CHAPITRE IX
De la France et de l'Italie, jusqu'à Charlemagne. (565-76S — VIe, VIIe et VIIIe siècles.)
France. — Premiers chefs des Francs. — Clovis. — Décadence des Mérovingiens. — Victoire de l'Austrasie sur la Neustrie. — Pépin d'Héristal et Charles Martel.
Italie. — Histoire des Lombards. — Exarchat de Ravenne. — Alliance du pape et des Carlovingiens.
Au milieu des révolutions continuelles de l'Orient et de l'Espagne, un peuple nouveau, établi dans les Gaules, agrandissait chaque jour sa domination, et, plus heureux que la plupart des barbares qui envahirent l'empire romain, s'il sut vaincre et conquérir, il sut aussi profiler de ses victoires et s'assurer de ses conquêtes.
Depuis longtemps les Francs infestaient les Gaules ; ils conçurent enfin le dessein de former dans ce pays 420. un établissement solide. Pharamond, Clodion, Mérovée et Chilpéric, quelquefois vaincus, mais plus souvent vainqueurs, parvinrent à s'établir en deçà du Pihin, en Belgique. Après eux parut Clovis. La défaite 481. et la mort du Romain Syagriuslui livra toute la Gaule romaine; la bataille de Vouillé lui donna Bordeaux. Toulouse, el la meilleure partie du royaume des Visigoths; à l'ouest, les cités Armoricaines se soumirent
d'elles-mêmes; à Test, Clovis, revendiquant la dot de Clotilde, son épouse, força les Bourguignons à lui céder quelques provinces. En même temps il s'emparait des états de divers petits princes, et contraignait les Allemands de repasser le Rhin, par l'éclatante victoire de Tolbiac. Il attribua ce dernier succès au Dieu de Clotilde, et, par reconnaissance, il embrassa le christianisme avec la plus grande partie de ses sujets.
La monarchie de Clovis fut divisée entre ses quatre fils : exemple funeste qu'imitèrent les princes Mérovingiens chaque fois que toutes les provinces se trouvèrent réunies sous le même sceptre. Cependant les premiers rois tentèrent de s'agrandir aux dépens de leurs voisins. Ainsi nous avons vu les Francs pénétrer plusieurs fois en Italie, d'où ils furent toujours repoussés. Plus heureux en Bourgogne et en Thuringe, ils soumirent ces deux pays à leurs lois. Plus tard, les intendants ou maires du palais, devenus ministres tout-puissants sous des fantômes de rois, se disputèrent, les armes à la main, l'honneur d'asservir leurs maîtres. Enfin cette dignité tomba aux mains de Pépin d'Héristal. Les victoires que remporta sur ses rivaux Charles Martel, son fils, et surtout la défaite d'Abdérame dans les plaines de Tours, concilièrent à cette famille l'admiration, la reconnaissance et l'amour des Français. Le fils de Charles, Pépin, dit le Bref,
752. franchit la distance qui le séparait du trône; il en précipita ChildéricIlL qui finit ses jours dans un cloître, et commença la seconde race, appelée earlovingienne, du nom de Charlemagne, son fils, qui lui succéda. Mais, avant de crayonner l'histoire de ce grand homme, voyons ce qu'était devenue, depuis les conquêtes de Narsès, l'Italie, dont les révolutions vont se lier si étroitement avec les intérêts de la France. ===== Peu de temps après la mort de Justinien. les Lombards, comme nous l'avons vu, s'étaient emparés de l'Italie presque entière. Alboin, leur chef, se fit pro-
570. clamer roi à Milan. Maître de Pavie, il y établit le siège de son empire, et les principaux chefs qui l'avaient suivi, se partagèrent en trente-six duchés leur con-
quête. Mais Alboin ne jouit pas longtemps de sa fortune. Dans une guerre contre les Gépides, il avait tué de sa main leur roi Cunimond, et ensuite il avait épousé sa fille B.osamonde, qui vengea sur lui le 573, meurtre d'un père et un odieux hymen. Après Cléfi, successeur d'Alboin, qui fut massacré par ses sujets, il y eut anarchie sous le gouvernement fédéra tif des trente ducs. Des guerres avec les Francs et avec les Impériaux forcèrent de recourir à un roi. Autharis, fils de 58À. Cléfi, soutint l'honneur de la nation; victorieux des deux peuples, il recouvra les provinces perdues. Sa veuve Théodelinde, de la maison de Bavière, donna sa main et le trône au duc de Turin, Agilulfe. Les Lom- 591. bards durent se féliciter de son choix. En paix avec leurs voisins, ils commencèrent à se civiliser, s'adonnèrent davantage à l'agriculture, et ouvrirent les yeux au christianisme. B.otaris, le septième de leurs rois et leur législateur, publia le code des lois lombardes ; ce qui soustrayait le peuple aux exactions et aux injustices des grands. Résolu d'abattre ces derniers, il en fit périr un grand nombre, non sans encourir quelque reproche de cruauté. Guerrier heureux d'ailleurs, il enleva aux exarques une partie de la Ligurie maritime.
