L EMPEREUR LOTHAIRE
Ripuaires, premier noyau de la puissance carolingienne; d'autre part il était déjà, avant le partage, en possession de ritalie, inséparable d'ailleurs de son rôle comme empereur des Romains, et dès lors il lui fallait la bande intermédiaire de territoire reliant ces deux extrémités de ses États. Il en résultait que Lothaire comptait comme sujets, avec ses Francs Ripuaires, au nord des Frisons, au midi des Langobards, et comme entre-deux des Bourguignons et des Provençaux. Non moins disparate, bien que dune conformation géographique plus régulière, était le royaume de Charles le Chauve, la France occidentale, comprise entre Tocéan à l'ouest et les quatre fleuves de lest, Escaut, Meuse, Saône et Rhône, formant du sud au nord une frontière presque continue. Dans ces limites étaient réunis les Francs Neustriens le long de TEscaut et de la Meuse, une partie de Bourguignons le long de la Saône et du Rhône, les Bretons, les Aquitains et les Gascons, sur le littoral de l'Atlantique, avec des Goths de deux côtés des Pyrénées. De plus Charles le Chauve avait à compter avec son neveu Pépin II d'Aquitaine, qui détiait ses attaques à la tête de nombreux partisans, et auquel il finit par laisser une partie de ce royaume. Des trois États carolingiens, le plus homogène était le royaume de Louis, qui ne comprenait guère que des peuples germaniques, Saxons, Franconiens, Thuringiens, Alémanes, Bavarois, plus une frange de tribus slaves sur sa frontière orientale.
Les tendances séparatistes des populations.
Dans ces populations diverses, il se dessinait dès lors une tendance similaire vers l'autonomie, tendance moins nationale que territoriale, inspirée par l'intérêt qu'avait chacun de ces peuples d'avoir dans son territoire un prince à soi et de conserver toujours à sa portée le dispensateur de la fortune et de la puissance : là est la clef du mouvement centrifuge qui continuait à défaire l'œuvre de Charle-
magnjB et qui devait aboutir au morcellement politique de Tépoque féodale. Les princes carolingiens avaient secondé à leur insu ce mouvement par leurs rébellions et leurs dissensions. Ils comprirent qu'ils ne pouvaient lenrayer que par une politique contraire de concorde fraternelle, et telle est la raison d'être des congrès des trois rois qui succédèrent à celui de Verdun.
Au congrès de Thion ville ou Judice, les bases du concert carolingien furent arrêtées (A*" 844) *. Trois ans plus tard, réunis sur la Meuse au congrès de Meersen, les trois frères garantirent Tintégrité de leurs royaumes respectifs pour eux-mêmes et pour leurs fils, et se promirent assistance mutuelle contre leurs ennemis intérieurs et extérieurs (A° 847)*. Toutefois lassistanoe se borna à une ambassade collective envoyée aux uns et aux autres. Il importait surtout de s'abstenir de toute intervention dans les démêlés d'un roi avec ses sujets, ainsi que d'accueillir dans un État les transfuges ou les mécontents de l'autre. Cela fut expressément stipulé dans un troisième congrès carolingien, réuni encore à Meersen, en vue de resserrer l'union (A^'Sôl)'. Mais <3ette stipulation fut presque aussitôt foulée aux pieds à la suite d'une nouvelle rébellion des Aquitains, qui, en présence du péril normand, avaient fait leur soumission à Charles le Chauve, mais qui, le danger passé, redemandaient un roi particulier et avaient fait appel à Louis le Jeune, fils de Louis le Germanique. Ce jeune prince, il est vrai, échoua dans cette équipée téméraire, qui n'eut d'autre effet que de brouiller son père et son oncle*. Lothaire fut obligé
i) Annales bert, 844. — Le texte de ce conventus de Jadice (Jûtz en face de ThioDville) est perdu. Od n'a que les canons d'un synode d^évéques^ rassemblé simultanément, dans les Capitularia vol. Il, p. 112. Voir Calmette, ciie\ p. 4-8.
<) Acta conventns I apud Marsnam, 847 : Capitularia II, n"* 204.
') Gonvent. II apud Marsnam, 851 : Ib. n^' 205.
^) Annales bertin, fuld, 853-54.
l'empereur lothaire. 679
de jouer le rôle de médiateur entre ses deux frères *, et c'est la seule occasion qu'il eut de ressaisir un instant le rôle prépondérant qui lui revenait comme empereur (A° 854).
