L EMPEREUR LOTHAIRE
s'agissait que de satisfaire une passion vulgaire pour une ancienne concubine, Waldrade, ses premières amours, qui réussit à le reconquérir sur Tépouse légitime*. Il est incontestable pourtant qu'un gros intérêt politique était en jeu également dans cette affaire. TButberge était stérile. Le chef de ia branche, Louis II l'empereur, n'avait de son mariage avec l'italienne Engelberge que des filles, inhabiles à succéder; et le troisième de ces frères, Charles de Provence, était un enfant chétif, épileptique, qui d'ailleurs ne tarda pas à succomber (A"* 863)*, laissant ses États à partager entre les deux autres, en sorte que la branche aînée des Carolingiens était menacée d'extinction. Par contre, Lothaire II avait de Waldrade un bâtard, Hugues d'Alsace, qu'il suffisait de légitimer pour le rendre apte à recueillir l'héritage de sa maison. C'est cet intérêt dynastique qui seul peut expliquer comment Lothaire a réusei à se faire suivre dans cette odieuse campagne par son épiscopat lotharin et par son frère l'empereur. Mais si leur attitude est explicable % ce qui est inexcusable, c'est le procédé auquel Lothaire eut recours pour faire annuler son mariage en portant contre Teutberge une accusation mensongère d'inceste. A force de manœuvres frauduleuses et hypocrites, il réussit, lui, le conjoint coupable, à arracher la condamnation de la partie innocente à la complaisance de son épiscopat lotharin. Heureusement les lois outragées de la justice et de la morale rencontrèrent un défenseur indépendant dans Hincmar de Reims, le représentant le plus autorisé de l'épiscopat gallican, dont le mémoire De divortio Lotharii eut un énorme retentissement*. En présence de ces juge-
^) Voir dans Parisot, dté, l'exposé le pins complet de Va/faire du divorce de Lothaire II, pp. 143-325.
*) Annales bertin, 863. — Adon, Chronicon, Sur le partage, Pouppardin, cUé, p. 33-35.
') Ce loyalisme de l'épiscopat lotharin vis-à-vis de son maître ressort de sa Lettre collective à Charles le Chauve, Epistola ad divortium, l? 13 (vol. V des Epistolab in-4 Pertz).
*) Dans les Opéra Hincmari (P. L de Migne, vol. 125) : en voir l'analyse dans Parisot, p. 168-176.
ments contradictoires des évêques, c'était à la papauté à trancher la question. Lothaire comptait sur Tintluence de Tempereur, son frère, dont il venait de se rapprocher (A'' 859) *, pour se rendre le pape favorable : il s'agissait d'en imposer à Nicolas I, le plus grand des papes carolingiens.
§ VI. — LES PAPES CAROLINGIENS ET LA CHRÉTIENTÉ JUSQU'A LA MORT DE L'EMPEREUR LOUIS IL
Textes latins : Outre les textes cités, p. 676, Anastaso (?) Vita Xicolai papae (Lider pontificalts, voL II). — Vita Hadriani II (ib.). — Textes grecs : Theophanes continuatus^ cité, p. 662; — Gesenins, ïmperatorum liber IV, vol. 20 du Corpus, cité ib. ; — Nicetas, Vita S, Ignatii patriarch, (Acta SS. 23 oct.); — Georges Hamartoios, Chronicon, p. p. Murait (P. Gr. de M igné, vol. 110).
Travaux modbrnes : Outre les auteurs cités, p. 676, Lapôtre, L'Europe et le Sl-Siège à Vépoque carolingienne, Paris, 1893. — Hergenrôther, Photius, Ratisbonne, 1867-69, 3 vol. — Jager, Histoire de Phoiius. Paris 1854. -- Gay, L'Italie rmiridionale et Vempire byzantin (867-lOTl). Paris, 1901. — Gasquet, L Empire byzantin et la monarchie franque. Paris, 1888.
L'empereur Louis II et les élections pontificales.
