vie de sa femme. En même temps commencèrent les représailles contre la cabale de Bernard, qui tombait avec lui. Sur ces entrefaites, Lothaire revint d'Italie, uniquement soucieux de s'emparer du pouvoir sous le nom de son père. Bien plus, il lui donna un entourage de moines, chargés de réveiller en lui le goût qu'il avait senti autrefois pour la vie monastique.

Cependant la nation, jusque là étrangère à ces cabales des grands, commençait à se remuer en faveur du malheureux monarque. Louis en profita pour gagner ses deux autres fils, le volage Pépin et Louis de Bavière, qui ne s'était pas encore déclaré, en leur promettant des augmentations de territoire et en les dégageant de la suprématie de Lothaire, dont les intérêts étaient directement opposés aux leurs. De plus, il eut l'heureuse inspiration, suggérée peut-être en secret par Tadroite Judith*, d'en appeler à la

temps, tant des adversaires de Judith, tels que Agobard, Radbert, que de ses partisans, tels que Nithard, TAstronome. Thégan, c. 36, qui traite cette accusation de pur mensonge : « mentientee omnia ».

^) D après TAstronome, c. 42 : Judith s*ôtait soumise à tout • si copia daretur cum imperatore loqui «. Elle obtint ainsi : «• secretins secum loqueodi licentiam •.

nation, convoquée à Nimègues sur les frontières de la Gaule et de la Germanie. Les Germains, dont Louis connaissait l'attachement à sa personne, y arrivèrent en telle majorité qu'il triompha sans combat (A° 830) * . Lothaire fut mis en demeure de désavouer ses alliés, et dans le plaid judiciaire tenu à Aix pour juger les rebelles, Lothaire et son frère Pépin durent prononcer eux-mêmes la condamnation de leurs complices, auxquels l'empereur fit ensuite grâce de la vie. Quant à Judith, que le pape délia de ses vœux, elle n'eut aucune peine à prouver son innocence, après avoir attendu vainement un accusateur et en recourant à la procédure franque des co-jureurs*. L'année suivante Bernard reparut à la cour, pour se justifier par la même procédure, mais sans y recouvrer ni ses fonctions, ni son crédit.

Le projet de partage de 831.

En somme le coup était manqué ; Judith triomphait ; mais ce n était que le prologue d une rébellion générale qui allait s'en prendre à l'empereur lui-môme. Conformément aux vœux de Judith, l'empereur révoqua le pacte unitaire de 817 et en revint au système franc des partages, dont il arrêta un projet, assez semblable à celui de Charlemagne. La part de Lothaire fut réduite à Tltalie. Du reste de l'empire, l'empereur faisait trois parts : Pépin devait obtenir, avec l'Aquitaine, toute la Neustrie des deux côtés de la Seine jusqu'à la Somme; le jeune Louis aurait reçu, avec la Bavière, toute la Germanie sur la rive droite du Rhin, plus la rive gauche du Rhin inférieur, depuis la Moselle jusqu'à la mer. Enfin à Charles était réservé tout le reste de l'empire, c'est-à-dire les plus belles provinces du centre sur

1) Nithard I, c. 3. — Annales Berlin. A*» 830. — Radbert II, 9. — Thégan, c. 34. — Astronome, c. 45. — Relatio de eœauctoratione imp, Hludovici dans les Capitularia, vol. II, p. 51.

^) Nitbard I, e. 4, place cette justification après la seconde rébellion en 833, contrairement au témoignage des autres textes : Annales bertin. A** 831 ; l'Astronome, c. 46; Thégan, c. 37.

le Rhin supérieur, d'un côté l'Aléraanie, de Tautre la Bourgogne et le bassin de la Moselle, plus la Provence, plus la Gothie ou Catalogne jusqu'à TEbre (A° 831)*. C'était un coup d'État, qui n'eut d'autre eifet que de raviver les cabales et d'approfondir les divisions.

En déchirant le pacte de 817, l'empereur se brouillait définitivement avec ses anciens conseillers qui avaient inspiré cet acte : avec Elizachar, autrefois son chancelier, avec son cousin Wala, avec Ebbon de Reims, son ami denfance, avec le fougueux Agobard de Lyon, qui, dans ses manifestes virulents, s'etforçait de salir à nouveau l'honneur de l'impératrice'. Ces chefs du clergé se rallièrent autour de Lothaire, le représentant, à leurs yeux, de Tempire unitaire. D'autre part les grands laïcs, déçus dans leur ambition, ourdissaient de nouvelles intrigues. Matfrid, dépossédé pour la seconde fois de son comté d'Orléans, s'était retiré auprès du roi de Bavière et réussit à le brouiller avec son père, en insinuant que le récent projet de partage n'était qu'un leurre, destiné à favoriser le fils de Judith. Un autre brouillon, ce Bernard de Barcelone que Pépin avait chassé naguère de la cour, non seulement s'était réconcilié avec ce prince versatile; mais il le poussa à désobéir aux ordres formels de l'empereur. Celui-ci s'apprêtait à châtier Pépin, lorsqu'il apprit que son autre fils Louis avait pris les armes pour envahir l'Alémanie, réservée à son fils Charles. L'empereur arma à son tour et, par la supériorité de ses forces, força Louis à implorer son pardon, qu'il lui accorda avec sa mansuétude habituelle. Quant à Pépin, il fut traité plus sévèrement. .

î) Ce partage, Divisio imperii inter filios Hludovici (Reg. K. n«> 882) semble être demeuré à Tétat de plan; aussi le texte ne porte t-il pas de date, d'où les divergences parmi les modernes, qui hésitent entre les années de 830 à 836. Cfr Dummler I, p. 62, n. 2. Des historiens francs, seul Nithard, 1:3,}' fait allusion.