Son règne, d'ailleurs, à partir du traité de Verdun, fut des plus ternes. Obligé de défendre ses États décousus à la fois en Frise contre les Normands et en Italie contre les Sarrasins, il s'était déchargé de cette seconde tâche sur l'aîné de ses fils, Louis II 2.
Louis II en Italie.
Louis II eut d'abord à pacifier l'État romain, où la mort de Grégoire IV venait de donner lieu à une élection contestée. 11 fut ensuite couronné roi d'Italie par le pape Serge II, dont l'élection fut reconnue légitime (A° 844)^. Plus troublé était l'État bénéventain, qui dépendait toujours en droit du royaume franc d'Kalie. Mais, en fait, ces princes de Bénéveut ne reconnaissaient les rois francs que lorsqu'ils en avaient besoin. C'est ce qui était arrivé en 817, lorsque Gripaoald IV* fut renversé par un aventurier, Sicon, qui s'empressa, pour consacrer son usurpation, de faire sa soumission à Louis le Pieux. Son fils aîné, Sicard, qui lui succéda en 832, ne s'en comporta pas moins en souverain indépendant, faisant la guerre aux Byzantins de Naples, ouvrant des négociations à Constantinople. A sa mort (A^ 840), il est vrai, son frère Sigenholf, supplanté à Bénévent par un nouveau prétendant, Radelchis I, invoqua aussitôt la protection de l'empereur Lothaire et, pour l'obtenir, consentit même à lui payer tributs
*) Tel fut Tobjet des coUoques de Valenciennes, 853, et de Liège, 854, dont les Adnuntiâtiones respectives de Lothaire et de Charles nous sont conservées, celles de Valenciennes en résumé, Capitularia II, n° 206, celles de Liège dans leur texte, ib. n° 207. — Calmette, cité^ p. 23-25.
2) Annales be^Hin, 844.
3) Vita Sergii II, c. 8 (Libkr pontificalis).
*) Annales Regni, 818. Sur Grimoald IV, supra^ p. 578. *; Annales beriin, 844.
Ce qui était plus grave, dans la guerre acharnée que se faisaient les deux compétiteurs, ils avaient enrôlé de part et d'autre des musulmans auxquels les portes de l'Italie furent ainsi ouvertes (A° 842)*. L audace croissante des pirates sarrasins, qui poussèrent jusque sous les murs de Rome, le sac du faubourg du Vatican et la profanation du sanctuaire de St-Pierre, tirèrent enfin l'empereur de son inaction. Dans une assemblée générale des Francs, il fut décidé : qu une contribution serait leyée dans tout l'empire pour fortifier le Vatican et mettre St-Pierre à labri d'un coup de main ; — qu'une expédition serait envoyée en Italie sous les ordres de Louis II, — et qu'entre les prétendants un partage à l'amiable mettrait fia à la guerre dont Bénévent était le théâtre (A"^ 846). Ces décisions, réunies en capilulaire^y furent exécutées ainsi. Les Sarrasins furent chassés du sud de l'Italie, pour un temps du moins. Quant au traité de partage (A° 849) ^, il assignait à Sigenholf Salerne avec une moitié de la principauté et à Radelchis Bénévent avec l'autre moitié. A Rome même, où Léon IV venait de succéder à Serge II (A"" 847), on se mit à l'œuvre avec ardeur et en peu de temps le Vatican fut entouré d'une enceinte qui fit de ce faubourg une seconde ville, appelée du nom du pape régnant, la Cité léonine (A° 852) ^ Le
Généalogie des princes de Bénévent et de Salerne :
Sicon I
prince de Bénérent : 817-832
Sicard Sigenholf
prince de Bénévent : 832-840 prince de Salerne : 840849
Sicon II : 849-853
1) Nithard, IV : 6 : «• Eodem tempore Mauri, a Sigenulfo, fratre Sigihardi, sibi causa subsidii inducti, Beneventum invadunt. »
«) Voir le texte dans les Capitularia II, n° 203, et un commentaire par Lippert dans le N. Archiv vol. XII, p. 535.
^) Le texte de cette DlTisio dacatus beneventani, en appendice des Leges Langobardokum.