On vient de voir à quelles modestes proportions une série de partages avait réduit de règne en règne le grand empire de Charlemagne. Son troisième successeur, Louis II, n'est déjà plus qu'un prince italien et ne jouissant en Italie même que d'une autorité contestée. Il en résulte que la papauté allait supporter à elle seule tout le poids de la direction suprême de la chrétienté. Quant à l'empereur, pour faire quelque figure dans le monde, il ne lui restait qu'à faire valoir la part d'influence que le pape voulait bien lui laisser. Aussi lui importait-il d'avoir des papes de son choix, et la constitution de 824 lui en fournissait le moyen. A la mort de Léon IV, qui n'avait pas été tout à fait son homme,
1) Parisot, p. 133-134.
Louis II voulait imposer son candidat, Anastase, réputé pour son savoir exceptionnel, ancien clerc cardinal, mais brouillé avec Léon IV, qui lavait destitué. Anastase, en arrivant à Rome, trouva la place prise par Benoît III, candidat du clergé (A"* 855). Il y eut un commencement de schisme, et finalement une réélection, qui tourna en faveur de Benoît III. Benoit ne régna que trois ans*. A sa mort, Louis II se rendit en personne à Rome, et cette fois il réussit à faire passer un autre candidat, le diacre Nicolas, homme d'un aspect imposant, de mœurs sévères, d'habitudes généreuses, qui finit par rallier tous les suffrages. Anastase reçut en dédommagement la haute charge de secrétaire du pontife et en demeura, avec son père Arsène, un agent aussi fidèle qu'intelligent (A^ 857).
Le pontificat de Nicolas I (857-867). Photius et l'empire d'Orient.
Malgré ses attaches impériales ^, Nicolas I devait se signaler autant par l'indépendance de son caractère que par la largeur de ses vues sur le rôle de la papauté. Son pontificat a mérité d'être cité, à côté de celui de S. Grégoire le Grande comme un modèle accompli de ce que le pape pouvait être au moyen âge. Certes il entendait respecter la distinction des deux puissances, qui, pour lui, est de droit divin, puisqu'il la fait remonter à Jésus-Christ. Ce qu'il veut c'est qu'elles s'aidenl mutuellement : « que les empe-
1) YUa Benedicli ///(Liber pontifioaus). — C'est entre Léon IV et Benoît III que se place le fantôme de la papesse Jeanne, qui après avoir fait le bonheur de Tancienne école protestante, est, depuis Leibnitz, totalement délaissée. Sur le texte qui s'est glissé au xiv" siècle dans une addition marginale du Liber PONTiPiCALis, voir le fac-simile du MS. dans l'édition de Ducbesne, vol. II, p. 26. Sur la genèse de cette fable, cfr la riche littérature recueiUie dans Hergenrôther vol. II, p. 9-1 1. Ajouter Lapôtre, L Europe, cité. Appendice I : ïa papesse Jeanne,
*) Annales hertin, 858 : ««Nicolaus, praesentia magis ac favore Ludoici régis... quam cleri electionc, [Benedicto] substituitur. -*
3) Reginon, 868 : « Post beatum Gregorium usque in praesens nuUua praesul pontificali honore sublimatus illi videtur aequiperandus. >»
reurs aient recours aux papes dans les choses éternelles, comme les papes doivent s'en tenir aux lois de l'empire dans les choses temporelles» *. Aussi s'abstient-il d'intervenir dans les conflits politiques sinon pour recommander le respect des traités et le maintien de la paix entre princes chrétiens*. Même vis à- vis des musulmans, avec lesquels Louis II était aux prises, il conseille de recourir plutôt aux négociations qu'aux armes ^. Par contre, il revendique avec d'autant plus d'énergie le magistère universel de son siège dans toutes les affaires ecclésiastiques, et dans ce domaine, il devait trouver un vaste champ à son activité. Jamais l'Église n'avait retenti d'autant de querelles qu'à son avènement. Dans l'Eglise gallicane, il n'était question que de procès canoniques, clercs dégradés, appels à Rome, débats entre métropolitains et suffragants, entre évoques et chorévêques, débats poursuivis de part et d'autre avec toute Tâpreté des passions sacerdotales *. En Orient venait de se lever l'homme
^) Reo. n^ 2692 : <* Christus sic officia utriueque potestatis discrevit at et •christiani imperatores pro aeterna vita pontificibas indigerent et pontifioes ^pro carsu temporalium rerum imperialibus legibus uterentar. » — Sar les lettres de Nicolas et ses doctrines, voir Roy, S, Nicolas 7. Paris, 1899.
