‹ Histoire du moyen âgeChapitre 87 sur 114 · II. — LA GERMANIE FRANQUE ET L'EMPEREUR CHARLES LE GROS · texte numérisé non relu

II. — LA GERMANIE FRANQUE ET L'EMPEREUR CHARLES LE GROS

Tbxtbs anciens : Oatre les Annales fuldenses, avec ses continuations et les antres textes cités p. 676, Abbon, De bello parisiaco dans la môme série', in-S® de Pertz (841-881). — Monachus augiensis dans le vol. n, série in-fol. de Pertz. — Les Annales vedastini, p. p. Dehaisnes. Paris, 1871. — Folcuin, Gesia aàbatum lobbiensium (vol. IV de Pertï in-fol.). — Les Miracula S, Bertini (5 sept.), S* Germani Parisiensis (28 mai), S, Remacli (3 sept) dans les Acta SS. — Les Extraits dans Richter, cité, p. 519.

Travaux modernes : Outre les ouvrages de Calmette, GfrOrer, Zimmermann, cités p. 676, Dflmmler, Geschichte des Ostfrànkischen Reichs (Jahrbûchbr). Leipzig, 1887, 3 vol. — Zeller, Histoire d'Allemagne, vol. I. Paris, 1873. — Giesebrecht, Geschichte der deutschen Kaiserzeit, vol. I. Leipzig, 1881, — Favre, Eudes, comte de Paris, Paris, 1893.

Règne de Louis le Germanique.

La Germanie, attribuée à Louis le Germanique par le partage de Verdun, n était pas moins franque que le royaume de Charles le Chauve par ses institutions comme par sa dynastie : roi des Francs orientaux, tel était son titre officiel*. Si leurs royaumes différaient, c'était au point de vue de la civilisation. La Germanie était un pays neuf, où presque tout était à faire. Il n'y avait de villes que dans ce que ce prince avait obtenu d ancien territoire romain, sur la rive droite du Danube, Constance, Augsbourg, Ratisbonne, et sur la rive gauche du Rhin, Mayence, Worms, Strasbourg. La Germanie franque ne comptait que deux provinces ecclésiastiques,

1) Sur la diplomaticnie des Carolingiens de Germanie, voir : Sickel (Th.), Urkunden Lu^ioig^s des Deutschen, Vienne (Acad.) 1861-62, in-8.

Salsbourg et.Mayence, plus les nouveaux diocèses de la province de Cologne : Tépiscopat y était moins puissant, et sa principale activité était consacrée aux missions extérieures. Le roi secondait cette propagande» et ce fut un événement que larrivée à Ratisbonne de quatorze princes slaves de Bohême qui vinrent recevoir à sa cour le baptême (A°845)*. Il marcha d'ailleurs toujours d'accord avec les successeurs de St-Boniface sur le siège de Mayence : avec Raban (847-850), qui illustra cette métropole par ses vertus et par sa science, avec Liudbert (863-889), qui fut en même temps préposé à la chancellerie et à la chapelle royale. Ce que l'on doit reprocher à Louis le Germanique, c'est d'avoir nourri une jalousie inconsidérée à l'égard de son demi-frère, le fils de Judith : c'est la clef des actes regrettables de son règne, de ses trois rébellions contre son père et de ses deux invasions malheureuses dans les États de Charles le Chauve "^ Il surpassait d'ailleurs celui-ci par ses qualités guerrières. Il sut tenir en respect les Normands et les Slaves, qui menaçaient ses frontières, sans empêcher toutefois la formation sur sa frontière de l'est d'une grande monarchie morave sous Swatopluk (A"* 871). Au dedans, il ne fut contrecarré que par l'insubordination de ses trois fils, et pour les satisfaire, il fut obligé de faire un partage anticipé de ses États entre eux : Carloman obtint la Bavière, avec ses marches slaves et italiennes ; Louis le Jeune eut pour sa part la Franconie avec la Saxe ; Charles le Gros, le cadet, dut se contenter de TAlémanie (A° 865) ^ Ce partage devint définitif après sa mort, par le traité de Ries (A'' 876)*. Les conquêtes récentes, la Lotharingie et l'Italie, étaient encore indivises. Par un arrangement avec ses frères, Carloman renonça à ses droits sur la Lotharingie pour se réserver l'Italie.

1) Annales fuldenses, 845.

'} Supra, p. 684.

•^) Ado coniinuatuSj 865. — Monachus augiensis, p. 329. — Anndlts fuldenses, 870.

*) Annales fuldenses ^ bertin, 876.

LA GERMAMIE FRANQUE. 709

Les fils de Louis le Germanique en Italie.

L'expédition de Carloman en Italie ne lui avait pas porté bonheur. Il avait réussi à faire rebrousser chemin à Charles le Chauve. A Pavie, où la veuve de Louis II lui ménageait un accueil favorable, il reçut Thommage des évêques et des grands du royaume *. Mais presque aussitôt une maladie de langueur le forçait à reprendre à son tour le chemin de son royaume de Bavière, où il ne fit plus que végéter jusqu a sa mort (A° 880).

L'Italie était de nouveau sans maître, et Rome ne tarda pas à en subir le contre coup. Une poignée de grands personnages romains, dans le nombre l'évêque Formose de Porto, brouillés avec Jean VIII, avaient trouvé asile et protection dans la principauté voisine de Spolète (A° 876) ^ Lambert de Spolète, prenant leur parti, voulut profiter des embarras du pape pour lui imposer une réconciliation. Jean VIII résista, fut retenu un mois en captivité et finalement relâché^. Rome n étant plus tenable, il acheta aux Sarrasins une trêve moyennant tribut et partit pour la France. Mais le faible successeur de Charles le Chauve avait trop à faire dans ses propres Etats pour s intéresser aux affaires romaines. Le grand concile que Jean VIII tint à Troyes la même année (A° 878), ne donna aucun résultat*. Force lui fut de se retourner vers les Carolingiens de Germanie. Il n'avait pu sentendre avec Carloman au sujet du couronnement impérial. D'ailleurs Carloman était frappé d*une paralysie, qui l'obligeait renoncer au gouvernement : il dut laisser à son frère Charles le Gros son royaume d'Italie^, tandis que son autre frère, Louis le Jeune, prenait possession de son royaume de Bavière. Quant à son bâtard

i) Annales fuldenses^ 877.

«) Rkg. n^àllQ.

3) Reg. u«3122.

••) Les Âcta du synode de Troyes 878 dans Manii vol. XVII, p. 345.

') Monachus augiensis, p. 329.

Arnulf, qui était son seul héritier direct, il dut se contenter du duché de Carinthie Ce fut Charles le Gros qui prit le chemin de l'Italie, où il fut accueilli une première fois et sacré roi dans une grande assemblée réunie à Ravenne (A^ 879) * . C'était un acheminement à la couronne impériale, qui était toujours vacante. Jean VIII, qui était présenta Ravenne, aurait bien voulu emmener Charles le Gros à Rome. Mais celui-ci fut rappelé au nord des Alpes, dans les États francs, dont la situation devenait de plus en plus critique.