<) Agobard. Apologia pro filiis adversus patrem (vol. 104 de P. L. de Migne), pamphlet aussi violent qu'injuste, accumulant contre Judith de simples présomptions et ne soutflant mot de sa justification triomphante : triste expression des passions sacerdotales du temps.

Judith ne pouvait oublier qu'il avait donné le signal de la rébellion contre elle, et dans sa rancune, elle le fit interner à Trêves, tandis que l'empereur réservait au jeune Charles l'Aquitaine, qu'il avait lui-même tenue dans sa jeunesse, et sur la fidélité de laquelle il croyait pouvoir toujours compter. Mais il s y heurta à l'opposition d'une faction, qui rappela Pépin et força l'empereur à entrer en campagne. C'était au cœur de l'hiver ; la mauvaise saison iit échouer cette expédition (A" 832)*.

La rébellion de 833 et la déchéance de l'empereur.

Cet échec fit éclater la seconde rébellion, qui mit Louis aux prises avec la coalition impie de ses trois fils du premier lit, outrés de son favoritisme pour le benjamin du second lit. Dans une plaine de TAlsace, près de Colmar, les deux camps étaient en présence, prêts à se précipiter Tun sur l'autre, lorsque s'interposa la papauté. Grégoire IV, en effet, était arrivé, avec Lothaire, d'Italie, précédé d'un manifeste*, où il annonçait qu'il venait rétablir la concorde partout où elle était troublée, dans la dynastie, dans l'Etat, dans l'Église. Aucun rôle ne convenait mieux au père commun des fidèles. Mais, au lieu de suspendre son jugement, comme il convient à un arbitre, Grégoire IV eut le tort de réclamer à son tour le maintien religieux du pacte unitaire de 817 : c'était d'avance prendre parti contre l'empereur. Il eut beau passer de l'un à l'autre camp pour prêcher la paix : l'empereur, soutenu par la présence de Judith et de leur fils Charles, se montra inflexible. Durant ces pourparlers, des émissaires, répandus dans le camp impérial, poussaient à la défection, et, à force de promesses et de menaces, ils y réussirent, si bien qu'en une nuit l'armée de l'empereur se trouva fondue : c'était une déchéance. Il

ï) AriTialesbertin. 833.

2) Grégorii IV, Epistola ad episcopos Francomm. A« 833 (Reg. n° 2578) dans les : Epistolae série in-4 de Pertz, vol. V, p. 228.

était vaincu sans combat, et il ne lui restait plus qu'à se remettre entre les mains de ses fils rebelles, non sans stipuler la sûreté de Judith et de Charles. Tel fut ce fameux camp de Colmar, justement connu dans Thistoire sous le nom de camp du mensonge (Luegenfeld) *.

Le pape se hâta de reprendre le chemin de la ville éternelle, assez morfondu de Téchec de son intervention* : sans doute l'effusion du sang avait été prévenue, mais au prix de quelle atteinte portée à l'autorité paternelle et à l'autorité royale ! Il laissait Tempire dans un état d'anarchie où chacun ne songeait plus qu'à satisfaire ses passions personnelles. Par une usurpation manifeste, Lothaire se déclara seul msdtre de l'empire, après quoi, par une contradiction non moins manifeste, il se trouvait obligé d'en faire un partage avec ses deux frères, qui n'entendaient pas s'en retourner les mains vides. Après avoir bouleversé l'Europe pour niaintenir le pacte de 817, il le déchirait à son tour, et en même temps il s'attaquait à sa belle- mère et à son propre père, qui n'avaient pas fait autre chose. Déjà il s'était débarrassé de son jeune frère Charles en l'internant à Prum en Ardennes, de Judith, en la reléguant le plus loin possible, à Tortona en Italie. Mais le vieil empereur était plus encombrant. Déchu en fait, il ne Tétait pas en droit ; un coup de main heureux suffisait pour le restaurer. Rien n'était fait tant qu'on ne lui aurait pas arraché une abdication en règle. Les évêques de la cabale de Lothaire, Ebbon de Reims en tête, s'en chargèrent. Une loi ecclésiastique du temps condamnait à la dégradation militaire le pécheur qui avait encouru une pénitence publique^. On forgea d'abord une

1) Annales Berlin. 833. — Nithard, I, 4. — Radbert, EpUaphium, — Aatronorae, c. 48. — Thégan, c. 42.

<) Nithard I, c. 4 : •> itineris paenitudioe correptus. • — Astronome, c. 48 : «• cum maximo maerore. n

3) Nicolai I, Epistola, n° 66 : « De his qui pro criminibus paenitentiam agant et ad cingulum militiae revertuntur, constat eos contra sacras régulas agere. «• Cette régie fut adoucie par le même pape, qui permit aux pénitents de faire la guerre aux infidèles : ib, n*' 26 : •• arma gerere non audeant niai contra paganos. m n<^ 136 : « arma, nisi contra paganos, non ferat. »

liste invraisemblable de péchés, que ce prince timoré consentit à souscrire. On mit ensuite en scène, dans Téglise de Soissons, une parodie sacrilège d'une pénitence publique, après quoi on donna en spectacle au peuple le fils de Charlemagne dépouillé de ses armes et prosterné au pied de l'autel dans la robe humiliante du pénitent. Il n'était plus empereur (A^ 833)*.

La restauration et les dernières années de Louis le Pieux.

Quatre mois après, il Tétait de nouveau, comme par un coup de théâtre. 11 n'avait pas fallu ce temps pour brouiller les grands entre eux et pour faire repentir de sa défection le peuple qu'on avait leurré par des promesses d'amélioration plus facile^ à faire qu'à tenir. Lothaire fut obligé devant les menaces de son frère Louis, auquel Pépin se joignit, de relâcher leur père ; le peuple de son côté réclamait son vieil empereur, qui recouvra successivement ses armes, sa couronne, sa femme et son plus jeune fils.