«) Rkg. no 2773.
3) Rkg n° 2832.
*) Obligé de nous renfermer dans l'histoire politique, nous éliminons ces <}uestions ecclésiastiques, auxquelles les historiens et les documents da temps donnent plus d'importance, et avec raison, qu*aux événements politiques. Voir le détail dans l'histoire d'Hincmar, protagoniste dans la plupart de ces débats : affaires d'Hilduin de Cambrai, de Rothad de Boissons, de Walfad de Bourges, plus la querelle des deux Hincmar, Toncle et le neveu. Gfir Schroers, ifincmar v, R. — C'est au cours de ces procès canoniques, entre 829 et 857, qu'ont été mises en circulation les iansses décrôtales (édition de Hinschius. Leipzig, 1863), œuvre d'un insigne imposteur (supra, p. 366), qui a tant fait couler d'encre. Est abandonnée la thèse de Tancienne école protestante, qui crut y découvrir l'origine apocryphe de la primauté des papes, puisant leurs prérogatives par un étrange cercle Ticieuz dans leurs propres décrétaies. Ce que Ton discute encore, c*est 1^ le but de ce faux, qui semble avoir été de battre en broche la suprématie des métropolitains sur leurs suffragants, et 2** le diocèse franc dont il provient, soit Mayence (Walter), — Tours (Hinschius), — Rheims (Weizsacker). — le Mans (Simson), — Bourges (Lot, Bugttes Capet, Appendice 9). Reste la
néfaste, Photius, aussi redoutable par la puissance de son génie que par la bassesse de son caractère, Tinitiateur d'un déchirement dont TÉglise souffre depuis plus de mille ans. Nicolas I eut ainsi à déployer son zèle, bien au delà des frontières des États francs, dans la chrétienté au sens le plus étendu. Ce sont les affaires d'Orient qui absorbèrent son activité d abord.
Après la mort de Théophile, le dernier empereur iconoclaste (A** 842), les icônes avaient repris dans le culte grec la vénération plutôt excessive dont ils y jouissent encore aujourd'hui. Cette dernière restauration, comme la précédente, était l'œuvre d'une impératrice, la pieuse Théodora, veuve de Théophile et régente durant la minorité de leur fils Michel III ^ Malheureusement son frère Bardas, associé à la régence, avait lâché la bride aux instincts pervers de ce jeune prince, adonné aux plaisirs du cirque et à la crapule et se plaisant avec ses compagnons de table à profaner les mystères sacrés dans des parodies sacrilèges*. Devenu majeur, Michel III écarta sa mère, mais laissa gouverner Bardas (A° 854), qui joignait à d'incontestables capacités tous les vices du courtisan. Cependant le pieux patriache Ignace ne pouvait laisser passer tant de scandales sans protestation ; il fut écarté violemment de son siège pour faire place à Photius, un laïc, grand fonctionnaire, courtisan souple et plein d'indulgence pour les débordements de ses patrons. De laïc, devenu prêtre, évêque, patriarche en six
question de savoir si la papauté, Nicolas en particulier, n'a pas utilisé ces faux, les tenant pour vrais. Dans le sens négatif, voir la dissertation péremptoire du Bollandiste, Gb. De Smedt, Les fausses décrétcUeSt Vépisœpai franc et la cour de Rome, Paris, 1870. La discussion continue néanmoins, comme on peut voir, en sens affirmatif, dans le N. àrohiv, vol. 25 (Mflller, 1900), vol. 30 (Perels, 1905), et, en sens contraire, dans THist. Jahrbuoh vol. 22 (Scbrôrs, 1901), vol. 25 {id. 1904), vol. 26 (id. 1905).