La grande invasion normande et la crise intérieure.

Le péril normand continuait à tenir en éveil tous les États francs avoisinant la mer. Ce n*est pas que ces bandes de pirates fussent redoutables par le nombre, et d'autre part on ne voit pas que les Francs eussent dégénéré de leur antique bravoure. Mais la dévastation de tant de pays acheva la ruine des petits propriétaires et eut un contrecoup funeste sur le recrutement des armées franques, qui reposait sur la propriété. Ce qui diminua, c'est moins la qualité des combattants que la quantité*, et ainsi on s'explique laffaiblissement de la résistance opposée au fléau normand. Toutefois, depuis 860, il s'était produit un relâchement dans l'agression du côté des pirates, qui avaient tourné leurs principales forces contre l'Angleterre, dont ils furent sur le point d achever la conquête. Du côté des Francs, surgirent d'autre part quelques hommes de guerre doués des talents militaires qui manquaient à leur maître, Charles le Chauve, Tel Robert le Fort, un parvenu d'origine saxonne, qui fut chargé de la défense du littoral entre la Seine et la Loire,

î) Monachus augiensis, p. 329.

2) Reginon A^ 841, constato le fait de la diininution des combattaotB francs, bien qu'il se trompe sur la cause, qu'il fait remonter à la bataille de Fontanet : <* ita Francorum vires attenuatae suot ac famosa virtas infirmata ut . nec ad proprios (termines) tuendos 8a!Iicerent ».

comme margrave des comtés de la Transéquanie (A*^ 861)*. Il remporta aussitôt une victoire signalée sur les Normands de la Loire (A"" 864)*. Malheureusement il succomba dans la surprise de Brissarte, qui termina brusquement sa carrière (A*^ 866) ^. 11 eut comme successeur dans ses comtés le cousin de Charles le Chauve, Hugues dit TAbbé, de la maison des Welfes, qui lui. succéda aussi comme champion du royaume contre les Normands*. Non moins vaillante fut la défense du littoral entre la Somme et l'Escaut, qui fut dévolue à Baudouin Bras de fer, après que celui-ci se fut réconcilié avec son beau-père, Charles le Chauve (A** 863)* : avec Baudouin commence Thistoire déjà glorieuse du comté de Flandre.

Cependant les Normands de l'Angleterre finirent par entrer en arrangement avec Alfred le Grand, dont les armes venaient de relever la fortune de son royaume : moyennant la cession d'une partie de celui-ci, les Normands consentirent à évacuer le reste. Leurs forces étaient disponibles pour de nouvelles entreprises : la conquête de la France les tentait. C'est une phase nouvelle de la guerre qui s'ouvre : il ne s'agissait plus d'opérations isolées et décousues, en vue du pillage, et où il était possible d'opposer Normands à Normands, liiais les Francs allaient avoir affaire à une coalition de tous les pirates.

En ce moment critique, Louis le Bègue vint à mourir {A° 879)^, et ses sujets se divisèrent sur la question de succession, les uns, à leur tête Hugues l'Abbé, soutenant les droits de ses jeunes fils, les autres voulant y appeler Louis le Jeune de la branche germanique. Ce dernier toute-

1) Sur Torigine saxonne et la carrière antérieure de Robert le Fort, voir Favre, cité, p. 16 et VAppeiidice I : la famille d'Eudes; — Barthélémy (A. de), Les origines de la maison de France. Paris (Revue des Q. hist.), 1873.

2) Annales bertin. 864.

3) Ib. 866.

*) Sur lu carrière d'Hugues l'AbbJ, voir Tavre, cUe\ p. 7-i2. ^, Annales bertin, 863.

*; Annales vedastini, 879.

fois consentit à se retirer moyennant la cession de la portion de la Lotharingie échue naguères à Charles le Chauve. Par le traité de Ribemont (A** 880)*, le partage de Meersen fut révoqué, et le royaume de Lolhaire II, rétabli dans son ancienne étendue, au profit des Carolingiens de la branche germanique. Mais presque aussitôt cette possession leur fut disputée par un prétendant inattendu, Hugues d'Alsace, le bâtard de Lothaire II, un dernier représentant mâle de la branche aînée. Arrivé maintenant à Tâge de jouer un rôle*, Hugues d'Alsace crut Toccasion bonne de revendiquer le royaume paternel et n'hésita pas dans ce but à s'allier avec les pirates normands'.

Les Normands d'Angleterre, embarqués à Fulham sur la Tamise, atterrirent au littoral de la Flandre juste au moment où venait de mourir son vaillant défenseur Baudouin Bras de fer (A^ 879)*. De Gand, où ils établirent leur station de TEscaut, ils ravageaient impunément la contrée. Tournai, Arras, Cambrai, jusqu'à la Somme (A** 880). En même temps les royaumes de la branche aînée étaient envahis par deux usurpateurs, qui s'y rattachaient, l'un par sa naissance, Hugues d'Alsace en Lotharingie, l'autre par ses alliances, Boson de Vienne en Provence. La situation était des plus critiques : il s'agissait de faire face à la fois aux ennemis intérieurs et extérieurs. Louis le Jeune venait de tailler en pièces une bande de Normands à Thiméon sur la Sambre^ Mais la joie de cette victoire fut aussitôt conveKie en deuil par la nouvelle d'une catastrophe en Saxe, où les pirates avaient reparu dans l'Elbe après un long iniervalle, et où périt le duc de Saxe, Brunon, avec l'élite de sa noblesse®. En présence de ces calamités, les deux branches

^) Annales fuldenses, bertin, vedast. 880. — Réginon, 879. •; Annales vedastini, 871.

») Annales bertin. 879. •— Réginon, 883.

<) Annales Vedastini, 879. — Saxon chronicle, A"* 880 (cf. vol. 13, iu-fol. de Periz, p. 120).

5) Ib, 880.

^) Annales fuldenses, 880.

de la dynastie se rapprochèrent et tinrent à Gondreville sur la Meuse un dernier congrès carolingien * , où Charles le Gros, revenu d'Italie, se rencontra avec les deux fils de Louis le Bègue (A° 880). On s'en prit d'abord aux usurpateurs. Hugues d'Alsace se déroba en faisant une soumission apparente à Louis le Jeune. Boson, qui venait de se faire couronner roi à Vienne par l'épiscopat de Provence (A° 879)% fut assiégé dans sa capitale, par les armées réunies des Carolingiens, mais sans succès, Charles le Gros ayant quitté brusquement ses alliés pour retourner recevoir à Rome la couronne impériale promise par Jean VIII (A° 8)81)^. Quant aux Normands, le jeune roi Louis III de France remporta sur eux une brillante victoire à Saucourt sur la Somme (août 881)^. Malheureusement Louis le Jeune de Germanie et Louis III de France, qui s'étaient fait craindre des Normands l'un et l'autre, devaient mourir l'année suivante à quelques mois de distance (A*" 882). Dès lors la dynastie ne reposait plus que sur deux têtes : c'étaient en Germanie Charles le Gros, en France Carloman, second fils de Louis le Bègue, seuls survivants légitimes de la nombreuse descendance de Louis le Pieux.