Redevenu empereur, Louis le Pieux essaya en vain de rétablir la paix en promettant une amnistie générale. 11 y eut un commencement de guerre civile, dans laquelle Lothaire remporta d'abord quelques avantages. Mais la défection croissante de la plupart de ses troupes le força, à la fin, à déposer ses armes et à implorer son pardon, que son père accorda généreusement, moyennant la promesse de se confiner dans son gouvernement d'Italie

Avecleretourde Judith, qui recouvra aussitôt son influence dans le gouvernement, Louis le Pieux semble s'être ressaisi ; car il déploya une vigueur inattendue en face des difficultés non moins nombreuses qui remplirent les dernières années de son règne. Dans une assemblée convoquée à Metz, il fit

*) Episcoponim relatio de exauctoraiione imp. Hludovici, citée p. 651. •) Annales bertin. 834. — Thégan, c. 46. — Astronome, c. 50. — Nithard I, 4.

casser l'acte honteux de sa déposition; les évêques furent obligés de rétracter leur condamnation, et les plus compromis d'entre eux, Ebbon de Reiras, Agobard de Lyon, furent mis à leur tour en accusation (A** 835)*. D'autres grands personnages, partisans de Lothaire *, qui avaient préféré sexiler avec lui en Italie, furent privés de leurs biens en Gaule ; Lothaire s empressa de leur en donner d'autres dans son royaume italien'. Mais quand il se mit à entamer, dans ce but, le domaine des églises et du St-Siège lui-même, Louis le Pieux, à l'appel du pape, s'apprêta, malgré son âge, à descendre en Italie, où il n'avait jamais paru comme empereur. Il fallut un débarquement des pirates normands en Frise pour empêcher cette expédition (A** 836)*. Une fois son autorité raffermie de toutes parts, l'empereur ne cacha plus son plan de partage en faveur du fils de Judith : ce partage lui réservait, au cœur de l'empire, un royaume qui en comprenait les plus belles provinces, depuis la Loire jusqu'à la frontière de la Saxe (A^ 837) '. En vain un autre de ses fils, Louis de Bavière, s'insurgea contre un partage aussi inégal. L'empereur en profita pour lui retirer tout ce qu'il lui avait laissé prendre en Germanie, au delà de son apanage primitif de Bavière. Il n'eut qu'à se montrer au delà du Rhin pour étouffer cette nouvelle tentative de rébellion. Rentré victorieux de cette courte campagne, il convoqua une assemblée

^) Annales bei^tin. 835. -r- Sur le procès d*Ebbon, on a, comme document, Tacte de la résignation spontanée de son siège, LibeUos professionis ; — son Apologeticon (N. Archiv, vol. 25) et la Narratio clericorum Remens, : « Qualiter Ebbo depositus, « etc.

2) Tels le célèbre Wala, qui mourut en Italie abbé du monastère de Bobbio (A° 836) ; Hugues d'Alsace, le beau-père de Lothaire ; Matfrid d'Orléans ; Lambert de Nantes, souche de la dynastie franque de Spolète : ils y moururent l'un après Tautre la même année (A*^ 837), victimes d'une épidémie régnante.

») Reg. K. n« 1053, 1064, 1132.

*) Annales bertin, 836.

5) Ib, 837. — Nithard I, 6.

solennelle à Kiersy pour donner au jeune Charles, arrivé à la majorité de 15 ans, ses armes ainsi que la couronne royale; il l'envoya ensuite faire ses débuts dans une province de son futur royaume et y recevoir le serment de fidélité de ses nouveaux sujets (A° 838) *. Judith était au comble de ses vœux. Toutefois la fin prochaine du vieil empereur menaçait de faire crouler en même temps une fortune édifiée avec tant de ténacité. Judith comprit que le moment était venu de se rapprocher de Lothaire, le premier protecteur de son fils, et dont Tavenir de celui-ci dépendrait*. Elle ménagea une réconciliation entre Lothaire et son mari, qui procéda alors à un dernier partage, aussi éphémère d'ailleurs que les précédents. La situation venait d'être simplifiée par la mort inopinée de Pépin d'Aquitaine, dont le ro3'aume, bien qu'il laissât des fils, fut considéré comme vacant. Mettant à part le royaume de Bavière, dont son titulaire Louis dut se contenter, on coupa l'Europe en deux moitiés égales, l'est et l'ouest, séparées l'une de l'autre au nord par le cours de la Meuse, au midi par celui de la Saône. Lothaire choisit la moitié orientale laissant à Charles l'occident^. Presque aussitôt une nouvelle lutte éclata aux deux extrémités de l'empire. En Aquitaine, une faction s'était soulevée en faveur du fils de Pépin I, Pépin II d'Aquitaine. L'empereur y était avec son armée, pour réprimer cette tentative, lorsqu'une nouvelle rébellion de son fils Louis l'appela en Germanie (A° 839)^. Laissant à Poitiers Judith et Charles, qu'il venait d'imposer comme roi aux Aquitains, il franchit le Rhin et repoussa son fils Louis jusqu'en Bavière. Il s'était arrêté, en revenant, dans une île du Rhin près de Mayence, lorsqu'il contracta la maladie qui l'emporta. Il était dans sa 65® année (A° 840)*.

1) Annales fuldenses^ A° 838, dont la continuation originale commence ici.

*) Annales hertin. 838. — Nithard, I, 6. — Astronome, c 59

») Nithard I, 7.