1) Theophanes continuatus, IV, c. 3-10. — L'anniversaire de cette restauration des icônes est célébré dans Téglise grecque le 1^^ D. de carême sous le nom de fêle de Vorihodoxie.
«) Ib. c. 33 38, V, c. 20-27.
jours (A** 857)*, Photius essaya de donner le change au pape, en rendant hommage à sa primauté et en lui soumettant une profession de foi orthodoxe d'ailleurs. Mais il était impossible d'en imposer à un pape comme Nicolas I, qui n'épargna aucune démarche, information canonique, envoi de légats, assemblées conciliaires, pour maintenir les droits du patriarche légitime, sans succès, dabord : le patriarche intrus était couvert par l'empereur, d'où un conflit aigu entre les deux puissances. A l'indigne Michel III, qui ne savait que se répandre en injures et en menaces, Nicolas I répondit en vain par une série d'Épîtres admirables de fermeté et de dignité, qui sont de véritables traités, épuisant la matière, sur les droits respectifs des deux puissances*.
Cette querelle avec l'empire d'Orient suivait son cours, lorsque le pape entra en conflit avec l'empire d'Occident. Il s'agissait de la question du divorce de Lothaire. Ici les rôles étaient intervertis. Ici c'était l'épiscopat qui couvrait la prévarication du prince. Déjà deux conciles réunis à Aix avaient condamné l'épouse innocente, Teutberge, et légitimé l'union de Lothaire, le conjoint coupable, avec sa concubine Waldrade. Le pape envoya ses légats procéder à une information sur place. Un troisième concile, tenu à Metz, approuva les deux précédents avec la connivence des légats pontiflcaux, qui se laissèrent acheter leur adhésion (A^'SôSj^ Enfin la malheureuse reine souscrivit à sa propre condamnation, en se laissant arracher par ruse et par violence l'aveu d'un crime qu'elle n'avait pas commis.
Sa cause semblait perdue sans retour, lorsqu'elle fut évoquée à Rome, devant le pape lui-même. Mais ici tout s'éclaircit. Cet échafaudage de mensonges et d'iniquités s'etfondra à la honte de ses artisans. Les actes des conciles
i) Ib, III, 32. — Nicétas Ignatius.
2) Reg. n° 2682, 2692, 2736, 2796, 2813.
3) Les concilia d'Aix 860 et de Metz 863 dans Mansi vol. XV ; — en partie dans les Capitularia n^ 305-306. — Un recueil des Epistolae ad diwrtium fait partie du vol V des Epistolae série in-4 de Pertz.
lotharingiens furent cassés. Les métropolitains Gunther de Cologne et Theutgaud de Trêves furent destitués ; les évoques, leurs complices, frappés de suspense*, en même temps que le pape se réservait de procéder contre ses légats infidèles. Loin de se soumettre, les archevêques prévaricateurs s'insurgèrent contre leur condamnation* et firent appel au bras séculier. L'empereur Louis II, déjà en mauvais termes avec Nicolas au sujet de quelques évoques italiens, se rendit en personne à Rome, avec un cortège de rebelles et de brouillons, qui comptaient bien faire fléchir Ténergie d'un pontife désarmé (A^ 864).