Durant la dernière maladie de Louis le Jeune et taudis que son frère Charles le Gros était en Italie, eut lieu la grande invasion normande en Lotharingie. A la suite de leur défaite à Saucourt, les Normands transportèrent leur station de Gand sur l'Escaut à Elsloo sur la Meuse en aval de Maestricht^, et pendant une année entière, la patrie des Carolingiens fut livrée à toutes les horreurs d'une invasion

») Annales bertin. 880.

^} Acta conventus Mantalensis dans les Capitularia vol. II u9 284.

3| Rkg. n» 3327.

*) Annales Vedastini, 881. — Cette victoire est le sujet du Ludvoigslied^ un chant de soldat, dont le texte en langue francique a été retrouvé dans un MS de St'Âmand. Voir texte et traduction reproduits dans Wamkoenig et Gérard, Carolingiens, vol. II, p. 286-302.

5) Réginon; Annaies Vedastini , Fuldenses, Stabulenses, 881. — Miracula S Remacli.

barbare. Pas un palatium, pas un évêché, pas une abbaye célèbre qui ne fut saccagé. A Aix, le dôme de Cbarlemagne servit aux Normands d'écurie. On ne rencontrait sur les routes que des clercs et des moines fuyant avec leurs plus précieuses reliques. Çà et là quelques évêques armèrent leurs paysans et essayèrent de combattre à leur tête. L'évêque de Metz tomba les armes à la main. Plus heureux fut Francon de Liège', qui, avec Renier, le comte duHainaut, remporta quelques succès. Mais que pouvaient ces forces improvisées et décousues contre un ennemi rompu par quarante ans de combats à toutes les manœuvres de la guerre? Dans cette crise, le dernier espoir des Francs c'était le retour de Charles le Gros, qui venait d'être élevé à l'empire, et aux mains duquel toutes les forces de la nation étaient maintenant concentrées.

Charles le Gros empereur et seul roi des Francs.

L'empire carolingien, démembré par une série de partages, se reconstitua une dernière fois par une série de successions au profit de Charles le Gros. Ce prince, le plus jeune des trois fils de Louis le Germanique, avait hérité de son père le royaume d'Alémanie, de son frère aîné Carloman le royaume d'Italie, lorsqu'il fut couronné à Rome par le pape Jean VIII empereur des Romains (A^ 881). Il devait encore recueillir le reste de la Germanie par la mort de son frère Louis le Jeune (A*^ 882), plus la France occidentale par la mort de Carloman de France (A® 884) et refaire ainsi l'empire carolingien dans sa plus grande étendue. Mais le poids de cet empire formidable retombait sur les épaules d'un infirme. Malgré des apparences robustes^, Charles le

^) Folcuin, Gesta episc leodiens. II, c. 19. — Ses exploits ont été chantés par le poète Sedalius, alors commensal de Tévêché de Liège : Carmen de Strage Normannorum CPoetab carolini, vol. III, p. 208). •

2) D'aprôs Dûmmler vol. III, p. 291. On ne peut rien conclure de son surnom de Crassus, qui n^apparalt pas dans les textes avant le xii* siècle. Nous ne le lui conservons ici que pour éviter toute confusion.

LA GERMANIE FRANQUB. 715

Gros était chétif de santé, sujet dans sa jeunesse à des attaques d'épilepsie, qui furent prises pour les agitations d'un possédé, et qui donnèrent même lieu à un exorcisme en règle*. Avec cela, il n'était pas moins impotent d'esprit que de corps. En un mot Charles le Gros, c'est l'antithèse de Charlemagne. Le prestige que celui-ci avait valu à sa race par ses victoires, celuiJà allait le ruiner par une accumulation de maladresses, de déconvenues et de lâchetés. Ce n'est pas que Charles le Gros ne prît son rôle très au sérieux. Dans le cours de dix années, il franchit les Alpes non moins de six fois, autant de fois que Charlemagne, courant du nord au midi et du midi au nord, absent de là où sa présence aurait été le plus nécessaire, ne rendant pas plus de services présent qu'absent, et n'étalant des deux côtés des Alpes, en l'Italie comme en Germanie, qu'une agitation maladive et une impuissance radicale. Il est en Italie quand s'abat sur les côtes de la Germanie l'invasion normande où périt l'élite des Saxons*. Pendant qu'il est. en Germanie, les Sarrasins, repoussés au midi, s'établissent au centre de l'Italie, dans leur repaire du Garigliàno (l'ancien Liris), d'où ils se livrent impunément au pillage des environs, en particulier au détriment des grandes abbayes, du Mont- Cassin, de Farfa, du Vulturne, saccagées l'une après l'autre^. En Provence, il fait manquer, on l'a vu, le siège de Vienne pour courir après la couronne impériale.

C'est durant cette dernière absence qu'eut lieu la grande dévastation de la Lotharingie par les Normands. Revenu en Germanie pour recueillir la succession de Louis le Jeune, c'était à Charles de combattre désormais les Normands d'Esloo ; l'occasion était belle pour donner sa mesure. Il avait sous ses ordres une armée imposante, composée de

^) Voir la ecôoe qu'il fit à son pore à rassemblée de Francfort 873, d après les Annales fUldenses, Xantenses, Berlin, et la Vita S. Rimberti, c. 20.

2) Supra, p. 712.

3) Erchempert, c. 50.

Francs, Bavarois, Saxons, Langobards. Il amenait deux hommes de guerre éprouvés, son neveu, Arnulf de Carinthie, et le comte Henri, un Franc de Thuringe, qui s'était déjà distingué en combattant les pirates. Les JNorraands, pris de peur, se concentrèrent dans leurs retranchements. Toutes les chances étaient pour Fempereur. Mais, au même moment, le cœur lui manqua* Au lieu de tenter Tassant, il entra en pourparlers avec l'ennemi et consentit au traité déshonorant d'Esloo (A° 882). Par ce traité lun des chefs normands, Godfrid, acceptait le baptême et recevait une partie de la Frise, savoir les comtés occupés autrefois par les Normands d'Harald. L'autre chef normand, Sigfrid, s'engageait à quitter les États de l'empereur moyennant un tribut énorme et avec une flotte de deux cents navires, chargés de butin et de captifs.