<) Annales fuldenses, bertinenses, 839,

5) Ib 840. — Nithard I, 8. — Astronome, c. 62.

Ainsi rhéritier de Charlemagne finit son règne orageux, après avoir perdu deux fois et deux fois recouvré cet empire énorme, trop vaste pour tout autre qu'un Charlemagne. Aussi lempire carolingien ne devait-il pas lui survivre. En vain Lothaire, auquel il en avait laissé la moitié, en réclamait-il de nouveau la totalité*, en sa qualité d'empereur. Son ambition n eut d autre effet que d allumer la guerre fratricide que Louis le Pieux avait eu tant de peine à conjurer; et cest alors aussi que les nations de cet empire commencèrent à prendre une part active à ces rivalités. Chacun, en effet, des trois prétendants avait eu le temps de se créer un parti, fondé sur la communauté d'intérêts ou de sympathies. Laîné, Lothaire, avait pour lui les Francs Ripuaires, ceux auxquels les Carolingiens avaient donné l'empire du monde, et qui demandaient à Lothaire de le leur conserver. Le jeune roi de Bavière, Louis surnommé le Germanique, dont le caractère belliqueux s'adaptait aux mœurs guerrières de la Germanie, avait déjà pris racine dans les contrées transrhénanes. Enfin Charles le Chauve, par sa culture intellectuelle, semblait tout fait pour régner sur la population plus cultivée de la Gaule Aquitaine. Toutefois ici il était tenu en échec par un quatrième prétendant. Pépin II d'Aquitaine, que soutenait une fraction des anciens sujets de son père, Pépin I.

La guerre civile et la bataille de Fontanet.

Avant de se mesurer avec ses frères, il importait à Lothaire de compter ses forces, et c'est pourquoi, arrivant de son royaume d'Italie, il se donna l'air de vouloir se prêter à un arrangement à l'amiable. Tandis qu'il amusait ses deux frères par des négociations purement dilatoires*, il recueillait peu à peu des adhérents, d'abord parmi les

*) Nithard II, 1 : « quibus artibus universum iroperium invadere posMt, deliberare coepit. »

*) Ib. II, 2.

Francs Ripuaires, entre le Rhin et TArdenne, acquis à Tavance à sa cause, ensuite parmi les Neustriens entre TArdenne et la Loire, qui s'étaient d abord prononcés pour son frère Charles, mais qui se laissèrent embaucher pendant que Charles était aux prises au delà de la Loire avec son rival Pépin*. Charles, après avoir mis ses adversaires en déroute, retourna ses armes contre Lothaire ; alors celui-ci se hâta de conclure un armistice sur la base du statu quo (A® 840)*. Il s'agissait pour lui de s'assurer encore des peuples de la Germanie, qui s'étaient déjà ralliés autour de Louis le Germanique, mais où ce dernier comptait aussi des ennemis mortels. Secondé par ceux-ci et agissant sur les autres par des menaces où des séductions, Lothaire provoqua en Germanie une défection si générale que Louis n'eut que temps de se sauver en Bavière. Lothaire, rentré à Aix la Chapelle, se croyait déjà maître de tout lempire, lorsqu'il aj)prit qu'il allait avoir atfaire à une coalition de ses deux frères qu'un péril commun avait réconciliés^. Ses troupes qui gardaient le passage de la Seine à Paris, venaient d'être culbutées par Charles le Chauve, tandis que Louis mettait en déroute celles qui stationnaient sur le Rhin. Menacé des deux côtés, Lothaire se rapprocha par contre du jeune Pépin, qui lui amena de nouveaux partisans. Quatre armées s'ébranlèrent à la fois pour se rencontrer sur les frontières de la Bourgogne à Fontanet. Là, presque toutes les nations de la chrétienté étaient représentées. Là arrivèrent aussi les légats du pape Grégoire IV, toujours préoccupé de prévenir une guerre fratricide^. Après des pourparlers inutiles, l'action décisive s'engagea, et dégénéra en une véritable boucherie entre combattants unis par tant de liens de parenté, de nation et de religion. Lothaire, malgré le renfort des Aquitains de Pépin, eut le dessous, et

i) Nithard II, 3.

*) Ib. II, 4.

«) Ib. II, 9.

*) Agûellus, cité^ c. 82. — Annales bertin, 841.

avec lui Tempire carolingien tombait définitivement. Telle est la portée de cette balaille de Fontanet, la plus sanglante dont l'histoire des Francs ait gardé le souvenir (A° 841)*.

Les dernières luttes et le partage de Verdun.

Lothaire vaincu essaya de prolonger la lutte, en mettant le feu aux quatre coins de la chrétienté : il ne rougit pas de s'allier aux payens normands, qui infestaient les côtes de la Gaule; en Germanie, il fomenta une sorte de jacquerie des paysans saxons contre les nobles*, qui furent chassés en masse et ne rentrèrent qu'après une sanglante répression ; il fit cause commune avec les Bretons et avec tous les autres éléments réfractaires dans l'empire carolingien. Renonçant à tenir tête à la coalition de ses deux frères, il profita de la dislocation de leurs armées pour offrir une paix séparée à Charles le Chauve ^ Mais cette tentative ne fit que resserrer leur alliance. Le printemps vçnu, Charles et Louis, avec leurs armées respectives, opérèrent leur jonction à Strasbourg; là ils jurèrent de s'entr'aider et de ne conclure aucun accord séparé avec Lothaire. Chacune des deux armées prit le même engagement vis-à-vis du chef de l'autre, stipulant le refus du service militaire vis à-vis du sien, si celui-ci venait à manquer à son serment. Ces serments de Strasbourg^ sont curieux

*) Sur cette bataille célèbre, il existe deux témoignages immédiats, Nithard I, 9, qui y fut même acteur (« quibus haud modicum supplementuin praebui »), et Âgnellus, Vilae P. Ravenn, cité, c. 82, mais Tun et l'autre trop concis pour nous permettre de nous faire une idée soit du terrain du combat soit de la tactique des combattants. Fauriel vol. IV« p. 233 238 en a essayé une reconstruction trop conjecturale. Ou ne doit faire non plus aucun état du chiffre de 20.000 morts donné par Agnellus.