Son fils ayant été tué après un règne très-court, on 653. élut roi Aribert, neveu de Théodelinde, en qui commença la maison de Bavière. Le calme qu'il avait ramené, fut de nouveau troublé sous ses fils. Grimoald, duc deBénévent, profilant de leurs divisions, tua l'un, obligea l'autre, nommé Pertharit, de s'enfuir, et s'empara de leurs états. Monté sur le trône par un crime, il s'y conduisit avec justice et courage. L'empereur Constant, qui vint attaquer l'Italie, fut battu à Formies, et contraint de se retirer en Sicile. Bien loin d'arracher aux Lombards leurs conquêtes, il vit les Grecs, dépouillés presque sous ses yeux de leurs possessions d'Italie, ne conserver guère que le royaume de Naples.
Pertharit s'était réfugié chez les Huns : comme Grimoald le redemandait au roi de cette nation, il osa
venir se remettre lui-même entre les mains de son rival ; action aussi honorable à celui qui la fit qu'à celui qui mérita tant de confiance. Grimoald s'en montra d'abord digne -, mais bientôt les raisons d'état le firent départir de sa générosité première. Perlliarit sortit du palais sous de vils habits, avec l'aide d'un serviteur fidèle, et de la ville, en se laissant couler le long des murs au moyen d'une corde. De là il se réfugia à la cour de Clotaire III , roi de Paris et de Bourgogne, qui prit sa défense, mais qui se fit battre par Grirnoald. Dagobert n'ayant pas pour lui les mêmes sentiments que son prédécesseur, Pertharit était sur le point de passer en Angleterre, quand il apprit la mort de son
671. rival. Aussitôt il retourna en toute hâte dans ses étals. où il fut reçu avec enthousiasme par les Lombards, et il les gouverna avec la prudence et la justice d'un prince élevé à l'école du malheur.
L'histoire de ses successeurs ne nous offre que révoltes des principaux seigneurs contre leurs princes, et que révolutions continuelles jusqu'à Luitprand. Les
712. ducs de Spolète et de Bénévent, qui s'étaient agrandis aux dépens de l'empire grec, et qui s'étaient habitués à ne point recevoir de maître pendant les dernières secousses, durent cependant plier sous la fermeté du nouveau roi.