Durant cette absence de Fempereur, Rome était le théâtre d'une nouvelle tragédie : le pape Jean Vlll, harassé par dix ans de luttes et abreuvé de dégoûts de tout genre, fut victime d une obscure conspiration domestique. Empoisonné par les siens, puis achevé à coups de marteau» il est le premier pape qui mourut assassiné, et le dernier des papes carolingiens (A° 882)*. Ces événements rappelèrent en Italie l'empereur, qui n'arriva même pas jusqu'à Rome : il s'arrêta à Nonantula, où il se rencontra avec le nouveau pape Marin (A^ 883). En quittant la Germanie, Charles le Gros avait laissé Arnulf de Carinthie aux prises avec les Slaves et le comte Henri aux prises avec les Normands. Après le traité d'Esloo, le gros de l'invasion normande s'était jeté, avec Sigfrid, sur le royaume de l'ouest, où Charles III de France, le vainqueur de Saucourt, venait de mourir. Son frère Carloman, qui reprit sa succession, ne put empêcher les pirates de dévaster tout le nord de la France depuis Reims jusqu'à la Somme : c'est dans ces tristes circonstances que le célèbre Hincmar de Reims, chassé

1) Annales bertin. 882.

•) Annales fuldenses, 882.

de son siège par l'approche des Normands, termina sa carrière dans un obscur village des environs : la dynastie perdait en lui son appui le plus intelligent. Carloman fut obligé à son tour de transiger avec Sigfrid, qui consentit à évacuer le pays, moyennant une énorme rançon, convenue dans le traita d'Amiens (A° 884). Une partie des Normands reprirent enfin le chemin de l'Angleterre. Mais une autre partie revint en Lotharingie et s'installa alors sur les bords de la Dyle, dans un lieu dit Loven ou Louvain*, dont les marais et les bois fournissaient aux pirates des retranchements naturels, et qui, par la Dyle et l'Escaut, leur niénageait une communication facile avec la mer. En môme temps, Godfrid, installé en Frise, faisait alliance avec le prétendant Hugues d'Alsace, dont il épousa la sœur Gisèle. Ensemble, ils se proposaient de rétablir le royaume de Lotharingie pour se le partager. Ils favorisèrent l'arrivée de nouvelles bandes de pirates, qui s'établirent en Frise, à Duisbourg sur le Rhin et poussèrent jusqu'en Saxe, combattues non sans succès par le comte Henri*.

Cependant, quelques mois api^s le traité d'Amiens, le dernier Carolingien de France mourait inopinément dans un accident de chasse. Les Normands, sous prétexte qu'ils ne s'étaient engagés que pour sa vie durant, menaçaient de nouveau le royaume de l'ouest, et les grands de ce royaume sans chef envoyèrent offrir la couronne à l'empere-'r Charles

i) Réginon 884 : <* Nordmanni, in regno Hiotharii revertentes, in loco qui dicitur Lovon^ caatrametati sunt. » — Annales Yedastini^ 884 : « pais illoram mare transiit, atque para Luvanium in regno quondam Hiotharii. « — Elwerd, Chronicon III, c. 1 (cf. vol. 13, infol. de Pertz, p. 123) : « partiuntar in duas partes, unâm ad Lofenum, alteram ad Hrofecestre (Rochester). » — Annales fuldenses, 891 : « prope flavio Dyla, loco qai dicitur Lovonnium. » Il s'agit non pas d'une ville, comme le pense Parisot, mais d'un lieu dit, qui tire probablement son nom de son aspect physique, des bois (loo) et des marais (ven) qui en occupaient remplacement. Van Even, Louvain dans le passé et dans le présent. Louvain 1895, in-4, p. 10 13. Cfr Venloo sur la Meuse.

*) Annales fuldenses, 884.

le Gros, le seul survivant adulte de la dynastie*. On ne lint aucun compte d'un fils posthume de Louis le Bègue, qui n'avait en effet que quatre ans. Revenu d'Italie pour prendre possession de ce dernier royaume carolingien, l'empereur se montra une fois de plus incapable de tirer parti des forces si considérables que la fortune mettait à sa disposition. Il s'agissait de couper court aux entreprises du prétendant Hugues d'Alsace, soutenu par son beau-frère Godfrid. Au lieu de les combattre en face, l'empereur eut recours à la ruse. Il s'en prit à Godfrid d'abord. Le comte Henri se chargea de l'attirer, sous prétexte de pourparlers, au confluent du Wahal et du Rhin, dans un guet-apens, où Gotfrid fut lâchement assassiné. On procéda de même à l'égard du prétendant. A la suite de promesses alléchantes, Hugues se rendit sans méfiance à Gondreville, où l'on commença par lui crever les yeux; il fut ensuite tonsuré et relégué dans une abbaye (A° 885), et c'est à Prum, auprès de la tombe de son aïeul, Lothaire I, que se termina la carrière agitée du dernier des Lotharings*. Sa sœur Gisèle, veuve du Normand, finit la sienne comme abbesse du monastère de Nivelles ^.

Cependant les Normands, exaspérés par la perfidie de cette exécution, jurèrent de se venger : concentrant de nouveau leurs forces, ils arrivaient de tous côtés, de Louvain, de la Frise, de l'Angleterre, et en remontant la Seine, ils reprirent le chemin à eux bien connu de Paris, dont ils commencèrent le siège, tandis que l'empereur de son côté reprenait pour la sixième fois le chemin de l'Italie (A"* 886)*.

Le siège de Paris et la déchéance de Charles le Gros.

En ce temps-là Paris n'était pas encore capitale, bien qu'elle eût été jadis l'un des séjours préférés des Mérovin-

^) Reginon ; Annales fuldenses, vedastini, 884.

«) Ib, 885.

3) Parisot, cité, p. 478.

^) Annales fuldenses, 886.

giens.Mais Paris étaitdéjà une position stratégique de premier ordre, la clef à la fois de la France, au sens étroit du mot, et de la Bourgogne. Plus dune fois les Normands avaient poussé leurs ravages jusque-là. Mais depuis vingt ans que Charles le Chauve avait barré la Seine par le fort de Pitres, Paris avait été épargné. En y revenant cette fois, les Normands semblaient décidés à s'y établir à demeure. Car ils arrivaient sur une flotte de 700 navires, portant la plus grande armée qu'ils aient jamais réunie, environ 40,000 combattants. L'absence de l'empereur leur laissait les coudéea franches. Les Parisiens ne pouvaient compter que sur euxmêmes et sur leurs chefs particuliers, leur évoque Gozlin,. qui était en même temps homme de guerre, et le comte du Parisis, Eudes, qui avait hérité de la bravoure de son père,, Robert le Fort. La lutte fut acharnée*. Pendant dix mois, les .Normands épuisèrent toutes les manœuvres d'un siège enrègle, assaut, surprise, investissement. Les Parisiens leur opposaient une endurance indomptable. Cependant Gozlin mourut à la peine. Eudes tenta une sortie à la recherche de renforts et en profita pour faire parvenir un appel pressant à l'empereur, qui perdait son temps en Italie, au milieu de difficultés inextricables pour lui. Enfin on annonça son arrivée. Les Parisiens commençaient à respirer. Malheureusement le comte Henri, le meilleur général de l'empereur, envoyé en avant-garde, périt dans une surprise avant d'arriver dans la ville. L'empereur le suivait avec une armée immense, mais qu'il était incapable de commander. Aussi accepta-t-il avec empressement l'offre des Normands, qui demandaient à négocier. Il le fit aux conditions d'un vaincu, sans avoir combattu. Par le traité de Paris, l'empereur promettait aux Normands une nouvelle rançon comme prix de leur retraite et, de plus, leur livrait une partie de ses États, la Bourgogne, qu'ils eurent la liberté de piller tout un hiver durant.