2) Cette jacquerie, la stcllinga de Nithard IV : 2, 4, 6. est un fait social, mention rare dans les historiens du temps et sujet dhypothéses variées parmi les modernes. Voir Diimmler I, p. 164; Meyer v. Knonau, p. 59; Kentzler (vol. 12 des Forschungen) : Die domiai in Sachsen bis 2um Stelîinga-auf stand ^on 841.

3) Nithard III, 3.

*) Ib. 5.

doublement par la forme et par le fond. Le texte nous en a été conservé dans la langue originale, celui de Louis dans la langue romane des sujets de Charles, et celui de Charles dans la langue germanique des sujets de Louis. Et quant au fond, on y trouve une première application de ce principe, qui deviendra l'une des règles du droit féodal, que le parjure du souverain délie les sujets de leur serment de fidélité.

Les deux armées marchèrent ensuite le long du Rhin contre Lothaire, qui refusa le combat et dut se replier sur le Rhône. Sa résidence impériale d'Aix-la-Chapelle tomba aux mains des vainqueurs*, et là, dans une assemblée d'évêques ils firent constater la déchéance de Lothaire, condamné par le jugement de Dieu qu'il avait lui-même provoqué en en appelant aux armes : c'était la revanche de la déposition inique de Louis le Pieux. Ses États considérés comme vacants firent l'objet d'un partage fondé cette fois sur la distinction des nationalités*. Il ne restait plus à Lothaire qu'à reconnaître l'irrémédiable échec de sa politique unitaire. Il se résigna enfin à traiter avec ses frères sur la base d'un partage dont les préliminaires furent arrêtés dans la conférence de Thionville (A° 842) ^

Le traité définitif fut signé par les trois frères réunis en congrès à Verdun. Il avait été convenu que seraient considérées comme territoires acquis à Lothaire l'Italie, à Louis la Bavière, à Charles l'Aquitaine; restait donc à partager l'Europe centrale entre les Alpes, le Danube et la Loire. On adopta comme frontières les grands fleuves qui sillonnent cette partie de l'Europe. Le Rhin fut assigné comme la frontière des États de Louis, avec la Frise en moins sur la rive droite, avec les diocèses dépendant de Mayence en

>) Nithard IV, 1. — Annales fuldemes, bertin, 842.

*) Le texte de ce traité est resté en blanc dans les MSS de Nithard IV, 1.

^) Nithard IV, 6, dont le texte s'arrête ici, après le mariage de son maître Charles le Chauve à Kiersy (13 déc. 842) et avant le traité de Verdun (août 843).

plus sur la rive gauche. Quatre fleuves parallèles au Rhin formèrent la frontière des États de Charles le Chauve, à savoir : l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône. Enfin tout le territoire compris entre la frontière de Charles et celle de Louis fut laissé à laîné, Lothaire, dont les États formaient une bande aussi étroite dans un sens que longue dans Tautre,. traversant le continent européen depuis la mer du Nord jusqu'à la Méditerranée*. L'empire carolingien n'existe plus, tandis qu'on voit apparaître, dans ce traité de partage, le premier contour des grands États du moyen âge : France, Allemagne, Italie.

§ IV. - LES ENNEMIS EXTÉRIEURS DE LA CHRÉTIENTÉ : NORMANDS ET SARRASINS.

Textes latins : Scriptores de Pertz, série in-8 : Annales Bertiniani, p. p. Waitz. Hanovre, 1883; Reginon, Chronicon, p. p. Kurze, Hanovre, 1890; Rimbert, Viia Ansharii p. p. Waitz. Hanovre 1884. — SS. Lango- BARDORUM, sério in-4 de Pertz : Ërchempert, Historia Beneventanorum; Jean Diacre, Gesta epp. Neapol. : Chronica Casinensis. — Liber PONTiFiCALis, vol. II. — AcTA SS. : l'hagiographie du ix« siècle est une mine de faits sporadiques concernant les dévastations des pirates, sous le titre de Translationes ou Miracula SS, Bavonis (I oct.), Sertini (15 sept.), Germant (31 Juillet), Remacli (3 sept.). Severini (8 ianvier), Januarii (19 sept.), etc. etc. — Textes grecs : Theophanes, cité, p. 369. — Theophanes continuatus, p. p. Bekker (vol. 31 du Corpus H. Byzant.) Bonn, 1838. — Georges Hamartolos, Chronicon. Paris, 1863 (P. Cr. vol. 110).

Travaux modernes : Steenstrup, Normanneme. Copenhague, 1876-82. 4 vol. — Depping, Histoire des expéditions des Normands en France, Paris, 1826. 2 vol. — Bolhuis, De Normannen in Nederland. Utrecht, 1834. — Dozy, Les Normands en Espagne. Leyde, 1881 (dans ses Recherches vol. 11» p. 258-33^). — Reinaud, Les Sarrazins en France, Paris, 1836. — Wenrich, Rerum ah Arabibus in lialia insuUsque gestarum commentarii, Leipzig, 1845. — A mari, Storia dei Musulmani diSicilia, Florence, 1864-72. 3 vol.

