LES CAROLINGIENS DE FRANCE
15 ans, Judith se fit enlever par Tun des hommes de guerre de son père, Baudouin Bras de fer, qu elle suivit à l'étranger et ne rentra en grâce qu'à la faveur de la médiation du pape Nicolas I*. Charles le Chauve, qui n'était maître ni dans son royaume, ni dans sa famille, n'en songeait pas moins, dans son ambition insatiable à se rendre maître des États des autres Carolingiens, ce qui lui mit sur les bras de nouvelles querelles. Il s'était d'abord attaqué aux États de son neveu, le jeune Charles de Provence : il s'y fît battre par le vaillant Gérard de Roussillon (A° 860)*. On a déjà parlé de sa mainmise sur l'héritage de Lothaire II, qui l'engagea dans un conflit avec son frère Louis, terminé par le partage de Meersen (A° 870) *. Cinq ans plus tard s ouvrait la vacance de l'empire, objet final de son ambition (A° 875).
Charles le Chauve et l'Église gallicane.
S'il s'était montré jusque là politique maladroit et général médiocre, incapable de tenir tête aux pirates normands et forcé de conclure avec eux des marchandages honteux, dont ses sujets faisaient les frais*, il faut reconnaître à Charles des qualités d'un autre genre qui lui valurent les sympathies de Tépiscopat et de la papauté. D'une piété sincère, il s'était toujours montré docile aux directions de l'Église ; il conserva aux évoques la prépondérance que leur avait laissé prendre son père Louis le Pieux, et l'on peut dire que les grands prélats gallicans, Wénilon (Ganelon) jusqu'à sa défection, ensuite le célèbre Hincmar ont gouverné, avec lui, l'État franc autant que l'Église. Et l'État n'eut pas à se plaindre de cette prépondérance. Dans la crise de 858^, alors que Charles le Chauve semble avoir perdu la tête, c'est le
») Reg. n<» 2703.
2) Annales bertin, 861. Pouppardin, cité, p. 26-30.
») Supra, p. 695.
^) En 845, en 861, en 866 d'après les Annales bertin,
8) Voir supra, p. 684.
loyalisme de Tépiscopat gallican qui sauva sa couronne. Ajoutez à cela que Charles le Chauve était un ami des lettres, lettré lui-même, et que le clergé eut toujours un faible pour les intellectuels. Au milieu des perpétuelles agitations de son rôgne^ il entretenait des relations suivies avec les meilleurs esprits du temps, non seulement avec ses théologiens, Hincmar, Prudence de Troyes, Loup de Ferrières, mais avec les poètes, avec Milon de St-Amand et son neveu Hucbald, qui lui dédia son poème Des Chauves, avec Sédulius, un émigré d'Irlande*. C est encore d'Irlande quil attira à sa cour le premier philosophe de l'époque, Scot- Erigène, qui, par sa traduction des Areopagitica^ et par ses œuvres originales, initia le clergé franc aux spéculations de la philosophie grecque, non sans le dérouter par son panthéisme^. En un mot le règne de Charles le Chauve fut l'automne de la renaissance carolingienne.
Charles le Chauve et la papauté.
Déjà les deux prédécesseurs de Jean VIII s'étaient prononcés confidentiellement en faveur de la candidature de Charles le Chauve, qui s'était toujours montré correct dans ses relations avec la papauté. Aussi fut-il appelé à l'empire par le vœu unanime des Romains. Mais il n'en alla pas ainsi dans le royaume également vacant d'Italie. Les grands, rassemblés à Pavie par Engelberge, la veuve de Louis II,
J) Pirenne, Sédulius de Liège. Bruxelles (Acad.) 1882, iii-8.
*) La légende du soi-disant Aréopagite provient de la fusion de trois personnages qui n*ont pas vécu au même temps : de Denys d^Âthénes, le disciple de S. Paul au i" siècle, de S. Denys l'évêque-martyr de Paris au iu« siècle et de Tauteur anonyme des Areopagitica, un philosophe néo-platonicien, qui vivait en Egypte, probablement au iv« siècle. Cette légende s'est fixée au ix^ siècle dans la YUa S. Dionysi d'Hilduin, abbé de St- Denys et a contribué à populariser les écrits du philosophe grec dans les écoles de Paris, bercean de la philosophie du moyen âge.
•'*) Sur Scot-Erigéne, voir les monographies de Staudenmaier (Francfort, 1834), de St-René Taillandier (Strasbourg, 1843), de Nie. Mœllep (Mayence, 1844), de Huber (Munich, 1860).