^) On a, c*ost une exception dans l'historiographie franque, un récit très complet de ce siôge célèbre par Âbbon, cité, un versificateur emphatique et obscur A force de recherche. Favre, citd, p 1Ô-68, en a tiré tout le parti possible. C'est U qu'il faut le lire désormais.

Après ce lâche abandon, l'empereur fit une retraite précipitée, suivi de près par le chef normand Sigfrid, et arriva, enfin, épuisé, malade de corps et d'esprit, dans son ancien royaume d'Alémanie. où il ne lui restait plus qu'à abdiquer. II se trama, dans son entourage immédiat, un complot, qui s'en prit d'abord à son principal conseiller, l'évéque Liutward, ensuite à Richarda, l'impératrice, et comme ils n'avaient pas d'héritier légitime, il s'éleva de plusieurs côtés à la fois des prétendants, entre lesquels l'empire carolingien se démembra définitivement f A° 887) * . Charles le Gros se retira dans les quelques métairies qu'on lui laissa par pitié, et où il ne tarda pas à mourir (A** 888)*.

Démembrement définitif de Tempire carolingien

De ce démembrement de l'empire carolingien sont sortis cinq États, qui ont repris en partie les anciennes frontières du premier partage de Verdun. Ce sont :

1° Le royaume de Germanie, qui échut au duc Arnulf de Carinthie neveu de l'empereur, partant un Carolingien ;

2^ Le royaume de France, qui s'est donné comme roi un prince étranger à la dynastie, Odon ou Eudes, le héros du siège de Paris ;

S"" Le royaume de Provence, usurpé naguères par Boson de Vienne, qui venait de mourir laissant un héritier, Louis dit l'Aveugle, lequel se rattachait par contre aux Carolingiens, étant par sa mère Irmengarde, petit-fils de Louis l'empereur ;

4° Le royaume de la Haute Bourgogne, où s'élève un autre usurpateur, Rodolphe, de la maison des Welfes, et pouvant se targuer des alliances de cette maison avec celle de Charlemagne ;

5° Le royaume d'Italie, où deux prétendants sont aussitôt aux prises, l'un, le margrave du Frioul, Bérenger, par sa

1) Annales fuldenses, 887. — Réginon, 887. «) Ib. 888.

LA GERMAMIE FRANQUE. 721

mère, petit-fils de Louis le Pieux, lautre, le margrave de Spolèle, Guy, Franc-Ripuaire par son origine, mais étranger à la dynastie.

Quant à la Lotharingie, la patrie des Carolingiens, qui y avaient, le centre de leur puissance, et qui de là dominaient à la fois d'un côté du Rhin sur la Gaule et de lautre sur la Germanie, elle tombe au rang d annexe, tout en demeurant une possession de premier ordre, à raison de sa situation géographique et plus encore à raison des grands souvenirs que les Carolingiens y avaient laissés. Aussi est-ce à cette question de Lotharingie que se ramènent presque toutes les luttes politiques engagées entre les dynasties nouvelles, qui y cherchaient soit la consécration de leur couronne soit un élément de prépondérance ; et ainsi la Lotharingie vacille entre ses voisins pendant près d un siècle, jusqu'au jour où elle passera, avec la prépondérance politique, du côté du nouvel empire germanique.

Ce qui triomphe dans ce démembrement, c'est l'esprit séparatiste des populations, qui veulent avoir chacune un souverain à soi, sorti de son sein, du moins s'identifiant avec ses intérêts*. C'en est fait en tout cas de l'unité dynastique, à l'ombre de laquelle les Francs avaient vécu jusque là. Avec ces nouvelles dynasties, commencent des États nouveaux, étrangers l'un à lautre, vivant de leur vie propre, suivant le cours de leurs destinées particulières. Le seul lien qui subsiste entre eux, c'est la foi catholique qui les unit dans une même société religieuse. Mais, au point de vue politique, il n'y aura plus d'action commune en Europe avant les croisades.

Le démembrement ne devait pas s'arrêter là. Chacun de ces États nouveaux se décompose à son tour par l'avènement des grandes dynasties féodales, soit comtales soit ducales, qui s'établissent à côté des dynasties royales, auxquelles

*) Tel est le sens le plas naturel du passage célèbre de Régînon Â^ 888, que chaque école interprète à sa façon : « unum qnodque [regnum] de suis visceribus regem sibi creari disponit . »

elles disputent le sol et les sujets. Pour leur tenir tête, toute l'activité des derniers Carolingiens s'éparpille et sepuise dans une multitude de petites guerres locales, sans intérêt et sans portée Dès lors le théâtre des événements se rétrécit, et les personnages sont à Tavenant. C'est une déchéance générale, dont les écrivains du temps ont conscience*, et dont ils se plaignent dans un style qui confirme leurs lamentations. La littérature historique se meurt. Les grandes Annales carolingiennes^ qui sétaient partagées en deux branches, ne trouvent plus de continuateurs après 882 en France, après 896 en Germanie. La chronique des papes suspend la série de ses biographies à partir de la mort d'Etienne V (A"" 891). 11 semble qu'on se détourne du spectacle peu attrayant de l'agonie d'une grande race. Il n'y a plus d'histoire politique. On ne s'intéresse guère qu'aux événements religieux, soit aux annales d'un évêché, d'une abbaye, soit à la vie et aux miracles de leur patron, aux vicissitudes de ses reliques. Tout se rapetisse, les historiens comme l'histoire*. C'est cette agonie qu'il nous reste à retracer.

^) Visio Karoîi magni, p. p. Jaffé dans ses Monuhbnta carolina. BerlÎD, 1867. — Salomon, Versus ad Dadonem (P. L. de Migne, vol. 132) et les chroniques du temps, passim.

2) Aucune époque du moyen âge n*esl plus ingrate à étudier, sans autres sources que des Annales maigres, décousues, et 'des diplômes en grande partie suspects. Néanmoins la science ne se lasse pas d'exercer sa patience à débrouiller cet écheveau. Aprôs les recherches des grands érudits du zvii* et xviii^ siècles, cette étude vient d'être reprise k nouveaux frais par une pléiade de travailleurs groupés autour des maîtres des Chartes et des Hautes Études, Giry, Monod, Prou, etc. Aucun labeur n'est plus méritoire, et en attendant la découverte de plus en plus rare de nouveaux textes, on doit accepter ces travaux comme définitifs, épuisant toutes les sources connues, soit littéraires soit diplomatiques. Après tant d'efibrts accumulés, n*empêche que ce x® siècle ne demeure obscur, décevant, hérissé de discussions, d'hypothèses et de points d'interrogation. C'est dans les beaux travaux de cette école que Ton s'en fera Tidée la plus juste.