1) Le texte du traité de Verdun ne nous est pas parvenu. Les AnnàU* fUldenses, bertin, 843, n*en donnent qu'une courte analyse. On peut reconstituer partiellement la ligne des frontières en se servant du texte conserré du traité de Meersen de 870 (Reg. K. n<' 1480).

Le fléau de la piraterie.

La décomposition de lempire de Charlemagne fut accélérée par les agressions et les dévastations de nouveaux peuples barbares, les Normands et las Sarrasins, qui furent pour les Francs ce que les Francs et les autres peuples germaniques avaient été autrefois pour lempire romain. Les richesses de tout genre que la civilisation renaissante commençait à y accumuler, ne pouvaient manquer d'éveiller l'avidité de populations pauvres, incultes, autant que belliqueuses. Cet empire avait d'ailleurs un côté faible, c'était le long développement de ses côtes, dont la surveillance était difficile, et qui offraient un accès aisé à la piraterie. Aussi, dès que l'empire franc commença à s'affaiblir par ses divisions, des essaims de pirates vinrent du nord et du midi s'abattre sur ses côtes, et à partir de ce moment, toute l'histoire politique du ix® siècle est dominée par cette préoccupation nouvelle, le péril normand et le péril sarrasin.

Ce double péril menaçait la chrétienté tout entière dans son existence économique, dont la prospérité dépendait de la sécurité des mers qui l'entourent et de l'activité du commerce international. Cette activité avait été suspendue une première fois lors des grandes migrations qui, avaient essaimé dans les mêmes mers d'autres pirates, les Saxons au nord, les Vandales au midi. Mais depuis lavénement des Carolingiens, le commerce maritime s'était relevé peu à peu : dans la mer du JNord, des relations de plus en plus actives s'étaient renouées entre les îles britanniques et le littoral franc qui leur fait face : les grands ports du continent, entrepôts de ce commerce, étaient alors Rouen sur la Seine, le bourg ou vicus de la Canche (Quentovic), Maestricht sur la Meuse, Dorestad au bord du Rhin. Dans la Méditerranée, le commerce du Levant était alimenté par les Byzantins, qui avaient conservé ou repris la possession des îles principales et de quelques ports de premier ordre sur les côtes italiennes, Venise, Naples, Gaète, Amalfi. Et cette activité

fflSTOmE DU MOYEN AGE, 43

fifi4 HISTOIRE DU MOYEN AGE.

du commerce maritime ranimait et alimentait le négoce intérieur dans toutes ses branches, en gros comme en détail. Dans les villes lombardes il n y a pas moins de trois classes de marchands, dont la première est assimilée, au point de vue militaire, à la grande propriété foncière*. En Angleterre, les gros marchands, ceux qui ont fait la traversée de la mer à leurs frais trois fois, sont mis sur la même ligne par la loi que les thanes de la première classe. Cette prospérité allait subir un nouveau recul et pour longtemps sous le fléau de la piraterie du ix« siècle.

Origines et institutions des peuples Scandinaves.

Les peuples Scandinaves, qui entrent alors en scène, appartiennent à la même grande race tudesque dont étaient sortis les Germains. Cette parenté n est pas seulement reconnaissable au fond commun des langues germaniques et Scandinaves. Elle se retrouve dans la conformité des institutions. Ce sont, sous d'autres vocables, les mêmes classes de personnes, une élite de chefs ou Jarls, une population de colons libres ou bondes et une couche inférieure d esclaves ou thy^aels. Le canton y est connu sous le nom de fylki, et la vie publique sy déploie dans les things, qui sont à la fois des lieux de sacrifices, des assemblées judiciaires et des rendez-vous de marchands. Ils ont aussi les mêmes divinités, Wodan, Thor, Freyy\ mais avec des temples et des idoles que les Germains ne connaissaient pas encore, et avec une mythologie très amplifiée -.

Ce n est pas la première fois que le nord de l'Europe déversait sur le sud le trop plein de sa population, et déjà un auteur du vi® siècle appelait le septentrion une ** officine de nations. ^ ^ Un territoire stérile, couvert de bois et de marais, voué aux longs hivers, ne pouvait nourrir ces rac^^s

J) 5Mpra, p. 347.

■') Jordanes, c. 4 : « Seandza insula quasi officina gentium ».

jeunes, prolifiques et bientôt forcées de chercher au dehors leurs moyens de subsistance. Une seconde cause des expéditions normandes, c est la formation parmi eux de bandes de corsaires, organisées comme Tétait la bande guerrière des peuples germaniques, ramassis déjeunes gens ou d aventuriers, réunis sans autre motif que lesprit belliqueux et Tespoir du butin. Enfin y a encore contribué rétablissement des premiers royaumes Scandinaves, qui ne se sont pas élevés sans lutte et qui ont amené par contre-coup Texode de bon nombre de réfractaires et de mécontents, ces. derniers accompagnés de femmes et denfants. Ces expéditions s'organisaient dans les échancrures du littoral, fiords, anses ou baies, appelés Viks dans le pays, d'où le nom de Vikings donné aux corsaires normands*. Ces compagnons, que le hasard réunissait dans une même expédition, devaient leur cohésion au pacte par lequel ils se liaient et à la discipline sévère à laquelle ils se soumettaient. La pêche très abondante sur ces côtes les avait familiarisés de bonne heure avec les périls de la mer. Leurs forêts riches en bois de construction leur fournissaient des embarcations de diverses dimensions, depuis la pirogue creusée dans un tronc d'arbre* jusqu'au bateau long, pouvant contenir de 60 à 75 hommes ^ La légèreté de ces embarcations leur permettait de pénétrer, en remontant les rivières, jusqu'au cœur des pays et, au besoin, elles pouvaient passer à dos d'hommes à travers le continent d'un cours d'eau dans l'autre. Habiles dans le maniement des armes, le glaive et la hache pour le combat de près, la flèche et la fronde à distance, ces pirates savaient se construire des retranchements qui leur ser-

1) Adam de Brème, IV, c. 6 : •» piratae qiae iUi Wichingos appel lant, nostri Ascomannos »•.