« Il ne manquait pas à Rome de gens disposés à seconder les desseins de Louis II et à se porter à quelque entreprise contre la personne du pape. Mais Nicolas était inaccessible à la crainte. Aux armes temporelles, il opposa les armes spirituelles, la prière surtout. Des jeûnes, des litanies, furent organisés pour appeler le secours du ciel et fléchir la colère de l'empereur. Un jour, une grande procession se rendait à St- Pierre, à travers la cité léonine; les gens de Louis II Tassaillirent, la dispersèrent, maltraitèrent les pèlerins, foulèrent aux pieds les insignes sacrés. Après ces violences, tout était à craindre. Le pape sortit nuitamment du Latran ; évitant les portes gardées, il se rendit au bord du Tibre ; une barque le passa secrètement ; il parvint à pénétrer dans la basilique. Là, prosterné devant le tombeau de l'Apôtre, il demeura deux jours en prière, sans prendre aucune nourriture. Dieu l'entendit. Déjà l'un des soldats qui avaient renversé dans la boue la croix de la procession, avait été frappé de mort subite. L'empereur lui-même fut saisi par la fièvre. Le pape, toujours prosterné, priait toujours. Il fut relevé par l'impératrice Engelberge, jusque là très fière, mais qui commençait à faire de tristes réflexions. Nicolas l'accompagna au chevet du malade. On s'expliqua, Louis II 'abandonna ses protégés et laissa au pape toute
1) Reg. no 2886.
-) GuDtharii et Teutgaudi, Libellus ad Nicolaum.
liberté dans le domaine du droit ecclésiastique. Bref, Nicolas rentra à Rome plus fort que jamais, et Tempereur, guéri, regagna le nord de l'Italie »». (Duchesne, citéy p. 243-244)*.
Les archevêques de Cologne et de Trêves restèrent destitués. Les autres évêques lotharingiens s'empressèrent de faire leur soumission, pour faire lever la suspense'. Waldrade fut excommuniée^. Vis-à-vis de Lôthaire, le pape, tout en affirmant son droit d'excommunier même les rois rebelles aux lois de l'Eglise, s'en tint à la menace pour ne pas déchaîner une guerre en Occident.
Cependant Photius continuait à troubler l'Église d'Orient par ses intrigues et ses impostures. Le pape venait de prononcer contre lui l'anathème*; pour parer le coup, Photius se retourna contre la primauté du pape, qu'il avait reconnue d'abord, et c'est alors qu'il entama le procès de l'Église latine, en grossissant certaines divergences qui s'étaient glissées dans la pratique des deux Églises. Il inventa même un faux concile où cotte Église était condamnée '\ Heureu-
i) Annales berlin. 864. — Vita Nicolaï, c. 50. — Erchempert, cité, c. 37. — Libellus de imperatoria potestate.
«) Reg. n° 2766.
3) Ib. n° 2808.
*) Ib, n° 2725. — A deux reprises, Nicolas I déclare s'en tenir à la menace d'excommunication tant par égard pour Terapereur (ib. n° 2778) que pour éviter une guerre (ib, n^ 2832). Implicitement Lotliaire a pu être tenu pour excommunié, en ne rompant pas tout commerce avec Waldrade, après l'excommunication de celle-ci, comme le pape l'insinue {ib, n** 2827). Mais il n'y a pas eu excommunication explicite de Lôthaire pas plus que de l'empereur Michel III. Cette modération du pape Nicolas est rappelée dans TEpistola Caroli Calvi, n® 7 (ad Hadrianum) : « Nicolaus de publie© adulterio Lotharium deprehensum non taliter appellavit nec illum excommunicavit. * Mais au xi*' siècle ces faits ont été défigurés, dans la polémique à l'occasion de la querelle des investitures. Voir les Libellide lite (passim), en particulier Bonithon [ib. vol. I, p. 609) : « Quid dicam de Nicolas qui duos (sic) imperatores uno eodemque tempore excommunicavit, orientalem scilicet Michaelem propter Ignatium a sede pulsum, occidenlalem (sic) vero Lotharium propter pellicis societatem. ••
5) Keg. n«28U.