§ m. — LES DERNIERS CAROLINGIENS DE GERMANIE. (888-9H).

Textes anciens : Annalium fuldensium continuaiio II (SS2-90l\ édition citée p. 676 ; — la Continuatio (907-967), de RéginoD, ib, ; — Liutprand, Antapodosis (888 950) p. p. Dummier Hanovre, 1877 : dans les mêmes SS. in-8 de Pertz. — Annales sangallenses majores (888-955) dans le vol. I des SS. in-fol. de Pertz. — Annales augienses (860-954) p. p. Jaflfé

(dans MONUMENTA MOGUNTINA).

Travaux modernes : Outre les ouvrages de Dùmmler, Giesebrecht, Zeller, cités p. 707, Gagern (M. v,), Amulfi imperatoris vita, Bonn, 1837. — Rintelen, Geschtchte Ludtoigs des Kindes, Munich (vol. III des FoRscHUNGEN). 1865. — Muller (Ferd.), Die deutsche Stâmme und ihre Fiirsien, vol. III. Berlin, 1842. — Parisot, Le royaume de Lorraine. Pains, 1899.

Avènement d'Amulf. La bataille de Louvain.

Pourtant en Germanie, après avoir notablement fléchi sous Charles le Gros, la dynastie carolingienne se releva une dernière fois avec son neveu et successeur Arnulf*. Bâtard de Carloman d'Allemagne, Arnulf rachetait ce défaut de naissance par des qualités personnelles qu'il avait déjà eu l'occasion de déployer comme duc de Carinthie. Il sut borner son ambition à tenir en bride les peuples germaniques du royaume de Test, qui l'avaient acclamé roi. Il se contenta d'une reconnaissance nominale de sa suprématie par les autres rois francs ; tel fut l'objet d'une série d'entrevues avec ses voisins : à Worms avec le roi de l'ouest, Odon ; à Ratisbonne avec le roi de Transjurane, Rodol phe à Trente avec le prétendant d'Italie, Bérenger (A° 888). Dans la diète de Forcheim, il reconnut, à l'intercession d'Irmengarde, comme roi de Provence, Louis dit l'Aveugle, le fils mineur de l'usurpateur Boson (A° 889). Quant au royaume de Lorraine, l'épiscopat et les grands laïcs se rallièrent en masse à la royauté d'Arnulf. Ils avaient besoin,

^) Sur ce relèvement que i*on attendait d'Arnulf, voir le témoignage des auteurs contemporains, le Poeta saxo V, v. 415 424; le Monachus sangah lensis II, c. 14.

en ce moment, d'un bras vigoureux pour les débarrasser des Normands, qui avaient recommencé leurs dévastations. De Noyon, ils étaient revenus en force dans leurs anciens cantonnements de Louvain sur la Dyle et poussaient de là leurs ravages jusqu'aux portes d'Aix-la Chapelle. Une première armée envoyée contre eux se fit battre sur les bords de la Gheule entre Aix et Maestricht. Du fond de T Allemagne, Arnulf accourut, pour venger cet affront, avec une armée de cavaliers. Les Normands, selon leur habitude, étaient iortement retranchés dans un camp protégé par la Dyle et ses marais. Pour les en déloger, le roi fit mettre ses cavaliers pied à terre. Cette tactique réussit. Les Francs formés en colonne d'attaque rompent les palissades normandes, et ce qui n est pas massacré, se noie, en fuyant, dans la Dyle (A*" 891). Telle fut cette mémorable bataille de Louvain, qui marque, sinon la fin totale, du moins le déclin de la piraterie sur les côtes de la Lotharingie *.

Arnulf et les Slaves de Swatopluk.

A peine le péril normand est il conjuré, que déjà de nouveaux barbares apparaissent à l'autre bout de Thorizon, les hordes hongroises, qui allaient à leur tour tenir en haleine les nations germaniques pendant près de quatre-vingts ans. Ce fléau hongrois, ce serait, d'après une version, Arnulf lui-

1) Sur cette bataille, voir les récits concordants des AnncUes fuldenses, 891, et de Réginon, 891 Les Annales Vedastini n'en donnent que lee résultats, mais par contre mentionnent deux rencontres entre Arnulf et les Normands, dont la première en Flandre prés d'Arras. Cfr Parisot, p. 494-497. La date de la bataille de Louvain est demeurée en blanc dans le MS. du Fuldensis (p. 121 do l'édition citée) Parisot la place entre le 9 cet. et le l'^' nov. A relever une légère inadvertance de cet auteur, chez lequel la procession (litaniae) sur le champ de bataille faite en action de grâce par Tarmée victorieuse est convertie en un anniversaire célébré depuis A Louvain, ce qui supposerait dès lors une agglomération permanente, tout au moins une église. Or la plus ancienne, celle de St-Pierre, autour de laquelle la première agglomération s'est formée, ne date que de 986, sous Lambert le Barbu. Van Even, Louvain dans le passé et le présent. Louvain, 18UÔ, in-4, p. 311.

même qui l'aurait déchaîné par maladresse, en renouvelant cette tactique si commune d opposer barbares à barbares. Depuis plusieurs années Tempire slave de Moravie, fondé par Ratislav, repris par son neveu Swatopluk, prenait des proportions inquiétantes. Le roi Arnulf, pour labattre, cherchait des renforts à l'étranger. Il est incontestable qu'il négocia une coalition contre eux avec les Bulgares. Quant aux Hongrois, il se serait borné à prendre à son service quelques hordes qui prirent part à cette campagne contre Swatopluk (A° 892) ; mais c'était assez pour montrer à ces nouveaux venus le chemin qu'ils devaient ensuite reprendre pour leur compte, au cœur même de l'Europe*. Quoi qu'il en soit, Arnulf n'eut pas raison de Swatopluk ; la Moravie fut ravagée par ses armées, mais non reconquise. L'empire slave ne tomba qu'après la mort de Swatopluk (A° 894), à la suite des querelles entre ses successeurs, qui permirent à leurs voisins d'en fomenter la dissolution et d'en récueillir

les débris.

Arnulf en Italie.

Avant de se rendre en Italie, où l'appelaient les factions en lutte, Arnulf avait à régler sa succession dans son royaume de Germanie. Il y avait fait reconnaître comme héritiers d'abord ses bâtards (A° 889). Mais cette disposition fut annulée par la survenance d'un héritier légitime (A^ 893). En dédommagement, il investit l'aîné de ses bâtards Zwentibold (Swatopluk) du royaume de Lotharingie, qui fut restauré (A*^ 895)'.