-) Ce sont les luiovôHuXoi russes, dont il est question dans les historiens byzantins : cfr Constantin porphyr. De administraiione, c. 9.

^) Un bateau de Viking a été exhumé d'un tumulus norwégien en 1882. Nicolaysen, Langskibet fra Gokstad, Cbristiana, 1882. — Sorensen, Kongshaugen. Cbristiana, 1902.

vaient de repaire, et n'étaient pas étrangers à Tart des sièges, recourant tour à tour à l'assaut, au blocus, aux machines de guerre*.

A lorigine il n'y avait pas de concert entre ces bandes, qui s'éparpillaient à l'aventure, mais n'en étaient pas moins dangereuses parce qu'elles forçaient l'ennemi à éparpiller aussi ses forces dans la défense. D'ailleurs leur manœuvre habituelle, c'était l'attaque par surprise. Débarqués inopinément sur un point, les Normands faisaient aussitôt main basse sur les chevaux des environs, et s'en allaient ensuite, avec la même célérité, faire leurs réquisitions à la ronde, tombant de préférence sur les populations inoffensives des villages ou des domaines. Leur rage de destruction ne s'explique que par le besoin qu'ils avaient de répandre la terreur autour d'eux afin, Tintimidation aidant, d'extorquer des rançons et des tributs de plus en plus élevés. Ils massacraient sans pitié les prisonniers dont ils ne savaient que faire, mais se montraient accommodants envers ceux qui pouvaient se racheter. Il arrivait aussi qu'une bande vendait ses services à l'étranger; on a pu parfois opposer ainsi pirates à pirates, et au siècle suivant, des Normands, ceux de Russie, vont se retrouver à Constantinople, où ils formeront l'élite de la garde impériale sous le nom de Warèges ou Wavangues.

Cette époque de désastres, de souffrances et de misères pour les peuples chrétiens fut par contre l'âge héroïque du paganisme Scandinave. Les Vikings, qui revenaient au pays couverts de gloire, y rapportaient en même temps une masse énorme d'or et d'argent*, provenant du butin arraché par violence, des tributs imposés aux princes et des rançons des prisonniers. Us purent alors se construire des demeures plus spacieuses, où ils se plaisaient ;à| déployer un luxe

^) Sur les mœurs et les institutions militaires des Normands, voir Favre, Eudes. Paris 1893. Appendice 2 : les Normands.

'^) Adam de Brème, IV, c. 6 : « Aurum ibi (en Danemark) plurimum, quod raptu congeritur pyratico ».

jusque là inconnu. Ils eurent de véritables vaisseaux de guerre, surmontés de tours, garnis de boucliers étincelants et portant à la poupe des lions, des dragons et d'autres animaux héraldiques où lor et l'argent étaient prodigués*. Leurs exploits fournissaient une matière épique aux scaldes*, qui les chantaient dans des festins où circulait la corne d'hydromel, et leur mythologie elle-même reflétait ce culte de l'héroïsme. La bravoure guerrière y était représentée comme la vertu par excellence, le héros tombé en combattant était recueilli dans la Walhalla, séjour des divinités guerrières, de Wodan et de ses vierges, les Walkyries, tandis que le lâche était précipité 4ans le Helheim, où croupissaient les monstres du géant Loki.

L'expansion Scandinave.

Divisés en trois branches, Suédois, Norrains, Danois, les peuples Scandinaves allaient se partager l'exploration des mers qui entourent leurs presqu'îles et leurs îles. Les Suédois, prenant le chemin de la Baltique, se sont répandus dans l'Europe orientale, VOsturveg, où les sagas renseignent la Permie russe ou Biarmaland et l'empire byzantin sous le nom de Grikaland. Eux-mêmes sont mentionnés chez les Byzantins sous le nom de Rhos ou Russes, nom ^ qu'ils ont laissé à la Russie, qui leur doit sa première dynastie historique. Les habitants de la Norvège ou Norrains se sont aventurés le plus loin dans la haute mer et ont semé de leurs colonies les îles de l'Atlantique : on les retrouve dans les Orcades, les Hébrides, en Irlande*. Ce sont eux qui

^} Voir une description de la flotte danoise de Canut dans : Cnutonis régis gesta I, c. 4 ; II, c. 4.

*) Le premier fonds des Sagas Scandinaves date de cette époque ; sur leur valeur plus littéraire qu'historique, voir Traité des Études historiques^ p. 302.

3) Annales Bertin, 839 : •* Se Rhos vocari dicebant... comperit eos gentis Sueonum esse. » C'est la mention la plus ancienne du nom des Russes dans un texte contemporain.

*) Annales Regni, 812 : première descente des Nordmanni {= Norrains) en Irlande. — Annales bertin. 847.

ont peuplé Tlslande, et traversant VOcéan, ils ont découvert rAmérique, cinq siècles avant Christophe Colomb, Quant aux Danois,* devenus, par les conquêtes de Charlemagne, voisins des Francs, ils devaient de préférence s*en prendre au littoral franc de la Gaule ainsi qu'à la Grande Bretagne.