Ce fut à cette même époque que l'empereur Léon l'isaurien proscrivit le culte des images. Les édits sanglants qu'il publia contre leurs défenseurs, excitèrent en Italie les troubles les plus violents. Luitprand. jusqu'alors tranquille, crut le moment favorable pour joindre à ses états ce qui était resté à l'empire, et, sous prétexte de défendre le pape, il s'empara de Bavenne et de quelques autres pays. Grégoire II découvrit aisément les projets ambitieux du roi lombard : aussi, loin de favoriser ses entreprises, il prit secrètement des mesures pour lui enlever Bavenne. et il réussit. Luitprand, ne respirant que vengeance, s'unit alors avec l'exarque qui menaçait Borne, où son autorité n'était plus reconnue. Le pape détacha d'abord les Lombards des impériaux; puis, craignant l'ambition
des premiers, il réconcilia les Romains avec l'exarque et le reçut dans Rome, en lui faisant jurer de ne point faire exécuter les édils de Léon. Mais la bonne intelligence ne pouvait durer entre des intérêts si divers. Grégoire III, qui ceignit la tiare en 731, réclama en vain les secours de Charles Martel et des Francs contre l'empereur, qu'il excommunia, et contre les Lombards, dont il redoutait l'ambition inquiète. Une flotte, envoyée de Constantinople, fut dispersée par la tempête. La guerre venait de commencer avec les Lombards, lorsque Grégoire III mourut. Zacharie, son successeur (741), réussit, par son éloquence insinuante et par son adroite politique, à maintenir la paix en Italie et à concilier au saint-siège les descendants de Charles Martel.
Luilprand étant mort, les Lombards reconnurent 744. d'abord son neveu, puis ils le déposèrent pour mettre à sa place l\atchis. Le caractère pacifique du nouveau roi maintint pendant cinq ans la tranquillité: mais lorsqu'il eut abandonné la couronne à son frère Astolphe, pour se renfermer dans un cloître, les choses changèrent de face. Le nouveau prince, rompant la paix avec les Impériaux, s'empara de l'Istrie, de Ra- 752, venne et de la Pentapole. L'exarque s'enfuit à ISaples. Ce fut la fin de l'exarchat, qui avait subsisté 185 ans.
Encouragé par ces premiers succès, Astolphe songeait à mettre le sceau à la grandeur des Lombards, en réduisant Rome sous leur empire. Etienne, qui venait de monter sur la chaire de saint Pierre, employa en vain les présents et les menaces : Rome fut étroitement assiégée. Le pape, effrayé de l'incendie des faubourgs, se transporta en France, où l'appelait Pépin, qui venait de chasser du trône la race mérovingienne. 11 autorisa l'usurpation du prince en le couronnant, et il lui donna des prétentions sur l'Italie en le créant patrice, lui et ses fils. Cette conduite lui assura, dans le roi des Français, un protecteur qui fonda la puissance de l'église. Du temps de Luitprand, les prédécesseurs d'Etienne avaient déjà eu recours à la France; mais Charles Martel, occupé ailleurs, et
connaissant la répugnance des seigneurs pour des expéditions au delà des Alpes, ou avait décliné la demande ou s'était contenté d'offrir sa médiation. Pépin, cédant aux sollicitations d'Etienne, résolut de passer en Italie. Astolphe avant donc refusé de lever le sié<*e
'o4.de Rome et de restituer l'exarchat, il traverse les Alpes, défait les troupes lombardes, assiège leur roi dans Pavie, et le contraint de céder à ses volontés. Mais dès qu'il eut repassé en France, Astolphe ne se pressa point d'exécuter le traité; bientôt même, loin de rendre les places dont il se trouvait détenteur, il vint mettre une seconde fois le siège devant Rome A
756. cette nouvelle, Pépin rentre en Italie, dégage la ville, se fait remettre sur-le-champ Ravenne et l'exarchat,' et le donne au saint-siége par un acte authentique; ce qui fut le commencement de la puissance temporelle des papes, jusque-là chefs de l'église, mais sujets de l'Empire. Astolphe cependant songeait à se relever d'un traité si honteux, lorsque la mort le surprit Après quelques contestations, Didier, universellement reconnu par les Lombards, hérita de son trône et de ses projets de vengeance.
Telle était la situation de l'Orient et de l'Occident lorsque, parla mort de Pépin, Charlemagne, son fils^ se trouva en possession d'un rovaume plus étendu qu'il n'avait jamais été sous les Mérovingiens, et que ce héros devait agrandir encore par ses conquêtes.