Dans sa première campagne en Italie, Arnulf emporta d'assaut Bergame, ce qui entraîna la soumission des villes de Milan et de Pavie, qui le reconnurent comme roi (A° 894). Il y retourna Tannée suivante, et cette fois il poussa jusqu'à

1) C'est la répétition du rôle attribué à Narsès dans Tinvasion langobarde en Italie : les Langobards de Narsès ont été Tavant-garde des Langobards d*Alboin. Supra, p. 154. — L'alliance d*Arnulf avec les Hongrois est contestée par les historiens allemands, malgré le texte de Liutprand I, 13, qui charge sa mémoire des plus violentes imprécations.

•) Annales Vedastini, 895.

Rome, qu'il dut enlever de force à la faction des Spolétains, et où il reçut la couronne impériale des mains du pape Formose (A^ 896). Il est le dernier empereur carolingien*. Son intervention en Italie neut aucun résultat durable- L'Italie retomba presque aussitôt au pouvoir des factions, tandis que l'empereur, frappé du même mal que son père Carloman, était ramené en litière dans son royaume. Il ne fit plus que végéter, et après avoir fait reconnaître son fils légitime Louis IV comme son successeur, il mourut TanDée même où les premières hordes hongroises heurtaient aux portes de son royaume (A^ 899)*. Quelques mois plus tard périssait dans un dernier soulèvement son fils naturel, le roi de Lotharingie (A° 900).

Zwcntibold en Lotharingie'.

Le règne de Zwenlibold n avait été qu'un démêlé perpétuel avec les grands de son royaume, qui lui reprochaient la violence de son caractère et l'incohérence de son gouvernement. Le roi, à son tour, pouvait leur reprocher leur turbulence notoire, qui se traduisait par des voies de fait contre 'les personnes et contre les propriétés. Il se brouilla successivement avec le clan des Matfrid, possessionné dans la Mosellane, et avec le clan des Régnier, tout puissant dans la Mosane. Les premiers furent privés de leurs dignités Aux Régnier, quil bannit de son royaume, il enleva jusqu'à leurs domaines. Mais ceux-ci se raidirent. Comtes du Masau sur la rive droite de la Meuse et de la Hesbaie sur la rive gauche, les Régnier disposaient en outre, aux portes de Liège, du castrum de Chêvremont, qui dominait la jeune cité épiscopale, et, en aval de cette ville, du castrum de Durfoz, enfermé dans les bras de la Meuse ramifiée à cet endroit*. Retranchés dans ce dernier castel, non seulement

i) Annales fuldenses, 896. — Réginon, ib, — Liudprand, I, 25. [ «) 76., Réginon, 899.

3; Ce règne de Zwenfibold est traité à fond par Parisot, cité, p. 515 557.

*) La localité n'est pas identifiée. Les « paiudes et multipliées refusioDes qnas Mosa facit • dans Réginon, font penser aux plaines basses qui conn mencent en aval de Liège.

les Régnier pouvaient braver les armées de Zwentibold ; mais ils tentèrent de livrer le royaume à leur voisin de France, à Charles le Simple, qui venait de recouvrer le trône de ses pères, mais qui ne parvint pas, cette fois du moins, à recouvrer leur berceau sur la Meuse. Après une courte incursion jusque dans Aix, il repassa ce fleuve, sans avoir combattu (A° 898)*. Dans ce moment critique, Zwentibold commit la faute de se brouiller avec son épiscopat, qui jusque là lavait soutenu, mais qui refusa dexcommunier les rebelles. La mort de son père lui enlevait son dernier appui, tandis que les Matfrid, restaurés dans leurs dignités par celui-ci, allaient offrir au jeune fils de lempereur la couronne de Lotharingie. Dans un dernier combat livré aux Matfrid aux environs du monastère de Sustereu*, Zwentibold fut tué (A° 900)3.

Règne de Louis l'Enfant.

Le prince qui recueillait ainsi coup sur coup deux royaumes, succédant en Germanie à son père, à son demifrère en Lotharingie, était un enfant de six ans, dont la minorité donnait beau jeu aux grandes maisons en voie de s'élever aux dépens de la royauté. Il fallut instituer une régence foumée des anciens conseillers d'Arnulf, les deux Conradins et le primat de Germanie, Hatton, qui devait à la faveur d'Arnulf son élévation au siège de S. Boniface. Seul Tépiscopat apportait k la royauté un concours désintéressé. Les grands laïcs songeaient à s'agrandir avant tout. Des Conradins Tun, Conrad, se mit en possession du duché de Franconie, lautre, Gebhard, se faisait investir du duché de Lotharingie (A° 903). Mais en Franconie, le clan des Conradins se trouva aussitôt aux prises avec un clan rival, celui de Bamberg, issu du vaillant comte Henri tué au

») Réginon, 898.

»; Ib., 90O. — Zwentibold- fut inhumé à Sustereu, où ses deux filles furent successivement abbeeses.

3) A finales fuldevseSy — Réginon, 900.

siège de Paris. Il en résulta, au cœur de rAUemagne, uue guerre de famille, qui se prolongea pendant trois ans*. En même temps les hordes hongroises devenaient de plus en plus audacieuses dans leurs chevauchées à travers l'Allemagne.

Faute d'une direction commune, les Saxons (A** 906), les Bavarois (907), les Alemanes (909) se faisaient battre tour à tour. Enfin devenu majeur, le jeune roi convoqua un ban général de ses peuples. Son armée n était pas encore concentrée entièrement qu'elle fut surprise par l'ennemi sur le Lech près d'Augsbourg. Ce fut un désastre irréparable (A® 910)*. La Pannonie, où se faisait encore naguères un commerce très actif sur le Danube^, fut perdue définitivement pour l'Allemagne, et il ne resta plus à celle-ci d'autre recours que de se reconnaître tributaire de ces barbares grossiers*. Quant au jeune roi Louis, il ne survécut guère à cette honte. L'année suivante^, mourait à seize ans, sans alliance, le dernier Carolingien de Germanie (A*^ 911)'^.

1) Réginon, 902-906.

*) Liutprand II, 3; — Regino coniin,; — Annales monastiques, 910. 3) Voir un tableau de ce commerce, aux environs de 904, dans un règlement de douane : Inquisitio de theloaeis, vol. 11 des Capitularia, ik" 253.