^) Phoiius, Epistola encyclica (vol. 102 de la P. Gr. de Migne).
sement la papauté était désormais hors des atteintes des Césars byzantins. En vain Photius fit à son tour appel à l'empereur d'Occident, en laccablant de flatteries. Après la leçon précédente, Louis II n'était plus d'humeur à empiéter sur le domaine du pouvoir spirituel. C'est Photius qui succomba, lorque son lamentable appui temporel vint à lui manquer. Michel III, qui avait fait assassiner son oncle Bardas, pour le remplacer par le général Basile, fut à son tour assassiné sur l'ordre de celui-ci dans une dernière orgie*. Le premier acte du nouvel empereur fut de destituer Photius et de restaurer Ignace. C'était un nouveau triomphe pour la papauté. Mais Nicolas I n'en jouit pl^s. Il venait de mourir après un glorieux pontificat, qui n'avait pas duré dix ans (A*" 867). Tout en travaillant à la pacification intérieure de l'Église, il s'était fait le promoteur de la propagande chrétienne parmi les derniers peuples payens de l'Europe, les Slaves et les Scandinaves. En même temps qu'il secondait la mission franque chez les Danois, dont la métropole fut transférée de Hambourg à Brème, il entrait en correspondance directe avec le roi Horic de Danemark pour le remercier de la protection accordée aux missionnaires et rengager à se convertir à son tour^.
Mais l'événement le plus heureux de ce pontificat, c'est Ventrée dans l'Église chrétienne de la nation slave la plus puissante alors, les Bulgares. A la suite de la paix conclue avec l'empire d'Orient, leur roi Bogoris avait accueilli les missionnaires de la pieuse impératrice Théodora. Il s'était converti personnellement. Pour convertir son peuple, il s'adressa directement à Rome. La consultation de Nicolas I aux Bulgares, que l'on a encore ^ rappelle, par la charité et la sagesse qu'elle respire, les belles instructions de S. Grégoire le Grand aux missionnaires envoyés aux Anglo-
ï) Theo^hanes contin, IV, c. 43, V, c. 27. — Hamartolop, Michael III, c. 34.
>) Rkg. n°2761.
3) Nicolaï, Responsa ad consulta Bulgarorum (Reg. n° 2812).
Saxons, Enfin de ce pontificat est contemporaine la mission des célèbres apôtres des Slaves, de Méthode et de son frère Constantin-Cyrille ^ En Moravie, théâtre principal de leur apostolat, ils entrèrent en conflit avec les missionnaires germaniques, au sujet de la liturgie slave dont ils sont les auteurs. C'était une innovation hardie qui avait besoin de l'approbation du St-Siège. Nicolas I les fit venir à Rome, où ils n arrivèrent qu'après sa mort, et durent attendre de son successeur lapprobation de cette nouvelle liturgie.
Au successeur de ce grand pape, revenait la tâche plus facile de persévérer dans la voie toute tracée et de recueiUir les fruits de ce pontificat fécond. C'est ce que fit Hadrien II avec plus de bonne volonté que d'adresse. Tout dévoué à Tempereur, qui avait contribué à son élévation *, il réconcilia Lothaire II avec TÉglise dans une entrevue émouvante, qui eut lieu au Mont-Cassin^. Du côté du coupable, cette réconciliation était-elle sincère? Lothaire n'eut pas le temps de le prouver, étant mort quelques semaines plus tard, avant d'être rentré dans ses États (A° 869). En les quittant il avait pourvu au sort de son bâtard, en lui réservant le duché d'Alsace. Cet acte, conforme au droit public des Francs *, qui assignait aux bâtards des apanages, ferait croire qu'il avait renoncé à le légitimer.
En tout cas, faute d'héritier direct, le royaume de Lotharingie, créé depuis quatorze ans à peine, était déjà vacant et allait être une source de compétitions. Louis II, l'empereur, était le dernier représentant de la branche aînée et le seul héritier légitime de son frère Lothaire. Mais les successions royales n'étaient pas soumises aux règles du dix)it privé; tout au moins, fallait-il, selon le droit public des Francs, l'adhésion de la nation^. Or celle-ci, en présence
J) Infra, chap. XII § 2.
2) Vita Hadriani II.