*) Vita Leonis IV, c. 38-70.
l'empereur lothaire. 68l
quartier des Anglo-Saxons, près de StPierre, avait été ruiné par les Sarrasins. 11 fut restauré à son tour par leur roi Ethelwolf, durant son pèlerinage à Rome, où il passa toute une année (A"" 855) * .
Couronné empereur par le pape Léon IV (A"" 850), Louis II était devenu le défenseur officiel de la chrétienté contre les infidèles. Mais quand il entreprit de déloger les Sarrasins de leur repaire de Bari sur les côtes de TApulie, mal secondé par les Italiens, il échoua une première fois au siège de cette place (A° 852) '.
Son père, Tempereur Lothaire, ne fut pas plus heureux contre les Normands, qui infestaient le nord de ses États. C'est toujours la Frise qui donnait accès aux pirates danois, mollement combattus par la colonie danoise établie dans le pays. Mais la mort du roi de Danemark, Horic I (A° 850), fut le signal d'une guerre de succession dans laquelle la plus grande partie de ses proches s'exterminèrent. Les descendants de Harald s'empressèrent de revendiquer cette succession vacante, et il en résulta une exode générale de la Frise vers le Jutland. Ce ne devait pas être pour longtemps. L'empereur, dans l'intervalle, délégua le gouvernement de la Frise à son fils, Lothaire II (A*" 855).
La succession de Lothaire L
Lothaire I d'ailleurs songeait déjà à la retraite. Soit découragement soit affaiblissement de ses forces, autant il avait déployé d'activité avant la bataille décisive de Fontanet, autant il se dépensa peu depuis sa défaite. Dans sa dernière maladie, il se décida môme à quitter le trône pour expier ses fautes passées : il n'arriva au cloître de Prum que pour y mourir. Il avait trois fils : il fit trois parts de ses États ; renonçant à cette théorie unitaire qui avait été si longtemps l'âme de sa politique, il attribua l'Italie définitivement à
1) Annales bertin, 839, 855.
-) là,, 852. — Flrchenipert, c. 20. — Chronica Casinensis, c. 12.
laîné, Louis l'Empereur ; à Lothaire II, déjà en possession de la Frise, il donna la partie centrale de ses États entre r Escaut et le Rhône. Enfin la Provence entre le Rhône et ritalie forma un troisième royaume, destiné au cadet, Charles de Provence. Il y eut ainsi désormais cinq États carolingiens (A'' 855) * .
De ce partage est sortie une formation politique nouvelle, qui n aura comme royaume qu'une existence éphémère, mais qui se perpétuera au moyen âge comme duché : c'est la Lotharingie, appelée ainsi de la dynastie des Lotharings, d'où le nom ethnique de Lotharins ou Lory^aivs donné à ses habitants. Mais si le nom de cet État est nouveau dans l'histoire, il répond à une nation plus ancienne et bien homogène, celles des Francs Ripuaires, du rang desquels était sortie la grande maison des Carolingiens. Là se trouvaient leurs palatia si souvent mentionnés de Herstal, Thionville, Nimègue, Aix-la-Chapelle, qui voisinaient avec les abbayes non moins importantes de Chèvremont,St-Trond, St-Hubert, Stavelot, Echternach, Prum, St-Maximin. Au point de vue géographique, la Lotharingie contenait les bassins de deux fleuves, de la Meuse et de la Moselle. Deux autres fleuves, le Rhin à Test et l'Escaut à l'ouest, en traçaient
^) Généalogib des Carolingiens de la branche aînée :
Lothaire I empereur 840-865
Louis II
roi d'Italie
empereur 850-875
= Engelberge
irmengarde
= Boson de Provence
Louis m rAvengle
em{ereur 901.
Lothaire II
roi de Lotharingie
(= Teutberge, s. p.)
= Walrade, concubine
Charles
roi de Provence
Hugues d'Alsace interné en 885
Gisèle 7 y07 Berthe :
= Godfrid sur ses alliances de Frise roîrcAap.XI,§4.
l'empereur lothaire. 683
les limites fixées depuis le traité de Verdun. Au point de vue religieux, la Lotharingie comprenait deux métropoles, celle de Trêves avec ses trois suffragants, Metz, Toul et Verdun, et celle de Cologne, avec Liège, c'est-à-dire, lancienne Germanie romaine, avant lextension de cette province ecclésiastique sur la rive droite du Rhin ; plus, le long de l'Escaut, Tévéché de Cambrai, qui relevait de Reims*.