^) Ce tribut hongrois, que les historiens allemands cherchent à pallier, est attesté par Liutprand II, 5 : •* factus est per nonnuUos populus hic tributarius annos. n — Voir aussi Sigebert, Chronographia, A° 904 : Salomon de Constance, Versus ad Dadonem^ cités

^) Regino coyitin. Annales monastiques, 811. — Widukind f, 10 : - L'iùmus Karolorum apud orientales Francos •>. ^) Généalogie des Carolingiens d'Allemagne :

Louis n le Germanique

roi 843-876

Carloman en Bavière

roi 876-880

Arnuif 887-899 empereur 896

Louis III le Jeune en Franconie roi : 876-882

Charles le Gros en'Alémanie roi : 876-888

empereur 881

Louis IV l'Enfant roi : 89L>-91I

Le résultat le plus durable du règne de ces derniers Carolingiens, cest l'établissement définitif des duchés allenaands* : Bavière, Souabe, Saxe, Franconie. Le titre de duc n'était pas nouveau. Il y avait, à l'époque germanique, des ducs militaires, mais qui n'étaient qu'à temps. Les premiers ducs permanents ou nationaux ont apparu durant la décadence mérovingienne. Par contre Charlemagne avait supprimé systématiquement ces dynasties nationales comme contrariant la puissance royale. Le titre de duc, sans doute, continuait à être en usage; ceux auxquels on l'appliquait, margraves ou missi, n'en étaient pas moins de vrais fonctionnaires, ne se distinguant des autres que par un ressort plus étendu, comprenant plusieurs comtés. Ce sont les successeurs de Charlemagne qui ont fait revivre, dans leurs traités de partage, le cadre des anciens duchés, sous forme de royaumes. Il y eut ainsi, à partir de Louis le Pieux, un royaume de Bavière. Le partage entre les fils de Louis le Germanique donna naissance à un royaume d'Alémanie. C'était nourrir les tendances séparatistes des populations. Il se forma, au sein de celles-ci, de véritables clans, qui profitèrent de latfaiblissement de la royauté pour tout envahir, fonctions, bénéfices, évechés, abbayes, et qui finirent par exercer dans leur territoire une véritable souveraineté, tout en se contentant du titre de duc. Ce sont :

V Dans le duché de Bavière les Liudpoldingen, dont l'éponyme Liudpold (Léopold) commença sous Arnulf sa carrière comme margrave, chargé de la défense de la frontière bavaroise vis-à-vis des Slaves de Swatopluk (A° 893). Jouissant de la faveur royale, il cumula la plupart des comtés bavarois venant à vaquer. Lorsqu'il périt, les armes à la main, lors de l'invasion hongroise (A° 907), il laissait un fils, Arnulf, qui succéda à ses fonctions, et qui le premier prit le titre de duc des Bavarois par la grâce de Dieu^. De

i) Léo» Deutsche Herzogsdmter nach Karl dem Grossen, Berlin, 1827. -) Acte diplomatique de 908 (cité par Dttmmler 111, p. 549, n, 2) : *» Arno'.fus divina ordmante providentia dux Baioariorum •. .

ce duché faisait partie à cette époque la Gaiinthie, qui devait s'en détacher au siècle suivant, ainsi que l'Autriche, qui n était encore qu'une marche bavaroise.

2° Dans le duché de Pranconie, qui occupait TAllemagne centrale des deux côtés du Mein, la prépondérance, après avoir été disputée les armes à la main entre les Babemberg et les Conradins, resta finalement à ces derniers. Conrad TAncien succomba dans Tune de ces batailles (A° 906). Son fils fut le premier duc de Francoiiie : c'est Conrad le Roi, le duc allemand, qui devait succéder le premier aussi à la dynastie franque, après la mort de Louis l'Enfant.

S"" La Souabe comprend au moyen âge la fraction des Alemanes établis sur la rive droite du haut Rhin, tandis que le nom d'Alémanie ou Allemagne est resté aux habitants de l'Alsace sur la rive gauche. L'Alsaoe, dans les partages carolingiens, avait été détachée de la Germanie pour être rattachée aux États francs du milieu. Elle devint ainsi une dépendance ■ de la Lotharingie. La Souabe; qui s'étendait jusqu'aux Alpes, comprenait la Rhéiie^ où s'était maintenue une population romande, avec le ladin comme langue. Les premiers dynastes qui apparaissent en Souabe, sont les frères Berthold et Erchanger : ils y exerçaient les fonctions de missi, qui s'étaient dénaturées en devenant, d'extraordinaires, permanentes. Mais ils s'attaquèrent au puissant évoque Salomon de Constance et furent condamnés à perdre la vie. La prépondérance passa cà la dynastie des Burkards, avec le titre de ducs de Souabe (A° 917).

4^ La Saxe, comme quatrième duché allemand, était de formation récente. Aux temps de leur indépendance, les Saxons n'avaient jamais connu de dynastie commune. C'est aux Ludolfingen que le duché de Saxe doit son unité politique. Ludolf, leur éponyme, avait commencé par y exercer les fonctions de margrave sur la frontière danoise. Lorsqu'il mourut (A*" b6G), il laissait deux fils : l'aîné Brunon, le

fondateur de Brunswik, périt dans la catastrophe de 880. Son frère Otton Tlllustre, qui lui succéda, est la souche de la maison ducale de Saxe. — La Prise, voisine de la Saxe, n'a eu comme duché qu'une existence éphémère. Ce duché avait été créé en faveur des chefs de pirates, Harald, puis Roric, enfin Godfrid, qui s'acquittèrent fort mal, on l'a vu, de la défense de la contrée contre les autres pirates danois. Après la trahison et l'assassinat de Godfrid (A" 885), le duché fut dévolu à des comtes saxons, à Everhard, qui fut assassiné à son tour (A° 898), puis à son frère Meginhard, qui n'eut pas de successeur.

5° La Lotharingie continua quelque temps à être considérée comme royaume, bien qu'elle eût cessé, après la mort de Zwentibold, d'avoir des rois particuliers. C'était la patrie des Carolingiens ; et, aussi longtemps qu'il en restait un rejeton, les Lotharins ne voulurent point reconnaître d'autre dynastie. Comme ils s'étaient ralliés aux derniers Carolingiens d'Allemagne, quand Eudes devint roi de France, ils allèrent aux derniers Carolingiens de France, lorsque la couronne d'Allemagne fut dévolue à un duc allemand (A** 911), pour rompre définitivement avec la France, après la chute de Charles le Simple (A*" 923). L'âme de cette politique carolingienne, c'était le clan des Régnier, qui se rattachait à la dynastie nationale par les femmes * . Aussi

^) Généalogie de la descendance féminine de la branche aînée en Lotharingie :

Lothaire I l'Empereur f 855

Irmengarde (?) = Giselbert comte du Masau

Régnier -j- 915

Giselbert duc de Lotharingie f 939

est-ce en leur faveur que fut érigé le duché de Lotharingie, dont Giselbert, fils de Régnier au Long Col, fut le premier duc (A° 928). Cette réunion de la Lotharingie à la Germanie sous Henri I de Saxe fut le point de départ de la prépondérance de sa maison en Europe. La résurrection de l'empire carolingien, en effet, est devenue aussitôt la pensée favorite de ses successeurs. A la mort de Henri I (A"" 936), la première démarche de son fils Otton le Grand fut de se faire couronner dans le palatium d'Aix, au centre de la Lotharingie, avec la pompe et les insignes des rois francs : c'était un programme. Pour le réaliser, il restait à y joindre la couronne d'Italie. Les révolutions dont ce royaume était alors le théâtre, allaient lui en fournir l'occasion.

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