Avant Tépoque carolingienne, il est une seule fois question d'une descente des pirates danois sur le littoral franc : c'est au vi« siècle, où le fils aîné de Clovis, Theuderic, leur intiigea une défaite qui leur ôta pour longtemps l'envie de recommencer*. Il n'en était plus question depuis plus de deux siècles, lorsque, sur la fin du vni^, ils reparaissent tout à coup et à la fois sur le littoral de la Gaule et dans les îles côtières de la Grande-Bretagne, et à partir de ce moment leurs dévastations n'ont plus cessé durant deux cents ans. En face de ce fléau nouveau, Charlemagne, dont le règne touchait à sa fin, avait pris quelques mesures hâtives*, qu'il n'eut pas le temps de compléter. Son plan semble avoir été, et c'était le seul efficace, d'attaquer les pirates sur mer avant leur débarquement. Du moins donnat-il l'ordre de construire des navires dans les ports flamands et de réparer et rallumer à Boulogne un vieux phare romain, utile seulement à une flotte croisant en mer. ^

Son successeur Louis le Pieux se borna à se tenir sur la défensive, ce que le développement des côtes franques rendait assez malaisé. Ainsi, en 820, une flotte normande repoussée en Flandre, vaincue à l'embouchure de la Seine, se rabattit sur le littoral aquitain, qui fut cruellement ravagé*. L'empereur s'avisa alors d'opposer Normands à Normands : après la conversion de Harald et son expulsion du Danemark, il lui permit de s'établir en Frise, avec

A) Gregor. Turon. III, 3. Sur les proportions épiques que cet événement a prises dans l'imagination populaire, voir Kurth, Mérovingiens, p. 340-346.

3) Annales Regni, 811 : « ad Bononiam... farum ad navigantium cursus dirigendos... restauravit. «»

son frère Roric, dans l'espoir qu ils l'aideraient à coifabattre les Normands payens (A® 827)*. C'était une faute : car ceux-ci, alléchés par ces concessions imprudentes, ne firent que redoubler leurs attaques.

Les États francs et les pirates normands.

C'est ce qui arriva après le partage de Verdun, qui avait affaibli la résistance des États francs, en les divisant. A ces descentes fugaces des pirates, succèdent désormais des stations prolongées dans des camps retranchés fortement, d'où les Normands rançonnaient le pays à la ronde, et où ils mettaient en sûreté leur butin. Ces stations étaient dissiminées à lerabouchure des fleuves ou sur les bords des rivières par lesquelles ils demeuraient en communication avec la mer.

La Germanie seule na point connu ces stations normandes, parce que le pays encore pauvre et arriéré excitait moins leurs convoitises, et qu'il était d'ailleurs défendu par un prince valeureux soutenu par des populations belliqueuses. Ils se bornèrent à des dévastations passagères, dont la plus violente eut pour conséquence la ruine totale de la ville naissante de Hambourg (A° 845)*.

Par contre les États de Lothaire, avec ses palatia, ses villas, ses abbayes, offraient à la rapacité des pirates une proie copieuse et d'un accès facile. Le point vulnérable, c'était la Frise avec ses côtes basses et ses îles plates; aussi est-ce par la Frise que se faisait le commerce important dont Dorestad était le centre. Là débouchaient les trois grands fleuves qui sillonnaient les États de Lothaire, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, et dont il importait de défendre l'entrée. Louis le Pieux croyait l'avoir garanti en chargeant

1) Annales fuld, 850 : « Roric... temporibus Hludovici imperatoris cum fratre Herialdo Dorestadum jure beneficii tenuit. « C'est en 827 qu'Harald fut chassé du Danemark, supra, p. C45.

•) Ib , 845.

les Normands de Harald d'organiser la résistance : mais cela n empêcha pas d'autres Normands d'y promener la dévastation et de saccager jusqu'à cinq reprises Dorestad, dont il ne resta que des ruines (834-839) *. Lothaire à son tour céda aux mêmes Normands l'Ile zélandaise de Walcheren, afin d'obtenir leur concours dans sa guerre contre ses frères, ce qui n'eut d'autre résultat que de créer au beau milieu de la Frise une enclave normande (A"* 841)*.

Plus difficile encore était la défense de États de Charles le Chauve qui touchaient presque tous à la mer. Du côté de l'Atlantique, la Seine, la Loire, la Garonne offraient aux pirates autant de voies de pénétration jusqu'au cœur du pays. Chacun de ses fleuves eut ses Danois. Ceux de la Seine, après avoir promené leurs ravages jusqu'à Paris ^ se cantonnèrent dans l'île d'Oissel*. Les Danois de la Loire avaient trouvé un campement semblable dans Tîle de Noirmoutier^, doù ils poussèrent jusqu'à Angers. Dès cette époque on signalait des Danois sur les côtes de l'Espagne*. Ils y rencontrèrent une résistance énergique de la part des musulmans. Mais, en contournant la péninsule, ils s'aventurèrent jusque dans la Méditerranée. Le Rhône à son tour eut ses Danois, qui firent de la Camargue leur station habituelle ^ C'est de là que les pirates normands partirent un jour pour la ville de Pise, qu'il saccagèrent avec d'autres villes du littoral italien (A° 860)®, en concurrence avec les pirates sarrasins.

») Annales bertin. 835, 839.

t) ib 841. — Nithard, IV, 2.

*) Ib. 858,861.

5) Ib, 871.

•) Chronicon cUbedense. 59. — Alphonsi II ï Chronicon. 23. — Annales bertin. 844.

'') Pouppardin, Le royaume de Provence, p. 25.

«) Annales bertin, 860. — Quant aux aventures de Hasting, retracées dans le Hastingiis de Dudon, c'est un roman, un tjpe légendaire du pirate, tel que la postérité se le figurait au xi* siècle. Le fameux sac de Luna qu on lui attribue, provient d'une confusion avec les pirates sarrasins, qui saccagèrent, en efifet, cette ville en 849, d'après les Annales bertin.

Digiti:

Page 1