En opérant ce partage, Lothaire I faisait droit aux aspirations séparatistes de ses sujets, sans tenir compte des prétentions de ses héritiers. En vain l'aîné, Louis II, réclamat-il, comme empereur, une partie des États de son père, au nord des Alpes. Les Francs Ripuaires, pour toute réponse, firent procéder sans tarder au sacre de Lothaire II*. Quand celui-ci voulut, à son tour, évincer son jeune frère Charles, incapable de se défendre, ce furent les grands de Provence qui prirent fait et cause pour ce roi enfant : ils l'arrachèrent des mains de Lothaire et l'installèrent au milieu d'eux, en lui donnant pour régent le comte Girard dit de Roussillon (A^ 856) ^
Lothaire II dut se contenter de sa part, qui était assez belle d'ailleurs puisqu'elle comprenait le cœur de la puissance franque entre les royaumes de ses deux oncles, Loui& le Germanique et Charles le Chauve. Il réussit à se faire
>) Des auteurs modernes donnent à tort le nom à'Austrasie, à ce royaume de Lothaire II. C'est l'Austrasie, en effet, mais moins les Osterliudi de la rive droite du Rhin. Âpres leur réunion aux Francs de la rive gauche (la Ripa romaine), leur nom a été étendu à lensemble de ce royaume mérovingien (pars pro toio) Mais depuis la séparation des deux rives par le partage de Verdun, les vrais Austrasiens, les Franci 07Hentales, ont passé dans le royaume de Test, tandis que le royaume du centre ne comprend plus que des Francs Ripuaires. Aussi le terme de Rex Ripuariae appliqué â Lolhalre II par certains textes {Annales Xantenses, Bertiniani] est-il très exact, bien qu*il ne soit pas officiel. Sur l'étendue de la Ripuarie, voir supra, p. 262.
2) Annales bertin. 856.
') Sur ce Girard, deux fois célèbre dans les Annales monastiques comme fondateur de l'importante abbaye de Vezelay en Bourgogne (868) et dans le Roman comme le héros d'un cycle de légendes, voir Pouppardin, Le Royaume de Provence, p. 10-40.
admettre dans le concert carolingien, en se ménageant une entrevue à Francfort avec le premier, à St-Quentin avec le second (A° 857)*. Toutefois ce concert était en voie de se défaire et se rompit tout à fait à la suite d'une intrigue de quelques grands, brouillés avec Charles le Chauve, contre lequel ils mirent en mouvement Louis le Germanique*. En un clin d œil le roi franc de l'ouest fut abandonné par la plupart des grands laïcs, qui saluaient dans son frère, le roi franc de Test, leur libérateur. Cependant les troupes germaniques qui l'accompagnaient, ne s'en comportèrent pas moins comme en pays conquis et avec une telle brutalité qu'il fallut les renvoyer dans leurs foyers ; et à son tour leur maître, faute d'appui sérieux, se hâta de rentrer dans son royaume de l'est, tandis que Charles récupérait son royaume de l'ouest aussi rapidement qu'il l'avait perdu {A"" 859)'. En somme, cette perturbation ne fut qu'un mouvement factice, suscité par la cupidité d'une cabale de grands laïcs. L'épiscopat gallican n'avait pas bronché dans la fidélité due au roi légitime, et c'est lui qui s'employa encore à effacer les suites funestes de cette équipée*. Après de longues négociations, le concert carolingien se raccommoda enfin au congrès réuni à Coblenz, dans les États de Lothaire, qui avait rempli le rôle honorable de médiateur entre ses deux oncles (A^ 860)5.
Mais déjà Lothaire avait entamé contre sa femme, la reine Teutberge, la campagne scandaleuse qui allait empoisonner tout son règne et semer la zizanie dans sa famille, dans son royaume et dans l'Église. Pour ce prince, il ne
1) Acta conventus apud S. Quintinum, A? 857 (Reg. K. n« 268).
^) Annales fuldenses, 858. — Voir la relation de cette rébellion par Charles le Chauve lui-même dans son Libellas contra Wenilonem ^enonensem (Capitularia, n^ 300) acte d'accusation adressée av concile de Savonières contre ce prélat qui avait trempé dans le complot.
8) Annales bertin. 859.
*) Voir les Acta synodi mettensis 859 (Capitularia, n" 298), synodi tuUensis 859 (ib. n^ 299).
^) Acta conventus apud Confluentes (ib. n» 242).