S) Annales Beriin, Fuldenses ; Réginon, 869. Reg. n? 3025. *) Le cap. 15 du pacte de 817 portait : «Si contigeiit iilum (regem) babere liberos ex concubinis, monemus ut erga illos mÎBericorditer agat. > ^) Supra, p. 592.
LES PAPBS CAROLINGIENS. 695
du péril normand, n'avait à. espérer aucun secours du roi d'Italie aux prises lui-même avec le péril sarrasin. Restaient les deux oncles de Lothaire, Charles le Chauve et Louis le Germanique, entre lesquels les Lotharins hésitaient. Charles le Chauve prit les devants. Il se hâta de se faire couronner roi à Metz par son archevêque Hincmar et de là courut prendre possession d'Aix la Chapelle*. Louis le Germanique, malade en ce moment, parut d'abord prendre fait et cause pour son neveu l'empereur. Quand il fut rétabli, il prétendit être appelé à son tour par un parti lotharin, et, en menaçant son frère d'une guerre, il le força à entrer en arrangement*. Dans un congrès tenu à Meersen, un plan de partage fut élaboré : la Meuse et la Moselle, dont le cours marquait le centre de la Ripuarie, furent adoptées comme frontière entre les co-partageants. L'ouest fut laissé à Charles le Chauve. L'est fut réuni aux États de Louis le Germanique. Tel fut le partage de Meersen ^, qui remaniait celui de Verdun. On en a exagéré l'importance historique. Car ce partage artificiel, qui coupait en deux les Francs de la Meuse au nord, ainsi que les Francs de la Moselle au sud, ne dura pas plus de neuf ans (A** 870).
Cependant l'empereur se prétendait lésé dans ses droits, et le pape prit fait et cause pour lui avec la plus grande vivacité. Il écrivit lettres sur lettres à Charles le Chauve, à ses évêques, en particulier à Hincmar*, conçues en termes fort durs et allant jusqu'à les menacer de l'excommunication. C'était trop de zèle : dans cette question purement temporelle, le recours aux armes spirituelles était un abus de pouvoir, et cette fois c'est au pape qu'il fallut rappeler la distinction des deux puissances. Hincmar lui fît la leçon en
1) Annales berliniani. 869. — Voir les Acta du couronnement dans les Capitulâriâ, u<* 302.
2) Annales berlin, fuldenses, 870.
*) Divisio Regni Lotharii : Reg. K. n<> 1480. Voir le commentaire do Parisot, cité, p. 370-375.
4) Rhg. n» 2940-46.
HIbTOniE DU MOYEN AGE. 45
termes respectueux, mais fermes. Dans une lettre célèbre, adressée au pape Hadrien II, au nom des grands du royaume, tout eu s' abstenant habilement de donner son avis personnel, il proteste contre l'immixtion de la papa^ité dans leurs affaires et affirme leur droit évident de se choisir un roi capable de les défendre efficacement, faisant valoir que Hadrien II ne pouvait prétendre être pape et roi en même temps, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait eu pareille présomption, et que ce serait provoquer un grave conflit entre l'Église et l'État*.
Devant cette mise en demeure, Hadrien se radoucit ; non seulement il retira ses menaces, mais il laissait déjà entrevoir à Charles le Chauve la perspective de la couronne impériale après l'extinction prochaine de la branche aînée*. Mais Hadrien II devait mourir avant l'accomplissement de cette promesse.
Cet échec d'Hadrien II n'était imputable qu'à son zèle intempestif. Ce qui avait fait la force et les succès de son prédécesseur, c'est l'extrême circonspection de Nicolas I à ne pas sortir de son domaine spirituel, ce qui n'empêche que ses démarches n'eussent, par contre-coup, d'heureux effets dans l'ordre temporel. Grâce à son énergie dans l'affaire de Fhotius, Nicolas n'avait pas seulement reconquis l'empire d'Orient, qui cherchait à échapper à l'autorité pontificale. Il avait ménagé en même temps un rapprochement entre les deux empires, dont une action commune était urgente pour en finir avec le péril sarrasin. Les légats, envoyés à Constantinople pour présider le huitième concile œcuménique, celui qui acheva la déroute de Photius, étaient chargés de négocier simultanément le mariage de la fille
1; Hincmari Epistola n° 21 : u quia (Domnus apostolicus) rex et episcopus simul esse non potest... et sui antecessores eccleeiasticum ordinem (quod Buum est) et non rempublicam (quod rcgum est) disposa erunt... ite talia mandetis unde inter episcopalem auctoritatem et regalem potestatem, inter Ëcc.esiam oi Rempublicam, tantum scandalum ^ossit oriri. »
-) Hkg. no i951.
de l'empereur d'Occident avec Tun des fils de lempereur d'Orient*. Le projet de mariage resta lettre morte. Mais la coopération de la flotte byzantine permit à lempereur Louis II de reprendre avec plus de succès l'offensive contre les Sarrasins établis sur le littoral. Depuis cinq ans, il avait appelé sous les armes toutes les forces de l'Italie (A° 866)'^ ; mais il fut longtemps retenu dans le midi de la péninsule, occupé à faire reconnaître son autorité par les princes langobards^. L'action commune avec la flotte byzantine fut mal concertée et donna lieu à des récréminations mutuelles*. Néanmoins la présence de cette flotte sur le littoral de l'Adriatique eut pour effet d empêcher les Sarrasins de Bari de recevoir des renforts de Sicile ou d'Afrique et permit enfin à Louis II d'investir la place et de la prendre d'assaut (A^871)«.
Mais cette victoire fut troublée aussitôt par une odieuse trahison. Tandis que l'empereur séjournait à Bénévent, le duc Adelchîs, qu'il venait de débarrasser des musulmans, se saisit de la personne de l'empereur et ne le relâcha qu'après l'avoir dépouillé de tout et moyennant le serment de ne pas se venger. Jamais la majesté impériale n'avait subi pareil affront. Pour l'en consoler, le pape Hadrien renouvela à Rome la cérémonie du couronnement et annula le serment extorqué. Néanmoins Louis II dut renoncer à se venger d'Adelchis, qui s'était placé sous le protectorat byzantin pour se soustraire au protectorat franc®. De plus les Sarrasins
») Annales bertin. 869. — Anastase, Praefatio ad acia synodi Const. IV (P. L. vol. 1:^9).
*) Capitula promotionis exercitus (Heerban) dans les Capitularia, vol. Il, n<» 218.
8) Voir pour le détail Gay, cité, p. 69-76.
^) Des lettres échangées alors, on n a plus que la réponse de Louis II, Epistola ad Basilium (Reg. K. n*' 1247). [/authenticité est en discussion, voir entre autres : Moyen Age 1903 (Pouppardin, qui est favorable) ib. 1904 (Kleinclausz en sens contraire).
*) Erchempert, c. 33. — Chronicon salem, c. 108. — Constantin, De administr, c. 29.
^) Annales heiHin. 871. — Erchempert, c. 34. — Réginon, A° 871.
continuaient à lui donner affaire. Délogés de leur repaire de Bari, ils reparurent sur d'autres points du littoral. Pour défendre le territoire romain, le successeur d'Hadrien et le dernier des papes Carolingiens, Jean VIII (A"" 872) prit en personne le commandement d'une flotte qu'il organisa dans les bouches du Tibre, et avec laquelle il prit dix-huit navires sarrasins et délivra six cents chrétiens *. L'empereur de son côté les combattait en Campanie. II venait de remporter sur eux une dernière victoire, lorsque, revenu à Brescia, il mourut inopinément dans la force de l'âge *. Avec lui, s'éteignait la branche des Lotharings, laissant vacants le roj'^aume d'Italie et la couronne impériale (A"* 875).
1) Reo. n» 3008.
2) Erchempert, c. 35. — Chronicon Salern. c, 1 17. — Jean Diacre, c. 65. — Theophanes contin, V, 58. — Réginon, A® 874.